CHAPITRE V

Comment ouvrir une agence de détectives

 

Mma Ramotswe avait pensé qu’il ne serait pas facile d’ouvrir une agence de détectives. Les gens commettent souvent l’erreur d’imaginer que se lancer dans les affaires est une chose assez simple, pour découvrir ensuite qu’il existe toutes sortes de difficultés cachées et d’obligations imprévues. On lui avait parlé de personnes qui avaient créé des entreprises et n’avaient tenu que quatre ou cinq semaines : elles s’étaient retrouvées à court d’argent, ou de marchandises, ou des deux. La réalité se révélait toujours plus compliquée que prévu.

Elle se rendit à Pilane, chez l’avocat chargé de lui remettre l’héritage de son père. L’homme avait organisé la vente du bétail, dont il avait tiré un bon prix.

— J’ai beaucoup d’argent pour vous, lui annonça-t-il. Le troupeau de votre père avait bien grossi.

Elle prit le chèque et le document qu’il lui tendait. C’était bien plus qu’elle n’avait escompté. Il y avait là, sous ses yeux, un montant considérable, payable à Precious Ramotswe sur simple présentation à la Barclays Bank du Botswana.

— Vous pouvez vous acheter une maison avec ça, dit l’avocat. Et une affaire.

— C’est mon intention.

L’avocat parut intéressé.

— Quelle sorte d’affaire ? Un magasin ? Je peux vous conseiller, vous savez.

— Une agence de détectives.

L’avocat la contempla, ébahi.

— Vous n’en trouverez pas à vendre. Il n’y en a pas ici.

Mma Ramotswe hocha la tête.

— Je sais. Il faudra que je démarre de zéro.

L’avocat fit la grimace.

— Il est très facile de perdre de l’argent dans les affaires, dit-il. Surtout quand on ne connaît rien au domaine dans lequel on se lance.

Il la dévisageait d’un œil dur.

— Surtout dans ces conditions ! Et puis, une femme peut-elle vraiment être détective ? À votre avis ?

— Pourquoi pas ? fit Mma Ramotswe.

On lui avait dit qu’en général les gens n’aimaient pas beaucoup les avocats ; à présent, il lui semblait comprendre pourquoi. Cet homme était si sûr de lui, si intimement persuadé d’avoir raison ! De quoi se mêlait-il ? C’était son argent à elle, son avenir à elle ! Et puis, comment osait-il parler ainsi des femmes, alors qu’il ne s’était même pas aperçu qu’il avait la braguette entrouverte ! Devait-elle le lui dire ?

— Ce sont les femmes qui sont au courant de ce qui se passe, déclara-t-elle avec calme, elles qui voient tout. N’avez-vous pas entendu parler d’Agatha Christie ?

L’avocat parut décontenancé.

— Agatha Christie ? Bien sûr que si ! Oui, c’est vrai… Une femme voit plus de choses qu’un homme. C’est bien connu.

— Donc, poursuivit Mma Ramotswe, quand les gens verront une pancarte indiquant AGENCE No 1 DES DAMES DÉTECTIVES, comment réagiront-ils ? Ils se diront que ces dames savent tout ce qui se passe. Qu’elles sont les mieux placées !

L’avocat se caressa le menton.

— Peut-être…

— Oui, dit Mma Ramotswe. Peut-être.

Puis elle ajouta :

— Votre braguette, Rra. Je crois que vous n’avez pas remarqué…

 

Elle trouva d’abord la maison, dans un lotissement à l’angle de Zebra Drive. C’était cher et elle décida d’en hypothéquer une partie, de manière à garder de quoi acheter un local pour son agence. Celui-ci fut plus difficile à trouver, mais elle finit par choisir un petit magasin près du mont Kgale, à l’orée de la ville, où elle pourrait s’installer. C’était un bon emplacement, car de nombreuses personnes empruntaient chaque jour cette route et elles verraient la pancarte. Ce serait presque aussi efficace que de faire paraître une publicité dans le Daily News ou le Botswana Guardian. Bientôt, tout le monde serait au courant.

