CHAPITRE XV
La découverte de Mr. J.L.B. Matekoni
Il fallut jeter Alice Busang hors de l’agence alors qu’elle vociférait toujours ses insultes à l’adresse de Mma Ramotswe.
— Espèce de grosse morue ! Vous vous prenez pour une détective ? Vous n’êtes rien d’autre qu’une mangeuse d’hommes, comme toutes ces filles de bar ! Ne vous laissez pas avoir, messieurs dames ! Cette femme n’est pas détective ! C’est l’Agence No 1 des Voleuses de Maris, voilà ce que c’est !
Lorsqu’elles entendirent le flot d’injures décroître, puis disparaître, Mma Ramotswe et Mma Makutsi se regardèrent. Comment réagir, sinon par le rire ? Cette femme connaissait dès le départ les agissements de son mari, mais elle avait insisté pour en avoir confirmation. Et une fois la pièce à conviction en main, elle blâmait la messagère !
— Gardez l’agence, déclara Mma Ramotswe. Moi, je vais au garage. Il faut que je raconte ça à Mr. J.L.B. Matekoni.
Elle le trouva dans la cabine vitrée du bureau, penché sur une tête de Delco.
— Le sable s’incruste partout en ce moment, lui dit-il. Regarde-moi ça !
Il s’appliqua à extraire un fragment de silice du tube métallique et le brandit triomphalement devant sa visiteuse.
— Cette petite chose de rien du tout a enrayé le moteur d’un énorme poids lourd et l’a obligé à s’arrêter, expliqua-t-il. Ce minuscule conglomérat de sable !
— Comme quoi il faut veiller au grain ! commenta Mma Ramotswe en souriant, tandis que lui revenait à l’esprit le visage de son institutrice qui, à l’école publique de Mochudi, usait et abusait de l’expression.
— … Pour être sûr de ne pas trouver une pierre en son chemin, renchérit Mr. J.L.B. Matekoni.
Il reposa la tête de Delco sur la table et alla remplir la bouilloire. Il régnait une chaleur intense, mais une tasse de thé leur ferait du bien à tous les deux.
Elle lui parla d’Alice Busang et de la réaction qu’elle avait eue en découvrant la preuve des infidélités de Kremlin.
— Tu aurais dû voir le gars, enchaîna-t-elle. Un vrai tombeur ! Du produit dans les cheveux, des lunettes noires, des chaussures de luxe. À mon avis, il n’avait pas idée du ridicule de son personnage. Moi, je préfère de loin les hommes qui portent des chaussures ordinaires et des pantalons honnêtes !
Mr. J.L.B. Matekoni jeta un regard inquiet à ses pieds – il portait de vieux brodequins de daim miteux couverts de graisse –, puis à son pantalon. Était-il honnête ?
— En plus, je n’ai même pas pu réclamer mes honoraires, poursuivit Mma Ramotswe. Pas après ça.
Mr. J.L.B. Matekoni opina du chef. Il semblait préoccupé. Il n’avait pas repris la tête de Delco en main et regardait par la fenêtre.
— Tu as des soucis ?
Elle se demandait si le refus qu’elle avait opposé à la demande en mariage ne l’avait pas contrarié plus qu’elle ne se l’était imaginé. Il n’était pas du genre rancunier, mais peut-être lui en voulait-il malgré tout ? Elle n’avait pas envie de perdre son amitié. Mr. J.L.B. Matekoni était son meilleur ami en ville et, sans sa présence réconfortante, la vie semblerait nettement plus terne. Pourquoi l’amour – et le sexe – venaient-ils toujours compliquer l’existence ? Dans le quotidien de Mma Ramotswe, le sexe n’occupait plus aucune place et elle considérait cela comme un soulagement. Elle n’avait plus à s’interroger sur son physique ni sur ce que les gens pensaient d’elle. Comme ce devait être pénible d’être un homme et d’avoir à tout instant le sexe dans un coin de son cerveau ! Elle avait lu dans l’un de ses magazines qu’un homme normalement constitué pensait au sexe en moyenne soixante fois par jour ! Elle avait peine à le croire mais, visiblement, ce chiffre provenait d’études sérieuses. Tandis qu’il vaquait à ses occupations, l’homme moyen avait ces pensées à l’esprit. Il s’imaginait donnant coup de reins sur coup de reins, comme le faisaient les hommes, tout en accomplissant les tâches les plus diverses ! Les docteurs pensaient-ils à cela quand ils prenaient votre tension ? Les avocats y songeaient-ils, assis derrière leur bureau à élaborer des stratégies de défense ? Les pilotes avaient-ils ces idées en tête aux commandes de leur avion ? Cela dépassait l’entendement.
