CHAPITRE XVII

Mma Ramotswe, Mr. J.L.B. Matekoni et Mr. Polopetsi ont une surprise désagréable

 

Mr. J.L.B. Matekoni dormait profondément à l’heure où rentra Mma Ramotswe, après sa visite chez les Mokoti. Et lorsqu’il s’éveilla le lendemain matin, elle était déjà debout et se promenait dans le jardin, une tasse de thé rouge entre les mains. Mr. J.L.B. Matekoni se leva, fit sa toilette et s’habilla, puis sortit, pour la trouver plongée dans ses pensées, debout devant le mopipi.

— Encore une belle journée qui s’annonce, lança-t-il en la rejoignant.

Elle se retourna et lui sourit.

— C’est le moment que je préfère, dit-elle. J’adore rester là, dans le jardin, à regarder les plantes se réveiller. Cela fait beaucoup de bien.

Mr. J.L.B. Matekoni approuva. Il lui était difficile de sortir du lit d’aussi bonne heure que Mma Ramotswe, mais il savait que le début du jour était le meilleur moment de la journée, un temps de fraîcheur et d’optimisme. Il aimait arriver au garage assez tôt pour sentir les premiers rayons du soleil sur sa nuque alors qu’il se penchait sur un moteur. C’était une expérience de perfection pure, un état de félicité absolue pour un mécanicien : éprouver la chaleur (mais une chaleur agréable) et se sentir bien tout en travaillant sur un moteur qui donnait du fil à retordre. Bien sûr, cela dépendait en grande partie du moteur. Certains étaient à désespérer (des moteurs avec des angles inaccessibles et des pièces difficiles à trouver), mais réparer un moteur qui se montrait coopératif se révélait un plaisir.

La petite fourgonnette blanche en était un exemple typique. Il avait passé beaucoup de temps sur ce véhicule et estimait bien le connaître. Le moteur ne posait pas de difficulté majeure, dans la mesure où l’on avait accès aux pièces essentielles sans trop de peine. Cependant, on ne pourrait pas la maintenir indéfiniment en état de marche et Mr. J.L.B. Matekoni se demandait si Mma Ramotswe en avait conscience. Il rencontrait le même problème avec Mma Potokwane et le vieux minibus affecté au transport des orphelins. Que ce véhicule continue de rouler tenait du miracle – ou, plutôt, ne pouvait être attribué qu’aux soins constants prodigués par Mr. J.L.B. Matekoni. Tôt ou tard néanmoins, il faudrait regarder les choses en face et reconnaître qu’il avait atteint le terme de son existence. Mr. J.L.B. Matekoni comprenait l’attachement qu’éprouvaient les gens vis-à-vis de leur voiture ou de leur camion, mais les sentiments n’avaient pas leur place ici. Puisqu’on était prêt à jeter ses vieux vêtements, pourquoi ne pas agir de même avec les véhicules qui avaient fait leur temps ? Il avait vu Mma Ramotswe entreprendre un jour de lui trier ses vêtements et il avait dû batailler ferme pour réussir à conserver quelques vestes et pantalons qui l’avaient toujours servi de façon satisfaisante et qui, selon lui tout au moins, avaient encore beaucoup à offrir. Cependant, sa rébellion n’avait pas empêché Mma Ramotswe de jeter plusieurs pantalons (qui auraient pu lui faire de l’usage et qui n’avaient qu’une ou deux pièces), sa paire préférée de veldskoens2 marron et une veste achetée chez OK Bazaars, juste derrière la frontière, à Mafikeng, avec son premier salaire de mécanicien. Il avait été tenté de lui demander ce qu’elle éprouverait s’il passait en revue sa garde-robe à elle pour la débarrasser de certaines jupes, mais il s’était ravisé. Cela aurait été une question purement hypothétique, dans la mesure où jamais une telle idée ne lui serait venue à l’esprit. Car il admettait sans peine que, comme la plupart des hommes, il ne connaissait rien en matière d’habillement féminin. Cependant, les femmes affirmaient savoir quels vêtements convenaient pour un homme. Il y avait là une injustice, pensait Mr. J.L.B. Matekoni, mais il n’était pas certain de la façon dont il pourrait soutenir ce point de vue.

