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LES RÉFUGIÉS

Bobby et Kate, à la recherche de Marie, avançaient prudemment dans Oxford Street.

Trois ans plus tôt, après avoir conduit le couple dans une cellule de Réfugiés, Marie avait disparu de leur existence. Rien d’inhabituel à cela. Le réseau des Réfugiés, réparti dans le monde entier, fonctionnait sur le mode cellulaire des anciennes organisations terroristes.

Récemment, inquiet de n’avoir pas eu de nouvelles de sa demi-sœur depuis plusieurs mois, Bobby avait retrouvé sa trace à Londres. Et aujourd’hui, lui avait-on assuré, il allait enfin pouvoir la rencontrer.

Le ciel londonien au-dessus de sa tête était d’un gris de plomb, chargé de smog. La pluie menaçait. Bien qu’on fût en été, il ne faisait ni chaud ni froid, c’était l’entre-deux irritant des grandes villes. Bobby avait plutôt une impression de chaleur inconfortable à l’intérieur de son Nanopac qu’il devait garder, naturellement, hermétiquement fermé en tout temps.

Kate et lui se glissaient de groupe en groupe à petits pas discrets et légers. Avec une habileté consommée née d’une longue pratique, ils se mêlaient à un courant humain, en gagnaient le centre, puis, lorsqu’il se défaisait, recommençaient, toujours dans une direction différente de celle d’où ils venaient. S’ils ne pouvaient faire autrement, ils allaient même à reculons, refaisant une partie du chemin parcouru. Ils mettaient beaucoup de temps pour se rendre d’un point à un autre, mais il était impossible, de cette manière, pour un observateur muni d’une Camver, de les suivre sur plus de quelques pas. La stratégie était si efficace, en fait, que Bobby se demandait combien d’autres Réfugiés fantômes à part eux il y avait au milieu de cette foule.

De toute évidence, malgré la dégradation catastrophique du climat et l’appauvrissement général, Londres attirait encore les touristes. Les gens venaient ici, sans doute, pour visiter les galeries d’art, les sites historiques et les palais libérés par la famille royale, qui avait émigré sous des cieux plus ensoleillés, dans l’Australie demeurée monarchiste.

Mais il était tristement clair, également, que cette cité avait connu de meilleurs jours. La plupart des boutiques s’étaient transformées en solderies sans devanture, et il y avait des terrains vagues un peu partout, comme des chicots dans la bouche d’un vieillard. Les trottoirs orientés est-ouest d’Oxford Street, longtemps l’une des principales artères commerciales de la ville, étaient couverts d’une foule dense, véritable fleuve d’humanité qui s’écoulait lentement. Et c’était l’endroit parfait pour se cacher.

Bobby n’aimait pas trop la sensation d’oppression que lui donnait cette foule. Quatre ans après que Kate lui avait neutralisé son implant, il était encore beaucoup trop émotif, bien trop sensible à cette promiscuité étouffante. Il était particulièrement écœuré par le contact occasionnel avec le ventre flasque ou les fesses adipeuses des nombreux Japonais quinquagénaires qui déambulaient dans le quartier, leur nation ayant été l’une des premières à réagir à la Camver par une conversion massive au nudisme.

Couvrant momentanément le vacarme des conversations autour d’eux, un cri s’éleva :

— Holà ! Dégagez le passage !

Devant eux, les gens s’écartèrent, comme si une bête furieuse fonçait sur eux. Bobby tira Kate dans une entrée de boutique.

À travers le corridor nouvellement créé d’humanité contrariée apparut un pousse-pousse. Il était mû par un gros Londonien torse nu, aux pectoraux en forme de bourrelets dégoulinants de sueur. La passagère du pousse-pousse, occupée à parler dans son implant de poignet, avait tout l’air d’une Américaine.

Quand le pousse-pousse les eut dépassés, Kate et Bobby se joignirent au courant qui se reconstituait. Bobby mit sa main contre celle de Kate et lui dit en langage des doigts :

Charmant individu.

Pas sa faute, répondit Kate par le même moyen. Regarde un peu la misère autour de toi. Ex-chancelier de l’Échiquier, si ça se trouve.

Ils continuèrent vers l’est, descendant vers le carrefour de Tottenham Court Road. La foule se faisait de moins en moins dense à mesure qu’ils s’éloignaient d’Oxford Circus, et ils devinrent plus prudents, conscients d’être à découvert. Bobby prenait bien soin de repérer au passage les itinéraires de fuite en cas d’urgence. Il y en avait toujours plusieurs.

