CHAPITRE VI

Nouveaux détails

 

Mma Ramotswe avait prévu d’interroger Mr. J.L.B. Matekoni sur son nouveau locataire dès que possible, mais une intense agitation régnait ce soir-là à la maison : les enfants demandèrent à être accompagnés à droite et à gauche et Rose resta plus tard que de coutume pour lui parler de son fils malade. Ainsi, à neuf heures, une fois les poêles et les marmites récurées dans la cuisine, les sandwiches préparés pour l’école du lendemain, Mma Ramotswe se sentait trop épuisée pour entamer une conversation, d’autant que celle-ci risquait d’embarrasser Mr. J.L.B. Matekoni. Ils se mirent donc tous deux au lit, où elle feuilleta quelques minutes un magazine, avant que la fatigue ne la contraigne à abandonner sa lecture et à éteindre la lumière.

Ce ne fut que le lendemain matin, lorsque Mr. J.L.B. Matekoni pénétra dans l’agence pour prendre son thé de dix heures, qu’elle put aborder le sujet de ce que Mma Makutsi et elle-même avaient vu la veille au soir. Elle lui avait parlé de l’accident, bien sûr, et il avait déjà chargé les apprentis de remettre la bicyclette en état.

Mma Ramotswe avait exprimé des doutes quant à la compétence des deux garçons à la réparer correctement.

— Ils sont très brutaux avec les mécanismes, avait-elle objecté. Tu me l’as dit toi-même et nous le constatons chaque jour. Je ne voudrais pas que ce pauvre homme récupère sa bicyclette en plus mauvais état qu’elle ne l’était à son arrivée.

— Ce n’est qu’un vélo, fit remarquer Mr. J.L.B. Matekoni d’un ton rassurant. Ce n’est pas une Mercedes-Benz.

Voilà que le sujet des Mercedes-Benz arrivait de lui-même sur le tapis, tandis que Mma Ramotswe tendait à Mr. J.L.B. Matekoni sa tasse de thé rouge remplie à ras bord.

— Justement, avec Mma Makutsi, nous avons vu une Mercedes-Benz hier, commença-t-elle, jetant un coup d’œil à son assistante pour obtenir confirmation. Elle s’est arrêtée juste devant le garage.

— Ah oui ? fit Mr. J.L.B. Matekoni sur un ton qui suggérait une totale absence d’intérêt. Il y a beaucoup de Mercedes-Benz ces temps-ci. On en voit partout. Quel type ?

— Gris métallisé, lança Mma Makutsi.

Mr. J.L.B. Matekoni sourit.

— Ça, c’est la couleur. Il y a aussi des Toyota gris métallisé. Beaucoup de voitures sont gris métallisé. Je voulais dire, quel modèle était-ce ?

— Une Mercedes classe E, répondit Mma Ramotswe.

Mma Makutsi leva sur elle un regard stupéfait, puis elle baissa la tête, honteuse. Bien sûr, c’était là le genre de détail qu’un détective se devait de repérer et que Mma Ramotswe n’avait pas manqué de noter. Tandis qu’elle-même, Mma Makutsi, simple assistante-détective, n’avait remarqué que la couleur.

— C’est une bonne voiture, commenta Mr. J.L.B. Matekoni. Quoique en ce qui me concerne, je ne dépenserais pas autant d’argent – à supposer que j’en possède autant – pour une voiture comme celle-là. Il doit y avoir beaucoup de gens très riches dans le coin.

— Il me semble qu’elle était conduite par une femme, reprit Mma Ramotswe. Une femme riche qui, je crois, fréquente Charlie. Oui, il me semble bien.

Mr. J.L.B. Matekoni fixa le contenu de sa tasse. Il n’aimait pas évoquer la vie privée de ses apprentis, en grande partie parce qu’il l’imaginait déplaisante à l’extrême. Il ne devait y être question que de filles, pensait-il, parce que ces deux garçons n’avaient rien d’autre en tête. Seulement les filles. Il demeura donc silencieux et Mma Ramotswe poursuivit.

— Oui, avec Mma Makutsi, nous avons vu Charlie monter dans cette Mercedes-Benz, au volant de laquelle il y avait cette femme, et ils sont partis tous les deux.

