CHAPITRE XIV
Beau gosse
En venant consulter Mma Ramotswe, Alice Busang se sentait nerveuse, mais la silhouette imposante et généreuse assise derrière le bureau la mit vite à l’aise. C’était un peu comme parler à un docteur ou à un prêtre, pensa-t-elle. Dans ce genre de consultations, rien de ce que l’on peut dire ne risque de choquer.
— J’ai des doutes sur mon mari, commença-t-elle. Je crois qu’il a des maîtresses.
Mma Ramotswe hocha la tête. D’après son expérience, tous les hommes avaient des maîtresses. Seuls les ministres du culte et les directeurs d’école dérogeaient à cette règle.
— L’avez-vous déjà pris sur le fait ? s’enquit-elle.
Alice Busang secoua la tête.
— Je n’arrête pas de le surveiller, mais je ne l’ai jamais surpris avec d’autres femmes. Il est trop malin, je crois.
Mma Ramotswe nota ces éléments sur une feuille de papier.
— Il fréquente les bars, n’est-ce pas ?
— Oui.
— C’est là qu’ils les rencontrent. Il existe des femmes qui traînent dans les bars pour rencontrer des hommes mariés. La ville en est pleine.
Elle regarda Alice, et un bref courant de compréhension mutuelle passa entre elles. Toutes les femmes du Botswana souffraient de l’inconséquence des hommes. De nos jours, il n’existait pratiquement aucun individu de sexe masculin prêt à se marier et à rester à la maison pour s’occuper des enfants. Les hommes de cette sorte appartenaient sans doute au passé.
— Souhaitez-vous que je le suive ? interrogea-t-elle. Voulez-vous que je découvre où il rencontre des femmes ?
Alice Busang acquiesça.
— Oui, dit-elle. J’aimerais avoir une preuve. Juste pour moi. J’ai besoin d’une preuve, de manière à savoir quel homme j’ai épousé.
Les activités de Mma Ramotswe l’empêchèrent de démarrer son enquête avant la semaine suivante. Le mercredi, elle gara sa petite fourgonnette blanche devant les bureaux du Centre de tri des diamants, où travaillait Kremlin Busang. Alice Busang lui avait fourni une photographie de son mari, qu’elle posa sur ses genoux et examina. C’était un bel homme, doté de larges épaules et d’un sourire engageant. Il avait un physique de séducteur et elle se demanda pourquoi Alice Busang l’avait choisi si elle voulait un mari fidèle. L’optimisme, bien sûr. L’espoir naïf qu’il ne serait pas comme les autres. En fait, il suffisait de le regarder pour comprendre qu’elle avait eu tort.
Elle le suivit. La petite fourgonnette blanche prit en chasse une vieille automobile bleue dans les embouteillages du soir jusqu’au bar du Go Go Handsome Man, près de la gare routière. Tandis qu’il pénétrait dans l’établissement, elle demeura dans sa fourgonnette afin d’ajouter un peu de rouge sur ses lèvres et de crème sur ses joues. Dans quelques minutes, elle ferait son entrée dans le bar et se mettrait sérieusement au travail.
Il n’y avait pas foule dans le bar du Go Go Handsome Man et elle n’y trouva que deux ou trois autres femmes, qu’elle identifia tout de suite comme des créatures de mauvaise vie. Elles la dévisagèrent, mais elle choisit de les ignorer et s’installa au comptoir, à deux tabourets de Kremlin Busang.
Elle commanda une bière et regarda autour d’elle, comme pour évaluer les lieux.
— C’est la première fois que vous venez ici, ma sœur ? lança Kremlin Busang. C’est un endroit très sympathique, vous verrez.
Elle rencontra son regard.
— Je ne viens dans les bars que pour les grandes occasions, affïrma-t-elle. Comme aujourd’hui.
Kremlin Busang sourit.
— C’est votre anniversaire ?
— Oui, répondit-elle. Je vous offre une bière pour fêter ça ?
Elle joignit le geste à la parole et il vint s’asseoir près d’elle. Elle constata que c’était bel et bien un homme séduisant, comme l’avait révélé la photographie, et qu’il soignait sa tenue vestimentaire. Ils burent leur bière ensemble et il s’en commanda une seconde. Puis il se mit à parler de son métier.
— Je trie des diamants, expliqua-t-il. C’est un travail difficile, vous savez. Ça exige une bonne vue.
— J’aime les diamants, dit-elle. J’adore les diamants.
— Nous avons beaucoup de chance d’en avoir dans ce pays, répondit-il. Ma parole ! Quels diamants nous avons !
