I
FORT-L'ÉVÊQUE
Il est toujours égal au milieu de tous les
malheurs et de tous les bonheurs du monde.
Chifflet
Soirée du samedi
8 février 1777
Les mains dans son manchon, Nicolas Le Floch
longeait à petits pas prudents les façades de la rue
Saint-Germain-l'Auxerrois. Il s'agissait, à la fois, d'éviter les
plaques de glace fragilisées par un redoux momentané et se garder
des farces et turlupinades de la chienlit des masques, toujours
prompte à jeter sur le chaland eaux grasses, boues et ordures. Il
avait hâte de sortir de la période du carnaval, Dieu merci le
carême approchait et la sérénité reviendrait. De sa vie, il n'avait
aimé ce moment. La soudure entre deux années le plongeait toujours
dans l'angoisse. Elle ranimait des souvenirs cruels, son retour de
Guérande seize ans auparavant après la mort du chanoine son tuteur,
le soir de la disparition du commissaire Lardin. Elle rameutait
également les images terribles, ancrées dans sa mémoire, de la mort
de Mme de Lastérieux, sa maîtresse assassinée. Ce soir-là
aussi il errait dans la ville, égaré et malheureux, pataugeant dans
la fange. Il jura, son pied venait de glisser dans une flaque.
Surpris, il remarqua que plusieurs réverbères, installés naguère
d'ordre de M. de Sartine, étaient éteints dans la portion de la rue
longeant la prison du Fort-l'Évêque. Il signalerait demain la chose
au bureau de police compétent pour l'éclairage des voies, rue
Michodière. Peu avant le carrefour avec la rue Thibaulardi, un
riche équipage au pas le dépassa. Il se colla à la muraille,
craignant un éclaboussement général qui le souillerait de la tête
aux pieds. Au passage, une main gantée essuya la buée de la glace
et un visage maquillé à l'excès s'y appuya, fixant Nicolas. Homme
ou femme, face vraie ou faux masque ? Le commissaire ne démêla
point la chose, tout en ayant l'impression du déjà vu. Il appuya
sur le bouton de sa montre qui sonna onze coups.
Il constatait le calme des rues sans vraiment s'en
étonner. Le carnaval ne revêtait pas l'éclat et le tumulte
accoutumés. Il languissait par un défaut général de disposition à
la gaieté. Il était vrai que la misère submergeait Paris. Des étés
aux récoltes gâchées, de rudes hivers, l'accumulation prolongée des
neiges et des glaces, tout contribuait à cet état. Partout on
devait multiplier les battues aux loups, leurs meutes sortant des
forêts et attaquant les villageois. Des provinces, les pauvres
affluaient de plus en plus nombreux, cherchant gîte et pitance. La
masse des gagne-deniers qui traînaient chaque matin sur la Grève en
quête de travail gonflait à l'excès. Le lieutenant général de
police s'inquiétait fort de cet afflux de peuple. Le contrôle de
ces inconnus s'avérait difficile, les bureaux ne pouvaient être
instruits que de ceux qui logeaient dans les auberges, mais non des
mendiants, journaliers et autres misérables qui, tous les jours
passant les barrières, couchaient dans les galetas où aucun
registre n'était tenu ou, pis, à la belle étoile. Dans ces
conditions, comment la joie pouvait-elle être au
rendez-vous ?
Nicolas était bien placé pour savoir le dessous
des choses. Dès le dernier règne, la police suppléait parfois à la
ferveur populaire en organisant de bruyantes et factices
exhibitions. On disait l'agitation des masques soldée par elle.
Cela permettait de gazer la fermentation des esprits. Aussi la fête
populaire perdait-elle, dans les tristesses et les misères
écrasantes du moment, son allègre éclat de jadis et ne se soutenait
plus que par le concours actif des mouches et des acteurs
stipendiés. L'habituelle agitation se maintenait seulement dans les
bals des faubourgs. Quelques jours auparavant, la reine,
circonvenue par le comte d'Artois, son jeune beau-frère, avait pris
part à une course1 effrénée dans le grand salon des Porcherons.
Nicolas, qui surveillait l'escapade, avait frémi : en dépit de
l'incognito la souveraine pouvait être reconnue. Rien n'assurait
que se mêler aux distractions du peuple fût compris et apprécié par
lui ; il révérait peu ceux qui se dépouillaient de leur
mystère.
Au coin de la rue de la Sonnerie, la voiture
précédemment croisée le frôla à nouveau. La même face de carnaval
l'observa sans qu'il parvînt à affiner sa première impression. Il
passa outre et reprit sa réflexion. Les propos entendus dans une
taverne du carrefour des Trois Maries, au débouché du Pont-Neuf,
lui revenaient à l'esprit. Il avait abandonné sa permanence de
commissaire pour se délasser les jambes, profiter du redoux et
prendre la température de l'esprit public. Tout en savourant des
œufs à la tripe, une salade de bouilli froid, des noix et un pichet
de vin de Suresnes, il avait pris langue avec ses voisins, bon
enfant et séduisant, à l'aise avec tous et en tous lieux. Il offrit
un carafon d'eau-de-vie et quelques prises de tabac qui lui
gagnèrent la sympathie des artisans et gagne-deniers présents.
Certains craignaient de perdre leur emploi. Nicolas les écoutait
plus qu'il ne parlait lui-même, tamisant leurs propos pour n'en
conserver que l'essentiel. Il en tira quelques constatations
simples. Le roi demeurait populaire, même si l'on doutait de sa
fermeté. Il nota le ton de commisération à son encontre. Le nom de
la reine suscitait au mieux un silence hostile, au pire des propos
graveleux. M. Turgot ne paraissait guère regretté. Necker
bénéficiait de ce goût si français de la nouveauté. On plaçait en
lui l'espérance d'un changement dont on attendait monts et
merveilles. Recoupant le thème des chansons et des pamphlets, il
releva l'enthousiasme des cœurs pour la cause des insurgents américains et le regret, sinon la
fureur, de voir le royaume ne se point départir d'une pendante
expectative et ne pas s'engager plus fermement à leurs côtés contre
l'Anglais. Cet intermède rompait la monotonie de la permanence que
sa situation particulière lui aurait permis d'éviter. Il ne le
souhaitait pas, attaché aux devoirs de sa charge. Marquis de
Ranreuil à la cour, et Nicolas Le Floch à la ville, rien ne le
convaincrait jamais de privilégier l'un de ses états au détriment
de l'autre.
Quand il parvint au Grand Châtelet par
l'apport-Paris, les tréteaux des marchands sur la place déserte se
couvraient à nouveau de neige. En haut du grand escalier il aperçut
dans son réduit le père Marie endormi, le menton sur sa poitrine.
Il sourit en pensant que, par ces temps de frimas, l'huissier
abusait volontiers de son fameux cordial. Lui-même frissonnait et
il dut ranimer le feu du bureau de permanence. Il s'assit et reprit
sa réflexion. Il soupira et son souffle s'exhala par saccades,
marque d'un état qu'il connaissait bien. Il savait ce qu'il lui
revenait de faire pour dissiper son angoisse. Il devait se livrer à
un examen de conscience en règle.