Elle guetta une réaction chez Mr. J.L.B. Matekoni, mais celui-ci continua à siroter son thé.

— Donc, continua-t-elle, ils ont pris la direction de l’ancien terrain d’aviation et ils sont entrés dans une maison.

Elle s’interrompit un bref instant, avant de conclure :

— Dans ta maison, d’ailleurs.

Mr. J.L.B. Matekoni reposa sa tasse.

— Dans ma maison ?

— Oui. Ils sont entrés dans ta maison, et c’est justement pour cela que j’ai fait une embardée avec la fourgonnette et que j’ai renversé ce pauvre homme à bicyclette. Si cela n’avait pas été ta maison, je n’aurais pas été aussi surprise et je n’aurais pas fait d’embardée.

— Et ils y sont restés un certain temps, enchaîna Mma Makutsi. Je pense qu’ils rendaient visite aux personnes qui habitent là maintenant.

— C’est possible, acquiesça Mr. J.L.B. Matekoni. Les gens qui vivent dans ma maison doivent avoir des amis, c’est sûr. Peut-être que la femme à la Mercedes-Benz en fait partie.

Mma Ramotswe reconnut que c’était une possibilité. Toutefois, les apprentis étant toujours friands de commérages, il ne faisait guère de doute que si l’un d’eux s’était lié d’amitié avec les locataires de Mr. J.L.B. Matekoni, il en aurait parlé.

Mr. J.L.B. Matekoni se contenta de hausser les épaules.

— C’est son affaire, déclara-t-il. Si Charlie se promène avec cette femme pendant son temps libre, cela ne regarde que lui. Je ne peux pas empêcher ces garçons de fréquenter des filles. Ce n’est pas mon rôle. Mon rôle consiste à leur apprendre à travailler sur des moteurs, et c’est déjà assez difficile comme ça. Si je devais aussi leur apprendre à veiller sur eux-mêmes une fois sortis du garage…

Il étendit les mains devant lui en un geste d’impuissance.

Mma Ramotswe jeta un coup d’œil à Mma Makutsi, qui demanda aussitôt :

— Comment s’appelle votre locataire, Rra ?

— Ofentse Makola. Je ne sais pas grand-chose de lui, mais il paie toujours son loyer dans les temps. Il n’a jamais eu de retard. Pas une seule fois.

Mma Ramotswe capta le regard de Mma Makutsi pour lui signaler qu’il fallait à présent mettre un terme à la conversation. Mr. J.L.B. Matekoni semblait un peu mal à l’aise, estimait-elle, et il n’était pas bon d’insister à ce stade. Elle aurait besoin de sa coopération pour découvrir le nom du propriétaire de la Mercedes grise, et s’il pensait que toutes deux avaient une idée derrière la tête, il risquait de leur refuser son aide. On ne parlerait donc plus des exploits de Charlie pour le moment.

Une fois Mr. J.L.B. Matekoni reparti travailler, Mma Ramotswe passa quelques coups de téléphone, avant de se tourner vers Mma Makutsi pour lui demander son avis sur ce qu’il convenait de faire.

— Faut-il se donner la peine de rechercher des renseignements sur cette femme ? interrogea-t-elle. Devons-nous vraiment nous mêler de ça ?

Mma Makutsi parut réfléchir.

— Charlie est un grand garçon, dit-elle enfin. Il est responsable de lui-même. Ce n’est pas à nous de lui dire ce qu’il doit faire.

Mma Ramotswe approuva. Cependant, poursuivit-elle, que faire quand, en tant qu’aîné, on voyait une jeune personne sur le point de commettre une lourde erreur ou une mauvaise action ? Avait-on le droit d’intervenir ? Ou devait-on se contenter de rester en retrait et laisser les choses advenir ?

Mma Makutsi réfléchit quelques instants.

— Si j’étais sur le point de faire quelque chose de stupide, de vraiment stupide, me le diriez-vous, Mma ?

— Oui, affirma Mma Ramotswe. Je vous le dirais en espérant que vous y renonceriez.

— Dans ce cas, faut-il conseiller à Charlie de se méfier ? Est-ce notre rôle ?

