IV
DUPERIES
Tout ce qui va à Versailles croit aller à la
cour, et en être.
Duclos
Lundi 10 février
1777
Quel était ce grand bal ? Il ne se souvenait
pas y avoir été convié. Y accompagnait-il la reine ? Il
aperçut soudain Aimée d'Arranet plongée dans la grande révérence
imposée par la figure de la danse. Il lui sembla qu'elle toisait
son vis-à-vis avec un sourire complice. Allait-il retomber dans les
hantises passées ? Voulant la rejoindre, il ne put s'élancer,
ses jambes refusaient de le porter. Il découvrit que le parquet
était recouvert de neige dont la consistance épaisse et collante
s'apparentait à celle d'une glu. Un personnage richement paré
s'approcha de lui.
— Ah ! monsieur le marquis, les jeunes
femmes désormais préfèrent le pharaon ou le biribi37 . Voilà deux jeux que je donne en ce
temps de carnaval et l'on m'en a su plus de gré que si j'avais
offert deux grands bals !
Il considérait Nicolas avec ironie. C'est ce
regard qui le fit reconnaître du commissaire. Il se trouvait à
l'hôtel de Bonnac, rue de Grenelle, et son interlocuteur était le
comte de Creutz, ambassadeur du roi de Suède à Paris.
— Si vous souhaitez sortir, dit-il en ouvrant
une croisée, la corde est prête.
Nicolas se dégagea, monta sur le rebord de la
fenêtre, saisit la corde et se jeta dans le vide. Alors qu'il
prenait appui sur le mur, il perçut des vibrations dans la corde
comme si, plus haut, on tentait de la cisailler. L'angoisse le
saisit. Il tournoyait, suspendu par les poignets à ce lien fragile.
Il sentit qu'il cédait ; il allait être précipité sur le pavé.
Il attendit, plein d'horreur, le choc final… Là-haut, se penchant,
un visage maquillé le regardait. À quelle occasion l'avait-il déjà
vu ? …
— Mon père, il serait l'heure de vous
apprêter.
Hagard, il reconnut le visage de Louis. Il se
sentait crispé, les ongles dans la paume. Encore une fois, Morphée,
dieu moqueur du matin, lui avait joué un tour.
— Mais quelle heure est-il donc ?
— Cinq heures, mon père. La voiture doit nous
prendre à la demie.
Nicolas observa que son fils ne paraissait guère
éprouvé par une nuit qu'il supposait sans sommeil. Il est vrai qu'à
cet âge les plaisirs laissent peu de traces. Cette pensée suscita
un regain d'irritation.
— Vous n'étiez pas là cette nuit.
Cela fut dit sur un ton égal comme une
constatation.
Louis le regarda, l'œil espiègle.
— Auriez-vous mis des mouches à mes
basques ?
— Plût au ciel, dit Nicolas souriant à son
tour, cela m'éviterait d'être indiscret et de vous mettre à la
question.
— Il faut donc que je vous réponde, même si,
pour le faire, je dois violer un autre engagement tout aussi sacré
que peut l'être mon respect à votre volonté.
Nicolas s'inquiéta. Quel engagement Louis
pouvait-il avoir pris et auprès de qui ? Quelle autre autorité
était à même de balancer l'autorité d'un père ? En vérité, les
fils faisaient vieillir les pères avant l'âge.
— Et quelle puissance, je vous prie,
mériterait de vous contraindre à un tel choix, encore que je vous
sente pencher dans le bon sens ?
Il n'aimait guère ces joutes familiales qui
ranimaient une douleur ancienne et aussi des remords, ceux de son
dernier entretien au château de Ranreuil avec le marquis son
père.
— Celle, que vous reconnaîtrez comme telle,
d'une mère vis-à-vis de son enfant.
— D'une mère ? Que signifie ?
…
Une étrange émotion s'était saisie de lui.
— De la mienne qui est à Paris et avec
laquelle j'ai passé la nuit à parler de moi et surtout…
Un sourire tendre et moqueur flottait sur ses
lèvres.
— …de vous, mon père, dont elle
s'inquiète.
Nicolas allait parler, son fils lui prit le
bras.
— Non, laissez-moi achever. J'ai reçu, il y a
deux jours, un message à Versailles. Ma mère était à Paris et me le
faisait savoir. Elle venait choisir des dentelles pour son négoce
de Londres. Elle entendait que sa présence ne fût d'aucune gêne
pour moi, mais tenait à cœur de m'embrasser. La mission dont j'ai
été chargé auprès de vous m'a procuré le loisir d'accéder à son
vœu.
— Et où est-elle descendue ?
— Je ne sais si…
La réticence de son fils ne lui sembla pas très
ardente.
— Allons, Louis, vous en avez trop dit et,
d'ailleurs, j'ai les moyens de le savoir aisément. Votre mère m'est
chère et je ne me pardonnerais pas d'avoir su sa présence sans
chercher à la voir.
Cette déclaration parut ravir le jeune
homme.
— Elle loge pour trois jours encore dans une
chambre rue du Bac qui appartient aux nouveaux tenants de son
ancien commerce.
— Cela nous laisse le loisir de revenir de
Versailles. Je vous sais gré, Louis, de votre sincérité. Soyez
assuré que votre mère le comprendra et, d'ailleurs, je m'efforcerai
de l'en convaincre.
Il demeura seul pour une rapide toilette sous le
regard réprobateur de Mouchette qui, appréhendant son départ,
poussait de petits cris plaintifs de reproche. Poitevin parut
bientôt, suivi de Cyrus essoufflé, et lui signala l'arrivée de la
voiture de cour. Peu après, le père et le fils s'y engouffraient,
ayant traversé l'obscurité glaciale de la rue Montmartre.
La nouvelle confiée par Louis le plongea dans un
silence méditatif. Les yeux fermés, il revoyait le pauvre visage
navré d'Antoinette dans la galerie basse de Versailles. La froideur
et l'agacement qu'il avait manifestés pesaient encore sur lui comme
un remords, une faute dont il n'avait cessé de s'accuser. En
vérité, il n'avait rien à lui reprocher, sauf de lui avoir si
longtemps dissimulé l'existence de Louis et même cela participait
du souci de lui être utile. La vie lui avait fait longer le rivage
des turpitudes parisiennes sans en vérité qu'elle s'y perde jamais.
Pure dans l'adversité, elle était demeurée à distance du vice. Elle
avait décidé de s'effacer, consentant à tout, s'inclinant devant
une volonté qu'elle n'avait à aucun moment souhaité traverser,
encore émerveillée de ce que Nicolas lui avait offert. À bien y
considérer, elle avait su, tout au long d'années difficiles, se
tirer hors de pair38 sans désavouer son honnêteté et sa droite
nature. De quelle supériorité pouvait-il se targuer vis-à-vis
d'elle ? Il avait été jeté à Paris et le monde des puissants
devenu le sien n'était la conséquence d'aucun choix volontaire. Il
en avait très vite éprouvé les limites. Les grandeurs
d'établissement ne lui en remontraient guère ; le crime y
tissait ses toiles comme ailleurs. Si, au grand jamais, son esprit
critique ne s'était porté à juger du souverain, il en arrivait
parfois, devant certains délaissements des grands, à excuser les
pointes les plus acérées de Bourdeau.