Kate avait entrouvert son Nano, mais elle gardait sur la figure le masque thermorégulateur dont le doux contact protégeait son anonymat. Quand elle était immobile, les projecteurs holographiques du Nanopac, qui l’entouraient d’images du décor environnant, se stabilisaient et la rendaient plus ou moins invisible sous n’importe quel angle. C’était une illusion, mais cela fonctionnait jusqu’à ce qu’elle se remette en mouvement. Le décalage dans le traitement créait alors un fractionnement et un flou dans les images factices, mais c’était suffisant pour abuser un opérateur Camver peu attentif, et cela valait tout de même la peine de porter un Nanopac.

Dans le même esprit, Kate et Bobby portaient aujourd’hui leurs masques thermorégulateurs, modelés de manière à préserver leur anonymat relatif. Ils émettaient une fausse signature infrarouge et constituaient, certes, une gêne, avec leurs filaments chauffants trop près du visage. Il existait même des justaucorps conçus sur le même principe et capables de déguiser la signature IR caractéristique d’un homme en celle d’une femme, ou vice versa. Mais Bobby, qui avait essayé l’indispensable coquille aux filaments chauffants, avait renoncé plutôt que de s’astreindre à cette escalade dans l’inconfort.

Ils passèrent devant une coquette maison de ville, probablement un magasin reconverti, dont les murs étaient constitués de verre transparent. Bobby vit que même les planchers et les plafonds laissaient passer les regards, ainsi que la plupart des meubles, et jusqu’à la salle de bains. Il y avait des gens à l’intérieur, qui allaient et venaient en tenue d’Ève et d’Adam, apparemment indifférents aux regards des passants. Cette conception de la maison minimale était une réponse de plus à la Camver indiscrète, une façon de dire à tout le monde que les occupants des lieux se fichaient pas mal qu’on les épie tant qu’on voulait, mais aussi un rappel permanent, pour les occupants en question, que toute apparence de vie privée, désormais, était illusoire.

Au carrefour de Tottenham Court Road, ils s’avancèrent vers la ruine de Center Point, une tour jamais totalement occupée, détruite lors des affrontements avec les terroristes séparatistes écossais.

C’est là que Kate et Bobby établirent, comme promis, le contact avec l’organisation.

Un rideau de lumière miroitante leur barra d’abord le chemin. Bobby entrevit un masque thermo derrière un Nanopac entrouvert, et une main se tendit vers lui. Il lui fallut plusieurs secondes pour se mettre en harmonie avec le langage des doigts rapide et assuré de celui qui les accueillait.

25. 4712425. Je suis 4712425. Je suis…

Bobby répondit avec ses doigts :

Bien compris, 4712425. 5650982, moi. 8736540, l’autre.

Bien. Mieux vaut tard que jamais, fut la réponse, rapide et efficace. Suivez-moi.

L’inconnu les guida dans la rue, où ils prirent un dédale de ruelles. Kate et Bobby, qui se donnaient la main, rasaient les murs, restant dans l’ombre autant qu’ils pouvaient, mais évitaient les entrées de maison, dont la plupart, donnant sur des portes d’immeuble soigneusement fermées, étaient occupées par des mendiants.

Bobby toucha la main de l’inconnu pour lui dire :

Je crois savoir qui vous êtes.

La main de l’autre, sous forme d’icône, exprima de l’inquiétude.

Ces numéros et ces Pacs, alors, ne servent à rien.

L’allusion désignait le matricule d’identité anonyme que chaque membre du réseau mondial des Réfugiés était encouragé à adopter chaque jour. Il était fourni sur demande par une source centrale accessible par Camver, et le bruit courait qu’il s’agissait d’un générateur de nombres aléatoires enfoui quelque part au cœur d’une mine désaffectée du Montana et qui utilisait un principe de mécanique quantique inviolable.

Ce n’est pas ça, répliqua-t-il avec ses doigts.

Quoi alors ? Si on ne peut même pas cacher son gros cul avec ces Pacs…

Bobby réprima son envie de rire. C’était la confirmation que « 4712425 » était bien la personne qu’il pensait : une femme du sud de l’Angleterre, la soixantaine, en forme de tonneau, pleine d’humour et d’assurance.