Debout près de Mma Ramotswe, Mr. J.L.B. Matekoni inspira l’air frais du petit matin.

— Et comment cela s’est-il passé hier soir ? interrogea-t-il lorsqu’il eut chassé l’air de ses poumons. L’as-tu trouvé ?

— Il n’était pas là, répondit Mma Ramotswe. Mais j’ai discuté avec sa mère et la conversation s’est révélée très utile. J’ai appris une chose importante.

— Quelle chose importante ? s’enquit Mr. J.L.B. Matekoni en fermant les yeux pour prendre une nouvelle inspiration.

Mma Ramotswe ne répondit pas à sa question. Elle venait de s’apercevoir qu’elle n’aurait pas dû se confier ainsi, même si elle mourait d’envie de partager l’intense soulagement procuré par la visite de la veille. Mr. J.L.B. Matekoni rouvrit les yeux.

— Alors ? demanda-t-il. Cette chose importante ? Pourquoi est-ce que…

Il s’interrompit net et fronça les sourcils.

— Où est la fourgonnette blanche ?

Mma Ramotswe soupira.

— Je suis tombée en panne sur le chemin du retour. Elle est restée là-bas.

Elle désigna vaguement la direction du sud, celle de Lobatse, du Cap et de l’océan, plus loin encore.

— Elle est là-bas, conclut-elle.

— En panne ? fit Mr. J.L.B. Matekoni d’un ton sévère. Que s’est-il passé ?

Mma Ramotswe lui expliqua comment le moteur avait soudain perdu de sa puissance, puis s’était arrêté. Elle lui dit que c’était arrivé tout d’un coup, alors qu’elle n’avait pas encore atteint la route principale. Puis elle mentionna l’huile et ses soupçons quant à la cause de la panne : le carter avait dû se trouer sur une pierre.

Mr. J.L.B. Matekoni fit la grimace.

— Tu dois avoir raison, déclara-t-il d’une voix chargée de reproche. Ces cailloux font beaucoup de dégâts. Tu ne devrais pas rouler sur ce genre de pistes avec une petite fourgonnette comme la tienne. Elle n’est pas faite pour ça.

Mma Ramotswe accepta la remontrance sans broncher.

— Et si le moteur est grippé ? Que va-t-il se passer ?

Mr. J.L.B. Matekoni secoua la tête.

— C’est très mauvais. Il faudra remplacer tout le bloc moteur. À mon avis, ça n’en vaut pas la peine.

— Alors je devrai racheter une fourgonnette ?

— Oui.

Mma Ramotswe réfléchit un moment.

— Cela fait longtemps que j’ai celle-ci, dit-elle. Je l’aime beaucoup. On n’en fabrique plus des comme ça aujourd’hui.

Mr. J.L.B. Matekoni la regarda et sentit une immense fierté l’envahir. Bien des femmes auraient été ravies de remplacer leur fourgonnette ou leur voiture, et certaines auraient même envoyé la leur à la casse de bon cœur pour en acquérir une neuve plus élégante. Penser que Mma Ramotswe n’était pas de celles-là l’emplissait de fierté. Car jamais une telle femme ne chercherait à échanger un mari devenu vieux et inutile contre un autre, neuf et plus chic. C’était fort rassurant.

— Nous allons y jeter un coup d’œil, déclara-t-il. On ne doit jamais dire qu’une fourgonnette est fichue tant qu’on ne l’a pas examinée de près. Nous irons la chercher avec la dépanneuse. Je te remorquerai.

