I
FORT-L'ÉVÊQUE
Il est toujours égal au milieu de tous les malheurs et de tous les bonheurs du monde.
Chifflet
Soirée du samedi 8 février 1777
Les mains dans son manchon, Nicolas Le Floch longeait à petits pas prudents les façades de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois. Il s'agissait, à la fois, d'éviter les plaques de glace fragilisées par un redoux momentané et se garder des farces et turlupinades de la chienlit des masques, toujours prompte à jeter sur le chaland eaux grasses, boues et ordures. Il avait hâte de sortir de la période du carnaval, Dieu merci le carême approchait et la sérénité reviendrait. De sa vie, il n'avait aimé ce moment. La soudure entre deux années le plongeait toujours dans l'angoisse. Elle ranimait des souvenirs cruels, son retour de Guérande seize ans auparavant après la mort du chanoine son tuteur, le soir de la disparition du commissaire Lardin. Elle rameutait également les images terribles, ancrées dans sa mémoire, de la mort de Mme de Lastérieux, sa maîtresse assassinée. Ce soir-là aussi il errait dans la ville, égaré et malheureux, pataugeant dans la fange. Il jura, son pied venait de glisser dans une flaque. Surpris, il remarqua que plusieurs réverbères, installés naguère d'ordre de M. de Sartine, étaient éteints dans la portion de la rue longeant la prison du Fort-l'Évêque. Il signalerait demain la chose au bureau de police compétent pour l'éclairage des voies, rue Michodière. Peu avant le carrefour avec la rue Thibaulardi, un riche équipage au pas le dépassa. Il se colla à la muraille, craignant un éclaboussement général qui le souillerait de la tête aux pieds. Au passage, une main gantée essuya la buée de la glace et un visage maquillé à l'excès s'y appuya, fixant Nicolas. Homme ou femme, face vraie ou faux masque ? Le commissaire ne démêla point la chose, tout en ayant l'impression du déjà vu. Il appuya sur le bouton de sa montre qui sonna onze coups.
Il constatait le calme des rues sans vraiment s'en étonner. Le carnaval ne revêtait pas l'éclat et le tumulte accoutumés. Il languissait par un défaut général de disposition à la gaieté. Il était vrai que la misère submergeait Paris. Des étés aux récoltes gâchées, de rudes hivers, l'accumulation prolongée des neiges et des glaces, tout contribuait à cet état. Partout on devait multiplier les battues aux loups, leurs meutes sortant des forêts et attaquant les villageois. Des provinces, les pauvres affluaient de plus en plus nombreux, cherchant gîte et pitance. La masse des gagne-deniers qui traînaient chaque matin sur la Grève en quête de travail gonflait à l'excès. Le lieutenant général de police s'inquiétait fort de cet afflux de peuple. Le contrôle de ces inconnus s'avérait difficile, les bureaux ne pouvaient être instruits que de ceux qui logeaient dans les auberges, mais non des mendiants, journaliers et autres misérables qui, tous les jours passant les barrières, couchaient dans les galetas où aucun registre n'était tenu ou, pis, à la belle étoile. Dans ces conditions, comment la joie pouvait-elle être au rendez-vous ?
Nicolas était bien placé pour savoir le dessous des choses. Dès le dernier règne, la police suppléait parfois à la ferveur populaire en organisant de bruyantes et factices exhibitions. On disait l'agitation des masques soldée par elle. Cela permettait de gazer la fermentation des esprits. Aussi la fête populaire perdait-elle, dans les tristesses et les misères écrasantes du moment, son allègre éclat de jadis et ne se soutenait plus que par le concours actif des mouches et des acteurs stipendiés. L'habituelle agitation se maintenait seulement dans les bals des faubourgs. Quelques jours auparavant, la reine, circonvenue par le comte d'Artois, son jeune beau-frère, avait pris part à une course1 effrénée dans le grand salon des Porcherons. Nicolas, qui surveillait l'escapade, avait frémi : en dépit de l'incognito la souveraine pouvait être reconnue. Rien n'assurait que se mêler aux distractions du peuple fût compris et apprécié par lui ; il révérait peu ceux qui se dépouillaient de leur mystère.
Au coin de la rue de la Sonnerie, la voiture précédemment croisée le frôla à nouveau. La même face de carnaval l'observa sans qu'il parvînt à affiner sa première impression. Il passa outre et reprit sa réflexion. Les propos entendus dans une taverne du carrefour des Trois Maries, au débouché du Pont-Neuf, lui revenaient à l'esprit. Il avait abandonné sa permanence de commissaire pour se délasser les jambes, profiter du redoux et prendre la température de l'esprit public. Tout en savourant des œufs à la tripe, une salade de bouilli froid, des noix et un pichet de vin de Suresnes, il avait pris langue avec ses voisins, bon enfant et séduisant, à l'aise avec tous et en tous lieux. Il offrit un carafon d'eau-de-vie et quelques prises de tabac qui lui gagnèrent la sympathie des artisans et gagne-deniers présents. Certains craignaient de perdre leur emploi. Nicolas les écoutait plus qu'il ne parlait lui-même, tamisant leurs propos pour n'en conserver que l'essentiel. Il en tira quelques constatations simples. Le roi demeurait populaire, même si l'on doutait de sa fermeté. Il nota le ton de commisération à son encontre. Le nom de la reine suscitait au mieux un silence hostile, au pire des propos graveleux. M. Turgot ne paraissait guère regretté. Necker bénéficiait de ce goût si français de la nouveauté. On plaçait en lui l'espérance d'un changement dont on attendait monts et merveilles. Recoupant le thème des chansons et des pamphlets, il releva l'enthousiasme des cœurs pour la cause des insurgents américains et le regret, sinon la fureur, de voir le royaume ne se point départir d'une pendante expectative et ne pas s'engager plus fermement à leurs côtés contre l'Anglais. Cet intermède rompait la monotonie de la permanence que sa situation particulière lui aurait permis d'éviter. Il ne le souhaitait pas, attaché aux devoirs de sa charge. Marquis de Ranreuil à la cour, et Nicolas Le Floch à la ville, rien ne le convaincrait jamais de privilégier l'un de ses états au détriment de l'autre.
Quand il parvint au Grand Châtelet par l'apport-Paris, les tréteaux des marchands sur la place déserte se couvraient à nouveau de neige. En haut du grand escalier il aperçut dans son réduit le père Marie endormi, le menton sur sa poitrine. Il sourit en pensant que, par ces temps de frimas, l'huissier abusait volontiers de son fameux cordial. Lui-même frissonnait et il dut ranimer le feu du bureau de permanence. Il s'assit et reprit sa réflexion. Il soupira et son souffle s'exhala par saccades, marque d'un état qu'il connaissait bien. Il savait ce qu'il lui revenait de faire pour dissiper son angoisse. Il devait se livrer à un examen de conscience en règle.