Depuis le sacre du roi en 1775, son existence
suivait un nouveau cours. D'un côté le commissaire Le Floch
exerçait son office dans la routine et la régularité de ses
attributions. Albert, le lieutenant général de police, substitué à
Le Noir après les émeutes des farines2 , s'était évertué de manière insidieuse à le
pousser à la faute ou au retrait. Ces tentatives s'étaient heurtées
au mur d'indifférence d'un homme qu'une précédente disgrâce avait
bronzé à cet égard. À chaque avanie il opposait le mépris de celui
qui savait, le passé le lui avait démontré, que rien
d'insupportable ne perdurait que le temps ne vînt un jour régler.
Aussi le commissaire exerçait-il et obéissait-il sans états d'âme.
Il apposait les scellés lors des inventaires après décès,
partageait les biens des mineurs, percevait la taxe des dépenses de
justice et la liquidation des dommages et intérêts. De ces
attributions civiles, le risque n'était d'ailleurs pas toujours
exempt. Le peuple murmurait et accusait les commissaires de
recevoir des avantages accessoires, « à
la fois la chair, le poisson, l'huile et l'eau ».
Quelle que fût l'administration procédurière d'Albert, la gestion
du commissaire Le Floch apparaissait d'une telle limpidité qu'elle
décourageait les affidés du lieutenant général chargés de la
contrôler et de le perdre et qu'elle désespérait un homme persuadé
d'atteindre de grands emplois tout en ne négligeant pas de se faire
une réputation dans les petits. Ces médiocres combinaisons
auxquelles s'abandonnaient certains de ses confrères emplissaient
Nicolas d'une colère sourde, comme une insulte à tout ce qu'il
croyait.
Longtemps insoucieux de sa situation matérielle,
il avait été conduit depuis quelque temps à y prêter attention. Il
recevait chaque année dix-huit mille livres d'honoraires auxquels
s'ajoutaient douze mille livres de traitement d'ancienneté et la
même somme en gratifications, le tiers abandonné des amendes
infligées et les droits sur le contrôle des poids et des mesures
des marchés. Il disposait aussi des revenus de Ranreuil et des
terres dépendantes. Son ami, M. de La Borde, l'ancien premier valet
de chambre du feu roi passé à la ferme générale, l'avait mille fois
tancé et quasi contraint de placer des capitaux qui lui procuraient
un supplément de revenus en rentes régulières, sans avoir à toucher
au principal.
À la fin de l'année précédente, chargé d'escorter
l'ambassadeur officieux que les rebelles américains dépêchaient
auprès de la cour de France, il avait gagné Auray sans hâte et par
des chemins indirects. Le duc de Richelieu avait autorisé Louis,
désormais page de la grande écurie, à accompagner son père.
L'itinéraire choisi permettait aussi de transmettre au duc de
Choiseul une lettre que Sartine, prudent, ne souhaitait pas confier
à la poste et que Nicolas remettrait en mains propres à son
destinataire au château de Chanteloup, près d'Amboise. Après deux
étapes à Orléans et Tours, ils furent accueillis par l'ancien
ministre. L'aimable courtoisie dispensée frappa Nicolas qui ne le
connaissait que pour l'avoir croisé jadis à la cour. Il demeura
cependant sur ses gardes quand le duc l'interrogea avec insistance
sur les nouvelles politiques. Le grand seigneur perçait sous l'hôte
attentionné, il n'ignorait sans doute pas que Nicolas n'appartenait
à aucune cabale. Il finit par l'entretenir de son projet d'édifier
dans son parc, au bout de la pièce d'eau, une pagode dans le goût
chinois pour célébrer la constance de ses fidèles. Madame de
Choiseul le reçut également. Il fut séduit par sa douceur et son
détachement. Elle avança que l'incessant passage des dévots de son
mari l'excédait et que les jouissances de
l'amitié étaient de véritables béatitudes, mais qu'on ne pouvait
pas toujours être dans les cieux ; elle rampait donc comme les
autres et, en fait de bonheur, le meilleur et le plus sûr était de
le prendre comme il venait.
De là ils gagnèrent l'abbaye royale de Fontevraud.
Nicolas appréhendait de revoir sa sœur Isabelle. La présence de
Louis, qui fut présenté à sa tante, évita toute gêne et il put se
contenir en découvrant sous le voile le visage diaphane qu'il avait
tant aimé. La religieuse éclata en sanglots en considérant son
neveu dont la ressemblance avec son grand-père s'accentuait jour
après jour. Suivirent une conversation apaisée, quelques larmes
encore et la promesse de se revoir. L'abbesse les reçut
fastueusement à sa table. On parla musique et chronique de la ville
et de la cour. Aucune des religieuses présentes, toutes des plus
grands noms du royaume, ne semblait avoir perdu le ton du monde.
Ils quittèrent Fontevraud chargés de confitures, de pâtes de fruits
et… de bénédictions. Nicolas demeura longtemps silencieux ; il
songeait qu'une blessure de son existence venait de se refermer
doucement ; il en éprouvait un triste apaisement. Il n'avait
pourtant pas osé aborder avec Isabelle la question qui lui brûlait
les lèvres sur l'identité de sa propre mère. Parvenus à Nantes, ils
logèrent dans la vieille auberge où naguère il était descendu avec
Naganda. Les punaises étaient toujours présentes au rendez-vous et
ils durent avoir recours au baume miraculeux du docteur Semacgus
pour repousser leurs attaques affamées. Il se fit reconnaître des
autorités et apprit que le vaisseau espéré ne toucherait pas terre
avant une dizaine de jours, information portée par un bâtiment plus
rapide, de retour des Antilles, qui l'avait croisé une semaine
auparavant.
Saisissant l'occasion de ces quelques jours
d'attente, Nicolas décida de faire à Louis la surprise de le mener
à Ranreuil. Pendant quelques jours, il y régla l'administration de
ses domaines, conféra avec le sieur Guillard, son intendant, et
visita ses fermiers dont beaucoup reconnurent dans le nouveau
marquis le gamin qui jouait avec eux à la soule sur les rivages
vaseux de l'embouchure de la Vilaine. Au château, tout lui
rappelait le marquis de Ranreuil. Dans la chapelle il médita un
long moment devant sa tombe avant de se rendre à la collégiale de
Guérande sur celle du chanoine Le Floch. La joie de se trouver là
avec son fils, tous deux unis dans un voyage qui resserrait leurs
liens, le disputait à une vague de tristesse et de retour sur le
passé et sur lui-même. Des dispositions à prendre, des travaux à
ordonner et les visites aux châteaux du voisinage dissipèrent peu à
peu cette vague de nostalgie. Un émissaire enfin arriva porteur de
nouvelles. Une tempête d'hiver avait dérouté les navires cinglant
vers Nantes. Une frégate de la marine royale avait retrouvé le
navire mouillé en baie de Quiberon, attendant l'autorisation de
toucher terre dans le loch d'Auray.