 

Il ne se passait pas grand-chose ce matin-là à l’Agence No 1 des Dames Détectives. Mma Makutsi envisageait de sortir pour poursuivre, sans grand espoir de succès, l’enquête sur le financier zambien en fuite, et, la correspondance étant à jour, Mma Ramotswe n’avait pas beaucoup à faire. Mr. J.L.B. Matekoni avait une voiture à réviser, mais c’était un travail simple que l’on pouvait confier sans crainte à l’apprenti restant. Quant à Mr. Polopetsi, qui n’aimait pas demeurer oisif, il occupait chaque minute de répit à mettre de l’ordre dans le garage, à balayer le sol, et même à laver les voitures. En plusieurs occasions, des clients de l’agence étaient sortis d’un entretien avec Mma Ramotswe pour découvrir que leur véhicule avait été nettoyé et astiqué pendant qu’ils se trouvaient dans le bureau des détectives. L’initiative était généralement très appréciée et ajoutait un nouveau point en faveur de Mr. Polopetsi.

— Vous imaginez ce qui se passerait si tout le monde était comme lui au Botswana ? avait fait remarquer Mma Ramotswe à Mma Makutsi. Vous imaginez comme le pays serait prospère ? Nous serions si riches que nous ne saurions pas quoi faire de notre argent !

— Peut-on vraiment être riche à ce point ? avait demandé Mma Makutsi. On trouve toujours une façon de dépenser son argent. En achetant de nouvelles chaussures, par exemple.

Mma Ramotswe s’était mise à rire.

— On ne peut porter qu’une paire de chaussures à la fois, avait-elle objecté. Les gens riches sont comme nous, ils n’ont que deux pieds, dix orteils. Nous sommes tous fabriqués de la même façon.

Mma Makutsi n’en était pas si sûre. Sans doute ne pouvait-on porter qu’une paire de chaussures à la fois, mais cela ne signifiait pas que l’on ne puisse pas en mettre chaque jour une différente, ou même une le matin et une autre l’après-midi. Les gens riches faisaient-ils ce genre de chose ? se demanda-t-elle. Elle-même ne possédait pour le moment que deux paires de chaussures, mais elle prévoyait d’en acheter une troisième très bientôt. Elle avait ses chaussures de travail marron, qui avaient été ressemelées et réparées un nombre incalculable de fois. Et elle avait ses beaux souliers, verts à l’extérieur et bleu ciel à l’intérieur, achetés avec les premiers bénéfices de l’École de dactylographie pour hommes du Kalahari et dont elle était excessivement fière. Elle les portait de temps à autre pour aller travailler, mais trouvait dommage de les gaspiller pour un usage aussi banal et les réservait surtout aux grandes occasions, dont la leçon de danse. Elle avait à présent besoin d’en acquérir une paire plus élégante pour le bureau, et elle en avait déjà repéré une dans une vitrine. Les chaussures étaient rouges, sans doublure particulière, mais avec une grosse boucle décorative dorée, qui leur conférait un air d’autorité que ses autres paires ne possédaient pas. C’étaient des chaussures pleines d’audace, qu’elle porterait lorsqu’elle aurait affaire à des hommes difficiles, ce qui arrivait quelquefois. Ces hommes seraient fascinés par les boucles et cela lui donnerait l’avantage nécessaire face à de tels individus.

Bien qu’elle répugnât à évoquer le sujet, Mma Makutsi souhaitait depuis longtemps glisser quelques mots à Mma Ramotswe à propos des chaussures qu’elle portait. Mma Ramotswe ne cherchait pas à faire sensation, elle préférait les jupes solides et bien coupées et les chemisiers amples, mais elle avait le sens des couleurs, de sorte qu’elle paraissait toujours très élégante. En ce qui concernait les chaussures toutefois, il semblait que son bon goût la désertât, car elle avait généralement aux pieds une paire de souliers marron informes avec, de chaque côté, des saillies révélant la forme de ses orteils. Ces chaussures n’étaient en aucune manière élégantes et Mma Makutsi estimait qu’il conviendrait de les remplacer par de nouvelles, plus conformes à la position sociale de Mma Ramotswe, qui était tout de même la plus grande détective privée du Botswana.