Il bénéficiait aujourd'hui des privilèges de la
naissance, des avantages des fonctions ainsi que de sa position
particulière auprès du roi. Il s'interrogeait parfois pour savoir
s'il se sentait appartenir à ce pays-cy. Il en pratiquait avec aisance la
politesse, les habitudes et les usages. Il y trouvait même parfois
du plaisir. Il n'était paralysé par nulle réticence ou réserve,
mais conservait cependant la distance d'une âme à la fois candide
et revenue de tout ce que pouvaient dissimuler l'apparat, la morgue
et le clinquant. Pour parvenir il n'avait pas eu à se frayer la
voie en consentant aux compromissions nécessaires. Il lui avait
suffi d'être là pour que le destin s'en chargeât. Tout lui avait
été offert en surplus sans qu'il s'y évertuât.
Bien qu'attentif aux autres, leur contemplation
compatissante nourrissait pourtant son éloignement et sa solitude.
Quant au bonheur, même si parfois il avait espéré le retenir, le
saisir au vol, sa perspective n'entrait pas dans ses habitudes.
C'était pour lui une sensation inattendue et éphémère, comme un
éblouissement de soleil. Il s'en voulut soudain par un de ses
scrupules familiers du glissement de sa réflexion qui, le
détournant de la pensée d'Antoinette, le ramenaient sur son propre
sort.
La voiture filait dans la nuit au trot régulier de
l'attelage ; la neige du chemin étouffait le bruit des roues
et atténuait les cahots. Nicolas conservait les yeux fermés.
Souhaitait-il éviter ainsi une conversation avec son fils qui
orienterait l'annonce de la présence d'Antoinette à Paris ? Il
ne le savait pas lui-même. De fait, plus Louis vieillissait, plus
les échanges entre eux se limitaient aux propos inoffensifs sur les
chevaux, l'écurie, la chasse et les nouvelles de la cour. Oh !
Certes il continuait à prodiguer des conseils, mais son fils était
à Versailles soumis à d'autres autorités et influences. Tout cela
suffisait à meubler leurs rencontres, à les faciliter peut-être,
limitées par les obligations de l'un et les fonctions de l'autre.
Il comparait souvent ses relations avec Louis avec celles que
lui-même avait eues avec le marquis de Ranreuil. Ce dernier
manifestait une autorité sans faille qui ne supportait pas la
contradiction non plus que l'échange. La parole du soldat
s'imposait avec fermeté et rigueur, persuadée de sa force et de sa
vérité. Avec son propre fils, Nicolas ne pouvait guère user d'une
attitude peu conforme à son caractère et à sa situation incertaine
de père venu sur le tard.
Qu'avait-il à imposer à la sensibilité d'un jeune
homme débutant dans la vie brillante et périlleuse de la
cour ? C'était là le lieu privilégié des faux-semblants et des
chausse-trapes. Il avait été jeté soudainement, sans que rien au
préalable ne le préparât, aux trames, labyrinthes et pièges de ce
pays-cy. Restaient l'affection
réciproque et un silence qui pouvait être plus éloquent que des
signes plus ostensibles. Cette pensée l'émut et le fit sourire à la
fois. Soudain à ses côtés Louis se dressa, poussa un cri et
tambourina pour faire arrêter la voiture. À demi dressé, il
regardait la route en arrière. Nicolas se leva à son tour mais
retomba lourdement, la voiture tanguait, dérapait de droite à
gauche, dans un grand raclement du frein, au milieu des
hennissements, des vociférations du cocher et des claquements des
coups de fouets.
— Eh, quoi ! Que se
passe-t-il ?
— Une voiture de cour, mon père, une roue a
cédé. La laissera-t-on sans secours ?
— Allons voir, mais prenons garde.
Le commissaire prudent reprenait le dessus dans ce
type de circonstances. Une voiture en détresse au bord du chemin
pouvait toujours recéler quelque guet-apens habilement fomenté. Les
exemples abondaient et il en avait constaté plus d'un durant ses
dix-sept années de services. Il s'assura de la présence du pistolet
miniature logé dans l'aile de son tricorne. Ce présent de
l'inspecteur Bourdeau lui avait plusieurs fois sauvé la mise. Louis
avait déjà sauté à terre et gadouillait dans la neige. Deux
cavaliers aux manteaux blancs de grésil piquèrent menaçants vers
eux et firent cabrer leurs montures au risque de les faire
choir.
Nicolas envisagea la scène d'un coup d'œil :
un carrosse de la cour presque sur le flanc, il avait tout de suite
repéré les armes de France. Connaissant son monde, il reconnut les
traits d'un des cavaliers, ceux d'un lieutenant de la compagnie des
gardes du corps. D'évidence il s'agissait de l'escorte d'un membre
de la famille royale. Il retint Louis d'une main ferme et prit
d'une voix claire la parole.
— Bonsoir, ou plutôt bonjour, messieurs. Je
suis le marquis de Ranreuil et voici mon fils Louis, page de la
Grande Écurie. Pouvons-nous vous venir en aide ?
Il avait usé de son titre plus connu à la
cour.
— Je vous connais, monsieur le marquis.
Serviteur ! Nous escortions Sa Majesté quand le carrosse a
versé, une roue s'étant brisée sur une pierre.
— Aidez-moi ! cria une voix de femme. La
reine se trouve mal !
Les deux gardes du corps ne parvenaient pas à
contenir leurs montures qui, tirant sur leurs brides, tournaient
sur elles-mêmes, piaffaient et encensaient. Le commissaire et son
fils se précipitèrent vers le carrosse et aidèrent une jeune femme
masquée en grand costume de bal à sortir. Le froid de la neige la
saisit aussitôt et elle se mit à sautiller sur place en poussant de
petits gémissements. Nicolas se hissa dans la voiture et découvrit
la reine déjà revenue de son malaise qui, relevant la tête, le
reconnut. Il saisit les mains qu'elle lui tendait. Il les sentit
glacées à travers la soie des gants. Marie-Antoinette se redressa
comme après une grande révérence de cour. Une odeur de jasmin
s'exhala de ce flot de tissus en haut duquel une figure pâle
apparut sous la haute coiffure.
— Monsieur, que je suis aise que ce soit vous
qui me secouriez de cette fâcheuse conjoncture.
— J'ose espérer, dit Nicolas, que Votre
Majesté est indemne ?
Elle sourit et s'appuya sur ses épaules. Il recula
et elle descendit. Il remonta dans la caisse pour ramasser une cape
de satin blanc tombée à terre dont il la recouvrit avec dévotion.
Elle en releva aussitôt la capuche. L'un des gardes s'approcha, le
bras dans les rênes de son cheval calmé.
— Je viens prendre les ordres de Votre
Majesté. Nous ne trouverons pas un charron à cette heure pour
réparer. Et il est sans doute préférable…
Il n'acheva pas.
— Que propose le marquis de Ranreuil ?
Il est de bon conseil, c'est notoire.
— Si Votre Majesté y consent, elle pourrait
avec sa dame d'honneur prendre place dans ma voiture.
— Nous ne pouvons quitter la reine, dit le
plus âgé des officiers. C'est hors de question.
Agacée, la reine agita la tête.
— La solution est aisée, précisa Nicolas. La
reine et sa dame prendront place dans la voiture. L'un d'entre vous
montera aux côtés du cocher et l'autre à l'arrière de la caisse.
Mon fils et moi ramènerons vos montures à Versailles.
