CHAPITRE VIII

À l’Académie de danse et de mouvement

 

Chacun se sentait considérablement revigoré par la façon magistrale dont un plan d’action crédible avait émergé d’une dispute désagréable et choquante. Mma Makutsi surtout était heureuse de pouvoir rentrer chez elle ce soir-là sans avoir à porter sur ses épaules le fardeau de l’inquiétude et de la culpabilité. Elle s’embarquait en effet dans un projet nouveau et excitant – l’aventure la plus importante où elle se lançât depuis la création de l’École de dactylographie pour hommes du Kalahari. Cette fois cependant, il ne s’agissait pas de travail, ce qui représentait un changement bienvenu. Car aussi loin qu’elle s’en souvînt, il n’avait été question que de labeur dans son existence : petite fille, elle accomplissait sans relâche toutes les tâches ménagères quotidiennes. Elle parcourait chaque jour neuf kilomètres à pied jusqu’à l’école et neuf autres pour revenir, afin d’acquérir une éducation. Et puis, quand la grande opportunité de sa vie s’était présentée et qu’elle était entrée à l’Institut de secrétariat du Botswana, financée par les économies de sa famille tout entière, elle avait bataillé plus dur encore. Bien sûr, elle s’était vue récompensée – par ce glorieux 97 sur 100 à l’examen final – mais cette victoire avait réclamé une somme d’efforts considérable. Il était temps de danser, maintenant.

Elle avait vu l’annonce dans le journal et le nom de son auteur l’avait aussitôt intriguée. Qui était ce Mr. Fano Fanope ? Il s’agissait là d’un nom peu courant, mais dont la musicalité semblait tout à fait appropriée pour une personne qui proposait des leçons de « danse et de mouvement, avec tous les talents utiles à la vie en société qui en découlent ». Pour ce qui était du nom, Fano Fanope sonnait un peu comme Spokes Spokesi, le célèbre animateur de radio. Tous deux étaient porteurs d’un certain rythme, d’un élan. Ils évoquaient des individus qui allaient quelque part. Elle réfléchit à son propre nom : Grace Makutsi. Ce n’était en rien un problème de porter un nom comme celui-là – elle en avait rencontré de beaucoup plus étranges au Botswana, où les gens aimaient de toute évidence donner à leurs enfants des noms originaux et parfois très insolites – mais il ne suggérait ni le mouvement ni l’ambition. En fait, on pouvait le décrire comme un nom sans surprise, un peu indigeste, le genre de nom que porterait l’organisatrice d’un cercle de tricot ou un professeur de catéchisme. Bien sûr, les choses auraient pu être mille fois pires, par exemple si elle s’était vue affublée de l’un de ces noms qu’un enfant cherche à faire oublier tout au long de son existence. Au moins, elle ne portait pas, comme l’une de ses professeurs de l’Institut de secrétariat du Botswana, un nom qui, traduit du setswana, signifiait celle-ci fait beaucoup de bruit. Ce n’était pas gentil d’appeler sa fille ainsi, pourtant, ses parents l’avaient décidé.

Donc, le bien nommé Fano Fanope se proposait de dispenser des leçons de danse (discipline qui incluait d’autres talents) tous les vendredis soir. Celles-ci se dérouleraient dans un salon de l’Hôtel Président et il y aurait un petit orchestre. L’annonce indiquait aussi que l’on enseignerait un large éventail de danses de salon et que Fano Fanope, qui jouissait d’une grande notoriété dans les cercles de danse de quatre pays, donnerait personnellement les leçons à tous les inscrits. Il serait imprudent d’attendre, poursuivait l’annonce, car de très nombreuses personnes souhaitaient acquérir ces nouveaux talents, qui permettaient de briller en société, et la demande serait donc forte.

Mma Makutsi lut l’annonce avec un intérêt soutenu. Il ne faisait aucun doute dans son esprit qu’il serait bon de pouvoir exécuter certaines de ces mystérieuses danses dont traitaient des articles qu’elle avait lus – le tango, entre autres, semblait intéressant – et il était tout aussi évident qu’une école de danse représentait un bon endroit pour faire des rencontres. Elle rencontrait des gens dans son travail, bien sûr, et il y avait aussi ses nouveaux voisins, qui se montraient tout à fait sympathiques, mais la sorte de rencontres qu’elle avait en tête était d’une nature assez différente. Elle souhaitait faire la connaissance de personnes qui avaient voyagé, qui pouvaient parler d’expériences fascinantes, dont la vie ne se résumait pas à la routine du travail, du ménage et des enfants.

