CHAPITRE XII
Histoires de famille
Elle se mit en route dans la fraîcheur du petit matin, bien que le trajet ne durât guère plus d’une heure. Rose avait préparé le petit déjeuner, qu’elle prit avec les enfants sur la véranda de sa maison de Zebra Drive. C’était un moment paisible : avant sept heures, peu de voitures circulaient. Quelques marcheurs passaient sur la route – un homme très grand vêtu d’un vieux pantalon déformé, qui mangeait un épi de maïs grillé, une femme avec son bébé endormi, qu’elle portait sur son dos dans un châle et dont la tête dodelinait. Il y avait aussi l’un des chiens jaunes du voisin, maigre et famélique, occupé à quelque quête canine mystérieuse mais précise. Mma Ramotswe tolérait les chiens en général, mais nourrissait une profonde aversion à l’égard des créatures jaunes à l’odeur nauséabonde qui vivaient à côté. Leurs hurlements la réveillaient la nuit – ils s’en prenaient aux ombres, à la lune, aux rafales de vent – et elle était persuadée qu’ils dissuadaient les oiseaux, qu’elle adorait, de venir peupler son jardin. Toutes les maisons, la sienne exceptée, possédaient leur quota de chiens qui, parfois, passaient outre le devoir de fidélité à leurs maîtres pour surmonter leur animosité mutuelle et déambuler dans les rues en bande, prenant en chasse voitures et cyclistes.
Mma Ramotswe remplit de thé rouge sa tasse et celle de Motholeli. Puso refusait de goûter au breuvage et préférait un verre de lait, dans lequel Mma Ramotswe versait deux généreuses cuillères de sucre en poudre. Le garçon aimait le sucré, sans doute en raison des friandises que sa sœur lui donnait jadis, quand elle s’occupait de lui dans leur arrière-cour de Francistown. Mma Ramotswe avait pris la ferme résolution de l’habituer aux aliments plus sains, mais ce changement exigerait visiblement beaucoup de patience. Rose avait préparé du porridge, présenté dans des bols, maculé de sombres traînées de mélasse, et il y avait aussi de la papaye coupée en morceaux dans une assiette. C’était un petit déjeuner très équilibré pour un enfant, songea Mma Ramotswe. Qu’auraient mangé ces deux-là s’ils étaient restés parmi les leurs ? Leur peuple survivait avec presque rien : des racines arrachées du sol, des vers, des œufs dérobés aux oiseaux. Pourtant, il chassait mieux que tout autre, et les enfants auraient aussi eu droit à de la viande d’autruche et de biche-cochon, un luxe pour les citadins.
Elle se souvint du jour où, voyageant vers le nord, elle s’était arrêtée en route pour boire une tasse de thé. Une aire de stationnement avait été ménagée à l’endroit où une pancarte défraîchie indiquait le tropique du Capricorne. Persuadée d’être seule, elle avait sursauté en voyant soudain surgir de derrière un arbre un Mosarwa, ou Bushman, comme on les appelait aussi. Il portait un simple pagne de cuir et tenait à la main un sac en peau de bête. Il s’était approché d’elle en sifflant dans ce drôle de langage qui les caractérise. Tout d’abord, elle avait pris peur : même si elle faisait deux fois la taille du nouveau venu, elle savait que ces gens-là ne se déplaçaient jamais sans leurs flèches et leur poison et qu’ils étaient par nature très rapides.
Elle s’était levée, maladroite, prête à abandonner son thermos pour courir se réfugier dans la petite fourgonnette blanche, mais il s’était contenté de désigner sa bouche en un signe suppliant. Comprenant soudain, Mma Ramotswe lui avait tendu sa tasse de thé, mais il avait signifié que ce n’était pas à boire, mais à manger qu’il voulait. Mma Ramotswe n’avait que deux sandwiches à l’œuf, qu’il saisit avec avidité quand elle les lui offrit, avant de mordre goulûment dans le premier. Lorsqu’il eut terminé, il se lécha les doigts et s’en alla. Elle le regarda disparaître dans le bush, s’évanouir dans la nature à la manière d’un animal sauvage. Elle se demanda ce qu’il avait pensé du sandwich, et si cette nourriture lui semblait meilleure ou moins bonne que celle qu’offrait le Kalahari : les petits rongeurs et les tubercules.
