CHAPITRE XI

Mma Makutsi en apprend un peu plus sur Mr. Phuti Radiphuti

 

Tandis que Mma Ramotswe entamait sa deuxième tranche de gâteau en compagnie de Mma Potokwane, Mma Makutsi rangeait son bureau à l’Agence No 1 des Dames Détectives. Mma Ramotswe l’avait autorisée à fermer plus tôt, dans la mesure où elle-même avait pris son après-midi. Les affaires de leurs divers clients réclamaient encore beaucoup de travail, mais il n’y avait rien qui ne pût attendre et Mma Ramotswe savait que Mma Makutsi serait heureuse de disposer d’un peu plus de temps pour se préparer à sa leçon de danse, la deuxième, qui avait lieu ce soir-là.

Mma Makutsi avait achevé l’archivage des documents, tâche qui, comme on le lui avait dit et répété à l’Institut de secrétariat du Botswana, ne devait jamais être remise au lendemain. Ce message venait d’une personne non moins prestigieuse que la Principale elle-même, une grande femme imposante qui avait placé la barre très haut en matière de secrétariat au Botswana.

— Ne laissez pas les papiers traîner, mesdemoiselles ! leur disait-elle. Chaque papier ne doit traverser votre bureau qu’une fois, et une seule. C’est une règle d’or. Rangez chaque document. Imaginez que la nuit, de gros rats mangeurs de papier viennent grignoter tout ce qui se trouve sur votre bureau !

Mma Makutsi avait trouvé très intelligente cette façon d’exprimer les choses. L’idée d’un rat papivore qui sortait la nuit pour dévorer les lettres non triées était frappante et elle avait estimé qu’il n’était pas très constructif de la part de ces imbéciles du dernier rang de rire comme cela aux paroles de la Principale. Le problème de ces filles-là était qu’elles ne se destinaient pas à devenir des secrétaires consciencieuses. Tout le monde savait que la plupart d’entre elles venaient uniquement à l’Institut de secrétariat du Botswana parce qu’elles avaient compris que le meilleur moyen d’épouser un homme qui avait un bon poste et beaucoup d’argent consistait à devenir la secrétaire de cet homme. Elles assistaient donc aux cours en affichant leur ennui et en déployant très peu d’efforts. Les choses auraient sans doute été différentes, pensait Mma Makutsi, si le cursus avait comporté un cours intitulé : Comment épouser son patron. Ce cours-là aurait eu beaucoup de succès auprès de ces filles, qui l’auraient suivi avec une attention extrême.

Dans un moment d’oisiveté, Mma Makutsi s’était demandé quel eût été le contenu d’un tel cours. Une partie du temps aurait été consacrée à la psychologie, incluant un enseignement sur la façon dont les hommes pensent. Cela était très important quand on appartenait à la catégorie des filles qui cherchaient à piéger un homme. Il fallait comprendre ce qui attirait les hommes et ce qui leur faisait peur. Mma Makutsi réfléchit : qu’est-ce qui attirait les hommes ? Un beau physique ? Bien sûr, une fille très belle captait nécessairement l’attention des hommes. Cela ne faisait aucun doute. Toutefois, la beauté n’était pas seule à importer, car il existait de nombreuses femmes d’allure très quelconque qui semblaient n’éprouver aucune difficulté à se faire remarquer du sexe opposé. Elles choisissaient leurs tenues avec le plus grand soin. Elles savaient quelles couleurs plaisaient aux hommes (le rouge et les couleurs vives ; de ce point de vue, hommes et bétail se ressemblaient beaucoup). Elles savaient aussi comment marcher et s’asseoir d’une manière qui faisait tressaillir ces messieurs et captait leur attention. La démarche était importante : on ne se contentait pas d’avancer en posant un pied devant l’autre. Non, les jambes devaient se plier et s’orienter d’une certaine façon, un peu comme si l’on marchait le long d’un cercle. Et puis, il y avait le délicat problème des fesses. Certains croyaient que celles-ci n’avaient qu’à suivre le mouvement, mais non. Il suffisait de jeter un coup d’œil à une jolie fille dans la rue pour comprendre que les fesses avaient leur rôle à jouer.

