IX
LES ABRICOTS DE VITRY
In this strange labyrinth, how shall I turn ?
Ways are on all sides while the way I miss.
Dans cet étrange labyrinthe, où tournerai-je ?
Les chemins sont partout mais je perds mon chemin.
Lady Mary Wroth
La pièce tenait davantage du boudoir que de la boutique. Le luxe déployé donnait une idée de la clientèle fréquentant l'endroit. Des boiseries de chêne sombre dissimulaient des armoires fortes. Derrière une table de marqueterie, un homme déjà âgé, la perruque poudrée, se tenait penché en train d'écrire, éclairé par une chandelle. Vêtu d'un habit de velours amarante, il ressemblait à l'un de ces magistrats du Palais tout proche. Il se leva et, après avoir ôté ses bésicles, les considéra avec bienveillance.
— Je vous salue, messieurs, et suis tout à vous. Vous ne trouverez pas sur la place de meilleures montres que chez moi. Les prix, me direz-vous ? Fixés au plus juste, ils dépendent de l'habileté d'un travail qui vise à la perfection afin de ne point mettre sur le marché d'objet médiocre. La qualité des matières employées y concourt et fait ma réputation. Les montres à boîte d'or, dites de Paris, vont, selon, de douze louis jusqu'à vingt, celles à répétition de vingt-cinq à mille livres. Je dispose aussi de modèles en argent moins onéreux. Je puis, messieurs, m'enorgueillir sans conteste de détenir les mécanismes les plus parfaits et les plus exacts. Pardonnez ma chaleur, je parle, je parle, tant j'aime mon métier !
— Ce n'est point pour un achat que nous vous dérangeons. Peut-on parler ici en discrétion ?
Surpris, M. Le Roy alla pousser une porte et les invita à s'asseoir dans les fauteuils placés devant son bureau.
— Je vous écoute, messieurs. Messieurs ?
Rien ne s'opposait à ce qu'ils se présentassent pour ce qu'ils étaient.
— Je suis Nicolas Le Floch, commissaire du roi au Châtelet, en charge des affaires extraordinaires, et voici l'inspecteur Bourdeau, mon adjoint. Notre mission est délicate. Je pense, monsieur Le Roy, que vous imaginez de quoi il retourne ?
L'horloger sembla se rétracter. Nicolas, en épingleur d'âme, observait avec curiosité la transformation du bonhomme dont les mains s'étaient refermées sur une règle, les jointures des doigts blanchies.
— Sans doute, sans doute, balbutia-t-il. En fait, je ne sais…
Tout dans son attitude montrait qu'il cherchait une échappatoire à la question du commissaire. Il faisait pitié à voir et Nicolas estima qu'il ne résisterait guère.
— Oui… Peut-être… Cette malheureuse affaire de contrefaçon ? Des montres portant mon nom vendues sous le manteau, poinçonnées à vingt-deux carats et, en fait, en pinchebec 143 . Imaginez le nombre des réclamations ! Qu'y faire ? Attendre que la police du roi y mette bon ordre. Je vous suis reconnaissant, messieurs, de…
— Pour détestables et condamnables que soient pour vous ces pratiques, elles n'intéressent nullement notre enquête.
— Je ne vais pas…
— Permettez-moi de vous éclairer. Un jeune homme d'origine anglaise travaillait dans votre atelier.
Le Roy se leva.
— Messieurs, messieurs, de grâce, je vous arrête ! Je ne connais rien à cela… Je vous reconduis.
Nicolas, doucement, le repoussa dans son fauteuil.
— Point de cela avec nous, monsieur. Je vais vous prouver que c'est du service du roi qu'il est question et que rien ni personne ne saurait s'y opposer ni en entraver la marche.
Il sortit de sa poche l'ordre de Sartine, le déplia et le tenant de deux doigts le mit sous le nez de l'horloger qui, après avoir chaussé ses bésicles, en prit connaissance avec attention. Il soupira.
— Si l'ordre émane de M. de Sartine comme je le constate, la circonstance est différente et je me déclare tout disposé à répondre à vos questions.
— Je n'en attendais pas moins de l'horloger du roi !
— Dois-je vous remémorer les origines ? Vous les devez connaître ?
— Certes, monsieur, mais je vous serais reconnaissant de me les rappeler.
— Soit. Mais je souhaiterais comprendre les raisons qui justifient pareille inquisition ?
— Le mot est fort.
— Je le retire s'il vous blesse. Je croyais le chapitre clos et l'intéressé de retour en Angleterre ?
Nicolas crut comprendre à cet instant que M. Le Roy ne connaissait sans doute qu'une partie du drame. Ou alors il avait affaire à un redoutable jouteur.
— Allez toujours, monsieur.
Le Roy, agacé, poursuivit sur un ton piqué.
— Sachez, si vous n'êtes pas informé déjà de cela, qu'il y a un an monseigneur de Sartine, dont j'ai l'honneur d'être le fournisseur…
— Le mien également, dit Nicolas soucieux de gagner la confiance de l'horloger, considérez, monsieur, cet exemplaire qui m'est précieux.
Il lui tendit sa montre. Le Roy l'examina avec soin.
— Fort beau modèle à répétition. Je m'en souviens. Un officier des plus distingués. Il convoyait à Paris des étendards pris à l'ennemi. Il se nommait… Ranreuil, je crois… C'est cela, le marquis de Ranreuil ! Mais comment se fait-il… ?
— Qu'elle soit en ma possession ? La chose est simple, je suis son fils et marquis de Ranreuil.
L'intermède fit une heureuse diversion. Le Roy considéra le commissaire avec un étonnement respectueux, dès lors convaincu de se pouvoir confier sans détours.
— Ainsi, le ministre de la marine m'a entretenu d'un projet qui devait, selon ses propres mots, demeurer environné de ténèbres.
Nicolas sourit, Sartine n'était décidément pas ménager de ses expressions préférées.
— Je devais en conserver jalousement le secret. Un jeune homme arriverait dans mon atelier pour y perfectionner un art dont on m'assurait qu'il connaissait déjà les rudiments. Quelle surprise ! En fait, j'avais rarement rencontré apprenti aussi doué et aussi élevé dans la connaissance du métier. Il faut vous dire que l'horlogerie, science du mouvement, exige que ceux qui la professent connaissent les lois du mouvement des corps, qu'ils soient bons géomètres, mécaniciens, physiciens ; qu'ils possèdent le calcul et soient nés non seulement avec le génie propre à saisir l'esprit des principes, mais encore avec les talents de les appliquer. Au reste, comme on ne parvient que par gradation à acquérir les lumières pour la théorie, de même la main ne se forme que par l'usage ; mais cela se fait d'autant plus vite que l'on a mieux dans la tête ce que l'on veut exécuter. Je conseille toujours de commencer par l'étude de la science avant d'en venir à la main-d'œuvre ou, tout au moins, de les faire marcher en même temps. On voit d'après ce tableau que pour bien posséder l'horlogerie, il faut avoir la théorie, l'art d'exécuter et le talent de composer, trois choses qui ne sont pas faciles à réunir dans la même personne, et cela d'autant moins que, jusqu'ici, on a regardé l'exécution des pièces d'horlogerie comme la partie principale, tandis qu'elle n'est que la dernière. Cela est si vrai que la montre ou la pendule la mieux exécutée fera de très grands écarts si elle ne l'est pas sur de bons principes, tandis qu'étant médiocrement exécutée, elle ira fort bien si les principes sont bons.
— Et ce jeune homme était-il particulièrement porté sur l'une ou l'autre des facettes de votre art ? Ce monsieur, monsieur ? Son nom m'échappe.