Mma Ramotswe doutait fortement que Charlie fût prêt à écouter le moindre conseil en matière de conquêtes féminines, mais elle se dit que cela vaudrait peut-être la peine d’essayer.

— Nous pouvons tenter de lui en parler, suggéra-t-elle. Seulement, nous n’avons pas grand-chose sur quoi nous appuyer, n’est-ce pas ? Nous ne savons rien de cette femme, sinon qu’elle conduit une Mercedes-Benz. Ce n’est pas suffisant. On ne peut pas mettre quelqu’un en garde quand on ne sait rien d’autre que cela. On ne peut pas dire : « Surtout, n’aie jamais le moindre contact avec une dame qui roule en Mercedes-Benz ! » On ne peut pas dire cela, Mma, si ?

— Certaines personnes le diraient, hasarda Mma Makutsi, provocatrice.

— Mais je pense malgré tout qu’il nous faut en apprendre un peu plus, persista Mma Ramotswe.

— Dans ce cas, posons-lui la question sans détour. N’est-ce pas ainsi que nous procédons, à l’Agence No 1 des Dames Détectives ? N’allons-nous pas trouver les gens pour leur poser directement la question à laquelle nous cherchons une réponse ?

Mma Ramotswe ne put qu’acquiescer. Si elle écrivait un jour un livre du genre des Principes de l’investigation privée, elle ajouterait certains conseils aux recommandations de Clovis Andersen. L’auteur suggérait pour sa part une foule de méthodes très intelligentes pour découvrir des indices – filature, fouille de poubelle et observation de l’entourage des suspects, etc. – mais il ne suggérait à aucun moment d’aller trouver les intéressés pour leur poser des questions en face. C’était pourtant la meilleure manière d’obtenir des informations dans de nombreux cas, et dans son manuel à elle, si jamais elle l’écrivait (L’Investigation privée à l’usage des dames pourrait être un bon titre), elle consacrerait un long chapitre à la méthode directe. Après tout, cette technique avait porté ses fruits dans de nombreuses affaires et peut-être était-ce là un nouveau cas où l’appliquer.

Elle se leva de son bureau et gagna le garage d’un pas nonchalant, suivie de Mma Makutsi. Mr. J.L.B. Matekoni s’occupait d’une voiture garée à l’extérieur, sous l’œil inquiet du propriétaire. Dans le garage, sous le pont élévateur chargé d’une grosse voiture rouge en équilibre, Charlie et le plus jeune des apprentis étudiaient les suspensions d’un air perplexe.

— Alors, commença Mma Ramotswe d’un ton badin, on répare les suspensions ? Ce propriétaire va être content. Une fois que vous aurez terminé, il ne sentira plus aucune secousse.

Charlie tourna la tête vers elle avec un sourire.

— C’est sûr, Mma. Nous allons rendre la suspension si souple que le conducteur aura l’impression de flotter sur un nuage.

— Tu es très doué, affirma Mma Ramotswe.

— C’est vrai, répondit Charlie. Je suis bon.

Mma Ramotswe lança un coup d’œil à Mma Makutsi, qui se mordait la lèvre. Il était parfois très difficile de rester poli lorsqu’on s’adressait à ces garçons. Il eût été si simple de se montrer sarcastique, mais le problème était qu’ils ne comprenaient pas le sarcasme. C’était peine perdue, avec eux.

— Nous t’avons vu hier après-midi, reprit-elle, l’air de rien. Nous t’avons vu monter dans une voiture très chic, Charlie. Tu dois avoir des amis très chic ces temps-ci.

L’apprenti éclata de rire.

— Très chic, oui ! s’exclama-t-il. Vous avez raison, Mma. J’ai quelques amis très chic. Ah, vous croyez que je suis un moins-que-rien, mais j’ai des amis qui ne sont pas de votre avis.

— Je n’ai jamais pensé que tu étais un moins-que-rien, protesta Mma Ramotswe. Tu n’as pas le droit de dire ça !

Charlie se tourna vers l’autre apprenti, en quête de soutien, mais rien ne vint.

— D’accord, admit-il. Peut-être que vous ne le pensez pas. N’empêche que je vous le dis, Mma, ma vie va changer. Elle va changer très bientôt, et alors…

Les deux femmes attendirent la suite, mais il n’acheva pas.

