CHAPITRE XVIII
Le Magasin des Meubles Double Confort
Ce matin-là, tandis que Mma Ramotswe constatait le vol de sa petite fourgonnette blanche, Mma Makutsi fit elle aussi une découverte. L’affaire du financier zambien en fuite se révélait jusque-là extrêmement frustrante. Les lettres envoyées n’avaient produit aucun résultat et les conversations téléphoniques ne les avaient pas menées plus loin. Mma Ramotswe avait suggéré d’appeler certaines personnalités très en vue de la communauté zambienne de Gaborone, ce que Mma Makutsi s’apprêtait à faire à présent. Elles disposaient de trois noms : un dentiste avec une longue liste de patients, zambiens pour la plupart, un pasteur et un homme d’affaires à la tête d’une prospère agence d’import-export. En regardant ces trois noms ce matin-là, Mma Makutsi avait résolu de laisser le premier de côté : elle savait que les dentistes étaient des gens très occupés et qu’elle aurait peu de chance de passer outre la réceptionniste si elle l’appelait. Bien sûr, elle pourrait prendre rendez-vous et le rencontrer – il y avait un bon moment qu’elle n’avait pas fait examiner ses dents et il serait sans doute judicieux de saisir cette occasion – mais elle craignait d’avoir du mal à poser ses questions la bouche pleine de matériel dentaire. C’était pour cette raison, peut-être, que les conversations avec les dentistes se révélaient souvent déséquilibrées.
Elle téléphona donc au pasteur, mais ce fut un message enregistré qui lui répondit. Je ne suis pas là, annonçait une voix prudente, mais vous pouvez me laisser un message et je vous rappellerai dès que j’en aurai pris connaissance. Entre-temps, mes prières vous accompagnent. Prise de court, Mma Makutsi raccrocha sans rien dire. Comment les prières de cet homme pouvaient-elles l’accompagner s’il ne savait même pas qu’elle l’avait appelé ? Les choses seraient différentes, pensa-t-elle, s’il avait dit que ses prières l’accompagneraient à l’avenir, une fois qu’il saurait qu’elle avait appelé. Cela, au moins, eût été honnête. Bien sûr, il cherchait seulement à se montrer prévenant – elle le comprenait –, mais il était important lui semblait-il, de toujours dire la vérité, et les pasteurs, plus que tout autre, devaient le comprendre.
Mma Makutsi réfléchit à cela quelques minutes. Plus elle y songeait plus elle sentait la colère la gagner. En fin de compte, elle saisit le combiné et composa de nouveau le numéro, avant d’écouter avec une intense irritation le message dénué de sincérité. Lorsque le bip retentit elle prit la parole.
— C’est Grace Makutsi, de l’Agence No 1 des Dames Détectives, à l’appareil. Je vous appelle au sujet d’une affaire très importante. Mais comment vos prières peuvent-elles m’accompagner avant que vous sachiez que je vous ai appelé ? Ne devriez-vous pas plutôt dire que vous prierez pour les gens une fois que vous aurez pris connaissance de leur message ? Non ? Merci beaucoup, révérend, au revoir.
Elle se sentit mieux après avoir ainsi plaidé en faveur de la vérité et de la précision. Dès que Mma Ramotswe reviendrait avec la fourgonnette, elle lui raconterait. Son employeur l’approuverait certainement, se dit-elle, car c’était une femme attachée à la franchise et elle n’aimait pas les gens qui faisaient de fausses affirmations. Elle tomberait nécessairement d’accord avec elle… à moins que… ? Soudain, Mma Makutsi fut visitée par le doute. Il lui apparut que Mma Ramotswe pourrait trouver assez déplaisante cette façon de faire la leçon – une leçon enregistrée, de surcroît – à un pasteur qui cherchait seulement à aider ceux qui lui téléphonaient. Mma Ramotswe ne risquait-elle pas de dire quelque chose comme : « Vous savez, Mma, les gens qui appellent ce pasteur sont souvent troublés pour une raison ou pour une autre. Peut-être viennent-ils de perdre un proche et appellent-ils à ce sujet ? Voilà pourquoi il s’efforce de les réconforter » ?