Les chaussures de Mma Ramotswe avaient été évoquées une seule fois, lors d’une conversation dont l’issue ne s’était pas révélée satisfaisante. Mma Makutsi avait indiqué qu’un magasin du Game Centre proposait des promotions et que, selon elle, il y avait des affaires à réaliser.

— Peut-être que les personnes qui portent les mêmes chaussures depuis longtemps pourront trouver là-bas quelque chose qui leur convienne, avait-elle ajouté d’un ton évasif.

Mma Ramotswe l’avait regardée.

— Vous voulez dire, les personnes comme moi ?

Mma Makutsi avait éclaté de rire pour masquer son embarras.

— Non, ce n’était pas à vous que je pensais. Mais en effet, peut-être avez-vous envie de vous acheter des nouvelles chaussures ? Vous avez de quoi vous les offrir.

— Mais qu’est-ce qui ne va pas avec les miennes ? demanda Mma Ramotswe. Vous savez, j’ai les pieds très larges et ça, ce sont des chaussures très larges qui me vont parfaitement. Que diraient mes pieds si j’achetais une paire de souliers à la mode, très serrés ? Ils penseraient certainement que quelque chose cloche.

Mma Makutsi résolut de défendre sa position.

— Mais vous pouvez en trouver qui soient à la fois larges et jolis, fit-elle remarquer. Il existe des modèles pour tout le monde.

— Moi, je suis très satisfaite de mes chaussures, affirma Mma Ramotswe. Elles ne me posent jamais de problèmes.

— Alors vous pourriez peut-être en acheter à Mr. J.L.B. Matekoni ? suggéra Mma Makutsi.

— Qu’est-ce qu’elles ont, les chaussures de Mr. J.L.B. Matekoni ?

Mma Makutsi regretta d’avoir évoqué le sujet. Il y avait beaucoup à dire des chaussures de Mr. J.L.B. Matekoni, de son point de vue du moins. Pour commencer, elles étaient maculées de taches d’huile, et elle avait même repéré un début de trou à l’extrémité de l’une d’elles. Comme Mma Ramotswe, Mr. J.L.B. Matekoni occupait un certain rang dans la société, en tant que propriétaire du Tlokweng Road Speedy Motors, et l’on attendait d’une telle personne qu’elle porte des chaussures en bon état.

Voyant que Mma Makutsi ne fournissait pas de réponse à sa question, Mma Ramotswe poursuivit en expliquant que ce serait du gâchis d’acheter des chaussures neuves à Mr. J.L.B. Matekoni.

— Il n’y a aucun intérêt à acheter des chaussures neuves à un homme. Cela revient à jeter l’argent par les fenêtres. Les hommes ne portent aucun intérêt aux chaussures, c’est bien connu. Si un homme pense à cela sans arrêt, c’est qu’il a un problème.

— Mais alors, à quoi pensent les hommes ? s’enquit Mma Makutsi. S’ils ne pensent pas aux chaussures, à quoi peuvent-ils penser ?

Mma Ramotswe haussa les sourcils.

— Les hommes consacrent une grande partie de leur temps à penser aux femmes, expliqua-t-elle. Ils y pensent d’une façon irrespectueuse. Ils sont ainsi faits et on ne peut pas les changer. Quand ils ne pensent pas aux femmes, ils pensent au bétail et aux voitures. Et certains pensent aussi au football. Voilà à quoi pensent les hommes.

