IV
DUPERIES
Tout ce qui va à Versailles croit aller à la cour, et en être.
Duclos
Lundi 10 février 1777
Quel était ce grand bal ? Il ne se souvenait pas y avoir été convié. Y accompagnait-il la reine ? Il aperçut soudain Aimée d'Arranet plongée dans la grande révérence imposée par la figure de la danse. Il lui sembla qu'elle toisait son vis-à-vis avec un sourire complice. Allait-il retomber dans les hantises passées ? Voulant la rejoindre, il ne put s'élancer, ses jambes refusaient de le porter. Il découvrit que le parquet était recouvert de neige dont la consistance épaisse et collante s'apparentait à celle d'une glu. Un personnage richement paré s'approcha de lui.
— Ah ! monsieur le marquis, les jeunes femmes désormais préfèrent le pharaon ou le biribi37 . Voilà deux jeux que je donne en ce temps de carnaval et l'on m'en a su plus de gré que si j'avais offert deux grands bals !
Il considérait Nicolas avec ironie. C'est ce regard qui le fit reconnaître du commissaire. Il se trouvait à l'hôtel de Bonnac, rue de Grenelle, et son interlocuteur était le comte de Creutz, ambassadeur du roi de Suède à Paris.
— Si vous souhaitez sortir, dit-il en ouvrant une croisée, la corde est prête.
Nicolas se dégagea, monta sur le rebord de la fenêtre, saisit la corde et se jeta dans le vide. Alors qu'il prenait appui sur le mur, il perçut des vibrations dans la corde comme si, plus haut, on tentait de la cisailler. L'angoisse le saisit. Il tournoyait, suspendu par les poignets à ce lien fragile. Il sentit qu'il cédait ; il allait être précipité sur le pavé. Il attendit, plein d'horreur, le choc final… Là-haut, se penchant, un visage maquillé le regardait. À quelle occasion l'avait-il déjà vu ? …
— Mon père, il serait l'heure de vous apprêter.
Hagard, il reconnut le visage de Louis. Il se sentait crispé, les ongles dans la paume. Encore une fois, Morphée, dieu moqueur du matin, lui avait joué un tour.
— Mais quelle heure est-il donc ?
— Cinq heures, mon père. La voiture doit nous prendre à la demie.
Nicolas observa que son fils ne paraissait guère éprouvé par une nuit qu'il supposait sans sommeil. Il est vrai qu'à cet âge les plaisirs laissent peu de traces. Cette pensée suscita un regain d'irritation.
— Vous n'étiez pas là cette nuit.
Cela fut dit sur un ton égal comme une constatation.
Louis le regarda, l'œil espiègle.
— Auriez-vous mis des mouches à mes basques ?
— Plût au ciel, dit Nicolas souriant à son tour, cela m'éviterait d'être indiscret et de vous mettre à la question.
— Il faut donc que je vous réponde, même si, pour le faire, je dois violer un autre engagement tout aussi sacré que peut l'être mon respect à votre volonté.
Nicolas s'inquiéta. Quel engagement Louis pouvait-il avoir pris et auprès de qui ? Quelle autre autorité était à même de balancer l'autorité d'un père ? En vérité, les fils faisaient vieillir les pères avant l'âge.
— Et quelle puissance, je vous prie, mériterait de vous contraindre à un tel choix, encore que je vous sente pencher dans le bon sens ?
Il n'aimait guère ces joutes familiales qui ranimaient une douleur ancienne et aussi des remords, ceux de son dernier entretien au château de Ranreuil avec le marquis son père.
— Celle, que vous reconnaîtrez comme telle, d'une mère vis-à-vis de son enfant.
— D'une mère ? Que signifie ? …
Une étrange émotion s'était saisie de lui.
— De la mienne qui est à Paris et avec laquelle j'ai passé la nuit à parler de moi et surtout…
Un sourire tendre et moqueur flottait sur ses lèvres.
— …de vous, mon père, dont elle s'inquiète.
Nicolas allait parler, son fils lui prit le bras.
— Non, laissez-moi achever. J'ai reçu, il y a deux jours, un message à Versailles. Ma mère était à Paris et me le faisait savoir. Elle venait choisir des dentelles pour son négoce de Londres. Elle entendait que sa présence ne fût d'aucune gêne pour moi, mais tenait à cœur de m'embrasser. La mission dont j'ai été chargé auprès de vous m'a procuré le loisir d'accéder à son vœu.
— Et où est-elle descendue ?
— Je ne sais si…
La réticence de son fils ne lui sembla pas très ardente.
— Allons, Louis, vous en avez trop dit et, d'ailleurs, j'ai les moyens de le savoir aisément. Votre mère m'est chère et je ne me pardonnerais pas d'avoir su sa présence sans chercher à la voir.
Cette déclaration parut ravir le jeune homme.
— Elle loge pour trois jours encore dans une chambre rue du Bac qui appartient aux nouveaux tenants de son ancien commerce.
— Cela nous laisse le loisir de revenir de Versailles. Je vous sais gré, Louis, de votre sincérité. Soyez assuré que votre mère le comprendra et, d'ailleurs, je m'efforcerai de l'en convaincre.
Il demeura seul pour une rapide toilette sous le regard réprobateur de Mouchette qui, appréhendant son départ, poussait de petits cris plaintifs de reproche. Poitevin parut bientôt, suivi de Cyrus essoufflé, et lui signala l'arrivée de la voiture de cour. Peu après, le père et le fils s'y engouffraient, ayant traversé l'obscurité glaciale de la rue Montmartre.
La nouvelle confiée par Louis le plongea dans un silence méditatif. Les yeux fermés, il revoyait le pauvre visage navré d'Antoinette dans la galerie basse de Versailles. La froideur et l'agacement qu'il avait manifestés pesaient encore sur lui comme un remords, une faute dont il n'avait cessé de s'accuser. En vérité, il n'avait rien à lui reprocher, sauf de lui avoir si longtemps dissimulé l'existence de Louis et même cela participait du souci de lui être utile. La vie lui avait fait longer le rivage des turpitudes parisiennes sans en vérité qu'elle s'y perde jamais. Pure dans l'adversité, elle était demeurée à distance du vice. Elle avait décidé de s'effacer, consentant à tout, s'inclinant devant une volonté qu'elle n'avait à aucun moment souhaité traverser, encore émerveillée de ce que Nicolas lui avait offert. À bien y considérer, elle avait su, tout au long d'années difficiles, se tirer hors de pair38 sans désavouer son honnêteté et sa droite nature. De quelle supériorité pouvait-il se targuer vis-à-vis d'elle ? Il avait été jeté à Paris et le monde des puissants devenu le sien n'était la conséquence d'aucun choix volontaire. Il en avait très vite éprouvé les limites. Les grandeurs d'établissement ne lui en remontraient guère ; le crime y tissait ses toiles comme ailleurs. Si, au grand jamais, son esprit critique ne s'était porté à juger du souverain, il en arrivait parfois, devant certains délaissements des grands, à excuser les pointes les plus acérées de Bourdeau.