Les enfants avaient appartenu à ce monde-là, mais, pour eux, il ne pourrait être question de retour. C’était une vie à laquelle il était impossible de revenir, car les gestes qui étaient naturels à ces gens leur sembleraient irréalisables et le savoir-faire aurait disparu. Leur place, désormais, était auprès de Rose et de Mma Ramotswe, dans la maison de Zebra Drive.
— Je vais devoir m’absenter quatre ou cinq jours, expliqua Mma Ramotswe tandis qu’ils déjeunaient. Rose s’occupera de vous. Tout ira bien.
— Pas de problème, Mma, répondit Motholeli. Je l’aiderai.
Mma Ramotswe lui sourit. Cette fillette avait élevé son petit frère et aider les plus jeunes faisait partie de sa nature. Le moment venu, elle serait une excellente mère, pensa Mma Ramotswe, avant de se souvenir.
Pouvait-on être mère dans un fauteuil roulant ? Sans doute était-il impossible d’avoir des enfants quand on ne pouvait pas marcher, se dit-elle, et même dans le cas contraire, il n’était pas sûr qu’un homme soit prêt à épouser une handicapée. C’était injuste, mais il ne fallait pas se voiler la face. Tout se révélerait plus difficile pour cette enfant, toujours. Bien sûr, il existait des hommes bons qui n’y verraient pas d’inconvénient et voudraient s’unir à cette personne intelligente et courageuse, mais de tels individus étaient rares, et Mma Ramotswe n’en connaissait pas. Enfin, à première vue… Bien sûr, il y avait Mr. J.L.B. Matekoni, qui était la bonté même – malgré le comportement bizarre qu’il affichait en ce moment –, et il y avait l’évêque. Et puis, il y avait eu Sir Seretse Khama, homme d’État et chef suprême. Le Dr Merriweather, qui dirigeait l’Hôpital écossais de Molepolole, était quelqu’un de bien lui aussi. Et d’autres encore, moins connus, maintenant qu’elle y réfléchissait. Mr. Potolani, qui aidait les misérables et consacrait à cela tout l’argent que lui avaient rapporté ses magasins. Et l’homme qui était venu travailler sur son toit et qui avait réparé gratuitement la bicyclette de Rose quand il avait remarqué qu’elle ne roulait plus. En fait, il existait quantité d’hommes bons et généreux, et peut-être s’en présenterait-il un pour Motholeli le moment venu. C’était possible.
Encore fallait-il qu’elle eût envie de se marier, bien sûr. On pouvait tout à fait mener une vie satisfaisante, ou au moins correcte, en célibataire. Elle-même avait été heureuse ainsi, mais elle songea, tout compte fait, qu’il valait mieux avoir un mari. Elle attendait avec impatience le jour où elle serait en mesure de s’assurer que Mr. J.L.B. Matekoni était bien nourri. Le jour où, si un bruit se faisait entendre au milieu de la nuit – ce qui arrivait de plus en plus souvent ces derniers temps –, ce serait Mr. J.L.B. Matekoni qui se lèverait pour aller voir, et non plus elle-même. Nous avons tous besoin de quelqu’un dans cette vie, songea Mma Ramotswe. Besoin d’une personne dont nous pouvons faire notre petit dieu sur cette terre, comme disait le vieux dicton kgatla. Ce pouvait être un époux, un enfant ou un parent, ou même n’importe qui, d’ailleurs ; il devait y avoir quelqu’un qui donne un sens à notre existence. Elle-même, elle avait eu son Papa, le défunt Obed Ramotswe, mineur, éleveur et homme de bien. Faire des choses pour lui de son vivant lui avait procuré beaucoup de plaisir et, à présent, agir pour sa mémoire lui en donnait encore. Toutefois, le souvenir d’un père ne suffisait pas.