— Tu vas te marier ? hasarda Mma Makutsi. Mais c’est une très bonne nouvelle ! Le mariage apporte toujours un grand changement dans la vie des gens !

— Ah, ah ! fit l’apprenti. Qui a parlé de mariage ? Non, je ne vais pas me marier.

Mma Ramotswe retint sa respiration. Le moment était venu de se jeter à l’eau, et d’observer la réaction qu’elle déclencherait.

— Parce que ta petite amie, cette femme riche avec qui tu sors, est déjà mariée ? Hein, Charlie, c’est ça ?

À l’instant même où elle posait cette question, elle sut que son instinct ne l’avait pas trompée. Il était inutile d’attendre une réponse. La façon dont Charlie se redressa d’un coup en se cognant la tête contre le châssis de la voiture en disait assez long. C’était en soi une réponse claire.

 

Cet après-midi-là, Mma Ramotswe fit en sorte que Mr. J.L.B. Matekoni et elle-même rentrent à la maison de Zebra Drive bien avant cinq heures, ce qui semblait devenir de plus en plus difficile avec le temps. Tous deux menaient des vies professionnelles chargées, elle en tant que détective privée dont les services étaient de plus en plus sollicités, lui comme l’un des meilleurs garagistes de tout le Botswana. Ces situations avaient été atteintes au prix d’un travail acharné et d’une adhésion stricte à certaines règles d’or. La règle d’or qui gouvernait la pratique de Mma Ramotswe était la franchise. Certes, il fallait parfois avoir recours à la supercherie – sans que celle-ci fût nuisible – pour parvenir à la vérité, mais jamais avec les clients. On ne devait jamais mentir aux clients : si la vérité se révélait douloureuse ou désagréable à entendre, il existait des moyens de la présenter en douceur. Très souvent, son seul rôle consistait à amener son interlocuteur à tirer lui-même les conclusions qui s’imposaient, se contentant de l’aider à voir des choses qu’il aurait pu découvrir par lui-même s’il avait été prêt à les affronter.

Bien sûr, un autre facteur expliquait le succès de Mma Ramotswe : c’était sa nature compatissante. Les gens affirmaient qu’il était possible de tout lui dire, tout, sans qu’elle vous fasse jamais la leçon, sans qu’elle secoue la tête d’un air désapprobateur (tant que vous n’affichiez pas d’arrogance : cela, elle ne pouvait le tolérer). Ainsi, on pouvait aller la trouver et lui parler en toute franchise d’erreurs que l’on avait commises (des choses qui vous avaient placés en situation délicate) et elle faisait son possible pour vous épargner les conséquences de votre égoïsme ou de votre inconscience. Un homme pouvait par exemple aller confesser un adultère à Mma Ramotswe sans qu’elle pince les lèvres et marmonne dans sa barbe. Elle disait par exemple : « Je suis sûre que vous regrettez, Rra. Je sais à quel point cela est difficile pour vous, les hommes, avec toutes vos faiblesses… » Cela rassurait ses interlocuteurs, sans leur donner l’impression qu’elle approuvait leurs actes. Et une fois la confession achevée, Mma Ramotswe faisait souvent preuve d’une grande ingéniosité à trouver des solutions, des solutions qui évitaient de trop fortes souffrances. On eût dit que la clémence qu’elle témoignait était contagieuse. Concurrents et ennemis, murés dans leurs vaines querelles, voyaient Mma Ramotswe proposer une solution qui préservait la dignité et l’honneur. « Nous sommes tous humains, disait-elle. Surtout les hommes. Il ne faut pas avoir honte. »

Quant à la réputation de Mr. J.L.B. Matekoni, elle reposait elle aussi sur la plus simple et la plus identifiable des vertus humaines : le respect d’autrui. Jamais Mr. J.L.B. Matekoni ne se serait avisé de présenter une facture excessive ou de rendre un travail bâclé (ce qui générait d’ailleurs de fréquents conflits avec ces incapables d’apprentis négligents. « Ces garçons me pousseront dans la tombe avant l’heure, avait-il coutume de dire en secouant la tête. Feu Tlokweng Road Speedy Motors, ce sera terminé : propriétaire, le défunt Mr. J.L.B. Matekoni »).