Il bénéficiait aujourd'hui des privilèges de la naissance, des avantages des fonctions ainsi que de sa position particulière auprès du roi. Il s'interrogeait parfois pour savoir s'il se sentait appartenir à ce pays-cy. Il en pratiquait avec aisance la politesse, les habitudes et les usages. Il y trouvait même parfois du plaisir. Il n'était paralysé par nulle réticence ou réserve, mais conservait cependant la distance d'une âme à la fois candide et revenue de tout ce que pouvaient dissimuler l'apparat, la morgue et le clinquant. Pour parvenir il n'avait pas eu à se frayer la voie en consentant aux compromissions nécessaires. Il lui avait suffi d'être là pour que le destin s'en chargeât. Tout lui avait été offert en surplus sans qu'il s'y évertuât.
Bien qu'attentif aux autres, leur contemplation compatissante nourrissait pourtant son éloignement et sa solitude. Quant au bonheur, même si parfois il avait espéré le retenir, le saisir au vol, sa perspective n'entrait pas dans ses habitudes. C'était pour lui une sensation inattendue et éphémère, comme un éblouissement de soleil. Il s'en voulut soudain par un de ses scrupules familiers du glissement de sa réflexion qui, le détournant de la pensée d'Antoinette, le ramenaient sur son propre sort.
La voiture filait dans la nuit au trot régulier de l'attelage ; la neige du chemin étouffait le bruit des roues et atténuait les cahots. Nicolas conservait les yeux fermés. Souhaitait-il éviter ainsi une conversation avec son fils qui orienterait l'annonce de la présence d'Antoinette à Paris ? Il ne le savait pas lui-même. De fait, plus Louis vieillissait, plus les échanges entre eux se limitaient aux propos inoffensifs sur les chevaux, l'écurie, la chasse et les nouvelles de la cour. Oh ! Certes il continuait à prodiguer des conseils, mais son fils était à Versailles soumis à d'autres autorités et influences. Tout cela suffisait à meubler leurs rencontres, à les faciliter peut-être, limitées par les obligations de l'un et les fonctions de l'autre. Il comparait souvent ses relations avec Louis avec celles que lui-même avait eues avec le marquis de Ranreuil. Ce dernier manifestait une autorité sans faille qui ne supportait pas la contradiction non plus que l'échange. La parole du soldat s'imposait avec fermeté et rigueur, persuadée de sa force et de sa vérité. Avec son propre fils, Nicolas ne pouvait guère user d'une attitude peu conforme à son caractère et à sa situation incertaine de père venu sur le tard.
Qu'avait-il à imposer à la sensibilité d'un jeune homme débutant dans la vie brillante et périlleuse de la cour ? C'était là le lieu privilégié des faux-semblants et des chausse-trapes. Il avait été jeté soudainement, sans que rien au préalable ne le préparât, aux trames, labyrinthes et pièges de ce pays-cy. Restaient l'affection réciproque et un silence qui pouvait être plus éloquent que des signes plus ostensibles. Cette pensée l'émut et le fit sourire à la fois. Soudain à ses côtés Louis se dressa, poussa un cri et tambourina pour faire arrêter la voiture. À demi dressé, il regardait la route en arrière. Nicolas se leva à son tour mais retomba lourdement, la voiture tanguait, dérapait de droite à gauche, dans un grand raclement du frein, au milieu des hennissements, des vociférations du cocher et des claquements des coups de fouets.
— Eh, quoi ! Que se passe-t-il ?
— Une voiture de cour, mon père, une roue a cédé. La laissera-t-on sans secours ?
— Allons voir, mais prenons garde.
Le commissaire prudent reprenait le dessus dans ce type de circonstances. Une voiture en détresse au bord du chemin pouvait toujours recéler quelque guet-apens habilement fomenté. Les exemples abondaient et il en avait constaté plus d'un durant ses dix-sept années de services. Il s'assura de la présence du pistolet miniature logé dans l'aile de son tricorne. Ce présent de l'inspecteur Bourdeau lui avait plusieurs fois sauvé la mise. Louis avait déjà sauté à terre et gadouillait dans la neige. Deux cavaliers aux manteaux blancs de grésil piquèrent menaçants vers eux et firent cabrer leurs montures au risque de les faire choir.
Nicolas envisagea la scène d'un coup d'œil : un carrosse de la cour presque sur le flanc, il avait tout de suite repéré les armes de France. Connaissant son monde, il reconnut les traits d'un des cavaliers, ceux d'un lieutenant de la compagnie des gardes du corps. D'évidence il s'agissait de l'escorte d'un membre de la famille royale. Il retint Louis d'une main ferme et prit d'une voix claire la parole.
— Bonsoir, ou plutôt bonjour, messieurs. Je suis le marquis de Ranreuil et voici mon fils Louis, page de la Grande Écurie. Pouvons-nous vous venir en aide ?
Il avait usé de son titre plus connu à la cour.
— Je vous connais, monsieur le marquis. Serviteur ! Nous escortions Sa Majesté quand le carrosse a versé, une roue s'étant brisée sur une pierre.
— Aidez-moi ! cria une voix de femme. La reine se trouve mal !
Les deux gardes du corps ne parvenaient pas à contenir leurs montures qui, tirant sur leurs brides, tournaient sur elles-mêmes, piaffaient et encensaient. Le commissaire et son fils se précipitèrent vers le carrosse et aidèrent une jeune femme masquée en grand costume de bal à sortir. Le froid de la neige la saisit aussitôt et elle se mit à sautiller sur place en poussant de petits gémissements. Nicolas se hissa dans la voiture et découvrit la reine déjà revenue de son malaise qui, relevant la tête, le reconnut. Il saisit les mains qu'elle lui tendait. Il les sentit glacées à travers la soie des gants. Marie-Antoinette se redressa comme après une grande révérence de cour. Une odeur de jasmin s'exhala de ce flot de tissus en haut duquel une figure pâle apparut sous la haute coiffure.
— Monsieur, que je suis aise que ce soit vous qui me secouriez de cette fâcheuse conjoncture.
— J'ose espérer, dit Nicolas, que Votre Majesté est indemne ?
Elle sourit et s'appuya sur ses épaules. Il recula et elle descendit. Il remonta dans la caisse pour ramasser une cape de satin blanc tombée à terre dont il la recouvrit avec dévotion. Elle en releva aussitôt la capuche. L'un des gardes s'approcha, le bras dans les rênes de son cheval calmé.
— Je viens prendre les ordres de Votre Majesté. Nous ne trouverons pas un charron à cette heure pour réparer. Et il est sans doute préférable…
Il n'acheva pas.
— Que propose le marquis de Ranreuil ? Il est de bon conseil, c'est notoire.
— Si Votre Majesté y consent, elle pourrait avec sa dame d'honneur prendre place dans ma voiture.
— Nous ne pouvons quitter la reine, dit le plus âgé des officiers. C'est hors de question.
Agacée, la reine agita la tête.
— La solution est aisée, précisa Nicolas. La reine et sa dame prendront place dans la voiture. L'un d'entre vous montera aux côtés du cocher et l'autre à l'arrière de la caisse. Mon fils et moi ramènerons vos montures à Versailles.
