IX
LES ABRICOTS DE VITRY
In this strange labyrinth,
how shall I turn ?
Ways are on all sides while
the way I miss.
Dans cet étrange labyrinthe, où
tournerai-je ?
Les chemins sont partout mais je perds mon
chemin.
Lady Mary Wroth
La pièce tenait davantage du boudoir que de la
boutique. Le luxe déployé donnait une idée de la clientèle
fréquentant l'endroit. Des boiseries de chêne sombre dissimulaient
des armoires fortes. Derrière une table de marqueterie, un homme
déjà âgé, la perruque poudrée, se tenait penché en train d'écrire,
éclairé par une chandelle. Vêtu d'un habit de velours amarante, il
ressemblait à l'un de ces magistrats du Palais tout proche. Il se
leva et, après avoir ôté ses bésicles, les considéra avec
bienveillance.
— Je vous salue, messieurs, et suis tout à
vous. Vous ne trouverez pas sur la place de meilleures montres que
chez moi. Les prix, me direz-vous ? Fixés au plus juste, ils
dépendent de l'habileté d'un travail qui vise à la perfection afin
de ne point mettre sur le marché d'objet médiocre. La qualité des
matières employées y concourt et fait ma réputation. Les montres à
boîte d'or, dites de Paris, vont, selon, de douze louis jusqu'à
vingt, celles à répétition de vingt-cinq à mille livres. Je dispose
aussi de modèles en argent moins onéreux. Je puis, messieurs,
m'enorgueillir sans conteste de détenir les mécanismes les plus
parfaits et les plus exacts. Pardonnez ma chaleur, je parle, je
parle, tant j'aime mon métier !
— Ce n'est point pour un achat que nous vous
dérangeons. Peut-on parler ici en discrétion ?
Surpris, M. Le Roy alla pousser une porte et
les invita à s'asseoir dans les fauteuils placés devant son
bureau.
— Je vous écoute, messieurs.
Messieurs ?
Rien ne s'opposait à ce qu'ils se présentassent
pour ce qu'ils étaient.
— Je suis Nicolas Le Floch, commissaire du
roi au Châtelet, en charge des affaires extraordinaires, et voici
l'inspecteur Bourdeau, mon adjoint. Notre mission est délicate. Je
pense, monsieur Le Roy, que vous imaginez de quoi il
retourne ?
L'horloger sembla se rétracter. Nicolas, en
épingleur d'âme, observait avec
curiosité la transformation du bonhomme dont les mains s'étaient
refermées sur une règle, les jointures des doigts blanchies.
— Sans doute, sans doute, balbutia-t-il. En
fait, je ne sais…
Tout dans son attitude montrait qu'il cherchait
une échappatoire à la question du commissaire. Il faisait pitié à
voir et Nicolas estima qu'il ne résisterait guère.
— Oui… Peut-être… Cette malheureuse affaire
de contrefaçon ? Des montres portant mon nom vendues sous le
manteau, poinçonnées à vingt-deux carats et, en fait, en
pinchebec 143 . Imaginez le nombre des
réclamations ! Qu'y faire ? Attendre que la police du roi
y mette bon ordre. Je vous suis reconnaissant, messieurs, de…
— Pour détestables et condamnables que soient
pour vous ces pratiques, elles n'intéressent nullement notre
enquête.
— Je ne vais pas…
— Permettez-moi de vous éclairer. Un jeune
homme d'origine anglaise travaillait dans votre atelier.
Le Roy se leva.
— Messieurs, messieurs, de grâce, je vous
arrête ! Je ne connais rien à cela… Je vous reconduis.
Nicolas, doucement, le repoussa dans son
fauteuil.
— Point de cela avec nous, monsieur. Je vais
vous prouver que c'est du service du roi qu'il est question et que
rien ni personne ne saurait s'y opposer ni en entraver la
marche.
Il sortit de sa poche l'ordre de Sartine, le
déplia et le tenant de deux doigts le mit sous le nez de l'horloger
qui, après avoir chaussé ses bésicles, en prit connaissance avec
attention. Il soupira.
— Si l'ordre émane de M. de Sartine comme je
le constate, la circonstance est différente et je me déclare tout
disposé à répondre à vos questions.
— Je n'en attendais pas moins de l'horloger
du roi !
— Dois-je vous remémorer les origines ?
Vous les devez connaître ?
— Certes, monsieur, mais je vous serais
reconnaissant de me les rappeler.
— Soit. Mais je souhaiterais comprendre les
raisons qui justifient pareille inquisition ?
— Le mot est fort.
— Je le retire s'il vous blesse. Je croyais
le chapitre clos et l'intéressé de retour en
Angleterre ?
Nicolas crut comprendre à cet instant que
M. Le Roy ne connaissait sans doute qu'une partie du drame. Ou
alors il avait affaire à un redoutable jouteur.
— Allez toujours, monsieur.
Le Roy, agacé, poursuivit sur un ton piqué.
— Sachez, si vous n'êtes pas informé déjà de
cela, qu'il y a un an monseigneur de Sartine, dont j'ai l'honneur
d'être le fournisseur…
— Le mien également, dit Nicolas soucieux de
gagner la confiance de l'horloger, considérez, monsieur, cet
exemplaire qui m'est précieux.
Il lui tendit sa montre. Le Roy l'examina avec
soin.
— Fort beau modèle à répétition. Je m'en
souviens. Un officier des plus distingués. Il convoyait à Paris des
étendards pris à l'ennemi. Il se nommait… Ranreuil, je crois… C'est
cela, le marquis de Ranreuil ! Mais comment se
fait-il… ?
— Qu'elle soit en ma possession ? La
chose est simple, je suis son fils et marquis de Ranreuil.
L'intermède fit une heureuse diversion. Le Roy
considéra le commissaire avec un étonnement respectueux, dès lors
convaincu de se pouvoir confier sans détours.
— Ainsi, le ministre de la marine m'a
entretenu d'un projet qui devait, selon ses propres mots, demeurer
environné de ténèbres.
Nicolas sourit, Sartine n'était décidément pas
ménager de ses expressions préférées.
— Je devais en conserver jalousement le
secret. Un jeune homme arriverait dans mon atelier pour y
perfectionner un art dont on m'assurait qu'il connaissait déjà les
rudiments. Quelle surprise ! En fait, j'avais rarement
rencontré apprenti aussi doué et aussi élevé dans la connaissance
du métier. Il faut vous dire que l'horlogerie, science du
mouvement, exige que ceux qui la professent connaissent les lois du
mouvement des corps, qu'ils soient bons géomètres, mécaniciens,
physiciens ; qu'ils possèdent le calcul et soient nés non
seulement avec le génie propre à saisir l'esprit des principes,
mais encore avec les talents de les appliquer. Au reste, comme on
ne parvient que par gradation à acquérir les lumières pour la
théorie, de même la main ne se forme que par l'usage ; mais
cela se fait d'autant plus vite que l'on a mieux dans la tête ce
que l'on veut exécuter. Je conseille toujours de commencer par
l'étude de la science avant d'en venir à la main-d'œuvre ou, tout
au moins, de les faire marcher en même temps. On voit d'après ce
tableau que pour bien posséder l'horlogerie, il faut avoir la
théorie, l'art d'exécuter et le talent de composer, trois choses
qui ne sont pas faciles à réunir dans la même personne, et cela
d'autant moins que, jusqu'ici, on a regardé l'exécution des pièces
d'horlogerie comme la partie principale, tandis qu'elle n'est que
la dernière. Cela est si vrai que la montre ou la pendule la mieux
exécutée fera de très grands écarts si elle ne l'est pas sur de
bons principes, tandis qu'étant médiocrement exécutée, elle ira
fort bien si les principes sont bons.
— Et ce jeune homme était-il particulièrement
porté sur l'une ou l'autre des facettes de votre art ? Ce
monsieur, monsieur ? Son nom m'échappe.