La reine approuva sans mot dire, ce qui acheva la
discussion et rendit sans objet les objections qui auraient pu
s'élever. Nicolas conduisit la reine à la voiture tandis que Louis
agissait de même avec la dame d'honneur. À l'abri de sa capuche, la
reine murmura.
— Le cavalier de Compiègne est toujours là
quand il le faut. Et nous avons deux petits Ranreuil
désormais ! Mme Campan vous attend, moi aussi…
Le carrosse repartit à vive allure. Nicolas
s'évertua à assagir les deux montures que l'épisode avait
décidément énervées. La main sur les naseaux, il leur parla l'un
après l'autre à l'oreille et les apaisa sous le regard étonné de
son fils. Ils reprirent la route à petits pas, tâchant d'éviter les
plaques de glace et les fondrières si dangereuses pour les
cavaliers. Parvenus sur la place d'Armes, ils conduisirent leurs
compagnons à la Grande Écurie. Bien qu'il tombât de sommeil, Louis
eut le temps d'expliquer à son père les raisons de la présence de
la reine sur la route de Versailles à une heure aussi indue.
En ce dernier dimanche gras avant le début du
carême, elle avait décidé de se rendre une fois encore au bal de
l'Opéra à Paris. Elle devait se tenir dans la loge du duc d'Orléans
pour y lorgner les masques et admirer les quadrilles. Il y avait,
Nicolas le savait, des raisons plus profondes à cette agitation. La
langueur des divertissements à la cour poussait sans cesse la reine
à s'en procurer ailleurs de plus vifs. De là, les promenades en
traîneaux, des chasses dans les forêts voisines et des escapades
nocturnes dans la capitale qui faisaient notablement jaser. Cette
furieuse agitation s'était soldée par des rhumes heureusement sans
suites. La reine avait elle-même convenu en public que, voulant
accumuler les plaisirs au-delà des bornes du raisonnable, elle ne
s'était, au total, que médiocrement amusée. Mercy-Argenteau,
l'ambassadeur de l'impératrice Marie-Thérèse, qui se confiait
volontiers à Nicolas depuis son périple à Vienne, lui avait avoué
dans une embrasure son souci : la reine ne prenait pas assez
de précautions ; en particulier, au bal de l'Opéra, elle
parlait à tout le monde, se promenait suivie de jeunes gens, et
tout cela se passait avec une tournure de familiarité à laquelle le
public ne s'accoutumerait jamais !
Louis salua son père et courut prendre quelques
instants de repos avant son service de page. Nicolas franchit les
grilles du Louvre 39 où partait l'agitation du matin.
Connu de tous, il passa sans encombre. Il hésita un moment pour
savoir s'il assisterait au petit lever du roi. Il alla déambuler
dans la galerie des glaces où il attendait le jour et le moment
décent de se présenter chez la reine. Il avait compris que non
seulement Mme Campan voulait lui parler, mais également la
reine s'il avait bien saisi le propos sibyllin de Marie-Antoinette.
Une odeur d'oignons frits lui chatouilla les narines qui le mena
jusqu'à l'entrée de l'antichambre de l'Œil de Bœuf qui gouvernait
les appartements du roi. Un suisse carré et colossal le salua comme
un habitué respecté ; il vivait, mangeait et dormait là. Un
simple paravent dissimulait son lit et sa table ainsi que le
bracero 40 sur lequel il fricassait sa pitance. Jamais
il ne sortait de son antre doré et douze mots sonores ornaient sa
mémoire et composaient son service : Passez, messieurs, passez ! Messieurs, le roi !
Retirez-vous. On n'entre pas, monseigneur. Quand sa voix de
tonnerre retentissait, les pelotons serrés des courtisans
s'amoncelaient ou se dissipaient, les regards fixés sur cette large
main qui tournait le bouton doré de la portière de glace.
Son attente fut longue. Sans doute le retour de la
reine avait-il retardé l'heure de son lever et de sa toilette au
cours desquels elle recevait les personnes autorisées à lui faire
leur cour. Une fois achevée cette audience, elle se retirait dans
ses cabinets intérieurs où elle retrouvait des amies et surtout sa
modiste Rose Bertin pour la présentation d'atours nouveaux.
Nicolas, assis dans la salle des gardes, vit ainsi passer la
modiste, puis Mme de Polignac. Vers neuf heures, il vit venir
à lui Mme Campan qui lui indiqua une banquette le long du mur
de l'immense salle.
— Pardonnez-moi, monsieur le marquis, nous
serons ici plus à l'aise pour deviser à l'abri des oreilles
indiscrètes. La reine vous recevra ensuite. À vrai dire, je ne sais
comment aborder…
Elle torturait un morceau de ruban couleur
amarante.
— … l'affaire délicate qui a justifié le
message urgent que monsieur votre fils a bien voulu vous tenir. Par
où commencer ?
— Madame, si vous m'en voulez croire,
narrez-moi la chose simplement et sans fioritures, comme si nous
étions au coin du feu à deviser des événements du jour.
Il la sentait indécise et presque intimidée alors
que la bonne personne n'avait pas la réputation de manquer de
caractère, régentant sans faiblesse les bas entours de la reine
tout en possédant sur sa maîtresse l'influence de la présence de
l'habitude, et du dévouement.
— Puis-je demander à quelqu'un à qui rien
n'échappe de la cour et de la ville, si vous connaissez
Mme Cahuet de Villers ?
Nicolas réfléchit un moment, ce nom ne lui était
pas étranger. Il se souvint que, durant les dernières années du
règne de Louis XV, une intrigante avait défrayé la chronique,
en escroquant des sommes importantes. Pour cela, elle se faisait
passer pour une maîtresse du roi. Pleine d'allure, elle persuadait
ses dupes par des prétentions éhontées. Seule, affirmait-elle, la
crainte d'irriter la maîtresse en place, Mme du Barry, la
privait de jouir de ce titre d'une manière avouée. Elle se rendait
avec régularité à Versailles, se tenait cachée dans une chambre
d'hôtel garnie, et chacun la croyait appelée à la cour pour des
motifs inavouables. Sartine, à l'époque lieutenant général de
police, avait l'œil sur elle. Cependant, elle touchait par son mari
aux puissances en place. Celui-ci ayant perdu son poste de chef de
bureau aux affaires étrangères, la créature, spirituelle comme un
diable, ne s'était pas fait scrupule de séduire plusieurs ministres
et avait gagné l'amitié et la confiance de l'honnête abbé Terray,
contrôleur général, au point qu'il avait fait nommer son époux
trésorier général de la maison du roi.
— Lui et sa femme. De réputation,
dit-il.
— Et ?
— Fort mauvaise.
— Votre réponse facilite ma démarche.
Connaissez-vous Rose Bertin ?
— Qui ne la connaît pas ? Il suffit pour
songer à elle d'admirer les parures de la reine. Je l'ai vue passer
tout à l'heure.
— Eh bien ! Croiriez-vous qu'elle a
été la victime d'une fraude de Mme Cahuet de Villers. Celle-ci
s'est appliquée à imiter l'écriture de la reine pour en user dans
le plus grand et malhonnête secret. Elle a payé de soi-disant
ajustements, commandes prétendues, en remettant des billets forgés
à la modiste de la reine. Ceux-ci ayant été présentés par
Mlle Bertin en quantité, j'ai dû, à mon grand regret, dénoncer
à Sa Majesté l'abus qui est fait de son nom et de sa signature.
Et…
— Et ?
Mme Campan hésitait à poursuivre.