La reine approuva sans mot dire, ce qui acheva la discussion et rendit sans objet les objections qui auraient pu s'élever. Nicolas conduisit la reine à la voiture tandis que Louis agissait de même avec la dame d'honneur. À l'abri de sa capuche, la reine murmura.
— Le cavalier de Compiègne est toujours là quand il le faut. Et nous avons deux petits Ranreuil désormais ! Mme Campan vous attend, moi aussi…
Le carrosse repartit à vive allure. Nicolas s'évertua à assagir les deux montures que l'épisode avait décidément énervées. La main sur les naseaux, il leur parla l'un après l'autre à l'oreille et les apaisa sous le regard étonné de son fils. Ils reprirent la route à petits pas, tâchant d'éviter les plaques de glace et les fondrières si dangereuses pour les cavaliers. Parvenus sur la place d'Armes, ils conduisirent leurs compagnons à la Grande Écurie. Bien qu'il tombât de sommeil, Louis eut le temps d'expliquer à son père les raisons de la présence de la reine sur la route de Versailles à une heure aussi indue.
En ce dernier dimanche gras avant le début du carême, elle avait décidé de se rendre une fois encore au bal de l'Opéra à Paris. Elle devait se tenir dans la loge du duc d'Orléans pour y lorgner les masques et admirer les quadrilles. Il y avait, Nicolas le savait, des raisons plus profondes à cette agitation. La langueur des divertissements à la cour poussait sans cesse la reine à s'en procurer ailleurs de plus vifs. De là, les promenades en traîneaux, des chasses dans les forêts voisines et des escapades nocturnes dans la capitale qui faisaient notablement jaser. Cette furieuse agitation s'était soldée par des rhumes heureusement sans suites. La reine avait elle-même convenu en public que, voulant accumuler les plaisirs au-delà des bornes du raisonnable, elle ne s'était, au total, que médiocrement amusée. Mercy-Argenteau, l'ambassadeur de l'impératrice Marie-Thérèse, qui se confiait volontiers à Nicolas depuis son périple à Vienne, lui avait avoué dans une embrasure son souci : la reine ne prenait pas assez de précautions ; en particulier, au bal de l'Opéra, elle parlait à tout le monde, se promenait suivie de jeunes gens, et tout cela se passait avec une tournure de familiarité à laquelle le public ne s'accoutumerait jamais !
Louis salua son père et courut prendre quelques instants de repos avant son service de page. Nicolas franchit les grilles du Louvre 39 où partait l'agitation du matin. Connu de tous, il passa sans encombre. Il hésita un moment pour savoir s'il assisterait au petit lever du roi. Il alla déambuler dans la galerie des glaces où il attendait le jour et le moment décent de se présenter chez la reine. Il avait compris que non seulement Mme Campan voulait lui parler, mais également la reine s'il avait bien saisi le propos sibyllin de Marie-Antoinette. Une odeur d'oignons frits lui chatouilla les narines qui le mena jusqu'à l'entrée de l'antichambre de l'Œil de Bœuf qui gouvernait les appartements du roi. Un suisse carré et colossal le salua comme un habitué respecté ; il vivait, mangeait et dormait là. Un simple paravent dissimulait son lit et sa table ainsi que le bracero 40 sur lequel il fricassait sa pitance. Jamais il ne sortait de son antre doré et douze mots sonores ornaient sa mémoire et composaient son service : Passez, messieurs, passez ! Messieurs, le roi ! Retirez-vous. On n'entre pas, monseigneur. Quand sa voix de tonnerre retentissait, les pelotons serrés des courtisans s'amoncelaient ou se dissipaient, les regards fixés sur cette large main qui tournait le bouton doré de la portière de glace.


Son attente fut longue. Sans doute le retour de la reine avait-il retardé l'heure de son lever et de sa toilette au cours desquels elle recevait les personnes autorisées à lui faire leur cour. Une fois achevée cette audience, elle se retirait dans ses cabinets intérieurs où elle retrouvait des amies et surtout sa modiste Rose Bertin pour la présentation d'atours nouveaux. Nicolas, assis dans la salle des gardes, vit ainsi passer la modiste, puis Mme de Polignac. Vers neuf heures, il vit venir à lui Mme Campan qui lui indiqua une banquette le long du mur de l'immense salle.
— Pardonnez-moi, monsieur le marquis, nous serons ici plus à l'aise pour deviser à l'abri des oreilles indiscrètes. La reine vous recevra ensuite. À vrai dire, je ne sais comment aborder…
Elle torturait un morceau de ruban couleur amarante.
— … l'affaire délicate qui a justifié le message urgent que monsieur votre fils a bien voulu vous tenir. Par où commencer ?
— Madame, si vous m'en voulez croire, narrez-moi la chose simplement et sans fioritures, comme si nous étions au coin du feu à deviser des événements du jour.
Il la sentait indécise et presque intimidée alors que la bonne personne n'avait pas la réputation de manquer de caractère, régentant sans faiblesse les bas entours de la reine tout en possédant sur sa maîtresse l'influence de la présence de l'habitude, et du dévouement.
— Puis-je demander à quelqu'un à qui rien n'échappe de la cour et de la ville, si vous connaissez Mme Cahuet de Villers ?
Nicolas réfléchit un moment, ce nom ne lui était pas étranger. Il se souvint que, durant les dernières années du règne de Louis XV, une intrigante avait défrayé la chronique, en escroquant des sommes importantes. Pour cela, elle se faisait passer pour une maîtresse du roi. Pleine d'allure, elle persuadait ses dupes par des prétentions éhontées. Seule, affirmait-elle, la crainte d'irriter la maîtresse en place, Mme du Barry, la privait de jouir de ce titre d'une manière avouée. Elle se rendait avec régularité à Versailles, se tenait cachée dans une chambre d'hôtel garnie, et chacun la croyait appelée à la cour pour des motifs inavouables. Sartine, à l'époque lieutenant général de police, avait l'œil sur elle. Cependant, elle touchait par son mari aux puissances en place. Celui-ci ayant perdu son poste de chef de bureau aux affaires étrangères, la créature, spirituelle comme un diable, ne s'était pas fait scrupule de séduire plusieurs ministres et avait gagné l'amitié et la confiance de l'honnête abbé Terray, contrôleur général, au point qu'il avait fait nommer son époux trésorier général de la maison du roi.
— Lui et sa femme. De réputation, dit-il.
— Et ?
— Fort mauvaise.
— Votre réponse facilite ma démarche. Connaissez-vous Rose Bertin ?
— Qui ne la connaît pas ? Il suffit pour songer à elle d'admirer les parures de la reine. Je l'ai vue passer tout à l'heure.
— Eh bien ! Croiriez-vous qu'elle a été la victime d'une fraude de Mme Cahuet de Villers. Celle-ci s'est appliquée à imiter l'écriture de la reine pour en user dans le plus grand et malhonnête secret. Elle a payé de soi-disant ajustements, commandes prétendues, en remettant des billets forgés à la modiste de la reine. Ceux-ci ayant été présentés par Mlle Bertin en quantité, j'ai dû, à mon grand regret, dénoncer à Sa Majesté l'abus qui est fait de son nom et de sa signature. Et…
— Et ?
Mme Campan hésitait à poursuivre.