— François Saül Peilly. De fait il appartient
à l'une de ces familles de la RPR144 émigrées en Angleterre après la révocation
de l'Édit de Nantes. Des horlogers eux aussi et, sans doute, des
maîtres dans leur art si j'en juge par mon élève. Vous avez raison,
il maîtrisait en effet les données d'une recherche qui, depuis des
siècles, tient en haleine tous ceux qui s'y consacrent.
— La recherche de la longitude ou comment la
calculer.
— Vous savez donc ! Je n'ai plus rien à
vous expliquer. J'y ai consacré ma vie. En 1754, j'ai remis à
l'Académie des sciences un billet cacheté contenant la description
d'une montre marine que je me proposais d'exécuter. En 1767, le
marquis de Courtanvaux à bord de L'Aurore en fit l'expérimentation durant quarante
jours de navigation. Ma montre n'avait que sept minutes de retard.
L'année suivante, Cassini145 , sur une durée similaire, relevait une
erreur d'à peine un huitième de degré. En 1768 et 1773, l'Académie
me couronna pour la découverte de l'isochronisme et du ressort
spiral.
— Ainsi donc Peilly excellait à…
Le Roy s'animait, tout au feu de sa passion.
— Exceller ? À merveille ! Il
saisissait tout dans l'instant avec une intelligence ! Et les
parties les plus délicates pour un apprenti ! Il entendait
tout à demi-mot. La question des régulateurs et des montres, il en
a saisi sur-le-champ les propriétés générales : comment
parvenir à les construire tels qu'ils donnent la plus grande
justesse, de quoi cela est dépendant ; de la nécessité de
connaître comment les fluides résistent aux corps en
mouvement ; de l'obstacle qu'ils opposent à la justesse ;
comment rendre cette justesse la plus grande possible ; de
l'étude sur les frottements de l'air ; comment déduire cette
résistance qui résulte des corps qui se meuvent les uns sur les
autres ; quels effets il en résulte pour les machines ;
de la manière de réduire ces frottements à la moindre quantité
possible ; les différentes propriétés des métaux ; les
effets de la chaleur, comment elle tend à les dilater, et le froid
à les condenser ; de l'obstacle qui en résulte pour la
justesse des machines qui mesurent le temps ; des moyens de
prévenir les écarts qu'ils occasionnent, de l'utilité de la
physique pour ces différentes choses. Tout cela il le maîtrisait,
je le répète, à merveille.
— Votre art, monsieur, vous attire-t-il des
envieux ?
— À qui le dites-vous ! Les récompenses
ne font pas la notoriété. Mon public est restreint, des hommes de
science et des marins. Un excellent artiste horloger peut passer sa
vie dans l'obscurité, tandis que d'impudents plagiaires, charlatans
et autres misérables marchands, jouiront au contraire de la fortune
et des encouragements dus au mérite. Croyez bien que le nom qu'on
se fait dans le monde porte moins sur le mérite réel de votre
ouvrage que sur la manière dont il est annoncé. Il est trop aisé
d'en imposer au public qui croit le charlatan sur sa parole, vu
l'impossibilité où il est de juger sur pièces par lui-même.
— Cette diatribe, monsieur, s'adresse-t-elle
à quelqu'un en particulier ?
— Oui, monsieur, j'ai le front de l'affirmer,
à mon voisin et concurrent M. Berthoud. Hélas ! je n'ai
que trop d'amertume en dépit des reconnaissances prodiguées. À mes
découvertes j'ai fait le sacrifice d'une grande partie de ma
fortune. J'ai abandonné le soin de mes affaires pour aller sur les
mers suivre, malgré une santé chancelante, la marche de mes
montres. Tout est le fruit de mes veilles et ma seule récompense,
celle qui compte pour moi, c'est la conviction intime d'avoir
produit un ouvrage à jamais utile à ma patrie.
— M. Berthoud en douterait-il ?
— Ah ! monsieur. Le dire n'est rien. Je
suis, vous le voyez bien, un homme paisible, et pourtant ce
personnage me poursuit d'injures et de calomnies. Sans relâche il
met en doute la sûreté et l'efficience de mes instruments,
prétendant que mes montres sont dangereuses. Dangereuses ! Les
employer à la mer serait exposer, sur des
probabilités trop mal fondées, les richesses de l'État, la gloire
du prince et la vie de ses navigateurs, pour le citer dans
sa pompeuse acrimonie.
— Mais, dit Bourdeau, ces secrets que vous
enseignâtes à ce jeune Anglais, quel usage devait-il en
faire ? Le voilà désormais, selon vos dires, reparti chez lui.
Où cela nous mène-t-il et quel est l'intérêt de la couronne dans
cette manœuvre ?
— Bonne question ! dit Le Roy, en
baissant la voix. Je vois que vous ne possédez pas l'entièreté du
problème. Le débat demeure pendant entre les Anglais et nous. Dans
chaque pays on s'évertue à fabriquer les chronomètres les plus
exacts possibles, des garde-temps dont les variations tendent de
plus en plus à l'infime. Reste à trouver le moyen de les fabriquer
sur une vaste échelle pour que tous les vaisseaux d'une flotte
entière en soient équipés. Secrètement M. Peilly devait
repasser en Angleterre par Boulogne. La science et la pratique
acquises dans mon atelier lui permettraient sans difficulté
d'approcher M. John Harrison, mon concurrent anglais le plus
avancé, un homme éminent que les lords de l'amirauté britannique
harcèlent de leurs exigences successives. Mon disciple pouvait
faire illusion, engager des recherches sur de fausses voies qui
retarderaient les Anglais tout en prenant connaissance des progrès
qu'eux-mêmes avaient accomplis !
Nicolas, frappé de la clarté du dessein exposé,
demeurait aussi étourdi de la gravité de la confidence et des
hypothèses qu'elle semait. Il sentait à ses côtés la tension de
Bourdeau. Restait un mystère dont il fallait déterminer si Le Roy
détenait la clef. Tout paraissait clair tant que Peilly était
encore chez l'horloger. Que s'était-il passé au moment de son
départ ?
— Un jour donc il vous quitte ?
— Eh, oui ! début février. Un matin il
n'était plus là. Je ne m'en suis guère étonné, M. de Sartine
m'ayant prévenu de la manière dont cela se déroulerait.
L'intempestif était le plus probable.
— Et depuis, aucune nouvelle ?
— Si justement, ce matin même. Un mot
laconique. Cette prudence va de soi. Je la comprends et
l'approuve.
Il tira un petit billet de sa poche et le tendit à
Nicolas. Celui-ci observa aussitôt l'écriture formée de majuscules
en lettres bâtons. Il le lut à haute voix.
— Je reste votre
débiteur et vous adresse ma gratitude. Je n'oublierai pas les
abricots de Vitry. Quel étrange message ! Il ne vous
surprend pas ?
Le Roy secoua la tête.
— J'imagine que la forme a pour objet
d'éviter que l'identité de l'auteur puisse être traversée. Et pour
le reste…
Il se mit à rire.
— Les abricots vous intriguent, n'est-ce
pas ? Je vous confierai qu'il adorait ceux du verger de ma
maison de campagne à Vitry. C'était une plaisanterie habituelle
entre nous. Il avait dépouillé un arbre à s'en rendre malade.
— J'entends bien tout cela, dit Nicolas.
Puis-je vous demander par quel truchement ce mot vous est
parvenu ?
— Je ne sais si je dois…
— Vous nous avez déjà confié beaucoup de
choses. Il serait inconcevable que maintenant vous vous
rétractiez.
— Vous avez sans doute raison. Durant le
séjour de Peilly chez moi, un jeune officier de marine était chargé
de faire le lien avec Sartine.
— Son nom ?
— Emmanuel de Rivoux.
— Son grade ?
— Lieutenant de vaisseau.
— Porte-t-il un manteau bleu
d'uniforme ?
— Ma foi, très souvent. Nous sommes en
hiver.
— C'est donc lui qui vous a transmis le mot
de Peilly ? De quelle manière était-il en sa
possession ?
— Oui, je le répète, il me l'a apporté. Pour
le reste, je lui ai posé la question. Il a mis un doigt sur sa
bouche. Ils étaient d'ailleurs très liés malgré…
— Malgré quoi ? insista Nicolas que les
réticences de l'horloger exaspéraient.