Et pourquoi ne serait-elle pas autorisée à pénétrer dans ce monde-là ? Après tout, elle était quelqu’un d’indépendant et elle avait une situation. N’était-elle pas assistante-détective à l’Agence No 1 des Dames Détectives et ne possédait-elle pas une petite entreprise, l’École de dactylographie pour hommes du Kalahari, où elle exerçait à temps partiel ? Elle occupait en outre une nouvelle maison, ou du moins une moitié de maison, dans un bon quartier de la ville. Bref, elle avait un bagage, et le fait de porter de grosses lunettes rondes ou d’avoir un teint à problèmes n’avait plus guère d’importance. C’était son tour de profiter un peu de la vie.

Elle se prépara avec soin pour la soirée. Mma Makutsi ne possédait pas beaucoup de robes, mais il y en avait une, au moins, une robe rouge dont le bas était bordé de petits nœuds, qui conviendrait à merveille pour une leçon de danse. Elle la sortit du placard et la repassa avec application. Puis elle se doucha, à l’eau froide, car la maison n’avait pas l’eau chaude, et passa un certain temps à accomplir diverses opérations, afin d’être fin prête pour sortir. Il y avait le vernis à ongles à appliquer, un très joli rose acquis à prix ridicule la semaine précédente ; il y avait la poudre ; il y avait le produit pour les cheveux. Tout cela l’occupa près d’une heure, puis elle dut marcher jusqu’au bout de la rue pour attendre le minibus qui la conduirait en ville.

— Vous êtes très élégante, Mma, lui glissa une vieille femme assise près d’elle dans le véhicule bondé. Vous avez sûrement rendez-vous avec un monsieur. Faites attention ! Les hommes sont dangereux.

Mma Makutsi sourit.

— Je vais à une leçon de danses de salon. C’est la première fois.

La femme se mit à rire.

— Oh, il doit y avoir plein d’hommes à une leçon de danses de salon ! s’exclama-t-elle, en offrant à Mma Makutsi un bonbon à la menthe qu’elle venait de tirer de sa poche. Ils y vont pour ça : pour rencontrer de jolies filles comme vous !

Mma Makutsi ne dit rien mais, tout en suçant son bonbon à la menthe, elle songea à la perspective de rencontrer un homme. Elle n’avait pas été rigoureusement honnête avec elle-même, et elle se sentait désormais prête à l’admettre, ne serait-ce qu’en son for intérieur. Certes, elle avait envie d’apprendre à danser, elle souhaitait connaître des gens intéressants en général, mais ce dont elle rêvait vraiment au fond, c’était rencontrer un homme intéressant et elle comptait sur cette occasion pour cela. Si sa voisine du minibus disait vrai, peut-être son vœu se réaliserait-il ce soir-là.

Elle descendit en haut du Mall. Aucune lumière ne brillait plus dans le bâtiment administratif derrière elle, car on était vendredi soir et les fonctionnaires ne s’attardaient jamais au bureau le vendredi soir, mais le quartier commerçant, en revanche, était illuminé et des gens flânaient profitant de la fraîcheur de la nuit et bavardant entre amis. On avait toujours beaucoup à se raconter, même s’il ne se passait pas grand-chose, et les passants revenaient ensemble sur les événements – ou les non-événements, peut-être – de la journée, s’informant des derniers potins et des choses qui se produisaient ou qui pourraient se produire, pour peu que l’on se montre assez patient.

Devant l’Hôtel Président, elle ne vit qu’un petit groupe de jeunes, des adolescents pour la plupart. Ils étaient postés au bas de l’escalier extérieur menant à la véranda où Mma Ramotswe aimait venir fêter les grands événements. Ils se turent à l’approche de Mma Makutsi.

— Vous allez au cours de danse, Mma ? lui lança l’un des garçons. Vous savez, je peux vous apprendre à danser, moi !