Le bâtiment qu’elle acheta avait abrité une épicerie, puis un pressing, puis un débit de boissons. Pendant un an environ, il était resté inoccupé, de sorte que des squatters s’y étaient installés. Ils avaient fait du feu à l’intérieur et, dans chaque pièce, une partie du plâtre était carbonisée et détruite. Quand le propriétaire était rentré de Francistown, il avait chassé les squatters et mis en vente le local délabré. Les deux ou trois clients qui s’y étaient intéressés avaient été dissuadés par l’état du bâtiment et le prix avait chuté. Lorsque Mma Ramotswe avait proposé un paiement comptant, le vendeur avait aussitôt accepté ; en quelques jours, le contrat de vente était signé.

Il y avait beaucoup à faire. Un entrepreneur fut appelé pour remplacer les cloisons endommagées et réparer le toit de tôle et, là encore, la promesse d’un paiement comptant permit de faire réaliser l’ensemble des gros travaux en une semaine. Puis Mma Ramotswe s’attela à la peinture. En peu de temps, elle eut achevé l’extérieur en ocre et l’intérieur en blanc. Elle acheta des rideaux jaune vif pour les fenêtres et, dans un accès de folie dépensière qui ne lui ressemblait pas, investit dans un lot de deux bureaux et de deux chaises flambant neufs. Son ami, Mr. J.L.B. Matekoni, propriétaire du garage Tlokweng Road Speedy Motors, lui apporta une vieille machine à écrire qui faisait double emploi chez lui et qui fonctionnait assez bien, et l’agence fut prête à ouvrir… dès que l’on aurait trouvé une secrétaire.

Ce fut le plus facile. Un coup de téléphone à l’Institut de secrétariat du Botswana apporta une réponse immédiate. On avait la femme qu’il fallait, lui dit-on. Mma Makutsi venait de réussir haut la main les examens de dactylographie et de secrétariat, avec un total de quatre-vingt-dix-sept sur cent. Elle conviendrait à merveille, c’était sûr.

Mma Ramotswe la trouva d’emblée sympathique. C’était une jeune femme mince au visage long et aux cheveux nattés, colorés à grand renfort de henné. Elle portait des lunettes ovales à grosse monture de plastique et avait un sourire figé, mais apparemment sincère.

Elles ouvrirent l’agence un lundi. Mma Ramotswe s’assit à son bureau et Mma Makutsi au sien, devant la machine à écrire. Elle regarda Mma Ramotswe et son sourire s’élargit.

— Je suis prête à travailler, dit-elle. Je peux commencer.

— Mmm… fit Mma Ramotswe. Nous ne faisons que débuter. Nous venons juste d’ouvrir. Nous allons devoir attendre qu’un client se présente.

En son for intérieur, elle se dit qu’il n’y aurait pas de client. Toute cette entreprise était une épouvantable erreur. Personne n’avait besoin d’un détective privé, et, surtout, personne ne voudrait d’elle ! Qui était-elle, après tout ? Precious Ramotswe, de Mochudi ! Rien de plus. Elle n’était jamais allée à Londres, ou là où l’on se rend généralement pour apprendre le métier de détective. Elle ne connaissait même pas Johannesburg ! Que se passerait-il si quelqu’un entrait et lui disait : « Vous connaissez Johannesburg, bien sûr » ? Elle serait obligée de mentir, ou de garder le silence…

Mma Makutsi la considéra un instant, puis baissa les yeux sur le clavier de sa machine. Elle ouvrit un tiroir, y jeta un coup d’œil et le referma. À ce moment-là, une poule venue de la cour entra dans la pièce et picora quelque chose sur le sol.

— Sors d’ici ! hurla Mma Makutsi. On ne veut pas de poulets ici !

