VIII
CURÉE FROIDE
Tu sais bien qu'ici-bas
Sans trouver quelque embûche on ne peut faire un
pas.
Regnard
Jeudi 13 février 1777
Ce fut en vain que toute la maisonnée se mit en
quête de la jeune femme. On releva seulement quelques
indices : portes encore entrouvertes, hardes des domestiques
disparues et, au bout du compte, une certitude : le cocher qui
devait prendre Nicolas n'était pas au rendez-vous. Il fut supposé
que Freluche, d'une manière ou d'une autre, l'avait persuadé de la
conduire à Paris. Le commissaire, qui le connaissait bonhomme et
naïf, était disposé à tout accroire, sauf à penser qu'il aurait pu
se laisser entraîner vers une autre destination que la capitale.
Dès qu'il pourrait, il interrogerait le phaéton sur le lieu où il
avait déposé la jeune femme. Il ne se faisait guère
d'illusions : une fois à Paris, elle s'était perdue dans la
foule et se garderait bien de pointer son nez aux reposées où l'on pouvait supposer la retrouver. On
ferait buisson creux en essayant de débucher la chevrette. Comment
expliquer cette disparition ? Quelles décisives raisons
avaient soudain entraîné la jeune femme à s'évanouir ainsi, alors
qu'elle venait de trouver aide et protection ? Quel incident
particulier, quelle incoercible panique, justifiaient-ils pareille
conduite ? Peut-être, avait-elle agi comme un oiseau qui,
aussitôt desserrée la main qui le tient, s'envole à
tire-d'aile ? Il soupçonnait autre chose sans parvenir à la
concevoir. Le bonheur de la soirée et de la nuit à Vaugirard en fut
assombri.
Semacgus fit atteler pour permettre à Nicolas de
rejoindre Paris au plus vite. L'aube s'annonçait maussade. Par un
brusque ressaut, la froidure laissait la place à une tiédeur
humide. Un brouillard épais flottait à hauteur d'homme, confondant
chaque chose. À mi-chemin des Invalides, une charrette embourbée
dans une fondrière bloquait le passage. Le cocher hurla pour
arrêter l'attelage, moulina le frein et descendit pour prêter
main-forte. Nicolas fit de même, mais constata avec surprise
l'étrangeté de la situation. Il n'y avait personne aux alentours.
Sans doute le charretier était-il allé chercher de l'aide ?
Nicolas s'approcha et entreprit de calmer un gros cheval de trait
qui hennissait en tapant des sabots. Il lui parla doucement ;
l'animal se calma, frissonnant sous la douce main qui lui flattait
les naseaux.
Un tour de force était nécessaire pour
désembourber le charroi. Le lieu était désert sans aucune aide
possible. Des murs de vergers, des masures, des taillis informes,
un chantier abandonné et un moulin en ruines les entouraient. Dans
le même instant où il fixait les ailes immobiles du bâtiment,
Nicolas discerna une volute de fumée sortant de l'une de ses
fenêtres, perçut le bruit d'une détonation et ressentit à la tête
un violent choc qui le précipita à terre. Le cheval affolé se
cabrait et, dans un effort désespéré, tirait l'attelage, dérapait
en arc de cercle et finissait par l'arracher à la fondrière,
l'entraînant, brinquebalant, dans une friche bordant le chemin.
Étourdi, Nicolas ne parvenait pas à se relever. Le cocher de
Semacgus s'était jeté à terre et rampait vers lui. Il l'attrapa par
le col et le fit glisser dans la fange jusqu'au fossé où ils
tombèrent à bout de souffle avant de se tapir contre le
talus.
— Qu'est-il arrivé, Armand ? dit le
commissaire au petit homme qui lui souriait. Merci de votre
présence d'esprit.
— Monsieur ne m'aurait jamais pardonné de
vous avoir abandonné. Encore n'étais-je guère rassuré ! On
nous a bel et bien pris pour des lapins et tirés comme à la
parade ! Êtes-vous blessé, monsieur ?
— Je ne crois pas… Même si la tête me sonne
comme une cloche.