Et Mr. J.L.B. Matekoni, avec son expression bonhomme et son visage franc, réfléchissait-il à cela en manipulant les têtes de Delco ou en changeant les batteries ? Elle l’observa de plus près : comment savoir ? Le regard d’un homme qui pense au sexe devenait-il soudain lubrique, sa bouche s’ouvrait-elle pour laisser apparaître sa langue rose ou… Non. C’était impossible.
— À quoi penses-tu, Mr. J.L.B. Matekoni ?
La question lui avait échappé et elle la regretta aussitôt. C’était comme si elle le mettait en demeure d’avouer qu’il songeait au sexe.
Il se leva et alla fermer la porte. Personne ne pouvait les entendre, pourtant. Les deux mécaniciens se trouvaient à l’extrémité de l’atelier, où ils buvaient du thé en pensant au sexe…
— Si tu n’étais pas venue ici, je serais allé chez toi, déclara Mr. J.L.B. Matekoni. J’ai découvert quelque chose, vois-tu.
Elle se sentit soulagée. Ce n’était donc pas le souvenir de la demande en mariage qui le tourmentait. Elle attendit, les yeux fixés sur son visage.
— Il y a eu un accident, poursuivit Mr. J.L.B. Matekoni. Ce n’était pas très grave, personne n’a été blessé. Un peu secoué, mais plus de peur que de mal. Cela s’est passé à l’ancien carrefour. Un camion qui s’était engagé sur le rond-point a refusé la priorité. Il a heurté une voiture qui arrivait du Village. La voiture a atterri dans le fossé et elle a été bien amochée. Le camion, lui, n’a eu qu’un phare brisé et le radiateur endommagé. Rien d’autre.
— Et alors ?
Mr. J.L.B. Matekoni se rassit et examina ses mains.
— On m’a appelé pour tirer la voiture du fossé. J’ai pris la dépanneuse et nous l’avons hissée au treuil. Ensuite, nous l’avons remorquée jusqu’ici et garée au fond de l’atelier. Je te la montrerai tout à l’heure, si tu veux.
Il s’arrêta un long moment. L’histoire semblait assez simple, mais, visiblement, ce récit lui coûtait.
— Je l’ai inspectée. Il s’agissait surtout de tôle froissée et j’aurais très bien pu me contenter d’appeler le carrossier pour qu’il l’emporte à son atelier. Seulement, j’ai préféré vérifier une ou deux bricoles avant cela. Pour commencer, je voulais contrôler les circuits électriques. Ces nouvelles voitures de luxe en ont tant qu’il suffit d’un choc ici ou là pour que tout aille de travers. Si les fils sont endommagés, on ne pourra plus ouvrir les portières, par exemple. Ou alors, le système antivol bloquera tout le reste. C’est vraiment compliqué, et les deux gars qui sont là-bas, à boire leur thé sur leur temps de travail, n’en sont qu’à leurs débuts dans le métier.
« Enfin, bref, il fallait que je dégage le boîtier des fusibles, qui se trouve sous le tableau de bord… En faisant cela, j’ai ouvert la boîte à gants par inadvertance. J’ai jeté un coup d’œil à l’intérieur, je ne sais pas pourquoi, c’était malgré moi. Et j’ai vu quelque chose. Un petit sac.
La conclusion s’imposa soudain dans l’esprit de Mma Ramotswe : le garagiste avait mis la main sur des diamants illicites. Elle en était sûre.
— Des diamants ?
— Non, répondit Mr. J.L.B. Matekoni. Encore pire que ça.
Elle considéra le petit sac qu’il avait sorti du coffre-fort et posé sur la table. Fabriqué en peau de bête – c’était une bourse, en fait –, il ressemblait à ces sacs que les Basarwa décoraient avec des fragments de coquille d’œuf d’autruche et utilisaient pour conserver les herbes et les pâtes de roche destinées à leurs flèches.