Quelques rires saluèrent ces paroles.

— Je ne danse pas avec les petits garçons, répondit Mma Makutsi en continuant d’avancer.

Elle marqua une courte pause, puis ajouta :

— Mais reviens me voir quand tu auras grandi…

Tout le groupe éclata de rire et elle se retourna, souriante, en s’engageant dans l’escalier. Le succès de cette repartie bon enfant lui insuffla un peu de confiance. Elle pénétra vite dans l’hôtel et s’informa à la réception du lieu où se déroulait la leçon. Elle avait éprouvé une certaine anxiété à la perspective de cette soirée : et si elle ne parvenait pas à retenir les pas du tango, ou de la danse enseignée, quelle qu’elle fût ? Aurait-elle l’air stupide ? Et si elle faisait un faux pas et s’étalait de tout son long ? Et puis, quel genre de personnes y aurait-il ? Les gens qui fréquentaient les cours de danse étaient-ils beaucoup plus chic qu’elle ? Plus riches ? C’était bien beau d’être la diplômée la plus brillante de l’Institut de secrétariat du Botswana, mais cela aurait-il le moindre poids ici, dans le monde de la musique, de l’élégance et des miroirs ?

La leçon de danse avait lieu dans un salon situé à l’arrière de l’hôtel, utilisé pour les dîners d’affaires et les soirées privées bon marché. En progressant dans le couloir, Mma Makutsi entendit le son d’une guitare électrique et d’une batterie. C’était l’orchestre promis dans l’annonce et cette musique la remplit d’un sentiment d’impatience. Elle perçut également des bruits de voix. Des gens bavardaient. Il y avait beaucoup de monde, semblait-il.

Devant l’entrée du salon était placée une petite table, à laquelle était assise une femme d’allure agréable vêtue d’une robe rouge pailletée. Elle sourit à Mma Makutsi et désigna du doigt une affichette indiquant le prix de la leçon. Celui-ci s’élevait à quarante pula, ce qui n’était pas donné, mais, après tout, il s’agissait d’une vraie leçon de danse, pensa Mma Makutsi, avec un véritable orchestre à deux instruments, dans un salon de l’Hôtel Président. Elle saisit son porte-monnaie, sortit l’argent et paya.

— Avez-vous déjà dansé ou êtes-vous débutante ? demanda la femme.

Mma Makutsi réfléchit. Elle avait déjà dansé, bien sûr, mais ce devait être le cas de tout le monde ou presque. Du point de vue de cette femme en robe pailletée, Mma Makutsi était certainement une novice.

— Il m’est arrivé de danser, répondit-elle. Comme tout le monde. Mais pas souvent.

— Débutante, trancha la femme.

— Oui, je crois… acquiesça Mma Makutsi.

— Si, si, assura la femme. Si vous n’avez jamais pris de leçons dans une académie de danse, vous êtes débutante. Mais n’ayez pas honte. Il faut bien commencer un jour !

Elle ponctua ses paroles d’un sourire encourageant et désigna la porte.

— Entrez. Nous allons bientôt commencer. Mr. Fanope est au bar, mais il va arriver d’une minute à l’autre. C’est un danseur très célèbre, vous savez, Johannesburg, Nairobi, il a dansé dans toutes ces villes…

Mma Makutsi entra et découvrit une grande salle dont on avait retiré meubles et tapis. Seule une série de chaises étaient disposées le long des murs. À l’extrémité, sur une petite estrade, se tenaient deux musiciens perchés sur des tabourets. Le guitariste pinçait distraitement les cordes de son instrument, tandis que le batteur, un homme maigre portant un gilet argenté, contemplait le plafond en tapotant ses baguettes contre son genou.

La plupart des chaises étaient occupées et, pendant quelques instants, Mma Makutsi se sentit mal à l’aise devant tous les regards braqués sur elle. Elle comprit qu’on la jaugeait et chercha à la hâte un visage familier, une personne qu’elle pourrait saluer. Il n’y en avait pas, et, sous une soixantaine de paires d’yeux attentifs, elle traversa la salle pour aller s’asseoir sur l’un des rares sièges encore disponibles. Jetant un coup d’œil autour d’elle, elle s’aperçut avec soulagement que les autres femmes étaient habillées à peu près comme elle. Toutefois, aucune ne portait de lunettes. Elle songea un instant à ôter les siennes et à les ranger, mais y renonça : elle en avait vraiment besoin et, sans elles, elle ne verrait rien.