Depuis le sacre du roi en 1775, son existence suivait un nouveau cours. D'un côté le commissaire Le Floch exerçait son office dans la routine et la régularité de ses attributions. Albert, le lieutenant général de police, substitué à Le Noir après les émeutes des farines2 , s'était évertué de manière insidieuse à le pousser à la faute ou au retrait. Ces tentatives s'étaient heurtées au mur d'indifférence d'un homme qu'une précédente disgrâce avait bronzé à cet égard. À chaque avanie il opposait le mépris de celui qui savait, le passé le lui avait démontré, que rien d'insupportable ne perdurait que le temps ne vînt un jour régler. Aussi le commissaire exerçait-il et obéissait-il sans états d'âme. Il apposait les scellés lors des inventaires après décès, partageait les biens des mineurs, percevait la taxe des dépenses de justice et la liquidation des dommages et intérêts. De ces attributions civiles, le risque n'était d'ailleurs pas toujours exempt. Le peuple murmurait et accusait les commissaires de recevoir des avantages accessoires, « à la fois la chair, le poisson, l'huile et l'eau ». Quelle que fût l'administration procédurière d'Albert, la gestion du commissaire Le Floch apparaissait d'une telle limpidité qu'elle décourageait les affidés du lieutenant général chargés de la contrôler et de le perdre et qu'elle désespérait un homme persuadé d'atteindre de grands emplois tout en ne négligeant pas de se faire une réputation dans les petits. Ces médiocres combinaisons auxquelles s'abandonnaient certains de ses confrères emplissaient Nicolas d'une colère sourde, comme une insulte à tout ce qu'il croyait.
Longtemps insoucieux de sa situation matérielle, il avait été conduit depuis quelque temps à y prêter attention. Il recevait chaque année dix-huit mille livres d'honoraires auxquels s'ajoutaient douze mille livres de traitement d'ancienneté et la même somme en gratifications, le tiers abandonné des amendes infligées et les droits sur le contrôle des poids et des mesures des marchés. Il disposait aussi des revenus de Ranreuil et des terres dépendantes. Son ami, M. de La Borde, l'ancien premier valet de chambre du feu roi passé à la ferme générale, l'avait mille fois tancé et quasi contraint de placer des capitaux qui lui procuraient un supplément de revenus en rentes régulières, sans avoir à toucher au principal.
À la fin de l'année précédente, chargé d'escorter l'ambassadeur officieux que les rebelles américains dépêchaient auprès de la cour de France, il avait gagné Auray sans hâte et par des chemins indirects. Le duc de Richelieu avait autorisé Louis, désormais page de la grande écurie, à accompagner son père. L'itinéraire choisi permettait aussi de transmettre au duc de Choiseul une lettre que Sartine, prudent, ne souhaitait pas confier à la poste et que Nicolas remettrait en mains propres à son destinataire au château de Chanteloup, près d'Amboise. Après deux étapes à Orléans et Tours, ils furent accueillis par l'ancien ministre. L'aimable courtoisie dispensée frappa Nicolas qui ne le connaissait que pour l'avoir croisé jadis à la cour. Il demeura cependant sur ses gardes quand le duc l'interrogea avec insistance sur les nouvelles politiques. Le grand seigneur perçait sous l'hôte attentionné, il n'ignorait sans doute pas que Nicolas n'appartenait à aucune cabale. Il finit par l'entretenir de son projet d'édifier dans son parc, au bout de la pièce d'eau, une pagode dans le goût chinois pour célébrer la constance de ses fidèles. Madame de Choiseul le reçut également. Il fut séduit par sa douceur et son détachement. Elle avança que l'incessant passage des dévots de son mari l'excédait et que les jouissances de l'amitié étaient de véritables béatitudes, mais qu'on ne pouvait pas toujours être dans les cieux ; elle rampait donc comme les autres et, en fait de bonheur, le meilleur et le plus sûr était de le prendre comme il venait.
De là ils gagnèrent l'abbaye royale de Fontevraud. Nicolas appréhendait de revoir sa sœur Isabelle. La présence de Louis, qui fut présenté à sa tante, évita toute gêne et il put se contenir en découvrant sous le voile le visage diaphane qu'il avait tant aimé. La religieuse éclata en sanglots en considérant son neveu dont la ressemblance avec son grand-père s'accentuait jour après jour. Suivirent une conversation apaisée, quelques larmes encore et la promesse de se revoir. L'abbesse les reçut fastueusement à sa table. On parla musique et chronique de la ville et de la cour. Aucune des religieuses présentes, toutes des plus grands noms du royaume, ne semblait avoir perdu le ton du monde. Ils quittèrent Fontevraud chargés de confitures, de pâtes de fruits et… de bénédictions. Nicolas demeura longtemps silencieux ; il songeait qu'une blessure de son existence venait de se refermer doucement ; il en éprouvait un triste apaisement. Il n'avait pourtant pas osé aborder avec Isabelle la question qui lui brûlait les lèvres sur l'identité de sa propre mère. Parvenus à Nantes, ils logèrent dans la vieille auberge où naguère il était descendu avec Naganda. Les punaises étaient toujours présentes au rendez-vous et ils durent avoir recours au baume miraculeux du docteur Semacgus pour repousser leurs attaques affamées. Il se fit reconnaître des autorités et apprit que le vaisseau espéré ne toucherait pas terre avant une dizaine de jours, information portée par un bâtiment plus rapide, de retour des Antilles, qui l'avait croisé une semaine auparavant.
Saisissant l'occasion de ces quelques jours d'attente, Nicolas décida de faire à Louis la surprise de le mener à Ranreuil. Pendant quelques jours, il y régla l'administration de ses domaines, conféra avec le sieur Guillard, son intendant, et visita ses fermiers dont beaucoup reconnurent dans le nouveau marquis le gamin qui jouait avec eux à la soule sur les rivages vaseux de l'embouchure de la Vilaine. Au château, tout lui rappelait le marquis de Ranreuil. Dans la chapelle il médita un long moment devant sa tombe avant de se rendre à la collégiale de Guérande sur celle du chanoine Le Floch. La joie de se trouver là avec son fils, tous deux unis dans un voyage qui resserrait leurs liens, le disputait à une vague de tristesse et de retour sur le passé et sur lui-même. Des dispositions à prendre, des travaux à ordonner et les visites aux châteaux du voisinage dissipèrent peu à peu cette vague de nostalgie. Un émissaire enfin arriva porteur de nouvelles. Une tempête d'hiver avait dérouté les navires cinglant vers Nantes. Une frégate de la marine royale avait retrouvé le navire mouillé en baie de Quiberon, attendant l'autorisation de toucher terre dans le loch d'Auray.