Il porta la main à son crâne. Son tricorne était
tombé et gisait dans une flaque au milieu du chemin. Se tâtant, il
sentit sous ses doigts une bosse qui enflait. Que s'était-il donc
passé ? Il paraissait indemne et pourtant… Plusieurs coups de
feu éclatèrent de nouveau qui les firent s'aplatir contre le sol
gluant. Si l'assaillant approchait, qu'auraient-ils à lui
opposer ? Son épée était restée dans la voiture et contre des
armes à feu elle serait d'un piètre secours. Il songea au petit
pistolet miniature, présent de Bourdeau, qui se trouvait dans
l'aile de son chapeau, quelques toises plus loin. De toute manière,
son coup unique ne portait guère et il ne l'avait pas rechargé
après sa démonstration chez la Paulet. Soudain des hennissements se
firent entendre, suivis du bruit d'une galopade. Ils se préparèrent
à une attaque en force, mais la rumeur s'éloigna. Le silence
succéda au fracas.
— Vous ayant vu tomber, ils croient leur coup
réussi, glapit Armand. Les voilà déguerpis !
Nicolas constata que pour le cocher le doute
n'existait pas : que c'était bien à lui que les assaillants
inconnus en avaient. Ainsi une nouvelle fois, songea-t-il avec un
mélange de détachement et d'ironie, la mort l'avait tutoyé. Tiré de
ses innombrables lectures, il murmura un morceau de poème que lui
soufflait sa mémoire :
… La mort
inexorable
Avait levé sur moi sa faux
épouvantable
Le vieux nocher des morts à
sa voix accourut 118 …
Il avait oublié le nom de l'auteur ; il
consulterait Noblecourt, ce puits de science, à qui il suffisait de
fournir le début d'un vers pour qu'il en dévidât incontinent la
suite. Serait-il mort assassiné après une soirée chez des amis
chers et une bonne quarreleure de
ventre 119 , comme disait le marquis, son père, et de
surcroît inondé des grâces départies par l'Amour, que sa fin eût
été enviable. Une angoisse le saisit soudain. Se pouvait-il qu'il
se félicitât d'un trépas subit en état de péché ? Il entendait
encore les sermons du chanoine Le Floch, exhortant le marquis à
s'amender. Le Breton en lui réfléchit à la question, puis éclata de
rire à la pensée qu'il n'aurait plus manqué à cette soirée qu'un
peu de plomb dans sa tête. Le cocher le considérait
stupéfait.
— Monsieur se sent-il tout à fait bien ?
Faut-il quérir du secours ? Si le docteur apprenait que…
— Allons, remontons dans notre barque et
traversons le Styx ! Tout va bien, brave Charon120 ! À Paris, et vite.
Au passage il ramassa son tricorne et découvrit la
raison de son salut. On l'avait bellement visé, mais la balle
venue, par la volonté de la providence, frapper le petit pistolet
de Bourdeau s'était logée, écrasée, dans la crosse de l'arme. Il
s'en était fallu d'une ligne121 que tout se conclût dans cette triste
campagne. Pour la première fois il frémit. Puis sa pensée fut
emplie de gratitude pour Bourdeau qui, le jour où il lui avait
remis cet objet, ignorait qu'il était destiné à sauver la vie de
son chef, et cela à plusieurs reprises. À quoi tenait le destin
d'un homme ? Un vulgaire assemblage de bois et d'acier soudain
opposé à une bille de plomb ! Combien de hasards et de
trajectoires inscrits de toute éternité avaient dû s'infléchir et
s'entrecroiser pour en arriver là !
Dans la voiture, alors que transi de froid il
sentait la gangue de boue se resserrer autour de son corps, il
tenta de mettre de l'ordre dans ses idées. Tous ces événements
participaient d'un même ensemble, il en était persuadé. Et derrière
cette certitude, il pressentait la main des Anglais. La présence de
Lord Aschbury à Paris, les menées sourdes des membres de
l'ambassade britannique, ses émissaires et leurs conciliabules
collusoires122 , toutes ces tentatives conspirantes
avaient d'évidence un objectif. Ce que Semacgus lui avait dévoilé
ouvrait bien des horizons. Et Sartine dans tout cela ? Il
pouvait mieux comprendre l'intérêt du ministre de la marine pour
une question si capitale à la marche des vaisseaux du roi. Mais
pourquoi ne s'en ouvrait-il pas à son ancien enquêteur, le plus
fidèle et, naguère, le plus au fait des secrets de l'État ?