Quelques jours après, sur le quai du port de
Saint-Goustan, il accueillait, à la coupée du Reprisal, un grand vieillard à bésicles à
l'habillement presque rustique. Un bonnet de peau de renard
couvrait sa tête à demi chauve. Il nota son maintien simple mais
fier, son langage libre et sans détour. Durant les longues
conversations qui ponctuèrent les étapes de la route, dont
plusieurs jours de repos à Nantes, Nicolas demeura réservé dans ses
propos, sachant par les rapports, notamment ceux de Naganda, son
ami micmac, que l'Américain avait été, dans la dernière guerre du
Canada, l'un des adversaires le plus constants et le plus acharnés
des Français.
L'envoyé en vint à observer que la guerre en
Nouvelle-France avait imposé à l'Angleterre un effort financier
colossal et qu'il eût été moins cher pour Pitt d'acheter la colonie
plutôt que d'avoir à la conquérir. La révolution en cours,
ajouta-t-il, mettra à coup sûr l'Angleterre dans l'état de
faiblesse où elle ne sera plus à craindre en Europe. Le savant
connaissait bien ce pays, ayant séjourné à Londres à cette époque.
Certes, les temps avaient changé et les colonies américaines
réclamaient de l'or, des armes et des alliances. Nicolas
connaissait aussi les liens étroits de Benjamin Franklin avec les
physiocrates et les loges maçonniques. Rien, dans tout cela,
n'impliquait une naturelle propension vers la France, mais bien
l'expression de l'intérêt froid d'une colonie rebelle désireuse de
se libérer de l'étau économique de sa métropole. Il se révéla
pourtant agréable compagnon de voyage, dévidant de son inénarrable
accent des apologues philosophiques et des contes des plus
plaisants. Durant les soupers, le vin aidant, il régala la
compagnie de chansons écossaises et de morceaux d'harmonica,
instrument de son invention. Tout au long du chemin, le plus âgé
des deux petits-fils qui l'accompagnaient harangua Louis qui confia
à son père l'avoir trouvé arrogant et agité ; quant au cadet
d'environ sept ans, il fit montre de la plus constante mauvaise
éducation.
Il releva le col de son manteau – le froid humide
du Grand Châtelet était réputé meurtrier – et reprit sa méditation.
À la cour, il bénéficiait de la faveur du jeune roi qui, pourtant,
n'accordait que malaisément sa confiance. Cette position le
préservait des coups fourrés d'Albert successeur de Le Noir.
Thierry, le premier valet de chambre du roi, l'avait pris en amitié
et confortait le sentiment de son maître. La reine n'oubliait pas
les échos favorables qu'elle avait recueillis d'une audience du
marquis de Ranreuil à Vienne avec l'impératrice reine et marquait
au cavalier de Compiègne reconnaissance
de sa fidélité par des attentions prodiguées. Cette faveur lui
avait permis de ne pas souffrir du retrait du duc de La Vrillière,
ministre de la maison du roi, dont la main protectrice pesait sur
sa tête, bridant les velléités hostiles du nouveau lieutenant
général de police.
Outre le fait d'être connu du roi depuis
longtemps, la chasse n'avait pas compté pour rien dans la faveur de
Nicolas. À l'automne, à Fontainebleau, un premier cerf lancé à
Argentan s'était avéré fort rude. Le second revenait droit au
château jusqu'au chenil pour de là sauter dans le mail. Deux meutes
lâchées le forçaient jusqu'à la grande pièce d'eau vis-à-vis la
cour des Fontaines. Le roi, suivi de Nicolas, avait servi la bête
sous les yeux de la cour et de la ville accourues au spectacle.
Plus récemment à Versailles, un cerf de taille prodigieuse,
dissimulé dans la garenne, chargea au passage du roi. Son cheval,
effrayé, fit un écart et le jeta à terre. Menacé de coups
d'andouillers, il n'avait dû son salut qu'à l'intrépidité de
Nicolas qui s'était interposé. Il avait été à son tour culbuté
avant que l'animal ne s'en prenne à un piqueux. Ce n'est qu'aux
abords de la porte du pont de Sèvres que la chasse s'était achevée.
Ce jour-là, son nom, en premier, avait été cité pour paraître à la
table du roi.
Ces événements n'étaient pas demeurés sans
conséquences. Nicolas servit peu à peu d'informateur secret à Louis
XVI. Ce crédit conduisit ce dernier à lui accorder les grandes
entrées. Désormais le marquis de Ranreuil pouvait assister au petit
lever, privilège si estimé et si utile que même la naissance ne le
donnait pas. Il constituait le comble de la faveur pour les
facilités qu'il offrait d'accès au souverain et la liberté de lui
parler en évitant des audiences épiées de toute la cour. Dernière
marque de la confiance royale, il venait d'être nommé dans l'ordre
de Saint-Michel et portait sur son habit de cour, au grand
ravissement de la rue Montmartre, le grand cordon noir auquel était
suspendue une croix de Malte, émaillée de blanc et de vert, anglée
de lys, avec l'image de l'archange patron protecteur du royaume.
Ainsi avait-il franchi sans encombre la période de disgrâce de
l'administration d'Albert, préservé de fait de l'hostilité d'un
homme que le courage ne gouvernait pas.
Puis le destin avait de nouveau basculé et il
revivait ce souper de juin 1776 chez M. Le Noir en compagnie
du duc de La Vrillière. Le ministre pourtant mal-allant avait pris
son parti de sa disgrâce, mais demeurait très au fait des rumeurs
de la cour. Sa position de beau-frère de M. de Maurepas, le
principal ministre, lui avait évité l'exil. Quels que fussent ses
défauts, Nicolas lui vouait une indulgente fidélité étayée par les
secrets qu'il connaissait et la confiance que le duc lui avait
toujours manifestée.
Ils devisaient tous trois dans la douceur d'une
nuit tombée depuis longtemps. Des croisées ouvertes montait l'odeur
sucrée des tilleuls en fleurs. Le gant gauche du duc avait glissé
et laissait entrevoir la main d'argent offerte par le feu roi à la
suite d'un accident de chasse, son fusil ayant été chargé sans la
bourre. Le reflet des chandelles jouait sur le métal éclatant,
envoyant de petites lueurs sur son visage fatigué.
— Peuh ! Peuh ! dit-il. Nous voici
bien resserrés, toutes portes closes et le domestique3 éloigné. Messieurs, quoique le sort ne
nous ait pas favorisés depuis quelque temps, j'ai grande nouvelle à
vous annoncer. Votre pénitence va prendre fin !
Il hochait la tête, l'air presque joyeux.
— Le Turgot renvoyé, ses affidés ne se
pouvaient soutenir très longtemps. Si encore on avait apprécié leur
service, mais…
Le Noir, intéressé, se redressa dans sa
bergère.
— Que dites-vous là, monseigneur, le
Magistrat4 quitterait ses fonctions ?
— Mon beau-frère a vu le roi ce matin, puis a
reçu M. Amelot de Chaillou, ministre de la maison du roi, la
messe est dite à l'heure qu'il est !