Ce matin-là toutefois, la conversation ne portait ni sur les chaussures ni sur les faiblesses des hommes, mais sur le drame de la petite fourgonnette blanche. Mr. Polopetsi avait été frappé de consternation en apprenant la panne du véhicule, envers lequel il s’estimait en dette, puisque c’était lui qui l’avait fait entrer en contact avec Mma Ramotswe et lui avait apporté son nouveau travail. Lorsque Mma Ramotswe annonça qu’elle et Mr. J.L.B. Matekoni allaient bientôt partir le chercher pour le remorquer jusqu’à Gaborone, il demanda à les accompagner. Mma Ramotswe accepta et, quand Mr. J.L.B. Matekoni eut expliqué à l’apprenti ce qu’il devait faire sur la voiture à réviser, tous trois s’installèrent dans la remorqueuse, laissant Mma Makutsi seule à l’agence.

Le temps était agréable. Au moment où ils dépassèrent Kgale Hill, le soleil semblait peindre en or les arbres et les roches de la colline. Au-dessus d’eux, le ciel était vide, mis à part quelques oiseaux de proie qui décrivaient des cercles, planant très haut sur les courants d’air chaud ascendants. Devant eux, la route était claire et droite, tel un ruban noir traçant son chemin à travers la broussaille gris-vert. C’était une matinée qui rendait heureux d’être en vie et de se trouver en ce lieu.

Mr. Polopetsi était d’humeur loquace et il leur livra son point de vue sur un discours que le chef Linchwe avait récemment prononcé à Gaborone, suscitant de nombreux débats dans les journaux. Le chef Linchwe avait-il raison ? Mr. Polopetsi estimait que oui. Il éprouvait un immense respect pour cet homme, expliqua-t-il, et il pensait que l’on devrait davantage tenir compte de ses opinions. Puis il changea de sujet et évoqua les mesures à prendre contre les gens qui salissaient la ville en jetant leurs déchets n’importe où. Il y avait eu des discussions à ce propos dans le quartier de Tlokweng, où il habitait, et certaines personnes avaient suggéré que ceux qui ne se souciaient pas de propreté soient condamnés à effectuer des corvées de ramassage d’ordures. Sinon, on pouvait aussi les obliger à porter dans le dos des pancartes indiquant PERSONNE SALE. De l’avis de Mr. Polopetsi, cela les dissuaderait très vite.

Mma Ramotswe n’en était pas aussi sûre.

— La honte peut être une excellente façon d’encourager les individus à bien se comporter, reconnut-elle. Oui, c’est certain. Mais on ne peut pas mettre un panneau PERSONNE SALE dans le dos des gens, parce que cela laisserait penser qu’ils ne se lavent pas. Alors qu’en fait ils se lavent peut-être beaucoup.

— Moi, je trouve l’idée des pancartes très bonne, intervint Mr. J.L.B. Matekoni. On pourrait aussi en mettre sur les voitures. CONDUCTEUR DANGEREUX, par exemple, ou même CHAUFFARD. Cela encouragerait la population à conduire plus prudemment, je pense.

— Mais cela aurait l’air un peu ridicule, non ? répondit Mma Ramotswe. À la fin, tout le monde se promènerait avec sa pancarte. Sur la mienne, on marquerait MMA RAMOTSWE, ou bien DÉTECTIVE, peut-être. Ce serait complètement idiot.

Une pensée la traversa à cet instant, qu’elle préféra garder pour elle : Et Mma Makutsi aurait sur le dos une pancarte où serait écrit 97 sur 100.

— Mais je n’ai pas dit ça ! protesta Mr. Polopetsi avec un soupçon de mauvaise humeur. J’ai seulement proposé que les gens qui jettent leurs ordures n’importe où portent une pancarte. C’est tout.

Ce fut Mr. J.L.B. Matekoni qui mit un terme à la conversation.

— Nous y sommes presque, dit-il. N’est-ce pas l’embranchement dont tu m’as parlé ?

Ils ralentirent et Mr. J.L.B. Matekoni engagea avec prudence la dépanneuse sur la piste. À la lumière du jour, les trous et les crevasses semblaient bien pires que la veille au soir. Dans ces conditions, songea Mma Ramotswe, il n’était pas surprenant que la petite fourgonnette blanche ait été endommagée. Des pierres, mises en évidence par les mouvements du sol, dressaient leurs pointes menaçantes et, en certains endroits, c’étaient des branches d’arbres qui faisaient saillie, plâtrées dans la terre desséchée par d’énergiques fourmis blanches. Au bord du chemin, suivant le passage du camion de leurs yeux mélancoliques, se tenait un petit troupeau de vaches réduites à l’oisiveté.