Pour quelles raisons, s'il existait un lien entre ce souci et le
mort de Fort-l'Évêque, s'obstinait-il à l'écarter du savoir et du
courant de cette affaire ?
Le cœur lui manqua soudain à la pensée que la
Satin, qu'Antoinette, mère de Louis, pouvait être impliquée, elle
aussi, dans cet imbroglio. Autre chose le hantait : il ne
comprenait pas de quelle manière sa trace avait pu être retrouvée à
Vaugirard ? Ou bien encore le hasard ? Il estimait avoir
semé ses poursuivants. C'était donc… Les hypothèses se
bousculaient. Son crâne, au fur et à mesure que la bosse achevait
sa poussée, lui battait et résonnait au rythme de son cœur. Se
pouvait-il ? Et pourtant il n'y avait pas d'autre explication.
Il revoyait la scène. Il avait annoncé à Freluche qu'il la
conduisait à Vaugirard, là où elle ne risquerait rien. Elle s'était
alors retirée pour un besoin légitime. Oh ! Il n'avait alors
suffi que d'un instant. Était-ce bien tout cela ? Il réfléchit
qu'elle était de par sa familiarité avec Lavalée au fait de
beaucoup de détails de l'affaire, qu'un vieil amant ne savait pas
celer ses secrets à une fille troussée
123 de son âge, que, par
extraordinaire, elle avait échappé à ceux qui avaient enlevé le
peintre, et qu'à bien tordre l'histoire en tous sens, son refuge
n'était pas si pourpensé qu'on ne pût aisément le découvrir. Ou
alors… Pouvait-on être assuré que c'étaient les mêmes
poursuivants ? Il chassa cette idée importune qui compliquait
encore le tableau, mais qui pouvait éclairer l'énigme sous un jour
différent.
Une angoisse le saisit. Il tâta les poches de son
pourpoint. Heureusement son petit carnet noir s'y trouvait
toujours. Un moment il avait cru l'avoir laissé dans le manteau que
Freluche s'était approprié lorsqu'elle avait pris la poudre
d'escampette au petit matin. Il s'en voulut d'avoir manqué de
discernement et de s'être abandonné à des appétits charnels. Hélas,
pour distinguer le bien du mal, il fallait être ni trop près ni
trop loin. Éros et Bacchus lui avaient troublé le jugement.
Pourquoi céder toujours aux vieux démons
l'entraînant si souvent dans les méandres des scrupules et des
interrogations ? Une action immédiate s'imposait. Filer rue
Montmartre et échapper au plus vite à la souillure nauséabonde du
chemin, puis aller prendre le vent au Grand Châtelet où Bourdeau
n'était sans doute pas demeuré inactif. Le temps avait étrangement
tourné au chaud et il transpirait d'abondance. Il s'impatienta
devant les embarras de circulation de la ville en éveil. Charrois,
charrettes, troupeaux entrants destinés aux boucheries
entretenaient un désordre que la tiédeur de l'air paraissait de
surcroît alanguir, en en ralentissant les mouvements. Toute vision
se troublait et le regard peinait à distinguer et à reconnaître les
ombres floues qui se pressaient le long des voies. Même les cris et
rumeurs, si obsédants et perçants d'habitude, ne parvenaient
qu'atténués et avortés par l'atmosphère.
S'étant un moment assoupi, secoué sinon bercé par
les secousses de la caisse, il se réveilla la bouche sèche, arraché
à un rêve commencé. Il mit plusieurs secondes à reprendre
conscience de la réalité qui l'entourait rue Montmartre, la
familière odeur du pain chaud de la boulangerie d'Hugues
Parnaux124 . Un jeune mitron, balançant entre fou
rire et stupéfaction devant sa dégaine, l'aida à descendre de la
voiture. Catherine, à genoux, nettoyait le carrelage de l'office.
