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CHAMBRE DE DIANE

Diane, lovée sur son lit, écoute distraitement de la musique.

Sa mère entre, nerveuse, dans l’état de celle qui tourne en rond depuis longtemps.

 

MADAME POMMERAY. Je n’ai plus de mots croisés.

 

Diane lui tend quelques journaux qu’elle avait mis de côté au pied du lit.

 

DIANE. Tiens, j’y avais pensé.

 

Madame Pommeray les reçoit puis, furieuse, les balance au loin.

 

MADAME POMMERAY. J’en ai assez des mots croisés.

 

Diane remarque alors l’extrême instabilité de sa mère.

 

DIANE. Maman, que se passe-t-il ?

MADAME POMMERAY. Pourquoi Richard ne vient-il plus ?

DIANE. Je te l’ai déjà rabâché cent fois : il se trouve en Afrique depuis deux mois.

MADAME POMMERAY. Tu mens.

DIANE. Maman !

MADAME POMMERAY. Tu mens ! S’il était parti en voyage, il serait venu m’embrasser.

DIANE. Il m’a demandé de te l’annoncer. Cent unième édition.

MADAME POMMERAY. Tu mens !

DIANE. Maman !

MADAME POMMERAY. Tu mens !

DIANE (émue). Maman, je t’interdis de me parler comme ça.

MADAME POMMERAY. Je sens qu’il est arrivé un malheur à Richard. Un malheur que tu me caches. Confie-moi la vérité, Diane, la vérité.

DIANE. Après tout… (Un temps.) Nous nous sommes séparés.

MADAME POMMERAY. Séparés ? Que lui as-tu fait ? Que lui as-tu dit ?

DIANE. Maman… il a provoqué la rupture, pas moi.

MADAME POMMERAY. Ttt, tt, s’il est parti, c’est que tu l’as éloigné. Je te connais, ma pauvre fille, incapable de retenir un homme, trop fière, trop orgueilleuse. Tiens, il aurait mieux valu que tu sois laide, au moins tu aurais eu une juste excuse pour épouvanter les hommes.

DIANE. Cesse de me reprocher mes rapports aux hommes ! Les hommes ! Les hommes ! Il y a d’autres buts, dans la vie !

MADAME POMMERAY. Ah, tu vois, c’est de ta faute, tu l’admets toi-même !

DIANE. Oui, je n’ai pas envie de minauder devant les hommes, de battre des cils, de leur chercher leurs pantoufles, d’avaler leurs mensonges, de me soumettre à leurs caprices. Grâce à mon métier, je me suis consacrée à des tâches plus capitales ; je crois que, par certaines décisions que j’ai prises ou que j’ai déclenchées, j’ai rendu des centaines d’hommes et de femmes heureux !

MADAME POMMERAY. Des centaines sans doute, des milliers plus sûrement, je n’en doute pas car tu es un personnage politique important. Mais ta mère ? Diane, ta mère ? L’as-tu rendue heureuse ?

DIANE (les larmes aux yeux). Maman…

MADAME POMMERAY. Et moi, oui, moi, as-tu un seul instant pensé à moi en te séparant de Richard ?

DIANE. Enfin, Maman…

MADAME POMMERAY. Je l’aimais, moi, Richard. C’était mon dernier béguin. Oh, je ne t’arrachais rien, j’en profitais, c’est tout. Sans un homme, sans un bel homme dans mes environs, je me dessèche, je perds le goût, je n’ai plus envie de vivre. Lorsque Richard est survenu, j’ai cessé de souhaiter mourir. C’est idiot ? C’est comme ça. Je ne suis pas une femme de tête, comme toi, une intellectuelle ; je ne suis qu’une minuscule créature féminine, avec des idées très conventionnelles, des plumes et une cervelle d’oiseau.

 

Sans homme, je dépéris. Et voilà que tu m’enlèves Richard !

 

DIANE. Maman, tu es monstrueuse ! Je n’allais pas garder Richard pour toi.

MADAME POMMERAY. Tu as raison : tu n’allais pas garder Richard pour moi. Alors ce qui me démolit, c’est que je n’ai pas pesé un gramme dans sa décision car, en te quittant, il me quittait aussi, sans regretter mes plaisanteries, mes taquineries, mes sourires. Merci, ma fille, vraiment merci, tu viens de me confirmer ce que je n’osais pas m’avouer : je ne suis qu’une vieille toupie sans intérêt qui n’amuse plus personne. À partir de maintenant, j’ai cent ans ! Je demeurerai seule à jamais ! Joyeux anniversaire !

DIANE. Maman… je suis là, moi. Et je t’aime…

MADAME POMMERAY (sans écouter). Pourquoi ai-je fait une fille, pas un garçon ? Ah, si on pouvait choisir ces choses-là…

DIANE. Maman !

MADAME POMMERAY. J’aurais tant aimé qu’un garçon sorte de mon ventre. Avec un sexe, des testicules et de grands pieds. De mon ventre ! Pour le coup, ça m’aurait épatée : au lieu de ça, ça a été toi. Quelle misère ! Certes, tu es un peu garçon manqué mais garçon manqué, ça veut bien dire ce que ça veut dire : « garçon manqué », c’est-à-dire pas garçon et complètement manqué. Ah oui, d’un garçon, tu as les caractéristiques : la pugnacité, le sens du combat, l’ambition professionnelle, l’autonomie, la sécheresse du cœur… Les défauts ! Rien que les défauts. Pas les qualités.

DIANE. Maman, te rends-tu compte de ce que…

MADAME POMMERAY. Tais-toi ! Tu restes une fille ! Une fille ! Et tu ne m’apportes pas de fiancés, pas d’amants, pas de gendres. Ni même des petits-fils. Inutile ! Définitivement inutile !

 

Elle s’en va, laissant Diane effondrée.