CHAPITRE IX

Le petit ami

 

Il existait dans le pays trois résidences tout à fait exceptionnelles, et l’idée qu’elle avait été invitée dans deux d’entre elles procurait à Mma Ramotswe une certaine satisfaction. La plus connue était Mokolodi, sorte d’immense château à l’architecture loufoque construit en pleine savane, au sud de Gaborone. Cette bâtisse, qui comprenait un corps de garde aux grilles ouvragées sculptées de calaos, était sans doute la construction la plus prestigieuse du pays, bien plus impressionnante que la Phakadi House, au nord, que Mma Ramotswe estimait un peu trop proche des bassins d’eaux usées. Cette situation offrait néanmoins ses avantages, dans la mesure où les bassins attiraient une infinie variété d’oiseaux. De la véranda de Phakadi, on pouvait suivre les vols de flamants atterrissant sur les eaux verdâtres. L’observation devenait toutefois impossible lorsque le vent soufflait dans la mauvaise direction, ce qui arrivait souvent.

Quant à la troisième maison, on pouvait seulement la soupçonner d’être exceptionnelle, car très peu de personnes avaient été conviées à y pénétrer. La population de Gaborone devait donc fonder son jugement sur ce qu’on en distinguait de l’extérieur – c’est-à-dire presque rien, puisque de hauts murs blancs l’entouraient –, ou sur les récits des rares individus qui avaient été convoqués à l’intérieur dans un but particulier. Tous ces récits sans exception faisaient l’éloge de l’opulence absolue de la maison.

— C’est Buckingham Palace ! avait affirmé une femme, que les maîtres des lieux avaient un jour chargée de la décoration florale à l’occasion d’une fête de famille. Et peut-être même encore mieux ! Je suis sûre que la reine vit beaucoup plus simplement que ces gens-là.

« Ces gens-là », c’était la famille de Mr. Paliwalar Sundigar Patel, propriétaire de huit magasins – cinq à Gaborone et trois à Francistown –, d’un hôtel à Orapa et d’une grande surface de prêt-à-porter à Lobatse. Cet homme était indubitablement l’un des plus riches du Botswana, sinon le plus riche, mais pour les Batswana, cela ne comptait guère dans la mesure où il n’avait pas placé le moindre pula dans l’acquisition de bétail et où l’argent non investi dans un troupeau, comme chacun savait, n’était que poussière dans la bouche.

Mr. Paliwalar Patel était arrivé au Botswana en 1967, à l’âge de vingt-cinq ans. Il n’avait guère d’argent en poche à l’époque, mais son père, négociant dans une région reculée du Zoulouland, lui avait avancé de quoi acquérir son premier magasin dans l’African Mall. La boutique avait connu un grand succès : Mr. Patel achetait à prix dérisoire des marchandises à des commerçants pris à la gorge et les revendait ensuite en réalisant un profit minime. Les affaires devinrent florissantes et les magasins se multiplièrent, toujours gérés dans le même esprit. Le jour de son cinquantième anniversaire, Mr. Patel décida de ne plus chercher à étendre son empire et de se concentrer sur l’amélioration et l’éducation de sa famille.

Celle-ci comptait quatre enfants : un fils, Wallace, des jumelles, Sandri et Pali, et la benjamine, nommée Nandira. Wallace avait été envoyé dans un pensionnat très huppé du Zimbabwe, afin de satisfaire les ambitions de Mr. Patel, qui voulait le voir devenir un gentleman. Là-bas, il avait appris le cricket et la cruauté. Il avait été admis à l’université dentaire à la suite d’un généreux don de Mr. Patel, et était ensuite retourné à Durban, où il avait ouvert une clinique de dentisterie plastique. Il avait alors raccourci son nom – « pour des raisons de commodité » – et était devenu Mr. Wallace Pate B.D.S.8 (Natal).

À l’annonce de cette modification, Mr. Patel avait protesté.

— Pourquoi es-tu devenu ce Mr. Wallace Pate B.D.S. (Natal), je peux le savoir ? Pourquoi ? Tu as honte ou quoi ? Tu penses que, moi, je ne suis que Mr. Paliwalar Patel B.A.9 (Non reçu), c’est ça ?

Le fils s’était efforcé d’apaiser son père.

— C’est plus simple d’avoir un nom court. Pate, Patel, c’est la même chose, alors pourquoi s’embarrasser d’une lettre en plus ? Nous vivons dans une époque moderne où l’idée, c’est de faire court. Il faut vivre avec son temps. Tout est moderne, même les noms !

Les jumelles, pour leur part, n’avaient pas eu de telles prétentions. Toutes deux avaient été expédiées au Natal pour y trouver des maris, ce qu’elles avaient fait de la manière souhaitée par leur père. À présent, les deux gendres travaillaient dans l’affaire familiale et se révélaient doués pour les chiffres et dotés d’une bonne compréhension de l’importance de maintenir des marges bénéficiaires étroites.

Enfin, il y avait Nandira, désormais âgée de seize ans et lycéenne dans l’établissement Maru-a-Pula de Gaborone, le meilleur et le plus cher du pays. Elle s’y montrait brillante, obtenait régulièrement des bulletins élogieux et devrait faire un bon mariage le moment venu – probablement le jour de son vingtième anniversaire, âge idéal pour se marier, de l’avis de Mr. Patel, quand on était une fille.

La famille entière, y compris les gendres, les grands-parents et plusieurs cousins éloignés, vivait dans la résidence Patel, près du vieux Botswana Defence Force Club. Au départ, le terrain comportait plusieurs bâtisses de style colonial, entourées de larges vérandas et équipées de moustiquaires, mais Mr. Patel avait tout fait raser pour construire sa demeure à son idée. Celle-ci se composait de plusieurs maisons, toutes reliées entre elles, qui constituaient la résidence familiale.

— Nous autres Indiens, nous aimons vivre en communauté, avait expliqué Mr. Patel à l’architecte. Nous aimons savoir ce qui se passe dans la famille, vous comprenez.

L’architecte, à qui l’on avait laissé carte blanche, dessina donc une maison dans laquelle il se permit toutes sortes de fantaisies architecturales, que ses clients plus exigeants ou moins fortunés lui avaient toujours refusées au cours des ans. À son grand étonnement, Mr. Patel accepta tout, et la construction qui en résulta se révéla tout à fait à son goût. L’intérieur fut meublé dans un style que l’on ne pourrait qualifier autrement que Rococo Delhi, avec force dorures sur les meubles et sur les rideaux et, aux murs, de coûteux portraits de saints hindous et un cerf des montagnes dont les yeux suivaient le visiteur où qu’il aille dans la pièce.

Lorsque les jumelles se marièrent, événement qui donna lieu à une cérémonie grandiose organisée à Durban et à laquelle furent conviées plus de quinze cents personnes, on leur attribua leurs propres quartiers, la maison ayant été considérablement agrandie à cette fin. Chacun des gendres reçut en outre une Mercedes-Benz rouge, avec ses initiales gravées sur la portière du conducteur. Cela obligea à agrandir également le garage, puisqu’il y avait désormais quatre Mercedes-Benz à garer : celle de Mr. Patel, celle de Mrs. Patel (conduite par un chauffeur), ainsi que les deux voitures des gendres.

