SCÈNE III
L’ABBÉ, SEVRAIS
SEVRAIS
Alors, je suis chassé ! Chassé sur-le-champ comme un domestique qui a volé une montre, on ne me donne même pas mes huit jours, on ne peut supporter ma présence une heure de plus, elle salit le collège. Et on n’a même pas le courage de me le dire en face, on me le fait dire par un surveillant… Vous êtes tous des lâches ! Et chassé pour quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai été maintes fois pris en faute pour ceci ou pour cela, mais on m’a toujours laissé faire, on ne m’a jamais puni. Pourquoi cette fois-ci ? Et on me renvoie juste avant Pâques, je ne serai pas avec mes camarades et avec le collège pendant la plus grande fête de l’année, le collège continuera de vivre sans moi ! Et mon examen, pour lequel je m’étais donné tant de mal ! Et je ne jouerai pas Pyrrhus !
Il écrase des larmes à ses yeux.
L’ABBÉ
Calmez-vous. Ne prenez pas au tragique…
SEVRAIS
Et mon bac ? Vous me chassez à trois mois de mon bac. Une nouvelle boîte, des nouveaux professeurs, des nouveaux livres, au dernier moment ! Vous me faites rater mon bac.
L’ABBÉ
Vous êtes un brillant élève. Vous ne raterez pas votre bac.
SEVRAIS
Un brillant élève ! C’est facile à dire.
L’ABBÉ
Je vous répète que…
SEVRAIS
Il y a un tas de garçons qui ont été vus à la resserre : on ne leur a rien dit. Pourquoi est-ce moi qui paie pour les autres ? Si c’était moi qui dirigeais ce collège, je vous jure bien qu’il n’y aurait pas d’amitiés particulières. Mais vous, vous fermez les yeux, et puis, quand il vous plaît, vous les rouvrez.
L’ABBÉ
Aussi inquiétant que quiconque, nous savons cependant que vous aimez la vertu ; et je suis convaincu que vous êtes très sincère quand vous méprisez ce qu’il peut y avoir d’indiscipline dans ce collège, indiscipline dont vous étiez une des causes principales, et dont vous avez abusé à l’infini.
SEVRAIS
J’étais d’un côté de la barrière, vous de l’autre. À chacun de se défendre.
L’ABBÉ
C’est juste.
SEVRAIS
Abandonné ! Rejeté !
L’ABBÉ
Ne prenez pas au tragique une petite aventure qui, malgré tout, ne dépasse pas la taille des aventures de collège. Vous sourirez de tout cela quand vous aurez vingt ans.
SEVRAIS
Non, je n’en sourirai jamais.
L’ABBÉ
Quant à vos insultes, je n’ai rien entendu. Allons, mettons les choses au point. Et, avant tout, il y a quelque chose qu’il faut que vous sachiez, et qui va peut-être vous étonner un peu, venant après ce que je viens de vous dire : c’est que vous partez d’ici avec l’estime de tous.
SEVRAIS
Si j’ai l’estime de tous, pourquoi me renvoie-t-on ?
L’ABBÉ
Il y a eu un fait : ne revenons pas sur ce qui a été dit à la resserre. Cette estime sera d’autant plus grande que vous partirez sans récriminations et sans amertume.
SEVRAIS
Et Souplier, au moins, on ne le renvoie pas ?