Mma Makutsi médita encore un peu, puis décrocha une troisième fois le combiné et recomposa le numéro. Elle laisserait un nouveau message expliquant qu’elle ne pensait pas vraiment ce qu’elle avait dit. Cependant, ce fut le pasteur qui décrocha.
Pendant quelques instants, Mma Makutsi ne sut que dire. Elle songea même à raccrocher, comme un enfant surpris à jouer avec le téléphone, mais la raison l’emporta.
— C’est Mma Makutsi, articula-t-elle. J’ai laissé un message tout à l’heure…
— Je l’ai écouté, Mma, l’interrompit le pasteur. Et vous avez raison. Je n’ai pas réfléchi quand j’ai dit « entre-temps ». Je vais modifier l’annonce et dire « Quand j’aurai écouté votre message, je vous inclurai dans mes prières ». Voilà ce que je vais dire.
Mma Makutsi sentit la honte la submerger.
— Je ne voulais pas être impolie, affirma-t-elle avec précipitation.
— Je sais bien, assura le pasteur. Et vous ne m’avez pas paru impolie du tout. Au contraire, vous avez parlé avec beaucoup de courtoisie.
Un court silence s’installa, puis le pasteur poursuivit :
— Mais vous disiez que vous aviez quelque chose à me demander. Puis-je savoir de quoi il s’agissait ?
Mma Makutsi lui exposa l’affaire qui l’amenait.
— Et qu’attendez-vous de moi exactement, Mma ? interrogea-t-il quand elle eut terminé. Voulez-vous que je vous dise si une telle personne, un homme d’affaires venu de Zambie, a parlé avec moi ? Est-ce cela que vous me demandez ?
— Oui, répondit Mma Makutsi. Vous devez connaître beaucoup de vos concitoyens ici. Ils se tournent vers vous quand ils ont besoin d’aide. J’ai pensé que cet homme vous avait peut-être rendu visite lui aussi.
Le pasteur demeura silencieux. À l’autre bout du fil, installée à son bureau de l’Agence No 1 des Dames Détectives, Mma Makutsi observait un petit gecko blanc qui remontait avec aisance le long du mur. La tête de l’animal remuait de gauche à droite à mesure qu’il progressait, à l’affût des prédateurs et des proies.
Puis le pasteur s’éclaircit la gorge.
— Mais je ne peux pas vous parler de ces choses, Mma, déclara-t-il d’un ton où perçait le reproche. Quand les gens viennent me trouver parce qu’ils sont tristes ou qu’ils rencontrent des difficultés, ils savent que je n’irai jamais raconter leurs malheurs. Ils me font confiance pour ne pas discuter de leurs affaires avec la première détective privée qui m’appelle.
À ces mots, Mma Makutsi sentit son embarras redoubler. Qu’allait-il penser d’elle ? Non seulement elle avait laissé un sermon non sollicité sur son répondeur téléphonique, mais à présent elle lui demandait, contre toute morale, de dévoiler des confidences. Il fallait s’excuser et mettre un terme à cette conversation avant que la réputation de l’Agence No 1 des Dames Détectives ne pâtisse davantage.
— Je suis vraiment désolée, révérend, commença-t-elle. Je ne voulais pas…
— Les gens, l’interrompit-il, s’imaginent que les pasteurs sont là pour les juger. Ils croient que nous nous tenons face à eux et que nous pensons : « Vraiment, ce n’est pas une chose à faire ! » ou bien : « Cette personne-là est très mauvaise. » Mais ce n’est pas le cas, vous savez. Nous reconnaissons que nous sommes tous faibles et que chacun d’entre nous fait parfois des choses qu’il ne devrait pas faire. Il n’existe aucun individu au monde qui ne soit pas un pécheur. Aucun. Alors quand ce pauvre homme est venu me trouver avec sa conscience troublée, je ne suis pas resté là à penser : « Franchement, il n’aurait pas dû emporter cet argent. » Non, je n’ai pas pensé cela. Je ne lui ai pas dit non plus que ce n’était pas bien de s’enfuir à Johannesburg, chez son cousin qui travaille dans un grand hôtel, comme il prévoyait de le faire. Non, je n’ai pas dit cela. Je lui ai expliqué qu’il pouvait me parler en toute confiance, parce que je n’irais pas le dénoncer à la police. Et c’était vrai, je ne suis pas allé à la police, parce que cela aurait rompu le secret nécessaire entre un pasteur et l’une de ses ouailles. Alors vous voyez, Mma, il m’est impossible de vous dire quoi que ce soit sur cet homme. Je ne peux pas le faire.