Bien sûr, certains disaient que rien de tout cela ne nécessitait un mariage dans les règles. Ils avaient raison, en un sens. On n’était pas obligé d’être marié pour avoir quelqu’un dans sa vie, mais alors, on n’avait aucune garantie de permanence. Certes, le mariage lui-même n’offrait pas cette garantie non plus, mais, au moins, les deux éléments du couple affirmaient, à un moment donné, souhaiter une union de longue durée. Même si la suite des événements leur donnait tort, au moins, ils avaient essayé. Mma Ramotswe répugnait à écouter ceux qui décriaient l’institution du mariage. Autrefois, bien sûr, celle-ci avait représenté un piège pour les femmes, car elle donnait presque tous les droits à l’homme, ne laissant à l’épouse que des devoirs. Le mariage tribal était de cette sorte, même si, avec l’âge, les femmes finissaient par acquérir respect et statut, surtout si elles avaient mis au monde des garçons. Mma Ramotswe n’approuvait pas du tout cette conception, mais elle estimait que la notion moderne de mariage, vu comme l’union de deux êtres égaux, était tout à fait différente. Les femmes commettaient une grave erreur, pensait-elle, en cessant de croire aux bienfaits du mariage. Elles pensaient que leur nouvelle indépendance mettrait un terme à la tyrannie masculine, et dans un sens, effectivement, elles avaient raison, mais cela donnait aussi aux hommes une belle occasion de se comporter en égoïstes. Si vous étiez un homme et que l’on vous disait que vous pouviez rester avec une femme tant qu’elle vous plaisait, puis la quitter pour une plus jeune, sans que personne trouve votre attitude répréhensible – dans la mesure où vous ne pratiquiez pas l’adultère, où était le mal ? –, cet arrangement vous conviendrait parfaitement.
— De nos jours, qui supporte toutes les souffrances ? avait demandé Mma Ramotswe à Mma Makutsi, un après-midi qu’elles attendaient le client à l’agence. N’est-ce pas les femmes que leur mari a abandonnées pour une jeunette ? N’est-ce pas ce qui arrive souvent ? Quand un homme atteint quarante-cinq ans et décide qu’il en a assez de sa femme, il en trouve une autre, beaucoup plus jeune.
— Vous avez raison, Mma, répondit Mma Makutsi. Ce sont les femmes du Botswana qui souffrent, pas les hommes. Eux, ils sont très heureux. J’ai constaté cela de mes yeux. Je l’ai vu à l’Institut de secrétariat du Botswana.
Mma Ramotswe attendit, espérant des détails.
— À l’Institut, il y avait des filles superbes, poursuivit l’assistante. En général, c’étaient celles qui réussissaient le moins bien dans les études, celles qui ont obtenu tout juste 50 sur 100 à l’examen, ou à peine plus. Ces filles-là sortaient trois ou quatre soirs par semaine et elles rencontraient des hommes plus âgés qui avaient de l’argent et de belles voitures. Elles se fichaient pas mal de savoir si ces hommes étaient mariés. Elles dansaient et sortaient avec eux dans les bars. Et ensuite, que croyez-vous qu’il se passait, Mma ?
Mma Ramotswe secoua la tête.
— Je n’ai aucune peine à l’imaginer.
Mma Makutsi retira ses lunettes et les nettoya sur son chemisier.
— Elles demandaient à l’homme de quitter sa femme. Et l’homme trouvait l’idée excellente, et il partait avec la fille. Ce qui produisait des dizaines d’épouses malheureuses qui ne pourraient jamais retrouver un mari, puisque les hommes préfèrent les femmes jeunes et belles. J’ai vu cela arriver des dizaines de fois, Mma. Je pourrais même vous donner une liste de noms. Toute une liste.
— Ce n’est pas la peine, répondit Mma Ramotswe. J’ai moi-même une longue liste de femmes malheureuses parmi mes connaissances. Une très longue liste.
— Mais combien d’hommes malheureux connaissez-vous ? poursuivit Mma Makutsi. Combien connaissez-vous d’hommes qui restent chez eux en se demandant ce qu’ils vont faire, maintenant que leur épouse les a quittés pour un homme plus jeune ? Hein, combien ?
— Aucun, reconnut Mma Ramotswe. Pas un seul.
— Eh ben, voilà, conclut Mma Makutsi. Les femmes se sont fait piéger. On nous a piégées, Mma. Et nous marchons toutes vers le piège, comme le bétail vers l’abattoir.