Une personnalité non moins prestigieuse que le Haut Commissaire britannique, qui circulait dans une superbe Range Rover, comptait parmi ceux qui reconnaissaient les mérites de Mr. J.L.B. Matekoni. Comme son prédécesseur, il confiait sa voiture aux bons soins de Mr. J.L.B. Matekoni quand d’autres diplomates préféraient pour la leur de grands garages aux enseignes clinquantes. Mais le premier Haut Commissaire britannique à fréquenter le Tlokweng Road Speedy Motors était bon juge des hommes et il avait su immédiatement qu’il venait de faire une grande découverte lorsque Mr. J.L.B. Matekoni, sans qu’on lui eût rien demandé, avait effectué une réparation sur sa voiture, qui s’était arrêtée pour un simple plein. Une modification dans le bruit du moteur, témoignant d’un problème naissant, avait alerté Mr. J.L.B. Matekoni et il avait aussitôt effectué le nécessaire, gratuitement. Ce fut le début d’une longue relation, au cours de laquelle le Tlokweng Road Speedy Motors se vit confier l’entretien régulier de l’impeccable véhicule diplomatique.

Et tout comme Mma Ramotswe savait annoncer avec tact les nouvelles délicates, Mr. J.L.B. Matekoni parvenait à ménager le propriétaire d’une voiture en mauvais état. Il avait vu des garagistes secouer la tête en observant un moteur dont le propriétaire se tenait à côté d’eux. Alors qu’il était lui-même apprenti, il avait travaillé pour un mécanicien formé en Allemagne, qui se contentait de pointer du doigt les moteurs en criant « Kaput ! ». Ce n’était pas une façon d’informer un client que tout n’allait pas pour le mieux, et Mr. J.L.B. Matekoni se demandait si les médecins allemands faisaient de même avec leurs patients, s’ils secouaient la tête et criaient « Kaput ! ». Peut-être…

Sa manière à lui était bien plus douce. Si une réparation s’annonçait très coûteuse, il lui arrivait de proposer une chaise au propriétaire avant de révéler le prix. Et s’il ne pouvait rien faire pour sauver la voiture, il commençait par expliquer que toute vie a une limite, et que cette fatalité s’appliquait aux chaussures, aux voitures et même aux êtres humains. De cette façon, le trépas d’un véhicule pouvait passer, aux yeux du client, comme un drame inévitable. Mr. J.L.B. Matekoni comprenait toutefois quel attachement profond les gens pouvaient éprouver envers leur véhicule, comme il l’avait constaté avec Mma Potokwane, la directrice de la ferme des orphelins, et avec Mma Ramotswe elle-même. La ferme des orphelins possédait un vieux minibus que Mma Potokwane l’avait persuadé de maintenir en état de marche (à titre gracieux). Ce véhicule aurait dû être remplacé depuis déjà longtemps, tout comme la pompe à eau aurait dû l’être bien avant le jour où on l’avait fait. Mma Potokwane n’éprouvait pas d’affection particulière pour le minibus, mais elle répugnait à dépenser de l’argent lorsqu’il y avait moyen de l’éviter. Il lui avait expliqué qu’un jour il faudrait remplacer la suspension, de même que les freins, l’allumage et plusieurs panneaux du plancher. Il avait insisté sur le danger de voir tout à coup l’un de ces panneaux céder sous l’effet de la rouille ; un orphelin risquait alors de tomber sur la route, avait-il affirmé, et que diraient les gens si une telle chose se produisait ? « Cela ne se produira pas, avait-elle répondu. Tu ne le permettras pas. »