La main d'argent frappait le bras du
fauteuil.
— Monseigneur, dit Nicolas, si Albert se
retire, qui donc reçoit sa place ?
— Comment, comment, se retire ? Il est
chassé, cassé aux gages, ignominieusement. Et qui le doit
remplacer ? À votre avis ?
Nicolas envisageait M. Le Noir dont le bon
visage s'empourprait. Le duc surprit le regard du
commissaire.
— Voilà, voilà ! Notre petit Ranreuil a vu juste. L'iniquité est réparée.
Le Noir, on vous rend votre place. Demain Albert sera congédié et
vous serez appelé à Versailles. Qui l'eût cru il y a deux ans après
cette désastreuse affaire des farines5 ?
— Il est vrai, commenta Le Noir baissant les
yeux, que l'homme n'a pas rempli ses fonctions.
— Quoi, quoi ! Vous êtes doux et bénin.
Il les a vidées de leur saine efficace. Une place si glorieusement
illustrée par un La Reynie, les d'Argenson, Machaut, Berryer et
notre ami Sartine. Et vous-même ! Ah ! Que ne devait-il
pas les exalter sur le fondement d'un tel passé ! Et, mon
Dieu, que vit-on ? Un sectaire attaché à exacerber des idées
sans avenir, destinées à saper l'autorité du roi.
— Un grincheux d'esprit contrariant, soupira
Le Noir.
— Vraiment, avait-on idée de mettre dans
cette place délicate en tous points un être aussi démuni du doigté
et du sens politique nécessaires ? Le voici à peine installé,
sous le prétexte de restaurer dans les lettres les bonnes mœurs et
la décence, se mettant à confisquer, au lieu de les rendre comme
c'est l'usage, les manuscrits refusés par la censure. Nous avons
suffisamment de raisons d'entraver la liberté de publier sans y
ajouter la maladresse en dressant contre soi, gens du monde,
salons, beaux esprits et parlements avec ce morceau ridicule.
— À sa décharge, il a sauvé l'usage des
lettres de cachet que M. de Malesherbes, votre successeur, à défaut
de les pouvoir supprimer avait voulu restreindre.
— Peuh ! Victoire à la Pyrrhus si tout
cela conduisait, comme nous l'avons constaté, à éteindre la
ressource essentielle de notre information que constitue cette
masse de mouchards et de décavés de société, tous sortis de la lie
du peuple – enfin, pas tous – et prêts à y retomber si nous leur
coupons les vivres !
— Souvenons-nous, dit Le Noir sentencieux, de
la réponse de d'Argenson au grand roi sur l'origine de ces
informateurs : « Sire, nous les
recrutons dans tous les états, mais surtout parmi les ducs et les
laquais. »
Ils éclatèrent de rire.
— Comment ? Comment ! Grand merci
pour les ducs ! grogna La Vrillière, mi-fâché mi-ravi. Bref,
un beau tollé dès l'annonce de la mesure.
— Et la plupart de nos sources aussitôt
taries, ajouta Nicolas.
— Pour comble, renchérit Le Noir, l'avez-vous
vu sur les traces de Rétif, reprenant les idées exposées dans
Le Pornographe 6 ? Il faut, selon lui, encaserner
les prêtresses de Vénus, les répartir dans trois cents maisons
gérées par l'État, elles-mêmes divisées en classes correspondantes
aux moyens des différentes clientèles. Rétif nommait ces
établissements des parthénions et lui
des caligulaires !
— Et songez à ce qu'il entendait faire des
enfants mâles à naître de ces rencontres mercenaires : ils
seraient admis d'office comme enfants de troupe, procurant ainsi un
recrutement régulier et aisé aux armées du roi ! Que
n'aurait-il fait des filles !
— Quelle est sa réputation dans
l'opinion ? demanda La Vrillière à Nicolas.
— Exécrable, monseigneur. Ses lubies ne le
servent point. On est fort mécontent de lui. Il déplaît par son
caractère, d'autant qu'il succède à des hommes qui, par leur
aménité, se conciliaient ceux qui avaient affaire à eux, même en
leur refusant. Il est tenu pour fort dur, de mine et de propos
rebutants. Beaucoup le jugent impropre à sa fonction et personne ne
miserait sur son maintien. On évoque encore devant moi son
remplacement par Doublet, conseiller aux aides.
— Hi, hi ! Je me répète. Depuis une
semaine, Sartine a fait le siège de Maurepas, depuis longtemps
averti par moi des faiblesses du personnage. Il recevra demain un
mot sec de M. Amelot d'avoir à faire son paquet et quitter
sur-le-champ la rue Neuve-Saint-Augustin. Et demain donc, Le Noir,
vous renouerez le fil d'une action si malencontreusement rompue,
avec les compliments de Sa Majesté.
L'intéressé rougit derechef, les lèvres
tremblantes d'émotion. La main d'argent virevoltait gaiement.
Nicolas, heureux, souriait.
— J'y mettrai pourtant une condition…
— Peste ! Une condition ! Au
roi ?
— Monseigneur, comprenez-moi. Je ne souhaite
guère me retrouver dans le cas des émeutes de 1775. Le roi doit me
consentir, par écrit et dans les formes, le droit de réquisition de
la force publique en cas de troubles graves7 . Sans cela, le lieutenant général de
police n'est qu'une silhouette réduite à l'impuissance.
— Bon, bon ! J'avoue que votre requête
me paraît légitime. J'en parlerai à mon beau-frère sans l'avis
duquel le roi ne décide rien… Et que pense le marquis de Ranreuil
de M. Amelot de Chaillou, ministre de la maison du
roi ?
— Je me garderai bien de penser. Les
ministres ont droit à notre obéissance…
— Peuh ! Vous avez souvent prouvé le
contraire… heureusement. Vous êtes pourtant de nous trois celui qui
l'approchez le plus.
Nicolas fit la moue.
— Monseigneur, le ministre m'a reçu… une
fois… Je lui ai présenté mes devoirs. Sa discrétion a égalé la
mienne.
— Brevitas
… Breteuil qui vous aime et vous loue depuis une certaine audience
impériale à Vienne vous eût volontiers gardé. Je comprends
pourquoi… Comment dire mieux en moins de mots. Moi qui ne suis plus
qu'un vieillard malade au bord de la tombe… Si, si ! Je ne
puis qu'admirer cette réserve qui participe de votre charme.
Le duc médita un moment.
— Les salons bruissent d'un mot de Maurepas
quand il proposa le bonhomme au roi. Je vous le livre dans ses deux
versions « au moins on ne m'accusera pas
d'avoir choisi celui-ci pour son esprit ».
— Et l'autre, poursuivit Le Noir s'échauffant
de rire contenu, « ils doivent être las
des gens d'esprit, nous verrons s'ils arriveront mieux avec une
bête » !
— Et bègue de surcroît !
La main d'argent s'agitait frénétique. Nicolas se
souvint que celui que les Choiseul appelaient avec mépris
« le petit saint » n'avait
pas perdu un esprit dont la cruauté n'épargnait personne.