— François Saül Peilly. De fait il appartient à l'une de ces familles de la RPR144 émigrées en Angleterre après la révocation de l'Édit de Nantes. Des horlogers eux aussi et, sans doute, des maîtres dans leur art si j'en juge par mon élève. Vous avez raison, il maîtrisait en effet les données d'une recherche qui, depuis des siècles, tient en haleine tous ceux qui s'y consacrent.
— La recherche de la longitude ou comment la calculer.
— Vous savez donc ! Je n'ai plus rien à vous expliquer. J'y ai consacré ma vie. En 1754, j'ai remis à l'Académie des sciences un billet cacheté contenant la description d'une montre marine que je me proposais d'exécuter. En 1767, le marquis de Courtanvaux à bord de L'Aurore en fit l'expérimentation durant quarante jours de navigation. Ma montre n'avait que sept minutes de retard. L'année suivante, Cassini145 , sur une durée similaire, relevait une erreur d'à peine un huitième de degré. En 1768 et 1773, l'Académie me couronna pour la découverte de l'isochronisme et du ressort spiral.
— Ainsi donc Peilly excellait à…
Le Roy s'animait, tout au feu de sa passion.
— Exceller ? À merveille ! Il saisissait tout dans l'instant avec une intelligence ! Et les parties les plus délicates pour un apprenti ! Il entendait tout à demi-mot. La question des régulateurs et des montres, il en a saisi sur-le-champ les propriétés générales : comment parvenir à les construire tels qu'ils donnent la plus grande justesse, de quoi cela est dépendant ; de la nécessité de connaître comment les fluides résistent aux corps en mouvement ; de l'obstacle qu'ils opposent à la justesse ; comment rendre cette justesse la plus grande possible ; de l'étude sur les frottements de l'air ; comment déduire cette résistance qui résulte des corps qui se meuvent les uns sur les autres ; quels effets il en résulte pour les machines ; de la manière de réduire ces frottements à la moindre quantité possible ; les différentes propriétés des métaux ; les effets de la chaleur, comment elle tend à les dilater, et le froid à les condenser ; de l'obstacle qui en résulte pour la justesse des machines qui mesurent le temps ; des moyens de prévenir les écarts qu'ils occasionnent, de l'utilité de la physique pour ces différentes choses. Tout cela il le maîtrisait, je le répète, à merveille.
— Votre art, monsieur, vous attire-t-il des envieux ?
— À qui le dites-vous ! Les récompenses ne font pas la notoriété. Mon public est restreint, des hommes de science et des marins. Un excellent artiste horloger peut passer sa vie dans l'obscurité, tandis que d'impudents plagiaires, charlatans et autres misérables marchands, jouiront au contraire de la fortune et des encouragements dus au mérite. Croyez bien que le nom qu'on se fait dans le monde porte moins sur le mérite réel de votre ouvrage que sur la manière dont il est annoncé. Il est trop aisé d'en imposer au public qui croit le charlatan sur sa parole, vu l'impossibilité où il est de juger sur pièces par lui-même.
— Cette diatribe, monsieur, s'adresse-t-elle à quelqu'un en particulier ?
— Oui, monsieur, j'ai le front de l'affirmer, à mon voisin et concurrent M. Berthoud. Hélas ! je n'ai que trop d'amertume en dépit des reconnaissances prodiguées. À mes découvertes j'ai fait le sacrifice d'une grande partie de ma fortune. J'ai abandonné le soin de mes affaires pour aller sur les mers suivre, malgré une santé chancelante, la marche de mes montres. Tout est le fruit de mes veilles et ma seule récompense, celle qui compte pour moi, c'est la conviction intime d'avoir produit un ouvrage à jamais utile à ma patrie.
— M. Berthoud en douterait-il ?
— Ah ! monsieur. Le dire n'est rien. Je suis, vous le voyez bien, un homme paisible, et pourtant ce personnage me poursuit d'injures et de calomnies. Sans relâche il met en doute la sûreté et l'efficience de mes instruments, prétendant que mes montres sont dangereuses. Dangereuses ! Les employer à la mer serait exposer, sur des probabilités trop mal fondées, les richesses de l'État, la gloire du prince et la vie de ses navigateurs, pour le citer dans sa pompeuse acrimonie.
— Mais, dit Bourdeau, ces secrets que vous enseignâtes à ce jeune Anglais, quel usage devait-il en faire ? Le voilà désormais, selon vos dires, reparti chez lui. Où cela nous mène-t-il et quel est l'intérêt de la couronne dans cette manœuvre ?
— Bonne question ! dit Le Roy, en baissant la voix. Je vois que vous ne possédez pas l'entièreté du problème. Le débat demeure pendant entre les Anglais et nous. Dans chaque pays on s'évertue à fabriquer les chronomètres les plus exacts possibles, des garde-temps dont les variations tendent de plus en plus à l'infime. Reste à trouver le moyen de les fabriquer sur une vaste échelle pour que tous les vaisseaux d'une flotte entière en soient équipés. Secrètement M. Peilly devait repasser en Angleterre par Boulogne. La science et la pratique acquises dans mon atelier lui permettraient sans difficulté d'approcher M. John Harrison, mon concurrent anglais le plus avancé, un homme éminent que les lords de l'amirauté britannique harcèlent de leurs exigences successives. Mon disciple pouvait faire illusion, engager des recherches sur de fausses voies qui retarderaient les Anglais tout en prenant connaissance des progrès qu'eux-mêmes avaient accomplis !
Nicolas, frappé de la clarté du dessein exposé, demeurait aussi étourdi de la gravité de la confidence et des hypothèses qu'elle semait. Il sentait à ses côtés la tension de Bourdeau. Restait un mystère dont il fallait déterminer si Le Roy détenait la clef. Tout paraissait clair tant que Peilly était encore chez l'horloger. Que s'était-il passé au moment de son départ ?
— Un jour donc il vous quitte ?
— Eh, oui ! début février. Un matin il n'était plus là. Je ne m'en suis guère étonné, M. de Sartine m'ayant prévenu de la manière dont cela se déroulerait. L'intempestif était le plus probable.
— Et depuis, aucune nouvelle ?
— Si justement, ce matin même. Un mot laconique. Cette prudence va de soi. Je la comprends et l'approuve.
Il tira un petit billet de sa poche et le tendit à Nicolas. Celui-ci observa aussitôt l'écriture formée de majuscules en lettres bâtons. Il le lut à haute voix.
— Je reste votre débiteur et vous adresse ma gratitude. Je n'oublierai pas les abricots de Vitry. Quel étrange message ! Il ne vous surprend pas ?
Le Roy secoua la tête.
— J'imagine que la forme a pour objet d'éviter que l'identité de l'auteur puisse être traversée. Et pour le reste…
Il se mit à rire.
— Les abricots vous intriguent, n'est-ce pas ? Je vous confierai qu'il adorait ceux du verger de ma maison de campagne à Vitry. C'était une plaisanterie habituelle entre nous. Il avait dépouillé un arbre à s'en rendre malade.
— J'entends bien tout cela, dit Nicolas. Puis-je vous demander par quel truchement ce mot vous est parvenu ?
— Je ne sais si je dois…
— Vous nous avez déjà confié beaucoup de choses. Il serait inconcevable que maintenant vous vous rétractiez.
— Vous avez sans doute raison. Durant le séjour de Peilly chez moi, un jeune officier de marine était chargé de faire le lien avec Sartine.
— Son nom ?
— Emmanuel de Rivoux.
— Son grade ?
— Lieutenant de vaisseau.
— Porte-t-il un manteau bleu d'uniforme ?
— Ma foi, très souvent. Nous sommes en hiver.
— C'est donc lui qui vous a transmis le mot de Peilly ? De quelle manière était-il en sa possession ?
— Oui, je le répète, il me l'a apporté. Pour le reste, je lui ai posé la question. Il a mis un doigt sur sa bouche. Ils étaient d'ailleurs très liés malgré…
— Malgré quoi ? insista Nicolas que les réticences de l'horloger exaspéraient.