Dans le cas de Mma Ramotswe, l’attachement à la petite fourgonnette blanche était plus sentimental que financier. Elle en avait fait l’acquisition l’année de son installation à Gaborone et, depuis ce jour, le véhicule se montrait loyal, même s’il n’était ni rapide ni particulièrement confortable. La suspension était en mauvais état depuis un bon moment, surtout du côté conducteur, eu égard à la constitution traditionnelle de Mma Ramotswe, qui posait quelques problèmes de pression sur le système. Le moteur, quant à lui, avait tendance à se dérégler très peu de temps après être passé entre les mains de Mr. J.L.B. Matekoni, si bien que, parfois, la petite fourgonnette blanche toussait et tressautait. De l’avis de Mma Ramotswe, il ne s’agissait là que de détails sans importance : tant que la petite fourgonnette blanche était capable de la mener d’un endroit à l’autre et qu’elle ne tombait pas trop souvent en panne, elle ne voyait aucune raison de s’en séparer. Elle la considérait comme une amie, une complice fidèle en ce monde, une alliée envers laquelle elle se sentait une forte dette de loyauté.

En raison de leurs réputations professionnelles respectives, Mma Ramotswe et Mr. J.L.B. Matekoni étaient plus occupés qu’ils ne l’auraient souhaité. Ce fut donc avec un certain plaisir que Mma Ramotswe parvint ce soir-là à ménager une heure de répit, entre cinq et six, pour qu’ils puissent s’asseoir ensemble sous la véranda, ou se promener dans le jardin, et boire une tasse de thé rouge. Elle voulait faire cela non seulement pour donner à Mr. J.L.B. Matekoni l’occasion de décompresser (il travaillait beaucoup trop dur, pensait-elle), mais aussi parce qu’elle souhaitait bavarder avec lui, seule à seul, sans Mma Makutsi ou les apprentis, ou même Motholeli et Puso, qui auraient pu surprendre la conversation.

Ils s’installèrent ensemble sous la véranda, leur tasse de thé à la main. Le ciel avait cette couleur qu’il adoptait au terme de la journée – un bleu fatigué de fin d’après-midi – et il était immense et vide. Sur les feuilles des acacias qui poussaient çà et là dans le jardin, les rayons cléments du soleil du soir tombaient, appelant à l’indulgence, comme si la bataille entre chaleur et vie, entre le rouge et le vert, était provisoirement terminée.

— Je suis très contente que nous puissions rester un peu ici ! s’exclama Mma Ramotswe. Ces temps-ci, nous ne faisons que travailler, travailler, travailler. Nous devons prendre garde, sinon, nous travaillerons tant que nous ne saurons plus nous reposer et parler des choses.

— Tu as raison, Mma, répondit Mr. J.L.B. Matekoni. Mais c’est très difficile, n’est-ce pas ? Tu ne vas pas dire aux gens : « Allez-vous-en, nous ne pouvons rien faire pour vous. » Et moi, je ne vais pas leur dire : « Désolé, mais je ne peux pas réparer votre voiture. » Nous ne pouvons pas faire cela.

Mma Ramotswe hocha la tête. Il avait raison, bien sûr. Ni l’un ni l’autre ne souhaitait renvoyer les clients, quelle que fût la charge de travail. Alors où était la solution ? Fallait-il laisser leurs professions respectives envahir leur vie ? C’était l’une des choses dont elle avait envie de discuter avec lui. Ça, et le délicat problème de Charlie et de la femme riche.

— Peut-être pourrions-nous développer un peu nos entreprises, suggéra-t-elle. Tu pourrais prendre un nouveau mécanicien pour t’aider, et moi, je pourrais employer une autre personne.

Mr. J.L.B. Matekoni reposa sa tasse et la considéra.

— Non, c’est impossible, répondit-il. Nous sommes de petites sociétés. Si nous les laissons prendre trop d’importance, cela deviendra un casse-tête et nous aurons la migraine, la migraine en permanence.

— Mais quand on travaille trop, on se retrouve aussi avec la migraine, objecta Mma Ramotswe avec douceur. Et puis, quel intérêt y a-t-il à travailler tant ? Nous gagnons assez d’argent, je pense. Nous n’avons pas besoin de devenir riches. Les autres peuvent essayer s’ils en ont envie, mais nous, nous sommes heureux comme ça.

Pour Mr. J.L.B. Matekoni, il ne faisait aucun doute qu’ils étaient heureux, en effet, mais il souligna que lui-même ne le serait pas s’il lui fallait renvoyer des clients ou prendre des raccourcis dans son travail.