— Ce n'est pas la première fois que cette
dame se manifeste de la plus indélicate façon. Aussi mon mari,
M. Campan, s'étant, à plusieurs reprises, trouvé chez M. de
Saint-Charles…
— Je ne le connais point.
— Gabriel de Saint-Charles, l'amant de la
dame à ce qu'il paraît. Intendant des finances dont l'un des
privilèges est de pouvoir paraître le dimanche dans la chambre de
la reine. La dame en question ayant peint une copie d'un portrait
de la reine tenta de s'insinuer auprès de mon mari pour lui
demander service de soumettre son œuvre à la reine. Imaginez
l'audace ! M. Campan, connaissant la dame par la rumeur,
refusa tout net la proposition. Or peu de temps après, il vit le
tableau exposé sur le canapé de Sa Majesté. L'intrigante était
parvenue à ses fins par l'entremise de la princesse de
Lamballe ! La reine l'a renvoyé comme imparfait et au
demeurant peu ressemblant.
— Et tout cela aurait-il freiné ses
manigances et brisé sa carrière ?
— Nullement ! D'autres affaires
détournées41 sont venues à notre connaissance, preuves
de la même audace délibérée. M. Basse, bijoutier, s'apprêtait
à présenter des papiers à encaissement pour des objets soi-disant
destinés à Sa Majesté. On parle d'une boîte en bois pétrifié, d'une
tabatière décorée du profil du Vert-Galant et d'une bourse en
mailles d'argent. Il va faire valoir ses droits. Voilà, monsieur,
la triste conjoncture dont je vous souhaitais entretenir.
— Et que dit la reine de tout
cela ?
— Hélas ! Victime impuissante de ces
abus, elle s'est bornée à faire réprimander la coupable. J'en suis
au désespoir.
— Elle a pourtant souhaité que vous m'en
parliez. Elle n'ignore pas votre démarche…
— Oui… Il y a là une équivoque que je ne
démêle pas.
— Quoi qu'il en soit, votre attitude est
judicieuse. Croyez que je m'attacherai à présenter les risques et
périls de cette situation à la reine. Cependant, je ne puis aller
contre sa volonté si elle se cantonne dans cette expectative
d'indulgence.
— Je ne le sais que trop bien, mais vous
savoir au fait de cette trame me rassure. Même de loin vous pourrez
veiller…
— De loin, madame, de loin. Rassurez-vous,
j'essaierai.
Mme Campan se leva au moment où un groupe de
courtisans sortait des appartements de la reine. Un page s'approcha
de Nicolas pour lui dire que la reine l'attendait. Ils traversèrent
des cabinets intérieurs. La reine depuis quelque temps
s'impatientait, de notoriété publique, des retards que subissaient
les projets de modification de ses appartements. Au demeurant
Nicolas, auquel peu d'endroits du château demeuraient étrangers,
connaissait assez mal les détours de ce sérail. Le page le
conduisit derrière la chambre à coucher d'apparat, là où un
escalier menait à la garde-robe d'atour de l'entresol, puis
au-dessus de l'attique42 dans une petite antichambre qui gouvernait
une salle de billard récemment installée aux lieu et place d'une
bibliothèque provisoire donnant jour au sud côté cour.
À son entrée, il trouva la reine debout, en
chenille et décoiffée. Rien ne paraissait pourtant d'une nuit sans
sommeil. Il songea qu'elle n'avait que vingt-trois ans. Les yeux
baissés, elle jouait avec une boule de billard qu'elle relançait
maladroitement contre la bande opposée et qui revenait aussitôt
dans sa main.
— Ah ! monsieur, je vous
attendais.
Elle se remit quelques secondes à relancer la
boule d'ivoire.
— Je suis aux ordres de Votre Majesté.
— Je le sais bien et vous venez encore le
prouver.
Nicolas releva la faute légère. Elle continuait à
buter sur certaines formes françaises en dépit des progrès
considérables accomplis depuis son arrivée en France, sept ans
auparavant.
— … Vous avez entendu
Mme Campan ?
— Oui, Madame.
— Quelle impression est la vôtre dans cette
affaire ?
— Ma réponse sera à la mesure de la confiance
de Votre Majesté. Il y a là des actions que ni l'oubli ni
l'indulgence ne peuvent effacer. J'ose affirmer que la reine se
doit d'y prendre garde. Le faux d'une signature sacrée est un crime
de lèse-majesté. Les intrigues de cette femme font peser de grands
périls sur le trône.
La reine redressa la tête avec un mouvement de
fierté irrépressible.
— Qui oserait me menacer et sur quoi se
fonderait-on pour le faire, monsieur ?
— Que la reine ne se méprenne pas. Il y a
dans cette cour et à la ville de bien méchantes gens. Il y a
longtemps que je les pratique !
— Croyez-vous que je l'ignore ?
— Alors, dussé-je déplaire à Votre Majesté,
elle se doit d'agir avec sévérité sans crainte de laisser
croire…
Au mouvement qu'elle fit, il pensa avoir poussé sa
franchise au-delà des bornes permises, mais il s'agissait plus de
désespoir que de colère.
— Hélas ! monsieur, que puis-je
concevoir qui me sauve d'un piège dans lequel je me suis moi-même
jetée ? J'en appelle à votre loyauté. Ce que je vais vous
confier me coûte et me pèse.
— Il y a une réserve à ma loyauté : je
me dois de le dire à Votre Majesté.
— Comment ? monsieur !
— Ma discrétion est totale exceptée
vis-à-vis…
— Et de qui donc ?
— Du roi, Madame, du roi à qui j'ai juré aide
et fidélité devant les reliques de saint Remi, la veille de son
sacre à Reims.
— Monsieur, dit la reine dans un élan qui
émut Nicolas aux larmes. Ah ! Je ne vous connaissais pas
encore. À qui d'autre pourrais-je me confier ? Sachez que le
roi connaît mes faiblesses. Il est au fait de mon goût des jeux du
hasard… Il prend part à mes pertes… si… considérables cet
hiver.
Elle s'était tournée vers la croisée, fixant le
vide, avec la mine boudeuse d'un enfant.
— J'ai eu recours à l'intermédiaire de
Mme Cahuet de Villers afin de me procurer des avances de
trésorerie. Mes dettes dépassent quatre cent mille livres. Je lui
ai demandé de m'en procurer deux cent mille. Je m'assurerai
autrement du reste.
Il se taisait, atterré par les perspectives
funestes ouvertes par ce tableau. Que la reine en vienne à se jeter
dans les rets de cette créature intrigante, quel champ offert à sa
triste industrie !
— Aussi, monsieur, mon indulgence
n'appartient pas au mouvement d'une naturelle inclination, seule ma
prudence m'y incite. Je me livre au cavalier
de Compiègne ; à lui de rétablir l'équilibre.
— Certes, et de toute mon âme je m'y
emploierai. J'ose espérer que l'on ne glose pas déjà sur cette
affaire.
— Hélas, la dame ne doit pas s'en cacher si
elle recherche des fonds…
— Madame, il faudra renoncer à ces
expédients-là.
Elle ne répondit pas au conseil.
— Et mes ennemis sont nombreux.
Connaissez-vous l'abbé Georgel, le bras armé du prince Louis, qui
le servit quand il était ambassadeur à Vienne ?