— Heu ! Cela n'a guère d'importance. Enfin, malgré leur amitié, ils étaient quelque peu en rivalité… Oh ! En tout bien tout honneur… par la cour qu'ils faisaient tous deux à ma filleule, Agnès Guinguet. Mais la lutte était loyale. Ils ne s'en cachaient pas l'un à l'autre. Agnès semblait balancer entre eux. Ah ! jeunesse.
— Nous aurons à entendre votre filleule.
— Je n'en vois guère la justification, mais il est inutile, je crois, que je songe à m'y opposer.
— D'autres personnes étaient-elles informées des raisons de la présence de Peilly chez vous ?
— Sans être au fait de toutes les circonstances, Deplat, mon ouvrier, se trouvait en situation de connaître bien des choses, travaillant avec nous. Durant cette période, j'avais éloigné mes aides dans mes autres ateliers pour limiter, à la demande du ministre, tous les risques. Mais Armand lui, c'est autre chose, il a toute ma confiance.
— En êtes-vous assuré ?
— Monsieur, il travaille avec moi depuis quinze ans. Il sortait du collège quand je l'ai pris en main. Il m'est indispensable et a été associé à toutes mes découvertes.
— Nous le verrons également.
—  Me direz-vous enfin la raison de tout ceci ?
— Pour l'heure c'est impossible, mais vous le saurez dès qu'il y aura assurance. Où loge Emmanuel de Rivoux ?
— Pourquoi voulez-vous que je le sache ! Nos rencontres furent rares et restreintes quant à leur contenu. Il passait sans que je le voie, s'enfermant pour de longues conférences avec Peilly.
— Quand Peilly a disparu, étiez-vous présent ?
— Non, une crise de goutte m'avait contraint de prendre quelques jours de repos à Vitry.
— Il était donc seul rue de Harlay ?
— Certes. Ma filleule se trouvait avec moi, Deplat chez lui en ville ou plutôt dans les nouveaux faubourgs, rue de l'Échiquier, près du magasin des Menus-Plaisirs.
— Donc aucune lumière sur les conditions de son départ ?
Y avait-il eu arrestation en forme, c'est cela que Nicolas souhaitait apprendre. Intrigué par son insistance, Bourdeau prêtait l'oreille.
— Pourtant, monsieur, reprit Nicolas prêchant le faux, le quartier prétend que son arrestation fit grand bruit. Voitures, flambeaux, chevaux, toute une troupe et des cris ! Tout un esclandre !
M. Le Roy, écarlate, s'emporta.
— Mais… Mais… c'était là justement… Allez au diable !
— C'est en effet le destin des menteurs. Que savez-vous exactement, monsieur Le Roy ?
— Et vous-même ? Il est facile de se prétendre l'émissaire de M. de Sartine, mais il est étrange d'interroger sur des faits qu'on devrait connaître !
— Voilà, monsieur, un rebèquement bien soudain et le raisonnement qui va vous conduire sur l'heure dans l'un de ces cachots les plus morfondants de la Bastille. Si vous m'en croyez, parlez et videz votre cœur alors qu'il en est encore temps !
Tout en parlant, il agitait sous le nez du malheureux une lettre de cachet tirée de son gilet.
— Voyez, elle est signée par M. Amelot de Chaillou, ministre de la maison du roi, avec un blanc qui reste à remplir. Tout sera consommé en un instant et environné de ténèbres avant même que vous y songiez, autant que persisteront vos réticences. Écoutez mon conseil et ne vous interrogez pas sur l'étrangeté d'une situation dont dépend la sûreté du royaume. Lorsque la résistance est inutile, et je dirais criminelle, la sagesse est de se soumettre en fidèle et obéissant sujet du roi. Vous le demeurez comme moi-même, j'en suis convaincu. Portez un peu de lumière sur ce justement.
Accablé l'horloger se soumit.
— Il fallait, pour des raisons que j'ignore, que l'arrestation fît du bruit.
— Merci, monsieur Le Roy, vous êtes un honnête homme. Maintenant nous allons parler à votre filleule et à votre ouvrier. Je vous prie d'indiquer à l'inspecteur Bourdeau où il les peut trouver. Quant à vous, je vous demanderai de vous retirer en attendant.
— J'ai là derrière une pièce où je travaille la nuit sur mes expériences. Je vais y aller.
Le Roy se retira, tirant une porte de boiserie derrière lui. Bourdeau, après s'être entretenu un instant avec lui, disparut dans les profondeurs de la maison. Nicolas observa un moment l'animation de la rue jusqu'au moment où une jeune femme, dont la beauté simple le frappa, entra dans la boutique. Les cheveux blonds noués et relevés sur la tête dégageaient un visage fin éclairé par des yeux bleus tirant sur le violet. Elle portait une robe brodée de soie crème avec un fichu sur les épaules. Elle se frottait les mains, l'air contrarié, faisant ainsi tomber des paillettes sur le devant de son vêtement. Elle considéra Nicolas, le fixa dans les yeux et esquissa une révérence.
— Monsieur, pardonnez-moi de me présenter à vous dans cet état…
Elle considéra ses mains, dépitée.
— … mais je limais une pièce délicate. Il faut vous dire que j'aide parfois mon parrain qui n'a plus très bonne vue. J'adore cela ! Mais…
Elle jeta un œil en arrière sur Bourdeau, en se mordant l'intérieur de la bouche.
— … monsieur m'a dit de venir vous trouver.
— Mademoiselle, dit Nicolas, vous êtes au fait des raisons qui motivaient la présence du jeune Peilly en France ?
Elle rougit, baissant les paupières.
— En partie, monsieur.
— Vous en êtes-vous entretenus tous les deux ?
— Il était des plus discrets. Il évoquait plutôt sa vie en Angleterre.
— Bon ! Qu'en disait-il ?
— Orphelin, il avait été recueilli par son oncle. Après une enfance aussi malheureuse, il souhaitait voir le pays de ses parents qu'on lui décrivait comme un repaire d'iniquités.
— Depuis son départ, vous a-t-il donné de ses nouvelles ?
Elle rougit.
— Non, hélas !
Il nota l'expression de cette déception.
— Vous l'avait-il promis ?
— Il espérait qu'un jour nous pourrions nous revoir.
— Abricots de Vitry, jeta soudain Nicolas d'un ton égal.
Le résultat de cette tentative fut éloquent ; elle rougit derechef et des larmes perlèrent à ses yeux.
— Que dites-vous là, monsieur ?
— Ces mots ont donc un sens pour vous ? dit-il en lui tendant un mouchoir dont elle se tamponna fébrilement les yeux.
— Ah ! Que vous me faites du mal !
— Ce n'est, mademoiselle, aucunement mon intention. Que signifient ces mots pour vous ?
— Monsieur, vous me paraissez un honnête homme. Vous n'en direz rien à mon parrain. Sous cet abricotier de Vitry, nous nous sommes promis l'un à l'autre. Je pense que M. Le Roy se doutait de quelque chose et craignait que les incertitudes de la situation ne favorisent pas nos vues.
Nicolas supposa que le message transmis par Rivoux, alors que celui qui l'adressait était mort, devait pour convaincre contenir un fond de vérité. Mais l'allusion portait-elle sur l'indigestion de fruits ou sur les promesses amoureuses, et qui connaissait ces détails ?
— Et M. de Rivoux ? Vous semblez l'apprécier aussi ?
Elle le regarda, surprise.
— Comment ?… Oui… Je feignais de balancer entre eux pour celer la vérité : Emmanuel est un ami charmant.
Elle se mit à pleurer.
L'horloger, alerté par ses gémissements, sortit de son réduit, jeta un regard lourd de reproches sur les policiers, prit Agnès dans ses bras et l'entraîna dans la pièce qu'il venait de quitter en claquant la porte.
