CHAPITRE VII
Mma Makutsi traite le courrier
Le succès de sa première enquête avait mis du baume au cœur à Mma Ramotswe. Elle s’était décidée à commander – et avait reçu – un manuel sur le métier de détective privé et elle le lisait chapitre par chapitre en prenant de copieuses notes. Dans cette première affaire, pensait-elle, elle n’avait commis aucune erreur. Elle avait découvert les informations exploitables en inventoriant les sources possibles, puis en explorant chacune d’elles. Cela ne lui avait pas réclamé d’efforts importants. Pour peu que l’on se montrât méthodique, on avait peu de chances de partir sur une mauvaise piste.
Puis elle avait eu cette intuition au sujet du crocodile et l’avait suivie. Là aussi, le manuel agréait cette pratique comme tout à fait acceptable. « Ne négligez jamais une intuition, conseillait-il. Les intuitions constituent une forme de savoir. » Mma Ramotswe avait apprécié cette formulation et l’avait répétée à Mma Makutsi. La secrétaire avait écouté avec attention, puis l’avait copiée avec sa machine à écrire avant de tendre la feuille à Mma Ramotswe.
Mma Makutsi faisait une compagnie agréable et elle tapait très bien à la machine. Elle avait dactylographié le compte rendu que lui avait dicté Mma Ramotswe sur l’affaire Malatsi, ainsi que la note d’honoraires adressée à la cliente. En dehors de cela, toutefois, elle n’avait pratiquement rien eu à faire, si bien que Mma Ramotswe en venait à se demander si l’emploi d’une secrétaire se justifiait vraiment à l’agence.
Pourtant, elle n’avait pas le choix : de quoi aurait l’air une agence de détectives sans secrétaire ? Elle serait la risée de tous et les clients – à supposer qu’il y en eût d’autres, ce qui restait à voir – risquaient d’être rebutés.
C’était à Mma Makutsi que revenait la tâche d’ouvrir le courrier, bien entendu. Il n’y en eut pas les trois premiers jours. Le quatrième, un catalogue arriva, ainsi qu’un avis concernant la taxe d’habitation, et le cinquième, parvint une lettre destinée au propriétaire précédent.
Puis, au début de la deuxième semaine, elle ouvrit une enveloppe blanche maculée de traces de doigts et lut à voix haute pour Mma Ramotswe :
Chère Mma Ramotswe,
J’ai lu dans le journal un article sur vous et sur cette grande agence de détectives que vous venez d’ouvrir là-bas, en ville. Je suis très fier pour le Botswana que nous ayons désormais une personne comme vous dans ce pays.
Je suis l’instituteur de la petite école du village de Katsana, à cinquante kilomètres de Gaborone, tout près du lieu où je suis né. Je suis allé à l’école normale il y a de nombreuses années et j’ai obtenu mon diplôme avec mention Très Bien. Ma femme et moi avons deux filles et un fils de onze ans. Ce fils a disparu et personne ne l’a revu depuis deux mois.
Nous avons prévenu la police. Nous avons mené des recherches intensives et posé des questions partout. Personne ne sait la moindre chose sur notre fils. J’ai pris plusieurs congés pour fouiller tous les alentours de notre village. Nous avons à proximité plusieurs kopje avec des rochers et des grottes. J’ai exploré chacune de ces grottes, j’ai inspecté chaque fissure. Mais il n’y avait pas la moindre trace de mon fils.
C’était un garçon qui aimait se promener, parce qu’il portait un très fort intérêt à la nature. Il ramassait toujours des pierres et des objets comme ça. Il savait beaucoup de choses sur la savane et ne se serait jamais mis en danger par bêtise. Il n’y a plus de léopards dans cette partie du pays et nous sommes trop loin du Kalahari pour que les lions s’aventurent par chez nous.
Je suis allé partout, j’ai appelé, appelé, mais mon fils ne m’a jamais répondu. J’ai regardé dans les puits de chaque ferme et de chaque village des environs, j’ai demandé à tous les fermiers de vérifier leur eau. Mais personne n’a trouvé le moindre signe.