Elle poussa un cri devant cette statue de fange et agita les mains
comme pour lui interdire l'entrée de son domaine. Nicolas, d'une
voix sépulcrale, prévint les dames qu'il allait, vu la douceur du
temps, rincer toute cette gadoue à grande eau à la pompe et cela
dans sa natureté. Marion, assise au
coin du potager à surveiller quelque fricot, poussa comme à
l'accoutumée de hauts cris, mais un sourire en coin démentait la
véhémence de ses propos. Il s'agissait entre eux d'un jeu qui
ranimait le souvenir d'anciennes scènes. Cyrus, à ses pieds, se
dressa et poussa de longs gémissements, tandis que Mouchette, pour
se joindre à la fête, émerillonnée par ce tapage inattendu,
bondissait en miaulant de meuble en meuble. Nicolas dénoua ses
cheveux, se dévêtit entièrement, tira ses bas, se versa un seau
d'eau sur la tête et, usant de cendres, s'étrilla gaillardement.
Malgré le redoux l'eau était si froide qu'il lui sembla qu'elle le
brûlait. Catherine, feignant de fermer les yeux, approcha un drap à
la main et se mit à le bouchonner d'importance. Le traitement le
requinqua. Le drap sur les reins, il remonta en soufflant dans son
appartement pour y achever le détail de sa toilette. Sur son lit,
il aperçut aussitôt un pli cacheté. C'était un mot de
M. Thierry, premier valet de chambre, le priant d'ordre du roi
d'avoir à se trouver en fin d'après-midi à l'entrée des retours de
chasse où il serait attendu. Il réfléchit un instant : cela
n'arrangeait pas ses affaires. Quel objet capital conduisait-il le
roi à le convoquer ainsi ? Sans doute l'affaire de
Mme Cahuet de Villers. Il allait devoir jouer une partie
serrée. Il se félicita d'avoir prévenu la reine de ne pouvoir
conserver son secret vis-à-vis du roi auprès duquel sa fidélité
était engagée. Il ne pourrait donc pas voir Bourdeau. Il se hâta
pour lui écrire un billet. Redescendant, il entendit la voix
grondante de Noblecourt. Catherine, un plateau à la main, faillit
le heurter en sortant de la chambre.
— C'est-il qu'il est grognon ze matin !
M'est avis qu'un accès de goudde le menace. Il est rentré vort tard
cette nuit. La vieille momie l'est venue chercher. Yo, yo, il a
dévoyé ses habitudes !
Nicolas entra prudemment. Le vieux magistrat
repoussait agacé les étoffes qui l'enveloppaient. Son pied droit
dans la charpie reposait sur un carreau déposé sur un escabeau. Il
maugréait en marquant de coups de canne une imaginaire
mesure.
— Ah ! C'est vous, Nicolas. Vous
voilà !
— Hélas ! Vous me paraissez bien
grommelant. Je crains pour vous cette humeur chagrine. Vous savez
où cela vous mène d'ordinaire. Qu'en dites-vous ?
— Peuh ! Peuh ! On doit parler
quand ce qu'on a à dire vaut mieux que le silence.
— Bon, bon ! fit Nicolas esquissant un
pas de retraite, s'il en est ainsi, je ne vous veux troubler. Je
m'enfuis, vous laissant en tête-à-tête avec un pied dont le
principal ornement, j'en suis assuré, commence à vous lancer, alors
qu'une petite conversation vous eût fait oublier la douleur
montante.
Noblecourt grimaça et frappa le sol de sa
canne.
— Montante ? Elle a déjà atteint le
sommet ! Allons ! Je me rends, on ne vous résiste pas.
Mais sachez que je souffre le martyre. Peut-être, en effet, qu'un
agréable commerce de paroles… Quel était ce vacarme à
l'office ? Comme une grande bête, Catherine a pouffé sans
parvenir à aligner trois mots intelligibles.
Nicolas salua en révérence.
— C'était votre serviteur revenu des champs
tout englué de fange qui, en sa natureté, se lavait à la pompe !