Mma Makutsi pensait à tout cela en mettant de l’ordre sur son bureau cet après-midi-là. C’était extrêmement décourageant. Elle avait été consternée en apercevant son ancienne camarade de classe au cours de danse – cette fille dont elle avait oublié le nom, mais qui faisait partie des pires élèves de l’Institut de secrétariat du Botswana. La vue de cette femme dansant avec un homme si beau, alors qu’elle-même, Mma Makutsi, piétinait sur place avec le pauvre Phuti Radiphuti en s’efforçant sans succès de comprendre ce qu’il tentait de lui dire… Cette vue l’avait déprimée au plus haut point. Et puis, il y avait le problème de ses lunettes, dont les verres étaient si larges que les gens y voyaient leur reflet et ne prenaient donc pas la peine de chercher la personne qui se trouvait derrière. Que pouvait-elle faire ? Les lunettes coûtaient cher et même si elle jouissait d’une meilleure situation financière désormais, il restait encore beaucoup à payer – le loyer plus élevé de la nouvelle maison, des vêtements neufs qu’il fallait acheter, et davantage d’argent à envoyer à sa famille de Bobonong.

Le cours de ses pensées fut interrompu par l’arrivée de Mr. Polopetsi. Celui-ci travaillait au garage depuis plusieurs jours déjà et il leur avait fait très bonne impression à tous. Mr. J.L.B. Matekoni avait été particulièrement ravi de la façon dont il avait mis de l’ordre dans la réserve. Les bidons d’huile avaient été disposés sur les étagères selon leur taille et les pièces détachées, regroupées par marques.

— Il faut un système de stockage, avait-il annoncé. Cela permet de savoir tout de suite si l’on doit commander des bougies, par exemple. C’est ce qu’on appelle la gestion des stocks.

Il avait également récuré le sol du garage, faisant disparaître quelques larges flaques d’huile dont les apprentis ne s’étaient jamais souciés.

— Quelqu’un pourrait glisser, avait dit Mr. Polopetsi. Il faut être très soigneux.

Ce dernier mot avait rempli d’aise Mr. J.L.B. Matekoni, qui le porta à l’attention de l’apprenti restant.

— Tu as entendu, jeune homme ? lança-t-il. Tu as entendu ce qu’a dit Mr. Polopetsi ? Soigneux. Tu connais ce mot-là ? Tu sais ce qu’il signifie ?

Le jeune apprenti ne répondit pas, mais dévisagea Mr. Polopetsi d’un air hostile. Il s’était montré soupçonneux à son égard dès son arrivée, malgré la courtoisie que lui avait manifestée le nouveau venu et les efforts qu’il avait déployés pour l’amadouer. En l’observant, Mr. J.L.B. Matekoni avait compris que l’hypothèse selon laquelle Charlie serait très vite informé de l’arrivée de son remplaçant était parfaitement correcte. Cependant, le garagiste n’était pas certain que Charlie réagirait de la façon imaginée par Mma Ramotswe. Mais on verrait bien le moment venu et, pour l’instant, l’important était que le travail du garage fût accompli.

Par bonheur, Mr. Polopetsi avait manifesté un talent considérable pour les tâches mécaniques très simples que lui avait confiées Mr. J.L.B. Matekoni. En le regardant changer un filtre à air ou examiner le niveau d’huile sur une jauge, Mr. J.L.B. Matekoni s’était aperçu que cet homme possédait le sens des voitures, ce que les apprentis n’avaient jamais réussi à acquérir, mais qui se révélait une nécessité pour qui voulait devenir vraiment compétent dans le métier.

— Vous aimez les moteurs, n’est-ce pas ? avait-il demandé à Mr. Polopetsi au terme de sa première journée au garage. Je vois que vous les comprenez. Avez-vous déjà travaillé avec eux ?

— Non, jamais, avoua Mr. Polopetsi. Je ne connais pas le nom des pièces et je ne sais pas à quoi elles servent. Celle-ci, par exemple, quel est son rôle ?

Mr. J.L.B. Matekoni observa le moteur.

— Ça, répondit-il, c’est une pièce très intéressante. C’est le Delco. C’est lui qui envoie le courant électrique dans la bonne direction.

— Dans ce cas, il ne faut pas que de l’eau ou des saletés viennent se nicher à l’intérieur.

Mr. J.L.B. Matekoni hocha la tête avec ravissement. Cette observation démontrait que Mr. Polopetsi comprenait intuitivement ce que ressentait un moteur. Jamais Charlie n’eût fait une remarque aussi judicieuse.

