SCÈNE I
M. HABERT, HENRIET
Bruit extérieur d’enfants qui jouent en cour pendant la récréation.
M. Habert, durant toute cette scène, manipule des ballons ou quelque autre objet, qui justifient sa présence à la resserre.
M. HABERT
Sevrais par-ci ! Sevrais par-là ! On n’entend parler que de lui, pour le bien et pour le mal. Vous savez sans doute que M. de Pradts a annoncé hier soir à la causerie, vingt-quatre heures après avoir lancé la bombe contre sa liaison avec Souplier, que cette liaison était permise, et quasiment exemplaire. Souplier officiel ! On aura tout vu.
HENRIET
Il paraît que Sevrais lui avait demandé dans l’après-midi s’il acceptait de devenir son confesseur, et avait même offert de rompre avec Souplier. Cela a retourné la situation. Il lui a fait le coup de la confiance. De sorte que l’abbé, pour n’être pas en reste, se croit obligé de jouer lui aussi la carte confiance.
M. HABERT
Je ne crois pas que les choses se présentent tout à fait comme vous les voyez.
HENRIET
Au fond, ce n’est peut-être pas si malin. Déjà les types disent : « Pourquoi ça leur est-il permis à eux et pas à nous ? Et à Souplier ! Un gars qui déjà ne devait qu’au chouchoutage de n’avoir pas été renvoyé plusieurs fois. Mais c’est bien ça ! »
M. HABERT
Il est certain que l’association Sevrais-Souplier a quelque chose d’incroyable, surtout quand on la rend officielle. L’as du collège, et son élève le plus décrié. Je me demande pourquoi Sevrais a été choisir ce garnement-là.
HENRIET
Peut-être par paradoxe, pour étonner.
M. HABERT
Au fond, M. de Pradts est bien content que Souplier soit un peu tête de Turc : cela lui permet de s’attendrir. Et plus il s’attendrit, et s’y plaît, plus il voit en lui une victime.
HENRIET
Il paraît que les parents de Souplier ont toujours une ardoise au collège. Toujours en retard pour payer. C’est l’abbé de Pradts qui a obtenu du Supérieur qu’on lui donne des répétitions de chant à l’œil.
M. HABERT
Sevrais d’abord, M. de Pradts ensuite, ont manœuvré de telle sorte que Sevrais se trouve, selon moi, dans une position bien plus difficile qu’auparavant. Je ne sais si je devrais m’expliquer. Cela pourrait rendre service à votre camarade, mais de ma part c’est délicat. D’ailleurs, je me trompe peut-être…
HENRIET
Que voulez-vous dire ?
M. HABERT
M. de Pradts est quelqu’un de remarquable, – un des deux hommes remarquables du collège, avec M. le Supérieur. Mais c’est un homme passionné. Il est vrai que l’éducation est une passion. (Ricanant.) Surtout quand c’est l’éducation de Souplier ! Oh ! personne ne met en doute que M. de Pradts n’ait une attitude irréprochable avec lui. Quand même, cela fait sourire un peu. Il lui a porté son veston pendant toute la promenade de jeudi ! M. de Pradts devait être nommé à Rome, dans un emploi qui tient du brillant et du solide. Il aurait refusé, pour ne pas quitter le collège. Dieu sait pourtant que l’humilité n’est pas son fort. Vous avez remarqué avec quelle condescendance il traite les professeurs ? Et vous connaissez son mot atroce : « Les professeurs nous sont une occasion de charité » ? Les surveillants, n’en parlons pas : je crois qu’il ne fait aucune différence entre nous et les garçons de salle… (Sonnerie de cloche annonçant la fin de la récréation. Les voix des enfants qui jouaient vont s’éteindre peu à peu.) Nous reparlerons de cela une autre fois. Je donne maintenant une répétition de latin à Monnet et à Piérard. (Il va vers la porte.) Vous ne rentrez pas en étude ?
HENRIET, regardant par la
fenêtre.
Voilà Sevrais qui vient à la resserre. Il boit un coup à la fontaine. Il sort de sa répétition d’Andromaque. Nous rentrerons ensemble dans dix minutes. Avec les répétitions, tout est permis… pour huit jours encore.
Sevrais entre.
M. HABERT, à
Sevrais.
Il paraît que vous ne rentrez pas tout de suite en étude ? Ce n’est pas moi qui fais l’étude ce soir ; débrouillez-vous donc. Mais j’ai hâte que cette séance ait eu lieu. Il n’y a plus de discipline possible avec ces allées et venues à cause des répétitions.