L’ABBÉ
Pour quel motif le renverrait-on ? J’ai longuement parlé de votre affaire avec M. le Supérieur hier au soir. C’est à peine s’il a été question de Souplier. Vous, vous avez été l’entraîneur, et, comme vous l’avez bien vu vous-même, le responsable. Il y a eu abus de confiance, et j’ajoute : abus de confiance sur toute la ligne, en songeant à l’usage que vous avez fait de cette clef qui vous était confiée. Lui, ce n’est qu’une bêtise de plus dans le chapelet interminable de ses bêtises. Et – je vais être franc – c’est peut-être maintenant que vous ne serez plus là que nous allons pouvoir faire quelque chose pour lui. Car la preuve est faite, et elle a été faite bien vite, mon cher ami, que, malgré votre bonne volonté, vous n’avez pas ce qu’il faut pour rendre service à cet enfant. Vous avez entrevu comme une œuvre de direction intellectuelle et morale à exercer sur lui. Mais il est trop jeune, trop faible, trop en surface, et vous trop exclusif, et logique, et personnel, – et faible aussi, il faut le dire, et pas si sûr que cela, car enfin… – pour qu’il en résulte du bien. Et puis, comment ce qui n’est pas encore formé pourrait-il former quoi que ce soit ? Nox nocti indicat scientiam : c’est la nuit qui enseigne à la nuit. La faute n’en est pas à vous ; elle en est à vos âges, à vos tempéraments, à vos qualités autant qu’à vos défauts. [J’en pense presque autant de cette autre intention qui vous a traversé : celle de prendre la tête d’une sorte de réforme morale chez les éléments les plus brillants mais les plus remuants de votre division. Là, vous avez été trop vite, et, sans méconnaître votre zèle, je crains qu’un peu d’orgueil aussi ne vous ait conduit. Après tout, c’est nous qui sommes ici pour mener la barque : chacun son métier. Pour en revenir à votre camarade,] j’ai cru un moment que l’amitié que vous lui portiez pourrait lui être utile, j’ai souhaité de la voir durer plus que vous ne sembliez y compter vous-même, et c’est pourquoi j’acceptais d’en tolérer – oui, d’en tolérer seulement – les manifestations dans ce collège. L’ai-je cru tout de bon ? Ma foi, je n’en sais plus rien… Il y a beaucoup de choses ici auxquelles je dois donner l’impression que je crois : les séances théâtrales, le football, l’Académie… Mais enfin, si j’y ai cru, l’épreuve a montré comme je me trompais. Et dirai-je, devant les piètres résultats obtenus autant par mon action que par la vôtre, que j’ai, moi, ce qu’il faut ? Seulement, moi, je dois essayer encore. C’est mon rôle.
SEVRAIS
Vous allez l’emmener à votre maison de campagne pendant les vacances de Pâques ?
L’ABBÉ
Ah ! il vous en a parlé ! – Oui, un projet… Ce dont il a besoin, c’est d’une véritable cure, comme les neurasthéniques et les drogués. Une influence qui s’exerce seule sera toujours meilleure, quelles que soient ses faiblesses, qu’une influence doublée d’une autre influence, même si ces deux-ci s’exercent dans un sens unique. C’est pourquoi, je vous le répète, il est bon que vous disparaissiez. Seulement… [– Quand vous êtes venu me voir et m’avez offert de sacrifier ce qui était une partie de vos relations avec Souplier, je ne vous avais rien demandé : je n’ai eu qu’à ratifier le sacrifice qui était offert. Cette fois, le sacrifice présent, c’est moi qui vous le demande.] Ce qu’il faut, c’est que vous disparaissiez totalement.
SEVRAIS
Comment cela ?
L’ABBÉ
Il ne faut plus revoir du tout Souplier.
SEVRAIS
Quoi ! quand déjà, si je restais deux jours sans le voir… Mais non, ce n’est pas cela que vous voulez dire !…
L’ABBÉ
C’est cela.
SEVRAIS
Ne plus le revoir… Pas même en dehors du collège ?
L’ABBÉ
Non.
SEVRAIS
Ah ! non, ça, c’est trop injuste ! En dehors du collège, j’ai le droit de faire ce que je veux.
L’ABBÉ
Un mot de nous à ses parents et à votre mère aurait raison de ce droit.
SEVRAIS
Vous m’avez mis où j’en suis, et vous me menacez encore !
L’ABBÉ
Si vous restez dignes l’un de l’autre, ne vous interdisez pas l’avenir. Pour vous deux s’ouvrira une vie nouvelle…
SEVRAIS
Toujours des vies nouvelles !
L’ABBÉ
Mais l’avenir auquel je pense ne doit pas être un avenir proche. Il ne faut plus revoir Souplier jusqu’à ce qu’il soit un homme, quelque chose de constitué, et non cette petite chose vague et molle qui résiste sans résister.
SEVRAIS
C’est un tel déchirement…
L’ABBÉ
Soyez beau joueur.
SEVRAIS
Beau joueur ! Est-ce qu’il s’agit d’un jeu ?
L’ABBÉ
Non, mais ce mot de « déchirement » appelle qu’on en rabatte. Souvenez-vous de la parole de Talleyrand : « Tout ce qui est excessif est sans portée. »
SEVRAIS
Oui, j’avais oublié, la litote…
L’ABBÉ
Vous avez de la générosité. C’est, de nos jours, ce qu’il y a de plus rare dans cette nation. – Donc, c’est promis ? Avouez-le, la générosité vous attire.