— Comment !
Il riait en poussant de petits cris de souffrance.
Nicolas lui conta ses aventures et les aléas de son enquête. Son
vieux mentor réfléchissait, relevant la tête à l'évocation des
réflexions de Semacgus.
— Il vaut mieux, dit-il sentencieux, ignorer
où l'on va et le savoir, que se croire avec confiance là où l'on
n'est pas ! Ainsi votre réflexion n'est pas faussée et peut
bâtir sur table rase. Poursuivez votre quête et laissez rassir et
s'ameublir tous ces éléments.
— Et vous-même, reprit Nicolas, j'ai cru
comprendre que vous avez cédé, bouleversant vos habitudes, à la
séduction d'une vieille momie et qu'en jeune homme vous l'avez
suivie.
— Vous me répétez sans cesse que je le suis,
je vous écoute donc et finis par m'en persuader ! Que n'ai-je
écouté la voix de la sagesse ! Hélas, la pauvrette n'a qu'un
filet de voix et je suis un peu sourd. La momie… Quel
irrespect ! Je fus entraîné dans un salon, celui de la
comtesse… Peu importe. Eh ! quoi ? Comment résister à un
maréchal de France, duc et pair, l'un des quarante de l'Académie
française ? Et puis, fait-on attendre une dame ? À ma
porte, dans son carrosse, se trouvait l'une des illustrations de
son cercle.
— Une jeune femme ?
— Peuh ! Un antique plutôt. La duchesse
de Phalaris. Le régent a expiré dans ses bras il y a soixante ans.
Elle me voulait revoir !
Il se rengorgea.
— Croyez que j'ai eu mon temps ! À vingt
ans, un peu roué même, j'ai couru les toits de Paris avec le duc
d'Orléans. Voilà ! Vous me faites répéter sans m'interrompre
des chansons dont je vous ai déjà sifflé le refrain.
— Quand cela vous échappe, vos amis se
réjouissent que l'austère magistrat ait connu, en simple mortel,
les dissipations habituelles de la jeunesse.
— Il se moque ! Que ne suis-je demeuré
au coin du feu ? La duchesse, jadis une beauté, est devenue
hideuse. Peau livide et ridée, empâtée de céruse, rehaussée de
placards du gros rouge et, pour achever l'ensemble, une perruque
blonde qui recouvre ses tempes chauves et contraste avec ses
sourcils peints en noir. Il paraît qu'elle court encore le tendron
mâle, y gagnant le surnom de mère
Jézabel 125 ! Imaginez-moi entre le musc et le
masque, comme au milieu d'odorants pastrements126 .
Peins-toi dans ces horreurs
Noblecourt éperdu !
— Comment ! Peut-on ainsi parler d'un
maréchal de France, duc et pair, l'un des…
— Grâce ! dit Noblecourt s'étranglant de
rire. Vous me crucifiez.
— Et donc, une plaisante soirée ? Et
vous avez abusé…
— Oh ! de deux doigts de vin de
Malvoisie. Quant au plaisir, l'assistance, certes, la plus relevée.
Mais les salons ne sont plus de mon âge, on s'y écrase et on y
étouffe. Je tiens que l'actuel persiflage n'est que le fruit
adultérin de l'ironie et de la cruauté. Qu'ai-je vu et
entendu ? Négligence dans le maintien, ton et manière
affectés, esprit frivole et méchant qui s'échappe en propos
entortillés : voilà ce qu'aujourd'hui l'on nomme bonne
compagnie ! Bast ! Je n'en suis pas ou plus. Seul le bon
mot ou l'ambigu fait recette, déclenchant pointes et rires
excessifs où chacun surenchérit. À peine l'esprit se fixe-t-il sur
un objet que la conversation a déjà changé. Ce style colifichet ne
me convient pas et j'enrageais de voir le maréchal de Richelieu, le
héros de Fontenoy, encensé de face et moqué dans le dos. Las !
Vers quel monde nous dirigeons-nous ?
Cette sortie avait à nouveau assombri
Noblecourt.