Le jour du mariage, à Durban, un vieux cousin avait pris Mr. Patel à part :

— Écoute, mon vieux, nous autres, les Indiens, il faut qu’on fasse attention. Tu ne dois pas étaler ton argent sur la place publique. Les Africains n’aiment pas ça, tu sais, et à la première occasion, ils nous prendront tout. Regarde ce qu’il s’est passé en Ouganda. Écoute ce que quelques têtes chaudes commencent à dire au Zimbabwe. Imagine ce que les Zoulous nous feraient s’ils en avaient l’occasion. Nous devons rester discrets.

Mr. Patel avait secoué la tête.

— Rien de tout cela ne s’applique au Botswana. Il n’y a aucun danger là-bas, je t’assure. Ce sont des gens très stables. Tu devrais les voir, avec tous leurs diamants… Les diamants apportent la stabilité à un pays, crois-moi.

Mais le cousin ne semblait pas avoir entendu.

— L’Afrique, c’est comme ça, tu comprends, poursuivit-il. Un jour, tout va bien, très bien, et le lendemain matin, tu t’aperçois en te réveillant qu’on t’a tranché la gorge. Fais attention, je t’en prie.

Mr. Patel avait pris l’avertissement à cœur, dans une certaine mesure, et il avait fait surélever le mur d’enceinte de sa résidence, de sorte que les passants ne puissent plus regarder par les fenêtres et voir le luxe de la décoration. Et si la famille continua à se déplacer dans les grosses voitures, eh bien, c’était parce qu’on en rencontrait beaucoup d’autres en ville et qu’il n’y avait aucune raison que les gens prêtent une attention particulière à celles des Patel.

 

Mma Ramotswe fut ravie lorsqu’elle reçut un appel téléphonique de Mr. Patel lui demandant si elle avait la possibilité de venir le voir chez lui, dans sa résidence, un jour prochain. Ils tombèrent d’accord pour se rencontrer le soir même, et elle rentra chez elle se changer et revêtir une robe plus élégante avant de se présenter à la grille. Avant de partir, elle téléphona à Mr. J.L.B. Matekoni.

— Tu m’as dit que je devrais trouver un client riche, dit-elle. Eh bien, ça y est ! Mr. Patel m’a appelée.

Mr. J.L.B. Matekoni en eut le souffle coupé.

— C’est un homme très riche, répondit-il. Il a quatre Mercedes-Benz. Quatre. Trois d’entre elles marchent bien, mais la quatrième a eu de gros ennuis de transmission. C’était un problème de couplage, l’un des plus complexes que j’aie vus dans ma carrière. Il m’a fallu des jours et des jours pour lui trouver une nouvelle boîte…

 

À la résidence Patel, on ne se contentait pas de pousser la grille pour entrer. On ne pouvait pas non plus se garer à l’extérieur et klaxonner, comme on le faisait ailleurs. À la résidence Patel, on actionnait une sonnette dans le mur et une voix haut perchée vous répondait dans un petit haut-parleur placé au-dessus de votre tête.

— Oui ? Résidence Patel. Que voulez-vous ?

— C’est Mma Ramotswe, répondit-elle. Dét…

Un craquement résonna dans le haut-parleur.

— Hein ? Des quoi ?

Elle allait répondre lorsqu’un nouveau craquement se fit entendre. Alors, la grille commença à s’ouvrir. Mma Ramotswe avait laissé sa petite fourgonnette blanche à l’angle de la rue, pour sauvegarder les apparences, et elle pénétra donc à pied dans la résidence. À l’intérieur, elle se retrouva dans une cour qui avait été transformée, à l’aide de voiles dispensateurs d’ombre, en une sorte d’oasis à la végétation luxuriante. À l’extrémité se trouvait l’entrée de la maison elle-même, flanquée de hauts piliers blancs et de bacs à fleurs. Mr. Patel apparut devant la porte ouverte et lui fit signe avec sa canne.

Elle avait déjà aperçu Mr. Patel, bien sûr, et elle savait qu’il avait une jambe artificielle. Toutefois, elle ne l’avait jamais vu d’aussi près et ne s’attendait pas qu’il fût si petit. Mma Ramotswe n’était pas grande – étant gratifiée d’une corpulence généreuse plutôt que d’une haute taille –, mais Mr. Patel se trouva pourtant obligé de lever les yeux pour la regarder lorsqu’il lui serra la main et lui fit signe d’entrer.

— Êtes-vous déjà venue dans ma maison ? interrogea-t-il, bien que, évidemment, il connût la réponse à sa question. Avez-vous assisté à l’une de mes réceptions ?

C’était un autre mensonge, elle le savait. Mr. Patel ne donnait jamais de réceptions, et elle se demanda pourquoi il disait cela.

— Non, répondit-elle seulement. Vous ne m’avez jamais invitée.

— Oh, quel dommage ! fit-il dans un gloussement. C’est une grosse erreur de ma part.

Il la précéda dans le hall d’entrée, longue pièce dallée de marbre noir et blanc étincelant. Il y avait beaucoup d’objets de cuivre dans ce hall, un cuivre cher et bien astiqué, de sorte que l’effet produit était un scintillement général.

— Nous allons nous installer dans mon bureau, dit-il. C’est mon territoire et aucun membre de ma famille n’y est admis. Ils savent qu’il ne faut pas me déranger quand j’y suis, même s’il y a le feu à la maison.

Le bureau était immense lui aussi, et dominé par une gigantesque table de travail sur laquelle étaient posés trois téléphones et un porte-stylos extrêmement élaboré. Mma Ramotswe regarda le porte-stylos, qui était constitué de plusieurs étagères de verre, elles-mêmes supportées par des défenses d’éléphant miniatures sculptées dans l’ivoire.

— Asseyez-vous, s’il vous plaît, ordonna Mr. Patel en désignant un fauteuil de cuir blanc. Il me faut à moi-même un certain temps pour m’asseoir, parce qu’il me manque une jambe. Celle-là, vous voyez. Je suis toujours à la recherche d’une meilleure jambe. Celle-ci est italienne et elle m’a coûté beaucoup d’argent, mais je pense qu’il doit en exister de meilleures. Peut-être en Amérique.

Mma Ramotswe s’enfonça dans le fauteuil et regarda son hôte.

— Je vais aller droit au but, dit Mr. Patel. On ne va pas tourner des heures autour du pot, n’est-ce pas ? Non, on ne va pas tourner autour du pot.

Il se tut, attendant une confirmation de Mma Ramotswe. Celle-ci esquissa un léger hochement de tête.

— Voyez-vous, Mma Ramotswe, je suis un homme de famille, commença-t-il. Je possède une famille heureuse, qui vit tout entière dans cette maison, à l’exception de mon fils, qui est un gentleman, dentiste à Durban. Vous avez peut-être entendu parler de lui. Les gens l’appellent Pate désormais.

— Je le connais de réputation, répondit Mma Ramotswe. On dit beaucoup de bien de lui, même ici.