Mma Makutsi s’était redressée et se tenait très raide à son bureau. Devant elle, sur un petit morceau de papier, elle avait inscrit les mots : parti à Johannesburg. Cousin. Grand hôtel.
Elle sourit.
— Vous avez été très gentil, déclara-t-elle. Je suis désolée de vous avoir interrogé sur ces affaires confidentielles.
— Et moi, je suis désolé de n’avoir pu vous aider, répondit le pasteur.
— Mais vous m’avez beaucoup aidée, assura-t-elle.
Sur ces mots, la conversation prit fin, de même que l’enquête sur le financier zambien. Le dossier serait désormais transmis à d’autres, mais transmis de façon utile, et augmenté de quelques renseignements précieux. La proie se trouvait à présent à Johannesburg, qui était une ville immense, bien sûr, mais où il n’y avait pas tant de grands hôtels que cela. Les enquêteurs qui la prendraient désormais en chasse sauraient où commencer leurs recherches.
L’Agence No 1 des Dames Détectives détenait assez d’informations pour livrer un compte rendu aux avocats, et ce, la tête haute. Les honoraires perçus seraient largement justifiés, pensa-t-elle. Quant à elle, elle attendait avec impatience l’occasion d’informer Mma Ramotswe de sa découverte. Il était toujours très satisfaisant de faire un rapport positif à son employeur.
Lorsqu’elle entendit arriver la dépanneuse, elle se leva et sortit. Elle s’attendait à voir la fourgonnette de Mma Ramotswe ignominieusement raccordée au camion par le câble de remorquage et fut consternée de ne découvrir que le camion, ainsi qu’une Mma Ramotswe manifestement inconsolable en train de s’extirper du siège du passager.
Mma Ramotswe lui raconta ce qui s’était passé et Mma Makutsi lâcha un gémissement, oubliant, l’espace d’un instant, la bonne nouvelle qu’elle s’apprêtait à annoncer.
— Oh là là, Mma ! se lamenta-t-elle. Votre fourgonnette ! On vous a volé votre fourgonnette ! Oh là là !
Mr. J.L.B. Matekoni, qui se tenait en retrait derrière les deux femmes, décomposé, tenta d’intervenir.
— Nous trouverons une autre fourgonnette. Il y en a beaucoup…
D’un geste, Mma Makutsi le réduisit au silence. Ce n’était pas le moment de laisser les hommes, avec leur logique, mettre leur grain de sel dans ce drame.
Un peu plus tard, lorsque les deux détectives furent installées dans leur bureau pour prendre une tasse de thé rouge – Mma Makutsi avait finalement décidé qu’elle l’aimait –, ce fut Mma Ramotswe qui dut consoler son assistante.
— J’imagine que cela devait arriver, expliqua-t-elle. Mr. J.L.B. Matekoni dit souvent que les voitures et les fourgonnettes ne sont pas éternelles. Et qu’il faut regarder cette réalité en face. Et il a raison, non ?
Mma Makutsi dut reconnaître que oui. Toutefois, cela ne rendait pas cette monstrueuse malchance plus facile à accepter.
— Je trouve que vous le prenez bien. Si une chose pareille m’arrivait, je serais très en colère.
— Cette colère, répondit Mma Ramotswe, je l’ai déjà ressentie. Je l’ai ressentie quand j’ai constaté que la fourgonnette n’était plus là. Je l’ai ressentie aussi un peu dans le camion, sur le chemin du retour. Mais à quoi cela servirait-il d’être encore en colère maintenant, Mma ? Je ne pense pas que cela pourrait nous être utile.
Mma Makutsi soupira.
— Vous avez raison, Mma, dit-elle. Ça ne servirait à rien du tout.
— Alors dites-moi plutôt ce qui s’est passé ici en mon absence, suggéra Mma Ramotswe.
À ces mots, Mma Makutsi se redressa sur son siège et eut un large sourire. Au moins, il y avait quelque chose à annoncer pour contrebalancer, même dans une faible mesure, la nouvelle du vol.