— Heu ! Cela n'a guère d'importance.
Enfin, malgré leur amitié, ils étaient quelque peu en rivalité…
Oh ! En tout bien tout honneur… par la cour qu'ils faisaient
tous deux à ma filleule, Agnès Guinguet. Mais la lutte était
loyale. Ils ne s'en cachaient pas l'un à l'autre. Agnès semblait
balancer entre eux. Ah ! jeunesse.
— Nous aurons à entendre votre
filleule.
— Je n'en vois guère la justification, mais
il est inutile, je crois, que je songe à m'y opposer.
— D'autres personnes étaient-elles informées
des raisons de la présence de Peilly chez vous ?
— Sans être au fait de toutes les
circonstances, Deplat, mon ouvrier, se trouvait en situation de
connaître bien des choses, travaillant avec nous. Durant cette
période, j'avais éloigné mes aides dans mes autres ateliers pour
limiter, à la demande du ministre, tous les risques. Mais Armand
lui, c'est autre chose, il a toute ma confiance.
— En êtes-vous assuré ?
— Monsieur, il travaille avec moi depuis
quinze ans. Il sortait du collège quand je l'ai pris en main. Il
m'est indispensable et a été associé à toutes mes
découvertes.
— Nous le verrons également.
— Me direz-vous enfin la raison de tout
ceci ?
— Pour l'heure c'est impossible, mais vous le
saurez dès qu'il y aura assurance. Où loge Emmanuel de
Rivoux ?
— Pourquoi voulez-vous que je le sache !
Nos rencontres furent rares et restreintes quant à leur contenu. Il
passait sans que je le voie, s'enfermant pour de longues
conférences avec Peilly.
— Quand Peilly a disparu, étiez-vous
présent ?
— Non, une crise de goutte m'avait contraint
de prendre quelques jours de repos à Vitry.
— Il était donc seul rue de
Harlay ?
— Certes. Ma filleule se trouvait avec moi,
Deplat chez lui en ville ou plutôt dans les nouveaux faubourgs, rue
de l'Échiquier, près du magasin des Menus-Plaisirs.
— Donc aucune lumière sur les conditions de
son départ ?
Y avait-il eu arrestation en forme, c'est cela que
Nicolas souhaitait apprendre. Intrigué par son insistance, Bourdeau
prêtait l'oreille.
— Pourtant, monsieur, reprit Nicolas prêchant
le faux, le quartier prétend que son arrestation fit grand bruit.
Voitures, flambeaux, chevaux, toute une troupe et des cris !
Tout un esclandre !
M. Le Roy, écarlate, s'emporta.
— Mais… Mais… c'était là justement… Allez au diable !
— C'est en effet le destin des menteurs. Que
savez-vous exactement, monsieur Le Roy ?
— Et vous-même ? Il est facile de se
prétendre l'émissaire de M. de Sartine, mais il est étrange
d'interroger sur des faits qu'on devrait connaître !
— Voilà, monsieur, un rebèquement bien soudain et le raisonnement qui va
vous conduire sur l'heure dans l'un de ces cachots les plus
morfondants de la Bastille. Si vous
m'en croyez, parlez et videz votre cœur alors qu'il en est encore
temps !
Tout en parlant, il agitait sous le nez du
malheureux une lettre de cachet tirée de son gilet.
— Voyez, elle est signée par M. Amelot
de Chaillou, ministre de la maison du roi, avec un blanc qui reste
à remplir. Tout sera consommé en un instant et environné de
ténèbres avant même que vous y songiez, autant que persisteront vos
réticences. Écoutez mon conseil et ne vous interrogez pas sur
l'étrangeté d'une situation dont dépend la sûreté du royaume.
Lorsque la résistance est inutile, et je dirais criminelle, la
sagesse est de se soumettre en fidèle et obéissant sujet du roi.
Vous le demeurez comme moi-même, j'en suis convaincu. Portez un peu
de lumière sur ce justement.
Accablé l'horloger se soumit.
— Il fallait, pour des raisons que j'ignore,
que l'arrestation fît du bruit.
— Merci, monsieur Le Roy, vous êtes un
honnête homme. Maintenant nous allons parler à votre filleule et à
votre ouvrier. Je vous prie d'indiquer à l'inspecteur Bourdeau où
il les peut trouver. Quant à vous, je vous demanderai de vous
retirer en attendant.
— J'ai là derrière une pièce où je travaille
la nuit sur mes expériences. Je vais y aller.
Le Roy se retira, tirant une porte de boiserie
derrière lui. Bourdeau, après s'être entretenu un instant avec lui,
disparut dans les profondeurs de la maison. Nicolas observa un
moment l'animation de la rue jusqu'au moment où une jeune femme,
dont la beauté simple le frappa, entra dans la boutique. Les
cheveux blonds noués et relevés sur la tête dégageaient un visage
fin éclairé par des yeux bleus tirant sur le violet. Elle portait
une robe brodée de soie crème avec un fichu sur les épaules. Elle
se frottait les mains, l'air contrarié, faisant ainsi tomber des
paillettes sur le devant de son vêtement. Elle considéra Nicolas,
le fixa dans les yeux et esquissa une révérence.
— Monsieur, pardonnez-moi de me présenter à
vous dans cet état…
Elle considéra ses mains, dépitée.
— … mais je limais une pièce délicate. Il
faut vous dire que j'aide parfois mon parrain qui n'a plus très
bonne vue. J'adore cela ! Mais…
Elle jeta un œil en arrière sur Bourdeau, en se
mordant l'intérieur de la bouche.
— … monsieur m'a dit de venir vous
trouver.
— Mademoiselle, dit Nicolas, vous êtes au
fait des raisons qui motivaient la présence du jeune Peilly en
France ?
Elle rougit, baissant les paupières.
— En partie, monsieur.
— Vous en êtes-vous entretenus tous les
deux ?
— Il était des plus discrets. Il évoquait
plutôt sa vie en Angleterre.
— Bon ! Qu'en disait-il ?
— Orphelin, il avait été recueilli par son
oncle. Après une enfance aussi malheureuse, il souhaitait voir le
pays de ses parents qu'on lui décrivait comme un repaire
d'iniquités.
— Depuis son départ, vous a-t-il donné de ses
nouvelles ?
Elle rougit.
— Non, hélas !
Il nota l'expression de cette déception.
— Vous l'avait-il promis ?
— Il espérait qu'un jour nous pourrions nous
revoir.
— Abricots de
Vitry, jeta soudain Nicolas d'un ton égal.
Le résultat de cette tentative fut éloquent ;
elle rougit derechef et des larmes perlèrent à ses yeux.
— Que dites-vous là, monsieur ?
— Ces mots ont donc un sens pour vous ?
dit-il en lui tendant un mouchoir dont elle se tamponna fébrilement
les yeux.
— Ah ! Que vous me faites du
mal !
— Ce n'est, mademoiselle, aucunement mon
intention. Que signifient ces mots pour vous ?
— Monsieur, vous me paraissez un honnête
homme. Vous n'en direz rien à mon parrain. Sous cet abricotier de
Vitry, nous nous sommes promis l'un à l'autre. Je pense que
M. Le Roy se doutait de quelque chose et craignait que les
incertitudes de la situation ne favorisent pas nos vues.
Nicolas supposa que le message transmis par
Rivoux, alors que celui qui l'adressait était mort, devait pour
convaincre contenir un fond de vérité. Mais l'allusion portait-elle
sur l'indigestion de fruits ou sur les promesses amoureuses, et qui
connaissait ces détails ?
— Et M. de Rivoux ? Vous semblez
l'apprécier aussi ?
Elle le regarda, surprise.
— Comment ?… Oui… Je feignais de
balancer entre eux pour celer la vérité : Emmanuel est un ami
charmant.
Elle se mit à pleurer.
L'horloger, alerté par ses gémissements, sortit de
son réduit, jeta un regard lourd de reproches sur les policiers,
prit Agnès dans ses bras et l'entraîna dans la pièce qu'il venait
de quitter en claquant la porte.