Mr. Patel eut un large sourire.

— Eh bien, ma foi, voilà qui est agréable à entendre. Cependant, mes autres enfants sont eux aussi très importants à mes yeux. Je ne fais aucune différence entre eux. Ils sont tous à égalité devant moi. Tous pareils.

— C’est la meilleure attitude à avoir, assura Mma Ramotswe. Si vous en favorisez un, cela provoque beaucoup de rancœur.

— Exactement, ah, ça oui ! dit Mr. Patel. Les enfants remarquent quand leurs parents donnent deux bonbons à l’un et un seul à l’autre. Ils savent aussi bien compter que nous !

Mma Ramotswe hocha de nouveau la tête, curieuse de savoir où cette conversation les mènerait.

— Voilà ! fit Mr. Patel. À présent, mes grandes filles, les jumelles, ont fait de bons mariages avec des garçons très bien et elles vivent ici, sous ce toit. Cela est tout à fait excellent. Ce qui fait qu’il n’en reste plus qu’une, ma petite Nandira. Elle a seize ans et elle est à Maru-a-Pula. Elle travaille bien en classe, mais…

Il s’interrompit, observant Mma Ramotswe à travers ses paupières plissées.

— Les adolescents, vous savez ce que c’est, n’est-ce pas ? Vous savez ce qui se passe avec les adolescents de nos jours ?

Mma Ramotswe haussa les épaules.

— Ils causent souvent de gros soucis à leurs parents. J’ai vu des parents s’arracher les cheveux à cause de leurs enfants adolescents.

Mr. Patel leva soudain sa canne et frappa sa jambe artificielle pour appuyer ses paroles. La jambe rendit un son étonnamment creux et métallique.

— C’est ce qui m’inquiète, lança-t-il avec véhémence. C’est précisément ce qui se passe. Et je ne le tolérerai pas. Pas dans ma famille.

— Quoi ? demanda Mma Ramotswe. Les adolescents ?

— Les garçons, répondit Mr. Patel, amer. Ma petite Nandira voit un garçon en secret. Elle le nie, mais je sais qu’il y a un garçon. Et cela est inadmissible, quoi qu’en disent ces gens modernes de la ville. Cela est inadmissible dans cette famille… dans cette maison.

 

Tandis que Mr. Patel parlait, la porte de son bureau, qu’il avait refermée derrière eux en entrant, s’ouvrit et une servante pénétra dans la pièce. C’était une femme du pays et elle salua poliment Mma Ramotswe en setswana avant de lui proposer un plateau sur lequel étaient disposés plusieurs verres de fruits pressés. Mma Ramotswe choisit du jus de goyave et la remercia. Mr. Patel prit un jus d’orange et fit un signe impatient avec sa canne pour que la femme quitte la pièce. Il attendit que la porte se soit refermée avant de poursuivre.

— J’ai parlé de ce problème avec elle, reprit-il. Je lui ai mis les points sur les i. Je lui ai dit que les autres gosses pouvaient faire ce qu’ils voulaient, c’était le problème de leurs parents, pas le mien. Et je lui ai bien fait comprendre qu’il était hors de question qu’elle se promène en ville avec des garçons ou qu’elle voie des garçons après la classe, un point, c’est tout.

Il donna un léger coup de canne sur sa jambe artificielle et releva les yeux vers Mma Ramotswe, dans l’expectative.

Mma Ramotswe s’éclaircit la gorge.

— Vous souhaitez que j’intervienne dans cette affaire ? interrogea-t-elle doucement. C’est pour cela que vous m’avez fait venir ici ce soir ?

Mr. Patel hocha la tête.

— Exactement. Je veux que vous découvriez qui est ce garçon. Comme cela, je pourrai aller lui dire deux mots.

Mma Ramotswe dévisagea Mr. Patel. Avait-il la moindre idée, se demanda-t-elle, de la façon dont se comportaient les jeunes de nos jours, surtout dans un lycée comme Maru-a-Pula, où venaient étudier tous les enfants étrangers du pays, y compris ceux du personnel de l’ambassade américaine ? Elle avait entendu parler des pères indiens qui voulaient arranger les mariages de leurs filles, mais jamais encore elle ne s’était trouvée confrontée à cette attitude. Et voilà que Mr. Patel était là, devant elle, convaincu qu’elle abonderait dans son sens, qu’elle verrait les choses du même œil que lui !

— Ne vaudrait-il pas mieux discuter avec elle ? suggéra-t-elle d’une voix bienveillante. Si vous lui demandiez qui est ce garçon, peut-être qu’elle vous le dirait.

Mr. Patel saisit sa canne pour en tapoter à plusieurs reprises sa jambe de fer.

— Pas du tout ! rétorqua-t-il d’une voix stridente. Pas du tout. Cela fait déjà trois semaines que je lui pose la question, peut-être même quatre. Elle ne me répond pas. Elle fait l’idiote. Son silence, c’est de l’insolence !

Mma Ramotswe se mit à observer ses pieds, consciente du regard scrutateur que Mr. Patel faisait peser sur elle. Elle avait érigé comme principe professionnel de ne jamais rejeter un client, sauf bien sûr si on lui demandait d’accomplir un acte illégal. Jusque-là, cette règle semblait avoir porté ses fruits : elle s’était aperçue que l’idée de départ qu’elle pouvait avoir sur une personne, sur ses raisons et sur ses torts, se modifiait généralement à mesure qu’elle découvrait les facteurs en jeu. Peut-être le même phénomène se produirait-il avec Mr. Patel ? Et même si ce n’était pas le cas, avait-elle d’assez bonnes raisons pour repousser sa demande ? De quel droit condamner un père indien anxieux, alors qu’elle ne savait à peu près rien du mode de vie de ces gens ? Elle éprouvait une sympathie naturelle envers la jeune fille, bien sûr. Quelle terrible malchance d’avoir un père comme celui-là, soucieux de tenir son entourage enfermé dans une cage dorée ! Son père à elle n’avait jamais cherché à mettre son grain de sel dans la vie qu’elle s’était choisie. Il lui avait fait confiance et elle, en retour, ne lui avait jamais rien caché… hormis ce qui concernait Note, peut-être.

Elle releva la tête. Mr. Patel la fixait de ses yeux noirs, frappant presque imperceptiblement le sol du bout de sa canne.

— Je ferai ce que vous me demandez, déclara-t-elle. Mais je dois vous avouer que cette mission ne me plaît pas beaucoup. L’idée de surveiller un enfant me gêne un peu.

— Mais les enfants doivent être surveillés ! protesta Mr. Patel. Si les parents ne surveillent pas leurs enfants, qu’est-ce qui se passe ? Vous pouvez me le dire ?

— Il vient un moment où un enfant doit commencer à mener sa propre existence, affirma Mma Ramotswe. Nous devons l’accepter.

— N’importe quoi ! hurla Mr. Patel. Voilà encore une de ces idées modernes ! Mon père à moi m’a battu alors que j’avais vingt-deux ans ! Oui, il m’a battu parce que j’avais commis une erreur à la boutique. Et je le méritais. J’en ai par-dessus la tête de ces imbécillités modernes, vous savez !