Une fois les enfants envoyés à l’école, Mma Ramotswe chargea sa petite valise marron dans la voiture et quitta la ville. Elle longea les brasseries et les nouvelles usines, la banlieue pauvre, avec ses rangées de minuscules maisons en parpaing construites en bordure de la voie de chemin de fer qui menait à Francistown et Bulawayo, puis s’engagea sur la route qui la conduirait au lieu troublé qu’était sa destination. Les premières pluies étaient tombées et le veld brun desséché commençait à verdir, fournissant une bonne herbe au bétail et aux troupeaux de chèvres errants. La petite fourgonnette blanche n’avait pas de radio – du moins, pas de radio en état de marche –, mais Mma Ramotswe connaissait beaucoup de chansons qu’elle entonnait à tue-tête, vitres baissées, tout en s’emplissant les poumons de l’air pur du matin, tandis que les oiseaux volaient près de la route, leur plumage étincelant au soleil. Et là-haut, vide au-dessus du vide, ce ciel s’étendait sur des kilomètres et des kilomètres, du plus pâle des bleus.
La mission qui l’attendait la mettait mal à l’aise, car ce qu’elle s’apprêtait à faire, lui semblait-il, violait les principes fondamentaux de l’hospitalité. On n’entre pas sous de fausses couleurs dans une maison où l’on est invité. Pourtant, c’était précisément ce qu’elle s’apprêtait à faire. Bien sûr, elle était l’hôte du père et de la mère, mais même eux ne connaissaient pas le vrai but de sa visite. Ils la recevaient comme une personne à qui leur fils devait une faveur, alors qu’en réalité elle était une espionne. Évidemment, elle agirait pour une bonne cause, mais cela ne changeait rien au fait que son objectif était de s’insinuer dans la famille en vue de découvrir un secret.
À présent, au volant de la petite fourgonnette blanche, elle résolut de mettre sa mauvaise conscience de côté. Après tout, si elle pouvait tirer les choses au clair, cela profiterait aux deux parties en présence. Elle avait décidé de le faire parce que, tout bien réfléchi, il valait mieux mettre au jour un mensonge que de laisser une vie s’éteindre. Il fallait étouffer les scrupules et poursuivre l’objectif avec cœur. Inutile de se torturer l’esprit sur une décision déjà prise, en se demandant si c’était la bonne. Les tergiversations morales auraient pour effet de l’empêcher de jouer son rôle avec conviction et ses hésitations risquaient de la trahir. Ce serait comme si un comédien s’interrogeait, au beau milieu de la pièce, sur le personnage qu’il interprétait.
Elle doubla une mule attelée à une charrette et fit un signe de la main. L’homme qui conduisait lui rendit son salut, de même que les passagers, deux vieilles femmes, une autre plus jeune et un petit garçon. Sans doute s’en allaient-ils aux champs, songea Mma Ramotswe, un peu tard dans la saison, semblait-il, car ils auraient dû semer avant l’arrivée des premières pluies, mais ils planteraient leurs graines à temps et ils auraient ainsi du blé, et des melons, et des haricots, peut-être au moment des récoltes. Elle distingua dans la charrette plusieurs sacs qui devaient contenir le grain ainsi que la nourriture pour la journée. Les femmes prépareraient le porridge et, si les garçons avaient de la chance, ils attraperaient quelque chose pour la marmite – une oie jabotière, peut-être, qui ferait un succulent ragoût pour toute la famille.
Mma Ramotswe vit la charrette s’éloigner dans son rétroviseur, comme si tous ces gens repartaient vers le passé, rétrécissant à vue d’œil. Un jour, plus personne ne ferait cela. On n’irait plus aux champs semer son grain. Tout le monde achèterait sa nourriture dans les magasins, comme le faisaient les citadins. Mais quelle perte ce serait pour le pays ! L’amitié et la solidarité, l’amour de la terre seraient sacrifiés si cela devait arriver. Petite fille, elle aussi allait aux champs avec ses tantes, et elle y restait pendant que les garçons étaient envoyés aux postes de bétail, où ils passaient des mois dans un isolement total, surveillés par quelques vieux. Elle adorait ces périodes et ne s’ennuyait jamais. Avec les femmes, elle balayait les cours et tissait. Elles semaient les carrés de melons et se racontaient de longues histoires sur des événements qui n’avaient jamais eu lieu, mais qui pourraient arriver, peut-être, dans un autre Botswana, ailleurs.