— Notre tâche est parfois bien rude, murmura Bourdeau en s'éclaircissant la voix.
— Nous savons l'essentiel. Oh ! Il n'est point de situation où une femme ne sente le déplaisir de se présenter avec désavantage à quelqu'un qui ne l'a jamais vue. Toutefois, je la crois sincère. Il suffit de la contempler pour comprendre ce qui est advenu. Elle n'a point eu les contorsions de son parrain… Ou alors elle joue de sa candeur avec un art consommé.
— Cela s'est vu ! Mais je suis assez de ton avis. Deux pigeons… Je cours quérir le commis.
Nicolas demeura seul. Il s'allongea sur le sol et en examina la surface. Il mouilla son index et recueillit des particules métalliques tombées de la robe d'Agnès. Il se releva et les plaça avec précaution à l'intérieur d'un papier plié qu'il rangea dans une de ses poches. Quand Bourdeau revint accompagné d'Armand Deplat, il le retrouva dans une attitude méditative qui préludait souvent à d'étranges conclusions. L'homme, dans la trentaine, offrait une apparence de bon aloi. Mince, bien découplé quoique de taille moyenne, des yeux bruns et rêveurs, des cheveux noués sur la nuque ; son habit noir soulignait la pâleur de son teint. Il salua Nicolas.
— Monsieur Deplat, que saviez-vous au sujet de la présence ici de M. Peilly ?
Il ne broncha pas, sans doute averti par Bourdeau d'avoir à répondre sans simagrées. Une prudente circonspection paraissait cependant régler son attitude.
— Qu'il devait approfondir ses connaissances au sujet des montres ou horloges marines, en vue d'atteindre une précision accrue dans le calcul à la mer de la longitude.
— Et ?
— Que son séjour serait provisoire et entouré de secret.
— Cela ne vous a pas gêné ?
— J'obéis en toute chose à M. Le Roy et ne me pose guère de questions.
Ses dents serrées faisaient saillir ses maxillaires.
— Quel était votre sentiment envers lui ?
— Devais-je en avoir un ? C'était un artisan très habile et un très aimable compagnon.
— Et M. de Rivoux ?
L'homme considéra ses manchettes sur lesquelles il tira d'un geste mécanique qui lui haussa les épaules.
— Je n'avais que peu de rapports avec lui. Il m'a paru froid, distant, hautain pour tout dire.
— Vous ne semblez guère l'apprécier ?
— Aurais-je dû ? Devais-je quémander son approbation ?
— Et ses relations avec Peilly ?
— Je n'y étais ni associé ni convié. Très souvent ils devisaient ensemble, enfermés.
— Et son départ. Vous y fûtes associé ?
— En rien. Je l'appris le lendemain. L'oiseau s'était envolé.
— Oui, oui, dit Nicolas pensif, envolé
— Cela vous fit peine ? demanda Bourdeau.
Les yeux mobiles de Deplat se posèrent sur l'inspecteur sans que ni sa tête ni son corps ne bougent.
— On allait pouvoir reprendre le travail habituel.
— Aimez-vous les abricots de Vitry ? jeta Nicolas tout à trac.
Décidément ce fruit faisait miracle. Le visage de Deplat s'empourpra.
— Que signifie ? Que voulez-vous insinuer ? balbutia-t-il.
— Ni plus, ni moins que ce que j'ai dit.
— Oui… Non… Je ne vois pas.
— Ce sera tout, monsieur. Pour l'instant. Mais…
— Puis-je savoir à quoi correspondent votre venue et vos questions ?
Nicolas songea que l'absence de cette curiosité aurait été plus que suspecte.
— Oh ! Routine. C'est un cinquième acte. Reste une chose à vous demander. Où logez-vous ?
— Mais… Rue de l'Échiquier, près du couvent Saint-Lazare.
— Oui, oui. Nous avons un ami, par là !
— Un petit croquis nous serait utile, ajouta Bourdeau en lui tendant une mine et un bout de papier.
— Suis-je obligé ?
— Oh, monsieur ! simple usage.
L'homme, résigné, se mit à crayonner.
— Dernière chose : vos clés, monsieur.
— Mes clés ?
— Certes, préféreriez-vous que nous enfoncions la porte ?
— Mais, pourquoi chez moi ? Que pensez-vous y trouver ?
— Rassurez-vous, d'autres y passeront aussi ! Et n'ayez crainte, nous vous les rapporterons avant la fin du jour. D'ailleurs je suis sûr que vous n'avez rien à cacher, n'est-ce pas ?
— Soit.
Il lui tendit sa clé. Nicolas, à la grande surprise de Bourdeau, la prit et, ce faisant, lui serra les mains avec chaleur. L'homme se retira sans un mot. Le commissaire s'empressa de recueillir des particules semblables à celles qu'avait semées Agnès Guinguet et les plaça dans un autre petit papier.
— Peste, que fais-tu ? demanda Bourdeau.
— Je grossis mon petit principal pour mes rentes sur l'Hôtel de Ville.
— J'avais oublié ce détail domestique !
Le Roy et sa filleule furent libérés et dûment informés que la visite policière était achevée. Nicolas ne dispensa aucune consigne de discrétion, les débats présents montrant l'inanité de telles précautions.


Ils rejoignirent leur voiture. Tirepot leur signala qu'aucune information ne lui était parvenue de la chaîne des mouches sur la destination finale de l'homme au manteau bleu. Instruction lui fut donnée de faire remonter les nouvelles au Grand Châtelet par l'intermédiaire du père Marie qui les avertirait. Nicolas ordonna de se rendre rue Neuve-Saint-Augustin. Pour incertaine que fût sa foi en la fermeté du lieutenant général de police, il était temps, comme promis, de lui faire rapport. Ce faisant leur officieuse enquête revêtirait une apparence plus officielle dont le caractère, en dernier argument, pourrait être mis en avant. Nicolas craignait peu pour lui-même, mais demeurait toujours soucieux pour Bourdeau, père d'une nombreuse famille qu'une intégrité peu courante dans son office, contrairement à la pratique, n'avait guère contribué à enrichir. Bourdeau s'inquiéta qu'il n'ait pas fouillé la maison de Le Roy et le logement occupé par Peilly. Pour le commissaire c'était inutile, le débarrassement avait dû être accompli dans les moindres recoins après l'arrestation. Il s'enfonça aussitôt dans un silence méditatif.
Ainsi donc il existait bien un dossier secret intéressant les intérêts de la couronne et de sa marine dont l'écheveau avait été d'évidence dûment tramé par Sartine et sans doute aussi par l'amiral d'Arranet. Comme une toile bise, pour ainsi dire une serpillière, brodée avec soin, revêt peu à peu un éclat nouveau et incomparable, la mise en scène agencée autour du jeune Peilly devait aboutir à tromper brillamment l'ennemi anglais. Tout lui laissait à penser que l'arrestation ostensible et l'évasion, facilitée sans doute, participaient de ce beau plan. Restait que l'entreprise avait échoué, que l'appât avait bel et bien été assassiné et achevé par une ou deux personnes, que Lavalée demeurait introuvable, qu'une mouche avait été agressée, que Freluche était morte et qu'on avait tenté de tuer un commissaire au Châtelet. On pouvait supposer qu'Aschbury informé – par qui ? – avait ordonné l'exécution du transfuge. Ou alors on se devait de rechercher le coupable au sein de l'entourage parisien du jeune horloger. Nulle autre hypothèse n'était plausible.
— M. Le Roy, je l'exclus, sa filleule, va savoir, les deux godelureaux, à approfondir.
— Je constate avec satisfaction, dit Bourdeau à Nicolas qui n'avait pas eu conscience d'achever sa réflexion à haute voix, que nous parvenons aux mêmes conclusions.