— Ce n'est pas la première fois que cette dame se manifeste de la plus indélicate façon. Aussi mon mari, M. Campan, s'étant, à plusieurs reprises, trouvé chez M. de Saint-Charles…
— Je ne le connais point.
— Gabriel de Saint-Charles, l'amant de la dame à ce qu'il paraît. Intendant des finances dont l'un des privilèges est de pouvoir paraître le dimanche dans la chambre de la reine. La dame en question ayant peint une copie d'un portrait de la reine tenta de s'insinuer auprès de mon mari pour lui demander service de soumettre son œuvre à la reine. Imaginez l'audace ! M. Campan, connaissant la dame par la rumeur, refusa tout net la proposition. Or peu de temps après, il vit le tableau exposé sur le canapé de Sa Majesté. L'intrigante était parvenue à ses fins par l'entremise de la princesse de Lamballe ! La reine l'a renvoyé comme imparfait et au demeurant peu ressemblant.
— Et tout cela aurait-il freiné ses manigances et brisé sa carrière ?
— Nullement ! D'autres affaires détournées41 sont venues à notre connaissance, preuves de la même audace délibérée. M. Basse, bijoutier, s'apprêtait à présenter des papiers à encaissement pour des objets soi-disant destinés à Sa Majesté. On parle d'une boîte en bois pétrifié, d'une tabatière décorée du profil du Vert-Galant et d'une bourse en mailles d'argent. Il va faire valoir ses droits. Voilà, monsieur, la triste conjoncture dont je vous souhaitais entretenir.
— Et que dit la reine de tout cela ?
— Hélas ! Victime impuissante de ces abus, elle s'est bornée à faire réprimander la coupable. J'en suis au désespoir.
— Elle a pourtant souhaité que vous m'en parliez. Elle n'ignore pas votre démarche…
— Oui… Il y a là une équivoque que je ne démêle pas.
— Quoi qu'il en soit, votre attitude est judicieuse. Croyez que je m'attacherai à présenter les risques et périls de cette situation à la reine. Cependant, je ne puis aller contre sa volonté si elle se cantonne dans cette expectative d'indulgence.
— Je ne le sais que trop bien, mais vous savoir au fait de cette trame me rassure. Même de loin vous pourrez veiller…
— De loin, madame, de loin. Rassurez-vous, j'essaierai.
Mme Campan se leva au moment où un groupe de courtisans sortait des appartements de la reine. Un page s'approcha de Nicolas pour lui dire que la reine l'attendait. Ils traversèrent des cabinets intérieurs. La reine depuis quelque temps s'impatientait, de notoriété publique, des retards que subissaient les projets de modification de ses appartements. Au demeurant Nicolas, auquel peu d'endroits du château demeuraient étrangers, connaissait assez mal les détours de ce sérail. Le page le conduisit derrière la chambre à coucher d'apparat, là où un escalier menait à la garde-robe d'atour de l'entresol, puis au-dessus de l'attique42 dans une petite antichambre qui gouvernait une salle de billard récemment installée aux lieu et place d'une bibliothèque provisoire donnant jour au sud côté cour.
À son entrée, il trouva la reine debout, en chenille et décoiffée. Rien ne paraissait pourtant d'une nuit sans sommeil. Il songea qu'elle n'avait que vingt-trois ans. Les yeux baissés, elle jouait avec une boule de billard qu'elle relançait maladroitement contre la bande opposée et qui revenait aussitôt dans sa main.
— Ah ! monsieur, je vous attendais.
Elle se remit quelques secondes à relancer la boule d'ivoire.
— Je suis aux ordres de Votre Majesté.
— Je le sais bien et vous venez encore le prouver.
Nicolas releva la faute légère. Elle continuait à buter sur certaines formes françaises en dépit des progrès considérables accomplis depuis son arrivée en France, sept ans auparavant.
— … Vous avez entendu Mme Campan ?
— Oui, Madame.
— Quelle impression est la vôtre dans cette affaire ?
— Ma réponse sera à la mesure de la confiance de Votre Majesté. Il y a là des actions que ni l'oubli ni l'indulgence ne peuvent effacer. J'ose affirmer que la reine se doit d'y prendre garde. Le faux d'une signature sacrée est un crime de lèse-majesté. Les intrigues de cette femme font peser de grands périls sur le trône.
La reine redressa la tête avec un mouvement de fierté irrépressible.
— Qui oserait me menacer et sur quoi se fonderait-on pour le faire, monsieur ?
— Que la reine ne se méprenne pas. Il y a dans cette cour et à la ville de bien méchantes gens. Il y a longtemps que je les pratique !
— Croyez-vous que je l'ignore ?
— Alors, dussé-je déplaire à Votre Majesté, elle se doit d'agir avec sévérité sans crainte de laisser croire…
Au mouvement qu'elle fit, il pensa avoir poussé sa franchise au-delà des bornes permises, mais il s'agissait plus de désespoir que de colère.
— Hélas ! monsieur, que puis-je concevoir qui me sauve d'un piège dans lequel je me suis moi-même jetée ? J'en appelle à votre loyauté. Ce que je vais vous confier me coûte et me pèse.
— Il y a une réserve à ma loyauté : je me dois de le dire à Votre Majesté.
— Comment ? monsieur !
— Ma discrétion est totale exceptée vis-à-vis…
— Et de qui donc ?
— Du roi, Madame, du roi à qui j'ai juré aide et fidélité devant les reliques de saint Remi, la veille de son sacre à Reims.
— Monsieur, dit la reine dans un élan qui émut Nicolas aux larmes. Ah ! Je ne vous connaissais pas encore. À qui d'autre pourrais-je me confier ? Sachez que le roi connaît mes faiblesses. Il est au fait de mon goût des jeux du hasard… Il prend part à mes pertes… si… considérables cet hiver.
Elle s'était tournée vers la croisée, fixant le vide, avec la mine boudeuse d'un enfant.
— J'ai eu recours à l'intermédiaire de Mme Cahuet de Villers afin de me procurer des avances de trésorerie. Mes dettes dépassent quatre cent mille livres. Je lui ai demandé de m'en procurer deux cent mille. Je m'assurerai autrement du reste.
Il se taisait, atterré par les perspectives funestes ouvertes par ce tableau. Que la reine en vienne à se jeter dans les rets de cette créature intrigante, quel champ offert à sa triste industrie !
— Aussi, monsieur, mon indulgence n'appartient pas au mouvement d'une naturelle inclination, seule ma prudence m'y incite. Je me livre au cavalier de Compiègne ; à lui de rétablir l'équilibre.
— Certes, et de toute mon âme je m'y emploierai. J'ose espérer que l'on ne glose pas déjà sur cette affaire.
— Hélas, la dame ne doit pas s'en cacher si elle recherche des fonds…
— Madame, il faudra renoncer à ces expédients-là.
Elle ne répondit pas au conseil.
— Et mes ennemis sont nombreux. Connaissez-vous l'abbé Georgel, le bras armé du prince Louis, qui le servit quand il était ambassadeur à Vienne ?