— Je crois, dit-il, qu'à cette place, faute
de disposer d'une fidélité adamantine, le plus à craindre reste
l'intrigant et, pis, l'être systématique. Maurepas a sans doute
convaincu le roi de mettre là un homme absolument à sa main. Un bon
premier commis fera l'affaire pour soutenir cette incapacité.
Considérez Malesherbes, plein et suffisant de raison éloquente et
de soucis philosophiques, prétendant sauver un quart de son honneur
après en avoir dispersé les trois quarts depuis qu'il est en place.
Il faut savoir se perdre pour l'État. Être toujours soucieux d'abus
qui blessent votre susceptible conscience, mène à la faiblesse et à
l'impéritie. Nous entrons dans une époque, où hélas, les serviteurs
zélés, comme vous, seront espèces rares.
La soirée s'était poursuivie fort tard. Le duc
évoqua sa trop longue carrière ministérielle, rappelant avec
émotion des traits du feu roi. Ils se quittèrent émus de leurs
retrouvailles après que M. Le Noir les eut tous deux invités à
assister au prochain mariage de sa fille. Quand le lendemain
l'événement confirma les prédictions du duc de La Vrillière,
Nicolas confia à l'inspecteur Bourdeau son espérance de voir
restauré l'esprit du service des enquêtes extraordinaires et de
tous ceux qui s'étaient voués, depuis tant d'années, à son succès
au service du roi.
Un frisson parcourut Nicolas. Il se leva pour
rajouter une bûche. Il poursuivait le bilan des mois écoulés. Louis
avait épousé avec enthousiasme son apprentissage chez les pages.
Aucune rumeur ni méchant bruit n'avaient troublé des débuts
prometteurs que la protection du maréchal de Richelieu et la faveur
de Nicolas établissaient, dès l'abord, en force. La reine elle-même
avait remarqué l'adolescent de si bonne mine. Après de longues réflexions, Nicolas avait écrit une lettre
à la Satin afin de la rassurer sur le sort de son fils. La réponse
émue et sensible l'avait rempli d'aise. Son négoce de modes
prospérait à Londres. Seules l'inquiétaient les rumeurs de guerre
avec la France. Louis écrivait régulièrement à sa mère. Le courrier
aller et retour passait par la rue Montmartre afin d'éviter tout
incident ou indiscrétion chez les pages. Il venait de passer de la
petite à la grande écurie et la vocation militaire qui le
tenaillait en serait favorisée. Il avait traversé sans sourciller
les épreuves pénibles que les « anciens » faisaient subir aux nouveaux.
Nicolas veillait autant qu'il le pouvait à ce que sa conduite
demeurât régulière. Il devait compter avec le caractère de feu du
garçon et ne pas sous-estimer le caractère roué de certains de ses camarades. Souvent des
querelles éclataient chez les pages, réglées par des duels d'autant
plus dangereux qu'on se servait de fleurets aiguisés qui, par leur
forme carrée, aggravaient les blessures. Le jeu aussi était un
danger contre lequel Nicolas souhaitait prémunir son fils. Il
l'emmena dans une maison de jeu clandestine et lui fit observer la
catastrophe d'un provincial candide dépouillé par des tricheurs de
métier. Il ne s'agissait pas d'interdire et de réduire le garçon à
faire sotte figure en société, mais de lui enseigner à en user en
honnête homme. La leçon était d'autant plus délicate venant de la
part de quelqu'un qui n'avait, de sa vie, tenu cartes en sa main.
Il chargea aussi Semacgus, chirurgien de marine, de prodiguer au
jeune homme quelques conseils d'hygiène destinés à le préserver des
coups de pied de Vénus. Louis, si souvent accueilli chez la Paulet,
au Dauphin couronné, écouta poliment et parut déjà initié à ces
mystères.
Mlle d'Arranet, pressentie pour faire partie
de la maison qui serait bientôt formée de Madame Élisabeth, sœur du
roi, avait pris l'habitude d'aller faire sa cour auprès de la jeune
princesse, exercice qui la précipita à la cour où elle fut
présentée. Cela lui laissait de moindres loisirs pour rencontrer
Nicolas. L'ardeur qui les emportait jusque-là laissait
insensiblement la place à la tendresse. Les jours succédaient aux
nuits, leur faisant parcourir les reliefs et les plaines d'une
carte du Tendre, dont ils connaissaient désormais tous les détours,
sans qu'aucun imprévu surprenant n'en rompe la régularité. Chacun,
de son côté, s'interrogeait sur l'issue d'une liaison marquée du
sceau de l'ambiguïté. Elle menait sa vie grand train en
affectionnant la compagnie des hommes, toujours mutine, quelquefois
coquette, satisfaite de ce que Nicolas lui appartienne, ne s'impose
point en permanence, soit présent quand elle le souhaitait et
discret quand elle le désirait.
Nicolas prit en compte cette situation qui
marquait, il le sentait bien, une grande différence avec le début
de leur amour, quand tout instant volé leur semblait insupportable.
Ils constatèrent peu à peu que des rendez-vous manqués les
rendaient à eux-mêmes et que, d'ailleurs, leurs retrouvailles n'en
étaient que plus passionnées. Ils jouèrent bientôt de cet état de
choses qui ranimait les attraits des premiers temps. Cela devint
vite une justification obligée à leurs rencontres, une dangereuse
habitude. Restait que Nicolas éprouva alors un nouveau trouble.
Plusieurs fois il avait croisé Aimée dans des sociétés où il
n'était pas prévu qu'ils dussent se retrouver. Son étonnement avait
été grand de découvrir sa maîtresse, la femme éperdue qu'il tenait
si souvent dans ses bras, en jouvencelle insouciante au milieu de
jeunes gens de son âge. Soudain il ressentit ce qui le poignait
jadis à la vue de Mme de Lastérieux coquetant avec des
godelureaux dans un salon de la rue de Verneuil. Il lui apparut que
son âge, chaque année davantage, les séparerait plus sûrement que
tous les aléas d'une passion. Elle avait dix-huit ans et lui
trente-quatre en 1774 quand il l'avait relevée, mouillée et
échevelée, dans les bois de Fausses Reposes. Ils disposaient de
temps de durée différente et pour lui tout s'accélérait ; elle
serait encore longtemps jeune et lui de plus en plus vieux. Dès
lors l'idée d'une union, un temps caressée, se dissipa d'elle-même
et il se raisonna sans, pour autant, éprouver moins de joie à la
retrouver. Cet équilibre précaire ne pouvait durer bien longtemps.
La tristesse l'envahit et chaque fois qu'elle le quittait, il
voyait, le cœur serré, sa gracieuse silhouette s'éloigner, comme
une apparition qui allait bientôt sortir de sa vie. Dans ces
conditions, et sans se l'avouer, chacun retrouvait insensiblement
sa liberté. Un rien pouvait précipiter une rupture inscrite dans
les faits et à qui l'occasion seule manquait pour survenir.