À présent, Mma Makutsi demandait à Mr. Polopetsi si tout allait bien.

— Oh oui ! répondit-il avec enthousiasme. Tout va très bien. J’ai terminé tout ce que j’avais à faire au garage cet après-midi et je viens voir si vous n’avez pas du travail à me confier.

Ces paroles firent grande impression sur Mma Makutsi. Rares étaient les employés qui, à la place de Mr. Polopetsi, seraient ainsi venus réclamer des tâches supplémentaires. La plupart auraient fait semblant de s’activer jusqu’à cinq heures, puis seraient rentrés chez eux. En demandant si l’on avait besoin de lui, Mr. Polopetsi confirmait que Mma Ramotswe avait eu le nez fin en le jugeant de façon positive.

Elle jeta un coup d’œil au bureau. Il était difficile de trouver un travail à lui confier. Elle se voyait mal lui demander de faire de l’archivage, et, de toute façon, elle venait de ranger. Par ailleurs, il ne fallait pas espérer qu’il fût capable de taper à la machine, même si c’était un ancien assistant-pharmacien, ce qui le plaçait dans la catégorie des employés de bureau. Elle ne pouvait donc pas lui demander de dactylographier du courrier, à moins que…

Mma Makutsi jeta un regard oblique à Mr. Polopetsi.

— Vous ne savez pas taper à la machine, n’est-ce pas, Rra ? interrogea-t-elle d’une voix hésitante.

La réponse de Mr. Polopetsi fut très pratique, sans trace de vanité.

— Je tape très vite, Mma. Ma sœur a étudié à l’Institut de secrétariat du Botswana et elle m’a appris.

Mma Makutsi le dévisagea. Non seulement cet homme se montrait assidu et plein de ressource, mais il avait une sœur diplômée de l’Institut de secrétariat du Botswana ! Elle réfléchit au nom de famille : Polopetsi. Avait-elle connu une élève qui s’appelait ainsi à l’Institut ?

— Elle ne porte pas le même nom que moi, expliqua Mr. Polopetsi. Elle est d’un père différent. Elle s’appelle Difele. Agnes Difele.

Mma Makutsi joignit les mains.

— C’était une amie ! s’exclama-t-elle. Elle était juste avant moi à l’Institut. Elle a bien réussi… elle aussi.

— Oui, acquiesça Mr. Polopetsi. Elle a obtenu 80 sur 100 à l’examen final.

Mma Makutsi hocha gravement la tête. Il s’agissait d’une bonne note, très supérieure à la moyenne. Bien sûr, cela ne valait pas 97 sur 100, mais cela restait honorable.

— Et que fait-elle maintenant ? s’enquit-elle.

— Elle est secrétaire à la Standard Bank, répondit Mr. Polopetsi. Mais je ne la vois plus tellement. Elle a eu honte quand on m’a envoyé en prison et elle ne me parle plus depuis. Elle dit que je l’ai déshonorée.

Mma Makutsi garda le silence. Il était difficile de concevoir qu’une personne puisse renier ainsi son propre frère. Pour sa part, elle n’aurait jamais agi de cette façon. La famille restait la famille, quoi qu’il pût se produire. D’ailleurs, n’était-ce pas précisément son rôle ? Une famille se devait d’accorder un soutien inconditionnel à ses membres, en toutes circonstances.

— Je suis désolée pour vous, Rra, dit-elle.

Mr. Polopetsi détourna un instant le regard.

— Je ne lui en veux pas. J’espère qu’elle changera d’avis un jour. Alors, nous pourrons de nouveau nous parler.

Mma Makutsi réfléchit, les yeux posés sur son bureau. Il restait plusieurs lettres à dactylographier et elle avait prévu de le faire le lendemain. Cependant, il y avait là Mr. Polopetsi, qui tapait très bien à la machine, et elle songea soudain qu’elle ne s’était jamais trouvée en position de dicter à une tierce personne. À présent, voilà qu’elle avait un petit tas de courrier en attente, et un bon dactylographe à sa disposition.

— J’ai là quelques lettres, déclara-t-elle. Vous pourriez les taper sous ma dictée. Cela nous ferait gagner du temps.

