SCÈNE VII
L’ABBÉ, LE SUPÉRIEUR
LE SUPÉRIEUR
Je viens de croiser ce malheureux garçon, et dans un moment assez curieux. Il était tellement embarrassé de ses livres qu’il les avait posés, le temps de se reprendre, sur un des bancs du hall. Soudain, le petit Thévenot – vous le connaissez ? c’est un cinquième – est passé, et, au passage, lui a saisi et serré la main, avec un « Bonjour, Sevrais », sans s’arrêter, et a disparu. Sevrais ne connaissait sûrement pas Thévenot ; cela se voyait à son visage ; il a eu l’air surpris. Ainsi il a quitté à jamais cette Maison, bousculé par nous, sans un adieu ni à son ami, ni à ses camarades, ni à ses maîtres. Mais il y a ce petit inconnu qui lui a serré la main furtivement, sans raison apparente, sinon peut-être pour que cette sombre rupture ait été éclairée, malgré tout, d’une lueur de gentillesse humaine. Le bon Dieu inspire souvent les plus jeunes, cela est bien connu, et c’est à se demander si cet innocent n’a pas été l’instrument d’une charité ou d’une justice supérieure… Où la rencontreront-ils, plus tard, la justice ? Que du moins ils puissent dire qu’ils l’ont rencontrée une fois : au collège, dans les âmes de leurs prêtres. Mais voici l’un d’eux qui aura du mal, je le crains, à penser cela. – Allons, toute cette affaire est bien douloureuse. Pauvres enfants, nous aussi nous les ballottons, nous les tiraillons de-ci de-là… Nous aussi nous les troublons, pauvres enfants, au fond si désarmés devant nous.
L’ABBÉ
Si désarmés !…
LE SUPÉRIEUR
Oui, je répète : si désarmés. Vous dites souvent qu’ils abusent. Mais nous, est-ce que nous ne vivons pas avec eux dans un continuel abus de pouvoir ?
L’ABBÉ
Pas du tout… Et quant au trouble que nous leur causerions, eh bien ! ils s’entendent à nous le rendre. C’est l’abbé de Saint-Cyran qui disait que la direction des adolescents est « une tempête de l’esprit ».
Le Supérieur fait un geste comme pour s’asseoir sur la chaise voisine du bureau de l’abbé. L’abbé lui désigne son fauteuil de bureau. Le Supérieur s’y assoit, et l’abbé s’assoit sur la chaise où se sont trouvés successivement, devant lui, Souplier et Sevrais.
LE SUPÉRIEUR
Sevrais venait de chez vous, je pense ? Comment a-t-il soutenu ce coup ?
L’ABBÉ
Avec une détresse froide qui m’a plu assez. Je le voyais aspiré par la générosité comme par un abîme, – par cette passion qui nous vient si souvent, d’agir contre nous-même…
LE SUPÉRIEUR
Des larmes ?
L’ABBÉ
Vite dominées.
LE SUPÉRIEUR
Trop vite ! Nous savons que vous aimez les pleurs des gosses. Que vous aimez les pleurs des mères, comme il y en a qui aiment les pleurs des amantes. Nous savons que vous êtes passé maître dans l’art d’envenimer les choses. « Levez-vous, orages désirés ! »
L’ABBÉ
Notre but est de donner des sentiments délicats à des jeunes gens de l’enseignement secondaire. Cela ne va pas sans d’assez nobles conflits, qui sont, tout compte fait, ce qu’il y a de plus important dans cette Maison. La terre a été remuée, bouleversée ; elle en sera féconde. Que Sevrais ait aimé Souplier, qu’on le lui ait arraché, qu’il ait eu ce choc avec moi, qu’il ait été mis à la porte, tout cela est excellent pour sa formation. C’est en souffrant de nous, et nous faisant souffrir, qu’il a senti qui nous sommes. Et c’est cela qui comptera dans ce que lui aura apporté ce collège, et non les quelques notions inutiles qu’ont pu lui fourrer dans la tête ses professeurs, notions dont les trois quarts seront d’ailleurs oubliées quinze jours après son bachot.
LE SUPÉRIEUR
Cela aurait compté aussi, pour lui, si on avait fait de lui un chrétien.