— Notre tâche est parfois bien rude, murmura
Bourdeau en s'éclaircissant la voix.
— Nous savons l'essentiel. Oh ! Il n'est
point de situation où une femme ne sente le déplaisir de se
présenter avec désavantage à quelqu'un qui ne l'a jamais vue.
Toutefois, je la crois sincère. Il suffit de la contempler pour
comprendre ce qui est advenu. Elle n'a point eu les contorsions de
son parrain… Ou alors elle joue de sa candeur avec un art
consommé.
— Cela s'est vu ! Mais je suis assez de
ton avis. Deux pigeons… Je cours quérir
le commis.
Nicolas demeura seul. Il s'allongea sur le sol et
en examina la surface. Il mouilla son index et recueillit des
particules métalliques tombées de la robe d'Agnès. Il se releva et
les plaça avec précaution à l'intérieur d'un papier plié qu'il
rangea dans une de ses poches. Quand Bourdeau revint accompagné
d'Armand Deplat, il le retrouva dans une attitude méditative qui
préludait souvent à d'étranges conclusions. L'homme, dans la
trentaine, offrait une apparence de bon aloi. Mince, bien découplé
quoique de taille moyenne, des yeux bruns et rêveurs, des cheveux
noués sur la nuque ; son habit noir soulignait la pâleur de
son teint. Il salua Nicolas.
— Monsieur Deplat, que saviez-vous au sujet
de la présence ici de M. Peilly ?
Il ne broncha pas, sans doute averti par Bourdeau
d'avoir à répondre sans simagrées. Une prudente circonspection
paraissait cependant régler son attitude.
— Qu'il devait approfondir ses connaissances
au sujet des montres ou horloges marines, en vue d'atteindre une
précision accrue dans le calcul à la mer de la longitude.
— Et ?
— Que son séjour serait provisoire et entouré
de secret.
— Cela ne vous a pas gêné ?
— J'obéis en toute chose à M. Le Roy et
ne me pose guère de questions.
Ses dents serrées faisaient saillir ses
maxillaires.
— Quel était votre sentiment envers
lui ?
— Devais-je en avoir un ? C'était un
artisan très habile et un très aimable compagnon.
— Et M. de Rivoux ?
L'homme considéra ses manchettes sur lesquelles il
tira d'un geste mécanique qui lui haussa les épaules.
— Je n'avais que peu de rapports avec lui. Il
m'a paru froid, distant, hautain pour tout dire.
— Vous ne semblez guère
l'apprécier ?
— Aurais-je dû ? Devais-je quémander son
approbation ?
— Et ses relations avec Peilly ?
— Je n'y étais ni associé ni convié. Très
souvent ils devisaient ensemble, enfermés.
— Et son départ. Vous y fûtes
associé ?
— En rien. Je l'appris le lendemain. L'oiseau
s'était envolé.
— Oui, oui, dit Nicolas pensif, envolé…
— Cela vous fit peine ? demanda
Bourdeau.
Les yeux mobiles de Deplat se posèrent sur
l'inspecteur sans que ni sa tête ni son corps ne bougent.
— On allait pouvoir reprendre le travail
habituel.
— Aimez-vous les abricots de Vitry ? jeta Nicolas tout à
trac.
Décidément ce fruit faisait miracle. Le visage de
Deplat s'empourpra.
— Que signifie ? Que voulez-vous
insinuer ? balbutia-t-il.
— Ni plus, ni moins que ce que j'ai
dit.
— Oui… Non… Je ne vois pas.
— Ce sera tout, monsieur. Pour l'instant.
Mais…
— Puis-je savoir à quoi correspondent votre
venue et vos questions ?
Nicolas songea que l'absence de cette curiosité
aurait été plus que suspecte.
— Oh ! Routine. C'est un cinquième acte.
Reste une chose à vous demander. Où logez-vous ?
— Mais… Rue de l'Échiquier, près du couvent
Saint-Lazare.
— Oui, oui. Nous avons un ami, par
là !
— Un petit croquis nous serait utile, ajouta
Bourdeau en lui tendant une mine et un bout de papier.
— Suis-je obligé ?
— Oh, monsieur ! simple usage.
L'homme, résigné, se mit à crayonner.
— Dernière chose : vos clés,
monsieur.
— Mes clés ?
— Certes, préféreriez-vous que nous
enfoncions la porte ?
— Mais, pourquoi chez moi ? Que
pensez-vous y trouver ?
— Rassurez-vous, d'autres y passeront
aussi ! Et n'ayez crainte, nous vous les rapporterons avant la
fin du jour. D'ailleurs je suis sûr que vous n'avez rien à cacher,
n'est-ce pas ?
— Soit.
Il lui tendit sa clé. Nicolas, à la grande
surprise de Bourdeau, la prit et, ce faisant, lui serra les mains
avec chaleur. L'homme se retira sans un mot. Le commissaire
s'empressa de recueillir des particules semblables à celles
qu'avait semées Agnès Guinguet et les plaça dans un autre petit
papier.
— Peste, que fais-tu ? demanda
Bourdeau.
— Je grossis mon petit principal pour mes
rentes sur l'Hôtel de Ville.
— J'avais oublié ce détail
domestique !
Le Roy et sa filleule furent libérés et dûment
informés que la visite policière était achevée. Nicolas ne dispensa
aucune consigne de discrétion, les débats présents montrant
l'inanité de telles précautions.
Ils rejoignirent leur voiture. Tirepot leur
signala qu'aucune information ne lui était parvenue de la chaîne
des mouches sur la destination finale de l'homme au manteau bleu.
Instruction lui fut donnée de faire remonter les nouvelles au Grand
Châtelet par l'intermédiaire du père Marie qui les avertirait.
Nicolas ordonna de se rendre rue Neuve-Saint-Augustin. Pour
incertaine que fût sa foi en la fermeté du lieutenant général de
police, il était temps, comme promis, de lui faire rapport. Ce
faisant leur officieuse enquête revêtirait une apparence plus
officielle dont le caractère, en dernier argument, pourrait être
mis en avant. Nicolas craignait peu pour lui-même, mais demeurait
toujours soucieux pour Bourdeau, père d'une nombreuse famille
qu'une intégrité peu courante dans son office, contrairement à la
pratique, n'avait guère contribué à enrichir. Bourdeau s'inquiéta
qu'il n'ait pas fouillé la maison de Le Roy et le logement occupé
par Peilly. Pour le commissaire c'était inutile, le débarrassement avait dû être accompli dans les
moindres recoins après l'arrestation. Il s'enfonça aussitôt dans un
silence méditatif.
Ainsi donc il existait bien un dossier secret
intéressant les intérêts de la couronne et de sa marine dont
l'écheveau avait été d'évidence dûment tramé par Sartine et sans
doute aussi par l'amiral d'Arranet. Comme une toile bise, pour
ainsi dire une serpillière, brodée avec soin, revêt peu à peu un
éclat nouveau et incomparable, la mise en scène agencée autour du
jeune Peilly devait aboutir à tromper brillamment l'ennemi anglais.
Tout lui laissait à penser que l'arrestation ostensible et
l'évasion, facilitée sans doute, participaient de ce beau plan.
Restait que l'entreprise avait échoué, que l'appât avait bel et
bien été assassiné et achevé par une ou deux personnes, que Lavalée
demeurait introuvable, qu'une mouche avait été agressée, que
Freluche était morte et qu'on avait tenté de tuer un commissaire au
Châtelet. On pouvait supposer qu'Aschbury informé – par qui ?
– avait ordonné l'exécution du transfuge. Ou alors on se devait de
rechercher le coupable au sein de l'entourage parisien du jeune
horloger. Nulle autre hypothèse n'était plausible.
— M. Le Roy, je l'exclus, sa filleule, va
savoir, les deux godelureaux, à approfondir.
— Je constate avec satisfaction, dit Bourdeau
à Nicolas qui n'avait pas eu conscience d'achever sa réflexion à
haute voix, que nous parvenons aux mêmes conclusions.