— Je ne sais pas faire de l’ouvrage bâclé, dit-il. Cela vous rattrape de toute façon tôt ou tard. La pire des choses pour un mécanicien, c’est de voir une voiture dont il s’occupe tomber en panne au bord de la route. Un mécanicien comme ça n’a plus qu’à aller se cacher. Moi, je ne pourrais pas vivre de cette façon.

— Eh bien, suggéra Mma Ramotswe, pourquoi ne prendrais-tu pas un apprenti supplémentaire ? Un bon, cette fois. Ou alors, tu pourrais embaucher un assistant-mécanicien, quelqu’un de qualifié.

— Et comment saurais-je s’il connaît son métier ? interrogea Mr. J.L.B. Matekoni. Je ne peux tout de même pas embaucher la première personne qui passe la porte du garage !

Mma Ramotswe expliqua qu’il existait des moyens de ne pas se tromper, en vérifiant par exemple les références fournies par le candidat, ou en engageant celui-ci à l’essai et sous condition. Mr. J.L.B. Matekoni écouta ces suggestions avec attention, mais ne prit pas position. Mma Ramotswe essaya une autre tactique ; elle avait en tête une idée qui lui était venue au cours de la journée et qu’elle souhaitait lui soumettre.

— Ou alors, commença-t-elle, il serait, pourquoi pas, possible d’employer une personne qui travaillerait un peu pour toi et un peu pour moi. Ce serait quelqu’un à qui l’on apprendrait certaines tâches simples à effectuer au garage – faire les vidanges, par exemple – et qui, en même temps, serait capable de mener des travaux d’investigation à l’agence. Je ne pense pas à un vrai détective, mais à une personne qui pourrait décharger un peu Mma Makutsi et moi-même. Nous sommes débordées ces derniers temps et ce serait très utile.

Mr. J.L.B. Matekoni demeura un moment silencieux. Il ne semblait pas entièrement hostile à cette idée, aussi Mma Ramotswe poursuivit-elle.

— J’ai rencontré quelqu’un qui cherche du travail, déclara-t-elle. J’aimerais le prendre à l’essai. Nous pourrions par exemple l’engager pour un mois et voir comment il se débrouille. S’il est compétent, il pourra nous aider tous les deux.

— Qui est-ce ? s’étonna Mr. J.L.B. Matekoni. Et que sais-tu de lui ?

— C’est l’homme que j’ai renversé, expliqua Mma Ramotswe, avant d’éclater de rire. Ou, du moins, que j’aurais renversé s’il n’avait pas fait une embardée avec sa bicyclette.

Mr. J.L.B. Matekoni soupira.

— Ce n’est pas parce que tu l’as fait tomber de vélo que tu dois forcément lui donner du travail. Tu n’es pas obligée.

— Je sais. Et ce n’est pas pour cela que je veux le faire.

Mr. J.L.B. Matekoni reprit sa tasse et termina son thé rouge.

— Et que sais-tu de lui au juste ? reprit-il. Quel métier exerçait-il ? Et comment a-t-il perdu son emploi ?

Mma Ramotswe réfléchit. Elle ne pouvait mentir à son mari, mais elle savait que si elle lui révélait que l’homme avait fait un séjour en prison, les chances qu’il accepte de l’embaucher seraient extrêmement réduites. Mr. J.L.B. Matekoni et elle-même ne seraient alors pas différents de tous les autres patrons, qui refusaient de lui donner du travail à cause de son passé. L’homme ne retrouverait plus jamais d’emploi, dans ces conditions.

— Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé, répondit-elle – et c’était la vérité. Mais je lui proposerai de venir te parler. Ainsi, il pourra t’expliquer ce qui lui est arrivé.

Il fallut un certain temps à Mr. J.L.B. Matekoni pour se prononcer, mais après un long moment, au cours duquel il parut plongé dans la réflexion, il consentit à rencontrer l’homme quand celui-ci viendrait récupérer sa bicyclette. Mma Ramotswe n’en souhaitait pas davantage. Comme ils avaient terminé leur thé, elle songea qu’il serait agréable, à présent, de se promener un peu dans le jardin, à la lumière déclinante de cette fin d’après-midi, pour aborder un autre problème qu’il importait de résoudre : celui de Charlie.