L’ABBÉ
Même ce qui, chez nous, peut sembler être sur un plan assez bas est encore mille fois au-dessus de ce qui se passe au dehors. Ce qui se passe chez nous bientôt n’existera plus nulle part, et déjà n’existe plus que dans quelques lieux privilégiés. Allez, c’est nous qui avons la clef du royaume, où les autres n’entreront jamais.
LE SUPÉRIEUR
Il y aurait beaucoup à dire… – Enfin, maintenant que Sevrais a cessé de vous porter ombrage, vous ne niez plus ses mérites. J’ai vu Souplier hier soir après notre entretien. Il m’a dit que c’était lui et non Sevrais qui, à la resserre, avait fermé la porte à clef, que Sevrais l’en dissuadait, et le traitait d’idiot, puisqu’ils ne faisaient rien de mal. Pourtant, quand vous avez accusé Sevrais de s’être enfermé, il ne l’a pas nié ?
L’ABBÉ
Non.
LE SUPÉRIEUR
C’est cela, il a voulu sauver le petit… – Il est lamentable que j’aie dû sacrifier ce garçon à cause de votre conduite par deux fois indiscrète. Vous avez donné à tout cela une allure dramatique qu’on devait éviter.
L’ABBÉ
J’ai créé des circonstances. N’est-ce pas notre règle ?
LE SUPÉRIEUR
Vous vous y êtes laissé gagner à la main par vous-même. Au début, vous pouviez leur parler à chacun dans le privé ; vous pouviez m’en parler à moi. Mais vous avez cédé à la colère, et avez fait un éclat public, parce qu’on vous prenait Souplier. Vous avez oublié que nos élèves ont droit à leur réputation. Avec l’histoire de la resserre, que l’on pouvait étouffer, vous avez fait un second éclat, après lequel il m’était impossible d’éviter le renvoi de Sevrais. Du moins j’aurais souhaité que l’on répandît que c’était sa mère qui le retirait du collège aux vacances de Pâques. Et c’est encore vous qui avez insisté pour que le renvoi fût rendu public…
L’ABBÉ
Ce renvoi n’avait de sens que s’il était public, et même un peu spectaculaire. Il fallait un exemple.
LE SUPÉRIEUR
Vous voulez dire, n’est-ce pas, qu’il y a des duretés qui sont bonnes ?
L’ABBÉ
On doit parfois tailler dans le vif d’une âme pour sauver cette âme, comme le chirurgien taille dans le corps pour le sauver. Vous-même, en décidant le départ immédiat de Sevrais, vous avez agi avec une rigueur que je n’avais pas prévue.
LE SUPÉRIEUR
Le renvoi étant décidé, j’ai agi ainsi pour couper court aux plaintes et aux commentaires de Sevrais à ses camarades.
L’ABBÉ
Croyez bien que je vous approuve, monsieur le Supérieur.
Depuis cette réplique jusqu’à la fin, on entend la maîtrise qui, dans la pièce voisine, répète, tantôt en faux-bourdon, tantôt en voix seule d’enfant (soprano), le Qui Lazarum resuscitasti. Il y a, bien entendu, des pauses. Notamment revient, sans cesse repris, de façon obsédante, en voix seule d’enfant, le leitmotiv suivant :

Dès que les chants se sont élevés, l’abbé de Pradts a dressé le buste, a écouté un instant, puis a dit :
L’ABBÉ
Souplier n’est pas à la maîtrise ?
LE SUPÉRIEUR
Comment le savez-vous ?
L’ABBÉ
Je ne distingue pas sa voix dans le chœur des autres voix… – Qu’y a-t-il ? Est-ce qu’il est malade ? Est-ce qu’il est puni ? Vous ne l’avez pas fait exclure de la schola, je pense, à cause de cette histoire d’hier ? (Avec saisissement, sur un autre ton.) Mais non, ce n’est pas possible…
LE SUPÉRIEUR
Si.
L’ABBÉ
Quoi ?
LE SUPÉRIEUR
Souplier n’est plus des nôtres.
L’ABBÉ
Quoi ? Mais hier soir, quand nous avons parlé…
LE SUPÉRIEUR
J’ai pris cette décision ce matin.
L’ABBÉ
Monsieur le Supérieur, vous ne ferez pas cela !
LE SUPÉRIEUR
La lettre pour ses parents a été portée à deux heures. L’expérience Souplier a assez duré.