Elle déplaça légèrement sa jambe gauche de manière à venir toucher celle du jeune homme. Il le remarqua, puisqu’elle le vit baisser un court instant les yeux, mais ne s’écarta pas.
— Êtes-vous marié ? interrogea-t-elle à mi-voix.
Il n’hésita pas un instant.
— Non. Je ne l’ai jamais été. C’est mieux de rester célibataire de nos jours. On est plus libre, vous comprenez.
Elle hocha la tête.
— Moi aussi, je tiens à ma liberté, acquiesça-t-elle. Quand on est seul, on peut faire ce que l’on veut de son temps.
— Exactement ! s’exclama-t-il. C’est sacrément vrai, ça !
Elle vida son verre.
— Je dois y aller, dit-elle, avant d’ajouter, après une brève pause : Ça vous dirait de venir boire un verre à la maison ? J’ai de la bière au frais.
Il sourit.
— Oui. C’est une bonne idée. Je n’avais rien de prévu, de toute façon.
Il la suivit jusqu’à chez elle au volant de sa propre voiture et ils entrèrent ensemble dans la maison. Là, elle mit de la musique et lui servit une bière, dont il but la moitié d’un trait. Puis il lui passa un bras autour de la taille et lui dit qu’il aimait les bonnes grosses femmes bien en chair. Cette obsession au sujet de la ligne et des régimes était absurde et ne convenait pas du tout à l’Afrique.
— Des formes généreuses comme les tiennes, voilà ce qu’on aime, nous, les hommes !
Elle gloussa. Il se montrait charmant, il fallait l’admettre, mais elle était en mission et il fallait rester professionnelle. Elle ne devait pas perdre son objectif de vue : la preuve dont elle avait besoin n’était pas encore dans la poche.
— Viens, asseyons-nous, dit-elle. Tu dois être fatigué après une journée entière debout, à trier les diamants.
Elle tenait son excuse toute prête et il l’accepta sans protester. Elle partait travailler de bonne heure le lendemain, il ne pouvait rester. Toutefois, il serait dommage qu’une aussi bonne soirée s’achève sans souvenir tangible.
— J’ai envie de prendre une photo de nous deux, juste pour avoir un souvenir. Comme ça, je pourrai la regarder et me rappeler cette soirée.
Il lui sourit et lui pinça gentiment la taille.
— Bonne idée !
Elle prépara son appareil photo et, après avoir actionné le déclenchement différé, vint rejoindre l’homme sur le canapé. Il la pinça de nouveau et passa un bras autour d’elle. Au moment où le flash jaillit, il l’embrassait fougueusement.
— Si tu veux, nous pourrons la publier dans le journal, dit-il. Mr. Beau Gosse et son amie, Miss Grassouillette.
Elle éclata de rire.
— Toi, Kremlin, tu sais vraiment y faire avec les femmes. Tu es un homme à femmes. Je l’ai deviné dès que je t’ai vu.
— Eh, il faut bien qu’il y ait quelqu’un pour prendre soin des dames ! Répondit-il.
Alice Busang revint à l’agence le vendredi suivant. Mma Ramotswe l’attendait.
— Je crains fort de devoir vous confirmer que votre mari est bel et bien infidèle, déclara-t-elle. J’en ai la preuve.
Alice ferma les yeux. Elle s’y attendait, mais elle n’avait pas envie de l’entendre. Je vais le tuer, pensa-t-elle. Mais non, je l’aime encore. Je le déteste. Non, je l’aime.
Mma Ramotswe lui tendit la photographie.
— Cette preuve, la voici, ajouta-t-elle.
Alice Busang regarda la photo, médusée. Non, ce n’était pas possible ! Et pourtant si, c’était bien elle ! C’était la détective !
— Vous… bredouilla-t-elle. Vous avez été avec mon mari ?
— Disons plutôt que c’est lui qui a été avec moi, rectifia Mma Ramotswe. Vous vouliez une preuve, non ? C’est la meilleure confirmation que vous puissiez espérer.
Alice Busang lâcha la photographie.
— Mais vous… vous avez été avec mon mari ? Vous…
Mma Ramotswe fronça les sourcils.
— Vous m’avez demandé de le piéger, oui ou non ?
Les yeux d’Alice Busang s’étrécirent.
— Espèce de traînée ! hurla-t-elle. Espèce de grosse garce ! Vous m’avez pris mon Kremlin ! Vous êtes une voleuse de maris ! Crapule !
Mma Ramotswe dévisagea sa cliente, consternée. Voilà une affaire, songea-t-elle, pour laquelle je vais sans doute devoir renoncer à mes honoraires…