CHAPITRE XVIII

Beaucoup de mensonges

 

L’un des jeunes mécaniciens lui tapota l’épaule, laissant une marque graisseuse sur la veste. Ce garçon faisait toujours la même chose et cela exaspérait Mr. J.L.B. Matekoni.

— Si tu veux attirer mon attention, lui expliquait-il régulièrement, tu peux me parler. J’ai un nom : je m’appelle Mr. J.L.B. Matekoni. Je réponds à ce nom. Ce n’est pas la peine de venir poser tes doigts sales sur ma veste.

Le garçon s’excusait, mais lui tapait de nouveau sur l’épaule le lendemain. Mr. J.L.B. Matekoni avait compris qu’il livrait là un combat sans espoir.

— Il y a quelqu’un pour vous, Rra, dit le mécanicien. Dans le bureau.

Mr. J.L.B. Matekoni reposa sa clé anglaise et s’essuya les mains sur un chiffon. Il venait de réaliser une opération délicate : le réglage minutieux du moteur de Mrs. Grace Mapondwe, bien connue pour sa conduite sportive. Pour lui, il s’agissait d’une question d’amour-propre : en ville, les gens savaient que la mélodie du moteur de Mrs. Grace Mapondwe était due au savoir-faire de Mr. J.L.B. Matekoni. D’une certaine façon, cela lui faisait une publicité gratuite. Malheureusement, la dame avait épuisé la voiture et ramener un semblant de nervosité à ce moteur de plus en plus apathique tenait désormais de l’exploit.

Le visiteur avait pris place dans le fauteuil de Mr. J.L.B. Matekoni. Il avait ouvert un catalogue de pneumatiques, dont il tournait distraitement les pages. Lorsque Mr. J.L.B. Matekoni entra, il le referma d’une main négligente et se leva.

Mr. J.L.B. Matekoni évalua à qui il avait affaire. L’homme était vêtu de kaki, à la manière d’un militaire, et portait une coûteuse ceinture en peau de serpent. Il avait également une montre sophistiquée à cadrans multiples, avec une trotteuse très visible. C’était le genre de montre destiné aux individus pour qui chaque seconde compte, songea Mr. J.L.B. Matekoni.

— Je viens de la part de Mr. Gotso, déclara-t-il. Vous lui avez téléphoné ce matin.

Mr. J.L.B. Matekoni hocha la tête. Il avait été très facile de casser le pare-brise et de répandre les fragments de verre dans la voiture, très facile d’appeler le domicile de Mr. Gotso pour expliquer que des malfaiteurs avaient endommagé la voiture. À présent, les choses se corsaient : il allait falloir mentir face à face. C’est la faute de Mma Ramotswe, pensa-t-il. Moi, je ne suis qu’un garagiste. Je n’ai jamais demandé à être mêlé à ces ridicules petits jeux de détective. Je suis trop faible, c’est tout.

Faible, il l’était… avec Mma Ramotswe. Elle pouvait le solliciter pour n’importe quoi, il répondait présent. Mr. J.L.B. Matekoni avait même un fantasme – qu’il n’avait jamais confié à quiconque et qu’il ressassait avec un plaisir mêlé de culpabilité – dans lequel il aidait Mma Ramotswe. Ils se trouvaient ensemble dans le Kalahari et un lion menaçait Mma Ramotswe. Mr. J.L.B. Matekoni se mettait alors à crier pour attirer l’attention de l’animal, qui se tournait vers lui avec un rugissement de fureur. Mma Ramotswe en profitait pour prendre la fuite, tandis que, de son côté, il tuait le lion avec un couteau de chasse. Un fantasme assez innocent, somme toute, à un détail près : Mma Ramotswe était nue.

Il eût adoré la sauver des griffes d’un lion, nue ou pas, mais là, c’était différent. Il avait dû faire une fausse déclaration à la police, ce qui lui avait donné des sueurs froides, même si les autorités n’avaient pas jugé utile d’envoyer un enquêteur sur place. Désormais, il se considérait comme un hors-la-loi, tout cela parce qu’il était faible. Il aurait dû refuser. Il aurait dû dire à Mma Ramotswe qu’elle n’était pas obligée de partir ainsi en croisade.