L’ABBÉ
Mais elle n’a pas encore débuté ! Écoutez-moi. J’ai cru que nous avions intérêt à nous servir de Sevrais, qui avait de l’influence sur lui. Il était tentant aussi de donner la tâche la plus délicate à celui-là précisément qui nous inquiétait. J’espérais qu’en lui confiant Souplier il se sentirait lié, comme vous avez pensé sans doute que nous l’enchaînerions en le faisant élire de l’Académie.
[LE SUPÉRIEUR
Vous étiez aussi content de trouver quelqu’un à qui vous pouviez parler tout à votre aise de Souplier. Déjà, avec moi, à tout propos, hors de propos, son nom vous sortait de la bouche…
L’ABBÉ
Fallait-il mentir encore ? Dissimuler encore ? Eh bien oui ! son nom fusait de mon cœur à ma bouche. Toute mon âme…
Il s’arrête.
LE SUPÉRIEUR
« Toute votre âme… » ?
L’ABBÉ
Je ne sais plus la phrase que j’avais commencée.
LE SUPÉRIEUR
Vous la savez fort bien.
L’ABBÉ
En tout cas, je vous ferai remarquer, monsieur le Supérieur, que ce n’était jamais moi qui prononçais son nom le premier.
LE SUPÉRIEUR
Ainsi vous vous appliquiez à ne pas le prononcer le premier ! Voilà qui en dit long !
L’ABBÉ, coupant
court.]
Mais maintenant nous voyons ce qui est résulté de la collaboration de Sevrais. Au rebours de ce que j’ai cru un moment, non seulement Sevrais ne pouvait rien, mais nous ne pouvions rien tant que Sevrais était là. Sans le vouloir, il défaisait de son côté tout le peu que je faisais du mien. Et nous abandonnerions ce petit être à l’instant même où, pour la première fois, les conditions deviennent telles que nous avons quelque chance de le sauver !
LE SUPÉRIEUR
N’insistez pas, mon cher ami. Vous m’avez donné déjà vos raisons. Les deux fois où j’ai été sur le point de renvoyer Souplier. [Et aussi lorsque, pour décider ses parents à le mettre interne, vous m’avez arraché un rabais sur le prix de sa pension : tant vous teniez à l’avoir sous votre coupe !
L’ABBÉ
Sous ma coupe ? Sous la coupe du collège, il me semble. Mais peu importe.] J’insiste parce que les conditions ont entièrement changé. Mes raisons sont nouvelles parce que la situation est nouvelle.
LE SUPÉRIEUR
Je vous demande derechef de ne pas insister.
L’ABBÉ
Si ! si ! J’insiste ! Mettons que je demande seulement qu’on sursoie d’un mois à son renvoi. Un mois de Souplier sans Sevrais, on verra bien ! Si on me refuse cela, monsieur le Supérieur, c’est contre moi qu’on le fera. Je demande qu’on me donne toute ma chance. « Frappez, et l’on vous ouvrira. » Je frappe, je frappe, et vous allez m’ouvrir. Oui, j’ai ramené dix fois à la surface ce gamin, quand il allait s’engloutir, et maintenant que la rive est toute proche, il faudrait que je le lâche ! Que je le lâche alors que tout est possible encore ! « L’expérience Souplier a assez duré. » Mais que connaissez-vous de lui ? Combien de temps lui avez-vous consacré ? Lui avez-vous donné trois fois dix minutes, depuis un an qu’il est avec nous ?
LE SUPÉRIEUR
Je vous en prie ! Nous avons ici neuf cents enfants.
L’ABBÉ
Moi, quand il serait en enfer, il y aurait encore quelque chose de moi qui lui ferait confiance désespérément. Je crois à l’être humain, vous entendez ? je crois à l’être humain ! Et le mot de l’Évangile sur la flamme qui est presque morte et que cependant il est défendu d’éteindre, à qui l’appliquer sinon à lui ? Pour sauver un enfant, il suffit quelquefois d’un homme intelligent à son côté. C’est une condition qui est rarement obtenue ; aussi, quand elle l’est, il ne faut pas laisser passer ça. Le péché d’abandon des âmes… J’ai péché contre tous bien des fois dans ma vie, mais je ne pécherai pas contre celui-là. Monsieur le Supérieur, pourquoi le cacher ? je reconnais simplement, et, s’il le faut, humblement, que le renvoi de cet enfant serait la plus grande douleur de ma vie sacerdotale.