Il soupira et porta son esprit vers des pensées
plus consolantes. Rue Montmartre, M. de Noblecourt vieillissait
sans qu'il y parût. Agacé dans ses habitudes, il avait acquis la
maison voisine de la sienne qui s'était révélée appartenir à
Mourut, le boulanger assassiné8 . Profitant de la nouvelle réglementation
sur les métiers, il avait établi Hugues Parnaux et Anne Friope, les
anciens apprentis désormais mariés, à la tête de la boutique. Une
petite fille, Béatrice, était née, dont Nicolas était le parrain
avec Catherine comme commère. Le jeune couple occupa l'ancien
logement de Mourut. M. de Noblecourt avait aussi ordonné de
nouveaux passages entre les deux maisons. Le logis de Nicolas s'en
trouva agrandi d'un salon, d'une grande chambre pour Louis et d'un
cabinet de toilette. Catherine, qui logeait dans un réduit
au-dessus de la grange, retrouva une belle chambre au troisième
étage. De nouveau l'odeur familière des fournées baignait, comme un
bonheur retrouvé, l'hôtel de Noblecourt. La nouvelle disposition
fit plus d'un heureux, sans compter Mouchette qui, à la tête d'un
royaume agrandi, ne cessait de muser d'une maison à l'autre,
éreintant le pauvre Cyrus ; il demeurait pourtant attentif à
son rôle de mentor, mais peinait à suivre la vagabonde dans le
dédale des couloirs et des escaliers.
Soudain des bruits lointains le tirèrent de sa
méditation. La porte s'ouvrit et le père Marie parut les yeux
rougis, rajustant son paletot avec maladresse. La nuit allait-elle
être troublée par quelque événement inattendu ?
— Te voilà bien affairé !
— C'est qu'il y a urgence, monsieur Nicolas.
On frappe, on monte, on me secoue. Voilà-t-y pas des
façons !
— Et le pourquoi de ce tumulte ? Quelque
farce de carnaval sans doute ?
— Je le croyais, mais c'est plus grave. Voilà
qu'on vous envoie quérir comme si le feu prenait au
Pont-au-change !
— Moi ?
— Non, le commissaire de permanence.
Nicolas se leva prêt à l'action.
— De quoi s'agit-il ?
— Le gouverneur de la prison du Fort-l'Évêque
vous enjoint de venir sur-le-champ pour constater un décès.
— M'enjoint ! Peste, que ne fait-il
appel à un médecin du quartier ? Ils ne manquent point.
— Je n'en sais diantre rien ! Il paraît
que le cas est spécial.
— Et le commissaire du quartier ?
— On ne l'a point trouvé.
Nicolas consulta sa montre, elle pointait une
heure du matin. Il fallait y aller. En bas des degrés, il découvrit
un gros homme rougeaud revêtu d'une cape de ratine brune. Il
triturait un bonnet bleu entre ses doigts.
— Rénier, dit-il, garde-clés au
Fort-l'Évêque. M. de Mazicourt, notre gouverneur, vous requiert
sur-le-champ à la prison.
— Savez-vous pour quelle précise
raison ?
Le bonnet s'agita derechef dans les mains du
gardien.
— Je ne suis pas autorisé à vous
éclairer.
— Eh bien ! Allons-y.
Le père Marie lui tendit un bâton ferré.
— Prenez garde, le gel est revenu. C'est un
chemin de chausse-trapes à se casser le cou.
Dehors un silence pesant écrasait la ville
étouffée de neige. Au moment où ils s'engageaient dans la rue
Saint-Germain-l'Auxerrois, une pointe de glace se ficha devant eux,
se brisant en plusieurs morceaux.
— Il ne faut point longer les murs, dit
Rénier. Sinon c'est à y perdre la vie. La neige charge les toits et
ces piques que le redoux affine tombent des gouttières.
Ils cheminèrent prudemment, marchant au milieu de
la rue. Quelques années auparavant, Nicolas avait enquêté sur une
mort causée par un semblable accident. De fait il avait découvert
qu'il s'agissait d'un meurtre. Il n'avait tenu qu'à un fil que le
coupable en réchappât : la chaleur de la main de l'assassin
avait laissé des marques imprimées sur un débris de glace que le
gel avait préservé. Ce détail avait permis de le confondre.
Devant la prison un groupe d'hommes attendait. Il
reconnut des archers du guet. Un inconnu, qui semblait avoir jeté
un manteau sur son vêtement de nuit, se détacha. Sous la perruque
mal arrimée, de petits yeux mouvants sans expression le
dévisageaient.
— C'est vous le commissaire de
permanence ? demanda-t-il sans saluer. Il est temps !
Nous vous attendions.
— Je suis en effet…
— Peu importe. Il faut constater. C'est pour
cela qu'on est allé vous dénicher. Alors officiez ! A-t-on
jamais vu…
L'attitude de ce déplaisant personnage ne laissait
pas d'irriter Nicolas qui dut inspirer une longue bouffée d'air
froid pour calmer la fureur qui montait en lui. L'homme continuait
à grommeler tant et si bien qu'un homme du guet se détacha du
groupe et lui parla à l'oreille en désignant le commissaire. Il
parut embarrassé par ce qu'il apprenait. Il s'inclina.
— Je suis Mazicourt, monsieur de Mazicourt,
dit-il d'un ton plus amène, gouverneur de cette prison pour le roi.
Monsieur le marquis, je suis à votre disposition.
— Pour vous, Nicolas Le Floch, jeta
froidement le commissaire le fixant droit dans les yeux. Veuillez
m'informer de ce qui se passe ici.
La patrouille du guet s'écarta. Sur la neige il
put distinguer une forme humaine, face contre terre. À hauteur de
la tête, le sol était souillé de taches brunes que la neige avait
bues. Leur teinte se révéla pourpre dès qu'on eut approché une
torche pour éclairer la scène. À première vue, l'homme en coiffure
naturelle paraissait jeune. Par acquit de conscience, Nicolas se
pencha et vérifia que la mort avait bien fait son œuvre. Il était
incontestable qu'elle était survenue depuis peu, le froid
permettait cette irrécusable constatation. Il réfléchit qu'étant
passé devant la prison vers les onze heures, il n'avait alors rien
remarqué d'anormal. Pour une fois il était en mesure de fixer,
lui-même, la période au cours de laquelle le drame s'était produit.
Entre onze heures et le moment présent, deux heures s'étaient
écoulées desquelles il fallait ôter le délai de la découverte du
corps et des démarches qui avaient suivi. Ainsi pouvait-il fixer la
mort de l'inconnu entre onze heures et minuit quinze ou trente, en
gros une heure.
— Qui a découvert le cadavre ?
— La patrouille du guet, dit Mazicourt.
L'homme qui avait parlé à Mazicourt
intervint.
— Le quart passé de minuit, monsieur Nicolas.