— Mr. Gotso est très mécontent, affirma le visiteur. Cela fait dix jours que cette voiture est chez vous, et voilà que vous nous téléphonez pour nous dire qu’elle a été fracturée. Où est votre sécurité ? C’est ce qu’a dit Mr. Gotso : où est votre sécurité ?

Mr. J.L.B. Matekoni sentit une goutte de sueur glisser le long de son dos. C’était abominable.

— Je suis vraiment désolé, Rra. Les carrossiers sont toujours débordés, vous savez. Et puis, j’ai dû commander une pièce. Dans ces voitures de luxe, on ne peut pas s’amuser à mettre n’importe quoi…

L’homme de Mr. Gotso consulta sa montre.

— D’accord, d’accord. Je sais tout cela. Maintenant, conduisez-moi à la voiture.

Mr. J.L.B. Matekoni l’entraîna hors du bureau. L’homme lui semblait moins menaçant à présent. Était-il donc si facile de désamorcer la colère ?

Ils s’arrêtèrent devant la voiture. Il avait déjà remplacé le pare-brise et rassemblé les débris contre le mur voisin. Il avait également pris soin de laisser quelques morceaux de verre sur le siège du conducteur.

Le visiteur ouvrit la portière avant et jeta un coup d’œil à l’intérieur.

— J’ai remplacé gratuitement le pare-brise, indiqua Mr. J.L.B. Matekoni. Et j’accorderai une grosse réduction sur la facture de réparation.

L’autre ne répondit rien. Il s’était penché pour ouvrir la boîte à gants. Mr. J.L.B. Matekoni le regarda faire en silence.

L’homme ressortit et s’essuya la main sur son pantalon : il s’était coupé avec un morceau de verre.

— Il manque quelque chose dans la boîte à gants. Est-ce que vous êtes au courant ?

Mr. J.L.B. Matekoni secoua la tête. Trois fois.

Son interlocuteur porta la main à sa bouche et suça la blessure.

— Mr. Gotso avait oublié qu’il avait laissé quelque chose dans la boîte à gants. Il s’en est souvenu ce matin, en apprenant que la voiture avait été fracturée. Il ne va pas être content du tout quand je lui dirai que cet objet a disparu.

Mr. J.L.B. Matekoni lui passa un chiffon.

— Je suis désolé que vous vous soyez coupé. Il y a du verre partout quand un pare-brise se casse. Partout.

L’homme jura.

— Ce n’est pas moi, le problème ! Le problème, c’est que quelqu’un a volé quelque chose qui appartient à Mr. Gotso !

Mr. J.L.B. Matekoni se gratta la tête.

— La police ne sert à rien. Elle n’est même pas venue ici pour mener l’enquête. Mais je connais quelqu’un qui peut régler le problème.

— Régler le problème ? Et qui est-ce ?

— Nous avons une dame détective en ville depuis peu. Son agence n’est pas très loin d’ici, près du mont Kgale. Vous l’avez vue ?

— Peut-être. Peut-être pas.

Mr. J.L.B. Matekoni sourit.

— C’est une femme étonnante ! Elle sait absolument tout ce qui se passe. Si je le lui demande, elle pourra découvrir qui a fait cela. Et peut-être même retrouver l’objet volé. Au fait, qu’est-ce que c’était ?

— Un objet personnel. Qui appartient à Mr. Charlie Gotso.

— Je vois.

L’homme ôta le chiffon de sa coupure et le jeta par terre.

— Bon… Alors parlez-en à cette femme, ordonna-t-il avec réticence. Demandez-lui de rapporter l’objet à Mr. Gotso.

— D’accord, répondit Mr. J.L.B. Matekoni. J’irai la voir ce soir et je suis sûr qu’elle obtiendra des résultats. En attendant, la voiture est prête. Mr. Gotso peut venir la chercher quand il veut. Je vais nettoyer les débris de verre qu’il reste.

— Ça vaut mieux ! lança le visiteur. Mr. Gotso n’aime pas se couper la main.