LE SUPÉRIEUR
Monsieur de Pradts, je vous souhaite d’avoir d’autres douleurs que celle-là dans votre vie sacerdotale. Croyez-moi, vous en dites trop. Votre ardeur est trop forte : elle ne peut pas être bonne. Cette sollicitude dévorante… À force de vous voir vous accrocher, je comprends qu’il est nécessaire que je vous demande un autre sacrifice. À la veille de la Semaine Sainte, faut-il vous rappeler la fécondité d’un amour qui s’immole ? Je vous demande de renoncer tout à fait à votre apostolat auprès de ce garçon, au cas où vous envisageriez de le poursuivre après son départ du collège.
L’ABBÉ
En quoi ai-je mal agi ? Est-ce une punition ?
LE SUPÉRIEUR
C’est une précaution.
L’ABBÉ
Une précaution ! S’être si sévèrement et continuellement surveillé… N’avoir jamais provoqué chez lui un élan d’abandon ; jamais eu un mot ou un geste un peu trop affectueux ; pas une fois ne lui avoir dit tu, même au fort de ses détresses et de ses larmes… – Si, une fois.
LE SUPÉRIEUR
Vous l’avez tutoyé, une fois ?
L’ABBÉ
Je dormais. Je lui ai dit tu en rêve…
LE SUPÉRIEUR
Il y a en vous un feu, mais ce n’est pas celui dont parle saint Bernard, c’est un feu qui brûle et qui n’éclaire pas.
L’ABBÉ
Ô mon Dieu ! ne l’ai-je donc jamais éclairé ?
LE SUPÉRIEUR
Enfin ! Voici enfin ce nom de Dieu qui jamais ne venait à votre bouche.
L’ABBÉ
Mais non, vous n’allez pas me l’enlever quand il est encore en vie ! Il n’y a que la mort qui ait le droit de vous enlever ce qu’on aime ainsi.
LE SUPÉRIEUR
Vous me jugez dur, inhumain, comme sans doute m’a jugé Sevrais. Cela est sans importance. Ce qui importe, c’est que chacun ici fasse son devoir. C’est que vous aussi vous fassiez le vôtre, et vous le ferez.
L’ABBÉ
Mon devoir s’arrête aux portes de cette maison. De quel droit m’interdire le bien que je peux faire en dehors d’elle ? Quel est ce mal de moi dont il faut avec tant de force qu’on le garde ?
LE SUPÉRIEUR
Vous n’avez fait attention à lui qu’en juin dernier, quand il a eu sa première histoire. Vous avez commencé à l’aimer quand il a commencé à pécher.
L’ABBÉ
J’ai commencé à l’aimer quand je l’ai vu en péril. Que voulez-vous dire d’autre ?
LE SUPÉRIEUR
Votre honnêteté n’est pas en question, mais votre solidité. Si je ne puis avoir de votre bouche l’assurance que vous ne le reverrez pas, demain, quand ses parents viendront, je leur dirai qu’en quittant le collège il doit rompre non seulement avec tous ses camarades, mais avec tous ses maîtres, et je vous nommerai. S’il le faut, je le ferai envoyer dans un collège de province. Je serai là-dessus inflexible. Évitez-moi cela. – Mais croyez en même temps, mon cher ami, que je ressens cruellement cette peine que je vous fais, et que je demande à Dieu de la bénir.
L’ABBÉ
Vous avez brisé, pour un malentendu, ce qu’il y avait de meilleur en moi : comment n’en aurais-je pas de la peine ? Que m’importe maintenant ce qui me reste : les rites, la pédagogie, ce que je peux mettre d’amour-propre ou de petite ambition dans la voie que j’ai choisie ? Il n’y a qu’une chose qui compte en ce monde : l’affection qu’on a pour un être ; pas celle qu’il vous porte, celle qu’on a. Avoir une affection, c’est cela qui donne le plus l’idée de ce que doit être le ciel. J’en avais une pour cet enfant. Vous l’avez ruinée et en quelque sorte déshonorée, elle qui était si propre. Je devrais pouvoir vous le pardonner, parce que je sais que vous avez cru bien faire… Mais non, je ne peux pas.