Sans hésiter, Mr. Polopetsi prit place devant la machine à écrire posée sur le bureau de Mma Makutsi, tandis que cette dernière s’installait dans le fauteuil de Mma Ramotswe, plusieurs feuillets à la main. C’est délicieux, pensa-t-elle. Après toutes ces années, me voilà assise dans un fauteuil directorial, en train de dicter des lettres à un homme. Décidément, elle avait fait du chemin depuis son enfance à Bobonong…

 

Mma Makutsi était en retard pour sa leçon de danse ce soir-là. Tandis qu’elle se hâtait dans le couloir de l’Hôtel Président, elle entendit l’orchestre qui jouait avec entrain et le bruit d’innombrables pieds sur le plancher. Elle atteignit enfin la porte et se fraya un chemin vers un siège, mais fut très vite interceptée par Phuti Radiphuti, qui l’attendait. Elle eut un pincement au cœur. Elle n’était pas méchante par nature, mais elle avait espéré qu’il ne viendrait pas et qu’elle aurait ainsi l’occasion de danser avec un autre cavalier. À présent, elle se trouvait piégée et il lui faudrait recommencer à supporter faux pas et pieds écrasés, pendant que tous les autres réaliseraient des progrès et évolueraient avec de plus en plus d’aisance.

Phuti Radiphuti affichait un sourire ravi en l’entraînant sur la piste. L’orchestre, augmenté d’un nouveau guitariste, jouait plus fort que la dernière fois et il était difficile d’entendre ce que disaient les gens, et plus encore de comprendre ceux qui souffraient d’un défaut d’élocution. Mma Makutsi devait donc s’efforcer de deviner les paroles de son partenaire, et même quand elle pensait y parvenir, elle était frappée par leur absence de signification.

— C’est une valse, tenta-t-il de dire alors qu’ils commençaient à danser.

Cependant, Mma Makutsi comprit : C’est une farce, et elle se demanda pourquoi il disait cela. Se rendait-il compte qu’elle ne dansait avec lui que par pitié, par sens du devoir ? Ou voulait-il insinuer quelque chose de totalement différent ?

Elle décida d’en savoir plus.

— Pourquoi ? demanda-t-elle.

Phuti Radiphuti parut perplexe. Une valse était une valse, voilà tout. On appelait ça comme cela. Il ne pouvait répondre à cette question, aussi se concentra-t-il sur les pas, cherchant, malgré la difficulté, à les effectuer correctement. Un, deux, rassemble, avait dit Mr. Fanope. À moins que ce ne fût un, deux, trois, puis côté…

Sentant la confusion de son cavalier, Mma Makutsi résolut de reprendre les choses en main. Elle l’attira dans un coin et lui montra comment exécuter les pas, puis le fit répéter seul tandis qu’elle le regardait. Du coin de l’œil, elle aperçut la femme rencontrée à la première leçon, celle dont elle avait oublié le nom, qui l’observait d’un œil ironique depuis l’autre extrémité de la salle. Elle dansait toujours avec le même jeune homme élégant et lui adressa un petit signe de main avant de virevolter entre les bras experts de son cavalier.

Mma Makutsi pinça les lèvres. Elle était déterminée à ne pas se laisser désarçonner par cette femme à la robe voyante et aux manières condescendantes. Elle savait ce que celle-ci allait penser d’elle, ce qu’elle devait penser d’elle : C’est la pauvre Grace Makutsi, qui n’a jamais réussi à attirer l’attention d’un homme, et regardez avec qui elle se retrouve à présent ! Elle a eu beau être la première à l’examen, la vie ne l’a pas gâtée, et c’est normal ! Ça ne vaut pas la peine d’avoir 90 et des poussières sur 100 si c’est pour finir comme ça

Imaginer les pensées de cette femme ne se révélait pas très encourageant. Mieux valait l’ignorer ou, mieux encore, se dire que c’était elle qui était à plaindre. Après tout, qu’avait-elle dans la vie ? Sûrement pas de carrière, puisqu’elle devait passer son temps à courir après les hommes. Or, avec les années, il deviendrait de plus en plus difficile d’intéresser ceux-ci. Une nouvelle génération de jeunes femmes apparaissait déjà, de belles filles au visage juvénile et au sourire étincelant, alors que, de son côté, elle verrait ses traits s’affaisser et ses dents perdre de leur blancheur.