Mr. Gotso n’aime pas se couper la main ! Tu n’es qu’un gamin, songea Mr. J.L.B. Matekoni. Tu n’es qu’un sale gosse agressif ! Des gars comme toi, j’en ai connu beaucoup ! D’ailleurs, je me souviens de toi – ou alors, c’en était un qui te ressemblait – dans la cour de récréation de l’école publique de Mochudi. Tu provoquais les autres garçons, tu cassais tout, tu te prenais pour un dur ! Même quand le maître te donnait une correction, tu faisais tout pour refouler tes larmes, tu voulais montrer que tu étais trop brave pour pleurer.

Et ce Mr. Charlie Gotso, avec sa voiture de luxe et ses sinistres manières, c’est un gamin lui aussi. Rien d’autre qu’un petit garçon.

 

Cette fois, c’était décidé, Mma Ramotswe ne s’en sortirait pas aussi facilement. Elle le croyait disposé à lui obéir au doigt et à l’œil et lui demandait rarement s’il avait vraiment envie de tenir un rôle dans les stratagèmes qu’elle manigançait. Bien sûr, lui-même avait le tort de toujours tomber d’accord avec elle, là était le problème. Elle pensait pouvoir agir à sa guise parce qu’il ne lui résistait jamais. Eh bien, il allait lui montrer, cette fois ! Il allait mettre un terme à ses extravagances de détective !

Il quitta le garage, irrité, répétant en son for intérieur ce qu’il dirait en arrivant à l’agence.

Mma Ramotswe, tu m’as forcé à mentir. Tu m’as attiré dans une affaire ridicule et dangereuse qui, en plus, ne te concerne absolument pas. Moi, je suis garagiste. Mon travail, c’est de réparer les voitures. Je ne sais pas réparer les vies.

Cette dernière formule le frappa par sa force. Oui, c’était bien la différence qui existait entre eux. Elle, elle réparait des vies – comme bien des femmes d’ailleurs –, tandis que, lui, il ne s’occupait que de machines. Il lui dirait cela, et elle devrait accepter cette vérité. Il ne voulait pas détruire leur amitié, mais ne pouvait continuer à faire semblant et à tromper les gens. Jamais encore il n’avait menti, jamais, même quand la tentation avait été forte, et, à présent, voilà qu’il se trouvait empêtré dans un imbroglio de mystifications qui impliquaient la police et l’un des hommes les plus puissants du Botswana !

Elle l’accueillit à la porte de l’Agence No 1 des Dames Détectives. Elle était occupée à vider dans la cour un reste de thé froid lorsqu’il gara la camionnette du garage.

— Alors ? lança-t-elle. Tout s’est déroulé comme prévu ?

— Mma Ramotswe, je crois vraiment que…

— Est-il venu en personne ou a-t-il envoyé l’un de ses hommes ?

— C’était l’un de ses hommes. Mais écoute, toi, tu répares les vies, moi, je ne…

— Et tu lui as dit que je pourrais lui retrouver l’objet ? A-t-il paru intéressé ?

— Moi, je répare les machines. Je ne peux pas… Tu comprends, je n’ai jamais menti. Je n’avais jamais menti auparavant, même petit. Ma langue devenait toute raide dès que j’essayais, et je n’y arrivais pas.

Mma Ramotswe secoua une dernière fois la théière.

— Tu t’es très bien débrouillé cette fois. Ce n’est pas grave de mentir, tu sais, si on le fait pour la bonne cause. Et n’est-ce pas une bonne cause que de découvrir l’assassin d’un enfant innocent ? Le mensonge est-il plus grave que le meurtre, Mr. J.L.B. Matekoni ? Qu’en penses-tu ?

— Le meurtre est plus grave, bien sûr, mais…

— Alors, nous sommes d’accord ! Tu n’avais pas pris le temps d’y réfléchir, hein ? Maintenant, tu as compris.

Elle le regarda et sourit, et il pensa : J’ai de la chance, elle me sourit. Il n’y a personne pour m’aimer d’amour dans ce monde, mais voilà quelqu’un qui m’aime bien et qui me sourit. Et elle a raison en ce qui concerne le meurtre. C’est bien plus grave qu’un mensonge.

— Viens prendre un thé à l’intérieur, proposa Mma Ramotswe. Mma Makutsi a mis de l’eau à chauffer. Nous le boirons en mettant au point la prochaine étape.