Quelques jours après, sur le quai du port de Saint-Goustan, il accueillait, à la coupée du Reprisal, un grand vieillard à bésicles à l'habillement presque rustique. Un bonnet de peau de renard couvrait sa tête à demi chauve. Il nota son maintien simple mais fier, son langage libre et sans détour. Durant les longues conversations qui ponctuèrent les étapes de la route, dont plusieurs jours de repos à Nantes, Nicolas demeura réservé dans ses propos, sachant par les rapports, notamment ceux de Naganda, son ami micmac, que l'Américain avait été, dans la dernière guerre du Canada, l'un des adversaires le plus constants et le plus acharnés des Français.
L'envoyé en vint à observer que la guerre en Nouvelle-France avait imposé à l'Angleterre un effort financier colossal et qu'il eût été moins cher pour Pitt d'acheter la colonie plutôt que d'avoir à la conquérir. La révolution en cours, ajouta-t-il, mettra à coup sûr l'Angleterre dans l'état de faiblesse où elle ne sera plus à craindre en Europe. Le savant connaissait bien ce pays, ayant séjourné à Londres à cette époque. Certes, les temps avaient changé et les colonies américaines réclamaient de l'or, des armes et des alliances. Nicolas connaissait aussi les liens étroits de Benjamin Franklin avec les physiocrates et les loges maçonniques. Rien, dans tout cela, n'impliquait une naturelle propension vers la France, mais bien l'expression de l'intérêt froid d'une colonie rebelle désireuse de se libérer de l'étau économique de sa métropole. Il se révéla pourtant agréable compagnon de voyage, dévidant de son inénarrable accent des apologues philosophiques et des contes des plus plaisants. Durant les soupers, le vin aidant, il régala la compagnie de chansons écossaises et de morceaux d'harmonica, instrument de son invention. Tout au long du chemin, le plus âgé des deux petits-fils qui l'accompagnaient harangua Louis qui confia à son père l'avoir trouvé arrogant et agité ; quant au cadet d'environ sept ans, il fit montre de la plus constante mauvaise éducation.
Il releva le col de son manteau – le froid humide du Grand Châtelet était réputé meurtrier – et reprit sa méditation. À la cour, il bénéficiait de la faveur du jeune roi qui, pourtant, n'accordait que malaisément sa confiance. Cette position le préservait des coups fourrés d'Albert successeur de Le Noir. Thierry, le premier valet de chambre du roi, l'avait pris en amitié et confortait le sentiment de son maître. La reine n'oubliait pas les échos favorables qu'elle avait recueillis d'une audience du marquis de Ranreuil à Vienne avec l'impératrice reine et marquait au cavalier de Compiègne reconnaissance de sa fidélité par des attentions prodiguées. Cette faveur lui avait permis de ne pas souffrir du retrait du duc de La Vrillière, ministre de la maison du roi, dont la main protectrice pesait sur sa tête, bridant les velléités hostiles du nouveau lieutenant général de police.
Outre le fait d'être connu du roi depuis longtemps, la chasse n'avait pas compté pour rien dans la faveur de Nicolas. À l'automne, à Fontainebleau, un premier cerf lancé à Argentan s'était avéré fort rude. Le second revenait droit au château jusqu'au chenil pour de là sauter dans le mail. Deux meutes lâchées le forçaient jusqu'à la grande pièce d'eau vis-à-vis la cour des Fontaines. Le roi, suivi de Nicolas, avait servi la bête sous les yeux de la cour et de la ville accourues au spectacle. Plus récemment à Versailles, un cerf de taille prodigieuse, dissimulé dans la garenne, chargea au passage du roi. Son cheval, effrayé, fit un écart et le jeta à terre. Menacé de coups d'andouillers, il n'avait dû son salut qu'à l'intrépidité de Nicolas qui s'était interposé. Il avait été à son tour culbuté avant que l'animal ne s'en prenne à un piqueux. Ce n'est qu'aux abords de la porte du pont de Sèvres que la chasse s'était achevée. Ce jour-là, son nom, en premier, avait été cité pour paraître à la table du roi.
Ces événements n'étaient pas demeurés sans conséquences. Nicolas servit peu à peu d'informateur secret à Louis XVI. Ce crédit conduisit ce dernier à lui accorder les grandes entrées. Désormais le marquis de Ranreuil pouvait assister au petit lever, privilège si estimé et si utile que même la naissance ne le donnait pas. Il constituait le comble de la faveur pour les facilités qu'il offrait d'accès au souverain et la liberté de lui parler en évitant des audiences épiées de toute la cour. Dernière marque de la confiance royale, il venait d'être nommé dans l'ordre de Saint-Michel et portait sur son habit de cour, au grand ravissement de la rue Montmartre, le grand cordon noir auquel était suspendue une croix de Malte, émaillée de blanc et de vert, anglée de lys, avec l'image de l'archange patron protecteur du royaume. Ainsi avait-il franchi sans encombre la période de disgrâce de l'administration d'Albert, préservé de fait de l'hostilité d'un homme que le courage ne gouvernait pas.
Puis le destin avait de nouveau basculé et il revivait ce souper de juin 1776 chez M. Le Noir en compagnie du duc de La Vrillière. Le ministre pourtant mal-allant avait pris son parti de sa disgrâce, mais demeurait très au fait des rumeurs de la cour. Sa position de beau-frère de M. de Maurepas, le principal ministre, lui avait évité l'exil. Quels que fussent ses défauts, Nicolas lui vouait une indulgente fidélité étayée par les secrets qu'il connaissait et la confiance que le duc lui avait toujours manifestée.
Ils devisaient tous trois dans la douceur d'une nuit tombée depuis longtemps. Des croisées ouvertes montait l'odeur sucrée des tilleuls en fleurs. Le gant gauche du duc avait glissé et laissait entrevoir la main d'argent offerte par le feu roi à la suite d'un accident de chasse, son fusil ayant été chargé sans la bourre. Le reflet des chandelles jouait sur le métal éclatant, envoyant de petites lueurs sur son visage fatigué.
— Peuh ! Peuh ! dit-il. Nous voici bien resserrés, toutes portes closes et le domestique3 éloigné. Messieurs, quoique le sort ne nous ait pas favorisés depuis quelque temps, j'ai grande nouvelle à vous annoncer. Votre pénitence va prendre fin !
Il hochait la tête, l'air presque joyeux.
— Le Turgot renvoyé, ses affidés ne se pouvaient soutenir très longtemps. Si encore on avait apprécié leur service, mais…
Le Noir, intéressé, se redressa dans sa bergère.
— Que dites-vous là, monseigneur, le Magistrat4 quitterait ses fonctions ?
— Mon beau-frère a vu le roi ce matin, puis a reçu M. Amelot de Chaillou, ministre de la maison du roi, la messe est dite à l'heure qu'il est !