À l'hôtel de police, le vieux laquais qui
défendait depuis des lustres l'entrée du bureau, lui confia que
M. Le Noir venait tout juste de revenir de Versailles.
— Le hasard fait bien les choses, il m'avait
demandé de vous envoyer chercher !
Ils furent introduits et découvrirent l'aimable
figure du lieutenant général de police qui paraissait empreinte
d'une sorte d'allégresse.
— Je vais me contraindre quelques instants et
patienter avant que de vous révéler ce qui justifie mon
égaiement. Je vous écoute, mon cher
Nicolas, et vous Bourdeau vous n'êtes pas de trop.
— Des affaires, monseigneur, dont j'avais eu
l'honneur de vous entretenir, ont toutes deux quelque peu avancé.
Je me dois de vous en rendre compte et, aussi, de vous remercier
des conseils que vous m'avez prodigués et que j'ai suivis de point
en point.
Les yeux fermés, M. Le Noir paraissait boire
quelque suave breuvage. Nicolas entreprit, avec cette maîtrise et
cette concision qui frappaient toujours ses interlocuteurs,
d'exposer les tenants et aboutissants des affaires en cours, celle
du drame du Fort-l'Évêque et celle des dettes de la reine. Rien ne
fut omis non plus de leurs étranges excroissances ni des derniers
éléments de la visite rue de Harlay. À plusieurs reprises au cours
de ce récit, il échappa au lieutenant général de police des
exclamations de surprise.
— Malpeste ! Nicolas, tout cela me
semble outrageusement intrigant et justifie pleinement les doutes
et soupçons que nous nourrissions sur les prémices de cette
aventure. Dans la première affaire, on ne démontre pas l'évidence,
on la pressent et c'est ce que nous avons fait ; hélas trop
tardivement, le mal était déjà accompli. Quant à la seconde sur
laquelle se greffe le funeste présent de Mme Adélaïde à la
reine, un dessein qu'on évente est tout près d'avorter. En dépit de
la reconnaissance que je voue à Sartine, je déplore sa
dissimulation dans une affaire secrète dont je comprends certes les
motifs, mais… Reste que son excédation146 dans le maniement de ces matières éclate
au grand jour. Il outrepasse la raison au-delà des normes permises
et fausse les actions à l'excès. L'exaltation en tous genres et
dans quelque sens qu'on l'entende s'avance entre des abîmes. Reste
que c'est du salut de l'État dont il est question.
— Je crains, dit Nicolas, qu'il ne soit
empêtré dans le piège tendu à l'ennemi anglais.
— Aussi ai-je décidé de voir le roi. Sa
Majesté m'a reçu ce matin sur les arrières. Je souhaitais
l'entretenir de ce que vous m'aviez confié. Il a un peu
regimbé147 . Il ne vous a pas échappé sa détestation
qu'une chose lui soit dissimulée… Il vous avait reçu… Je lui ai
indiqué que c'était moi qui vous avais demandé de me faire rapport
et que je venais l'en aviser. C'est alors sur la personne du
ministre de la marine que son irritation a porté : ceux qui
prennent l'excès de sa bonhomie pour de l'excès de faiblesse ont
souvent lieu, et avec intérêts, de s'en repentir. Le roi n'est pas
en principe opposé à des actions souveraines, encore faut-il
qu'elles soient couronnées de succès ! Pour faire bref, il a
aussitôt songé à vous pour faire la lumière sur cette ténébreuse
affaire. « Que Ranreuil soit mon bras
armé et qu'il me rende compte », a-t-il dit, en
ajoutant que, pour vous épargner tout souci – je crois bien qu'il
songeait menace – il allait vous signer un ordre. Mesurez votre
influence… et la mienne, pour qu'il s'engage, et par écrit
encore ! Désormais votre prudence sagace marche en ligne
droite entre les excès et les abus.
Le Noir tendit un papier dont Nicolas prit
immédiatement connaissance.
« C'est sur mon ordre et
pour le bien de l'État qu'agit Nicolas Le Floch, marquis de
Ranreuil, mon commissaire au Châtelet. Que tous ceux qui cette
présente verront lui apportent obéissance, aide et protection.
Signé : Louis »
— Allez, messieurs, courez où le devoir vous
appelle et que votre quête soit féconde. Je crains d'avoir sous peu
à affronter la colère glacée du comte d'Alby148 .
Roulant vers les faubourgs, les deux policiers
commentaient l'entrevue. Il leur paraissait que, pour modéré qu'il
fût, Le Noir n'était pas mécontent du bon tour qu'il venait de
jouer à Sartine.
— Pourtant sa fortune a souvent dépendu de
cet homme, constata Bourdeau pensif, mais, comme à d'autres, il le
lui faisait sentir…
Nicolas ne répondit pas.
— … comment Le Noir pouvait-il tolérer,
poursuivit l'inspecteur, d'être mis à l'écart du secret d'une politique qu'il a longtemps contribué
à mener ? Un homme qui, sous le feu roi, participait de sa
politique personnelle et qu'il avait chargé de suivre et régler les
affaires du Parlement de Bretagne. Il y joua un rôle éminent et
méconnu.
— Diable ! dit Nicolas, comment sais-tu
tout cela, toi ?
— Hé ! Hé ! C'était avant que
Lardin ne nous présente. Les affaires extraordinaires ne m'étaient
pas inconnues.
Ils entrèrent dans la rue de l'Échiquier. Bourdeau
considérait les maisons neuves et les gravats des travaux avec
surprise.
— Ici j'ai connu des vergers, des vieilles
maisons et des murs.
— Tu as raison. Ce sont les Filles-Dieu qui
en 1772 ont été autorisées à détruire des bâtiments leur
appartenant pour ouvrir des voies nouvelles. J'ai souvenance que
Mesdames ont soutenu leurs demandes qui tenaient fort peu de compte
des règlements. De toutes parts, les maisons envahissent la
campagne. Déjà les vieux remparts du grand roi disparaissent peu à
peu.
— Le fleuve d'argent élève des murs de
pierre ! Il est vrai que tout attire par ici. Le quartier est
très fréquenté à cause de l'hôtel des Menus et des
Petites-Écuries.
— En fait la rue s'appelle rue d'Enghien,
mais l'habitude la fait nommer autrement en raison d'une maison
démolie qui portait l'objet en question sculpté sur son
fronton.
— D'où te vient toute cette
science ?
— Eh ! Chacun ses secrets. Sartine, en
1773, m'avait fait enquêter sur une affaire d'officiers des chasses
qui, moyennant de grasses épices, se mettaient sur le pied de se
substituer aux trésoriers de France en s'arrogeant le droit de
décider des alignements le long des routes, rues et chemins
entretenus aux frais du roi.
— Et ?
— Rien. Un suicide, un embastillement et une
fuite en Hollande. Un coup pour rien, peu suivi d'effets. Comme
toujours, les malversations ont continué et continuent. Quand ce
n'est pas l'alignement, c'est la hauteur des maisons ! Il y a
dans ce domaine trop d'intérêts en jeu.
Au second étage d'un édifice qui sentait encore le
plâtre et la peinture, ils trouvèrent le logement de Deplat. Son
plan leur avait facilité la tâche. Nicolas savait tirer le meilleur
parti des lieux où vivait un témoin. Mille détails apportaient
toujours d'éloquentes constatations. Le plan était simple, un
corridor, une chambre et son cabinet de toilette, un petit salon,
un office. Le tout, minuscule, était meublé avec goût et l'ordre le
plus rigoureux y régnait. Il semblait que chaque chose obéît à une
règle par compas149 fixée de toute éternité ; rien ne
dépassait ni ne déparait. Nicolas réfléchissait. Ce qu'ils
cherchaient, ils ne le savaient pas eux-mêmes. Souvent le hasard
conduisait le bal dans ce genre d'investigations. Dans le tiroir de
la commode de la chambre, Bourdeau fit une curieuse découverte.