Mma Ramotswe se leva.

— Je suis une femme moderne, dit-elle, et nous avons donc des divergences d’opinion. Mais cela n’a pas la moindre importance. J’ai accepté de faire ce que vous me demandiez. Maintenant, vous devez me montrer une photographie de votre fille, afin que je sache qui je dois surveiller.

Mr. Patel se releva à grand-peine, saisissant la jambe artificielle à deux mains pour la déplier.

— Pas besoin de photographie, répondit-il. Je vais vous montrer ma fille en chair et en os. Vous pourrez la regarder.

Mma Ramotswe leva les mains pour protester.

— Si vous faites cela, elle aussi me verra, objecta-t-elle. Pour mener mon enquête, je dois pouvoir passer inaperçue.

— Ah ! fit Mr. Patel. Très judicieux ! Vous autres détectives, vous êtes très intelligents.

— Intelligentes, rectifia Mma Ramotswe.

Mr. Patel lui jeta un regard en biais, mais garda le silence. Il n’avait pas de temps à perdre avec les idées modernes.

En quittant la maison, Mma Ramotswe songea : Cet homme a quatre enfants et, moi, je n’en ai pas. Mais cet homme n’est pas un bon père, parce qu’il aime trop ses enfants. Il les considère comme sa propriété. Il faut accepter de se détacher. Accepter.

Et elle se souvint de ce jour où, pas même soutenue par Note, qui avait inventé une excuse pour ne pas venir, elle avait posé dans la terre le tout petit corps de son bébé prématuré, si fragile, si léger, puis levé les yeux vers le ciel et voulu dire quelque chose à Dieu, mais sans y parvenir, car sa gorge était bloquée par les sanglots et aucune parole, rien, n’avait pu la franchir.

 

Pour Mma Ramotswe, l’enquête s’annonçait simple. En règle générale, la filature était un exercice difficile dans la mesure où, à tout moment du jour et de la nuit, il fallait savoir ce que faisait la personne en question. Cela impliquait de longues attentes devant des maisons ou des bureaux, sans rien d’autre à faire que de surveiller la sortie. Nandira, pour sa part, serait au lycée une grande partie de la journée, bien sûr, de sorte que Mma Ramotswe pourrait s’occuper à d’autres choses jusqu’à trois heures de l’après-midi, heure de la fin des cours. Dès lors, il faudrait suivre la jeune fille et voir où elle se rendait.

Puis Mma Ramotswe songea soudain que surveiller un enfant pouvait poser certains problèmes. C’était une chose de prendre en filature un individu qui se déplaçait en voiture ; il suffisait alors de le suivre au volant de la petite fourgonnette blanche. Mais si la personne circulait à bicyclette – comme le faisaient beaucoup d’enfants pour se rendre à l’école –, la fourgonnette roulant au ralenti sur la route risquait fort d’attirer son attention. Si la jeune fille rentrait à pied, bien sûr, Mma Ramotswe pourrait marcher elle aussi, tout en conservant une distance raisonnable entre elles. Elle pourrait même emprunter l’un des affreux chiens du voisin afin d’avoir l’air de le promener.

Le lendemain de l’entretien avec Mr. Patel, Mma Ramotswe gara sa petite fourgonnette blanche sur le parking du lycée peu avant la sonnerie annonçant la fin des cours. Les enfants commencèrent à sortir par petits groupes, et elle dut attendre trois heures vingt avant de voir Nandira franchir le seuil, son cartable dans une main et un livre dans l’autre. Elle était seule et Mma Ramotswe put l’observer à loisir depuis la fourgonnette. Elle était jolie, déjà une jeune femme en vérité, l’une de ces filles de seize ans qui en paraissent dix-neuf, voire vingt.

Elle descendit l’allée et s’arrêta un instant pour bavarder avec une autre élève, qui attendait sous un arbre que ses parents viennent la chercher. Elles discutèrent quelques minutes, puis Nandira se dirigea vers les grilles d’enceinte de l’établissement.

Mma Ramotswe attendit un peu, puis descendit de voiture. Lorsque Nandira se retrouva sur la route, elle la suivit d’un pas nonchalant. Il y avait un peu de monde et elle ne risquait guère de se faire remarquer. En cette fin d’après-midi hivernal, il était agréable de se promener. Un mois plus tard, bien sûr, la chaleur intense eût fait paraître sa présence insolite.

Elle suivit la jeune fille jusqu’au bas de la route et tourna comme elle à droite. Il était devenu clair que Nandira ne rentrait pas directement chez elle, car la résidence Patel était dans la direction opposée. Elle n’allait pas en ville non plus, ce qui signifiait qu’elle avait sans doute l’intention de rencontrer quelqu’un dans une maison, quelque part. Mma Ramotswe éprouva une certaine satisfaction : a priori, son rôle se limiterait à noter l’adresse où se rendrait la jeune fille, et ce serait ensuite un jeu d’enfant que de trouver le nom du propriétaire, et donc celui du garçon. Qui sait ? Peut-être pourrait-elle retourner dès ce soir chez Mr. Patel pour lui révéler l’identité de ce dernier ? Cela impressionnerait le client, et ce serait de l’argent facilement gagné.

Nandira tourna de nouveau à l’angle de la rue. Mma Ramotswe attendit avant de lui emboîter le pas. Il ne fallait pas se laisser aller à prendre trop d’assurance, même si la personne suivie était une enfant naïve, et elle devait garder à l’esprit les règles d’or de la filature. Le manuel auquel elle se fiait, Les Principes de l’investigation privée, de Clovis Andersen, insistait sur l’importance de ne pas « bousculer » le sujet. « Gardez la bride lâche, écrivait Mr. Andersen, même si cela implique de perdre le sujet de temps en temps. Vous pourrez toujours retrouver sa trace par la suite. Et quelques minutes de non-contact visuel valent mieux qu’une confrontation violente. »

Mma Ramotswe considéra que le moment était venu de s’engager dans la rue, ce qu’elle fit, s’attendant à apercevoir Nandira à quelques dizaines de mètres devant elle. Toutefois, il n’en fut rien : la rue était vide. Le non-contact visuel, comme l’appelait Clovis Andersen, s’était établi. Elle se retourna et regarda dans l’autre direction. Hormis une voiture qui sortait d’une allée, il ne se passait rien.

Mma Ramotswe s’immobilisa, perplexe. C’était une rue paisible qui ne comptait guère plus de trois maisons de chaque côté, du moins dans la direction prise par Nandira. Toutes possédaient des grilles et des allées, et sachant qu’elle n’était pas restée plus d’une minute hors de vue, la jeune fille n’avait matériellement pas eu le temps de disparaître dans l’une d’elles. Mma Ramotswe l’aurait aperçue dans une allée ou devant une porte.

Si elle était néanmoins entrée dans une maison, songea Mma Ramotswe, il ne pouvait s’agir que de l’une des deux premières. Il était évident qu’elle n’avait pas eu le temps d’atteindre les autres. Ainsi la situation n’était-elle peut-être pas aussi mauvaise qu’elle y paraissait : il suffirait de vérifier dans la première maison sur la droite, puis dans celle qui lui faisait face.