La main d'argent frappait le bras du fauteuil.
— Monseigneur, dit Nicolas, si Albert se retire, qui donc reçoit sa place ?
— Comment, comment, se retire ? Il est chassé, cassé aux gages, ignominieusement. Et qui le doit remplacer ? À votre avis ?
Nicolas envisageait M. Le Noir dont le bon visage s'empourprait. Le duc surprit le regard du commissaire.
— Voilà, voilà ! Notre petit Ranreuil a vu juste. L'iniquité est réparée. Le Noir, on vous rend votre place. Demain Albert sera congédié et vous serez appelé à Versailles. Qui l'eût cru il y a deux ans après cette désastreuse affaire des farines5  ?
— Il est vrai, commenta Le Noir baissant les yeux, que l'homme n'a pas rempli ses fonctions.
— Quoi, quoi ! Vous êtes doux et bénin. Il les a vidées de leur saine efficace. Une place si glorieusement illustrée par un La Reynie, les d'Argenson, Machaut, Berryer et notre ami Sartine. Et vous-même ! Ah ! Que ne devait-il pas les exalter sur le fondement d'un tel passé ! Et, mon Dieu, que vit-on ? Un sectaire attaché à exacerber des idées sans avenir, destinées à saper l'autorité du roi.
— Un grincheux d'esprit contrariant, soupira Le Noir.
— Vraiment, avait-on idée de mettre dans cette place délicate en tous points un être aussi démuni du doigté et du sens politique nécessaires ? Le voici à peine installé, sous le prétexte de restaurer dans les lettres les bonnes mœurs et la décence, se mettant à confisquer, au lieu de les rendre comme c'est l'usage, les manuscrits refusés par la censure. Nous avons suffisamment de raisons d'entraver la liberté de publier sans y ajouter la maladresse en dressant contre soi, gens du monde, salons, beaux esprits et parlements avec ce morceau ridicule.
— À sa décharge, il a sauvé l'usage des lettres de cachet que M. de Malesherbes, votre successeur, à défaut de les pouvoir supprimer avait voulu restreindre.
— Peuh ! Victoire à la Pyrrhus si tout cela conduisait, comme nous l'avons constaté, à éteindre la ressource essentielle de notre information que constitue cette masse de mouchards et de décavés de société, tous sortis de la lie du peuple – enfin, pas tous – et prêts à y retomber si nous leur coupons les vivres !
— Souvenons-nous, dit Le Noir sentencieux, de la réponse de d'Argenson au grand roi sur l'origine de ces informateurs : « Sire, nous les recrutons dans tous les états, mais surtout parmi les ducs et les laquais. »
Ils éclatèrent de rire.
— Comment ? Comment ! Grand merci pour les ducs ! grogna La Vrillière, mi-fâché mi-ravi. Bref, un beau tollé dès l'annonce de la mesure.
— Et la plupart de nos sources aussitôt taries, ajouta Nicolas.
— Pour comble, renchérit Le Noir, l'avez-vous vu sur les traces de Rétif, reprenant les idées exposées dans Le Pornographe 6  ? Il faut, selon lui, encaserner les prêtresses de Vénus, les répartir dans trois cents maisons gérées par l'État, elles-mêmes divisées en classes correspondantes aux moyens des différentes clientèles. Rétif nommait ces établissements des parthénions et lui des caligulaires !
— Et songez à ce qu'il entendait faire des enfants mâles à naître de ces rencontres mercenaires : ils seraient admis d'office comme enfants de troupe, procurant ainsi un recrutement régulier et aisé aux armées du roi ! Que n'aurait-il fait des filles !
— Quelle est sa réputation dans l'opinion ? demanda La Vrillière à Nicolas.
— Exécrable, monseigneur. Ses lubies ne le servent point. On est fort mécontent de lui. Il déplaît par son caractère, d'autant qu'il succède à des hommes qui, par leur aménité, se conciliaient ceux qui avaient affaire à eux, même en leur refusant. Il est tenu pour fort dur, de mine et de propos rebutants. Beaucoup le jugent impropre à sa fonction et personne ne miserait sur son maintien. On évoque encore devant moi son remplacement par Doublet, conseiller aux aides.
— Hi, hi ! Je me répète. Depuis une semaine, Sartine a fait le siège de Maurepas, depuis longtemps averti par moi des faiblesses du personnage. Il recevra demain un mot sec de M. Amelot d'avoir à faire son paquet et quitter sur-le-champ la rue Neuve-Saint-Augustin. Et demain donc, Le Noir, vous renouerez le fil d'une action si malencontreusement rompue, avec les compliments de Sa Majesté.
L'intéressé rougit derechef, les lèvres tremblantes d'émotion. La main d'argent virevoltait gaiement. Nicolas, heureux, souriait.
— J'y mettrai pourtant une condition…
— Peste ! Une condition ! Au roi ?
— Monseigneur, comprenez-moi. Je ne souhaite guère me retrouver dans le cas des émeutes de 1775. Le roi doit me consentir, par écrit et dans les formes, le droit de réquisition de la force publique en cas de troubles graves7 . Sans cela, le lieutenant général de police n'est qu'une silhouette réduite à l'impuissance.
— Bon, bon ! J'avoue que votre requête me paraît légitime. J'en parlerai à mon beau-frère sans l'avis duquel le roi ne décide rien… Et que pense le marquis de Ranreuil de M. Amelot de Chaillou, ministre de la maison du roi ?
— Je me garderai bien de penser. Les ministres ont droit à notre obéissance…
— Peuh ! Vous avez souvent prouvé le contraire… heureusement. Vous êtes pourtant de nous trois celui qui l'approchez le plus.
Nicolas fit la moue.
— Monseigneur, le ministre m'a reçu… une fois… Je lui ai présenté mes devoirs. Sa discrétion a égalé la mienne.
— Brevitas  … Breteuil qui vous aime et vous loue depuis une certaine audience impériale à Vienne vous eût volontiers gardé. Je comprends pourquoi… Comment dire mieux en moins de mots. Moi qui ne suis plus qu'un vieillard malade au bord de la tombe… Si, si ! Je ne puis qu'admirer cette réserve qui participe de votre charme.
Le duc médita un moment.
— Les salons bruissent d'un mot de Maurepas quand il proposa le bonhomme au roi. Je vous le livre dans ses deux versions « au moins on ne m'accusera pas d'avoir choisi celui-ci pour son esprit ».
— Et l'autre, poursuivit Le Noir s'échauffant de rire contenu, « ils doivent être las des gens d'esprit, nous verrons s'ils arriveront mieux avec une bête » !
— Et bègue de surcroît !
La main d'argent s'agitait frénétique. Nicolas se souvint que celui que les Choiseul appelaient avec mépris « le petit saint » n'avait pas perdu un esprit dont la cruauté n'épargnait personne.