À l'hôtel de police, le vieux laquais qui défendait depuis des lustres l'entrée du bureau, lui confia que M. Le Noir venait tout juste de revenir de Versailles.
— Le hasard fait bien les choses, il m'avait demandé de vous envoyer chercher !
Ils furent introduits et découvrirent l'aimable figure du lieutenant général de police qui paraissait empreinte d'une sorte d'allégresse.
— Je vais me contraindre quelques instants et patienter avant que de vous révéler ce qui justifie mon égaiement. Je vous écoute, mon cher Nicolas, et vous Bourdeau vous n'êtes pas de trop.
— Des affaires, monseigneur, dont j'avais eu l'honneur de vous entretenir, ont toutes deux quelque peu avancé. Je me dois de vous en rendre compte et, aussi, de vous remercier des conseils que vous m'avez prodigués et que j'ai suivis de point en point.
Les yeux fermés, M. Le Noir paraissait boire quelque suave breuvage. Nicolas entreprit, avec cette maîtrise et cette concision qui frappaient toujours ses interlocuteurs, d'exposer les tenants et aboutissants des affaires en cours, celle du drame du Fort-l'Évêque et celle des dettes de la reine. Rien ne fut omis non plus de leurs étranges excroissances ni des derniers éléments de la visite rue de Harlay. À plusieurs reprises au cours de ce récit, il échappa au lieutenant général de police des exclamations de surprise.
— Malpeste ! Nicolas, tout cela me semble outrageusement intrigant et justifie pleinement les doutes et soupçons que nous nourrissions sur les prémices de cette aventure. Dans la première affaire, on ne démontre pas l'évidence, on la pressent et c'est ce que nous avons fait ; hélas trop tardivement, le mal était déjà accompli. Quant à la seconde sur laquelle se greffe le funeste présent de Mme Adélaïde à la reine, un dessein qu'on évente est tout près d'avorter. En dépit de la reconnaissance que je voue à Sartine, je déplore sa dissimulation dans une affaire secrète dont je comprends certes les motifs, mais… Reste que son excédation146 dans le maniement de ces matières éclate au grand jour. Il outrepasse la raison au-delà des normes permises et fausse les actions à l'excès. L'exaltation en tous genres et dans quelque sens qu'on l'entende s'avance entre des abîmes. Reste que c'est du salut de l'État dont il est question.
— Je crains, dit Nicolas, qu'il ne soit empêtré dans le piège tendu à l'ennemi anglais.
— Aussi ai-je décidé de voir le roi. Sa Majesté m'a reçu ce matin sur les arrières. Je souhaitais l'entretenir de ce que vous m'aviez confié. Il a un peu regimbé147 . Il ne vous a pas échappé sa détestation qu'une chose lui soit dissimulée… Il vous avait reçu… Je lui ai indiqué que c'était moi qui vous avais demandé de me faire rapport et que je venais l'en aviser. C'est alors sur la personne du ministre de la marine que son irritation a porté : ceux qui prennent l'excès de sa bonhomie pour de l'excès de faiblesse ont souvent lieu, et avec intérêts, de s'en repentir. Le roi n'est pas en principe opposé à des actions souveraines, encore faut-il qu'elles soient couronnées de succès ! Pour faire bref, il a aussitôt songé à vous pour faire la lumière sur cette ténébreuse affaire. « Que Ranreuil soit mon bras armé et qu'il me rende compte », a-t-il dit, en ajoutant que, pour vous épargner tout souci – je crois bien qu'il songeait menace – il allait vous signer un ordre. Mesurez votre influence… et la mienne, pour qu'il s'engage, et par écrit encore ! Désormais votre prudence sagace marche en ligne droite entre les excès et les abus.
Le Noir tendit un papier dont Nicolas prit immédiatement connaissance.
« C'est sur mon ordre et pour le bien de l'État qu'agit Nicolas Le Floch, marquis de Ranreuil, mon commissaire au Châtelet. Que tous ceux qui cette présente verront lui apportent obéissance, aide et protection. Signé : Louis »
— Allez, messieurs, courez où le devoir vous appelle et que votre quête soit féconde. Je crains d'avoir sous peu à affronter la colère glacée du comte d'Alby148 .
Roulant vers les faubourgs, les deux policiers commentaient l'entrevue. Il leur paraissait que, pour modéré qu'il fût, Le Noir n'était pas mécontent du bon tour qu'il venait de jouer à Sartine.
— Pourtant sa fortune a souvent dépendu de cet homme, constata Bourdeau pensif, mais, comme à d'autres, il le lui faisait sentir…
Nicolas ne répondit pas.
— … comment Le Noir pouvait-il tolérer, poursuivit l'inspecteur, d'être mis à l'écart du secret d'une politique qu'il a longtemps contribué à mener ? Un homme qui, sous le feu roi, participait de sa politique personnelle et qu'il avait chargé de suivre et régler les affaires du Parlement de Bretagne. Il y joua un rôle éminent et méconnu.
— Diable ! dit Nicolas, comment sais-tu tout cela, toi ?
— Hé ! Hé ! C'était avant que Lardin ne nous présente. Les affaires extraordinaires ne m'étaient pas inconnues.
Ils entrèrent dans la rue de l'Échiquier. Bourdeau considérait les maisons neuves et les gravats des travaux avec surprise.
— Ici j'ai connu des vergers, des vieilles maisons et des murs.
— Tu as raison. Ce sont les Filles-Dieu qui en 1772 ont été autorisées à détruire des bâtiments leur appartenant pour ouvrir des voies nouvelles. J'ai souvenance que Mesdames ont soutenu leurs demandes qui tenaient fort peu de compte des règlements. De toutes parts, les maisons envahissent la campagne. Déjà les vieux remparts du grand roi disparaissent peu à peu.
— Le fleuve d'argent élève des murs de pierre ! Il est vrai que tout attire par ici. Le quartier est très fréquenté à cause de l'hôtel des Menus et des Petites-Écuries.
— En fait la rue s'appelle rue d'Enghien, mais l'habitude la fait nommer autrement en raison d'une maison démolie qui portait l'objet en question sculpté sur son fronton.
— D'où te vient toute cette science ?
— Eh ! Chacun ses secrets. Sartine, en 1773, m'avait fait enquêter sur une affaire d'officiers des chasses qui, moyennant de grasses épices, se mettaient sur le pied de se substituer aux trésoriers de France en s'arrogeant le droit de décider des alignements le long des routes, rues et chemins entretenus aux frais du roi.
— Et ?
— Rien. Un suicide, un embastillement et une fuite en Hollande. Un coup pour rien, peu suivi d'effets. Comme toujours, les malversations ont continué et continuent. Quand ce n'est pas l'alignement, c'est la hauteur des maisons ! Il y a dans ce domaine trop d'intérêts en jeu.
Au second étage d'un édifice qui sentait encore le plâtre et la peinture, ils trouvèrent le logement de Deplat. Son plan leur avait facilité la tâche. Nicolas savait tirer le meilleur parti des lieux où vivait un témoin. Mille détails apportaient toujours d'éloquentes constatations. Le plan était simple, un corridor, une chambre et son cabinet de toilette, un petit salon, un office. Le tout, minuscule, était meublé avec goût et l'ordre le plus rigoureux y régnait. Il semblait que chaque chose obéît à une règle par compas149 fixée de toute éternité ; rien ne dépassait ni ne déparait. Nicolas réfléchissait. Ce qu'ils cherchaient, ils ne le savaient pas eux-mêmes. Souvent le hasard conduisait le bal dans ce genre d'investigations. Dans le tiroir de la commode de la chambre, Bourdeau fit une curieuse découverte. Sous les caleçons et des bas alignés au cordeau, apparurent des rectangles de bois régulièrement rangés. Les objets se révélèrent pouvoir être ouverts. De chaque côté, de la cire vierge apparaissait encadrée sur trois côtés, le tout doté d'une charnière. Ils comprirent vite qu'il s'agissait de ces ingénieux appareils dont usent les serruriers pour prendre les empreintes des clefs. Ils en ouvrirent plusieurs.