— Lors de mon voyage dans l'empire, M. de Vergennes et le baron de Breteuil m'avaient mis en garde contre ses agissements. J'en ai éprouvé bien des déplaisirs43 … Et l'expression est faible.
— Vous ignorez sans doute que le prince Louis, arguant d'une demi-promesse orale du roi à M. de Soubise et à Mme de Marsan, personne qu'il porte en affection depuis sa prime enfance, l'a rendue entière et efficace en remerciant. Il fait désormais valoir cette prétendue promesse pour briguer la succession de Mgr de la Roche-Aymon à la grande aumônerie. La fin du vieux prélat approchant, toute la puissante séquelle des Rohan soutient à grands cris cette prétention…
L'air animé, elle releva la tête.
— … Ce serait grand malheur pour moi ; j'aurais à subir son audace en intrigues dont ma chère maman a elle-même souffert lorsqu'il était ambassadeur à Vienne. Et me connaissant, je ne pourrais m'empêcher de le traiter mal tant mon éloignement est grand pour ce personnage qui n'en sera que plus environné de machinations. Quant à cet abbé, que je sais avoir été naguère employé à forger de fausses lettres de l'impératrice-reine… Il sera l'âme agissante et l'ordonnateur de cette cabale dont, déjà, Breteuil fut et demeure victime et qui me tient, moi leur reine, pour un objet de méfiance et de mépris.
— Je ne puis croire, dit Nicolas qui poursuivait son idée, que cette femme ait pu s'adresser à la reine.
— Et vous avez raison de le croire, monsieur, jeta-t-elle écarlate. C'est à M. de Saint-Charles, intendant des finances qui a accès à mes appartements, et par lui, que la demande a été faite sans négociation.
— J'entends tout ceci. Que Votre Majesté se rassure. Il n'est point d'affaire si mal engagée, si confuse, si disparate qui ne trouve son issue quand une volonté droite et loyale s'attache à la résoudre.
— Que Dieu vous entende, monsieur !
Elle lui tendit la main. Il emprunta à nouveau le petit escalier. En bas, Mme Campan l'attendait qui tenta en vain de connaître le détail de la conversation.
— Une question, madame, dit Nicolas saisi d'une soudaine inspiration, combien de fois la reine s'est-elle adressée à Mme Cahuet de Villers ?
Souvent il avait constaté qu'une question posée supposant un fait acquis permettait de faire jaillir la vérité.
— Oh ! Deux ou trois fois, en ma présence. Une fois au grand lever et à deux reprises dans les arrière-cabinets.


Dans la salle des gardes, un garçon bleu le tira par la manche ; M. de Sartine l'attendait dans son bureau de l'aile des ministres. Il éprouva un peu d'agacement à se voir ainsi convoqué. Rien n'était immotivé ni désintéressé chez Sartine. Son ancien chef n'avait que trop tendance à supposer qu'il demeurait à ses ordres et, quelles que fussent ses nouvelles fonctions, il faisait appel à lui sans sourciller. Ces quasi-assignations visaient, il le sentait bien, à retendre le lien qu'une longue connivence et la naturelle reconnaissance du commissaire avaient tout naturellement tissé. Il fut aussitôt introduit sans doute sur instructions données de ne le point faire attendre. Sartine, à son bureau, écrivait, son visage penché dissimulé par une longue perruque inconnue à ce jour de Nicolas. Il releva enfin la tête et les ailes de sa coiffure s'écartèrent qu'il rejeta en arrière. Les yeux inquisiteurs se plissaient dans l'étroit visage fixant le visiteur sans sourire. Pourtant, à la surprise du commissaire, l'accueil fut des plus suaves et même bon enfant. Mais chez le ministre tout pouvait être leurre et artifice destinés à entraîner l'interlocuteur sur un terrain préparé à l'avance, celui des questionnements sagaces.
— J'apprends que vous sortez de chez la reine. Sans doute souhaitait-elle remercier le marquis de Ranreuil de l'avoir tirée d'un essieu rompu sur la route de Versailles au terme d'une longue soirée de carnaval. Vous direz à Le Noir que les réverbères étaient éteints faute d'huile sur cette route…
— Monseigneur est mal informé, c'est une roue qui s'est brisée, sur une pierre.
Rien de tout cela ne le surprenait. Le ministre, de longue main, disposait d'un réseau d'informateurs efficace, conservé de ses anciennes fonctions de lieutenant général de police. Jamais ces liens particuliers ne s'étaient rompus et la toile ainsi tissée et tendue lui procurait une universelle connaissance de trames et de faits, le tout et le rien de la cour et de la ville. Et faute d'informations, il prêchait le faux pour découvrir le vrai.
— Roue ou essieu, peu me chaut ! C'est grande habileté de se trouver là quand il le faut.
Il posa sa plume si brusquement que des gouttelettes d'encre jaillirent.
— Je ne m'y efforce pas, c'est affaire de chance.
— Il paraît que vous n'en manquez pas, il faut le reconnaître. Ainsi la reine s'inquiète de ses dettes ?
Nicolas s'efforçait de fixer l'encrier en vermeil étincelant à la lueur des chandelles.
— Allons, votre silence vaut acquiescement. Rien ne m'échappe, vous devriez le savoir…
C'était selon. L'information du ministre frappait souvent juste sans qu'il disposât toujours pour autant des éléments nécessaires pour avaliser ses affirmations.
— … Croyez-vous que j'en sois à ignorer qu'elle s'est mise entre de mauvaises mains et qu'elle a recours à vous comme conseil et défenseur ? Que j'approuve au demeurant votre fidélité et discrétion, mais que ces égards pour une tête couronnée ne vous faciliteront guère la voie vers un dénouement heureux. Et comme je vous veux du bien…
Le bien de Sartine n'était pas toujours de nature à conduire au mieux ; cette pensée traversa Nicolas.
— Je vais vous confier une information dont je vous sais capable de profiter. Il y a une dame qui estime que la chasse est ouverte et que la cour est le dernier lieu où l'on braconne. Cette dame, toute friande et appétée de profits, se voit demander aide par la reine. Peignez-vous le tableau ! Sa Majesté n'en récoltera pas la moindre miette et l'autre rapinera sans vergogne. C'est de cela qu'elle tire sa subsistance dans les manigances troubles des entresols et des antichambres. La reine, sachez-le, n'est qu'un prétexte, une signature, une clé naïve qui ouvre les portes… et les coffres. Tournez votre regard vers ceux qui disposent des fonds nécessaires et qui constituent de prévisibles victimes.
Il s'arrêta, pensif, caressant sa perruque.
— Et cette information dont je vous suis reconnaissant implique-t-elle un nom, monseigneur ?
— Que voilà une saine curiosité ! Je reconnais bien là mon chien courant ! Certes, oui. Tâchez d'approcher M. Loiseau de Béranger, le fermier général. Votre ami La Borde vous le présentera. Avec un peu d'habileté, et vous n'en manquez pas, vous apprendrez beaucoup sur cette intrigue.
Il saisit sa plume, la trempa dans l'encrier et se mit à écrire sans plus se préoccuper de son visiteur. Nicolas ne broncha pas.
— Allez, ne perdez pas de temps.