— Je crois, dit-il, qu'à cette place, faute de disposer d'une fidélité adamantine, le plus à craindre reste l'intrigant et, pis, l'être systématique. Maurepas a sans doute convaincu le roi de mettre là un homme absolument à sa main. Un bon premier commis fera l'affaire pour soutenir cette incapacité. Considérez Malesherbes, plein et suffisant de raison éloquente et de soucis philosophiques, prétendant sauver un quart de son honneur après en avoir dispersé les trois quarts depuis qu'il est en place. Il faut savoir se perdre pour l'État. Être toujours soucieux d'abus qui blessent votre susceptible conscience, mène à la faiblesse et à l'impéritie. Nous entrons dans une époque, où hélas, les serviteurs zélés, comme vous, seront espèces rares.
La soirée s'était poursuivie fort tard. Le duc évoqua sa trop longue carrière ministérielle, rappelant avec émotion des traits du feu roi. Ils se quittèrent émus de leurs retrouvailles après que M. Le Noir les eut tous deux invités à assister au prochain mariage de sa fille. Quand le lendemain l'événement confirma les prédictions du duc de La Vrillière, Nicolas confia à l'inspecteur Bourdeau son espérance de voir restauré l'esprit du service des enquêtes extraordinaires et de tous ceux qui s'étaient voués, depuis tant d'années, à son succès au service du roi.


Un frisson parcourut Nicolas. Il se leva pour rajouter une bûche. Il poursuivait le bilan des mois écoulés. Louis avait épousé avec enthousiasme son apprentissage chez les pages. Aucune rumeur ni méchant bruit n'avaient troublé des débuts prometteurs que la protection du maréchal de Richelieu et la faveur de Nicolas établissaient, dès l'abord, en force. La reine elle-même avait remarqué l'adolescent de si bonne mine. Après de longues réflexions, Nicolas avait écrit une lettre à la Satin afin de la rassurer sur le sort de son fils. La réponse émue et sensible l'avait rempli d'aise. Son négoce de modes prospérait à Londres. Seules l'inquiétaient les rumeurs de guerre avec la France. Louis écrivait régulièrement à sa mère. Le courrier aller et retour passait par la rue Montmartre afin d'éviter tout incident ou indiscrétion chez les pages. Il venait de passer de la petite à la grande écurie et la vocation militaire qui le tenaillait en serait favorisée. Il avait traversé sans sourciller les épreuves pénibles que les « anciens » faisaient subir aux nouveaux. Nicolas veillait autant qu'il le pouvait à ce que sa conduite demeurât régulière. Il devait compter avec le caractère de feu du garçon et ne pas sous-estimer le caractère roué de certains de ses camarades. Souvent des querelles éclataient chez les pages, réglées par des duels d'autant plus dangereux qu'on se servait de fleurets aiguisés qui, par leur forme carrée, aggravaient les blessures. Le jeu aussi était un danger contre lequel Nicolas souhaitait prémunir son fils. Il l'emmena dans une maison de jeu clandestine et lui fit observer la catastrophe d'un provincial candide dépouillé par des tricheurs de métier. Il ne s'agissait pas d'interdire et de réduire le garçon à faire sotte figure en société, mais de lui enseigner à en user en honnête homme. La leçon était d'autant plus délicate venant de la part de quelqu'un qui n'avait, de sa vie, tenu cartes en sa main. Il chargea aussi Semacgus, chirurgien de marine, de prodiguer au jeune homme quelques conseils d'hygiène destinés à le préserver des coups de pied de Vénus. Louis, si souvent accueilli chez la Paulet, au Dauphin couronné, écouta poliment et parut déjà initié à ces mystères.
Mlle d'Arranet, pressentie pour faire partie de la maison qui serait bientôt formée de Madame Élisabeth, sœur du roi, avait pris l'habitude d'aller faire sa cour auprès de la jeune princesse, exercice qui la précipita à la cour où elle fut présentée. Cela lui laissait de moindres loisirs pour rencontrer Nicolas. L'ardeur qui les emportait jusque-là laissait insensiblement la place à la tendresse. Les jours succédaient aux nuits, leur faisant parcourir les reliefs et les plaines d'une carte du Tendre, dont ils connaissaient désormais tous les détours, sans qu'aucun imprévu surprenant n'en rompe la régularité. Chacun, de son côté, s'interrogeait sur l'issue d'une liaison marquée du sceau de l'ambiguïté. Elle menait sa vie grand train en affectionnant la compagnie des hommes, toujours mutine, quelquefois coquette, satisfaite de ce que Nicolas lui appartienne, ne s'impose point en permanence, soit présent quand elle le souhaitait et discret quand elle le désirait.
Nicolas prit en compte cette situation qui marquait, il le sentait bien, une grande différence avec le début de leur amour, quand tout instant volé leur semblait insupportable. Ils constatèrent peu à peu que des rendez-vous manqués les rendaient à eux-mêmes et que, d'ailleurs, leurs retrouvailles n'en étaient que plus passionnées. Ils jouèrent bientôt de cet état de choses qui ranimait les attraits des premiers temps. Cela devint vite une justification obligée à leurs rencontres, une dangereuse habitude. Restait que Nicolas éprouva alors un nouveau trouble. Plusieurs fois il avait croisé Aimée dans des sociétés où il n'était pas prévu qu'ils dussent se retrouver. Son étonnement avait été grand de découvrir sa maîtresse, la femme éperdue qu'il tenait si souvent dans ses bras, en jouvencelle insouciante au milieu de jeunes gens de son âge. Soudain il ressentit ce qui le poignait jadis à la vue de Mme de Lastérieux coquetant avec des godelureaux dans un salon de la rue de Verneuil. Il lui apparut que son âge, chaque année davantage, les séparerait plus sûrement que tous les aléas d'une passion. Elle avait dix-huit ans et lui trente-quatre en 1774 quand il l'avait relevée, mouillée et échevelée, dans les bois de Fausses Reposes. Ils disposaient de temps de durée différente et pour lui tout s'accélérait ; elle serait encore longtemps jeune et lui de plus en plus vieux. Dès lors l'idée d'une union, un temps caressée, se dissipa d'elle-même et il se raisonna sans, pour autant, éprouver moins de joie à la retrouver. Cet équilibre précaire ne pouvait durer bien longtemps. La tristesse l'envahit et chaque fois qu'elle le quittait, il voyait, le cœur serré, sa gracieuse silhouette s'éloigner, comme une apparition qui allait bientôt sortir de sa vie. Dans ces conditions, et sans se l'avouer, chacun retrouvait insensiblement sa liberté. Un rien pouvait précipiter une rupture inscrite dans les faits et à qui l'occasion seule manquait pour survenir.