— Celle-là, dit Nicolas, une clé d'horloger, celle-là également, et une autre. Là plutôt celle d'un coffret ou d'un petit meuble. De nouveau une clé d'horloger et encore, et encore. Ah ! Pour le coup, une bonne vieille clé de porte, et de taille.
— C'est curieux, dit Bourdeau, j'ai le sentiment que les horloges cachent la forêt.
— Deux exemplaires m'intriguent. Voilà une bonne grosse clé placide et honnête et une petite qui ne tient pas à l'horlogerie. Méditons. Nous avons affaire à un ouvrier, un artisan de qualité, sans doute un artiste dans son genre. Nous trouvons chez lui des empreintes de clés. Rien dans tout cela n'est étonnant. Seulement pourquoi chez lui ? Et pas dans son atelier ? Pourquoi ces objets dissimulés ?
— Il y a sans doute une foule de raisons opportunes plus probantes les unes que les autres.
— Certes ! et une seule qui corresponde à la situation. Le reste ne sert qu'à rompre les chiens150 . Prenons les deux empreintes suspectes et réaménageons les autres à l'identique autant que faire se peut afin que nul signe ne transparaisse. Ces deux-là, portons-les chez un serrurier. J'ai l'idée que le plus proche sera le bon. Grâce à ses services nous aurons deux clés à qui il faudra trouver les serrures qui correspondent. Et nous saurons peut-être qui, le cas échéant, a fait confectionner des répliques.
Il consulta sa montre.
— Il y a urgence à trouver l'homme de l'art. Si nous pouvions remettre les originaux en place, ce serait préférable. Recherchons les serruriers et allons dîner151 . Je te convie au Grand Cerf, rue des Deux-Portes.
Bourdeau approuva d'enthousiasme cette proposition.
— Quel privilège, en cette occurrence, d'être l'ami d'un marquis et d'un rentier !
— Peuh ! J'ai du mal à m'imaginer en rentier !
Interrogés le portier et les boutiquiers des alentours tombèrent d'accord : le serrurier le plus connu et le plus proche du quartier se tenait près du boulevard et de la rue Beauregard. Il n'y avait pas à s'y tromper ; ledit artisan avait fait bâtir une maison de six étages, mais on lui avait imposé de se donner pour encoignure un pan coupé d'au moins huit pieds afin d'éviter l'angle aigu. Aux dires de leurs informateurs, il en résultait que son accès avait plusieurs fois changé de place de la rue au boulevard.
Le maître serrurier, M. Bettancourt, en imposait par son ampleur. La bedaine appuyée sur son comptoir, il les accueillit avec un air de componction navrée qui ajoutait à la majesté austère de ses traits. Nicolas dut réfléchir un instant aux moyens les plus sûrs pour faire le siège de cette forteresse. Il alla au plus simple.
— Monsieur, une de vos pratiques m'a indiqué que vous étiez en mesure de confectionner des clés à partir d'empreintes de cire.
L'homme toisa le commissaire. L'examen dut être concluant.
— Je le fais à l'occasion suivant les règles du métier.
— Qui sont saisissantes de précision. Je crois, que pour éviter que de fausses clés soient forgées sur une empreinte qu'il est toujours aisé de se procurer clandestinement, il convient de respecter une règle absolue : ne faire aucune copie ou double sans avoir la serrure sous les yeux.
— Je vois que monsieur connaît à fond la profession.
— Et pour cause ! Je suis commissaire au Châtelet.
Les bajoues du visage, soudain empourprées, se mirent à trembler. La bedaine s'écrasa contre le comptoir, le corps s'inclina.
— Je suis, monsieur, aux ordres du magistrat, et votre obéissant serviteur.
Nicolas dévoila les empreintes.
— À partir de celles-ci vous avez récemment travaillé. Je doute qu'un maître de votre qualité ait pu oublier une commande aussi particulière.
— Euh ! J'ai de nombreux apprentis et compagnons.
— Mais vous voyez tout, n'est-ce pas ?
Bettancourt examinait les petits blocs et toussotait, la mine contrainte.
— Je pense, en effet, que nous avons pu œuvrer sur ceux-ci.
— Et qui, dit Nicolas menaçant, vous les a commandés ? Savez-vous que vous avez enfreint les ordres du roi ? Outrage à nul autre second !
— Ce sont des règles anciennes… Mais… Je n'en mesurai pas les conséquences. Cependant pour vous satisfaire, il me revient… Un homme jeune, correctement mis. C'est pourquoi j'ai accepté le travail.
— Pourriez-vous le restituer dans l'instant ?
— Dans l'instant ! Comme vous y allez ! Il faut quelques heures au moins.
Nicolas consulta sa montre.
— Il est midi. À trois heures je veux les deux clés issues de ces blocs. Et pas un mot à quiconque sur cette affaire. Sinon…
Ils abandonnèrent maître Bettancourt qui, défait, se hâtait vers son atelier, les empreintes à la main. Leur voiture les conduisit rapidement à l'hôtellerie du Grand Cerf. L'hôte, qui semblait connaître Nicolas, les mena à une table près d'une grande cheminée. Il s'enquit de leurs désirs.
— Que nous proposez-vous, dit Bourdeau l'air affriandé.
— Messieurs, pour des personnes de qualité en ce vendredi, j'envisageais avec faveur des œufs à la Suisse, une belle lamproie à la sauce rousse et, pour dulcifier ce dîner de maigre, des tartelettes de muscat de Damas au caramel, et notre spécialité, le biscuit liquide.
— Biscuit liquide ! Qués aco ?
— Vous en apprécierez la richesse et la douceur. Vous servirai-je un vin de Vouvray rafraîchi ?
— Veine ! Nous descendons la Loire.
Un moment heureux s'apprêtait. Ils évoquèrent d'anciens souvenirs. Bientôt l'arrivée des œufs à la Suisse accaparèrent leur attention. L'hôte, dont Bourdeau remarqua soudain le visage grêlé par la petite vérole, fut arrêté alors qu'il se retirait et prié d'en dire plus sur le plat présenté.
— Rien que du simple, messieurs, tout dans la manière. Ce sont des œufs miroirs cuits mollets. On jette une poudre de hachis de brochets et du fromage râpé. On pane et on fait prendre couleur.
— L'eau me vient à la bouche, dit Bourdeau, en servant un plein verre à Nicolas de la bouteille qui languissait dans le rafraîchissoir.
Le commissaire avait déjà plongé un croûton dans l'un des œufs.
— Le pané onctueux nappé de la ferveur du poisson et du haut goût du parmesan. Quelle harmonie !
Ils ne firent qu'une bouchée du plat qui exacerbait leur fringale. La salle s'emplissait peu à peu, d'étrangers surtout.
— Lamproie à la sauce rausse.
Le plat avait traversé la pièce exhalant un tel fumet que des têtes s'étaient relevées, le suivant du regard.
— Et comme ces messieurs aiment à savoir le pourquoi du comment, je dirais que voici une lamproie de belle taille, poisson tendre et délicat. Les tronçons jetés dans une casserole avec beurre, persil, ciboules fines, herbes hachées, sel et poivre, sont sautés vivement. Et la sauce, me direz-vous ? Un revenu de champignons hachés eux aussi, ciboules, sel, poivre, câpres et un anchois. Il faut mouiller le tout d'un bouillon de poisson. Pour lier l'ensemble, rien ne vaut le coulis d'écrevisses. Une purée de broques152 tout droit venues du potager du roi à Versailles fera verdure et racine auprès de ce mets somptueux.