Durant la demi-heure suivante, ils dansèrent dans un silence presque total. Mma Makutsi dut reconnaître que Phuti Radiphuti faisait des efforts et qu’il semblait réaliser quelques progrès. Il lui marchait moins souvent sur les pieds et parvenait un peu mieux à respecter le rythme. Elle le complimenta et il sourit, reconnaissant.

— Je crois que je m’améliore, bégaya-t-il.

— Il faut nous reposer un peu, décréta Mma Makutsi. Nous avons beaucoup dansé et j’ai soif.

Ils quittèrent la salle de danse et gagnèrent la véranda de l’hôtel. Un garçon vint prendre leur commande : une bière bien fraîche pour Phuti Radiphuti et un grand verre de jus d’orange pour Mma Makutsi.

Au début, la conversation fut très lente, mais Mma Makutsi remarqua qu’à mesure qu’il se détendait en sa compagnie, Phuti Radiphuti parlait avec plus d’aisance et de clarté. Elle comprenait désormais presque tout ce qu’il disait, même si de temps à autre il butait sur un mot. Quand cela se produisait, il fallait souvent un bon moment avant que quelque chose d’intelligible émerge.

Les sujets de conversation ne semblaient pas manquer. Phuti Radiphuti expliqua d’où il était originaire (du sud) et ce qu’il faisait à Gaborone (il travaillait dans un magasin de meubles de Broadhurst, où il vendait des tables et des chaises). Puis il lui posa des questions : sur l’école qu’elle avait fréquentée à Bobonong, sur l’Institut de secrétariat du Botswana et sur son travail à l’Agence No 1 des Dames Détectives. Il avoua n’avoir aucune idée de ce que faisait une agence de détectives et voulut en savoir plus.

— C’est un métier banal, répondit Mma Makutsi. Les gens croient que c’est passionnant, mais en fait, pas tellement.

— Les métiers passionnants sont rares, remarqua Phuti Radiphuti. La plupart du temps, ce que nous faisons n’a pas grand intérêt. Moi, par exemple, je me contente de vendre des tables et des chaises. Cela n’a rien de passionnant.

— Mais c’est tout de même important, contra Mma Makutsi. Où serions-nous si nous n’avions ni tables ni chaises ?

— Nous serions par terre, répondit Phuti Radiphuti d’un ton solennel.

Ils réfléchirent quelques instants à cela, puis Mma Makutsi se mit à rire. Il lui avait répondu avec une telle gravité, comme si la question était d’une importance extrême, et non une simple remarque ! Elle le regarda et vit qu’il souriait à son tour. Oui, il comprenait ce qu’il y avait de drôle. Cela était important en soi. Il était bon de pouvoir partager ces choses-là ; les menues plaisanteries de la vie, les petites absurdités.

Ils restèrent encore quelques minutes assis sous la véranda, le temps de terminer leur verre, puis Mma Makutsi se leva et annonça à son compagnon qu’elle allait aux toilettes et qu’elle le retrouverait dans la salle de danse pour la suite de la leçon.

Elle vit une porte qui portait l’inscription Salon de toilette avec, au-dessous, un dessin au trait représentant une femme en longue jupe fluide. Elle entra, pour le regretter aussitôt.

— Oh, mais te voilà, Grace Makutsi ! s’exclama la femme debout devant le lavabo.

Mma Makutsi s’immobilisa, mais, déjà, la porte se refermait derrière elle et elle pouvait difficilement prétendre s’être trompée de pièce.

Elle regarda la femme et son nom lui revint soudain en mémoire. C’était celle qu’elle avait reconnue à la leçon de danse et elle s’appelait Violet Sephotho. Elle faisait partie des pires élèves de l’Institut de secrétariat du Botswana, de ces filles jolies mais sans cervelle, et elle était à présent occupée à se repoudrer devant le miroir, dans le Salon de toilette de l’Hôtel Président.

— Violet, dit Mma Makutsi. Cela fait plaisir de te revoir.

Violet sourit, referma son poudrier et s’appuya au bord du lavabo avec l’air d’une personne disposée à bavarder un bon moment.

— Oui, bien sûr, répondit-elle. Ça fait des siècles qu’on ne s’est pas vues. Des siècles. Depuis qu’on a fini les cours, en fait…

Elle s’interrompit, détaillant Mma Makutsi de la tête aux pieds, comme si elle évaluait sa robe.