Il soupira et porta son esprit vers des pensées plus consolantes. Rue Montmartre, M. de Noblecourt vieillissait sans qu'il y parût. Agacé dans ses habitudes, il avait acquis la maison voisine de la sienne qui s'était révélée appartenir à Mourut, le boulanger assassiné8 . Profitant de la nouvelle réglementation sur les métiers, il avait établi Hugues Parnaux et Anne Friope, les anciens apprentis désormais mariés, à la tête de la boutique. Une petite fille, Béatrice, était née, dont Nicolas était le parrain avec Catherine comme commère. Le jeune couple occupa l'ancien logement de Mourut. M. de Noblecourt avait aussi ordonné de nouveaux passages entre les deux maisons. Le logis de Nicolas s'en trouva agrandi d'un salon, d'une grande chambre pour Louis et d'un cabinet de toilette. Catherine, qui logeait dans un réduit au-dessus de la grange, retrouva une belle chambre au troisième étage. De nouveau l'odeur familière des fournées baignait, comme un bonheur retrouvé, l'hôtel de Noblecourt. La nouvelle disposition fit plus d'un heureux, sans compter Mouchette qui, à la tête d'un royaume agrandi, ne cessait de muser d'une maison à l'autre, éreintant le pauvre Cyrus ; il demeurait pourtant attentif à son rôle de mentor, mais peinait à suivre la vagabonde dans le dédale des couloirs et des escaliers.
Soudain des bruits lointains le tirèrent de sa méditation. La porte s'ouvrit et le père Marie parut les yeux rougis, rajustant son paletot avec maladresse. La nuit allait-elle être troublée par quelque événement inattendu ?
— Te voilà bien affairé !
— C'est qu'il y a urgence, monsieur Nicolas. On frappe, on monte, on me secoue. Voilà-t-y pas des façons !
— Et le pourquoi de ce tumulte ? Quelque farce de carnaval sans doute ?
— Je le croyais, mais c'est plus grave. Voilà qu'on vous envoie quérir comme si le feu prenait au Pont-au-change !
— Moi ?
— Non, le commissaire de permanence.
Nicolas se leva prêt à l'action.
— De quoi s'agit-il ?
— Le gouverneur de la prison du Fort-l'Évêque vous enjoint de venir sur-le-champ pour constater un décès.
— M'enjoint ! Peste, que ne fait-il appel à un médecin du quartier ? Ils ne manquent point.
— Je n'en sais diantre rien ! Il paraît que le cas est spécial.
— Et le commissaire du quartier ?
— On ne l'a point trouvé.
Nicolas consulta sa montre, elle pointait une heure du matin. Il fallait y aller. En bas des degrés, il découvrit un gros homme rougeaud revêtu d'une cape de ratine brune. Il triturait un bonnet bleu entre ses doigts.
— Rénier, dit-il, garde-clés au Fort-l'Évêque. M. de Mazicourt, notre gouverneur, vous requiert sur-le-champ à la prison.
— Savez-vous pour quelle précise raison ?
Le bonnet s'agita derechef dans les mains du gardien.
— Je ne suis pas autorisé à vous éclairer.
— Eh bien ! Allons-y.
Le père Marie lui tendit un bâton ferré.
— Prenez garde, le gel est revenu. C'est un chemin de chausse-trapes à se casser le cou.


Dehors un silence pesant écrasait la ville étouffée de neige. Au moment où ils s'engageaient dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, une pointe de glace se ficha devant eux, se brisant en plusieurs morceaux.
— Il ne faut point longer les murs, dit Rénier. Sinon c'est à y perdre la vie. La neige charge les toits et ces piques que le redoux affine tombent des gouttières.
Ils cheminèrent prudemment, marchant au milieu de la rue. Quelques années auparavant, Nicolas avait enquêté sur une mort causée par un semblable accident. De fait il avait découvert qu'il s'agissait d'un meurtre. Il n'avait tenu qu'à un fil que le coupable en réchappât : la chaleur de la main de l'assassin avait laissé des marques imprimées sur un débris de glace que le gel avait préservé. Ce détail avait permis de le confondre.
Devant la prison un groupe d'hommes attendait. Il reconnut des archers du guet. Un inconnu, qui semblait avoir jeté un manteau sur son vêtement de nuit, se détacha. Sous la perruque mal arrimée, de petits yeux mouvants sans expression le dévisageaient.
— C'est vous le commissaire de permanence ? demanda-t-il sans saluer. Il est temps ! Nous vous attendions.
— Je suis en effet…
— Peu importe. Il faut constater. C'est pour cela qu'on est allé vous dénicher. Alors officiez ! A-t-on jamais vu…
L'attitude de ce déplaisant personnage ne laissait pas d'irriter Nicolas qui dut inspirer une longue bouffée d'air froid pour calmer la fureur qui montait en lui. L'homme continuait à grommeler tant et si bien qu'un homme du guet se détacha du groupe et lui parla à l'oreille en désignant le commissaire. Il parut embarrassé par ce qu'il apprenait. Il s'inclina.
— Je suis Mazicourt, monsieur de Mazicourt, dit-il d'un ton plus amène, gouverneur de cette prison pour le roi. Monsieur le marquis, je suis à votre disposition.
— Pour vous, Nicolas Le Floch, jeta froidement le commissaire le fixant droit dans les yeux. Veuillez m'informer de ce qui se passe ici.
La patrouille du guet s'écarta. Sur la neige il put distinguer une forme humaine, face contre terre. À hauteur de la tête, le sol était souillé de taches brunes que la neige avait bues. Leur teinte se révéla pourpre dès qu'on eut approché une torche pour éclairer la scène. À première vue, l'homme en coiffure naturelle paraissait jeune. Par acquit de conscience, Nicolas se pencha et vérifia que la mort avait bien fait son œuvre. Il était incontestable qu'elle était survenue depuis peu, le froid permettait cette irrécusable constatation. Il réfléchit qu'étant passé devant la prison vers les onze heures, il n'avait alors rien remarqué d'anormal. Pour une fois il était en mesure de fixer, lui-même, la période au cours de laquelle le drame s'était produit. Entre onze heures et le moment présent, deux heures s'étaient écoulées desquelles il fallait ôter le délai de la découverte du corps et des démarches qui avaient suivi. Ainsi pouvait-il fixer la mort de l'inconnu entre onze heures et minuit quinze ou trente, en gros une heure.
— Qui a découvert le cadavre ?
— La patrouille du guet, dit Mazicourt.
L'homme qui avait parlé à Mazicourt intervint.