Au bout de quelques minutes, Mr. Fanope fit son apparition, suivi de la femme en robe rouge pailletée. Plutôt petit et soigné de sa personne, il arborait un habit de soirée blanc et un nœud papillon. Mma Makutsi remarqua ses souliers vernis noirs. C’était la première fois qu’elle voyait un homme avec des souliers vernis et elle les trouva du plus bel effet. Mr. J.L.B. Matekoni pourrait-il en porter de semblables ? se demanda-t-elle. Il était difficile de l’imaginer avec de telles chaussures au garage – la graisse les abîmerait tout de suite –, mais elle avait du mal à se le représenter ainsi chaussé, même dans d’autres circonstances. Cela ne correspondait pas du tout à son monde, ni à celui de Mma Ramotswe, d’ailleurs, à bien y réfléchir. Mma Ramotswe ferait-elle une bonne danseuse ? Les femmes de constitution traditionnelle se montraient parfois douées pour la danse, pensa Mma Makutsi, car elles avaient le bon maintien, du moins pour certaines danses. Le tango, en revanche, conviendrait mal à une femme comme Mma Ramotswe, mais elle pouvait sans peine se la représenter dansant la valse, peut-être, ou un swing pondéré. Les danses traditionnelles ne posaient aucun problème pour elle, bien sûr, car leur principe même était que tout le monde pouvait y prendre part. Quelques semaines auparavant, ils avaient tous été invités à l’anniversaire de Mma Potokwane à la ferme des orphelins et la troupe de danses folkloriques des enfants s’était produite en l’honneur de la directrice, avec la participation de l’ensemble des assistantes maternelles. Certaines d’entre elles étaient de constitution on ne peut plus traditionnelle – elles goûtaient toujours les bons plats qu’elles préparaient avant de les servir aux enfants – et les unes et les autres avaient une allure très digne en se joignant à la rangée de danseurs qui avançaient et reculaient en chantant. Cependant, tout cela était loin, très loin du monde de Mr. Fanope et de son académie de danse de l’Hôtel Président.

— Eh bien, bomma et borra, commença Mr. Fanope au micro, bienvenue à la première leçon de l’Académie de danse et de mouvement. Vous avez fait un très bon choix en venant ici ce soir, car pour apprendre les danses de salon nous sommes les meilleurs au Botswana. Et je suis quant à moi le meilleur professeur que vous pouviez trouver. Je ferai de vous tous d’excellents danseurs, même si vous n’avez jamais dansé jusqu’à présent. Chacun d’entre vous a un danseur ou une danseuse qui sommeille en lui, et je vais le réveiller. Vous pouvez compter sur moi.

Quelqu’un applaudit à ces mots et d’autres battements de mains suivirent. Mr. Fanope remercia par une légère inclinaison de la tête.

— Nous commencerons ce soir par une danse simple. C’est une danse accessible à tous, que l’on appelle le fox-trot. Ça fait lent, lent, rapide ; lent, lent, rapide, rapide. C’est très simple. Mma Betty et moi-même allons vous montrer.

Il fit signe aux musiciens. Tandis que ces derniers commençaient à jouer, il s’éloigna du micro pour rejoindre la femme en robe pailletée. Mma Makutsi regarda, fascinée, le couple évoluer au milieu de la piste. Les deux danseurs étaient d’une extrême légèreté et ils se déplaçaient en parfaite harmonie, comme s’ils ne formaient qu’un seul et même corps actionné par un unique marionnettiste.

— Regardez bien ce que nous faisons ! hurla Mr. Fanope pour couvrir la musique. Regardez-nous ! Lent, lent, rapide, rapide.

Au bout de quelques minutes, il se détacha de Mma Betty et l’orchestre cessa de jouer.