À dix heures, Mma Makutsi se leva de son bureau et gagna l’autre pièce pour préparer le thé. Elle avait ordre de ne faire que du thé rouge, car c’était le préféré de Mma Ramotswe, et elle en rapporta bientôt deux tasses. Elle prit dans son sac une boîte de lait condensé, dont elle versa un nuage dans chaque tasse. Elles burent leur thé en observant un petit garçon qui, au bord de la route, jetait des pierres à un chien squelettique.

À onze heures, elles prirent un autre thé et, à midi, Mma Ramotswe se leva et annonça qu’elle allait marcher jusqu’aux boutiques pour s’acheter du parfum. Mma Makutsi devait rester à son bureau, répondre au téléphone et accueillir les clients. Mma Ramotswe sourit en disant ces mots. Il n’y aurait pas de clients, bien sûr, et elle aurait fermé l’agence à la fin du mois. Mma Makutsi avait-elle conscience de la précarité de l’emploi qu’elle venait d’obtenir ? Une femme capable d’atteindre la note de quatre-vingt-dix-sept sur cent méritait mieux que cela.

Mma Ramotswe se tenait devant le comptoir de la parfumerie, examinant un flacon, lorsque Mma Makutsi fit irruption dans la boutique.

— Mma Ramotswe, haleta-t-elle. Une cliente ! Il y a une cliente à l’agence. C’est une affaire importante. Une disparition. Venez vite, il n’y a pas de temps à perdre.

 

Les épouses de disparus sont toutes les mêmes, songeait Mma Ramotswe. Tout d’abord, l’anxiété les saisit et elles sont convaincues qu’il est arrivé quelque chose de grave. Puis le doute s’insinue et elles se demandent alors si leur mari n’est pas parti avec une autre femme (ce qui est souvent le cas). Enfin, elles se mettent en colère. À ce stade, la plupart n’ont aucune envie de le voir rentrer à la maison, même si on le retrouve. Elles souhaitent toutefois avoir l’occasion de lui dire ses quatre vérités.

Mma Malatsi en était au deuxième stade, pensa-t-elle. Elle avait commencé à soupçonner son mari d’être allé prendre du bon temps en la laissant à la maison, et, bien sûr, cela lui restait sur le cœur. Peut-être avait-il des dettes, même si, à première vue, cette femme semblait ne connaître aucun problème d’argent.

— Pourriez-vous me parler un peu de votre mari ? demanda-t-elle, tandis que Mma Malatsi goûtait le thé rouge très fort préparé par Mma Makutsi.

— Il s’appelle Peter Malatsi, commença Mma Malatsi. Il a quarante ans et il possède… il possédait… enfin, il possède… un magasin de meubles. C’est un bon commerce et les affaires marchaient bien. Il n’est donc pas parti pour fuir des créanciers.

Mma Ramotswe hocha la tête.

— Il doit donc y avoir une autre raison, hasarda-t-elle, avant d’ajouter avec prudence : Vous savez comment sont les hommes, Mma. Et s’il y avait une autre femme ? Pensez-vous…

Mma Malatsi secoua vigoureusement la tête.

— Je ne crois pas, coupa-t-elle. Il y a un an, cela aurait pu être possible, mais maintenant il est devenu chrétien et il est entré dans une communauté qui passe son temps à chanter et à défiler dans les rues en uniforme blanc.

Mma Ramotswe nota soigneusement : communauté chrétienne, chants. La religion lui avait-elle mal réussi ? Une séduisante prédicatrice l’avait-elle détourné du droit chemin ?

— Qui sont ces gens ? interrogea-t-elle. Peut-être savent-ils quelque chose à son sujet ?

Mma Malatsi haussa les épaules.

— Je ne sais pas trop, répondit-elle avec une légère irritation. En fait, je n’en sais rien. Il m’a demandé une ou deux fois de l’accompagner là-bas, mais j’ai refusé. Alors il y allait tout seul, le dimanche. D’ailleurs, c’est un dimanche qu’il a disparu. Je pensais qu’il était à son église.