— Vous voilà bien d'humeur
acrimonieuse ! Allons, censurons et rions ! Quand on veut
éviter d'être charlatan, il faut fuir les tréteaux. Y monter c'est
être forcé de l'être, sans quoi l'assemblée vous jette des
pierres.
— Cela est bien vrai et vous parlez
d'or ! Pourquoi faut-il pour plaire aujourd'hui en société
s'abaisser à des grotesques et à des caricatures ? À la cour
et à la ville, la cruauté seule sauve et protège. J'en ris mais
cela au fond m'attriste moi qui désormais n'obéis qu'aux ordres du
cœur. J'aime les gens d'esprit qui sont bêtes. Leur bêtise est
toujours aimable et bonne. Mais craignons les sots !
— Il faut que je m'ensauve, on m'attend à la cour. À mon retour, je
vous espère guéri !
Noblecourt fit joyeusement virevolter sa canne en
guise d'adieu.
À l'office, Nicolas appela Poitevin et le pria
d'aller chercher un fiacre qui devrait se trouver sans désemparer
devant la taverne de L'Ancre d'argent, rue Montorgueil. Après lui
avoir confié un message à faire tenir à l'inspecteur Bourdeau, il
sortit ostensiblement rue Montmartre, piétina un moment,
plaisantant avec le mitron de Farnaux qui lui apportait une brioche
de la part de son maître. Il musa ainsi jusqu'à l'impasse qui
menait à l'une des entrées de Saint-Eustache. Par le passé, le
sanctuaire avait souvent favorisé ses échappées discrètes. Il y
pénétra pour en ressortir aussitôt, reprit son chemin en sens
contraire et, après un regard attentif rue Montmartre, il enfila le
passage de la Reine de Hongrie, long boyau aux odeurs puissantes
qui rejoignait directement la rue Montorgueil. À mi-chemin il tomba
sur une grosse commère réjouie qui tricotait avec ardeur, assise
sur un escabeau paillé. Elle se leva à son approche et le serra
contre sa forte poitrine.
— Alors, mon Nicolas tout beau, où cours-tu
si vite ? Il y a apparence de rendez-vous.
— Je file à l'autre bout. Si toutefois on me
suivait…
Elle mit ses deux poings sur ses hanches.
— Il ferait beau voir ! Prends le temps
qu'il faut ; ils me passeront sur le corps avant de te
rejoindre !
Il reprit sa course se félicitant d'avoir croisé
cette vieille connaissance. Un jour, à Versailles, Julie Bêcheur,
dite Rose de mai, se trouvait au milieu d'une délégation de dames
de la halle. Elle fut remarquée par la reine en raison de son
extraordinaire ressemblance avec sa mère Marie-Thérèse. Depuis elle
vouait une adoration passionnée à la souveraine et le petit peuple
du quartier avait fini par baptiser la voie où elle habitait
« Passage de la reine de
Hongrie ».
Devant L'Ancre d'argent, le fiacre commandé
l'attendait. Il acheta au passage à un étal une platée
d'huîtres127 ouvertes et à la taverne une bouteille de
vin de Suresnes avec lesquelles, la faim l'ayant soudain tenaillé,
il allait réjouir son trajet jusqu'à Versailles. Il avait compté
sans l'inégalité du pavé parisien et seul le chemin sablé et policé
qui menait à Versailles lui permit d'apaiser sa fringale.
Indifférent à ce qui l'entourait, il grugea tout à son aise les
huîtres dont la saveur le reportait à sa prime jeunesse au bord de
l'océan.
Rassasié, il réfléchit à ce qui l'attendait. Les
ennuis de la reine lui paraissaient le seul sujet qui justifiât que
le roi eût à traiter avec lui. Il convenait donc d'aborder cette
affaire délicate avec précaution et la discrétion la plus retenue,
s'agissant d'une question débattue, non seulement entre deux
princes, mais surtout entre un mari et sa femme. Rien cependant ne
devait l'inciter à trahir son engagement de loyauté à l'égard du
roi ni à s'émanciper du respect dû à la reine. Il mesura la
délicatesse de la démarche et combien elle exigeait de doigté.