— Ce bétail n’est pas en bonne santé, fit remarquer Mr. J.L.B. Matekoni. Regardez cette vache-là, on voit ses côtes…

Mma Ramotswe jeta un coup d’œil d’expert sur la bête grise et acquiesça.

— Elle est malade, affirma-t-elle. Mon père aurait su comment la soigner.

— Oui, il s’y connaissait en bétail, confirma Mr. J.L.B. Matekoni.

Il avait côtoyé Obed Ramotswe dans son enfance et n’ignorait rien de sa réputation de fin juge du bétail. Il était toujours disposé à écouter des anecdotes à son sujet, même s’il les avait toutes entendues des dizaines de fois déjà de la bouche de Mma Ramotswe. Il connaissait l’histoire de la rencontre entre Obed Ramotswe et Seretse Khama, en visite à Mochudi, et de la poignée de main échangée avec le grand homme. Il connaissait l’histoire du chapeau perdu, que quelqu’un avait soigneusement posé sur un muret, à côté de la kgotla3, afin qu’il fût retrouvé sans peine. Il connaissait aussi l’histoire du même chapeau emporté par une rafale de vent et parti se coincer dans un arbre. Il en existait encore beaucoup d’autres, dont il comprenait l’importance et qu’il écoutait avec patience et respect. Une vie sans anecdotes ne serait pas une vie. Celles-ci n’avaient-elles pas pour fonction de nous relier les uns aux autres, les vivants aux morts, les hommes aux animaux, les hommes à la terre ?

Le camion progressait lentement sur la piste. Au bout d’un moment, Mr. J.L.B. Matekoni se tourna vers Mma Ramotswe.

— Ne m’avais-tu pas dit que c’était arrivé assez près de l’embranchement ? interrogea-t-il. En fait, cela devait être plus loin que tu le pensais.

Mma Ramotswe jeta un coup d’œil inquiet en arrière. Elle était sûre d’avoir laissé la fourgonnette dans cette courbe, là où la piste prenait une nouvelle direction. Oui, ce devait être à cet endroit, mais il n’y avait pas trace du véhicule.

Elle regarda Mr. J.L.B. Matekoni.

— Il faut s’arrêter, résolut-elle. Je suis certaine que c’était là.

Mr. Polopetsi, qui était assis entre Mma Ramotswe et Mr. J.L.B. Matekoni, se pencha en avant.

— On vous l’a volée ! s’exclama-t-il. Votre fourgonnette a été volée !

— Nous allons voir, répondit Mma Ramotswe.

Elle craignait de devoir lui donner raison, mais elle lui en voulait d’avoir prononcé ces paroles. Si sa fourgonnette avait été volée, c’était elle qui devait l’annoncer, non Mr. Polopetsi.

Ils descendirent de la dépanneuse et Mma Ramotswe parcourut quelques mètres en arrière sur le bord de la piste. Les yeux rivés au sol, elle aperçut bientôt ce qu’elle recherchait : une tache d’huile dans le sable. Celle-ci mesurait une quinzaine de centimètres de diamètre à peine, mais elle était sombre et aisément identifiable, de sorte qu’il n’y eut plus aucun doute dans l’esprit de Mma Ramotswe. Elle était en train de contempler l’endroit exact où s’était arrêtée la petite fourgonnette blanche, et celle-ci avait indubitablement disparu.

Mr. J.L.B. Matekoni la rejoignit et suivit son regard.

— Oh ! fit-il, avant de se tourner vers elle. Oh !

— Quelqu’un l’a prise, confirma-t-elle d’une voix tremblante. Ma fourgonnette ! Elle n’est plus là.