— Choisissez vos partenaires ! cria-t-il. Messieurs, levez-vous et invitez ces dames ! Si quelqu’un se retrouve seul, Mma Betty et moi-même nous relaierons pour lui servir de cavalier. Mma Betty dansera avec les hommes, moi avec les dames. Messieurs, levez-vous et choisissez quelqu’un !

À ce signal, les hommes traversèrent la salle ou se tournèrent vers une dame assise à proximité. L’agitation se fit intense et Mma Makutsi retint son souffle, tout excitée. Un homme venait vers elle, un grand avec une moustache et une chemise bleue. Elle baissa les yeux vers ses chaussures. Ce serait un très bon cavalier, un homme qui mènerait sa partenaire avec assurance.

Ce ne fut pas elle qu’il invita : il s’adressa à la femme assise à ses côtés. Celle-ci se leva en souriant et lui prit la main. Mma Makutsi attendit. Tout le monde semblait à présent avoir trouvé un partenaire et gagnait le centre de la piste – tout le monde, sauf elle. Elle baissa la tête. C’était l’humiliation redoutée. Elle n’aurait pas dû venir. Elle se retrouverait dansant avec Mr. Fanope, son partenaire par charité, et chacun saurait que personne ne l’avait invitée. C’est à cause de mes lunettes, se dit-elle. À cause de mes lunettes, et aussi parce que je suis laide. Je ne suis qu’une pauvre fille très laide de Bobonong.

Elle releva les yeux. Un homme se tenait debout devant elle et se penchait pour lui parler. Dans le brouhaha général, elle ne distingua pas ses mots, mais il s’agissait bien d’un homme, et il était bien en train de l’inviter à danser.

Mma Makutsi sourit et se leva.

— Merci, Rra, dit-elle. Je m’appelle Grace Makutsi.

Il hocha la tête, désigna la piste de danse, et ils se frayèrent ensemble un chemin parmi la foule. Mma Makutsi jeta un coup d’œil furtif à son partenaire. Pas très beau, estima-t-elle, mais un visage aimable. Il marchait de façon un peu étrange, comme si ses chaussures n’étaient pas à sa taille.

— Comment vous appelez-vous, Rra ? interrogea-t-elle, alors qu’ils se tenaient au milieu des autres couples, attendant le début de la musique.

L’homme la regarda fixement. Il semblait avoir des difficultés à parler.

— Je m’appelle Phuti Radiphuti, dit-il.

C’est ce qu’il dit, mais ses paroles ne sortirent pas aussi directement. M’appelle fut m… m… m… m’appelle, et Phuti, fff… fff… Phuti.

C’était là un grave défaut d’élocution et Mma Makutsi en eut un coup au cœur. Comme Mma Ramotswe, elle possédait une nature bienveillante, mais c’était typique de sa malchance, pensa-t-elle, d’être la dernière choisie et de l’être, qui plus est, par un homme qui marchait bizarrement et qui bégayait. Toutefois, c’était un homme, non ? Au moins, elle aurait quelqu’un avec qui danser ; elle ne resterait pas assise comme une malheureuse, délaissée de tous. Elle lui lança donc un sourire encourageant et lui demanda s’il avait déjà pris des cours de danse.

Phuti Radiphuti ouvrit la bouche pour répondre et Mma Makutsi attendit, mais aucun son ne sortit. Il se mordit la lèvre et s’excusa du regard.

— Ne vous en faites pas, Rra, dit Mma Makutsi d’un ton léger. Ce n’est pas le moment de parler, de toute façon. Nous pourrons bavarder un peu tout à l’heure, après avoir dansé. Et ne craignez rien : moi aussi, c’est ma première leçon de danse.

Mr. Fanope disposait à présent les couples sur la piste, puis il fit signe à l’orchestre de commencer.

— Prenez votre partenaire ! cria-t-il. Non, messieurs, ne l’écrasez pas. Un bon danseur tient sa cavalière d’une main légère. Comme ceci. D’accord ?

Ils se mirent à danser et il devint très vite apparent à Mma Makutsi que son cavalier possédait très peu le sens du rythme. Tandis qu’elle comptait lent, lent, rapide, rapide, comme on le leur avait recommandé, il semblait, de son côté, compter lent, lent, lent, rapide, ou même lent, lent, lent, lent. Quoi qu’il fît, ses pas n’avaient pas le moindre rapport avec ceux de Mma Makutsi.