Reconnu ton style. Même à la main.

Elle fit un signe d’acquiescement.

Je sais, je sais. Pas la première fois qu’on me le dit. Faudra que je change.

Impossible de tout changer.

C’est vrai, mais on peut essayer.

Les alphabets par signes des mains, où l’on effleurait du bout des doigts la paume et les doigts de l’interlocuteur, avaient été mis au point à l’intention des gens qui étaient à la fois malvoyants et malentendants. Les Réfugiés les avaient adoptés – et adaptés – avec enthousiasme. Ce mode de communication était pratiquement impossible à déceler par l’observation.

Pratiquement, mais pas entièrement. Rien n’était sûr à cent pour cent. Et Bobby ne perdait jamais de vue que les observateurs Camver pouvaient repasser une image autant de fois que nécessaire pour la déchiffrer, sous tous les angles et à la distance qu’ils désiraient.

Mais il n’était pas question que les Réfugiés leur facilitent la tâche.

Bobby savait, à partir de bribes de commérages et de connaissances, que « 4712425 » était grand-mère. Elle avait pris sa retraite professionnelle quelques années plus tôt et n’avait aucun casier judiciaire, n’ayant jamais commis aucun délit ni pratiqué la moindre activité illégale justifiant son passage à la clandestinité. Pas plus, en fait, que bon nombre de Réfugiés qu’il connaissait. Simplement, elle n’aimait pas qu’on l’épie.

Ils arrivèrent enfin devant une entrée d’immeuble où leur guide, par gestes silencieux, les invita à rajuster leur Pac et leur régulateur de manière à être totalement invisibles.

La porte s’ouvrit sur un couloir plongé dans les ténèbres.

Puis, ultime feinte, 4712425 leur fit signe de continuer avec elle leur chemin dans la rue. Bobby se retourna pour voir la porte se refermer lentement.

Cent mètres plus loin, ils s’arrêtèrent devant une nouvelle porte qui s’ouvrit, là encore, sur un puits d’obscurité.

Doucement. Une marche, une marche, une marche, encore deux…

Dans le noir, leur guide leur faisait descendre un court escalier.

Il sentait la pièce qui se trouvait devant lui, aux échos qu’elle renvoyait et à son odeur. Elle était vaste, et les murs étaient en dur : du plâtre, sans doute peint, avec une moquette destinée à étouffer les bruits. Il flottait dans l’air des odeurs de nourriture et de boissons chaudes. Et il y avait du monde. Il percevait les odeurs des gens, entendait le froissement qu’ils produisaient quand ils se déplaçaient.

Je m’améliore, se dit-il. Encore deux ou trois ans, et je n’aurai plus du tout besoin de mes yeux.

Ils étaient arrivés au pied de l’escalier.

Salle unique. Quinze mètres carrés environ, lui expliqua son guide. Deux portes au fond. Toilettes. Les gens présents, onze, douze, treize, quatorze. Tous des adultes. Fenêtres opacifiables.

C’était une ruse courante. Les pièces maintenues continuellement dans l’obscurité étaient vite désignées comme repaires de Réfugiés.

Ça ira, je pense, lui fit savoir Kate. Nourriture et lits. Viens.

Elle commença à tirer sur son Pac pour l’enlever, puis sur le justaucorps qu’elle portait dessous.

En soupirant, Bobby l’imita. Il tendit ses vêtements, l’un après l’autre, à 4712425, qui les rangea dans un vestiaire invisible. Puis, tout nus à l’exception de leur masque, ils joignirent de nouveau leurs mains et se mêlèrent au groupe où la nudité était une forme d’anonymat. Bobby s’attendait même à ce qu’on lui change son masque avant la fin de la réunion, afin de brouiller encore plus d’éventuelles pistes menant à eux.

En guise d’accueil, des mains masculines et féminines, distinguables à leur texture, effleurèrent le visage de Bobby. Puis quelqu’un s’arrêta sur lui – il eut la sensation globale qu’il s’agissait d’une femme, la cinquantaine, plus petite que lui – et des doigts, menus et maladroits, lui caressèrent le visage, les mains et les poignets.