Elle demeura un moment immobile, puis se décida. Marchant aussi vite que possible, elle retourna chercher sa petite fourgonnette blanche pour refaire au volant le trajet suivi tout à l’heure par la jeune fille. Elle se gara devant la maison de droite, dont elle remonta l’allée.

Lorsqu’elle frappa à la porte, un chien se mit à aboyer bruyamment dans la maison. Elle frappa de nouveau et entendit une voix qui calmait l’animal. « Doucement, Bison, doucement. Je sais, j’ai entendu. » Puis la porte s’ouvrit et une femme dévisagea Mma Ramotswe. Elle n’était pas motswana, mais devait venir d’Afrique occidentale, probablement du Ghana, à en juger par la couleur de sa peau et ses vêtements. Les Ghanéens étaient le peuple préféré de Mma Ramotswe. Ils avaient un merveilleux sens de l’humour et étaient presque toujours de bonne humeur.

— Bonjour, Mma, dit Mma Ramotswe. Je m’excuse de vous déranger, mais je cherche Sipho.

La femme fronça les sourcils.

— Sipho ? Il n’y a pas de Sipho ici.

Mma Ramotswe secoua la tête.

— Je suis sûre que c’est cette maison. Je suis professeur au collège, vous comprenez, et j’ai besoin de transmettre un message à l’un des garçons de troisième. Je croyais qu’il habitait ici.

La femme sourit.

— J’ai deux filles, dit-elle, mais pas de garçon. Si vous pouviez me procurer un fils, ce ne serait pas de refus !

— Oh, mon Dieu ! soupira Mma Ramotswe en faisant mine d’être à bout de forces. C’est peut-être la maison d’en face, alors ?

La femme fit non de la tête.

— C’est la famille ougandaise, dit-elle. Ils ont un fils, mais il n’a que huit ou neuf ans, je crois.

Mma Ramotswe présenta ses excuses et redescendit l’allée. Elle avait perdu la piste de Nandira dès le premier après-midi et elle se demandait si la jeune fille ne l’avait pas semée de manière délibérée. Se pouvait-il qu’elle se soit sentie suivie ? Cela semblait improbable. Non, il ne fallait s’en prendre qu’à la malchance. Demain, elle redoublerait de prudence. Elle laisserait de côté Clovis Andersen et ses recommandations, quitte à bousculer le sujet.

Ce soir-là, à huit heures, elle reçut un appel de Mr. Patel.

— Vous avez du nouveau ? interrogea-t-il. Des pistes ?

Mma Ramotswe lui expliqua que, malheureusement, elle n’avait pas pu découvrir où s’était rendue Nandira après la classe, mais qu’elle espérait avoir plus de succès le lendemain.

— Ce n’est pas très brillant, commenta Mr. Patel. Pas très brillant. Bon, moi, de mon côté au moins, j’ai quelque chose à vous révéler. Elle est rentrée du lycée trois heures après la fin des cours. Trois heures ! Et elle m’a dit qu’elle était juste allée chez quelqu’un. J’ai dit : « Quelqu’un ? Qui, quelqu’un ? » Et elle m’a répondu que c’était une camarade de classe que je ne connaissais pas. Une camarade. Un peu plus tard, ma femme a trouvé un petit mot sur la table, un mot que notre Nandira avait dû laisser tomber sans s’en rendre compte. Il était écrit : « À demain, Jack. » Alors qui est ce Jack, hein ? Qui est cette personne ? Ce n’est pas un nom de fille, il me semble ?

— Non, répondit Mma Ramotswe. Ça me paraît être un garçon.

— Et voilà ! s’exclama Mr. Patel, avec le ton de quelqu’un qui produisait une réponse évasive à un problème. C’est notre garçon, je pense. C’est celui que nous devons découvrir. Jack comment ? Où habite-t-il ? Et ainsi de suite… Vous devez tout me dire.

Mma Ramotswe se prépara une tasse de thé rouge et se mit au lit de bonne heure. La journée avait été peu satisfaisante à plus d’un égard et le coup de téléphone triomphal de Mr. Patel était venu la clore en beauté. Elle se coucha donc, la tasse posée sur sa table de nuit, et lut le journal jusqu’au moment où ses yeux commencèrent à se fermer et où elle sombra dans le sommeil.

 

Le lendemain après-midi, elle arriva en retard au parking du lycée. Elle en venait à se demander si elle n’avait pas encore une fois perdu Nandira lorsqu’elle l’aperçut qui sortait du bâtiment, accompagnée d’une autre élève. Mma Ramotswe les regarda gagner la grille et s’y arrêter. Elles semblaient en grande conversation, de cette façon particulière aux adolescents, et Mma Ramotswe se dit que si elle avait pu entendre ce qu’elles se disaient, elle aurait sans doute obtenu certaines réponses aux questions qu’elle se posait. À cet âge, les filles parlaient généralement sans détour de leurs flirts, avec des airs de conspiratrices, et elle ne doutait pas que Nandira et son amie fussent précisément en train d’évoquer ce sujet.

Soudain, une voiture bleue apparut et s’arrêta devant les deux élèves. Mma Ramotswe se raidit lorsqu’elle vit la conductrice se pencher pour ouvrir la portière avant. Nandira monta et son amie s’installa à l’arrière. Mma Ramotswe mit en marche le moteur de la petite fourgonnette blanche et quitta le parking en même temps que la voiture bleue redémarrait. Elle suivit celle-ci à une distance respectable, tout en se tenant prête à réduire l’écart au cas où elle risquerait de la perdre de vue. Elle ne voulait pas répéter son erreur de la veille et voir Nandira s’évanouir dans la nature.

La voiture bleue ne se pressait pas et Mma Ramotswe put la suivre sans peine. Elles longèrent l’Hôtel du Soleil et se dirigèrent vers le carrefour du stade. Là, elles prirent la direction de la ville, passèrent devant l’hôpital et la cathédrale anglicane pour gagner l’African Mall. Le centre commercial, pensa Mma Ramotswe. Elles vont simplement faire des courses. Était-ce vraiment cela ? Elle avait souvent vu des adolescents se retrouver dans des lieux tels que la Grande Librairie du Botswana après les cours. Ils appelaient cela « traîner », se souvenait-elle. Ils restaient là à discuter et à se raconter des blagues en faisant tout, sauf acheter. Peut-être Nandira allait-elle là-bas pour « traîner » avec ce Jack.

La voiture bleue se gara près de l’hôtel Président. Mma Ramotswe trouva une place non loin et regarda les deux jeunes filles descendre, accompagnées de la conductrice, qui devait être la mère de l’amie. La femme dit quelques mots à sa fille, qui hocha la tête, puis partit en direction du supermarché.

Nandira et son amie passèrent devant les marches de l’hôtel Président, puis remontèrent lentement jusqu’à la poste. Mma Ramotswe les suivit sans en avoir l’air, s’arrêtant pour admirer des chemisiers à motifs africains vendus sur la place par une marchande ambulante.