Avons buté contre lui. Les lanternes étaient éteintes. Le vent sans
doute…
Le commissaire sursauta, sortit son petit carnet
noir et commença à noter. Comment se faisait-il que la rue fût sans
lumières, comme il l'avait lui-même constaté ? Depuis que M.
de Sartine avait fait poser des réverbères, les lumières ne
s'éteignaient plus comme, naguère, dans les anciennes lanternes. Il
y avait là un point qu'il conviendrait d'élucider au-delà même de
la présente affaire. Maintenant il observait le sol très piétiné
autour du corps. Il regarda la chaussée, la neige permettant de
déterminer des traces fraîches de voiture ; l'heure pourtant
ne se prêtait pas à la circulation. Il rangea le fait dans sa
mémoire sans imaginer ce qu'il pourrait lui apporter, se souvenant
pourtant en avoir croisé une vers onze heures.
— Quand vous avez examiné le corps, car je
pense que ce fut votre premier geste, était-il mort depuis
longtemps selon vous ?
— Que non, il était encore chaud !
Il se tourna vers le gouverneur.
— Est-ce là un de vos
prisonniers ?
— Oui, monsieur, en effet… Il faut que je
vous parle… que je vous explique…
— Plus tard, j'y compte bien. Auparavant, je
dois donner des ordres pour l'enlèvement du corps.
— Mais… Puis-je autoriser… Il est sous ma
responsabilité. Que dirais-je si… ? Après tout ce n'est rien
d'autre qu'une tentative d'évasion.
— Cela reste à prouver. Souhaiteriez-vous,
par aventure, vous placer en travers des règlements ? Dois-je
vous rappeler, monsieur, qu'il s'agit à n'en douter point d'une
mort violente sur la voie publique ?
Le sergent s'approcha. Il tenait, enroulée autour
de son bras, une sorte de corde faite de draps noués. Il lui en
montra le bout déchiqueté.
— C'est près du corps que nous avons trouvé
cela. Il a tenté de descendre de son cachot et le tissu a cédé. Il
est tombé.
— Nous verrons, dit Nicolas, ne nous
empressons pas de conclure. Pour le moment, que le corps soit
transporté avec précaution à la basse-geôle du Grand Châtelet ainsi
que toutes pièces trouvées près de lui. J'ai oublié votre
nom ?
Il ne l'avait jamais vu, mais le sergent lui
plaisait avec son air de sincérité.
— Grémillon Baptiste, sergent de la compagnie
du guet, monsieur.
— Soit. Grémillon, vous et vos hommes êtes, à
partir de cet instant, comptables de cette dépouille devant moi. Au
Châtelet, demandez le père Marie et dites-lui de veiller à sa
sûreté et que personne ne puisse y avoir accès. Confiez-lui aussi
la corde de draps.
L'homme rougissant balbutia quelques mots.
— Il en sera fait selon vos instructions,
monsieur le commissaire. J'ai toujours rêvé servir sous vos ordres,
si je puis me permettre.
Nicolas lui sourit. Il refusa de suivre le
gouverneur dans ses quartiers, déclinant la proposition d'une
liqueur au grand dam de celui-ci. Il indiqua aussitôt sur quoi
portaient ses priorités : être conduit dans la cellule du
prisonnier, y être laissé seul muni d'une lanterne et examiner les
lieux en toute tranquillité.
Fort-l'Évêque ne différait guère des autres
prisons parisiennes, mais pour rébarbatif que fût son aspect, il
n'était en rien comparable à celui de la Bastille ou de Vincennes.
Il est vrai que sa fréquentation était différente. On se retrouvait
dans ses murs pour des délits mineurs, dettes, jeu clandestin et
situations scandaleuses si fréquentes chez les comédiens. Par
conséquent rien ne pouvait y inciter à risquer sa vie pour s'en
évader, les séjours y étant brefs et bénins. Cependant…
Au troisième étage de la forteresse, le gouverneur
le mena jusqu'à la porte d'une cellule dont la porte de planches
croisées paraissait bien fragile. Il arrêta le geste de Mazicourt,
lui prit doucement les clés des mains et lui indiqua, d'un ton
définitif, de le laisser seul. Après avoir demandé une lanterne que
le gouverneur empressé lui apporta, il pénétra dans la pièce,
demeura immobile et se concentra dans sa contemplation. Il aimait
se pénétrer ainsi du théâtre d'un drame pour y relever le moindre
détail avant que la vie, reprenant son cours, ne vienne bouleverser
l'ordre des choses. Il prenait en compte ces apparences inertes,
ces objets immobiles et ces murs, témoins muets d'une tragédie. À
première vue, rien ne heurtait l'attention. À droite une planche
paillasse était scellée à la muraille par deux chaînes. Pas de
drap, et pour cause, simplement une vieille couverture brune en
tas. Comme toujours dans les prisons, il releva un peu partout des
inscriptions qui lui parurent anciennes. Il s'approcha pour scruter
la surface sale de la muraille. Un infime détail de plâtras attira
son regard. Il éleva la lanterne pour mieux discerner la chose et
découvrit une minuscule fissure de laquelle il parvint à extraire
un papier fin enroulé sur lui-même. Il le déposa dans une poche de
son habit, remettant à plus tard son examen approfondi.
Appartenait-il d'ailleurs au prisonnier ? Le sol de tomettes
encrassées n'apporta aucune nouveauté remarquable hors des miettes,
des gravats et des cadavres recroquevillés d'araignées. Sous le
jour, gisait la hotte de bois de chêne qui devait en défendre
l'accès au fenestrou. Sa présence à terre ramenait au drame
intervenu. Il constituait, avec l'absence de draps, le second
élément anormal du lieu.
Il saisit à pleines mains la lourde pièce pour
l'examiner de près sur tous ses côtés. Montant sur l'escabeau, il
tenta de la replacer dans son logement. De fortes vis qui la
maintenaient avaient disparu. Il la reposa et les rechercha sans
succès. C'était là un nouvel élément intrigant. Il faudrait
vérifier dans les poches du mort qu'elles ne s'y trouvaient pas.
Comment les avait-on dévissées ? Il se félicita des
instructions données sur les précautions à prendre avec le cadavre.
Il remonta sur l'escabeau, se haussa pour atteindre l'ouverture
vers l'extérieur. Quatre barreaux sur huit avaient été descellés.
Grâce à quel solide outil ? Où d'ailleurs se
trouvaient-ils ? Il redescendit pour fouiller derechef la
cellule. Il finit par les retrouver alignés sous la couverture de
la paillasse. De retour vers le fenestron, il constata qu'il
fallait être jeune, mince et vigoureux pour se hisser à cette
hauteur, s'introduire dans l'étroit emplacement et se laisser aller
dans le vide, cramponné à un fragile assemblage de draps. Il y
avait là une manœuvre périlleuse au cours de laquelle la moindre
faute pouvait entraîner l'accident.
