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CHEZ DIANE
Brandissant une bouteille de champagne, Richard, habillé pour le soir, chic, sombre et séduisant, déboule dans le salon de Diane, s’empare de deux coupes.
RICHARD (à la cantonade). Champagne !
DIANE (off). Champagne ?
RICHARD. Champagne !
DIANE (off). Pourquoi ?
RICHARD. Avant d’aller au restaurant, nous devons fêter ça.
En appuyant sur un bouton, il déclenche un air de musique – du jazz sud-américain – et amorce, seul, quelques pas de danse. Il ondule de manière sensuelle, avec une grâce nonchalante.
DIANE (entrant). Que fêtons-nous ?
Diane apparaît, superbe. Appuyant un regard qui apprécie sa beauté, Richard s’approche d’elle en balançant et lui tend un verre.
RICHARD. Notre lucidité.
Elle s’en saisit avec élégance.
RICHARD. Enterrons, avec ces quelques bulles, la perte du sentiment fragile qui nous unissait.
DIANE. Aux illusions…
RICHARD. … perdues !
Ils trinquent.
Leur joie révèle quelque chose de sec, de forcé. Après avoir bu une gorgée, Diane s’assied sur l’accoudoir d’un fauteuil.
DIANE. Y as-tu songé ? Comment vivrions-nous si l’un de nous deux avait cessé d’aimer pendant que l’autre continuait…
RICHARD (riant). Oh oui…
DIANE. Imagine que ton amour ait duré plus longtemps que le mien…
RICHARD. Quelle horreur !
DIANE. Ou l’inverse…
RICHARD (riant davantage). Une tragédie !
DIANE. Une tragédie…
Richard, emporté par la musique, l’aborde et l’invite. En esquissant les gestes, sans danser vraiment, ils nous font percevoir qu’ils devaient être très bons amants et que ce souvenir ne s’est pas refroidi dans leurs corps, loin de là.
DIANE. Lequel de nous a cessé d’aimer le premier ?
Richard réfléchit quelques pas puis lance, comme s’il se jetait à l’eau :
RICHARD. J’ai peur que ce soit moi.
DIANE. Ah oui, qu’est-ce qui te fait dire ça ?
RICHARD. Je ne voyais aucun signe de refroidissement chez toi alors que je les constatais en moi. Depuis plusieurs mois, je m’estimais coupable.
DIANE. Combien ?
RICHARD. L’automne dernier.
DIANE (s’arrêtant, choquée). Presque un an, donc ? (Se contrôlant de nouveau, reprenant la chorégraphie.) Coupable de quoi ?
RICHARD. Coupable d’avoir consacré des années à te suggérer de m’aimer, et, lorsque le bonheur s’installe, lorsque nous vibrons à l’unisson, de découvrir que l’amour s’exténue en moi.
DIANE. Peut-être ne m’aimais-tu qu’à condition que je ne t’aime pas ?
RICHARD. Non, je n’ai jamais été aussi heureux que pendant nos années de passion partagée, ça je te le jure.
Il a déclaré cela avec intensité, en favorisant le rapprochement de leurs corps. On a l’impression qu’il va l’embrasser.
Troublée, Diane feint de tomber en arrière sur un canapé afin de se détacher.
DIANE. Peut-être préfères-tu te battre plutôt que savourer ? N’es-tu pas ainsi dans tes affaires, acharné à conquérir des marchés, à écraser la concurrence, surtout soucieux de victoires ? Tu prospères mais tu profites peu de tes richesses. Si tu avais la même démarche en amour ? Si tu souhaitais seulement gagner ?
Il remplit de nouveau leurs coupes de champagne.
RICHARD. Ce serait odieux…
DIANE. Peut-être es-tu odieux ? Peut-être ne devrais-tu pas te plaire autant que tu te plais ?
Choqué, il se retourne et la scrute avec éton-nement. Elle s’esclaffe pour dissiper la gêne.
DIANE. Je plaisante ! Tu ne serais un monstre que si moi, je n’avais pas changé, que si moi, j’avais continué à t’aimer…
RICHARD. C’est vrai.