Et puis, quand les pluies commençaient, elles se réfugiaient dans les huttes et écoutaient le tonnerre gronder sur le pays, sentant l’odeur de la foudre lorsque celle-ci tombait trop près, une odeur âcre d’air brûlé. Lorsqu’il ne pleuvait plus, elles sortaient et attendaient les fourmis volantes, qui quitteraient leurs trous dans le sol devenu meuble et seraient capturées avant même de prendre leur envol, ou encore saisies au vol au tout début de leur voyage, pour être mangées sur-le-champ, parce qu’elles avaient un bon goût de beurre.
Elle dépassa Pilane et jeta un coup d’œil à la route qui partait vers Mochudi, sur sa droite. C’était un lieu qu’elle aimait et qu’elle n’aimait pas. Elle l’aimait parce qu’elle avait grandi dans ce village. Elle ne l’aimait pas parce que juste là, un peu après le tournant, se trouvait l’endroit où un sentier traversait la voie ferrée et où sa mère avait trouvé la mort, heurtée par un train. Et même si Precious Ramotswe n’était encore qu’un bébé à l’époque, cela avait dressé une ombre sur sa vie. La mère dont elle ne pouvait se souvenir…
Elle approchait de sa destination. Elle avait des indications précises : la grille d’entrée était là, ménagée dans la clôture du bétail, exactement comme on le lui avait expliqué. Elle quitta la route et descendit de voiture pour ouvrir. Puis, s’engageant sur le mauvais chemin qui partait vers l’ouest, elle se dirigea vers le groupe de maisons qu’elle distinguait au loin, abritées par un bouquet d’arbres et surmontées par la tour d’un moulin à vent. C’était une ferme importante, songea Mma Ramotswe, et, l’espace d’un instant, elle eut un serrement au cœur. Obed Ramotswe eût adoré posséder un lieu comme celui-ci, mais même s’il avait bien réussi dans l’élevage, il n’avait jamais été assez riche pour cela. La ferme devait s’étendre sur trois mille hectares. Peut-être même plus.
L’ensemble des bâtiments s’articulait autour d’une immense maison de pierre au toit de tôle rouge, bordée de longues vérandas ombragées. C’était le corps de ferme original, encerclé par d’autres bâtisses construites au fil des ans, dont deux servaient également de maisons d’habitation. De chaque côté de la ferme poussaient de luxuriantes bougainvillées mauves et derrière se dressaient des papayers. On avait pris soin de ménager le plus d’ombre possible – car à faible distance, à l’ouest, un peu au-delà de ce que l’œil pouvait distinguer, le paysage changeait et le Kalahari débutait. Mais ici, il y avait encore de l’eau et le bush était bon pour les bêtes. Il fallait dire que, non loin de là, à l’est, le Limpopo prenait sa source et, même s’il n’était pas encore une véritable rivière à ce niveau, il débordait parfois de son lit à la saison des pluies.
Un camion était garé contre l’un des bâtiments et Mma Ramotswe laissa la petite fourgonnette blanche à côté. Il y avait un coin d’ombre tentant sous un grand arbre, mais il eût été impoli de la part de Mma Ramotswe de choisir un tel endroit, qui devait être réservé aux véhicules des maîtres du lieu.
Elle laissa la valise sur le siège passager et marcha jusqu’à la grille qui ouvrait sur la cour de la maison principale. Là, elle appela. Elle ne pouvait entrer sans y avoir été autorisée. Ne recevant pas de réponse, elle réitéra son appel. Cette fois, une porte s’ouvrit et une femme d’âge moyen sortit, s’essuyant les mains sur son tablier. Elle accueillit poliment Mma Ramotswe et l’invita à pénétrer dans la maison.
— Elle vous attend, dit-elle. Je suis la plus ancienne domestique de la famille. Je m’occupe de la vieille femme. Elle vous attend.