— J’ai résolu une affaire, déclara-t-elle d’un ton modeste. Ce Zambien…
Mma Ramotswe laissa échapper une exclamation de plaisir.
— Vous l’avez retrouvé ? Alors, où est-il ?
Mma Makutsi leva la main.
— Je ne l’ai pas vraiment retrouvé, rectifia-t-elle. Mais je sais qu’il n’est plus ici. Il est à Johannesburg.
Elle relata à Mma Ramotswe la conversation téléphonique avec le pasteur et les révélations qu’il avait faites par inadvertance sur les pérégrinations du fuyard.
— Vous croyez que c’était par inadvertance, corrigea Mma Ramotswe, mais, à mon avis, ce pasteur savait très bien ce qu’il disait. Il savait très bien que vous recherchiez quelqu’un qui avait probablement dérobé une très grosse somme d’argent, n’est-ce pas ? Il savait cela ?
— Oui, acquiesça Mma Makutsi. Il connaissait toute l’histoire.
— Eh bien, reprit Mma Ramotswe, dans ce cas, je pense que ce pasteur n’est pas aussi bête que vous l’imaginez. Selon moi, il a cherché le moyen de vous parler sans risquer de problèmes de conscience. Il savait qu’il ne devait pas dévoiler de confidences, mais en s’arrangeant pour le faire de façon détournée, comme ce fut manifestement le cas, il n’aurait peut-être pas le sentiment d’avoir mal agi.
— Ah… C’est comme ça que raisonnent les pasteurs ? s’enquit Mma Makutsi.
— Sûrement, répondit Mma Ramotswe. L’une des constatations que j’ai faites dans ce métier, c’est que tous les gens – même les pasteurs – se débrouillent pour trouver une façon de dire les choses quand ils estiment ne pas pouvoir les révéler directement. Dans le cas de ce pasteur, il pensait sans doute qu’il serait bon que l’on mette la main sur ce voleur. Il vous a donc livré tout ce qu’il savait, mais d’une manière particulière, indirecte.
Mma Makutsi demeura songeuse.
— Bon, alors que devons-nous faire, Mma ? Est-ce que c’est suffisant ?
— Que suggérerait Clovis Andersen ?
Mma Makutsi consulta l’exemplaire très abîmé des Principes de l’investigation privée. Elle n’avait jamais lu ce livre de bout en bout et elle savait qu’un jour elle devrait s’atteler à cette tâche.
— Il dirait qu’il faut savoir à quel moment cesser de poser des questions ? hasarda-t-elle. Je crois qu’il dit cela quelque part, non ?
— Tout à fait ! s’exclama Mma Ramotswe. Voyez-vous, je ne pense pas que nous ayons encore besoin de ce manuel. À mon avis, nous en savons même assez pour commencer à écrire notre propre livre, Mma. Vous êtes d’accord ?
— Oui, approuva Mma Makutsi. L’Investigation privée à l’usage des dames, de Precious Ramotswe et Grace Makutsi. Je le vois déjà.
— Moi aussi, dit Mma Ramotswe en prenant une gorgée de thé. Ce sera un très bon livre, Mma. J’en suis certaine.
Pour récompenser Mma Makutsi de son succès, Mma Ramotswe l’autorisa à prendre le reste de sa journée.
— Vous avez bien travaillé, lui dit-elle. À présent, vous pouvez aller dépenser la prime que je vais vous donner.
Mma Makutsi ne put dissimuler sa surprise. Jamais encore il n’avait été question de primes à l’agence, mais elle avait entendu des employés de grandes entreprises en parler.
— Oui, poursuivit Mma Ramotswe en souriant, tout en sortant d’un tiroir la boîte contenant l’argent liquide. Cette enquête sur le Zambien va nous rapporter une coquette somme. Je pense qu’elle s’élèvera à dix mille pula en tout.
Elle s’interrompit, observant l’effet de sa déclaration sur Mma Makutsi.
— Votre prime sera de vingt-cinq pour cent, ce qui…
— Deux mille cinq cents pula, coupa Mma Makutsi.
— Tant que cela ? fit Mma Ramotswe d’un air absent. Eh bien, soit, cela fait deux mille cinq cents pula. Bien sûr, je devrai attendre de recevoir le règlement pour vous payer en totalité, mais voici cinq cents pula pour commencer.
