Version non coupée.

 

En s'emparant de la grande poêle à frire en fonte, ce qui était le signal du petit déjeuner au 28 Barbary Lane, Mme Madrigal arborait un sourire encore plus rayonnant que d'habitude.

- Je n'arrive toujours pas à le croire, fit-elle. Deux oeufs ou trois, mon garçon ?

- Trois, dit Michael. Moi non plus. Ça faisait des mois que je le leur disais, mais je ne pensais pas qu'ils pourraient sauter le pas si tôt. Mary Ann encore moins que Brian, je crois.

Mme Madrigal cassa trois oeufs dans la poêle, jeta les coquilles et essuya ses longs doigts sur son tablier à fleurs.

- C'est moi qui les ai présentés l'un à l'autre. Tu le savais ?

- Non.

- Mais si, poursuivit la logeuse. Juste après l'emménagement de Mary Ann. J'ai fait un petit dîner un soir et Mary Ann m'a confié qu'elle trouvait qu'il n'y avait pas assez d'hétéros à San Francisco.

Mme Madrigal sourit avec nostalgie.

- C'était avant qu'elle soit mise au courant pour moi, évidemment. Si elle l'avait su à ce moment-là, je suis sûre qu'elle serait retournée à Cleveland et que nous l'aurions perdue pour toujours.

- Donc, vous l'avez présentée à Brian ? demanda Michael en souriant.

- Pas exactement. J'ai raconté à Brian qu'elle avait besoin d'aide pour porter ses meubles. Je les ai laissés faire le reste. Pain blanc ou pain de seigle, mon petit ?

- Blanc, s'il vous plaît.

- Évidemment, ç'a été un échec total. Brian était un coureur de jupons impénitent, ajouta Mme Madrigal en secouant la tête avec un certain amusement. Et à l'époque, Mary Ann était folle amoureuse de Beauchamp Day, la malheureuse ! Ensuite, elle a commencé à sortir avec le détective que la mère de Mona avait engagé pour m'espionner... Celui-là, je ne l'ai jamais regretté, et toi ? s'enquit-elle avec un sourire machiavélique. Je me demande ce qui lui est arrivé, quand même.

Michael se sentit mal à l'aise. Il évitait le sujet le plus possible. Seule Mary Ann avait assisté à la chute mortelle du détective du haut de la falaise du Bout du Monde, et elle n'avait partagé son secret qu'avec Michael. Il y avait entre eux des choses que même Mme Madrigal n'aurait jamais le droit de savoir.

- Et puis est arrivé Burke Andrew, poursuivit Michael. Et ce fut l'affaire des cannibales de la Grace Cathedral.

Mme Madrigal leva théâtralement les yeux au ciel :

- Elle collectionne les oiseaux rares, hein ?

- Ouais. Mais je crois qu'elle a enfin fait le bon choix.

- Moi aussi, dit la logeuse. Mais je suis un peu surprise, franchement.

- Pourquoi ?

- Je ne sais pas vraiment. J'ai juste le sentiment qu'elle a quelque chose derrière la tête. Elle a l'air préoccupée, ces derniers temps. J'aurais cru que le mariage était la dernière chose dont elle se souciait.

 

- Alors, demanda Mme Madrigal une fois qu'ils se furent attablés. Qu'a fait notre vagabond, ces jours derniers ?

Michael fit semblant d'être absorbé par le pot de confiture.

- Oh... soupira-t-il. Pas grand-chose.

Il savait qu'elle voulait parler de sa vie sentimentale, mais il n'avait pas envie d'aborder la question.

- Je fais une crise de célibat, je crois. Je reste à la maison et je regarde beaucoup la télé.

- Et c'est comment ?

- C'est comment quoi ?

La logeuse chassa d'une pichenette une miette au coin de sa bouche.

- La télé ! précisa-t-elle.

- Ce qui m'a le plus amusé cette semaine, c'est une émission consacrée à la circoncision.

- Vraiment ? fit Mme Madrigal en beurrant un autre toast.

- C'était à pleurer de rire. Ils ont interviewé un spécialiste de la chose, un certain Don Wong.

- Non !

- Croix de bois, croix de fer ! jura Michael en levant la main droite.

- Et qu'est-ce qu'il avait à dire ?

- Juste qu'il n'y avait plus de raison valable pour qu'on mutile les petits garçons dès la naissance. Eh bien ! Combien de temps il aura fallu aux gens pour s'en rendre compte ? Ma mère n'est pas exactement ce qu'on pourrait appeler une avant-gardiste, mais ça fait trente ans qu'elle sait ça !

- Tu devrais lui écrire un mot pour la remercier.

- Le plus drôle, c'est que... je détestais ça quand j'étais môme. J'étais toujours le seul sous la douche qui n'était pas circoncis et ça me tracassait. Maman disait : "Tu n'as qu'à bien rester propre, Mikey, et tu me remercieras plus tard. Il n'y a rien de mal dans ce que le bon Dieu t'a donné."

- Pas sotte, cette femme !

Michael hocha énergiquement la tête.

- On m'a invité à une partouze, cette semaine.

La logeuse posa sa tasse de thé.

- C'était pour mecs non circoncis exclusivement.

Elle cligna des yeux.

- Ne vous inquiétez pas, reprit-il. C'était en réalité une fête caritative.

- Vraiment ?

- Oui. Pour le choeur.

- Ah, un festival du prépuce, fit Mme Madrigal, impitoyablement pince-sans-rire. Et on vérifie à l'entrée que vous êtes en règle ?

- Je sais que c'est complètement idiot, avoua Michael en riant. Mais quand même... Je suis content que l'opinion ait changé. À mon sens, il n'y a aucune raison au monde pour jouer du bistouri de ce côté-là.

La logeuse baissa les yeux vers sa tasse, réprimant un petit sourire, et Michael ajouta précipitamment :

- ... Sauf, évidemment, quand on a opté pour une solution plus radicale.

Mme Madrigal leva la tête et lui lança un clin d'oeil :

- Encore du café, mon cher ?

 

 

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