Il faisait frais sous l’avant-toit de la véranda, et plus encore dans l’intérieur obscur de la maison. Il fallut quelques instants à Mma Ramotswe pour s’acclimater au changement de lumière et, tout d’abord, elle distingua des ombres plutôt que des formes. Puis elle aperçut la chaise au haut dossier où la vieille femme était assise et la table, à côté d’elle, sur laquelle étaient posés un broc et une théière.
Après un premier échange de salutations, Mma Ramotswe fit la révérence à la vieille femme. Cela parut plaire à son hôtesse, qui constata qu’elle avait affaire à une personne comprenant les traditions, contrairement à ces femmes modernes de Gaborone qui, pleines d’insolence, pensaient tout savoir et ne se souciaient pas le moins du monde des anciens. Ah, elles se croyaient intelligentes ! Elles se croyaient malignes, à faire des métiers masculins et à se comporter comme des chiennes avec les hommes ! Ha, ha ! Mais ce n’était pas ainsi que les choses se passaient à la campagne ; ici, les coutumes gardaient toute leur valeur, en particulier dans cette maison !
— Vous êtes très aimable de m’inviter à séjourner ici, Mma. Et votre fils est très gentil, lui aussi.
La vieille femme sourit.
— Non, Mma, ne me remerciez pas. Je suis désolée d’apprendre que vous rencontrez des difficultés. Vous verrez : les problèmes qui vous paraissent énormes, considérables en ville, deviennent tout petits quand on est ici. Qu’est-ce qui nous occupe ici ? La pluie. L’herbe pour le bétail. Aucune de ces choses pour lesquelles les gens se font du souci à la ville. Ces choses-là n’ont plus la moindre importance quand on se retrouve ici. Vous verrez.
— C’est un bel endroit, fit remarquer Mma Ramotswe. Très paisible.
La vieille femme réfléchit.
— Oui, dit-elle, c’est paisible. Ça l’a toujours été, et je ne voudrais pas que cela change.
Elle versa de l’eau dans un verre, qu’elle tendit à son invitée.
— Il faut boire, Mma. Vous devez avoir très soif après votre voyage.
Mma Ramotswe saisit le verre et remercia. Tandis qu’elle se désaltérait, la vieille femme l’observa avec attention.
— D’où venez-vous, Mma ? interrogea-t-elle. Avez-vous toujours vécu à Gaborone ?
La question ne surprit pas Mma Ramotswe. C’était une façon polie de découvrir où se portaient les allégeances d’un individu. Il existait huit grandes tribus au Botswana – et d’autres moins importantes – et même si beaucoup de jeunes estimaient que ces choses-là ne comptaient pas, les anciens, eux, ne partageaient pas cet avis. Cette femme, avec son haut statut dans la société tribale, ne pouvait que s’intéresser à ces questions.
— Je viens de Mochudi, répondit-elle. C’est là que je suis née.
La vieille femme parut se détendre.
— Ah ! s’exclama-t-elle. Dans ce cas, vous êtes kgatla, comme nous ! Dans quel quartier viviez-vous ?
Mma Ramotswe expliqua ses origines et la vieille femme hocha la tête. Elle connaissait ce chef, oui, et le cousin de ce chef, qui était marié à la sœur de l’épouse de son frère. Oui, pensait-elle, elle avait rencontré Obed Ramotswe bien des années auparavant. Puis, fouillant dans sa mémoire, elle ajouta :
— Votre mère est décédée, n’est-ce pas ? C’est celle qui a été tuée par un train quand vous étiez bébé.
Mma Ramotswe fut à peine étonnée. Il existait des personnes qui se faisaient un devoir de conserver le souvenir des affaires de la communauté et, à l’évidence, cette femme était de celles-là. On qualifiait aujourd’hui ces gens d’historiens de la tradition orale. En réalité, ce n’étaient rien d’autre que de vieilles femmes attachées à la mémoire de ce qui les intéressait le plus : les mariages, les morts, les enfants. Les hommes âgés, eux, faisaient de même pour le bétail.