Sous les caleçons et des bas alignés au cordeau, apparurent des
rectangles de bois régulièrement rangés. Les objets se révélèrent
pouvoir être ouverts. De chaque côté, de la cire vierge
apparaissait encadrée sur trois côtés, le tout doté d'une
charnière. Ils comprirent vite qu'il s'agissait de ces ingénieux
appareils dont usent les serruriers pour prendre les empreintes des
clefs. Ils en ouvrirent plusieurs.
— Celle-là, dit Nicolas, une clé d'horloger,
celle-là également, et une autre. Là plutôt celle d'un coffret ou
d'un petit meuble. De nouveau une clé d'horloger et encore, et
encore. Ah ! Pour le coup, une bonne vieille clé de porte, et
de taille.
— C'est curieux, dit Bourdeau, j'ai le
sentiment que les horloges cachent la forêt.
— Deux exemplaires m'intriguent. Voilà une
bonne grosse clé placide et honnête et une petite qui ne tient pas
à l'horlogerie. Méditons. Nous avons affaire à un ouvrier, un
artisan de qualité, sans doute un artiste dans son genre. Nous
trouvons chez lui des empreintes de clés. Rien dans tout cela n'est
étonnant. Seulement pourquoi chez lui ? Et pas dans son
atelier ? Pourquoi ces objets dissimulés ?
— Il y a sans doute une foule de raisons
opportunes plus probantes les unes que les autres.
— Certes ! et une seule qui corresponde
à la situation. Le reste ne sert qu'à rompre les chiens150 . Prenons les deux empreintes
suspectes et réaménageons les autres à l'identique autant que faire
se peut afin que nul signe ne transparaisse. Ces deux-là,
portons-les chez un serrurier. J'ai l'idée que le plus proche sera
le bon. Grâce à ses services nous aurons deux clés à qui il faudra
trouver les serrures qui correspondent. Et nous saurons peut-être
qui, le cas échéant, a fait confectionner des répliques.
Il consulta sa montre.
— Il y a urgence à trouver l'homme de l'art.
Si nous pouvions remettre les originaux en place, ce serait
préférable. Recherchons les serruriers et allons dîner151 . Je te convie au Grand Cerf, rue
des Deux-Portes.
Bourdeau approuva d'enthousiasme cette
proposition.
— Quel privilège, en cette occurrence, d'être
l'ami d'un marquis et d'un rentier !
— Peuh ! J'ai du mal à m'imaginer en
rentier !
Interrogés le portier et les boutiquiers des
alentours tombèrent d'accord : le serrurier le plus connu et
le plus proche du quartier se tenait près du boulevard et de la rue
Beauregard. Il n'y avait pas à s'y tromper ; ledit artisan
avait fait bâtir une maison de six étages, mais on lui avait imposé
de se donner pour encoignure un pan coupé d'au moins huit pieds
afin d'éviter l'angle aigu. Aux dires de leurs informateurs, il en
résultait que son accès avait plusieurs fois changé de place de la
rue au boulevard.
Le maître serrurier, M. Bettancourt, en
imposait par son ampleur. La bedaine appuyée sur son comptoir, il
les accueillit avec un air de componction navrée qui ajoutait à la
majesté austère de ses traits. Nicolas dut réfléchir un instant aux
moyens les plus sûrs pour faire le siège de cette forteresse. Il
alla au plus simple.
— Monsieur, une de vos pratiques m'a indiqué
que vous étiez en mesure de confectionner des clés à partir
d'empreintes de cire.
L'homme toisa le commissaire. L'examen dut être
concluant.
— Je le fais à l'occasion suivant les règles
du métier.
— Qui sont saisissantes de précision. Je
crois, que pour éviter que de fausses clés soient forgées sur une
empreinte qu'il est toujours aisé de se procurer clandestinement,
il convient de respecter une règle absolue : ne faire aucune
copie ou double sans avoir la serrure sous les yeux.
— Je vois que monsieur connaît à fond la
profession.
— Et pour cause ! Je suis commissaire au
Châtelet.
Les bajoues du visage, soudain empourprées, se
mirent à trembler. La bedaine s'écrasa contre le comptoir, le corps
s'inclina.
— Je suis, monsieur, aux ordres du magistrat,
et votre obéissant serviteur.
Nicolas dévoila les empreintes.
— À partir de celles-ci vous avez récemment
travaillé. Je doute qu'un maître de votre qualité ait pu oublier
une commande aussi particulière.
— Euh ! J'ai de nombreux apprentis et
compagnons.
— Mais vous voyez tout, n'est-ce
pas ?
Bettancourt examinait les petits blocs et
toussotait, la mine contrainte.
— Je pense, en effet, que nous avons pu
œuvrer sur ceux-ci.
— Et qui, dit Nicolas menaçant, vous les a
commandés ? Savez-vous que vous avez enfreint les ordres du
roi ? Outrage à nul autre second !
— Ce sont des règles anciennes… Mais… Je n'en
mesurai pas les conséquences. Cependant pour vous satisfaire, il me
revient… Un homme jeune, correctement mis. C'est pourquoi j'ai
accepté le travail.
— Pourriez-vous le restituer dans
l'instant ?
— Dans l'instant ! Comme vous y
allez ! Il faut quelques heures au moins.
Nicolas consulta sa montre.
— Il est midi. À trois heures je veux les
deux clés issues de ces blocs. Et pas un mot à quiconque sur cette
affaire. Sinon…
Ils abandonnèrent maître Bettancourt qui, défait,
se hâtait vers son atelier, les empreintes à la main. Leur voiture
les conduisit rapidement à l'hôtellerie du Grand Cerf. L'hôte, qui
semblait connaître Nicolas, les mena à une table près d'une grande
cheminée. Il s'enquit de leurs désirs.
— Que nous proposez-vous, dit Bourdeau l'air
affriandé.
— Messieurs, pour des personnes de qualité en
ce vendredi, j'envisageais avec faveur des œufs à la Suisse, une
belle lamproie à la sauce rousse et, pour dulcifier ce dîner de
maigre, des tartelettes de muscat de Damas au caramel, et notre
spécialité, le biscuit liquide.
— Biscuit liquide ! Qués aco ?
— Vous en apprécierez la richesse et la
douceur. Vous servirai-je un vin de Vouvray rafraîchi ?
— Veine ! Nous descendons la
Loire.
Un moment heureux s'apprêtait. Ils évoquèrent
d'anciens souvenirs. Bientôt l'arrivée des œufs à la Suisse
accaparèrent leur attention. L'hôte, dont Bourdeau remarqua soudain
le visage grêlé par la petite vérole, fut arrêté alors qu'il se
retirait et prié d'en dire plus sur le plat présenté.
— Rien que du simple, messieurs, tout dans la
manière. Ce sont des œufs miroirs cuits mollets. On jette une
poudre de hachis de brochets et du fromage râpé. On pane et on fait
prendre couleur.
— L'eau me vient à la bouche, dit Bourdeau,
en servant un plein verre à Nicolas de la bouteille qui languissait
dans le rafraîchissoir.
Le commissaire avait déjà plongé un croûton dans
l'un des œufs.
— Le pané onctueux nappé de la ferveur du
poisson et du haut goût du parmesan. Quelle harmonie !
Ils ne firent qu'une bouchée du plat qui
exacerbait leur fringale. La salle s'emplissait peu à peu,
d'étrangers surtout.
— Lamproie à la sauce rausse.
Le plat avait traversé la pièce exhalant un tel
fumet que des têtes s'étaient relevées, le suivant du regard.
— Et comme ces messieurs aiment à savoir le
pourquoi du comment, je dirais que voici une lamproie de belle
taille, poisson tendre et délicat. Les tronçons jetés dans une
casserole avec beurre, persil, ciboules fines, herbes hachées, sel
et poivre, sont sautés vivement. Et la sauce, me direz-vous ?
Un revenu de champignons hachés eux aussi, ciboules, sel, poivre,
câpres et un anchois. Il faut mouiller le tout d'un bouillon de
poisson. Pour lier l'ensemble, rien ne vaut le coulis d'écrevisses.
Une purée de broques152 tout droit venues du potager du roi à
Versailles fera verdure et racine auprès de ce mets
somptueux.