Mma Ramotswe considéra le plafond. L’affaire ne serait pas bien compliquée à résoudre. Peter Malatsi était parti avec l’une des chrétiennes de la communauté, c’était assez clair. Tout ce qu’elle avait à faire, à présent, c’était trouver l’église en question, ce qui fournirait un début de piste. C’était l’une de ces vieilles histoires sans surprise : une fidèle jeune et jolie, elle en était sûre.

Le lendemain en fin de journée, Mma Ramotswe avait établi une liste de cinq communautés correspondant à la description. Les deux jours suivants, elle rencontra les chefs de trois d’entre elles. Aucun ne connaissait Peter Malatsi. Sur les trois, deux tentèrent de la convertir et le troisième lui demanda de l’argent. Elle donna un billet de cinq pula.

Lorsqu’elle localisa le chef de la quatrième communauté, le révérend Shadreck Mapeli, elle sut que ses recherches touchaient à leur fin. Dès qu’elle mentionna le nom de Malatsi, le révérend frémit et jeta un coup d’œil furtif par-dessus son épaule.

— Vous êtes de la police ? demanda-t-il. Vous êtes policier ?

— Policière, dit-elle.

— Ah ! fit-il d’un ton lugubre. Oh…

— Je veux dire… je ne suis pas policière, reprit-elle à la hâte. Je suis détective privée.

Le révérend parut se calmer quelque peu.

— Qui vous envoie ?

— Mma Malatsi.

— Oh, oh… fit l’homme. Il nous avait dit qu’il n’était pas marié.

— Eh bien, il l’est, dit Mma Ramotswe. Et sa femme s’inquiète à son sujet.

— Il est mort, annonça le révérend. Il a rejoint le Seigneur.

Mma Ramotswe eut le sentiment qu’il disait la vérité et que l’enquête arrivait effectivement à son terme. Elle n’avait plus qu’à déterminer les circonstances du décès.

— Il faut m’expliquer, déclara-t-elle. Je vous promets de ne pas révéler votre nom si vous me le demandez, mais dites-moi comment cela s’est passé.

Ils se rendirent à la rivière à bord de la petite fourgonnette blanche de Mma Ramotswe. C’était la saison des pluies et il y avait eu plusieurs orages, ce qui rendait la piste presque impraticable. Enfin, ils atteignirent la rive et garèrent la fourgonnette sous un arbre.

— C’est ici que nous célébrons nos baptêmes, expliqua le révérend en désignant un bassin dans la rivière enflée. Moi, je me tenais ici, sur le bord, et c’est à cet endroit-là que les pécheurs sont entrés dans l’eau.

— Combien de pécheurs étaient-ils ? demanda Mma Ramotswe.

— Six en tout, dont Peter. Ils sont tous entrés dans l’eau en même temps, alors que je me préparais à les suivre avec mon bâton.

— Oui ? fit Mma Ramotswe. Et alors, que s’est-il passé ?

— Les pécheurs avaient de l’eau jusqu’à la poitrine. Je me suis retourné pour dire à mes ouailles de chanter, et quand j’ai regardé de nouveau la rivière, j’ai remarqué que quelque chose n’allait pas. Il n’y avait plus que cinq pécheurs dans l’eau.

— L’un d’eux avait disparu ?

— Oui, dit le révérend en frémissant. Dieu en avait pris un en Son sein.

Mma Ramotswe regarda la rivière. Elle n’était pas très large et, la majeure partie de l’année, elle se réduisait à quelques flaques d’eau stagnante. À la saison humide, en revanche, lorsque les pluies étaient abondantes comme c’était le cas cette année, elle prenait des allures de torrent. Une personne qui ne savait pas nager pouvait être facilement emportée, songea-t-elle. Cependant, si les choses s’étaient passées ainsi, on aurait retrouvé le corps en aval. Un grand nombre de gens se rendaient à la rivière pour une raison ou pour une autre et un corps ne pouvait passer longtemps inaperçu. La police aurait alors été prévenue. La presse aurait parlé d’un corps non identifié retrouvé dans la Notwane. Les journalistes étaient friands de ce genre d’histoires. Ils n’auraient jamais laissé passer une telle aubaine.