LE SUPÉRIEUR
Vous me le pardonnerez un jour, tout juste comme je vous pardonne ce que vous venez de dire contre moi.
L’ABBÉ, avec un rapide regard à sa
soutane.
Et qui donc aimerais-je ? Qui donc puis-je aimer ? Et lui, qui l’aimera ? Que va-t-il devenir désormais ? Vous le saviez bien, pourtant, que c’était un pauvre gosse. Que, ses parents, ce n’est rien, ou c’est pis que rien. Il est perdu, et je le perds.
LE SUPÉRIEUR
Votre opinion sur ses parents, vous ne la lui avez pas dite, je pense ?
L’ABBÉ
N… non.
LE SUPÉRIEUR
Il ne faut jamais pousser un enfant contre ses parents. La partie nous est trop belle.
L’ABBÉ
Oui, mais les siens !… Au moral, n’en parlons pas. Au matériel… Pendant un an, j’ai été son père et sa mère. Lorsqu’il est arrivé ici avec un trousseau où il y avait des chaussettes trouées et des chemises décousues, qui s’est occupé de les faire repriser ? Qui lui donnait parfois quelques sous pour s’acheter du savon ou un peigne, quand ses parents n’y avaient pas pensé ? Auprès de lui il y avait moi, – et Sevrais. On lui retire l’un et l’autre. Sevrais est le seul qui l’ait compris, dans cette Maison où depuis un an je n’entends dire de lui que du mal. Ne jamais donner à un enfant l’impression qu’il est classé définitivement comme un mauvais élève, un paria… Ahuri de punitions par tous les professeurs, poussé par eux au désespoir – et moi aussi, quelquefois, j’ai dû le punir à l’excès, pour bien montrer à tous que je ne le favorisais pas, – j’ai jugé qu’il était chrétien, et politique aussi, du point de vue de notre Maison, de lui offrir un refuge. C’est parce qu’il était le plus accablé d’entre nos enfants que je l’ai accueilli – oui, je n’ai pas honte de le dire – comme je n’en ai accueilli aucun autre. J’ai l’Évangile pour moi, il me semble. Et la charité pure et simple.
LE SUPÉRIEUR
[Laissons l’Évangile et la charité, qui ont peu à faire ici, et constatons seulement que, sur cette pente, il en est arrivé à vous distraire des autres, des meilleurs mêmes…
L’ABBÉ
M’en distraire ? C’est lui qui m’a permis de les supporter. Ceux que je gouvernais ici, ceux que je gouvernerai dans l’avenir, tous, soutenus par lui.
LE SUPÉRIEUR
Voilà des paroles qui ne sont pas d’un éducateur, et qui ne sont pas même d’un prêtre. Je ne sais s’il est possible de réussir une éducation hors des cas extraordinaires, tant la famille met d’obstacles, pour l’ordinaire, autour de l’enfant le mieux disposé.] Mais ce dont Souplier a besoin, lui, c’est de surnaturel authentique. Il faut reconnaître que vous n’étiez pas en mesure de lui en apporter.
L’ABBÉ
Si ma religion prête à redire – et c’est la seconde fois que vous me le faites comprendre, – comment suis-je préfet ici ? Comment ne m’a-t-on pas averti davantage ?
LE SUPÉRIEUR
Une heure viendra où je ne vous cacherai plus les tourments que vous me causez. – Du moins, lui parliez-vous un peu de Dieu ? Je me le demande.
L’ABBÉ
Mettons que j’aurais pu lui en parler plus souvent. Si je ne l’ai pas fait, c’est parce qu’il n’est pas destiné à avoir plus tard la foi.
LE SUPÉRIEUR
Et Sevrais, croyez-vous que lui, plus tard… ?
L’ABBÉ
Non, Sevrais non plus. Mais nous avons mêlé la religion à leurs passions. Ils se souviendront toujours de leurs passions, et la religion restera avec elles ; du moins une odeur de religion.
LE SUPÉRIEUR
Une odeur ! Comme vous en prenez votre parti ! Mon Dieu ! est-il possible que je dirige une Maison où la foi ne soit pas le fondement de tout ce qu’on fait ?
L’ABBÉ
L’incroyance y est partout. Vous êtes dupe de la façade.
LE SUPÉRIEUR
Taisez-vous ! Que dois-je faire ? (La voix du soliste s’élève.) Mais non. Est-ce qu’on chante comme cela, quand on ne croit pas ? Leurs voix les révèlent.