Comment un enfant peut-il s’évanouir de la surface de la terre comme cela ? Si je n’étais pas chrétien, je dirais qu’un mauvais esprit l’a enlevé et l’a emporté loin d’ici. Mais je sais que ce genre de choses n’arrive pas dans la réalité.
Je ne suis pas très riche. Je n’ai pas les moyens de m’offrir les services d’un détective privé, mais je vous demande, Mma, au nom de Jésus-Christ, de m’aider d’une toute petite façon. S’il vous plaît, quand vous menez vos enquêtes pour d’autres affaires et que vous parlez à des gens qui sont un peu au courant de tout ce qui se passe, je vous en prie, demandez-leur s’ils n’auraient pas entendu parler d’un garçon appelé Thobiso, âgé de onze ans et quatre mois, qui est le fils de l’instituteur du village de Katsana. S’il vous plaît, posez-leur simplement la question, et s’ils vous apprennent quoi que ce soit, je vous en prie, envoyez un petit mot au signataire de la présente, moi-même, l’instituteur.
Au nom du Ciel, Ernest Molai Pakotati, instituteur diplômé.
Mma Makutsi cessa de lire et regarda Mma Ramotswe. Pendant quelques instants, ni l’une ni l’autre ne parla. Puis Mma Ramotswe rompit le silence.
— Êtes-vous au courant de cette affaire ? demanda-t-elle. Avez-vous entendu parler d’un enfant disparu ?
Mma Makutsi fronça les sourcils.
— Cela me dit quelque chose, oui… Je crois qu’il y a eu un article dans le journal au sujet de recherches pour retrouver un jeune garçon. On pensait, il me semble, qu’il avait fait une fugue pour une raison ou pour une autre.
Mma Ramotswe se leva et prit la lettre des mains de la secrétaire. Elle la tint comme on pourrait tenir une pièce à conviction devant un tribunal : avec la plus grande précaution, de manière à ne pas endommager les preuves qu’elle contient. Elle avait l’impression que cette lettre (simple feuille de papier, si légère) portait le poids d’une immense douleur.
— Je ne pense pas pouvoir faire grand-chose, dit-elle doucement. Bien sûr, je vais ouvrir les yeux et les oreilles. Je peux promettre cela à ce pauvre père, mais quoi d’autre ? Il doit bien connaître la savane qui entoure Katsana. Il doit bien connaître les gens. Je ne vois pas ce que je pourrais faire pour lui.
Mma Makutsi parut soulagée.
— Non, dit-elle. Nous ne pouvons pas aider ce malheureux.
Une lettre fut dictée par Mma Ramotswe et Mma Makutsi la tapa avec soin à la machine. Puis on la mit sous enveloppe, on colla un timbre dans le coin droit et on la plaça sur le plateau rouge que Mma Ramotswe venait d’acheter à la Grande Librairie du Botswana. C’était la deuxième lettre qui quittait l’Agence No 1 des Dames Détectives, la première étant la facture de deux cent cinquante pula adressée à Mma Malatsi, facture en haut de laquelle Mma Makutsi avait tapé : « Votre défunt mari – élucidation du mystère de son décès. »
Ce soir-là, dans sa maison de Zebra Drive, Mma Ramotswe se prépara un ragoût et du potiron pour le dîner. Elle aimait rester à la cuisine, à remuer le contenu de la marmite tout en repensant aux événements de sa journée et en sirotant du thé rouge dans une grande tasse, qu’elle posait parfois en équilibre sur le bord de la cuisinière à gaz. Il s’était passé plusieurs choses aujourd’hui, en plus de l’arrivée de la lettre. Un homme s’était présenté pour une ancienne dette qu’il voulait recouvrer et elle avait accepté à contrecœur de l’aider. Elle n’était pas sûre que ce genre de mission entrât réellement dans le cadre du métier de détective privé – le manuel ne soufflait mot à ce sujet –, mais l’homme avait insisté et elle n’avait pu refuser. Puis il y avait eu la visite d’une femme qui s’inquiétait au sujet de son mari.
— Quand il rentre à la maison, il sent le parfum, expliqua-t-elle. Et il sourit aussi. Un homme qui sent le parfum et qui sourit en arrivant chez lui, c’est tout de même bizarre, non ?