— Tu t’es bien débrouillée, non ? Dans cette école, je veux dire…

La pique ne laissait aucun doute. On pouvait se débrouiller très bien dans les études, mais les choses se présentaient tout autrement dans le monde réel. Et puis, il y avait la référence très dédaigneuse à cette école, comme s’il en existait de bien meilleures pour apprendre le secrétariat.

Mma Makutsi préféra ignorer ces critiques.

— Et toi, Violet, qu’as-tu fait ? As-tu réussi à trouver du travail ?

Le sous-entendu était clair : quand on obtenait tout juste 50 sur 100 à l’examen final, on pouvait s’attendre à rencontrer des difficultés à trouver un emploi. Violet saisit l’allusion et elle plissa légèrement les yeux.

— Trouver du travail ? rétorqua-t-elle. Mais les gens faisaient la queue pour me proposer du travail ! J’ai eu tellement d’offres que je ne savais plus comment choisir ! Alors tu sais ce que j’ai fait ? Tu veux savoir ?

Mma Makutsi hocha la tête. Elle voulait surtout être ailleurs, loin de cette personne, mais elle savait qu’elle devait rester. Il lui fallait tenir tête si elle ne voulait pas sortir effondrée de là.

— Eh bien, j’ai regardé tous les gars qui me proposaient du travail et j’ai pris le plus beau ! proclama-t-elle. Je savais que c’était comme ça que, eux, ils choisissaient leur secrétaire, alors j’ai appliqué la même règle ! Ah, ah !

Mma Makutsi ne dit rien. Elle eût pu commenter la stupidité d’une telle méthode, mais cela eût incité Violet à dire quelque chose comme : « Oui, tu me trouves peut-être stupide, mais regarde tous les emplois qu’on m’a proposés, à moi ! » Elle resta donc silencieuse, soutenant le regard effronté de son interlocutrice.

Violet baissa la tête pour inspecter le vernis étincelant de ses ongles.

— Belles chaussures ! lança-t-elle. Ces chaussures vertes que tu portes… C’est la première fois que je vois quelqu’un avec des chaussures vertes. C’est très courageux de ta part. Moi, j’aurais peur que tout le monde se moque de moi avec des chaussures pareilles !

Mma Makutsi se mordit la lèvre. Quel mal y avait-il à porter des chaussures vertes ? Et comment cette femme, cette créature sans cervelle, osait-elle émettre des commentaires sur ses goûts en matière de chaussures ? Elle regarda les pieds de Violet, chaussés d’escarpins noirs brillants à bouts pointus, très inconfortables pour la danse. Ils semblaient avoir coûté cher, bien plus cher que ses chaussures à elle, des chaussures qu’elle s’était offertes et dont elle était très fière.

— Mais on n’est pas là pour parler de chaussures, même si elles sont rigolotes, poursuivit Violet d’un ton léger. Parlons plutôt des hommes. Tu n’aimes pas parler des hommes, toi ? Ce type qui est avec toi. C’est un de tes oncles ?

Mma Makutsi ferma un instant les yeux et imagina que Mma Ramotswe se tenait à ses côtés. Que conseillerait celle-ci dans de telles circonstances ? Serait-il possible qu’elle lui dicte les mots aptes à contrer cette femme ? À moins qu’elle ne lui dise simplement : « Non, vous ne devez pas vous laisser humilier. Ne vous abaissez pas à son niveau. Vous valez bien mieux que cette petite idiote. » Et Mma Makutsi vit Mma Ramotswe en pensée, et elle l’entendit aussi, et elle répéta exactement ses paroles.

— Toi, en revanche, ton cavalier est superbe, déclara Mma Makutsi. Tu as de la chance de pouvoir danser avec un homme comme ça. Mais il faut dire que tu es une très jolie femme, Mma, et tu mérites d’être avec des hommes très beaux. C’est tout à fait normal.

Violet la dévisagea un moment, puis se détourna. Aucune autre parole ne fut échangée, et Mma Makutsi fit ce qu’elle avait à faire.

— Bien joué, Mma ! lança la voix de Mma Ramotswe. Vous avez eu la bonne réaction. Une excellente réaction !

— Ce n’était vraiment pas facile, souligna Mma Makutsi.

— C’est rarement facile, conclut Mma Ramotswe.