— Ils ont leurs entrées, comme La Borde !
Le maître d'hôtel tressaillit.
— Certes, monsieur, les étrangers raffolent de tout ce qui tient à Sa Majesté.
Ils se consacrèrent aussitôt aux tronçons croustillants de la lamproie qui se mariaient à merveille avec le relevé parfumé de la sauce. Une seconde bouteille de vin de Vouvray apparut.
— Que comptes-tu faire des clés ? demanda Bourdeau.
— Nous les essaierons, chaque clé a forcément sa serrure qui lui correspond.
— Mais où ?
— Je l'ignore encore. Rue de Harlay, à Vitry ou chez le lieutenant de vaisseau. Rien ne me paraît leur correspondre chez Deplat.
— Et ensuite ?
— Je te l'ai dit. Au plaisir de Dieu ! Chaque chose vient en son temps. En désespoir de cause nous interrogerons Deplat. Le procédé a son inconvénient : s'il a quelque chose à se reprocher, cela risque de le mettre en éveil et l'huître se refermera.
— Et, Breton, tu connais ! Il y a peut-être une explication toute simple et si on ne le presse point…
L'hôte débarrassa, puis revint avec les tartelettes brunies à la pelle à feu et de curieux bâtonnets couverts de sucre.
— Les tartelettes au raisin de Damas au caramel, je n'en parle pas : c'est la simplicité même. Et les biscuits liquides qui font honneur à notre maison, j'ai invité le maître pâtissier à vous en dévoiler, c'est un secret, la divine confection.
Il s'écarta pour faire place à un petit homme rougeaud qui tournait sa toque entre ses doigts. Il leur dévida son affaire sur un ton monocorde.
— Messeigneurs. Pour ce biscuit liquide, faut de l'écorce confite d'oranges du Portugal, quatre abricots secs et un peu de marmelade. Le tout est jeté ensemble et passé au tamis. Faut alors battre à blanc quatre jaunes d'œufs bien frais que vous mélangez avec la masse précédente en ajoutant deux onces de sucre en poudre et gros comme un œuf de pâte d'amandes douces. Il faut alors transformer le tout en pâte maniable. Vous coupez des petits bâtons à mettre dans du sucre. Arrangez-les sur un papier et faites cuire à feu modéré. Voilà.
Il se courba en deux pour les saluer et s'enfuit sans demander son reste.
— Et comme d'habitude, monsieur le marquis, une bouteille de vin de l'Aubance, celui qu'affectionne tant Madame la marquise ?
Il se retira sans attendre la réponse. Nicolas rougit et Bourdeau pouffa.
— Je vois que tu es un habitué.
— Oui, il m'arrive de m'y restaurer.
— Oh ! Le fieffé moliniste !
— Je vais te confier un secret.
Bourdeau se pencha, heureux et attentif.
— Tu as vu ce maître d'hôtel. Eh bien ! Il ne s'agit de personne d'autre que de Gaspard, l'ancien garçon bleu153 .
— Mais, je le croyais mort de la petite vérole prise au chevet du feu roi ?
— C'est le bruit que nous avions décidé de faire courir, La Borde et moi, pour lui éviter des représailles. Depuis, grâce à La Borde et avec ma bénédiction, il s'est refait une position ici, sous un autre nom bien sûr.
Les friandises répondirent à leur attente, puis Nicolas se pencha vers Bourdeau.
— Plus je pense à notre visite chez Le Roy, plus les questions m'assaillent. Que Sartine soit l'instigateur de ce dessein mystérieux ne fait aucun doute et n'a rien pour m'étonner. Son étrange conduite à mon égard le prouve. L'étonnant de cette machination, ce sont les conditions de son engagement. Mal préparée, incertaine dans son déroulement, précipitée dans sa conclusion et enfin mal préservée dans le secret qui aurait dû l'environner.
— Et note, dit Bourdeau, qu'il est bien malaisé de déterminer qui sait quoi et jusqu'où.
— Quand on a, face à soi, un aussi redoutable joueur d'échecs que Lord Aschbury, il convient de s'entourer de toutes les précautions possibles.
Comme un coup de poignard, la pensée d'Antoinette le poignit.
— Et plus encore, poursuivit l'inspecteur véhément, dans cette affaire d'État qui menace tant d'intérêts primordiaux. Et que dire de cette intrigue à la Marivaux qui agite nos personnages ? Vergers, abricots et roucoulements de tourtereaux, alors qu'il s'agit du salut, de l'honneur et du succès de nos vaisseaux à la veille d'une possible guerre ?
La chaleur du vin et de l'indignation colorait le bon visage de Bourdeau.
— Tu as raison. Et j'ajouterai, que signifie chez Deplat ce sentiment d'hostilité mal dissimulé, ou voulu comme tel, à l'égard de l'officier de marine ? Cela ne cadre avec rien.
Il consulta sa montre.
— Allons du serrurier recueillir les oracles.
Le maître d'hôtel s'approcha que cette fois Bourdeau considéra avec attention.
— Monsieur, un vas-y-dire des plus jeunet vient d'apporter ce message à votre attention. Je me suis permis de le récompenser. On n'attendait pas de réponse.
Nicolas prit connaissance du billet et le tendit à Bourdeau.
— Bon ! dit ce dernier. Rue de Condé, la maison à l'angle de la rue du Petit Lion, à l'entresol.
Ils récupérèrent les clés chez un maître Bettancourt obséquieux et contrit. Les empreintes de cire furent replacées avec soin sous le linge de la commode de Deplat. On essaya les clés sans succès sur toutes les serrures de la maison. Le commissaire s'astreignit à une dernière et méticuleuse visite des lieux. Les souliers et une paire de bottes qu'il retourna en tous sens furent examinés. Ils passèrent le fleuve au Pont-Neuf et gagnèrent leur destination par la rue Dauphine et celle des Fossés-Saint-Germain dans laquelle ils croisèrent des files de charrois emplis de pierre et de gravats. Une poussière crayeuse couvrait bêtes et gens.
— D'où parvient cet enfarinement ? demanda Bourdeau en riant. Nous serons sous peu transformés en merlans !
— C'est l'Hôtel de Condé qu'on démolit. On doit construire un théâtre sur son emplacement154 .
— Et le Prince ?
— Il a acquis le Palais Bourbon qu'il a fait agrandir.
Ils descendirent de leur voiture. Un mendiant, un bâton à la main, leur fit un imperceptible signe, criant d'une voix de fausset : « Ayez pitié d'un pauvre aveugle ! » Une vieille portière, spécimen aimable de la confrérie, leur indiqua qu'Emmanuel de Rivoux logeait à l'entresol, la première porte, à main droite de l'escalier. Le coup de marteau eut pour conséquence immédiate l'apparition d'un grand jeune homme en culotte et chemise, la chevelure châtain dénouée, les yeux bruns. Il fixa Nicolas comme s'il le connaissait déjà et s'était attendu à sa visite.
— Monsieur de Rivoux ?
— En effet. Messieurs ?
— Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet et mon adjoint l'inspecteur Bourdeau.
Il avait décidé d'entrer dans le vif aussitôt.
— Monsieur, je n'irai pas par quatre chemins. Vous avez porté ce matin à M. Le Roy…
L'autre avait eu une esquisse de dénégation.
— … Oh ! inutile de le nier, un pli émanant de Saül François Peilly. Nous souhaitons savoir de quelle manière vous en êtes entré en possession ?
Tout en conservant son sang-froid, l'homme accusa le coup et Nicolas le soupçonna de préparer une litanie de mensonges. Il semblait qu'un débat l'agitât. Un réflexe normal aurait dû être de s'inquiéter des motifs des questions et de la légitimité de ses interrogateurs à les poser.
— Il m'est parvenu, c'est tout. Vous devez savoir que dans ces sortes d'affaires l'ignorance des liens est mère de sûreté. En fait j'ai trouvé le billet sous ma porte.