— Monseigneur, une question cependant. Nous connaissons, vous et moi, cette femme depuis longtemps. Que ne l'arrête-t-on pas sur-le-champ ?
Sartine le considéra.
— Ne comprenez-vous pas qu'il convient à tout prix et par tous les moyens que rien ne concourre à compromettre la reine ? Qu'on apprenne cela, qu'un procès au grand jour s'ouvre et s'écoulera alors en flots serrés toute la sanie infecte des pamphlets, chansons, libelles qui courront les rues, toute cette engeance contre laquelle, vous et moi, luttons, depuis des années, l'hydre dont parlait naguère la bonne dame de Choisy. Mais n'est pas Pompadour qui veut et la reine n'est pas tant populaire qu'on la puisse jeter aux loups qui la déchireront à belles dents. Il faut ici mêler adroitement la force et la prudence et me pétarder l'intrigue dans l'œuf. Vous y excellez.
Ces paroles furent assénées avec vigueur. Il allait se replonger dans ses papiers quand un laquais entra et lui parla à l'oreille. Il hocha la tête, agacé.
— Nicolas, dit-il avec un de ces sourires étroits et forgés à l'occasion, j'ai un visiteur… une personne qui requiert l'incognito.
Il s'était levé pour ouvrir une porte ménagée dans une bibliothèque de reliures factices. Nicolas, poussé par une main impatiente, se retrouva dans un sombre corridor au bout duquel le jour tombait à angle droit. Il découvrit l'issue qui le ramena dans l'antichambre du ministre. Il reconnut le laquais qui bayait aux corneilles et prit la fantaisie d'en savoir plus long. Il observa l'homme avec l'attention du collectionneur d'âmes. Dans ce monde-là des petits satellites du pouvoir, on trouvait de l'or pur et surtout du billon44 à foison, et même celui-là pas toujours de bon aloi. Peut-être l'homme n'avait-il rien à se reprocher, mais… il allait tenter le coup.
— Mon ami, la place est bonne à ce qu'il paraît, vous la tenez depuis longtemps ?
— Depuis, monsieur, l'arrivée de monseigneur à la Marine, dit le laquais un peu ému de cette entrée en matière.
— Certes, il doit y avoir des inconvénients, mais encore plus d'avantages à ce qu'on me dit ?
— C'est selon.
Nicolas sortit sa tabatière et offrit une prise qui fut acceptée avec empressement. Ils éternuèrent un moment de concert.
— La main sur les chandelles vous rapporte gros ?
Dans toutes les maisons, et plus encore à la cour, beaucoup du revenu du domestique45 provenait de la vente clandestine des restes de chandelles consumés ou pas, le tout d'un profit non négligeable. Nicolas fixait le laquais avec sévérité, se retenant de rire devant sa mine déconfite. Le coup de grâce pouvait être asséné : la rapidité de l'exécution primait dans ces sortes de déduits. Il s'approcha comme pour lui confier un secret.
— Le visiteur de monseigneur…
L'autre n'y vit pas malice.
— L'amiral d'Arranet ?
— Oui, c'est cela. Veillez à vous conduire avec lui de la manière la plus respectueuse. C'est, je ne vous apprendrai rien, un très vieil ami du ministre.
Nicolas salua, fit trois pas en avant et se retourna.
— Quant aux chandelles, l'excès nuit à tout, songez-y, mon ami. Comment vous nomme-t-on ?
— Périgord, dit l'homme atterré.
— Joli nom. À bon entendeur.


Il rageait d'avoir perdu tant de temps. Sur la place d'Armes, il trouva un fiacre qui rentrait à Paris. Prendre un cheval lui semblait risqué au vu de la neige qui redoublait. Rencogné à son habitude, il regardait défiler le triste paysage brouillé par un rideau grisâtre de neige fondue en tentant de faire le tri dans le fatras de ses impressions. Une soudaine inspiration le saisit. Il ordonna au cocher de le conduire à l'hôtel d'Arranet sur la grand'route qui menait à Paris. C'était un peu sa seconde maison ; un appartement lui était réservé où il conservait ses tenues d'équipage et ses fusils de chasse, des livres, des objets de toilette. Il y descendait dès qu'il devait rester à Versailles. Il fut, comme à l'accoutumée, accueilli par Tribord, le majordome, que le docteur Semacgus avait jadis sauvé d'une affreuse blessure après un combat naval.
— Fichu temps, monsieur le marquis, ça boucane ! Ça souffle dans les mâtures et ça glace dans les jointures. M'en faudrait de l'huile de castor, pour mes vieilles douleurs.
— Tribord, mon ami, l'amiral est-il là ?
L'autre le considéra de son œil unique. À une expression d'expectative succéda sur son visage couturé celle du regret.
— L'est pas sur le gaillard pour le moment.
— Je vais donc l'attendre.
Il ne démêlait pas pourquoi il s'obstinait. Pour répondre à son intuition ? Il y eut comme une hésitation dans la réponse du vieux matelot.
— Il est parti vent arrière. Il mouille à Brest pour plusieurs jours.
— Bien, bien. Et mademoiselle ? L'accompagne-t-elle ?
Tribord se détendit.
— Elle est à bord. Je fais passer.
— Certes ! Je l'attendrai au salon.
Bien que chacun connût ses habitudes et sa situation particulière, le respect des bienséances imposait des règles. Le plan et relief de la bataille du Cap Finistère trônait toujours au centre du salon. Suivi par le regard sévère du portrait de l'amiral en pied, Nicolas considérait pensivement cet endroit si plein de souvenirs heureux. Un léger bruissement d'étoffe le tira de sa méditation ; il se retourna. Aimée, en chenille, venait d'entrer, la mine impénétrable. Son cœur battit plus vite à cette apparition.
L'amour en la voyant crut voir sa mère un jour
Et tout ce qui la voit a les yeux de l'amour.
Un fichu de mousseline couvrait le décolleté du corsage. Elle portait ses cheveux défaits, relevés par des rubans avec un repentir46 sur chaque épaule. Il remarqua que ses yeux gris-bleu viraient au noir comme sous l'effet d'une irritation intérieure.
— Encore vous, monsieur ?
— Comment cela ? Encore moi ! C'est ainsi que vous m'accueillez.
Il avança vers elle pour la prendre dans ses bras. Une bouffée d'images lui restitua le désir de la première heure. À peine l'avait-il saisie que, dans un mouvement ondulant, elle se dégageait et le repoussait.
— Cela suffit, monsieur ! Vous vous oubliez, qui vous donne le droit de me traiter ainsi ?
— Mais enfin, Aimée, le pourquoi de cette rage ? Auriez-vous des motifs que j'ignore de me traiter avec tant de froideur ? Voilà qu'en pleine enquête, je fais détour pour vous saluer…
Il y avait dans ses propos une part de vérité détournée dont il s'accusa aussitôt.
— Eh ! La belle affaire. Quand vous me croisez, vous ne me reconnaissez même pas. Vos égards et votre assiduité se portent sur un objet plus digne. Je me berce d'illusions sur l'emprise que je puis avoir sur vous.
— Et à quelle occasion, madame, ai-je mérité une telle volée de bois vert ? Suspect de je ne sais quelle offense, je m'inscris en faux contre vos assertions et vous somme de me dire où, quand et comment je me suis conduit comme vous le dites ?