— Achetez-en un, Mma ! lança la femme. C’est de la très bonne qualité. Ça ne déteint jamais. Regardez celui que je porte : je l’ai lavé dix fois, vingt fois peut-être, et les couleurs sont intactes. Regardez !

Mma Ramotswe regarda le chemisier de la femme. Elle disait vrai : les couleurs étaient intactes. Elle jeta un coup d’œil en direction des deux filles. Celles-ci contemplaient la vitrine d’un magasin de chaussures en prenant leur temps.

— Vous n’aurez pas ma taille, répondit Mma Ramotswe. Il m’en faut un très large.

La marchande examina son stock, puis regarda de nouveau Mma Ramotswe.

— Vous avez raison, dit-elle. Vous êtes trop grosse pour porter ces chemisiers. Beaucoup trop grosse.

Mma Ramotswe sourit.

— Mais ils sont très jolis, Mma, et j’espère que vous les vendrez à une jolie petite personne.

Elle se remit en marche. Les filles en avaient terminé avec la boutique de chaussures et elles avançaient à pas lents vers la Grande Librairie. Mma Ramotswe ne s’était pas trompée : elles étaient venues là pour traîner un peu.

 

Il y avait très peu de monde à la Grande Librairie du Botswana. Trois ou quatre hommes feuilletaient des magazines dans la section des périodiques et une ou deux personnes regardaient des livres. Les vendeurs étaient accoudés à leurs comptoirs, bavardant entre eux, et même les mouches semblaient léthargiques.

Mma Ramotswe remarqua que les deux filles étaient allées tout au fond du magasin, vers les livres écrits en setswana. Que faisaient-elles là-bas ? Nandira apprenait sans doute le setswana en classe, mais il était peu probable qu’elle allât jusqu’à acheter les manuels scolaires ou les commentaires bibliques proposés dans ce rayon. Non, elles devaient attendre quelqu’un.

Mma Ramotswe se dirigea vers le rayon Afrique et prit un livre au hasard. Il était intitulé Les Serpents d’Afrique australe et illustré de magnifiques photographies. Elle examina celle d’un petit serpent brun et se demanda si elle en avait déjà vu de semblables. Son cousin avait été mordu des années auparavant, quand ils étaient enfants, mais cela n’avait pas porté à conséquence. Quel était ce serpent ? Elle baissa les yeux vers le texte imprimé sous l’illustration et lut. Il était fort possible qu’il se soit agi du même serpent, car il était décrit comme non venimeux et pas du tout agressif. Pourtant, il avait bel et bien attaqué son cousin. À moins que ce ne soit le cousin qui l’ait attaqué ? Les garçons aimaient bien attaquer les serpents. Ils leur lançaient des cailloux et semblaient incapables de les laisser tranquilles. Toutefois, elle n’était pas certaine que Putoke ait fait cela : l’incident avait eu lieu bien des années auparavant et elle ne parvenait pas à se souvenir.

Elle observa de nouveau les deux filles. Elles étaient toujours là-bas, à discuter, et l’une d’elles riait. Une histoire de garçons, songea Mma Ramotswe. Eh bien, qu’elles rient ! Elles comprendront bien assez tôt que les hommes en général ne constituent pas un sujet d’hilarité. Dans quelques années, ce seraient des larmes, et non des rires, pensa-t-elle sombrement.

Elle se replongea dans la lecture des Serpents d’Afrique australe. Elle avait à présent sous les yeux un autre serpent, très dangereux celui-là. Quelle tête affreuse ! Oh ! Et ces yeux diaboliques ! Mma Ramotswe frissonna et lut : « La photographie ci-dessus présente un mamba noir mâle adulte de 1,87 mètre de long. Comme l’indique la carte de répartition, on le trouve dans toute la région, mais il a une certaine préférence pour le veld. Il diffère du mamba vert à la fois par sa localisation, son habitat et la toxicité de son venin. Ce serpent est l’un des plus dangereux d’Afrique, n’étant surpassé à cet égard que par la vipère du Gabon, une espèce rare que l’on trouve surtout en forêt dans le Zimbabwe oriental.

« Les récits d’agressions par les mambas noirs se révèlent souvent exagérés et les histoires décrivant ce serpent attaquant des cavaliers au galop et les désarçonnant sont presque certainement douteuses. Le mamba peut certes atteindre une vitesse considérable sur une très courte distance, mais il ne peut se mesurer avec un cheval. Les descriptions évoquant des morts quasi instantanées ne sont pas nécessairement plus réalistes, mais il n’en demeure pas moins que les effets du venin sont accélérés si la victime panique, ce qui se produit souvent lorsqu’on s’aperçoit qu’on a été mordu par un mamba.

« Dans un cas avéré, un jeune homme de vingt-six ans en bonne condition physique a survécu à une morsure de mamba noir à la cheville droite – il avait marché par inadvertance sur le serpent dans la brousse. Il n’avait pas de sérum à sa disposition, mais réussit apparemment à évacuer une partie du venin en s’infligeant des blessures profondes à l’endroit de la morsure (pratique qui n’est plus considérée comme très efficace de nos jours). Il parcourut ensuite six kilomètres à pied à travers la brousse pour chercher des secours et fut admis à l’hôpital deux heures plus tard. Un antivenin lui fut administré et la victime survécut sans aucune séquelle. S’il s’était agi d’une vipère heurtante, bien sûr, le délai entre la morsure et l’administration de l’antivenin aurait provoqué une nécrose considérable et le jeune homme aurait sans doute perdu sa jambe… »

Mma Ramotswe interrompit sa lecture. Perdu sa jambe. Dans ce cas, il aurait été obligé d’acheter une jambe artificielle. Mr. Patel. Nandira. Elle releva vivement les yeux. Ce livre sur les serpents l’avait tant absorbée qu’elle n’avait plus pris garde aux filles et à présent… Où étaient-elles ? Parties. Elles étaient parties.

Elle replaça Les Serpents d’Afrique australe sur l’étagère et se précipita à l’extérieur. Il y avait plus de monde à présent, car beaucoup de gens faisaient leurs courses en fin d’après-midi pour éviter la chaleur. Elle balaya la place des yeux. Elle apercevait un petit groupe d’adolescents un peu plus loin, mais il n’y avait que des garçons. Non, il y avait aussi une fille. Mais était-ce Nandira ? Non. Elle se tourna dans l’autre direction. Un homme garait sa bicyclette sous un arbre et elle remarqua que celle-ci était équipée d’une antenne de voiture. Pourquoi ?

Elle se mit en marche vers l’hôtel Président. Peut-être les filles étaient-elles simplement revenues à la voiture pour rejoindre la mère, auquel cas tout allait bien. Lorsqu’elle atteignit le parking, toutefois, elle vit le véhicule bleu s’éloigner vers la sortie, mais, à l’intérieur, il n’y avait que la femme. Ainsi, les filles étaient encore là, quelque part sur la place.

Mma Ramotswe revint jusqu’à l’escalier de l’hôtel Président et examina de nouveau la place. Elle étudia les lieux de manière systématique – comme le recommandait Clovis Andersen –, détaillant chaque groupe, scrutant chaque badaud devant les vitrines. Aucun signe des filles. Elle aperçut la vendeuse de chemisiers. Celle-ci tenait à la main un sachet duquel elle était en train de tirer ce qui ressemblait à un ver de mopane.