Il soupire de satisfaction, stoppe la musique, lui tend sa coupe.
RICHARD. Tout va être simple désormais.
DIANE. Je te sens soulagé.
RICHARD. Oui.
DIANE. Soulagé d’être guéri de l’amour ?
RICHARD. Oui.
DIANE (avec tristesse). C’était donc une maladie ?
RICHARD (riant). Non, soulagé de mon mensonge. Nous allons entretenir des rapports sains désormais. (Avec énergie.) Tu m’as redonné de l’estime. Estime pour moi. Estime pour toi. Nous allons développer une vraie amitié.
Au terme « amitié », un spasme secoue Diane. Quoique le remarquant, Richard continue, lyrique :
RICHARD. Nous nous raconterons tout. Tu m’annonceras tes nouveaux flirts et moi les miens.
DIANE. Tu comptes entamer une collection ?
RICHARD. J’en doute car tu m’as rendu difficile sur ce plan-là.
DIANE. Merci.
RICHARD. Mais si ça se produit, tu m’aideras de tes conseils. Et moi je te prodiguerai les miens si tu crois en avoir besoin.
La regardant étrangement, il ajoute :
RICHARD. Qui sait ce qui peut arriver ?
DIANE. Eh oui ! Qui sait ?
RICHARD. La passion va et vient mais les sentiments subsistent. Comme l’affection que j’éprouve pour toi, l’admiration, la tendresse… Qui sait ?
DIANE. Qui sait ?
RICHARD. Qui sait ? Je pourrais même redevenir amoureux de toi.
DIANE. Ah oui ? Et si ça revenait ?
RICHARD. Je serais l’homme le plus exaucé de la terre.
Il ne détache pas ses yeux d’elle. Elle frissonne, gênée, et, afin de se donner une contenance, se dirige vers l’appareil à musique.
Il la suit, se penche avec intérêt vers elle.
RICHARD. Et toi ?
DIANE. Quoi, moi ?
RICHARD. Si ça revenait ? Tes sentiments pour moi ?
DIANE. Ah… (Avec assurance.) Je pense que ça ne reviendra pas.
RICHARD (choqué). Pourquoi ?
DIANE. Tu auras été la seule fièvre, la seule passion de mon existence. Vu que j’ai eu du mal à y céder, je ne m’abandonnerai plus.
RICHARD. Allons, tu plaisantes ! Tu n’aimeras plus ?
DIANE. Non.
RICHARD. Ni moi ni un autre ?
DIANE. Comme je t’ai aimé. Non. Plus personne. Jamais.
Elle appuie sur un bouton et lance un air de musique endiablé. On a l’impression qu’elle le nargue.
Touché, Richard voudrait réagir, or les mots lui manquent.
À son tour, Diane esquisse quelques mouvements de danse. Elle conclut sur un ton léger :
DIANE. À quoi bon, d’ailleurs, puisque, quoi qu’on fasse, un jour, ça disparaît. (Avec une bonne humeur forcée.) Champagne ?
RICHARD (avec le même enjouement forcé). Champagne !
Empressé, il remplit deux coupes de vin mousseux.
RICHARD (sur un ton ambigu). Tu es unique, Diane, vraiment unique. Grâce à toi, nous nous sommes épargné les mesquineries et les bassesses qui encombrent la vie des gens.
Ils trinquent.
RICHARD (sincère). Jamais tu ne m’as semblé aussi belle ni aussi intelligente que ce soir.
DIANE (le retenant). Chut ! Pas trop de déclarations d’amour… on sait où cela mène.
RICHARD. Judicieux.
Entre alors Madame Pommeray.
RICHARD. Bonsoir, jolie maman.
MADAME POMMERAY. Quoi ? (Se rendant compte qu’elle n’entend pas.) Attendez, Richard, je branche mes oreilles électriques.
Inquiète, Diane s’approche de Richard et lui ordonne à voix basse :
DIANE. S’il te plaît, pas un mot à maman : je ne lui ai encore rien dit.