Elle réfléchit quelques instants. Il existait une autre explication, qui la fit frémir. Avant d’approfondir la question, elle voulut savoir pourquoi le révérend avait gardé le silence sur le drame.

— Vous n’avez rien dit à la police, déclara-t-elle en veillant à ne pas paraître accusatrice. Pourquoi ?

L’homme baissa les yeux, ce qui, d’après l’expérience de Mma Ramotswe, signifiait que l’on se sentait vraiment désolé. Les impénitents éhontés, elle l’avait remarqué, regardaient vers le ciel.

— Je sais que j’aurais dû la prévenir. Dieu me punira pour cela. Mais j’avais peur qu’on me reproche la mort du pauvre Peter et qu’on me traîne devant le tribunal. Avec les dommages et intérêts que j’aurais peut-être eu à payer, je risquais de conduire ma communauté à la faillite, ce qui aurait coupé court à l’œuvre que nous accomplissons pour Dieu.

Il s’interrompit.

— Comprenez-vous pourquoi j’ai gardé le silence et pourquoi j’ai demandé à mes ouailles de ne rien dire non plus ?

Mma Ramotswe hocha la tête et posa doucement la main sur le bras du révérend.

— Je ne pense pas que vous ayez mal agi, assura-t-elle. Je suis sûre que Dieu voulait vous voir continuer et qu’il ne sera pas en colère. Vous n’y êtes pour rien.

Le révérend releva les yeux et sourit.

— Ce sont des paroles charitables, ma sœur. Merci.

 

En début d’après-midi, Mma Ramotswe alla voir son voisin pour lui emprunter l’un de ses chiens. Il en avait une meute de cinq, qu’elle haïssait tous en raison de leurs aboiements incessants. Ces chiens aboyaient au petit matin, se prenant pour des coqs, et à la nuit, quand la lune s’élevait dans le ciel. Ils aboyaient contre les corbeaux et contre les ombrettes, ils aboyaient contre les passants, ils aboyaient parfois simplement parce qu’ils avaient chaud.

— J’aurais besoin d’un chien pour m’assister dans une enquête, expliqua-t-elle. Je vous le ramènerai sain et sauf.

Le voisin se sentit flatté.

— Je vais vous donner celui-ci, dit-il. C’est le plus âgé et il a beaucoup de flair. Il fera un bon chien de détective.

Mma Ramotswe prit l’animal avec circonspection. C’était une grosse bête jaune à l’odeur étrange et déplaisante. Ce soir-là, juste après le coucher du soleil, elle le fit monter à l’arrière de sa fourgonnette et l’attacha à une poignée à l’aide d’une ficelle. Puis elle emprunta la piste qui menait à la rivière. Ses phares découpaient dans l’obscurité les silhouettes des robiniers et des fourmilières. Elle s’aperçut que, curieusement, elle appréciait la présence du chien, aussi déplaisant fût-il.

Parvenue près du bassin de la rivière, elle prit un gros piquet dans sa fourgonnette et le planta dans la terre meuble de la rive. Puis elle alla chercher le chien, le conduisit au bord de l’eau et l’attacha fermement au piquet. D’un sac qu’elle avait apporté, elle tira un os et le posa devant le chien. L’animal poussa un grognement de plaisir et entreprit aussitôt de le ronger.

Mma Ramotswe s’installa à quelques mètres de là pour attendre. Une couverture enroulée autour des jambes la préservait des moustiques et elle avait posé sa vieille carabine sur ses genoux. Elle savait que l’attente risquait d’être longue et espérait ne pas s’endormir. Si elle succombait au sommeil, toutefois, elle ne doutait pas que le chien la réveillerait le moment venu.