Ainsi, en se touchant dans le noir, les Réfugiés faisaient tant bien que mal connaissance. Quand ils devinaient l’identité de quelqu’un, avec une prudence un peu réticente, ce n’était pas grâce à son visage, ni au son de sa voix, mais à des signes beaucoup plus subtils, intangibles : la forme générale d’une personne devinée dans l’obscurité, son odeur caractéristique inaliénable malgré les lavages les plus vigoureux, la fermeté ou la faiblesse de son toucher, sa manière de communiquer, sa chaleur, sa froideur, son style…

La première fois qu’il avait fait ce genre de rencontre, Bobby avait battu en retraite, il s’était recroquevillé dans l’obscurité pour échapper à tout contact. Mais c’était somme toute une manière pas désagréable du tout de connaître les gens. Sans doute, lui avait expliqué Kate, ce rituel non verbal, ces attouchements, ces palpations remontaient-ils à un stade profondément animal de la nature humaine !

Au bout de quelque temps, il avait commencé à se relaxer, à se sentir en sécurité.

Naturellement, l’anonymat des Refuges était également recherché par toutes sortes de pervers et de criminels, et les communautés étaient relativement faciles à infiltrer pour ceux qui cherchaient à s’y cacher, quelles que soient leurs motivations. Mais Bobby s’était aperçu qu’il régnait généralement dans ces Refuges une autodiscipline remarquablement efficace. Bien qu’il n’y eût pas de coordination centrale, il était de l’intérêt de chacun de maintenir l’intégrité du groupe et du mouvement en général. Les brebis galeuses étaient rapidement identifiées et éjectées, qu’elles appartiennent à la pègre ou aux agences fédérales.

Bobby se demandait si cette organisation pouvait servir de modèle à une société future dans un monde transparent régi par la Camver : des réseaux dilués, autogérés, chaotiques et inefficaces, peut-être, mais souples et flexibles. En tant que tels, supposait-il, les Réfugiés n’étaient rien d’autre que des prolongements d’organisations comme les réseaux MAS, Bombwatch et les Escadrons de la vérité, ou même des associations plus anciennes comme celle des astronomes amateurs qui avaient les premiers signalé l’existence d’Absinthe.

Maintenant que leurs tabous et leur intimité étaient mis à nu par la Camver, les humains étaient peut-être en train de retourner à des comportements plus primitifs. Les Réfugiés communiquaient par contact, comme les chimpanzés. Imprégnés de la chaleur, de l’odeur, du toucher et même du goût des autres, ils avaient des rencontres extrêmement sensuelles, parfois érotiques. Bobby avait assisté à de telles réunions qui avaient dégénéré en orgie, bien que Kate et lui se soient excusés (de manière non verbale, naturellement) de ne pas y participer trop activement.

Être Réfugié n’était donc pas une si mauvaise chose. Et cela valait mieux, à coup sûr, que la seule solution de rechange proposée à Kate par la société.

Mais il fallait vivre dans l’ombre.

Impossible de rester longtemps dans un endroit, impossible de posséder quoi que ce soit de significatif, impossible, même, de se rapprocher vraiment de quelqu’un d’autre, de peur d’être trahi. Bobby ne connaissait par leur nom qu’une poignée de Réfugiés qu’il avait rencontrés durant ses trois années de clandestinité. Beaucoup étaient devenus des camarades, qui avaient offert leur aide et leurs conseils précieux aux deux néophytes récupérés par Marie. Des camarades, oui ; mais, sans un minimum de contacts humains, semblait-il, ils ne pourraient jamais devenir de vrais amis.

La Camver n’avait pas nécessairement le pouvoir de supprimer sa liberté et sa vie privée, mais elle avait, indubitablement, celui d’enfermer son humanité entre quatre murs.

Soudain, Kate le tira par la manche et enfonça ses doigts dans la paume de sa main pour lui dire :

Je l’ai trouvée. Marie. Elle est là. Viens, viens, viens.

Bobby se laissa entraîner en avant.

 

Elle était seule, assise dans un coin de la salle.

Bobby explora l’endroit, du bout des doigts. Elle portait une combinaison-pantalon, et il y avait à côté d’elle une assiette de nourriture refroidie, intacte. Elle n’avait pas de masque thermorégulateur.

Ses paupières étaient closes. Elle ne réagissait pas à leur contact, et il sentait qu’elle n’était pas endormie.

Kate pianota, mécontente, au creux de la paume de Bobby :

C’est comme si elle brandissait une enseigne au néon : Je suis là, venez me chercher.

Tu crois qu’elle va bien ?