Nicolas disposait des vestiges supérieurs du
cordage, là où il avait cédé. Pourtant, songeait-il, des draps
ainsi torsadés étaient la plupart du temps capables de résister à
de fortes tractions. Seule l'usure due à un frottement prolongé sur
la pierre ou contre un métal rouillé pouvait, entamant les fibres,
produire la rupture fatale. Or, à bien y regarder, le tissu n'avait
pas cédé sur l'angle droit de la pierre, mais un peu avant, entre
celle-ci et le barreau auquel l'assemblage était attaché. Il dut
d'ailleurs s'y reprendre à plusieurs fois pour détacher le nœud
solidement serré. Le morceau de drap rejoignit dans sa poche les
autres indices. Il se livra à une ultime et longue inspection de la
cellule. Rien n'attira sa vigilance. Maintenant, c'était au
gouverneur du Fort-l'Évêque de lui apporter les informations
nécessaires.
Celui-ci l'attendait au détour du couloir et le
conduisit à son logis. Le feu crépitait dans un salon meublé à
l'ancienne mode. Mazicourt, confit en déférence, lui proposa à
nouveau une boisson, un verre de liqueur d'Arquebuse si
réconfortante par ces temps hivernaux. Nicolas refusa et laissa
s'installer un silence prolongé. Aucun de ses interlocuteurs
n'avait jamais supporté bien longtemps son examen impavide et
circonspect. Il abattait toutes défenses de ceux que son attitude
était destinée à confondre.
— C'est un bien regrettable achèvement pour
un homme si jeune, dit Mazicourt, battu à ruines9 devant cette statue médusante de la
justice. Il n'était des nôtres depuis longtemps, mais chacun,
geôliers et porte-clés, louangeant sa politesse et son aménité… Il
ne paraissait guère souffrir de son état.
— Oui… ponctua Nicolas sans forlonger son
propos.
Fébrile, le gouverneur se versa un verre de
liqueur aussitôt avalé. Son visage aux traits épais
s'empourpra.
— Il est vrai qu'il venait presque de nous
rejoindre…
Il toussa, se rendant compte en parlant qu'il se
répétait. Son trouble s'accentua.
— Reste, autant vous l'avouer, que j'en sais
fort peu sur lui… Et pour cause.
— Pour cause ?
Il ne disposait plus d'aucun moyen de défense face
à un adversaire comme le commissaire.
— Que j'ignore tout du personnage.
De nouveau il se répétait. Ses bras se levèrent
puis retombèrent lourdement. Nicolas décida de pousser une
pointe.
— Vos propos, monsieur le gouverneur, ne
laissent pas de m'étonner. Comment vous, responsable pour le roi de
cette prison, en êtes-vous réduit à affirmer ne rien connaître d'un
prisonnier placé sous votre responsabilité ?
— Et pourtant c'est ainsi !
— Croyez que votre réponse est loin de me
satisfaire. Pour commencer, quel est son nom ?
— Je l'ignore.
— La raison de son incarcération ?
— Je l'ignore.
— C'est intolérable. Reprenons les choses à
leur commencement. Depuis quand est-il ici et dans quelles
conditions l'avez-vous écroué ? J'attends de vous des réponses
précises et circonstanciées. Il me reviendra de rendre compte au
lieutenant général de police du détail des faits intervenus au
Fort-l'Évêque et des explications que vous aurez consenti à me
donner.
Mazicourt toussota, l'air piqué.
— Je n'ai que peu de matière, monsieur le
marquis, et il faudra vous en contenter.
— Mais encore ?
— Le prisonnier a été conduit au
Fort-l'Évêque dans la nuit du 5 janvier 1777. Au vrai, à trois
heures du matin.
— Est-ce là une heure habituelle ?
— Non, certes… Une lettre de cachet m'a été
présentée.
— Signée par qui ? L'avez-vous
conservée ?
— Non… La signature m'a paru être celle du
ministre de la maison du roi. On ne me l'a pas laissée. La vue de
cet ordre a tout emporté chez moi dans le saisissement d'une
circonstance aussi inattendue. Que vouliez-vous que je
fasse ?
— À qui avez-vous eu affaire ? La
police, le guet ?
— Au vrai, je l'ignore. Des hommes en noir
dirigés par un personnage en manteau bleu.
— Et votre sagacité habituelle n'a pas cru
suivre son cours en vérifiant la capacité de vos
interlocuteurs.
— Le temps m'a manqué.
— Est-ce là une procédure
habituelle ?
— Je ne l'avais jamais observée depuis que je
dirige cette prison. Nous accueillons ici des gens du jeu, des
perdus de dettes ou des comédiens. C'est un lieu placide et sans
désordres.
Dirigé, songeait Nicolas, par un homme dont les
qualités moyennes convenaient si bien à un lieu tout tempéré de
mansuétude. Ses explications correspondaient à un laisser-aller
conforme au caractère de ceux qu'on accueillait ici. Face à cela,
l'incompréhension du commissaire ne cessait de croître. Que venait
faire dans cet endroit bénin un prisonnier que tout, dans les
circonstances observées, présentait comme un criminel d'État dont
on aurait voulu, d'ordre supérieur, préserver
l'incognito ?
— A-t-il reçu des visites ? L'a-t-on
interrogé ?
— Il était au secret, mais l'homme en bleu
est venu, à trois reprises, le visiter. Il était fort bien traité,
au « régime de la pistole », traitement de choix. Mets
parvenant de l'extérieur, d'un traiteur de la rue Saint-Honoré et
draps blancs.
— Ah ! Oui, parlons-en ! Une paire
de draps ne me paraît pas suffisante pour tresser un cordage
assemblé permettant de s'échapper du troisième étage d'une prison
de Sa Majesté.
— Je m'en suis fait à moi-même la surprenante
réflexion.
— Et jusqu'où cette louable démarche vous
a-t-elle mené ?
— À ce que, n'ayant été associé à rien, je ne
devais pas autrement m'en soucier.
— « Je voyais
l'ombre d'un cocher, qui tenant l'ombre d'une brosse, nettoyait
l'ombre d'un carrosse. »
— Plaît-il ?
— Je ne dis rien, je cite. Je pense que la
situation dépasse l'entendement, mais que, l'extraordinaire
relevant de mon domaine, je vais devoir m'y consacrer. En
attendant, vous veillerez – je vais y poser des scellés – à ce que
rien ne soit touché ni modifié dans la cellule qu'occupait notre
inconnu. Vous devrez me signaler toute tentative d'intrusion ou
d'intervention à cet égard. Est-ce bien entendu ?
— Et si l'homme en bleu réapparaît ? dit
Mazicourt dont l'expression s'était altérée.
— Je crois, monsieur, que vous lui opposerez,
usant de la fermeté qui semble être la vôtre, le refus le plus
formel et me l'adresserez tout aussitôt au Grand Châtelet.
Le gouverneur s'inclina en silence. Il accompagna
Nicolas pour la pose de pain à cacheter dûment paraphé de leurs
deux signatures. Au dehors, le commissaire, le nez au sol, examina
à nouveau le sol fangeux et gelé où le corps s'était écrasé. Un
temps il suivit des traces de roues, ne rebroussant chemin que
lorsqu'elles se confondirent avec d'autres marques. Puis il
rejoignit le Grand Châtelet, s'arrêtant à plusieurs reprises, comme
paralysé par les formes inquiétantes que prenait sa
réflexion.