La conversation se poursuivit et la vieille femme extorqua peu à peu à son interlocutrice l’histoire complète de sa vie. Mma Ramotswe parla de Note Mokoti et l’autre secoua la tête, compatissante, avant d’affirmer qu’il existait beaucoup d’hommes de ce genre et qu’il fallait les fuir comme la peste.
— Moi, c’est ma famille qui a choisi mon mari, expliqua-t-elle. Elle a entamé des négociations, mais je sais qu’on ne m’aurait pas forcée si je n’avais pas été d’accord. Mes parents ont choisi à ma place, sachant quel homme serait bon pour moi. Et ils ne se sont pas trompés. Mon mari est quelqu’un de très bien. Je lui ai donné trois fils. Il y en a un qui trouve un intérêt particulier à compter le bétail, ce qui est devenu son hobby. Il est très intelligent, à sa façon. Il y a celui que vous connaissez, Mma, et qui occupe un poste très important au gouvernement. Et puis, il y a celui qui vit ici. C’est un très bon fermier et les taureaux qu’il élève remportent tous des prix. Ces trois garçons sont très bien. J’en suis fière.
— Avez-vous été heureuse, Mma ? interrogea Mma Ramotswe. Accepteriez-vous de changer de vie ? Si quelqu’un arrivait et vous disait : Voilà une pilule qui a le pouvoir de transformer votre vie, l’avaleriez-vous ?
— Jamais, répondit la vieille femme. Jamais. Jamais. Dieu m’a donné tout ce qu’une femme peut souhaiter. Un bon mari, trois fils grands et forts, de bonnes jambes qui, encore maintenant, me permettent de marcher huit ou neuf kilomètres par jour sans me plaindre. Soixante-seize ans et pas une dent qui manque. Mon mari, c’est la même chose. Nos dents dureront jusqu’à cent ans. Peut-être encore plus.
— Vous avez beaucoup de chance, commenta Mma Ramotswe. Tout va bien pour vous.
— Presque tout, répondit la vieille femme.
Mma Ramotswe attendit. S’apprêtait-elle à ajouter quelque chose ? Peut-être allait-elle révéler qu’elle avait surpris sa bru en train de commettre un acte répréhensible, qu’elle l’avait vue préparer le poison. Il n’en fut rien.
— Quand arrive la saison des pluies, expliqua-t-elle, mes bras réagissent à l’humidité. J’ai mal là, juste là. Durant deux ou trois mois, ces douleurs m’empêchent de coudre. J’ai essayé tous les remèdes, mais rien n’y fait. Alors je me dis que si Dieu ne m’a donné que cela à porter dans cette vie, j’ai tout de même beaucoup de chance.
La servante qui avait accueilli Mma Ramotswe fut appelée pour conduire l’invitée à sa chambre, située à l’arrière de la maison. C’était une pièce sobrement meublée, avec un couvre-lit en patchwork et une photographie encadrée de la colline de Mochudi au mur. Il y avait une table recouverte d’un napperon blanc en crochet et une petite commode pour ranger les vêtements.
— Cette chambre n’a pas de rideaux, fit remarquer la servante. Mais il ne passe jamais personne devant cette fenêtre ; vous serez tranquille.
Le déjeuner serait servi à une heure, annonça-t-elle, et jusque-là Mma Ramotswe devrait s’occuper toute seule.
— Il n’y a rien à faire ici, ajouta-t-elle avec un soupir. Ce n’est pas Gaborone, c’est sûr…
Elle s’apprêtait à sortir, mais Mma Ramotswe la retint. D’après son expérience, la meilleure façon de délier les langues consistait à faire parler les gens d’eux-mêmes. Cette bonne devait avoir son point de vue, se dit-elle. Elle n’était pas bête, cela se voyait, et elle s’exprimait dans un setswana correct, avec une prononciation soignée.
— Qui d’autre vit ici, Mma ? demanda Mma Ramotswe. Y a-t-il d’autres membres de la famille ?
— Oui, répondit la servante. Il y en a d’autres. Il y a le fils, qui vit là avec sa femme. Ils ont trois fils, vous savez. Un qui a un tout petit cerveau et qui compte les vaches toute la journée. Il passe sa vie au poste de bétail, il ne vient jamais ici. Il est comme un gamin, vous comprenez, c’est pour ça qu’il reste tout le temps là-bas, avec les bergers. Les gosses le traitent comme un des leurs, bien qu’il soit adulte. Bon, ça fait déjà un… Ensuite, il y a celui de Gaborone, qui est très célèbre, et puis celui d’ici. Voilà pour les fils.