Mma Ramotswe s’approcha.

— Ce sont des vers de mopane ? demanda-t-elle.

La femme se retourna.

— Oui.

Elle tendit le sachet à Mma Ramotswe, qui se servit et porta à la bouche le petit ver séché. C’était une friandise à laquelle elle ne pouvait absolument pas résister.

— Vous devez voir tout ce qui se passe sur la place, lança-t-elle en avalant le ver. À rester ici comme ça.

La femme se mit à rire.

— Je vois tout le monde. Tout le monde.

— Avez-vous vu deux jeunes filles sortir de la librairie ? demanda Mma Ramotswe. Une Indienne et une Africaine ? L’Indienne fait à peu près cette taille.

La marchande prit un autre ver dans le sachet et l’avala.

— Oui, je les ai vues, répondit-elle. Elles sont allées du côté du cinéma, puis elles sont parties. Je n’ai pas vu par où.

Mma Ramotswe sourit.

— Vous devriez être détective, affirma-t-elle.

— Comme vous, fit la femme.

Cette réponse surprit Mma Ramotswe. Elle avait certes acquis une certaine célébrité, mais elle ne s’était pas imaginé qu’une marchande ambulante pût la connaître. Elle fouilla dans son sac et en tira un billet de dix pula, qu’elle mit de force dans la main de la femme.

— Merci, dit-elle. Voilà un pourboire. Et j’espère que vous pourrez de nouveau m’aider un jour.

La femme eut un sourire ravi.

— Je peux vous dire tout ce que vous voulez, affirma-t-elle. Je suis l’œil de cette place. Ce matin, par exemple, vous voulez savoir qui parlait à qui, juste là-bas ? Vous le savez ? Vous seriez surprise si je vous le disais.

— Une autre fois, répondit Mma Ramotswe. Je garderai le contact.

Il était inutile à présent de tenter de retrouver la piste de Nandira, mais tout à fait capital d’exploiter les renseignements recueillis. Mma Ramotswe se rendit donc au cinéma, où elle demanda les horaires des séances du soir, ce qui, d’après ses conclusions, devait être précisément ce qu’avaient fait les deux jeunes filles. Puis elle regagna la petite fourgonnette blanche et rentra chez elle pour se préparer un dîner, qu’elle prit tôt afin d’aller au cinéma. Elle avait vu le titre du film ; le thème ne lui plaisait pas outre mesure, mais cela faisait au moins un an qu’elle n’était pas entrée dans une salle de cinéma et elle s’aperçut que cette perspective l’enchantait.

Elle s’apprêtait à sortir quand Mr. Patel téléphona.

— Ma fille m’a dit qu’elle allait faire ses devoirs chez une amie, déclara-t-il avec humeur. Elle me ment une fois de plus.

— Oui, répondit Mma Ramotswe, j’en ai peur. Mais je sais où elle va et j’y serai, ne vous faites pas de souci.

— Elle va retrouver ce Jack, c’est ça ? s’emporta Mr. Patel. Elle va rencontrer ce garçon ?

— Probablement, répondit Mma Ramotswe. Mais ce n’est pas la peine de vous mettre en colère. Vous aurez mon rapport demain.

— De bonne heure, je vous prie, insista Mr. Patel. Moi, je suis debout à six heures tous les matins. À six heures tapantes !

 

Il y avait très peu de monde dans le cinéma lorsque Mma Ramotswe arriva. Elle choisit une place à l’avant-dernier rang, d’où elle avait une bonne vision de la porte par laquelle entraient les spectateurs. Même si Nandira et Jack arrivaient après le début de la projection, une fois la salle plongée dans l’obscurité, Mma Ramotswe distinguerait encore leurs silhouettes.

Elle reconnut plusieurs clients du cinéma. Son boucher se présenta peu après elle, accompagné de sa femme, et ils lui adressèrent un cordial signe de main. Puis ce fut une institutrice de l’école et le professeur d’aérobic de l’hôtel Président. Enfin, elle vit entrer l’évêque catholique, venu seul, qui mangea bruyamment du pop-corn au premier rang.

Nandira pénétra dans le cinéma cinq minutes avant le début de la séance. Elle était seule et demeura quelques instants à la porte pour inspecter la salle. Mma Ramotswe sentit le regard de la jeune fille s’attarder sur elle et elle baissa vivement la tête, faisant mine de chercher quelque chose par terre. Au bout de quelques secondes, elle se redressa. La nouvelle venue la regardait toujours. Elle plongea de nouveau vers le sol et ramassa un vieux ticket de cinéma qui traînait.

À présent, Nandira se dirigeait droit vers le rang qu’occupait Mma Ramotswe. La jeune fille s’arrêta près d’elle.

— Bonsoir, Mma, lui dit-elle poliment. La place est libre ?

Mma Ramotswe leva les yeux, feignant la surprise.

— Oui, répondit-elle. Il n’y a personne.

Nandira s’assit à côté d’elle.

— Je suis contente de voir ce film, lança-t-elle d’un ton enjoué. Cela fait longtemps que j’en avais envie.

— C’est bien, répondit Mma Ramotswe. C’est agréable de voir un film quand on en a envie depuis longtemps.

Le silence s’installa. La jeune fille regardait Mma Ramotswe, qui se sentait très mal à l’aise. Qu’aurait fait Clovis Andersen dans cette situation ? Elle était sûre d’avoir lu quelque chose à ce propos dans le manuel, mais ne parvenait pas à s’en souvenir : le cas où c’était le sujet qui vous bousculait, et non plus l’inverse.

— Je vous ai vue cet après-midi, reprit Nandira. Je vous ai vue à Maru-a-Pula.

— Ah oui, dit Mma Ramotswe. J’attendais quelqu’un.

— Ensuite, je vous ai vue à la Grande Librairie de l’African Mall, poursuivit la jeune fille. Vous regardiez un livre.

— C’est exact, répondit Mma Ramotswe. J’avais envie d’acheter un livre.

— Ensuite, vous avez interrogé Mma Bapitse à mon sujet, continua tranquillement Nandira. C’est la vendeuse de chemisiers. Elle m’a dit que vous lui aviez posé des questions sur moi.

Mma Ramotswe songea en son for intérieur qu’il faudrait se méfier de Mma Bapitse à l’avenir.

— Pourquoi me suivez-vous ? enchaîna Nandira en se tournant sur son fauteuil pour mieux la dévisager.

Mma Ramotswe réfléchit très vite. Il était inutile de nier, autant s’efforcer de tirer parti de cette situation délicate. Elle rapporta donc à Nandira les inquiétudes de son père et la mission que ce dernier lui avait confiée.

— Il veut savoir si, oui ou non, vous voyez des garçons, expliqua-t-elle. Il se fait du souci à ce sujet.

Cela parut plaire à Nandira.

— Eh bien, il se fait peut-être du souci, mais il ne doit s’en prendre qu’à lui-même si je continue à sortir avec des garçons.