— Lors de mon voyage dans l'empire, M. de
Vergennes et le baron de Breteuil m'avaient mis en garde contre ses
agissements. J'en ai éprouvé bien des déplaisirs43 … Et l'expression est faible.
— Vous ignorez sans doute que le prince
Louis, arguant d'une demi-promesse orale du roi à M. de Soubise et
à Mme de Marsan, personne qu'il porte en affection depuis sa
prime enfance, l'a rendue entière et efficace en remerciant. Il
fait désormais valoir cette prétendue promesse pour briguer la
succession de Mgr de la Roche-Aymon à la grande aumônerie. La
fin du vieux prélat approchant, toute la puissante séquelle des
Rohan soutient à grands cris cette prétention…
L'air animé, elle releva la tête.
— … Ce serait grand malheur pour moi ;
j'aurais à subir son audace en intrigues dont ma chère maman a
elle-même souffert lorsqu'il était ambassadeur à Vienne. Et me
connaissant, je ne pourrais m'empêcher de le traiter mal tant mon
éloignement est grand pour ce personnage qui n'en sera que plus
environné de machinations. Quant à cet abbé, que je sais avoir été
naguère employé à forger de fausses lettres de l'impératrice-reine…
Il sera l'âme agissante et l'ordonnateur de cette cabale dont,
déjà, Breteuil fut et demeure victime et qui me tient, moi leur
reine, pour un objet de méfiance et de mépris.
— Je ne puis croire, dit Nicolas qui
poursuivait son idée, que cette femme ait pu s'adresser à la
reine.
— Et vous avez raison de le croire, monsieur,
jeta-t-elle écarlate. C'est à M. de Saint-Charles, intendant des
finances qui a accès à mes appartements, et par lui, que la demande
a été faite sans négociation.
— J'entends tout ceci. Que Votre Majesté se
rassure. Il n'est point d'affaire si mal engagée, si confuse, si
disparate qui ne trouve son issue quand une volonté droite et
loyale s'attache à la résoudre.
— Que Dieu vous entende,
monsieur !
Elle lui tendit la main. Il emprunta à nouveau le
petit escalier. En bas, Mme Campan l'attendait qui tenta en
vain de connaître le détail de la conversation.
— Une question, madame, dit Nicolas saisi
d'une soudaine inspiration, combien de fois la reine s'est-elle
adressée à Mme Cahuet de Villers ?
Souvent il avait constaté qu'une question posée
supposant un fait acquis permettait de faire jaillir la
vérité.
— Oh ! Deux ou trois fois, en ma
présence. Une fois au grand lever et à deux reprises dans les
arrière-cabinets.
Dans la salle des gardes, un garçon bleu le tira
par la manche ; M. de Sartine l'attendait dans son bureau de
l'aile des ministres. Il éprouva un peu d'agacement à se voir ainsi
convoqué. Rien n'était immotivé ni désintéressé chez Sartine. Son
ancien chef n'avait que trop tendance à supposer qu'il demeurait à
ses ordres et, quelles que fussent ses nouvelles fonctions, il
faisait appel à lui sans sourciller. Ces quasi-assignations
visaient, il le sentait bien, à retendre le lien qu'une longue
connivence et la naturelle reconnaissance du commissaire avaient
tout naturellement tissé. Il fut aussitôt introduit sans doute sur
instructions données de ne le point faire attendre. Sartine, à son
bureau, écrivait, son visage penché dissimulé par une longue
perruque inconnue à ce jour de Nicolas. Il releva enfin la tête et
les ailes de sa coiffure s'écartèrent qu'il rejeta en arrière. Les
yeux inquisiteurs se plissaient dans l'étroit visage fixant le
visiteur sans sourire. Pourtant, à la surprise du commissaire,
l'accueil fut des plus suaves et même bon enfant. Mais chez le
ministre tout pouvait être leurre et artifice destinés à entraîner
l'interlocuteur sur un terrain préparé à l'avance, celui des
questionnements sagaces.
— J'apprends que vous sortez de chez la
reine. Sans doute souhaitait-elle remercier le marquis de Ranreuil
de l'avoir tirée d'un essieu rompu sur la route de Versailles au
terme d'une longue soirée de carnaval. Vous direz à Le Noir que les
réverbères étaient éteints faute d'huile sur cette route…
— Monseigneur est mal informé, c'est une roue
qui s'est brisée, sur une pierre.
Rien de tout cela ne le surprenait. Le ministre,
de longue main, disposait d'un réseau d'informateurs efficace,
conservé de ses anciennes fonctions de lieutenant général de
police. Jamais ces liens particuliers ne s'étaient rompus et la
toile ainsi tissée et tendue lui procurait une universelle
connaissance de trames et de faits, le tout et le rien de la cour
et de la ville. Et faute d'informations, il prêchait le faux pour
découvrir le vrai.
— Roue ou essieu, peu me chaut ! C'est
grande habileté de se trouver là quand il le faut.
Il posa sa plume si brusquement que des
gouttelettes d'encre jaillirent.
— Je ne m'y efforce pas, c'est affaire de
chance.
— Il paraît que vous n'en manquez pas, il
faut le reconnaître. Ainsi la reine s'inquiète de ses
dettes ?
Nicolas s'efforçait de fixer l'encrier en vermeil
étincelant à la lueur des chandelles.
— Allons, votre silence vaut acquiescement.
Rien ne m'échappe, vous devriez le savoir…
C'était selon. L'information du ministre frappait
souvent juste sans qu'il disposât toujours pour autant des éléments
nécessaires pour avaliser ses affirmations.
— … Croyez-vous que j'en sois à ignorer
qu'elle s'est mise entre de mauvaises mains et qu'elle a recours à
vous comme conseil et défenseur ? Que j'approuve au demeurant
votre fidélité et discrétion, mais que ces égards pour une tête
couronnée ne vous faciliteront guère la voie vers un dénouement
heureux. Et comme je vous veux du bien…
Le bien de Sartine n'était pas toujours de nature
à conduire au mieux ; cette pensée traversa Nicolas.
— Je vais vous confier une information dont
je vous sais capable de profiter. Il y a une dame qui estime que la
chasse est ouverte et que la cour est le dernier lieu où l'on
braconne. Cette dame, toute friande et appétée de profits, se voit
demander aide par la reine. Peignez-vous le tableau ! Sa
Majesté n'en récoltera pas la moindre miette et l'autre rapinera
sans vergogne. C'est de cela qu'elle tire sa subsistance dans les
manigances troubles des entresols et des antichambres. La reine,
sachez-le, n'est qu'un prétexte, une signature, une clé naïve qui
ouvre les portes… et les coffres. Tournez votre regard vers ceux
qui disposent des fonds nécessaires et qui constituent de
prévisibles victimes.
Il s'arrêta, pensif, caressant sa perruque.
— Et cette information dont je vous suis
reconnaissant implique-t-elle un nom, monseigneur ?
— Que voilà une saine curiosité ! Je
reconnais bien là mon chien courant ! Certes, oui. Tâchez
d'approcher M. Loiseau de Béranger, le fermier général. Votre
ami La Borde vous le présentera. Avec un peu d'habileté, et vous
n'en manquez pas, vous apprendrez beaucoup sur cette
intrigue.
Il saisit sa plume, la trempa dans l'encrier et se
mit à écrire sans plus se préoccuper de son visiteur. Nicolas ne
broncha pas.
— Allez, ne perdez pas de temps.