— Et que pensez-vous de ces fils, Mma ?
C’était une question directe et peut-être l’avait-elle posée trop tôt, ce qui était risqué. Une telle indiscrétion pouvait éveiller les soupçons de la femme. Ce ne fut pas le cas, toutefois : au contraire, la servante s’assit sur le lit.
— Eh bien, je vais vous dire, Mma, commença-t-elle. Le fils qui reste là-bas, au poste de bétail, c’est quelqu’un de très triste. Pourtant, vous devriez entendre sa mère parler de lui ! Elle affirme qu’il est intelligent ! Intelligent ! Lui ! Mais c’est un petit garçon, Mma ! Ce n’est pas sa faute, mais voilà ce qu’il est. Le poste de bétail est le meilleur endroit pour lui, mais ils ne devraient pas prétendre qu’il est intelligent. C’est un mensonge, Mma. C’est comme dire que la pluie tombe à la saison sèche. Ce n’est pas vrai.
— Non, répondit Mma Ramotswe. Vous avez raison.
La servante remarqua à peine l’intervention.
— Ensuite, il y a celui de Gaborone, poursuivit-elle. Quand il vient ici, il sème la pagaille. Il pose sans arrêt des questions, il fourre son nez partout. Il lui arrive même de s’en prendre à son père, vous le croyez, vous ? Mais quand il commence à être violent, la mère crie encore plus fort et elle le remet à sa place. C’est peut-être quelqu’un de très puissant à Gaborone, mais ici, ce n’est qu’un fils, et un fils ne doit pas crier sur ses parents.
Mma Ramotswe était ravie. Elle avait devant elle le type même de la domestique qu’elle adorait interroger.
— Vous avez raison, Mma, approuva-t-elle. Les gens crient trop de nos jours. Des cris, des cris… On n’entend plus que ça partout. Mais pourquoi croyez-vous que cet homme-là crie ? Juste pour s’éclaircir la voix ?
La servante se mit à rire.
— Ça, il n’en a pas besoin ! De la voix, il en a, celui-là ! Non, il crie parce qu’il dit qu’il se passe quelque chose de mauvais dans cette maison. Il dit qu’on ne fait pas les choses comme il faudrait. Et puis, il raconte aussi…
Elle baissa le ton :
— Il raconte aussi que l’épouse de son frère est une mauvaise femme. Il l’a dit au père, en long et en large. Je l’ai entendu. Les gens croient toujours que les bonnes n’entendent rien, mais on a des oreilles, nous aussi, comme tout le monde ! Je l’ai entendu dire ça. Il a dit du mal d’elle.
Mma Ramotswe leva un sourcil.
— Du mal ?
— Il a dit qu’elle couchait avec d’autres hommes. Que quand elle aura un enfant, il ne sera pas de la famille. Que ses fils seront ceux d’autres hommes et qu’un autre sang viendra se mêler à celui de la ferme. C’est ce qu’il a dit.
Mma Ramotswe garda le silence, les yeux rivés sur la fenêtre. Juste devant, une bougainvillée versait une ombre mauve autour d’elle. Au-delà, les épineux qui ponctuaient les basses collines jusqu’à l’horizon formaient un paysage désolé, à l’orée du grand vide.
— Et vous croyez qu’il dit la vérité, Mma ? Qu’il y a quelque chose de fondé dans ce qu’il raconte au sujet de cette femme ?
Le visage de la servante se crispa.
— La vérité, Mma ? La vérité ? Mais cet homme-là ne sait même pas ce que vérité veut dire ! Bien sûr que ce n’est pas la vérité ! Cette femme est une excellente femme. C’est la cousine du cousin de ma mère. Dans la famille, ils sont tous chrétiens, tous. Ils lisent la Bible. Ils respectent le Seigneur. Les femmes ne couchent pas avec d’autres hommes que leur mari. Ça, c’est la vérité. La seule.