L’ABBÉ
C’est Lartigue qui chante. Et celui-là, justement, parlons-en ! Voulez-vous que je vous apprenne tout ce que je sais sur lui ? Ah ! ah ! les beautés de transparence et les voix séraphiques ! Plus ils chantent de façon bouleversante, plus leur esprit est corrompu et leur vie privée impossible.
LE SUPÉRIEUR
Ce n’est pas vrai ! Vous inventez, vous dites n’importe quoi, vous ne pensez pas ce que vous dites.
L’ABBÉ
L’incroyance non seulement chez les élèves, mais chez les professeurs.
LE SUPÉRIEUR
Arrêtez ! Je ne sais ce qui vous pousse… Ou plutôt je le sais : moi aussi, n’est-ce pas, il faut que j’aie ma plaie ? Finissons-en, monsieur de Pradts. Une dernière fois, acceptez-vous le sacrifice que je juge nécessaire pour vous ?
L’ABBÉ
Toujours le sacrifice ! Toujours croire qu’il n’y a générosité que là où il y a sacrifice ! Nous avons été élevés là-dedans, nous y élevons les autres. Et pourtant, si d’aventure…
LE SUPÉRIEUR
Je vous interdis de continuer. Votre ministère vous oblige à demander bien des sacrifices. Vous devriez tenir pour une grâce d’être forcé d’en faire un à votre tour. Et d’ailleurs, si vous ne concevez pas le sacerdoce comme un absolu et perpétuel sacrifice, vous vous êtes trompé en venant parmi nous. Allons, je vous ai posé une question : répondez-y.
L’ABBÉ
J’accepte ce sacrifice. Mais qu’est-ce que cela prouve, qu’on accepte ?
LE SUPÉRIEUR
Peu de chose, en effet, si l’on n’accepte pas avec une totale adhésion.
L’ABBÉ
J’accepte, que vous faut-il de plus ? Je ne reverrai jamais Serge Souplier, que vous faut-il de plus ? Que me demandez-vous encore ? Oui, je devine, vous allez me demander de ne pas le revoir, même une dernière fois. Ce serait « trop mélodramatique », n’est-ce pas ?
LE SUPÉRIEUR, consultant sa
montre.
Comme Sevrais, et pour les mêmes raisons, Souplier vient de quitter le collège.
L’ABBÉ
Pendant que vous me reteniez ici à me parler ! Et comment a-t-il pris cela ? Que vous a-t-il dit ?
LE SUPÉRIEUR
Il m’a dit : « Je pense qu’ici non plus on ne me regrettera pas. J’ai laissé un très mauvais souvenir partout où je suis passé. » Je lui ai répondu : « Vous nous laissez un souvenir brûlant. Un mauvais souvenir et un souvenir brûlant, ce n’est pas tout à fait la même chose. » Vous, le souvenir qui vous reste est celui d’un épisode de votre vie que vous pouvez considérer sans gêne. Par son immolation, vous l’avez entièrement purifié.
L’ABBÉ
Non, non, pas de souvenir ! J’avais des photos de lui… (Il prend dans un tiroir des photos, les déchire, les jette à la corbeille.) Autant de perdu pour la souffrance. Je veux que ce garçon n’existe plus pour moi. Oui, je vous en prie, je vous en conjure, faites-le envoyer dans un collège de province. Que je ne risque jamais de le rencontrer au coin d’une rue.
LE SUPÉRIEUR
Je vois donc à fond ce qu’est un attachement où Dieu n’est pas. C’est affreux.
L’ABBÉ
Non, ce qui est affreux, selon vous, c’est qu’on refuse de souffrir. Ah ! je sais ce qui vous manque. Vous avez du respect pour la pauvreté. Il vous arrive – parce que vous êtes très pur – d’avoir du respect pour le péché. Mais vous n’avez pas de respect pour la faiblesse humaine.