Tout, il le savait, dépendrait de la manière dont le roi engagerait
son propos. Faute d'assurance, il était, comme tous les jeunes
gens, timide et orgueilleux à la fois. Son ouverture ancienne
envers Nicolas pouvait se dissiper à tout moment, l'hésitation
s'emparer de sa volonté et, avec elle, surgir l'incapacité de
parler net.
Nicolas abandonna sa voiture avant le
Louvre128 . Il interrogea un garçon bleu de sa
connaissance qui musait le nez au vent. Non, le roi n'était pas
encore rentré de la chasse qui pouvait le mener assez loin dans la
forêt de Marly, à ce que disait la rumeur. Il s'engageait à quérir
le commissaire dès que le retour serait annoncé. Il décida d'aller
flâner dans le parc. Depuis l'année précédente, il ne le
reconnaissait plus. Les arbres plantés par Louis XIV avaient été
abattus129 et des tempêtes avaient achevé le travail.
Désormais de nouvelles plantations s'organisaient. À ce spectacle,
il éprouvait comme un sentiment de destruction. Il ne reverrait
jamais le parc tel qu'il l'avait connu seize ans auparavant lors de
sa première venue à Versailles. Le château privé de son écrin
prenait en ce temps d'hiver incertain un aspect figé et funèbre. Il
en était là de sa réflexion quand une main osseuse lui crocheta
l'épaule. Il se retourna et découvrit, emmitouflé dans un manteau à
grand col de loutre, le simiesque visage du duc de Richelieu. Pour
déplacée que la comparaison lui parût, il lui semblait se trouver
devant l'un de ces personnages de tableau de genre où un macaque
travesti en homme saccage un salon. La petite face de la vieille
momie ricanait sans qu'aucun son ne sorte de sa bouche, hormis la
buée de sa respiration. La main se fit griffe et s'agrippa comme si
le maréchal avait été sur le point de tomber.
— Quand on a l'honneur de croiser le petit
Ranreuil, l'événement n'est jamais très loin. Je m'en suis souvent
fait la remarque.
— Oh ! Monseigneur, je me contente de
respirer l'air du parc et de déplorer son arasement.
— Commenter n'est point répondre ! Je
vous connais trop pour…
La griffe insistait. Le duc se rapprocha et se
serra frileusement contre Nicolas. Une bouffée de musc mêlée à un
autre entêtant parfum monta jusqu'à ses narines.
— … trop discret comme une porte
d'alcôve !
— Ou comme une cheminée de chambre pivotante,
dit Nicolas en riant.
— Il y a bon temps que je m'y risque
plus ! ricana Richelieu. Y aurait-il du nouveau ? On ne
me dit plus rien. Notre jeune souverain aurait-il, à la parfin,
accompli le grand œuvre ? Quelle est la chronique de la
nuit ? Le grelot est-il attaché ? Aurons-nous bientôt un
héritier ? Ah ! Ah ! Vous ne dites rien, c'est que
vous savez tout peut-être. Est-ce lui ? Est-ce elle ? Lui
faudrait-il un boute-en-train à cette génisse autrichienne qui me
boude et me lanterne ?
— Monseigneur ! Je vais m'enfuir pour
n'en point entendre davantage.
— Eh ! Le privilège de l'âge, mon cher.
On peut tout dire et satisfaire ses caprices si, toutefois, on n'y
a point cédé auparavant.
Le regard du duc se porta sur les plantations
nouvelles. Les perspectives dévastées le plongèrent dans un silence
acrimonieux.
— Hélas, fit-il au bout d'un moment, sur un
ton qui lui était peu familier, j'aurai tout vu diminuer,
l'autorité du roi, la politesse, les perruques et les arbres. Que
sont devenues les frondaisons de mon premier maître130 ?
Il hocha la tête et sourit.
— Je ne dis pas cela pour votre fils, ce
modèle de chevalier français. Que lui avez-vous raconté sur moi
pour qu'il me considère comme la statue du commandeur ?
— Noblecourt lui a simplement raconté
Fontenoy.
La griffe tremblait.