S'écoutant parler, il se trouva un ton odieux de basoche.
— Mais, monsieur, ce matin à l'aube quand, sans un regard, vous êtes passé faraud et empressé devant une dame masquée que vous n'avez point daigné saluer ni reconnaître, dans la hâte de rendre de légitimes hommages à Sa Majesté.
— Comment, cette dame d'honneur c'était vous ? Je vous croyais attachée à Madame Élisabeth47 . En vérité voilà un beau conte ! Je n'ai point reconnu votre voix.
— Je puis être à Madame Élisabeth et obéir à l'invitation de la reine.
Elle ajouta, l'air mutin.
— Et pour la voix, je l'avais déguisée.
— Oh ! dit Nicolas. La mauvaise foi et la méchante vengeance de fille. Me tromper ainsi ! Vous mériteriez…
— Et quoi donc ?
Il marcha vers la porte, en tira le verrou et revint vers Aimée stupéfaite. Il la prit dans ses bras. Elle résista peu, se laissa aller contre lui, abandonnée à sa fougue, laissant entendre par un tendre silence qu'elle autorisait toutes ses actions. Il la porta sur un sofa où ils se livrèrent à un de ces embrasements d'autant plus ardents que l'un et l'autre, inquiets depuis longtemps du refroidissement de leur amour, aspiraient sans réserve à ce raccordement. Le plan en relief subit les conséquences de cet assaut et les mèches d'étoupe figurant la fumée des pièces en train de tirer tombèrent une à une sur le pont des vaisseaux miniatures ébranlés par le tremblement.


Retrouvant sa voiture après de tendres adieux renouvelés, son esprit navigua aussitôt vers d'intrigantes interrogations. Trop d'informations diverses se bousculaient désormais dans sa tête parmi lesquelles il devait faire un tri. Il en résuma aussitôt les principaux éléments. Pourquoi M. de Sartine, si informé de tout au plus vite et quelques fois du plus menu, ignorait-il la mort sur la voie publique d'un prisonnier de la prison royale du Fort-l'Évêque ? Nicolas s'interrogea alors lui-même : pourquoi n'en pas avoir parlé à son ancien chef ? Pourquoi le ministre de la marine avait-il souhaité dissimuler à Nicolas l'arrivée de l'amiral d'Arranet ? Les liens quasi familiaux qui l'unissaient à l'officier général bien connus de Sartine auraient dû au contraire… En vérité, tout cela devrait être digéré et conduire aux éclaircissements nécessaires.
Restaient la situation de la reine et sa réticence à avouer la vérité à celui dont elle recherchait le secours. De fait, ses relations avec Mme Cahuet de Villers, ses candides et inquiétantes affirmations le prouvaient, ouvraient de bien sombres perspectives. Et que Sartine, dont il connaissait les subtiles menées, ne cherchât point à se mettre par le travers de son enquête, mais au contraire l'engageât vivement à s'y consacrer activement, lui procurant même d'utiles indications, n'était guère pour le rassurer. D'habitude l'ancien lieutenant général de police ne s'impliquait pas avec tant de détails dans ce qu'il appelait la cuisine de l'enquête. Le rapprochement entre les successives attitudes du ministre faisait soupçonner quelque étrange façon, une manière peut-être de rompre les chiens48 en portant l'attention sur l'affaire de la reine pour ainsi éviter un autre sujet, trop gênant pour de mystérieuses raisons. Il n'était pas jusqu'à sa bienveillance qui ne laissât peser quelques soupçons sur sa sincérité. Il convenait maintenant de laisser reposer tout ce fatras d'impressions puis de procéder à leur examen avec méthode et raison afin de démêler le vrai du faux et, dans le cas de la reine, d'éviter tout remous susceptible en cette occurrence d'éclabousser le trône.
M. Le Noir ne pouvait être laissé de côté ; il se devait de l'informer sur les deux affaires. La dissimulation de la reine lui revint comme un lancinant problème. Était-il de fait délié de sa promesse de discrétion ? La nécessité de l'enquête plaidait en faveur d'une circulation circonspecte et limitée des informations auprès d'interlocuteurs choisis. Quant au ministre de la maison du roi, Amelot de Chaillou, pesait-il plus lourd que sa réputation ? Une chanson trotta dans sa tête.
Petit Amelot
Ta langue se brouille
Barbouille, bredouille
Un rien t'embarrasse
Trop court pour ta place
Tu ne peux rester…
Il est vrai que le public ne faisait pas les ministres, mais quelquefois il les renversait. Les gens en place au lieu de payer des délateurs devraient avoir des agents fidèles qui leur rendraient compte du jugement du public. Et Bourdeau ? Son aide lui était plus que nécessaire et encore davantage cette finesse qui lui permettait si souvent d'ouvrir des échappées inattendues quand une enquête donnait dans l'inconnu. Nicolas demeurait cependant conscient du risque qu'égaré par les souffrances du passé familial et animé avec ferveur par la rumination des idées nouvelles, l'inspecteur ne s'indignât des dettes de la reine et que cette circonstance n'en vînt à accroître son acrimonie contre l'ordre d'une société qu'il servait pourtant fidèlement. Entre la défiance et la confiance toujours départies à son adjoint et ami, il connaissait déjà son choix.
Il soupira devant l'immensité de la tâche. Soudain l'image de la Satin s'imposa. Il souhaitait la revoir à tout prix. Il songea que, près de trois ans auparavant, le jour même où il relevait Aimée d'Arranet dans les bois de Fausses-Reposes49 , il découvrait Antoinette devant son petit éventaire dans la grande galerie du château. Il avait alors marqué son déplaisir avec brutalité et froideur. Ce moment-là lui pesait sur le cœur avec quelques autres : sa dernière conversation querelleuse avec le marquis de Ranreuil, son mouvement violent de jalousie le jetant hors de chez Julie de Lastérieux sa maîtresse alors que sa vie était menacée, tous ces moments lui revenaient comme des épines fichées dans son âme. Il fallait vivre avec. C'est aussi pourquoi seules la fidélité et la droiture et sa foi dans la providence et la chaleur de l'amitié lui apportaient aide, appui et consolation dans ses accès d'amères afflictions.
Quatre heures de relevée pointaient quand sa voiture franchit la porte de la Conférence entre fleuve et Tuileries. Nicolas estima judicieux de profiter de la proximité de la place du Carrousel où logeait son ami depuis son mariage. Il jeta au passage un regard sur les bâtiments des Quinze-Vingts qu'on promettait de mettre à bas en vue de créer une place Louis XVI, l'hospice devant être transféré rue de Charenton dans l'ancienne caserne des mousquetaires gris. Les activités de fermier général de M. de La Borde, largement déléguées aux mains de commis fidèles, lui laissaient des loisirs étendus. Ayant promptement restauré l'état de ses finances, il poursuivait ses fantaisies d'amateur éclairé en géographie, chinoiseries et chansons légères. Mais pour l'heure il s'était lancé dans un grand-œuvre et préparait un essai monumental sur la musique ancienne et moderne, en quatre volumes qui lui prendraient sans doute encore plusieurs années50 . Nicolas le trouva dans sa bibliothèque, en robe d'intérieur à col de martre, assis à son bureau au milieu d'un amas de partitions ; il jeta un coup d'œil d'admiration sur les reliures alignées sur les quatre côtés de la vaste pièce.