— Monseigneur, une question cependant. Nous
connaissons, vous et moi, cette femme depuis longtemps. Que ne
l'arrête-t-on pas sur-le-champ ?
Sartine le considéra.
— Ne comprenez-vous pas qu'il convient à tout
prix et par tous les moyens que rien ne concourre à compromettre la
reine ? Qu'on apprenne cela, qu'un procès au grand jour
s'ouvre et s'écoulera alors en flots serrés toute la sanie infecte
des pamphlets, chansons, libelles qui courront les rues, toute
cette engeance contre laquelle, vous et moi, luttons, depuis des
années, l'hydre dont parlait naguère la bonne
dame de Choisy. Mais n'est pas Pompadour qui veut et la
reine n'est pas tant populaire qu'on la puisse jeter aux loups qui
la déchireront à belles dents. Il faut ici mêler adroitement la
force et la prudence et me pétarder l'intrigue dans l'œuf. Vous y
excellez.
Ces paroles furent assénées avec vigueur. Il
allait se replonger dans ses papiers quand un laquais entra et lui
parla à l'oreille. Il hocha la tête, agacé.
— Nicolas, dit-il avec un de ces sourires
étroits et forgés à l'occasion, j'ai un visiteur… une personne qui
requiert l'incognito.
Il s'était levé pour ouvrir une porte ménagée dans
une bibliothèque de reliures factices. Nicolas, poussé par une main
impatiente, se retrouva dans un sombre corridor au bout duquel le
jour tombait à angle droit. Il découvrit l'issue qui le ramena dans
l'antichambre du ministre. Il reconnut le laquais qui bayait aux
corneilles et prit la fantaisie d'en savoir plus long. Il observa
l'homme avec l'attention du collectionneur d'âmes. Dans ce monde-là
des petits satellites du pouvoir, on trouvait de l'or pur et
surtout du billon44 à foison, et même celui-là pas toujours de
bon aloi. Peut-être l'homme n'avait-il rien à se reprocher, mais…
il allait tenter le coup.
— Mon ami, la place est bonne à ce qu'il
paraît, vous la tenez depuis longtemps ?
— Depuis, monsieur, l'arrivée de monseigneur
à la Marine, dit le laquais un peu ému de cette entrée en
matière.
— Certes, il doit y avoir des inconvénients,
mais encore plus d'avantages à ce qu'on me dit ?
— C'est selon.
Nicolas sortit sa tabatière et offrit une prise
qui fut acceptée avec empressement. Ils éternuèrent un moment de
concert.
— La main sur les chandelles vous rapporte
gros ?
Dans toutes les maisons, et plus encore à la cour,
beaucoup du revenu du domestique45 provenait de la vente clandestine des
restes de chandelles consumés ou pas, le tout d'un profit non
négligeable. Nicolas fixait le laquais avec sévérité, se retenant
de rire devant sa mine déconfite. Le coup de grâce pouvait être
asséné : la rapidité de l'exécution primait dans ces sortes de
déduits. Il s'approcha comme pour lui confier un secret.
— Le visiteur de monseigneur…
L'autre n'y vit pas malice.
— L'amiral d'Arranet ?
— Oui, c'est cela. Veillez à vous conduire
avec lui de la manière la plus respectueuse. C'est, je ne vous
apprendrai rien, un très vieil ami du ministre.
Nicolas salua, fit trois pas en avant et se
retourna.
— Quant aux chandelles, l'excès nuit à tout,
songez-y, mon ami. Comment vous nomme-t-on ?
— Périgord, dit l'homme atterré.
— Joli nom. À bon entendeur.
Il rageait d'avoir perdu tant de temps. Sur la
place d'Armes, il trouva un fiacre qui rentrait à Paris. Prendre un
cheval lui semblait risqué au vu de la neige qui redoublait.
Rencogné à son habitude, il regardait défiler le triste paysage
brouillé par un rideau grisâtre de neige fondue en tentant de faire
le tri dans le fatras de ses impressions. Une soudaine inspiration
le saisit. Il ordonna au cocher de le conduire à l'hôtel d'Arranet
sur la grand'route qui menait à Paris. C'était un peu sa seconde
maison ; un appartement lui était réservé où il conservait ses
tenues d'équipage et ses fusils de chasse, des livres, des objets
de toilette. Il y descendait dès qu'il devait rester à Versailles.
Il fut, comme à l'accoutumée, accueilli par Tribord, le majordome,
que le docteur Semacgus avait jadis sauvé d'une affreuse blessure
après un combat naval.
— Fichu temps, monsieur le marquis, ça
boucane ! Ça souffle dans les mâtures et ça glace dans les
jointures. M'en faudrait de l'huile de castor, pour mes vieilles
douleurs.
— Tribord, mon ami, l'amiral est-il
là ?
L'autre le considéra de son œil unique. À une
expression d'expectative succéda sur son visage couturé celle du
regret.
— L'est pas sur le gaillard pour le
moment.
— Je vais donc l'attendre.
Il ne démêlait pas pourquoi il s'obstinait. Pour
répondre à son intuition ? Il y eut comme une hésitation dans
la réponse du vieux matelot.
— Il est parti vent arrière. Il mouille à
Brest pour plusieurs jours.
— Bien, bien. Et mademoiselle ?
L'accompagne-t-elle ?
Tribord se détendit.
— Elle est à bord. Je fais passer.
— Certes ! Je l'attendrai au
salon.
Bien que chacun connût ses habitudes et sa
situation particulière, le respect des bienséances imposait des
règles. Le plan et relief de la bataille du Cap Finistère trônait
toujours au centre du salon. Suivi par le regard sévère du portrait
de l'amiral en pied, Nicolas considérait pensivement cet endroit si
plein de souvenirs heureux. Un léger bruissement d'étoffe le tira
de sa méditation ; il se retourna. Aimée, en chenille, venait
d'entrer, la mine impénétrable. Son cœur battit plus vite à cette
apparition.
L'amour en la voyant crut
voir sa mère un jour
Et tout ce qui la voit a les
yeux de l'amour.
Un fichu de mousseline couvrait le décolleté du
corsage. Elle portait ses cheveux défaits, relevés par des rubans
avec un repentir46 sur chaque épaule. Il remarqua que ses yeux
gris-bleu viraient au noir comme sous l'effet d'une irritation
intérieure.
— Encore vous, monsieur ?
— Comment cela ? Encore moi ! C'est
ainsi que vous m'accueillez.
Il avança vers elle pour la prendre dans ses bras.
Une bouffée d'images lui restitua le désir de la première heure. À
peine l'avait-il saisie que, dans un mouvement ondulant, elle se
dégageait et le repoussait.
— Cela suffit, monsieur ! Vous vous
oubliez, qui vous donne le droit de me traiter ainsi ?
— Mais enfin, Aimée, le pourquoi de cette
rage ? Auriez-vous des motifs que j'ignore de me traiter avec
tant de froideur ? Voilà qu'en pleine enquête, je fais détour
pour vous saluer…
Il y avait dans ses propos une part de vérité
détournée dont il s'accusa aussitôt.
— Eh ! La belle affaire. Quand vous
me croisez, vous ne me reconnaissez même pas. Vos égards et votre
assiduité se portent sur un objet plus digne. Je me berce
d'illusions sur l'emprise que je puis avoir sur vous.
— Et à quelle occasion, madame, ai-je mérité
une telle volée de bois vert ? Suspect de je ne sais quelle
offense, je m'inscris en faux contre vos assertions et vous somme
de me dire où, quand et comment je me suis conduit comme vous le
dites ?