Après quelques minutes de tentatives dénuées de coordination, Mr. Fanope arriva près d’eux et tapota l’épaule de Phuti Radiphuti.

— Non, Rra, dit-il en secouant l’index devant lui. Vous n’y êtes pas du tout. On ne joue pas au football, ici. On danse le fox-trot. Vous devez faire lent, lent, rapide, rapide, comme ceci.

Phuti Radiphuti parut submergé par la honte.

— Je suis vrai… vrai… vraiment dé… dé… désolé, bredouilla-t-il. Je ne suis pas un bon danseur. Je suis désolé.

— Laissez-moi m’occuper de compter, suggéra Mma Makutsi. Cette fois, contentez-vous de m’écouter.

Ils reprirent Mma Makutsi comptant à haute voix et guidant Phuti Radiphuti de sorte à danser à l’unisson. Ce n’était pas facile : Phuti Radiphuti se montrait d’une gaucherie peu commune et malgré toute l’application qu’elle mettait à compter, il semblait suivre un rythme radicalement différent de celui de sa cavalière.

— Il faut faire un pas rapide après que j’ai compté deux, hurla Mma Makutsi pour couvrir un passage de batterie particulièrement sonore. C’est deux fois lent, puis deux fois rapide.

Phuti Radiphuti acquiesça. Il paraissait désespéré à présent comme s’il regrettait sa décision d’assister au cours. Mma Makutsi, pour sa part, était sûre que les autres les regardaient tandis qu’ils esquissaient leurs pas malhabiles. Elle avait changé d’avis : en fait, elle eût de loin préféré rester fermement installée sur sa chaise, ignorée de tous les hommes, plutôt que de se trouver soumise à ce cafouillage humiliant. Et, en plus, à quelques pas à peine, se tenait une personne qu’elle venait de reconnaître. Elle lui jeta un coup d’œil et se détourna en toute hâte. Oui, c’était bien elle, l’une des élèves de sa classe à l’Institut de secrétariat du Botswana, l’une de ces filles ravissantes qui passaient leur temps à s’amuser et qui avaient obtenu de justesse la moyenne à l’examen final. Elle était là, dansant entre les bras d’un cavalier superbe et plein d’assurance. Mma Makutsi s’efforça de ne plus regarder dans sa direction, mais elle y fut contrainte lorsque le couple se rapprocha jusqu’à se retrouver juste à côté.

— Eh ! cria la jolie fille. C’est bien toi ! Grace Makutsi !

Mma Makutsi affecta la surprise, puis sourit à la fille, dont elle vit les yeux passer rapidement à Phuti Radiphuti, puis revenir se poser sur elle, amusés.

— Qui est-ce ? bafouilla Phuti Radiphuti. Qui…

— C’est juste quelqu’un que je connais, répondit Mma Makutsi d’un ton négligent. J’ai oublié son nom.

— Elle danse très bien, fit remarquer Phuti Radiphuti en butant sur chaque syllabe.

— Il n’y a pas que la danse dans la vie, rétorqua Mma Makutsi. Il y a d’autres choses, vous savez.

 

Le cours de danse dura près de deux heures. On assista à de nouvelles démonstrations de fox-trot, accomplies avec une fluidité chatoyante par Mr. Fanope et Mma Betty, puis les professeurs passèrent à la valse. Mma Makutsi, qui s’était détachée de Phuti Radiphuti pour les regarder, espéra qu’un nouveau partenaire viendrait l’inviter, mais elle fut vite sollicitée par Phuti Radiphuti, qui l’entraîna d’une démarche disgracieuse jusqu’au centre de la piste.

À la fin de la soirée, il la remercia et lui proposa de la ramener chez elle.

— J’ai ma voiture dehors, lui dit-il. Je peux vous raccompagner.