— Ils ont leurs entrées, comme La
Borde !
Le maître d'hôtel tressaillit.
— Certes, monsieur, les étrangers raffolent
de tout ce qui tient à Sa Majesté.
Ils se consacrèrent aussitôt aux tronçons
croustillants de la lamproie qui se mariaient à merveille avec le
relevé parfumé de la sauce. Une seconde bouteille de vin de Vouvray
apparut.
— Que comptes-tu faire des clés ?
demanda Bourdeau.
— Nous les essaierons, chaque clé a forcément
sa serrure qui lui correspond.
— Mais où ?
— Je l'ignore encore. Rue de Harlay, à Vitry
ou chez le lieutenant de vaisseau. Rien ne me paraît leur
correspondre chez Deplat.
— Et ensuite ?
— Je te l'ai dit. Au plaisir de Dieu !
Chaque chose vient en son temps. En désespoir de cause nous
interrogerons Deplat. Le procédé a son inconvénient : s'il a
quelque chose à se reprocher, cela risque de le mettre en éveil et
l'huître se refermera.
— Et, Breton, tu connais ! Il y a
peut-être une explication toute simple et si on ne le presse
point…
L'hôte débarrassa, puis revint avec les
tartelettes brunies à la pelle à feu et de curieux bâtonnets
couverts de sucre.
— Les tartelettes au raisin de Damas au
caramel, je n'en parle pas : c'est la simplicité même. Et les
biscuits liquides qui font honneur à notre maison, j'ai invité le
maître pâtissier à vous en dévoiler, c'est un secret, la divine
confection.
Il s'écarta pour faire place à un petit homme
rougeaud qui tournait sa toque entre ses doigts. Il leur dévida son
affaire sur un ton monocorde.
— Messeigneurs. Pour ce biscuit liquide, faut
de l'écorce confite d'oranges du Portugal, quatre abricots secs et
un peu de marmelade. Le tout est jeté ensemble et passé au tamis.
Faut alors battre à blanc quatre jaunes d'œufs bien frais que vous
mélangez avec la masse précédente en ajoutant deux onces de sucre
en poudre et gros comme un œuf de pâte d'amandes douces. Il faut
alors transformer le tout en pâte maniable. Vous coupez des petits
bâtons à mettre dans du sucre. Arrangez-les sur un papier et faites
cuire à feu modéré. Voilà.
Il se courba en deux pour les saluer et s'enfuit
sans demander son reste.
— Et comme d'habitude, monsieur le marquis,
une bouteille de vin de l'Aubance, celui qu'affectionne tant Madame
la marquise ?
Il se retira sans attendre la réponse. Nicolas
rougit et Bourdeau pouffa.
— Je vois que tu es un habitué.
— Oui, il m'arrive de m'y restaurer.
— Oh ! Le fieffé moliniste !
— Je vais te confier un secret.
Bourdeau se pencha, heureux et attentif.
— Tu as vu ce maître d'hôtel. Eh bien !
Il ne s'agit de personne d'autre que de Gaspard, l'ancien garçon
bleu153 .
— Mais, je le croyais mort de la petite
vérole prise au chevet du feu roi ?
— C'est le bruit que nous avions décidé de
faire courir, La Borde et moi, pour lui éviter des représailles.
Depuis, grâce à La Borde et avec ma bénédiction, il s'est refait
une position ici, sous un autre nom bien sûr.
Les friandises répondirent à leur attente, puis
Nicolas se pencha vers Bourdeau.
— Plus je pense à notre visite chez Le Roy,
plus les questions m'assaillent. Que Sartine soit l'instigateur de
ce dessein mystérieux ne fait aucun doute et n'a rien pour
m'étonner. Son étrange conduite à mon égard le prouve. L'étonnant
de cette machination, ce sont les conditions de son engagement. Mal
préparée, incertaine dans son déroulement, précipitée dans sa
conclusion et enfin mal préservée dans le secret qui aurait dû
l'environner.
— Et note, dit Bourdeau, qu'il est bien
malaisé de déterminer qui sait quoi et jusqu'où.
— Quand on a, face à soi, un aussi redoutable
joueur d'échecs que Lord Aschbury, il convient de s'entourer de
toutes les précautions possibles.
Comme un coup de poignard, la pensée d'Antoinette
le poignit.
— Et plus encore, poursuivit l'inspecteur
véhément, dans cette affaire d'État qui menace tant d'intérêts
primordiaux. Et que dire de cette intrigue à la Marivaux qui agite
nos personnages ? Vergers, abricots et roucoulements de
tourtereaux, alors qu'il s'agit du salut, de l'honneur et du succès
de nos vaisseaux à la veille d'une possible guerre ?
La chaleur du vin et de l'indignation colorait le
bon visage de Bourdeau.
— Tu as raison. Et j'ajouterai, que signifie
chez Deplat ce sentiment d'hostilité mal dissimulé, ou voulu comme
tel, à l'égard de l'officier de marine ? Cela ne cadre avec
rien.
Il consulta sa montre.
— Allons du serrurier recueillir les
oracles.
Le maître d'hôtel s'approcha que cette fois
Bourdeau considéra avec attention.
— Monsieur, un vas-y-dire des plus jeunet
vient d'apporter ce message à votre attention. Je me suis permis de
le récompenser. On n'attendait pas de réponse.
Nicolas prit connaissance du billet et le tendit à
Bourdeau.
— Bon ! dit ce dernier. Rue de Condé, la maison à l'angle de la rue du Petit Lion,
à l'entresol.
Ils récupérèrent les clés chez un maître
Bettancourt obséquieux et contrit. Les empreintes de cire furent
replacées avec soin sous le linge de la commode de Deplat. On
essaya les clés sans succès sur toutes les serrures de la maison.
Le commissaire s'astreignit à une dernière et méticuleuse visite
des lieux. Les souliers et une paire de bottes qu'il retourna en
tous sens furent examinés. Ils passèrent le fleuve au Pont-Neuf et
gagnèrent leur destination par la rue Dauphine et celle des
Fossés-Saint-Germain dans laquelle ils croisèrent des files de
charrois emplis de pierre et de gravats. Une poussière crayeuse
couvrait bêtes et gens.
— D'où parvient cet enfarinement ? demanda Bourdeau en riant. Nous
serons sous peu transformés en merlans !
— C'est l'Hôtel de Condé qu'on démolit. On
doit construire un théâtre sur son emplacement154 .
— Et le Prince ?
— Il a acquis le Palais Bourbon qu'il a fait
agrandir.
Ils descendirent de leur voiture. Un mendiant, un
bâton à la main, leur fit un imperceptible signe, criant d'une voix
de fausset : « Ayez pitié d'un
pauvre aveugle ! » Une vieille portière, spécimen
aimable de la confrérie, leur indiqua qu'Emmanuel de Rivoux logeait
à l'entresol, la première porte, à main droite de l'escalier. Le
coup de marteau eut pour conséquence immédiate l'apparition d'un
grand jeune homme en culotte et chemise, la chevelure châtain
dénouée, les yeux bruns. Il fixa Nicolas comme s'il le connaissait
déjà et s'était attendu à sa visite.
— Monsieur de Rivoux ?
— En effet. Messieurs ?
— Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet
et mon adjoint l'inspecteur Bourdeau.
Il avait décidé d'entrer dans le vif
aussitôt.
— Monsieur, je n'irai pas par quatre chemins.
Vous avez porté ce matin à M. Le Roy…
L'autre avait eu une esquisse de dénégation.
— … Oh ! inutile de le nier, un pli
émanant de Saül François Peilly. Nous souhaitons savoir de quelle
manière vous en êtes entré en possession ?
Tout en conservant son sang-froid, l'homme accusa
le coup et Nicolas le soupçonna de préparer une litanie de
mensonges. Il semblait qu'un débat l'agitât. Un réflexe normal
aurait dû être de s'inquiéter des motifs des questions et de la
légitimité de ses interrogateurs à les poser.