S'écoutant parler, il se trouva un ton odieux de
basoche.
— Mais, monsieur, ce matin à l'aube quand,
sans un regard, vous êtes passé faraud et empressé devant une dame
masquée que vous n'avez point daigné saluer ni reconnaître, dans la
hâte de rendre de légitimes hommages à Sa Majesté.
— Comment, cette dame d'honneur c'était
vous ? Je vous croyais attachée à
Madame Élisabeth47 . En vérité voilà un beau conte ! Je
n'ai point reconnu votre voix.
— Je puis être à Madame Élisabeth et
obéir à l'invitation de la reine.
Elle ajouta, l'air mutin.
— Et pour la voix, je l'avais déguisée.
— Oh ! dit Nicolas. La mauvaise foi et
la méchante vengeance de fille. Me tromper ainsi ! Vous
mériteriez…
— Et quoi donc ?
Il marcha vers la porte, en tira le verrou et
revint vers Aimée stupéfaite. Il la prit dans ses bras. Elle
résista peu, se laissa aller contre lui, abandonnée à sa fougue,
laissant entendre par un tendre silence qu'elle autorisait toutes
ses actions. Il la porta sur un sofa où ils se livrèrent à un de
ces embrasements d'autant plus ardents que l'un et l'autre,
inquiets depuis longtemps du refroidissement de leur amour,
aspiraient sans réserve à ce raccordement. Le plan en relief subit
les conséquences de cet assaut et les mèches d'étoupe figurant la
fumée des pièces en train de tirer tombèrent une à une sur le pont
des vaisseaux miniatures ébranlés par le tremblement.
Retrouvant sa voiture après de tendres adieux
renouvelés, son esprit navigua aussitôt vers d'intrigantes
interrogations. Trop d'informations diverses se bousculaient
désormais dans sa tête parmi lesquelles il devait faire un tri. Il
en résuma aussitôt les principaux éléments. Pourquoi M. de Sartine,
si informé de tout au plus vite et quelques fois du plus menu,
ignorait-il la mort sur la voie publique d'un prisonnier de la
prison royale du Fort-l'Évêque ? Nicolas s'interrogea alors
lui-même : pourquoi n'en pas avoir parlé à son ancien
chef ? Pourquoi le ministre de la marine avait-il souhaité
dissimuler à Nicolas l'arrivée de l'amiral d'Arranet ? Les
liens quasi familiaux qui l'unissaient à l'officier général bien
connus de Sartine auraient dû au contraire… En vérité, tout cela
devrait être digéré et conduire aux éclaircissements
nécessaires.
Restaient la situation de la reine et sa réticence
à avouer la vérité à celui dont elle recherchait le secours. De
fait, ses relations avec Mme Cahuet de Villers, ses candides
et inquiétantes affirmations le prouvaient, ouvraient de bien
sombres perspectives. Et que Sartine, dont il connaissait les
subtiles menées, ne cherchât point à se mettre par le travers de
son enquête, mais au contraire l'engageât vivement à s'y consacrer
activement, lui procurant même d'utiles indications, n'était guère
pour le rassurer. D'habitude l'ancien lieutenant général de police
ne s'impliquait pas avec tant de détails dans ce qu'il appelait la
cuisine de l'enquête. Le rapprochement
entre les successives attitudes du ministre faisait soupçonner
quelque étrange façon, une manière peut-être de rompre les
chiens48 en portant l'attention sur l'affaire de la
reine pour ainsi éviter un autre sujet, trop gênant pour de
mystérieuses raisons. Il n'était pas jusqu'à sa bienveillance qui
ne laissât peser quelques soupçons sur sa sincérité. Il convenait
maintenant de laisser reposer tout ce fatras d'impressions puis de
procéder à leur examen avec méthode et raison afin de démêler le
vrai du faux et, dans le cas de la reine, d'éviter tout remous
susceptible en cette occurrence d'éclabousser le trône.
M. Le Noir ne pouvait être laissé de côté ;
il se devait de l'informer sur les deux affaires. La dissimulation
de la reine lui revint comme un lancinant problème. Était-il de
fait délié de sa promesse de discrétion ? La nécessité de
l'enquête plaidait en faveur d'une circulation circonspecte et
limitée des informations auprès d'interlocuteurs choisis. Quant au
ministre de la maison du roi, Amelot de Chaillou, pesait-il plus
lourd que sa réputation ? Une chanson trotta dans sa
tête.
Petit Amelot
Ta langue se
brouille
Barbouille,
bredouille
Un rien
t'embarrasse
Trop court pour ta
place
Tu ne peux
rester…
Il est vrai que le public ne faisait pas les
ministres, mais quelquefois il les renversait. Les gens en place au
lieu de payer des délateurs devraient avoir des agents fidèles qui
leur rendraient compte du jugement du public. Et Bourdeau ?
Son aide lui était plus que nécessaire et encore davantage cette
finesse qui lui permettait si souvent d'ouvrir des échappées
inattendues quand une enquête donnait dans l'inconnu. Nicolas
demeurait cependant conscient du risque qu'égaré par les
souffrances du passé familial et animé avec ferveur par la
rumination des idées nouvelles, l'inspecteur ne s'indignât des
dettes de la reine et que cette circonstance n'en vînt à accroître
son acrimonie contre l'ordre d'une société qu'il servait pourtant
fidèlement. Entre la défiance et la confiance toujours départies à
son adjoint et ami, il connaissait déjà son choix.
Il soupira devant l'immensité de la tâche. Soudain
l'image de la Satin s'imposa. Il souhaitait la revoir à tout prix.
Il songea que, près de trois ans auparavant, le jour même où il
relevait Aimée d'Arranet dans les bois de
Fausses-Reposes49 , il découvrait Antoinette devant son petit
éventaire dans la grande galerie du château. Il avait alors marqué
son déplaisir avec brutalité et froideur. Ce moment-là lui pesait
sur le cœur avec quelques autres : sa dernière conversation
querelleuse avec le marquis de Ranreuil, son mouvement violent de
jalousie le jetant hors de chez Julie de Lastérieux sa maîtresse
alors que sa vie était menacée, tous ces moments lui revenaient
comme des épines fichées dans son âme. Il fallait vivre avec. C'est
aussi pourquoi seules la fidélité et la droiture et sa foi dans la
providence et la chaleur de l'amitié lui apportaient aide, appui et
consolation dans ses accès d'amères afflictions.
Quatre heures de relevée pointaient quand sa
voiture franchit la porte de la Conférence entre fleuve et
Tuileries. Nicolas estima judicieux de profiter de la proximité de
la place du Carrousel où logeait son ami depuis son mariage. Il
jeta au passage un regard sur les bâtiments des Quinze-Vingts qu'on
promettait de mettre à bas en vue de créer une place Louis XVI,
l'hospice devant être transféré rue de Charenton dans l'ancienne
caserne des mousquetaires gris. Les activités de fermier général de
M. de La Borde, largement déléguées aux mains de commis fidèles,
lui laissaient des loisirs étendus. Ayant promptement restauré
l'état de ses finances, il poursuivait ses fantaisies d'amateur
éclairé en géographie, chinoiseries et chansons légères. Mais pour
l'heure il s'était lancé dans un grand-œuvre et préparait un essai
monumental sur la musique ancienne et moderne, en quatre volumes
qui lui prendraient sans doute encore plusieurs années50 . Nicolas le trouva dans sa
bibliothèque, en robe d'intérieur à col de martre, assis à son
bureau au milieu d'un amas de partitions ; il jeta un coup
d'œil d'admiration sur les reliures alignées sur les quatre côtés
de la vaste pièce.