Mma Makutsi accepta les billets de banque avec reconnaissance et les glissa dans l’échancrure de son chemisier. Elle avait déjà décidé de ce qu’elle ferait de sa prime, ou du moins de cette première partie de prime, et il lui semblait que le moment était parfaitement choisi pour cela. Elle baissa les yeux vers ses chaussures, ses chaussures de travail, et pointa l’index dans leur direction.
— Encore de nouvelles chaussures ? s’enquit Mma Ramotswe avec un sourire.
— Oui, répondit Mma Makutsi. De nouvelles chaussures, et peut-être quelques mouchoirs neufs.
Mma Ramotswe hocha la tête en signe d’approbation. La petite fourgonnette blanche venait de lui traverser l’esprit, une pensée qui menaçait de jeter une ombre sur cette bonne humeur. Elle n’en dit donc rien à Mma Makutsi, qui se préparait à présent à quitter l’agence pour aller prendre le minibus qui l’emmènerait vers les boutiques. Elle méritait ce bonheur, songea Mma Ramotswe. Elle avait vécu tant de privations ! Désormais, avec son école de dactylographie et sa nouvelle maison, et cette prime, bien entendu, son existence prenait un nouveau tournant. Peut-être finirait-elle aussi par trouver un mari, mais c’était beaucoup demander pour le moment. Pourtant, il serait bon qu’elle rencontre un homme gentil, s’il en restait encore, un point sur lequel Mma Ramotswe commençait à éprouver des doutes. La petite fourgonnette blanche n’avait pu être volée par une femme, si ? Non, le coupable devait être un homme. Et ce financier zambien malhonnête, c’était un homme lui aussi, n’est-ce pas ? Les hommes étaient responsables de bien des maux, pensa-t-elle. Sauf Mr. J.L.B. Matekoni, bien sûr, et Mr. Polopetsi, et son défunt père aussi. Alors, se demandait-elle, où trouvait-on ces hommes bien quand on cherchait un mari ? Où Mma Makutsi pouvait-elle rencontrer un homme bien, à son âge, avec ses grosses lunettes et son teint difficile ? s’interrogeait Mma Ramotswe en songeant que ni elle ni personne ne pouvait grand-chose pour lui venir en aide.
L’achat des nouvelles chaussures réclama très peu de temps. Elle avait déjà vu la paire qu’elle voulait – les rouges à boucles dorées – et, à sa grande joie, elles étaient encore exposées bien en vue dans la vitrine lorsqu’elle arriva au magasin. Il y eut certes quelques instants d’anxiété pendant que la vendeuse cherchait sa taille, mais les chaussures furent bientôt trouvées et elles lui allaient parfaitement.
— Vous êtes très bien avec ces chaussures, affirma la vendeuse d’un ton admiratif. Et ces boucles, Mma ! Elles vont éblouir les hommes !
Mma Makutsi la considéra avec inquiétude.
— Je n’essaie pas d’éblouir les hommes, vous savez.
— Oh, je le vois bien, se corrigea la vendeuse. Ces chaussures sont également parfaites pour aller travailler. Ce sont de très bonnes chaussures, qui conviennent pour toutes sortes d’usages.
Mma Makutsi décida de les porter sur-le-champ et, tandis qu’elle marchait sur le trottoir, elle éprouva l’extraordinaire plaisir d’avoir sous les pieds des semelles de cuir neuves. C’était un sentiment de satisfaction, de sécurité, qui, dans ce cas précis, était rehaussé par l’éclat des boucles dans la lumière du soleil. On devait ressentir la même chose quand on était riche, songea-t-elle. Les gens riches devaient d’ailleurs éprouver cette sensation en permanence, lorsqu’ils se promenaient dans leurs beaux vêtements et leurs souliers neufs. Eh bien, au moins, elle faisait un peu l’expérience de cette délectation, tant que les chaussures étaient neuves et le cuir intact.
Elle décida de flâner quelques minutes le long des boutiques. Cela lui permettrait d’étrenner ses nouveaux souliers, et il lui restait un peu d’argent de sa prime. Peut-être trouverait-elle d’autres achats à faire. Elle passa d’abord devant un petit magasin de radios sans intérêt, puis devant un autre qui vendait de l’équipement de jardin. Rien de tout cela ne lui parut très enthousiasmant et elle fut tentée de rejoindre l’arrêt du minibus pour gagner le centre commercial où Mma Ramotswe aimait prendre le thé. Là-bas, peut-être les boutiques se révéleraient-elles plus tentantes.