Deux heures passèrent. Les moustiques se montraient virulents et tout son corps la démangeait, mais c’était le travail, et Mma Ramotswe ne se plaignait jamais quand elle travaillait. Soudain, le chien émit un grognement. Elle scruta les ténèbres. Elle y devinait à peine la silhouette de l’animal, qui s’était levé et regardait en direction de l’eau. Il grogna de nouveau, aboya, puis le silence s’installa. Mma Ramotswe ôta la couverture et saisit une torche puissante posée près d’elle. Encore un petit peu, songea-t-elle.

Un bruit monta tout à coup de la rive et elle sut que le moment était venu d’allumer la torche. Dans le faisceau lumineux, elle aperçut, à peine sorti de l’eau, la tête tournée vers le chien tremblant, un énorme crocodile.

Le reptile ne se préoccupait absolument pas de la lumière, qu’il devait prendre pour celle de la lune. Les yeux fixés sur sa proie, il s’en approchait avec lenteur. Mma Ramotswe mit en joue, visa la tête et appuya sur la détente.

Le crocodile fit un grand bond lorsque la balle le percuta, une culbute, plus exactement. Il atterrit sur le dos, à demi dans l’eau, à demi hors de l’eau. L’espace d’une seconde ou deux, il fut agité de soubresauts, puis il s’immobilisa. Le coup avait été placé à la perfection.

Mma Ramotswe constata qu’elle tremblait lorsqu’elle reposa la carabine. C’était son père qui lui avait appris à tirer, et il lui avait bien appris, mais elle n’aimait pas tuer des animaux, surtout des crocodiles. Cela portait malheur. Toutefois, elle avait une mission à accomplir. Et d’abord, que faisait-il ici ? Ces bêtes n’étaient pas à leur place dans la Notwane. Sans doute avait-il parcouru des kilomètres sur la terre ferme, ou remonté les eaux en crue depuis le Limpopo. Pauvre crocodile ! Ainsi s’achevait son aventure…

Elle prit un canif et incisa le ventre de l’animal. Le cuir était souple et l’estomac apparut bientôt, avec son contenu. Elle y découvrit des cailloux, que le crocodile utilise pour la digestion, et plusieurs morceaux de poisson à l’odeur nauséabonde. Mais ce n’était pas cela qui l’intéressait. Son regard s’arrêta sur les colliers, bagues et montres non digérés qu’elle trouva. Les objets étaient corrodés, un ou deux d’entre eux étaient recouverts d’une croûte, mais ils se distinguaient malgré tout dans le contenu de l’estomac, comme autant de preuves des sinistres appétits du reptile.

 

— Cela appartenait-il à votre mari ? interrogea Mma Ramotswe en lui tendant le bracelet-montre extrait de l’estomac du crocodile.

Mma Malatsi prit l’objet et l’examina. Mma Ramotswe fit la grimace ; elle détestait les moments comme celui-ci, où elle n’avait d’autre choix que d’annoncer de mauvaises nouvelles.

Mma Malatsi demeura extraordinairement calme.

— Au moins, je sais qu’il est auprès du Seigneur, déclara-t-elle. Et cela me paraît bien mieux que de le savoir dans les bras d’une femme. N’êtes-vous pas de mon avis ?

Mma Ramotswe hocha la tête.

— Si, répondit-elle. Vous avez raison.

— Avez-vous été mariée ? interrogea Mma Malatsi. Savez-vous ce que c’est que d’être mariée à un homme ?

Mma Ramotswe détourna les yeux vers la fenêtre. Il y avait un robinier devant, mais, au-delà, elle apercevait la colline parsemée de rochers.

— J’ai eu un mari, répondit-elle. Il y a longtemps, j’ai eu un mari. Il jouait de la trompette. Il m’a rendue malheureuse et, à présent, je suis contente de ne plus en avoir.

Elle s’interrompit un instant.

— Désolée, je ne voulais pas vous faire de peine, reprit-elle. Vous venez de perdre le vôtre et vous devez être bien triste.

— Un peu, dit Mma Malatsi. Mais vous savez, je suis une femme très occupée…