SEVRAIS
Hélas !
L’ABBÉ
Je vous parle un langage qu’on ne vous parle jamais en vain.
SEVRAIS
Je vois que vous avez commencé de me connaître.
L’ABBÉ
Votre famille d’âmes nous est bien connue.
SEVRAIS, d’une toute petite
voix.
C’est promis.
L’ABBÉ
Vous êtes courageux. – Je ne pense pas qu’il cherche à provoquer une rencontre. Si cependant il s’y laissait aller, par bravade, vous éviteriez cette rencontre ?
SEVRAIS
Le repousser ? Ah ! Dieu ! non, ce n’est pas possible.
L’ABBÉ
Et pourtant, il le faut.
SEVRAIS
Alors… oui.
L’ABBÉ
Donnez-moi votre main. (Sevrais laisse prendre sa main.) Les jeunes ont une faculté de renoncement qui est émouvante…
SEVRAIS
Vous trouvez, avouez-le, que j’ai renoncé trop vite, et je m’en diminue à vos yeux. Mais non, c’est le contraire : je l’aime assez pour renoncer à lui. Si je ne l’aimais pas tant, tout aurait été plus facile.
L’ABBÉ
Vous n’êtes pas le premier être que je fasse souffrir. Sur cette chaise où vous êtes, j’en ai vu, des élèves, et des mères, et des pères même, avec vos larmes et votre gorge serrée ! Croyez qu’en vous traitant ainsi je n’obéis à rien qui puisse sentir la jalousie ou la rancune. Je ne vous en ai jamais voulu, et, si je vous en avais voulu, maintenant j’aurais cessé de vous en vouloir. Maintenant je ne connais plus que cette région riche et triste, où nous nous comprenons tous deux à demi-mot. Et, en définitive, le présent peut nous forcer à voir certains aspects malheureux de cette affaire, mais l’avenir glorifiera l’esprit dont elle fut animée. Je vous demande de croire qu’en tout ceci je n’ai cherché que le bien de cet enfant. Votre sacrifice sera peut-être le plus solide service que vous lui ayez rendu. Je suis sûr qu’il vous en saura gré. – J’ai une dernière chose à vous dire. Hier, à la resserre, vous m’avez donné une explication à laquelle sur le moment je n’ai pas cru. Excusez-moi, je suis prêtre, c’est-à-dire que je suis comme les médecins et comme les avocats : je ne crois jamais qu’on me dit toute la vérité. À présent, j’y crois, et je vous le dis.
SEVRAIS
Avant-hier, dans cette pièce, quand vous nous avez laissés ensemble et que je lui ai parlé de notre nouvelle ligne de conduite, il m’a dit : « Puisque tu crois que c’est le mieux »… À mon tour, c’est tout ce que je peux vous dire : si vous croyez que c’est ce qui est le mieux…
L’ABBÉ
C’est ce qui est le mieux, ou plutôt, soyons modestes, c’est ce qui est le moins mal.
SEVRAIS
Je souhaite qu’on puisse dire qu’il est devenu meilleur depuis que je l’ai quitté. – Vous lui avez annoncé que vous nous demandiez une rupture totale ?
L’ABBÉ
Oui. Il l’a acceptée avec le minimum de contrariété nécessaire. Il n’a pas votre ardeur. Mais il a senti la peine que cela vous ferait. Je la lui ai expliquée.
SEVRAIS
Vraiment ? La lui expliquer : a-t-il fallu cela ? Pourtant, hier, quand je suis sorti de la resserre, comme il m’a tristement tendu la main ! Comme son petit visage était défait dans l’ombre ! Est-ce que je ne peux pas le revoir une dernière fois, pour lui dire adieu ? Ici, par exemple…
L’ABBÉ
J’ai peur que ce ne soit un peu mélodramatique pour une chose…
SEVRAIS
… si simple, n’est-ce pas ?
L’ABBÉ
Oui, si simple.
SEVRAIS, soudain très
brusque.
C’est très bien.
Il se lève et va vers la porte. À ce moment, on frappe. Entre M. Habert, des livres, des dictionnaires plein les bras.