Mr. Polopetsi arriva près d’eux.

— Quelqu’un a dû la réparer et s’en aller avec.

— C’est bizarre, objecta Mr. J.L.B. Matekoni. Ou alors, cela signifie que ton moteur n’était pas grippé. La panne devait venir d’autre chose. Le voleur n’aurait pas pu rouler avec si le moteur était grippé.

Mma Ramotswe secoua la tête.

— Il va falloir déclarer ce vol à la police. C’est tout ce que nous pouvons faire. Ma fourgonnette doit être loin à présent.

— Je crois que tu as raison, malheureusement, répondit Mr. J.L.B. Matekoni avec douceur. Un véhicule volé disparaît vite. En un clin d’œil. Hop, envolé !

Mma Ramotswe fit demi-tour et repartit vers la dépanneuse, suivie de Mr. J.L.B. Matekoni. Mr. Polopetsi demeura là où il était.

— Allez, il faut rentrer ! appela Mr. J.L.B. Matekoni sans se retourner.

Mr. Polopetsi examina l’endroit où s’était trouvée la fourgonnette, puis releva les yeux vers le bush qui s’étendait de part et d’autre de la piste, par-delà les arbres, les broussailles et les termitières, comme s’il voyait autre chose que l’herbe brune, la terre rouge, très rouge, et les épineux. Comme s’il entendait d’autres sons que le chant des cigales et les appels des oiseaux.

— Laissez-moi ici, cria-t-il. Je vais rechercher des indices. Rentrez en ville, je prendrai le minibus sur la grand-route. Laissez-moi ici.

Mma Ramotswe se retourna.

— Il n’y aura pas d’indices, affirma-t-elle. Ces gens sont venus et repartis. C’est tout.

— Laissez-moi au moins essayer, plaida Mr. Polopetsi.

— Si ça peut lui faire plaisir, soupira Mr. J.L.B. Matekoni. Ce n’est pas grave. Il n’y a pas beaucoup de travail au garage ce matin.

Ils remontèrent dans le camion et Mr. J.L.B. Matekoni manœuvra pour repartir dans l’autre sens. Lorsqu’ils parvinrent à la hauteur de Mr. Polopetsi, celui-ci leur adressa un petit signe d’adieu et Mma Ramotswe s’aperçut qu’il semblait tout excité. Elle en fit la remarque à Mr. J.L.B. Matekoni.

— Il joue au détective, commenta-t-elle. Il n’y a pas de mal à cela. Il a très envie de participer aux enquêtes de l’agence.

Mr. J.L.B. Matekoni se mit à rire.

— C’est un homme de valeur, affirma-t-il. Tu as eu une très bonne idée en lui demandant de venir travailler avec nous.

Le compliment fit plaisir à Mma Ramotswe, qui posa une main sur le bras de son compagnon.

— Et toi, tu as été très gentil avec lui.

Ils roulèrent en silence. Quelques minutes plus tard, Mr. J.L.B. Matekoni jeta un coup d’œil à Mma Ramotswe et s’aperçut qu’elle pleurait, sans bruit, certes, mais des larmes coulaient sur ses joues.

— Je suis désolée, dit-elle, je suis désolée. C’est ma petite fourgonnette. Je l’aimais tant… Elle a été mon amie pendant des années.

Mr. J.L.B. Matekoni changea de position sur son siège. Il ne se sentait jamais à l’aise lorsque les femmes se laissaient aller à leurs émotions. Il était mécanicien, après tout, et ces choses-là étaient gênantes pour un mécanicien.

— Je t’en trouverai une nouvelle, assura-t-il avec douceur. Je te trouverai une bonne petite fourgonnette.

Mma Ramotswe ne répondit rien. C’était gentil à lui, elle le savait, mais là n’était pas le problème. Elle, elle ne désirait rien d’autre que cette petite fourgonnette blanche-là, qui l’avait emmenée sur toutes les routes du Botswana. Rien d’autre.