— Je vais te l’ouvrir, dit-il. Je ne veux pas que tu le touches.
Elle le regarda délier les cordons qui fermaient la bourse. Il arborait une expression de dégoût, comme s’il manipulait un objet à l’odeur répugnante.
Effectivement, une odeur se dégagea, une odeur de moisi, très sèche, lorsqu’il entreprit d’extraire les trois petits objets du sac. À présent, elle comprenait. Il n’avait pas besoin d’en dire davantage. Elle comprenait pourquoi il avait paru si anxieux et si mal à l’aise tout à l’heure. Mr. J.L.B. Matekoni avait trouvé du muti. Il avait trouvé des remèdes.
Elle demeura silencieuse tandis qu’il disposait les trois objets sur la table. Que pouvait-on dire de ces pitoyables débris, de cet os, de ce morceau de peau, de la petite bouteille de bois, avec son bouchon et son effroyable contenu ?
Réticent à manipuler les objets, Mr. J.L.B. Matekoni désigna l’os à l’aide d’un crayon.
— Regarde, dit-il simplement. C’est ça que j’ai trouvé.
Mma Ramotswe se leva de sa chaise et gagna la porte. Elle sentait son estomac se soulever, comme lorsqu’on se trouve présence d’une odeur nauséabonde, celle d’un âne mort dans le fossé, la suffocante puanteur de charogne.
La nausée s’estompa et Mma Ramotswe se retourna.
— Je vais emporter l’os pour vérifier, décida-t-elle. Peut-être que nous nous trompons. Cela peut très bien provenir d’un animal. D’un cormoran noir. D’un lièvre.
Mr. J.L.B. Matekoni secoua la tête.
— Non, murmura-t-il. Je sais d’avance ce qu’on va te dire.
— Tout de même, insista Mma Ramotswe. Mets-le dans une enveloppe. Je vais le prendre.
Mr. J.L.B. Matekoni ouvrit la bouche pour parler, mais se ravisa. Il s’apprêtait à la mettre en garde, à affirmer qu’il était dangereux de prendre ces choses-là à la légère, mais cela eût laissé supposer qu’il croyait en leur pouvoir, et ce n’était pas le cas. Du moins, cela ne devait pas l’être.
Elle glissa l’enveloppe dans sa poche et sourit.
— Il ne peut plus rien m’arriver maintenant, lança-t-elle. Je suis bien protégée !
Mr. J.L.B. Matekoni tenta de rire de la plaisanterie, mais sans succès. Parler ainsi, c’était jouer avec la providence, et il espérait qu’elle n’aurait pas à le regretter.
— Il y a une chose que j’aimerais savoir, reprit Mma Ramotswe au moment où elle quittait le bureau. Cette voiture… à qui appartient-elle ?
Mr. J.L.B. Matekoni tourna les yeux vers les deux mécaniciens. Ni l’un ni l’autre n’étaient à portée de voix, mais il baissa néanmoins le ton pour répondre.
— À Charlie Gotso, dit-il. Le Charlie Gotso. En personne.
Les yeux de Mma Ramotswe s’élargirent de surprise.
— Gotso ? répéta-t-elle, incrédule. Charlie Gotso ?
Mr. J.L.B. Matekoni acquiesça de la tête. Tout le monde connaissait Charlie Gotso, l’un des personnages les plus influents du pays. Il avait l’oreille de… en fait, il avait l’oreille de tous ceux qui comptaient. Aucune porte ne lui était fermée, nul ne se serait risqué à lui refuser une faveur. Si Charlie Gotso vous demandait un service, vous vous exécutiez. Refuser, c’était s’exposer à voir la vie devenir de plus en plus difficile. Cela se passait toujours de manière subtile : la réponse à votre demande de licence professionnelle tardait à arriver, d’innombrables contrôles de vitesse jalonnaient votre trajet jusqu’au travail, vos employés se rebellaient et finissaient par partir travailler chez des concurrents. Il n’était jamais possible de mettre le doigt sur quelque chose de concret – ce n’était pas ainsi que les choses se passaient au Botswana –, mais les conséquences se révélaient bel et bien catastrophiques.
— Ô mon Dieu ! souffla Mma Ramotswe.
— Comme tu dis, approuva Mr. J.L.B. Matekoni. Ô mon Dieu !