— Il m'est parvenu, c'est tout. Vous devez
savoir que dans ces sortes d'affaires l'ignorance des liens est
mère de sûreté. En fait j'ai trouvé le billet sous ma porte.
— Et les abricots ? dit Nicolas
soudainement, tout en notant la curieuse connivence affichée.
— Je constate que vous lisez la
correspondance d'autrui. Les abricots ? Un message pour Agnès
Guinguet, la filleule de M. Le Roy. Les jeunes gens se
contaient fleurette à la maison des champs de l'horloger.
Il parlait franc, mais toujours en réaction aux
propos du commissaire. Celui-ci eut l'impression d'un duel, d'un
début de combat quand chacun tâte les défenses adverses et, par
touches légères, recherche les points forts et les faiblesses. Il
laissa le silence s'installer souvent propice à l'éclosion des
vérités. Il en profita pour d'un coup d'œil se mettre en mémoire la
pièce rectangulaire mal éclairée par deux croisées en demi-lune,
presque au niveau du sol. Tapis, armes, instruments de marine,
livres et papiers épars, tout lui rappela un entresol jadis visité
et un autre jeune officier sauvé par lui de l'échafaud155 , quelques années
auparavant.
— Aussi, reprit-il tout à trac, tout s'est
déroulé selon vos vœux et le plan prévu ?
— À coup sûr.
— Donc, à l'heure qu'il est, l'homme en
question a rejoint l'Angleterre ?
— Tout le laisse à penser.
— Quelles sont vos relations avec la filleule
de M. Le Roy ?
— Je ne vois pas le rapport avec notre
affaire.
— Permettez que je pose les questions que je
juge utiles.
— Soit, si vous y tenez ! Aimables, tout
au plus.
— On vous dit rivaux avec Peilly ?
— Badiner n'est pas courtiser.
— Portez-vous des manteaux bleus
d'uniforme ?
Le sourire se fit méprisant.
— La question porte sa réponse.
— Pourrions-nous les voir ?
— Monsieur ! Jusqu'où donc
pousserez-vous l'indiscrétion ? De quoi à la fin suis-je
accusé ? De quel droit poursuivez-vous un officier du
roi ?
— N'obligez pas le commissaire à vous forcer
la main, dit Bourdeau glacial.
— Monsieur, reprit Nicolas, veuillez, je vous
prie, prendre connaissance de cet ordre.
Il lui tendit le billet signé par le roi.
— Mais… monsieur de…
Il se mordit les lèvres. Nicolas devina le nom
retenu au dernier moment.
Rivoux haussa les épaules et les précéda dans sa
chambre. L'austérité y dominait : un vieux portrait de femme
âgée en béguin, un crucifix, une commode, un lit et sa table de
nuit, une grande armoire, tout créait un décor presque
campagnard.
— Toutes mes tenues se trouvent là.
— Avant de les examiner de plus près,
avez-vous perdu un bouton ?
— Cela arrive. On les recoud.
— Vous en avez perdu un lors de votre brutale
descente chez Lavalée, peintre en pastel. Ce n'est pas une
question.
Rivoux accusa derechef le coup devant cette
affirmation sans détour.
— Que posez-vous des questions, dès lors que
vous connaissez les réponses ?
— Votre propos confirme le fait. Vous
reconnaissez être allé chez Lavalée pour y détruire des
représentations en portrait de Peilly et…
Malgré la résistance du jeune homme, il lui saisit
la main gauche qu'il releva à hauteur des regards. Le gras de la
paume portait de petites traces violettes espacées.
— … y avoir été mordu par une jeune femme que
vous brutalisiez.
— Vous le dites. Sachez, monsieur le
commissaire, que de grands intérêts étaient en cause qui
dépassaient…
— Étaient ? Qui dépassaient ?
— J'avais reçu l'ordre de faire disparaître
des éléments risquant de traverser le secret d'un plan utile au
bien de l'État.
— J'entends bien. Et pour cela forcer une
demeure privée, détruire des œuvres et sans doute jeter dans un
in-pace ténébreux un homme innocent et
persécuter une jeune fille.
— Une fille galante ! Que Dieu nous en
garde. La pauvrette !
Cela fut proféré comme une insulte avec un ton de
mépris qui glaça Nicolas. Bourdeau lui mit la main sur l'épaule
tant il craignit une brutale réaction de sa part.
— Nous y reviendrons.
Il se mit à fouiller rageusement l'armoire. Trois
manteaux d'uniforme y étaient suspendus. À l'un d'entre eux
manquait un gros bouton doré sur le devant.
— Deux sont usés, que je ne porte guère, dit
Rivoux qui pour la première fois semblait incertain.
— Lesquels ?
Il désigna deux vêtements. L'un d'entre eux était
celui auquel il manquait le bouton. Nicolas sortit de sa poche
celui ramassé près du corps retrouvé au bas de la prison du
Fort-l'Évêque. Il était identique aux autres, y compris dans sa
patine et par les chocs qui avaient martelé la ronde-bosse de
l'ancre de marine. Le nez sur le tissu, il l'examina un très long
moment. Le gardant sur son bras, il les entraîna dans la pièce
voisine, puis sortit une grosse clé de sa poche.
— Cela vous dit-il quelque chose ?
— Cela devrait ?
— Regardez-la bien.
Rivoux prit la clé et la considéra avec attention.
Il se dirigea vers la porte d'entrée, y retira la clé qui se
trouvait dans la serrure, la compara et revint vers Nicolas.
— Puis-je savoir, monsieur, comment vous
disposez d'un double de la clé de mon logis ?
— Elle vient d'être forgée à partir
d'empreintes de cire que nous avons découvertes chez
M. Deplat.
Il demeura silencieux un moment, la tête
baissée.
— Oui, oui… bien sûr. J'égarais souvent mes
clés. Je l'avais chargé de m'en faire des doubles.
— Ainsi vous étiez très liés tous les
deux ?
— Nous avions d'amicales relations.
— Amicales… certes. Et celle-ci ?
demanda Nicolas en élevant le petit modèle à hauteur du visage de
Rivoux.
Rivoux rougit jusqu'à la racine des cheveux. Son
regard, suivi par Bourdeau à l'affût, se porta un court instant sur
un petit coffret de marqueterie et écaille qui trônait au milieu de
la bibliothèque et se confondait avec ses reliures fauves.
L'inspecteur prit la clé des mains de Nicolas, se précipita sur
l'objet, l'ouvrit en un tournemain. Un flot de lettres s'en
échappa. Nicolas les ramassa et un coup d'œil lui suffit pour
comprendre qu'il s'agissait de lettres d'amour de Saül Peilly
adressées à Agnès Guinguet.
— Comment, monsieur, m'expliquerez-vous la
présence ici de la correspondance intime de M. Peilly et
d'Agnès Guinguet ?
Rivoux semblait réfléchir, les yeux baissés.
— Il ne fallait pas laisser de traces,
murmura-t-il. Agnès était par trop imprudente de les conserver, et
lui de les avoir écrites.
— C'est cela que vous nommez conter
fleurette, n'est-ce pas ?
Nicolas ne parvenait pas à définir le sentiment
que lui inspirait l'attitude de l'officier. Restait que trop de
présomptions s'accumulaient. Le laisser libre de ses mouvements
était un risque qu'il ne voulait pas courir. Une mise au secret
était indispensable.
— Monsieur, dans l'incertitude où nous sommes
de déterminer qui a tué Saül Peilly, événement dont vous êtes à
coup sûr informé et sur lequel je vous soupçonne de détenir de
précises et éclairantes lumières, j'ai le devoir, au nom du roi, de
vous arrêter. Vous serez placé au secret avant d'être présenté au
lieutenant criminel. Je vous conseille d'avouer au plus tôt le lieu
où Lavalée est retenu prisonnier.
Rivoux voulut parler, mais se retint au dernier
moment. Il enfila une redingote et suivit les policiers. La nuit
tombait quand la voiture s'arrêta sous le porche du Grand Châtelet.
Deux hommes en descendirent, Nicolas Le Floch et, dissimulé sous
les vêtements et le tricorne de Bourdeau, Emmanuel de Rivoux.