— Le quart passé de minuit, monsieur Nicolas. Avons buté contre lui. Les lanternes étaient éteintes. Le vent sans doute…
Le commissaire sursauta, sortit son petit carnet noir et commença à noter. Comment se faisait-il que la rue fût sans lumières, comme il l'avait lui-même constaté ? Depuis que M. de Sartine avait fait poser des réverbères, les lumières ne s'éteignaient plus comme, naguère, dans les anciennes lanternes. Il y avait là un point qu'il conviendrait d'élucider au-delà même de la présente affaire. Maintenant il observait le sol très piétiné autour du corps. Il regarda la chaussée, la neige permettant de déterminer des traces fraîches de voiture ; l'heure pourtant ne se prêtait pas à la circulation. Il rangea le fait dans sa mémoire sans imaginer ce qu'il pourrait lui apporter, se souvenant pourtant en avoir croisé une vers onze heures.
— Quand vous avez examiné le corps, car je pense que ce fut votre premier geste, était-il mort depuis longtemps selon vous ?
— Que non, il était encore chaud !
Il se tourna vers le gouverneur.
— Est-ce là un de vos prisonniers ?
— Oui, monsieur, en effet… Il faut que je vous parle… que je vous explique…
— Plus tard, j'y compte bien. Auparavant, je dois donner des ordres pour l'enlèvement du corps.
— Mais… Puis-je autoriser… Il est sous ma responsabilité. Que dirais-je si… ? Après tout ce n'est rien d'autre qu'une tentative d'évasion.
— Cela reste à prouver. Souhaiteriez-vous, par aventure, vous placer en travers des règlements ? Dois-je vous rappeler, monsieur, qu'il s'agit à n'en douter point d'une mort violente sur la voie publique ?
Le sergent s'approcha. Il tenait, enroulée autour de son bras, une sorte de corde faite de draps noués. Il lui en montra le bout déchiqueté.
— C'est près du corps que nous avons trouvé cela. Il a tenté de descendre de son cachot et le tissu a cédé. Il est tombé.
— Nous verrons, dit Nicolas, ne nous empressons pas de conclure. Pour le moment, que le corps soit transporté avec précaution à la basse-geôle du Grand Châtelet ainsi que toutes pièces trouvées près de lui. J'ai oublié votre nom ?
Il ne l'avait jamais vu, mais le sergent lui plaisait avec son air de sincérité.
— Grémillon Baptiste, sergent de la compagnie du guet, monsieur.
— Soit. Grémillon, vous et vos hommes êtes, à partir de cet instant, comptables de cette dépouille devant moi. Au Châtelet, demandez le père Marie et dites-lui de veiller à sa sûreté et que personne ne puisse y avoir accès. Confiez-lui aussi la corde de draps.
L'homme rougissant balbutia quelques mots.
— Il en sera fait selon vos instructions, monsieur le commissaire. J'ai toujours rêvé servir sous vos ordres, si je puis me permettre.
Nicolas lui sourit. Il refusa de suivre le gouverneur dans ses quartiers, déclinant la proposition d'une liqueur au grand dam de celui-ci. Il indiqua aussitôt sur quoi portaient ses priorités : être conduit dans la cellule du prisonnier, y être laissé seul muni d'une lanterne et examiner les lieux en toute tranquillité.
Fort-l'Évêque ne différait guère des autres prisons parisiennes, mais pour rébarbatif que fût son aspect, il n'était en rien comparable à celui de la Bastille ou de Vincennes. Il est vrai que sa fréquentation était différente. On se retrouvait dans ses murs pour des délits mineurs, dettes, jeu clandestin et situations scandaleuses si fréquentes chez les comédiens. Par conséquent rien ne pouvait y inciter à risquer sa vie pour s'en évader, les séjours y étant brefs et bénins. Cependant…
Au troisième étage de la forteresse, le gouverneur le mena jusqu'à la porte d'une cellule dont la porte de planches croisées paraissait bien fragile. Il arrêta le geste de Mazicourt, lui prit doucement les clés des mains et lui indiqua, d'un ton définitif, de le laisser seul. Après avoir demandé une lanterne que le gouverneur empressé lui apporta, il pénétra dans la pièce, demeura immobile et se concentra dans sa contemplation. Il aimait se pénétrer ainsi du théâtre d'un drame pour y relever le moindre détail avant que la vie, reprenant son cours, ne vienne bouleverser l'ordre des choses. Il prenait en compte ces apparences inertes, ces objets immobiles et ces murs, témoins muets d'une tragédie. À première vue, rien ne heurtait l'attention. À droite une planche paillasse était scellée à la muraille par deux chaînes. Pas de drap, et pour cause, simplement une vieille couverture brune en tas. Comme toujours dans les prisons, il releva un peu partout des inscriptions qui lui parurent anciennes. Il s'approcha pour scruter la surface sale de la muraille. Un infime détail de plâtras attira son regard. Il éleva la lanterne pour mieux discerner la chose et découvrit une minuscule fissure de laquelle il parvint à extraire un papier fin enroulé sur lui-même. Il le déposa dans une poche de son habit, remettant à plus tard son examen approfondi. Appartenait-il d'ailleurs au prisonnier ? Le sol de tomettes encrassées n'apporta aucune nouveauté remarquable hors des miettes, des gravats et des cadavres recroquevillés d'araignées. Sous le jour, gisait la hotte de bois de chêne qui devait en défendre l'accès au fenestrou. Sa présence à terre ramenait au drame intervenu. Il constituait, avec l'absence de draps, le second élément anormal du lieu.
Il saisit à pleines mains la lourde pièce pour l'examiner de près sur tous ses côtés. Montant sur l'escabeau, il tenta de la replacer dans son logement. De fortes vis qui la maintenaient avaient disparu. Il la reposa et les rechercha sans succès. C'était là un nouvel élément intrigant. Il faudrait vérifier dans les poches du mort qu'elles ne s'y trouvaient pas. Comment les avait-on dévissées ? Il se félicita des instructions données sur les précautions à prendre avec le cadavre. Il remonta sur l'escabeau, se haussa pour atteindre l'ouverture vers l'extérieur. Quatre barreaux sur huit avaient été descellés. Grâce à quel solide outil ? Où d'ailleurs se trouvaient-ils ? Il redescendit pour fouiller derechef la cellule. Il finit par les retrouver alignés sous la couverture de la paillasse. De retour vers le fenestron, il constata qu'il fallait être jeune, mince et vigoureux pour se hisser à cette hauteur, s'introduire dans l'étroit emplacement et se laisser aller dans le vide, cramponné à un fragile assemblage de draps. Il y avait là une manœuvre périlleuse au cours de laquelle la moindre faute pouvait entraîner l'accident.