— Peut-être qu’il voit une autre femme ? avait hasardé Mma Ramotswe.
La cliente l’avait dévisagée, frappée d’horreur.
— Vous croyez qu’il ferait ça ? Mon mari ?
Elles avaient évoqué la situation et décidé que la femme questionnerait son mari.
— Il peut aussi y avoir une autre explication, avait avancé Mma Ramotswe d’une voix rassurante.
— Laquelle ?
— Euh…
— Beaucoup d’hommes se parfument de nos jours, intervint Mma Makutsi. Ils espèrent sentir bon. Vous savez à quel point les hommes sentent fort…
La cliente s’était retournée sur sa chaise et avait fixé Mma Makutsi d’un œil dur.
— Mon mari ne sent pas fort, avait-elle déclaré. C’est un homme extrêmement propre.
Mma Ramotswe avait décoché un regard sévère à sa secrétaire. Il faudrait lui toucher deux mots à l’occasion, pour la prier de ne pas intervenir quand on recevait des clients.
Mais malgré tout ce qui s’était passé dans la journée, les pensées de Mma Ramotswe revenaient sans cesse à la lettre du maître d’école et à l’histoire du garçon disparu. Comme le pauvre homme avait dû se tourmenter ! Sans parler de la mère. Il n’avait rien dit de la mère, mais il devait y en avoir une, ou une grand-mère, bien sûr. Quelles idées avaient dû leur torturer l’esprit tandis que les heures passaient sans nouvelles et que l’enfant se trouvait peut-être en danger, coincé dans un ancien puits de mine, trop faible pour continuer à crier alors que les secouristes étaient là, juste au-dessus de lui, à le rechercher. Ou kidnappé, qui sait ? Enlevé dans la nuit. Quel cœur cruel pouvait faire une chose pareille à un enfant innocent ? Comment peut-on résister aux pleurs d’un petit garçon qui vous supplie de le ramener chez lui ? L’idée qu’un tel drame pût se produire ici, au Botswana, la fit frissonner d’effroi.
Elle commença à se demander si elle était vraiment faite pour ce métier. C’était bien joli de penser que l’on allait aider les gens à se dépêtrer de leurs difficultés, mais ces difficultés se révélaient parfois déchirantes. L’affaire Malatsi, elle, avait été étrange. Mma Ramotswe avait cru que sa cliente s’effondrerait à l’annonce de la mort atroce de son mari, dévoré par un crocodile, mais elle n’avait pas paru ébranlée pour deux sous. Qu’avait-elle dit ? Vous savez, je suis une femme très occupée ! Quelle incroyable réaction, quelle insensibilité pour une femme qui venait de perdre son mari ! N’avait-elle donc pas la moindre estime pour lui ?
Mma Ramotswe s’interrompit et tourna la cuillère dans le ragoût qui mijotait. Lorsque Mma Christie décrivait des personnages qui se montraient indifférents à ce point, c’était pour éveiller la suspicion du lecteur. Qu’aurait-elle pensé si elle avait été témoin de la froide réaction de Mma Malatsi, de son total détachement ? Elle se serait dit : cette femme a tué son mari ! C’est pourquoi la nouvelle du décès la laisse de marbre. Elle savait dès le départ qu’il était mort !
Mais alors, qu’en était-il du crocodile, du baptême et des autres pécheurs ? Non, la femme devait être innocente. Toutefois, peut-être avait-elle souhaité la disparition de son époux et son vœu avait-il été exaucé par le crocodile. Lorsqu’il arrive un événement de ce type, cela fait-il de vous un criminel ? Dieu n’ignore rien, bien sûr, de nos mauvaises pensées, car on ne peut Lui cacher quoi que ce soit. Tout le monde sait cela.
Elle s’arrêta. Le moment était venu de sortir le potiron de la marmite pour le manger. En fin de compte, c’était ainsi que se résolvaient les grands problèmes de l’existence. Vous pouviez réfléchir et réfléchir encore sans parvenir nulle part, mais il vous fallait toujours manger votre potiron. Cela vous ramenait sur terre. Cela vous donnait une raison de continuer à vivre. Le potiron.