— Par Dieu ! Je vous envie d'être tout environné de livres. Combien en avez-vous ?
— Ah ! Une armée innombrable, je crois pas très loin de vingt-cinq mille.
— Une armée qui vous protège, vous parle et vous distrait.
— Me protège ? Sauf de l'incendie, mon ami. C'est ce que je redoute le plus51 . Mais que me vaut…
— J'arrive de Versailles, dit Nicolas, s'asseyant dans une bergère tendue de soie pourpre. J'ai vu la reine, puis Sartine. Le ministre m'a conseillé d'avoir recours à vous.
— Vous savez que je ferai l'impossible pour vous. De quoi s'agit-il ?
— D'approcher M. Loiseau de Béranger, votre collègue à la Ferme générale.
— Sans que, ne dites rien, que les mots commissaire ou police ne soient le moins du monde prononcés et qu'un vain prétexte justifie, je dirai même impose une rencontre dans le but… dans un but, savez-vous, qui ne m'échappe pas.
Nicolas prit un air innocent.
— Vous êtes d'ordinaire d'aspect si candide, mon cher Nicolas, qu'un excès de cette apparence suscite aussitôt le soupçon le plus noir…
Un éclat de rire les réunit.
— … Le bruit court à Paris qu'une grande dame que je ne nommerai point, emportée dans une fièvre que je ne décrirai pas, s'est jetée dans un piège dont certains ont la clé. Qu'à bout d'expédients, cette dame a eu recours et s'en est remise à un truchement incertain. Lequel, ou laquelle, a tympanisé le négoce, la finance et la ferme de la place pour leur soutirer la somme nécessaire, énorme, oui énorme ! Que cette fée en quête du Graal n'a pas hésité à me visiter, me soumettant des pièces d'évidence forgées en vue de me convaincre d'y donner mon aval et… mon or. Qu'elle m'a assuré que la reine me manifesterait un signe d'assentiment lors d'une occasion solennelle. Voilà ce qu'elle promet à celui qui aura la faiblesse de se laisser prendre à cette embûche. Voilà, mon cher, une partie sans doute de ce que vous souhaitez apprendre et pour finir…
— M. de Béranger est l'oiseau pris au piège qui a dû accepter ce marché !
— Que j'appellerai Mme Cahuet de Villers, à qui nous avions eu affaire dans les derniers temps du feu roi, notre regretté maître. Elle s'est malheureusement insinuée chez la reine dont au demeurant les imprudences se multiplient… Et ceci n'est pas la voix ratiocinante de la vieille cour, vous le savez mieux que moi.
Nicolas gardait le silence, il revoyait la reine s'extrayant d'un carrosse versé dans l'obscurité glaciale de la route de Versailles.
— Il y a urgence, reprit La Borde, à sauver Sa Majesté de toute apparence d'inconséquence. Le mal vient de ses entours. Il est notoire que son affection se partage entre la princesse de Lamballe, surintendante de sa maison, et la comtesse de Polignac. Cette dernière rallie son parti chez la princesse de Guéméné. Il y bourdonne un essaim de jeunes gens, trop libres à mon gré de barbon ! Cette société y jette des ridicules sur les plus respectables, persiflant sans relâche ceux auxquels elle veut nuire. On s'emploie ainsi à tous les petits manèges de l'intrigue. J'ajoute que la comtesse de Polignac, dans son intention de détruire sa rivale et toute à son désir de se faire valoir, ne cesse de rapporter à M. de Maurepas52 , qui avale tout comme une éponge, le menu de ce qui peut être curieux d'apprendre des pensées et des actions de la reine.
— Considérez que Sa Majesté a toujours su imprimer à ceux qui l'entourent une contenance de respect qui contrebalance un peu la liberté de têtes folles.
— Vous parlez d'or et en serviteur fidèle. Reste l'autre versant. La société de la princesse de Lamballe en remontrerait s'il en était besoin. Elle ne vaut guère mieux et les intrigants qu'on y croise appartiennent au-dessus du panier, pour parler comme à la halle ! Le duc de Chartres et tout ce qui tient à la maison d'Orléans s'y affichent assidûment. La reine n'a rien à gagner de cette fréquentation-là. Et le comte d'Artois y paraît toujours. Au dernier voyage de Fontainebleau, l'automne dernier, la reine a commencé à perdre gros au jeu. Il lui fut d'ailleurs représenté par des gens qui lui veulent du bien…
Nicolas supposa qu'il s'agissait de M. de Mercy-Argenteau, l'ambassadeur d'Autriche, et de l'abbé de Vermond, lecteur de la reine, dont le dévouement à la fille de Marie-Thérèse ne se pouvait mettre en doute.
— … combien de pareilles soirées étaient dangereuses de conséquences, ne fût-ce que celle de laisser le roi seul au profit d'un divertissement qu'il déteste et qui le met dans l'impossibilité d'aller passer la nuit dans l'appartement de la reine, puisque décidément on fait chambre à part désormais. C'est la mode chez ces jeunes femmes… Alors que la France attend un héritier au trône !
Nicolas soupçonna son ami de parler pour lui-même. Sa jeune femme languissait depuis des années d'accès mélancoliques que la Faculté ne parvenait pas à juguler.
— Et s'il n'y avait que les cartes ! Le jeu de billard installé chez la reine attire aussi une société fort mêlée de jeunes étourdis. Voilà le tableau de la cour ! De notre temps, cher Nicolas, elle se tenait. Si elle n'était pas exemplaire – et je ne m'érigerai pas en censeur – la décence et la mesure y présidaient et rien en public ne transparaissait.
Un court billet fut scellé et tendu au commissaire destiné à Loiseau de Béranger. Avant que Nicolas ne le quitte, M. de La Borde tint à lui présenter l'une de ses dernières acquisitions. Il s'agissait d'une peinture chinoise sur soie représentant deux daims sous des pins, mangeant des champignons.
— Voyez la beauté et l'exquise simplicité de cette scène. La profondeur esquissée du paysage à l'arrière-plan, la délicatesse du trait, le mouvement arrêté de ces bêtes attentives, et j'en oublie… Le peintre Mau Chuy Fu vivait au xii e siècle sous la dynastie Song.
Il secoua la tête.
— Sa contemplation console de bien des choses.
Remonté dans sa voiture, Nicolas songeait combien on pouvait être injuste avec cet homme. Il avait à maintes reprises éprouvé sa fidélité et son courage. Il traînait derrière lui la réputation désastreuse d'un libertin et d'un roué. Pourtant sa vérité était tout autre. Rien ne comptait pour lui que la musique et sa passion d'amateur. Ses réelles qualités et les soins attentifs dont il entourait sa femme toujours souffrante rédimaient53 tout ce que sa vie avait pu connaître de dévoyé ! Et n'y aurait-il eu que sa fidélité à Louis XV, elle seule aurait emporté son absolution.