— Par Dieu ! Je vous envie d'être tout
environné de livres. Combien en avez-vous ?
— Ah ! Une armée innombrable, je crois
pas très loin de vingt-cinq mille.
— Une armée qui vous protège, vous parle et
vous distrait.
— Me protège ? Sauf de l'incendie, mon
ami. C'est ce que je redoute le plus51 . Mais que me vaut…
— J'arrive de Versailles, dit Nicolas,
s'asseyant dans une bergère tendue de soie pourpre. J'ai vu la
reine, puis Sartine. Le ministre m'a conseillé d'avoir recours à
vous.
— Vous savez que je ferai l'impossible pour
vous. De quoi s'agit-il ?
— D'approcher M. Loiseau de Béranger,
votre collègue à la Ferme générale.
— Sans que, ne dites rien, que les mots
commissaire ou police ne soient le moins du monde prononcés et
qu'un vain prétexte justifie, je dirai même impose une rencontre
dans le but… dans un but, savez-vous, qui ne m'échappe pas.
Nicolas prit un air innocent.
— Vous êtes d'ordinaire d'aspect si candide,
mon cher Nicolas, qu'un excès de cette apparence suscite aussitôt
le soupçon le plus noir…
Un éclat de rire les réunit.
— … Le bruit court à Paris qu'une grande dame
que je ne nommerai point, emportée dans une fièvre que je ne
décrirai pas, s'est jetée dans un piège dont certains ont la clé.
Qu'à bout d'expédients, cette dame a eu recours et s'en est remise
à un truchement incertain. Lequel, ou laquelle, a tympanisé le
négoce, la finance et la ferme de la place pour leur soutirer la
somme nécessaire, énorme, oui énorme ! Que cette fée en quête
du Graal n'a pas hésité à me visiter, me soumettant des pièces
d'évidence forgées en vue de me convaincre d'y donner mon aval et…
mon or. Qu'elle m'a assuré que la reine me manifesterait un signe
d'assentiment lors d'une occasion solennelle. Voilà ce qu'elle
promet à celui qui aura la faiblesse de se laisser prendre à cette
embûche. Voilà, mon cher, une partie sans doute de ce que vous
souhaitez apprendre et pour finir…
— M. de Béranger est l'oiseau pris au piège
qui a dû accepter ce marché !
— Que j'appellerai Mme Cahuet de
Villers, à qui nous avions eu affaire dans les derniers temps du
feu roi, notre regretté maître. Elle s'est malheureusement insinuée
chez la reine dont au demeurant les imprudences se multiplient… Et
ceci n'est pas la voix ratiocinante de la vieille cour, vous le savez mieux que moi.
Nicolas gardait le silence, il revoyait la reine
s'extrayant d'un carrosse versé dans l'obscurité glaciale de la
route de Versailles.
— Il y a urgence, reprit La Borde, à sauver
Sa Majesté de toute apparence d'inconséquence. Le mal vient de ses
entours. Il est notoire que son affection se partage entre la
princesse de Lamballe, surintendante de sa maison, et la comtesse
de Polignac. Cette dernière rallie son parti chez la princesse de
Guéméné. Il y bourdonne un essaim de jeunes gens, trop libres à mon
gré de barbon ! Cette société y jette des ridicules sur les
plus respectables, persiflant sans relâche ceux auxquels elle veut
nuire. On s'emploie ainsi à tous les petits manèges de l'intrigue.
J'ajoute que la comtesse de Polignac, dans son intention de
détruire sa rivale et toute à son désir de se faire valoir, ne
cesse de rapporter à M. de Maurepas52 , qui avale tout comme une éponge, le menu
de ce qui peut être curieux d'apprendre des pensées et des actions
de la reine.
— Considérez que Sa Majesté a toujours su
imprimer à ceux qui l'entourent une contenance de respect qui
contrebalance un peu la liberté de têtes folles.
— Vous parlez d'or et en serviteur fidèle.
Reste l'autre versant. La société de la princesse de Lamballe en
remontrerait s'il en était besoin. Elle ne vaut guère mieux et les
intrigants qu'on y croise appartiennent au-dessus du panier, pour
parler comme à la halle ! Le duc de Chartres et tout ce qui
tient à la maison d'Orléans s'y affichent assidûment. La reine n'a
rien à gagner de cette fréquentation-là. Et le comte d'Artois y
paraît toujours. Au dernier voyage de Fontainebleau, l'automne
dernier, la reine a commencé à perdre gros au jeu. Il lui fut
d'ailleurs représenté par des gens qui lui veulent du bien…
Nicolas supposa qu'il s'agissait de M. de
Mercy-Argenteau, l'ambassadeur d'Autriche, et de l'abbé de Vermond,
lecteur de la reine, dont le dévouement à la fille de Marie-Thérèse
ne se pouvait mettre en doute.
— … combien de pareilles soirées étaient
dangereuses de conséquences, ne fût-ce que celle de laisser le roi
seul au profit d'un divertissement qu'il déteste et qui le met dans
l'impossibilité d'aller passer la nuit dans l'appartement de la
reine, puisque décidément on fait chambre à part désormais. C'est
la mode chez ces jeunes femmes… Alors que la France attend un
héritier au trône !
Nicolas soupçonna son ami de parler pour lui-même.
Sa jeune femme languissait depuis des années d'accès mélancoliques
que la Faculté ne parvenait pas à juguler.
— Et s'il n'y avait que les cartes ! Le
jeu de billard installé chez la reine attire aussi une société fort
mêlée de jeunes étourdis. Voilà le tableau de la cour ! De
notre temps, cher Nicolas, elle se tenait. Si elle n'était pas
exemplaire – et je ne m'érigerai pas en censeur – la décence et la
mesure y présidaient et rien en public ne transparaissait.
Un court billet fut scellé et tendu au commissaire
destiné à Loiseau de Béranger. Avant que Nicolas ne le quitte, M.
de La Borde tint à lui présenter l'une de ses dernières
acquisitions. Il s'agissait d'une peinture chinoise sur soie
représentant deux daims sous des pins, mangeant des
champignons.
— Voyez la beauté et l'exquise simplicité de
cette scène. La profondeur esquissée du paysage à l'arrière-plan,
la délicatesse du trait, le mouvement arrêté de ces bêtes
attentives, et j'en oublie… Le peintre Mau Chuy Fu vivait au
xii e siècle sous la dynastie Song.
Il secoua la tête.
— Sa contemplation console de bien des
choses.
Remonté dans sa voiture, Nicolas songeait combien
on pouvait être injuste avec cet homme. Il avait à maintes reprises
éprouvé sa fidélité et son courage. Il traînait derrière lui la
réputation désastreuse d'un libertin et d'un roué. Pourtant sa
vérité était tout autre. Rien ne comptait pour lui que la musique
et sa passion d'amateur. Ses réelles qualités et les soins
attentifs dont il entourait sa femme toujours souffrante
rédimaient53 tout ce que sa vie avait pu connaître de
dévoyé ! Et n'y aurait-il eu que sa fidélité à Louis XV, elle
seule aurait emporté son absolution.