Mma Makutsi s’arrêta. Elle se tenait devant un magasin de mobilier, le Magasin des Meubles Double Confort. À l’intérieur, derrière la vitrine, un homme la regardait : c’était Phuti Radiphuti.
Mma Makutsi sourit et lui adressa un petit signe de main. Oui, bien sûr : il travaillait dans un magasin de meubles et il était donc là, en train de vendre des meubles. Soit, il pourrait être intéressant de jeter un coup d’œil à l’intérieur, même si elle n’avait pas l’intention d’acheter des meubles.
Phuti Radiphuti lui rendit son salut et vint lui ouvrir la porte. Il l’accueillit avec chaleur, butant sur les mots, mais manifestant de façon claire le plaisir que lui procurait sa visite.
— Et voyez ces ch… ch… ch… chaussures ! dit-il. Elles sont très j… très j…
— Merci, coupa Mma Makutsi. Oui, elles sont très jolies. Je viens juste de les acheter avec ma prime.
Phuti Radiphuti sourit encore et se frotta les mains.
— C’est ma boutique, dit-il. C’est ici que je travaille.
Mma Makutsi regarda autour d’elle. C’était un très vaste magasin, avec toutes sortes de canapés et de fauteuils d’aspect engageant. Il y avait aussi des tables et des bureaux, disposés en rangs serrés.
— C’est grand, ici, dit-elle. Il y a beaucoup de vendeurs ?
— J’ai une dizaine d’employés qui travaillent ici, répondit-il.
Les mots lui venaient plus aisément. Elle remarqua que le bégaiement était plus prononcé en début de conversation, s’atténuant à mesure qu’il parlait.
Elle réfléchit un instant. Il avait dit qu’il avait une dizaine d’employés qui travaillaient là ; à l’entendre, on eût cru qu’il était le gérant, ce qui semblait improbable.
— Vous êtes le patron ici ? lança-t-elle sur le ton de la plaisanterie.
— Oui, répondit-il. Mon père est le propriétaire, et moi, je dirige l’équipe. Il est presque à la retraite, maintenant. Il aime s’occuper du bétail, vous comprenez, mais il continue à venir. En ce moment, il est dans son bureau, là-bas au fond.
Pendant un instant, Mma Makutsi demeura muette. Savoir que Phuti Radiphuti était propriétaire d’un magasin n’aurait dû faire aucune différence quant à l’opinion qu’elle avait de lui, et pourtant si. Phuti Radiphuti cessait tout à coup d’être le danseur inepte, l’homme gentil mais vulnérable qu’elle avait pour partenaire à l’académie de danse. Ici, c’était un monsieur important, un homme fortuné. Non, l’argent ne faisait aucune différence. Aucune différence.
Le silence fut brisé par Phuti Radiphuti.
— Il faut que je vous présente à mon père, déclara-t-il. Venez dans son bureau, vous allez faire sa connaissance.
Ils traversèrent le magasin d’exposition, passant devant des dizaines de tables et de chaises, et parvinrent dans une grande pièce moquettée de bleu contenant deux bureaux. Lorsqu’ils entrèrent, un vieil homme assis derrière l’un d’eux releva les yeux d’une pile de factures. Mma Makutsi s’approcha pour le saluer, de la façon traditionnelle et respectueuse appropriée avec un homme âgé.
— C’est mon amie du cours de danse, expliqua Phuti Radiphuti.
Il perçait dans sa voix une fierté que Mma Makutsi remarqua.
Le vieil homme regarda Mma Makutsi et se leva avec lenteur, grimaçant comme s’il souffrait.
— Je suis ravi de vous rencontrer, Mma, dit-il.
Puis, se tournant vers son fils, il lui indiqua qu’il voyait dans le magasin un client dont il fallait s’occuper. On ne devait pas le faire attendre, précisa-t-il.
Lorsque Phuti Radiphuti eut quitté la pièce, Mr. Radiphuti invita Mma Makutsi à s’asseoir sur un siège placé près de son bureau.