Aucune idée.

Il prit la main inerte de sa sœur, la massa, répéta son nom avec ses doigts : Marie Marie Marie Marie… C’est moi, Bobby, Bobby Patterson. Marie…

Brusquement, elle sembla reprendre ses sens.

— Bobby ?

Un silence choqué, profond, se répandit dans la salle. C’était la première fois, depuis leur arrivée ici, que quelqu’un prononçait une parole à haute voix. À côté de lui, Kate posa la main sur la bouche de Marie pour l’empêcher de recommencer.

Bobby retrouva la main de sa sœur et la laissa épeler :

Pardon pardon. Ça m’a échappé.

Elle porta la main de Bobby à ses lèvres, et il sentit son sourire. Elle était distraite mais contente. Ce qui n’était pas forcément une bonne chose ici. Cela pouvait conduire à la négligence.

Que t’est-il arrivé ?

Le sourire de Marie s’élargit.

Pas le droit d’être heureuse, grand frère ?

Tu sais bien ce que je veux dire.

Implant, répliqua-t-elle simplement.

Implant ; quel implant ?

Cortical.

Oh ! là ! là ! se dit-il, atterré. Rapidement, il communiqua l’information à Kate.

Merde. Mauvais, ça, répondit cette dernière. Illégal.

Je sais.

Jamaïque, lui dit Marie, dont il tenait toujours la main.

Quoi ?

Ami cellule Jamaïque. Vois par ses yeux, entends par ses oreilles. Mieux que Londres.

Le toucher des doigts de Marie était léger et délicat, comme un chuchotement.

Ces nouveaux adjuvants corticaux, adaptés à partir des appareillages RV neuro-implantés, étaient le fin du fin de la technologie Camver : un petit générateur de trous de ver par compression du vide, couplé à un ensemble de capteurs neuraux, était implanté en profondeur dans le cortex du sujet. Ce générateur était imprégné de substances chimiques neurotropes, de sorte que, au bout de quelques mois, les neurones du sujet trouvaient leur chemin à l’intérieur. Les capteurs neuraux constituaient des analyseurs ultrasensibles de l’activité neuronale, capables de déceler les synapses individuelles.

Un tel implant était capable de lire et d’écrire directement dans le cerveau, et de le coupler à d’autres. Par un effort conscient de volonté, le sujet récepteur pouvait établir une liaison Camver directe entre le centre de son esprit et celui de n’importe quel autre porteur d’implant.

Avec cette arme, une nouvelle communauté était en train de se constituer en réseau par l’intermédiaire d’Arènes, des Escadrons de la vérité et autres maelströms de pensée et de discussion qui caractérisaient désormais la jeune et nouvelle politique planétaire en voie de formation. Les cerveaux se joignaient directement aux cerveaux, les esprits aux esprits.

Ils avaient même un mot pour se désigner : les Jointés.

C’était, supposait Bobby, le brillant avenir qui les attendait tous. Pour le moment, cependant, cela se résumait à une jeune fille de dix-huit ans, sa sœur, qui avait un trou de ver dans la tête.

Tu as peur, lui communiqua Marie. Les horreurs qu’on raconte. Esprit collectif. Perte de l’âme. Du blabla.

C’est vrai, oui.

Peur de l’inconnu. Peut-être…

Mais, soudain, Marie repoussa sa main et se leva. Bobby la chercha à tâtons, rencontra ses cheveux, mais elle lui échappa et il ne la retrouva plus.

Partout dans la salle, au même instant, les autres s’étaient mis à courir, comme des oiseaux s’envolant d’un arbre en même temps.

Il y avait des éclats de lumière à l’entrée. La porte s’était ouverte.

Viens, signala Bobby à Kate.

Il lui saisit le poignet et l’entraîna dans le courant général en direction de la sortie.

Peur, lui signifia Kate tandis qu’ils couraient à perdre haleine. Toi aussi. Tu transpires.

C’était vrai. Il avait peur. Mais pas qu’on les découvre. Ce n’était pas la première fois qu’il se trouvait dans cette situation, et les groupes de ce genre avaient toujours un système complexe de sentinelles en alerte équipées de Camvers. Non, ce n’était ni la détection ni la capture qu’il redoutait.

C’était la manière dont Marie et les autres avaient réagi comme une seule personne. Un organisme unique. Jointé.

Il enfila son Nanopac.