RICHARD. D’accord.
Ils sourient à la vieille dame.
MADAME POMMERAY. Voilà : je vous entends.
RICHARD. Bonsoir, jolie maman. Comment allez-vous ?
MADAME POMMERAY. C’est une excellente question mais je n’y répondrai qu’en présence de mon avocat.
RICHARD. Et votre santé ?
MADAME POMMERAY. La santé n’est pas mon fort.
Même si, depuis le temps, j’ai déjà fait mourir plusieurs médecins.
RICHARD. Vous savez que je vous aime beaucoup, jolie maman.
MADAME POMMERAY. Vous êtes si bel homme que je vous crois. Ce soir, vous sortez ensemble, bien sûr ?
RICHARD. Oui. (Il s’approche et embrasse la vieille dame.) Bonne nuit. Je vais chercher la voiture qui est parquée un peu loin. Diane, je t’attends devant la maison !
Alors qu’il s’éloigne avec vivacité, il s’arrête et gémit de douleur. Chancelant, il se retient aux meubles. Diane se précipite pour le soutenir.
DIANE (inquiète). Ton dos ?
RICHARD. Oui. Toujours ce fichu dos…
MADAME POMMERAY. Il faut consulter, Richard. Si vous voulez, je vous donnerai des adresses de médecins : à mon âge, on n’a plus que ça dans son carnet de téléphone.
Diane lui frotte les reins, l’aidant à se remettre.
DIANE (nerveuse). Il a subi des examens, maman : il n’a rien.
RICHARD (maugréant). Rien. À part mal, je n’ai rien.
MADAME POMMERAY. Pas de problème, j’ai aussi des numéros de psychanalystes. Je les collectionne pour mes amies du bridge.
RICHARD. Voilà, ça va aller… ça passe très vite…
Il se redresse avec volontarisme mais on doit saisir que son corps inflige de vraies souffrances à cet homme courageux.
Afin d’effacer l’incident, il embrasse Madame Pommeray.
RICHARD (avec tendresse). Bonsoir à la plus jolie des jolies mamans.
Il part.
La mère, rougissante, revient vers sa fille.
MADAME POMMERAY. Diane, je ne sais pas quelle danse du ventre tu lui as faite mais je n’avais pas vu Richard aussi détendu depuis des mois.
DIANE (sombre). Moi non plus.
MADAME POMMERAY. Et toi qui, l’autre jour, doutais de sa passion ! Petite folle, va ! Te voilà rassurée, j’espère ?
Diane acquiesce de la tête.
DIANE. Bonsoir, maman, va te coucher.
MADAME POMMERAY. J’y vais, j’y vais. (Elle obéit d’abord puis se ravise.) Pardonne mon indiscrétion : t’a-t-il proposé le mariage ?
DIANE. Non.
MADAME POMMERAY. Eh bien, sans vouloir gâcher le suspens, je dois te souffler que ça ne m’étonnerait pas qu’il se déclare bientôt.
DIANE (avec douleur). Je ne crois pas.
MADAME POMMERAY. Taratata… Où t’emmène-t-il au restaurant ?
DIANE. Chez Rosier.
MADAME POMMERAY. Chez Rosier ? Que disais-je : le cadre idéal pour une demande en mariage.
DIANE. Maman, débranche tes appareils et va te coucher.
MADAME POMMERAY. Tu vas voir, ma fille, tu vas voir. Ta mère n’est pas aussi gâteuse que tu le crois. La vie réserve bien des surprises. D’accord, d’accord. Je débranche mes appareils, là ! Je vais me coucher…
Madame Pommeray éclate de rire comme une enfant et s’éloigne, primesautière, sur un exultant « bonsoir » qu’elle module en chantonnant.
Demeurée seule, Diane ne cache plus sa peine. Son visage laisse apparaître la douleur. On croit qu’elle va pleurer… lorsque soudain, longuement, inexorablement, elle pousse un hurlement de bête blessée.