Nicolas disposait des vestiges supérieurs du cordage, là où il avait cédé. Pourtant, songeait-il, des draps ainsi torsadés étaient la plupart du temps capables de résister à de fortes tractions. Seule l'usure due à un frottement prolongé sur la pierre ou contre un métal rouillé pouvait, entamant les fibres, produire la rupture fatale. Or, à bien y regarder, le tissu n'avait pas cédé sur l'angle droit de la pierre, mais un peu avant, entre celle-ci et le barreau auquel l'assemblage était attaché. Il dut d'ailleurs s'y reprendre à plusieurs fois pour détacher le nœud solidement serré. Le morceau de drap rejoignit dans sa poche les autres indices. Il se livra à une ultime et longue inspection de la cellule. Rien n'attira sa vigilance. Maintenant, c'était au gouverneur du Fort-l'Évêque de lui apporter les informations nécessaires.
Celui-ci l'attendait au détour du couloir et le conduisit à son logis. Le feu crépitait dans un salon meublé à l'ancienne mode. Mazicourt, confit en déférence, lui proposa à nouveau une boisson, un verre de liqueur d'Arquebuse si réconfortante par ces temps hivernaux. Nicolas refusa et laissa s'installer un silence prolongé. Aucun de ses interlocuteurs n'avait jamais supporté bien longtemps son examen impavide et circonspect. Il abattait toutes défenses de ceux que son attitude était destinée à confondre.
— C'est un bien regrettable achèvement pour un homme si jeune, dit Mazicourt, battu à ruines9 devant cette statue médusante de la justice. Il n'était des nôtres depuis longtemps, mais chacun, geôliers et porte-clés, louangeant sa politesse et son aménité… Il ne paraissait guère souffrir de son état.
— Oui… ponctua Nicolas sans forlonger son propos.
Fébrile, le gouverneur se versa un verre de liqueur aussitôt avalé. Son visage aux traits épais s'empourpra.
— Il est vrai qu'il venait presque de nous rejoindre…
Il toussa, se rendant compte en parlant qu'il se répétait. Son trouble s'accentua.
— Reste, autant vous l'avouer, que j'en sais fort peu sur lui… Et pour cause.
— Pour cause ?
Il ne disposait plus d'aucun moyen de défense face à un adversaire comme le commissaire.
— Que j'ignore tout du personnage.
De nouveau il se répétait. Ses bras se levèrent puis retombèrent lourdement. Nicolas décida de pousser une pointe.
— Vos propos, monsieur le gouverneur, ne laissent pas de m'étonner. Comment vous, responsable pour le roi de cette prison, en êtes-vous réduit à affirmer ne rien connaître d'un prisonnier placé sous votre responsabilité ?
— Et pourtant c'est ainsi !
— Croyez que votre réponse est loin de me satisfaire. Pour commencer, quel est son nom ?
— Je l'ignore.
— La raison de son incarcération ?
— Je l'ignore.
— C'est intolérable. Reprenons les choses à leur commencement. Depuis quand est-il ici et dans quelles conditions l'avez-vous écroué ? J'attends de vous des réponses précises et circonstanciées. Il me reviendra de rendre compte au lieutenant général de police du détail des faits intervenus au Fort-l'Évêque et des explications que vous aurez consenti à me donner.
Mazicourt toussota, l'air piqué.
— Je n'ai que peu de matière, monsieur le marquis, et il faudra vous en contenter.
— Mais encore ?
— Le prisonnier a été conduit au Fort-l'Évêque dans la nuit du 5 janvier 1777. Au vrai, à trois heures du matin.
— Est-ce là une heure habituelle ?
— Non, certes… Une lettre de cachet m'a été présentée.
— Signée par qui ? L'avez-vous conservée ?
— Non… La signature m'a paru être celle du ministre de la maison du roi. On ne me l'a pas laissée. La vue de cet ordre a tout emporté chez moi dans le saisissement d'une circonstance aussi inattendue. Que vouliez-vous que je fasse ?
— À qui avez-vous eu affaire ? La police, le guet ?
— Au vrai, je l'ignore. Des hommes en noir dirigés par un personnage en manteau bleu.
— Et votre sagacité habituelle n'a pas cru suivre son cours en vérifiant la capacité de vos interlocuteurs.
— Le temps m'a manqué.
— Est-ce là une procédure habituelle ?
— Je ne l'avais jamais observée depuis que je dirige cette prison. Nous accueillons ici des gens du jeu, des perdus de dettes ou des comédiens. C'est un lieu placide et sans désordres.
Dirigé, songeait Nicolas, par un homme dont les qualités moyennes convenaient si bien à un lieu tout tempéré de mansuétude. Ses explications correspondaient à un laisser-aller conforme au caractère de ceux qu'on accueillait ici. Face à cela, l'incompréhension du commissaire ne cessait de croître. Que venait faire dans cet endroit bénin un prisonnier que tout, dans les circonstances observées, présentait comme un criminel d'État dont on aurait voulu, d'ordre supérieur, préserver l'incognito ?
— A-t-il reçu des visites ? L'a-t-on interrogé ?
— Il était au secret, mais l'homme en bleu est venu, à trois reprises, le visiter. Il était fort bien traité, au « régime de la pistole », traitement de choix. Mets parvenant de l'extérieur, d'un traiteur de la rue Saint-Honoré et draps blancs.
— Ah ! Oui, parlons-en ! Une paire de draps ne me paraît pas suffisante pour tresser un cordage assemblé permettant de s'échapper du troisième étage d'une prison de Sa Majesté.
— Je m'en suis fait à moi-même la surprenante réflexion.
— Et jusqu'où cette louable démarche vous a-t-elle mené ?
— À ce que, n'ayant été associé à rien, je ne devais pas autrement m'en soucier.
— « Je voyais l'ombre d'un cocher, qui tenant l'ombre d'une brosse, nettoyait l'ombre d'un carrosse. »
— Plaît-il ?
— Je ne dis rien, je cite. Je pense que la situation dépasse l'entendement, mais que, l'extraordinaire relevant de mon domaine, je vais devoir m'y consacrer. En attendant, vous veillerez – je vais y poser des scellés – à ce que rien ne soit touché ni modifié dans la cellule qu'occupait notre inconnu. Vous devrez me signaler toute tentative d'intrusion ou d'intervention à cet égard. Est-ce bien entendu ?
— Et si l'homme en bleu réapparaît ? dit Mazicourt dont l'expression s'était altérée.
— Je crois, monsieur, que vous lui opposerez, usant de la fermeté qui semble être la vôtre, le refus le plus formel et me l'adresserez tout aussitôt au Grand Châtelet.
Le gouverneur s'inclina en silence. Il accompagna Nicolas pour la pose de pain à cacheter dûment paraphé de leurs deux signatures. Au dehors, le commissaire, le nez au sol, examina à nouveau le sol fangeux et gelé où le corps s'était écrasé. Un temps il suivit des traces de roues, ne rebroussant chemin que lorsqu'elles se confondirent avec d'autres marques. Puis il rejoignit le Grand Châtelet, s'arrêtant à plusieurs reprises, comme paralysé par les formes inquiétantes que prenait sa réflexion.