LE SUPÉRIEUR
Je célébrerai demain la première messe à l’intention de votre faiblesse particulière. Quelle sera la prière qui se formera en moi, dans la solitude de l’autel ? Je ne le sais encore, mais je crois, mais je suis sûr que Dieu me dictera celle même qu’Il aura souhaité d’entendre. Dimanche, au prône, je demanderai à nos enfants de prier pour leurs camarades dont nous avons dû nous séparer. Si je le pouvais, je leur demanderais de prier aussi pour vous. Je le demanderais surtout à Sevrais. (Geste de l’abbé.) Oh ! n’ayez crainte, je ne le ferai pas. Personne ici, ni élèves, ni maîtres, ne doit soupçonner qu’il y a eu entre nous un dissentiment dans une affaire aussi lourde. Et je devrais demander à nos enfants de prier aussi pour moi : n’ai-je pas à me reprocher de ne vous avoir jamais mis en garde contre cette richesse de votre nature, qui vous a porté à une préférence si véhémente ? Quant à vous, je vous conseille de fixer votre méditation de ce soir sur ce verset de l’Ecclésiaste : « Malheur à la ville dont le prince est un enfant ! » Je pense qu’aux vacances de cet été une retraite vous sera salutaire : nous en parlerons. – Souvent, ces semaines dernières, quand je veillais un peu tard, dans le grand silence du Carême, je voyais votre fenêtre allumée elle aussi ; elle était la dernière allumée, avec la mienne, au-dessus du collège endormi. À quoi, à qui pensiez-vous alors ? Il me semble que je le sais à présent. Et moi, à cette heure-là, c’est à vous que je pensais : nous pensions, vous et moi, à ce qui nous paraissait le plus en danger. Seulement, moi, je priais pour vous, d’une prière dont je ne suis pas sûr que vous l’ayez jamais priée pour ce petit.
L’ABBÉ
Je priais à ma façon : la tendresse elle aussi est une prière. Mais vous, avez-vous prié, fût-ce une seule fois, pour lui ?
LE SUPÉRIEUR
Je n’ai pas, monsieur de Pradts, à rendre compte de mes prières. Et cependant… maintenant que vous êtes en règle avec Dieu, avec chacun de nous, et avec vous-même, le temps est peut-être venu que je vous dise un mot de moi. J’ai eu moi aussi, au début de mon sacerdoce, un dévouement trop exigeant, pour une âme trop frêle, que j’ai fatiguée. On m’ordonna de la confier à d’autres ; cela me parut très dur ; je le fis. Sept ans après, le vieux confesseur qui l’avait reçue étant mort, cette âme trouva tout simple de venir me demander conseil. Les risques avaient disparu ; je l’accueillis. – Vous retrouverez un jour Serge Souplier.
L’ABBÉ
Il sera trop tard.
LE SUPÉRIEUR
« Trop tard » : que voulez-vous dire ? Et n’aurai-je donc connu de vous que des mouvements qui ne sont pas chrétiens ? « Trop tard » ! Qu’avez-vous donc aimé ? Vous avez aimé une âme, cela est hors de doute, mais ne l’avez-vous aimée qu’à cause de son enveloppe charnelle qui avait de la gentillesse et de la grâce ? Et le savez-vous ? Et est-ce cela que vous avouez ? Et était-ce cela, votre amour ? Alors, assez parlé de lui ; ç’a été une espèce de rêve sans sérieux et sans importance ; bien plus encore que je ne le pensais, comme j’ai eu raison de vous en arracher ! Il y a un autre amour, monsieur de Pradts, même pour la créature. Quand il atteint un certain degré dans l’absolu, par l’intensité, la pérennité et l’oubli de soi, il est si proche de l’amour de Dieu qu’on dirait alors que la créature n’a été conçue qu’en vue de nous faire déboucher sur le Créateur ; je sais pourquoi je peux dire cela. Un tel amour, puissiez-vous le connaître. Et puisse-t-il vous mener, à force de s’épanouir, jusqu’à ce dernier et prodigieux Amour auprès duquel tout le reste n’est rien.
Le Supérieur se retire lentement jusqu’à la porte. L’abbé de Pradts revient vers la table, repousse vivement le prie-Dieu qui se trouve sur son passage, tombe assis sur sa chaise, la tête contre ses avant-bras qu’il a posés sur la table. On voit ses épaules secouées par les sanglots, pendant qu’une dernière fois s’élève, se suspend et retombe la voix d’enfant qui chante la phrase leitmotiv du Qui Lazarum resuscitasti. Le Supérieur est debout, immobile, contre la porte, et le regarde.
FIN
Paris, juillet-août 1951