— Et les abricots ? dit Nicolas soudainement, tout en notant la curieuse connivence affichée.
— Je constate que vous lisez la correspondance d'autrui. Les abricots ? Un message pour Agnès Guinguet, la filleule de M. Le Roy. Les jeunes gens se contaient fleurette à la maison des champs de l'horloger.
Il parlait franc, mais toujours en réaction aux propos du commissaire. Celui-ci eut l'impression d'un duel, d'un début de combat quand chacun tâte les défenses adverses et, par touches légères, recherche les points forts et les faiblesses. Il laissa le silence s'installer souvent propice à l'éclosion des vérités. Il en profita pour d'un coup d'œil se mettre en mémoire la pièce rectangulaire mal éclairée par deux croisées en demi-lune, presque au niveau du sol. Tapis, armes, instruments de marine, livres et papiers épars, tout lui rappela un entresol jadis visité et un autre jeune officier sauvé par lui de l'échafaud155 , quelques années auparavant.
— Aussi, reprit-il tout à trac, tout s'est déroulé selon vos vœux et le plan prévu ?
— À coup sûr.
— Donc, à l'heure qu'il est, l'homme en question a rejoint l'Angleterre ?
— Tout le laisse à penser.
— Quelles sont vos relations avec la filleule de M. Le Roy ?
— Je ne vois pas le rapport avec notre affaire.
— Permettez que je pose les questions que je juge utiles.
— Soit, si vous y tenez ! Aimables, tout au plus.
— On vous dit rivaux avec Peilly ?
— Badiner n'est pas courtiser.
— Portez-vous des manteaux bleus d'uniforme ?
Le sourire se fit méprisant.
— La question porte sa réponse.
— Pourrions-nous les voir ?
— Monsieur ! Jusqu'où donc pousserez-vous l'indiscrétion ? De quoi à la fin suis-je accusé ? De quel droit poursuivez-vous un officier du roi ?
— N'obligez pas le commissaire à vous forcer la main, dit Bourdeau glacial.
— Monsieur, reprit Nicolas, veuillez, je vous prie, prendre connaissance de cet ordre.
Il lui tendit le billet signé par le roi.
— Mais… monsieur de…
Il se mordit les lèvres. Nicolas devina le nom retenu au dernier moment.
Rivoux haussa les épaules et les précéda dans sa chambre. L'austérité y dominait : un vieux portrait de femme âgée en béguin, un crucifix, une commode, un lit et sa table de nuit, une grande armoire, tout créait un décor presque campagnard.
— Toutes mes tenues se trouvent là.
— Avant de les examiner de plus près, avez-vous perdu un bouton ?
— Cela arrive. On les recoud.
— Vous en avez perdu un lors de votre brutale descente chez Lavalée, peintre en pastel. Ce n'est pas une question.
Rivoux accusa derechef le coup devant cette affirmation sans détour.
— Que posez-vous des questions, dès lors que vous connaissez les réponses ?
— Votre propos confirme le fait. Vous reconnaissez être allé chez Lavalée pour y détruire des représentations en portrait de Peilly et…
Malgré la résistance du jeune homme, il lui saisit la main gauche qu'il releva à hauteur des regards. Le gras de la paume portait de petites traces violettes espacées.
— … y avoir été mordu par une jeune femme que vous brutalisiez.
— Vous le dites. Sachez, monsieur le commissaire, que de grands intérêts étaient en cause qui dépassaient…
— Étaient ? Qui dépassaient ?
— J'avais reçu l'ordre de faire disparaître des éléments risquant de traverser le secret d'un plan utile au bien de l'État.
— J'entends bien. Et pour cela forcer une demeure privée, détruire des œuvres et sans doute jeter dans un in-pace ténébreux un homme innocent et persécuter une jeune fille.
— Une fille galante ! Que Dieu nous en garde. La pauvrette !
Cela fut proféré comme une insulte avec un ton de mépris qui glaça Nicolas. Bourdeau lui mit la main sur l'épaule tant il craignit une brutale réaction de sa part.
— Nous y reviendrons.
Il se mit à fouiller rageusement l'armoire. Trois manteaux d'uniforme y étaient suspendus. À l'un d'entre eux manquait un gros bouton doré sur le devant.
— Deux sont usés, que je ne porte guère, dit Rivoux qui pour la première fois semblait incertain.
— Lesquels ?
Il désigna deux vêtements. L'un d'entre eux était celui auquel il manquait le bouton. Nicolas sortit de sa poche celui ramassé près du corps retrouvé au bas de la prison du Fort-l'Évêque. Il était identique aux autres, y compris dans sa patine et par les chocs qui avaient martelé la ronde-bosse de l'ancre de marine. Le nez sur le tissu, il l'examina un très long moment. Le gardant sur son bras, il les entraîna dans la pièce voisine, puis sortit une grosse clé de sa poche.
— Cela vous dit-il quelque chose ?
— Cela devrait ?
— Regardez-la bien.
Rivoux prit la clé et la considéra avec attention. Il se dirigea vers la porte d'entrée, y retira la clé qui se trouvait dans la serrure, la compara et revint vers Nicolas.
— Puis-je savoir, monsieur, comment vous disposez d'un double de la clé de mon logis ?
— Elle vient d'être forgée à partir d'empreintes de cire que nous avons découvertes chez M. Deplat.
Il demeura silencieux un moment, la tête baissée.
— Oui, oui… bien sûr. J'égarais souvent mes clés. Je l'avais chargé de m'en faire des doubles.
— Ainsi vous étiez très liés tous les deux ?
— Nous avions d'amicales relations.
— Amicales… certes. Et celle-ci ? demanda Nicolas en élevant le petit modèle à hauteur du visage de Rivoux.
Rivoux rougit jusqu'à la racine des cheveux. Son regard, suivi par Bourdeau à l'affût, se porta un court instant sur un petit coffret de marqueterie et écaille qui trônait au milieu de la bibliothèque et se confondait avec ses reliures fauves. L'inspecteur prit la clé des mains de Nicolas, se précipita sur l'objet, l'ouvrit en un tournemain. Un flot de lettres s'en échappa. Nicolas les ramassa et un coup d'œil lui suffit pour comprendre qu'il s'agissait de lettres d'amour de Saül Peilly adressées à Agnès Guinguet.
— Comment, monsieur, m'expliquerez-vous la présence ici de la correspondance intime de M. Peilly et d'Agnès Guinguet ?
Rivoux semblait réfléchir, les yeux baissés.
— Il ne fallait pas laisser de traces, murmura-t-il. Agnès était par trop imprudente de les conserver, et lui de les avoir écrites.
— C'est cela que vous nommez conter fleurette, n'est-ce pas ?
Nicolas ne parvenait pas à définir le sentiment que lui inspirait l'attitude de l'officier. Restait que trop de présomptions s'accumulaient. Le laisser libre de ses mouvements était un risque qu'il ne voulait pas courir. Une mise au secret était indispensable.
— Monsieur, dans l'incertitude où nous sommes de déterminer qui a tué Saül Peilly, événement dont vous êtes à coup sûr informé et sur lequel je vous soupçonne de détenir de précises et éclairantes lumières, j'ai le devoir, au nom du roi, de vous arrêter. Vous serez placé au secret avant d'être présenté au lieutenant criminel. Je vous conseille d'avouer au plus tôt le lieu où Lavalée est retenu prisonnier.
Rivoux voulut parler, mais se retint au dernier moment. Il enfila une redingote et suivit les policiers. La nuit tombait quand la voiture s'arrêta sous le porche du Grand Châtelet. Deux hommes en descendirent, Nicolas Le Floch et, dissimulé sous les vêtements et le tricorne de Bourdeau, Emmanuel de Rivoux.