Elle hésita. Elle avait de la peine pour cet homme. Il ne semblait pas méchant mais ce n’était pas ce qu’elle avait espéré – ce dont elle avait rêvé – pour cette soirée. Elle avait repéré au moins quatre hommes qui lui avaient plu et lui avaient paru intéressants, mais ils ne lui avaient pas accordé un regard, pas même un coup d’œil. En revanche, et c’était bien sa chance, elle avait retenu l’attention de ce malheureux, certes convenable, mais affecté d’un terrible bégaiement et d’une lamentable maladresse. Elle refuserait donc sa proposition, afin de ne pas paraître l’encourager, et prendrait un minibus, à moins qu’elle ne rentrât chez elle à pied. Cela ne représentait qu’une petite demi-heure de marche et, à cette heure de la nuit, elle ne courait aucun danger.

Elle le regarda et remarqua les larges auréoles de transpiration qui maculaient ses aisselles. Nous sommes tous des humains, se dit-elle, des créatures d’eau et de sel, toutes humaines. Et l’espace d’un instant, elle songea à son frère, son pauvre frère Richard, qu’elle avait aimé et dont elle avait pris soin tandis qu’il souffrait de ces atroces accès de fièvre qui le trempaient de sueur la nuit. Elle ne pouvait pas blesser cet homme : elle ne pouvait pas lui dire non, je ne veux pas de votre gentillesse. Elle accepta donc et ils quittèrent la salle ensemble. À la porte, Mr. Fanope leur sourit et dit qu’il espérait les revoir le vendredi suivant.

— Vous formez un très bon couple, tous les deux, ajouta-t-il. Vous allez bien ensemble. Vous, Mma, vous êtes une bonne danseuse, et vous, Rra, je pense que vous allez progresser.

Mma Makutsi se sentit gagnée par l’accablement. Elle qui redoutait de se retrouver avec le même homme à toutes les leçons voyait soudain sa hantise.

— Je ne suis pas sûre de pouvoir revenir, lança-t-elle avec précipitation. Je suis très occupée.

Mr. Fanope secoua la tête.

— Vous devez revenir, Mma. Votre ami ici a besoin que vous l’aidiez pour progresser, n’est-ce pas, Rra ?

Phuti Radiphuti rougit de plaisir, tout en s’essuyant le front avec un mouchoir rouge.

— Je suis très heureux de danser avec…

Comme les mots sortaient avec une douloureuse lenteur, il fut interrompu par Mr. Fanope avant d’avoir réussi à achever.

— Parfait ! conclut le professeur. Nous vous verrons donc tous les deux vendredi prochain. C’est très bien.

Il fit un signe en direction des autres élèves.

— Certaines de ces personnes n’ont pas vraiment besoin de leçons, ajouta-t-il, mais vous, si.

Une fois à l’extérieur, ils marchèrent en silence jusqu’au parking situé derrière le magasin d’électroménager. Le véhicule de Phuti Radiphuti était stationné tout au bout, une modeste voiture blanche à l’antenne tordue. Toutefois, c’était une voiture, ce qui donnait à Mma Makutsi une indication sur son compagnon. Comme le lui aurait fait remarquer Mma Ramotswe, qu’il possède une voiture nous révèle déjà quelque chose, Mma. Cela signifie qu’il a un bon travail. À présent, regardez ses mains, Mma, et ses chaussures, et voyez ce que vous pouvez en dire. Tandis qu’il mettait le contact, Mma Makutsi observa les mains du conducteur, mais celles-ci ne lui dirent rien. Ou du moins, songea-t-elle avec un petit sourire intérieur, elles lui révélèrent une chose : il avait tous ses doigts. Il n’était pas boucher.

Elle lui indiqua le chemin et il la déposa devant chez elle, sans éteindre le moteur. Soulagée de constater qu’il n’attendait rien de plus, elle le remercia poliment et descendit de voiture.

— Alors à la semaine prochaine ! lança-t-elle.

Elle n’avait pas du tout prévu de dire cela. Elle avait au contraire résolu de ne prendre aucun engagement ; pourtant, elle avait prononcé ces paroles, par pitié surtout. Elle remarqua qu’il semblait apprécier ce geste, car il sourit et commença à parler, sans toutefois terminer sa phrase. Très vite, les mots parurent se bloquer et il demeura muet. Alors elle referma la porte et lui adressa un signe de main, et il repartit au volant de sa voiture blanche, dont elle suivit des yeux les lumières rouges jusqu’à les voir disparaître au bout de la rue, dans l’obscurité.