SCÈNE I
SEVRAIS, HENRIET
Sevrais est assis auprès du bureau, feuilletant distraitement une revue, puis une autre. La porte est entrouverte. Quelqu’un la pousse légèrement du dehors, puis passe la tête. C’est Henriet. Il entre et reste sur le seuil, dont il s’éloignera peu durant toute la scène.
HENRIET
Ah ! c’est toi !
SEVRAIS
Oui. J’attends de Pradts.
HENRIET
Ça a bardé, hier soir ?
SEVRAIS
Un peu. (Temps.) J’ai revu tout seul, chez moi, toute ma scène du III d’Andromaque, et je crois que je suis maintenant dans le mouvement. Je suis sûr que je serai bien meilleur à la répét’ de demain.
Henriet le regarde d’étrange façon.
On entend des voix d’enfants qui, dans une pièce voisine, commencent un chant en faux-bourdon, puis rapidement font silence.
HENRIET
Tiens, on entend la schola, d’ici ? Que se passe-t-il ?
SEVRAIS
La schola répète dans le petit parloir à cause des travaux pour la séance.
HENRIET, après un temps.
Eh bien ! je m’en vais.
SEVRAIS
Tu avais à parler à de Pradts ?
HENRIET
Oh ! un mot seulement, pour les commissaires de la séance.
SEVRAIS
Tu peux l’attendre ici. Si tu n’en as pas pour longtemps, tu lui parleras avant moi.
HENRIET
Non, je m’en vais : j’ai à faire.
SEVRAIS
Vous êtes tous aimables, aujourd’hui ! De Menvielle ne me tend pas la main ; toi, de toute la classe et la récrée, tu ne me dis pas un mot ; et les autres m’« ignorent ». Aux rentrées en classe, on s’est écarté de moi comme si j’avais la lèpre : deux mètres de vide entre les types et moi. Ça me rappelait Tacite ; tu sais, Séjan, quand il est disgracié par Tibère : « Sejanus statim solus, et in subita vastitate trepidus », « Séjan aussitôt se trouva seul, et frémissant, dans ce désert soudain qui s’était fait autour de lui. » Tout ça parce que j’ai eu une petite histoire.
HENRIET
Une historiette !
SEVRAIS
Comme s’ils n’en avaient pas, eux, des histoires ! Mais, moi, c’est la première que j’ai ici depuis un an ; c’est pour ça qu’on la remarque. Et, ce qu’il y a de marrant, c’est que ce sont ceux qui sont les pires dans ce genre de choses qui me font le plus la tête. Mon vieux, ce sont de beaux salauds, les copains.
HENRIET
C’est seulement à cause de l’estampille officielle. Quand on a l’estampille officielle, il ne faut pas se faire pincer. C’est ça qui a choqué les types.
SEVRAIS
Tu rabaisses tout avec la vulgarité de tes expressions. Nous ne nous sommes pas « fait pincer ».
HENRIET
Eh bien ! Qu’est-ce qu’il te faut ! – De Pradts, tout chaud de l’historiette, en a parlé hier soir à la causerie devant sa division. Il paraît qu’il t’a chargé horriblement, a mis toute la faute sur toi.
SEVRAIS
Je vais avoir au moins une journée entière de colle. (On frappe.) Entrez.
Henriet se retire. Sevrais, apercevant M. Habert, se lève.