— Car c’est le cas ? s’enquit Mma Ramotswe. Vous sortez avec beaucoup de garçons ?

Nandira hésita. Puis, d’un ton calme :

— Non, dit-elle. Non, pas vraiment.

— Et ce Jack ? demanda Mma Ramotswe. Qui est-ce ?

Pendant un long moment, il sembla que Nandira n’allait pas répondre à la question. Voilà qu’un nouvel adulte se mêlait de sa vie privée ! Pourtant, il y avait chez Mma Ramotswe quelque chose qui lui plaisait. Peut-être cette femme pourrait-elle lui être utile, après tout ? Peut-être…

— Jack n’existe pas, dit-elle à mi-voix. Je l’ai inventé.

— Mais pourquoi ?

Nandira haussa les épaules.

— Je veux qu’ils… que ma famille s’imagine que j’ai un petit ami, expliqua-t-elle. Je veux qu’ils croient que c’est un garçon que j’ai choisi moi-même, et non quelqu’un qu’ils m’imposent parce qu’ils l’estiment bien pour moi.

Elle s’interrompit.

— Est-ce que vous comprenez ? ajouta-t-elle.

Mma Ramotswe réfléchit. Elle éprouvait de la peine pour cette pauvre enfant surprotégée et imaginait sans difficulté que dans une telle situation l’on puisse avoir envie de s’inventer un petit ami.

— Oui, répondit-elle en posant une main sur le bras de Nandira. Je comprends.

La jeune fille se mit à jouer distraitement avec son bracelet.

— Est-ce que vous allez le lui dire ? s’enquit-elle.

— Est-ce que j’ai vraiment le choix ? fit Mma Ramotswe. Je me vois mal lui raconter que je vous ai vue avec un garçon nommé Jack alors qu’il n’existe pas de Jack.

Nandira poussa un soupir.

— Bon, c’est moi qui l’ai cherché ! murmura-t-elle. C’était un jeu idiot.

Elle s’arrêta un instant, pensive.

— Mais lorsqu’il comprendra que toute cette histoire n’est que du vent, reprit-elle, pensez-vous qu’il m’accordera un peu plus de liberté ? Pensez-vous qu’il pourra me laisser vivre sans que j’aie à lui dire où je passe chaque minute de mon existence ?

— Je peux essayer de l’en convaincre, répondit Mma Ramotswe. Je ne sais pas s’il m’écoutera, mais je peux essayer.

— Oh, faites-le, je vous en prie ! S’il vous plaît !

Elles regardèrent ensemble le film, qui leur plut à toutes les deux. Puis Mma Ramotswe raccompagna Nandira dans la petite fourgonnette blanche, dans un silence amical, et la déposa devant la haute grille. La jeune fille regarda la voiture s’éloigner, puis elle se retourna et sonna.

— Résidence Patel. Que voulez-vous ?

— La liberté, murmura-t-elle dans un souffle, avant d’articuler d’une voix plus forte : C’est moi, Papa. Je suis rentrée.

 

Le lendemain matin, Mma Ramotswe téléphona de bonne heure à Mr. Patel comme elle l’avait promis. Elle lui expliqua qu’elle préférait lui parler chez lui, de vive voix plutôt que par téléphone.

— Vous, vous avez de mauvaises nouvelles à m’annoncer ! s’exclama-t-il d’un ton contrarié. Vous allez me dire quelque chose de désagréable. Oh, mon Dieu ! De quoi s’agit-il ?

Mma Ramotswe le rassura du mieux qu’elle put, affirmant qu’il ne s’agissait pas d’une mauvaise nouvelle. Elle lui trouva cependant la mine inquiète lorsqu’elle pénétra dans le bureau, une demi-heure plus tard.

— Je me fais beaucoup de souci, déclara-t-il. Vous, vous ne pouvez pas comprendre les inquiétudes d’un père. Pour une mère, c’est différent. Le père, lui, éprouve un type d’inquiétude particulier.

Mma Ramotswe lui adressa un sourire bienveillant.

— Les nouvelles sont bonnes, affirma-t-elle. Il n’y a pas de petit ami.

— Et ce message, alors ? Ce fameux Jack ? C’est un personnage imaginaire, peut-être ?

— Oui, répondit Mma Ramotswe. Exactement.

Mr. Patel afficha sa perplexité. Il leva sa canne et en tapota plusieurs fois sa jambe artificielle. Puis il ouvrit la bouche pour parler, mais ne dit rien.

— Voyez-vous, reprit Mma Ramotswe, Nandira s’est inventé une vie sociale. Elle s’est inventé un petit ami pour insuffler un peu de… de liberté dans son existence. La meilleure chose à faire, pour vous, c’est de l’ignorer. Accordez-lui un peu plus de temps pour vivre sa vie. Évitez de lui réclamer sans arrêt des comptes sur son emploi du temps. Il n’y a pas de petit ami et il n’y en aura peut-être pas non plus à l’avenir.

Mr. Patel posa sa canne sur le sol, ferma les yeux et se plongea dans une profonde méditation.

— Pourquoi ferais-je cela ? demanda-t-il en se redressant enfin. Pourquoi devrais-je sacrifier à ces idées modernes ?

Mma Ramotswe avait préparé sa réponse.

— Parce que si vous ne le faites pas, le petit ami imaginaire pourrait devenir un garçon en chair et en os. Voilà pourquoi.

Mma Ramotswe observa son interlocuteur, qui se débattait avec ce conseil. Alors, sans prévenir, Mr. Patel se leva, vacilla quelques instants avant de trouver son équilibre, puis se tourna et fit face à Mma Ramotswe.

— Vous êtes une femme très intelligente, dit-il. Alors je vais suivre votre conseil. Je vais la laisser tranquille et, comme cela, je suis sûr que dans deux ou trois ans elle sera d’accord avec nous et me laissera lui arran… l’aider à trouver un mari qui lui convienne.

— C’est fort possible, répondit Mma Ramotswe en poussant un soupir de soulagement.

— Oui, fit chaleureusement Mr. Patel. Et ce sera vous qu’il me faudra remercier !

 

Mma Ramotswe pensait souvent à Nandira lorsqu’elle passait devant la résidence Patel et ses hauts murs blancs. Elle eût aimé la croiser de temps en temps, maintenant qu’elle savait quel genre de fille elle était, mais cela ne se produisit jamais. Ce ne fut qu’un an plus tard, alors qu’elle prenait son café du samedi matin sous la véranda de l’hôtel Président, qu’elle sentit quelqu’un lui taper l’épaule. Elle se retourna et découvrit Nandira, accompagnée d’un jeune homme. Ce dernier devait avoir dix-huit ans, pensa-t-elle. Il avait un visage agréable et ouvert.

— Mma Ramotswe ! lança Nandira d’un ton cordial. J’étais sûre que c’était vous.

Mma Ramotswe lui serra la main. Le jeune homme lui souriait.

— Je vous présente mon ami, reprit Nandira. Je ne crois pas que vous vous connaissiez.

Le jeune homme fit un pas en avant et tendit la main.

— Jack, dit-il.