— C’est très gentil à vous d’avoir dansé avec mon fils, lui dit-il. C’est un garçon timide. Il n’a pas beaucoup d’amis.
— C’est quelqu’un de bien, répondit Mma Makutsi. Et puis, il commence à faire des progrès en danse. Au début, il n’était pas excellent, mais il s’améliore.
Le vieil homme hocha la tête.
— Et il parle mieux quand il est en confiance, renchérit-il. Je suis certain que vous l’avez aidé de ce côté-là aussi.
Mma Makutsi sourit.
— Oui, oui, il est moins timide maintenant.
Elle jeta un regard à ses chaussures neuves, se demandant ce que ce vieil homme en penserait. Croirait-il qu’elle cherchait à attirer l’attention avec des souliers munis de boucles aussi grosses ?
Mr. Radiphuti ne parut pas y prendre garde.
— Que faites-vous, Mma ? Vous travaillez ? Mon fils m’a beaucoup parlé de vous, mais il ne m’a pas dit quel métier vous exerciez.
— Je travaille à l’Agence No 1 des Dames Détectives, répondit Mma Makutsi. Je suis assistante. Il y a une dame…
— Qui s’appelle Mma Ramotswe, coupa Mr. Radiphuti.
— Vous la connaissez ?
— Bien sûr ! Et j’ai aussi connu son père. Il s’appelait Obed Ramotswe et c’était un homme de grande valeur. Je lui achetais du bétail à l’époque, et j’ai encore des descendantes des vaches qu’il m’a vendues dans ma ferme, près de Lobatse. Ce sont de très belles bêtes.
Il se tut, mais reprit très vite :
— Donc, vous travaillez avec Precious Ramotswe. Ma foi, c’est très intéressant. Parvenez-vous à résoudre beaucoup d’énigmes ?
— J’en ai résolu une ce matin, répondit Mma Makutsi d’un ton léger. J’ai presque retrouvé un homme qui avait volé une grosse somme d’argent.
— Presque ? Il a réussi à s’enfuir ?
Mma Makutsi se mit à rire et expliqua comment l’information qu’elle avait obtenue permettrait aux enquêteurs de Johannesburg de retrouver la trace du fuyard. Le vieil homme l’écouta avec attention et sourit de contentement.
— Je vois que vous êtes très intelligente, déclara-t-il. C’est parfait.
Mma Makutsi se demanda comment il fallait prendre cette remarque. Pourquoi était-il parfait qu’elle soit intelligente ? Quelle différence cela pouvait-il faire pour ce vieil homme ? L’espace d’un instant, elle hésita à évoquer son 97 sur 100 à l’Institut de secrétariat du Botswana, mais elle préféra y renoncer : il ne fallait pas trop parler de ces choses-là.
Ils bavardèrent encore quelques minutes à propos du magasin et des meubles qu’on y vendait, puis Phuti Radiphuti revint avec trois tasses sur un plateau, et ils prirent le thé ensemble. Il proposa ensuite de la raccompagner chez elle en voiture et elle accepta. Il serait agréable, songea-t-elle, de ne pas avoir à faire tout ce chemin dans ses chaussures neuves, d’autant que le pied droit commençait à la faire souffrir – pas beaucoup, mais un peu tout de même.
Lorsqu’il s’arrêta devant la maison, Phuti Radiphuti coupa le moteur, se tourna et saisit sur la banquette arrière un gros paquet, qu’il tendit à Mma Makutsi.
— C’est un cadeau pour vous, Mma, annonça-t-il. J’espère qu’il vous plaira.
Mma Makutsi considéra le paquet soigneusement enveloppé.
— Je peux l’ouvrir tout de suite ?
Phuti Radiphuti hocha la tête avec fierté.
— Ça vient du magasin, précisa-t-il.
Mma Makutsi déchira l’emballage. À l’intérieur, elle découvrit un coussin de velours doré orné de motifs. C’était la plus belle chose qu’elle ait vue depuis longtemps et elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Phuti Radiphuti était un homme bien, un homme généreux, un homme qui l’appréciait assez pour lui offrir ce magnifique coussin.
Elle le regarda et lui sourit.
— Vous êtes très gentil avec moi, dit-elle. Vous êtes très gentil.
Phuti Radiphuti baissa les yeux sur le volant. Il lui était impossible de répondre.