— Les jeunes gens d'ordinaire estiment plutôt
l'amour que la gloire. Celui-là chasse de race comme disait notre
feu roi. Votre Louis possède le feu. Il possédera l'amour et la
gloire. Il sait aussi être étourdi. Mais une tête ébouriffée me
plaît bien davantage qu'une tête bien peignée.
Tiens, se dit Nicolas, à quoi cela fait-il
allusion ? Il se rassura, les pères ne connaissent jamais
qu'un aspect de leur enfant.
— Les garçons doivent être abandonnés à
l'énergie de la nature. J'aurais souhaité qu'il en fût ainsi de
notre jeune roi, mais il est vertueux. Voilà le grand mot
lâché ! Il est vrai que le vice s'apprend tout aussi bien que
la vertu ; un homme public doit savoir se damner. Nous
connaissons cela dans la famille… Il en est des hommes comme des
bêtes, la nature fait les plis, l'éducation et l'habitude font les
calus131 .
— Oh ! Le beau programme,
monseigneur.
— À mon âge, vous aurez compris que
la jeunesse est une ivresse continuelle, la
fureur de la raison 132 . À vous-même la route fut-elle droite et
sablée ?
Nicolas se revit, rageur, s'opposer au marquis son
père. Il ne répondit pas.
— Voyez, voyez ! Rentrez en vous-même.
Le roi est par trop sage. Il a des vérités et des connaissances
sans le feu de son âge. Quand il décide c'est par foucade de
jalousie vis-à-vis de ceux qui pourraient le faire plus aisément à
sa place…
Il prit son ton de roué, celui de sa folle jeunesse au côté du régent
d'Orléans.
— … Je lui préférerai quelques putains de
cour aux basques ! Et quand je dis les basques… Mais
bast ! Ce sont là paroles de vieillard.
Avec les grâces surannées de l'ancienne cour, il
salua Nicolas et se dirigea vers une allée bordée de buis. Son
fantôme claudicant s'effaça dans la brume qui montait du parterre
d'eau.
La nuit tombait quand le garçon bleu interrompit
la promenade de Nicolas, perdu dans ses pensées. Les voitures du
roi étaient annoncées. M. Thierry, premier valet de chambre,
s'était enquis de savoir si le marquis de Ranreuil avait paru. Il
rejoignit l'entrée des retours de chasse. La petite foule
rassemblée bruissait de rumeurs. La forcer aurait été difficile et l'on avait longtemps
erré à la billebaude133 . Le roi avait glissé au moment de servir,
on l'avait cru blessé. Vu l'heure, la curée n'avait pas eu lieu sur
place et serait remplacée au château par une curée froide dans la
cour des Cerfs. Ces nouvelles avaient été rapportées par des
coureurs en relais et chacun se les colportait.
Dans la cour, Thierry le rejoignit. Au même moment
une grande agitation marqua l'arrivée des voitures du roi.
— Nous avons quelques instants pour parler,
monsieur le marquis. Voyez-vous la raison de la convocation du
roi ? Pour ma part, je l'ignore tout à fait. Il semble qu'une
visite de M. de Vergennes en fut la cause première. Je vous
préviens, Sa Majesté paraît soucieuse, et les aléas de la chasse
n'ont sans doute rien arrangé.
C'était bien la première fois qu'il découvrait
Thierry dépassé par l'événement et, de plus, l'admettant. Il laissa
la question en suspens. Que pouvait-il répondre qui ne fût pas du
domaine des arrière-pensées ? Le roi devait être en train de
se changer. Au milieu de la cour s'apprêtait la curée froide et la
foule des courtisans s'assemblait sur trois côtés. Nicolas,
chasseur émérite, en connaissait les usages. Du pain avait été
mélangé dans un grand plat avec du fromage découpé en petits
morceaux. On l'avait alors arrosé du sang du cerf, puis mêlé de
lait chaud. Dessus, les valets étendaient le cuir et les morceaux
de la bête avec son massacre, la carcasse bien vide et bien nette
pour ne pas blesser les chiens. Des flambeaux s'allumèrent, on
sonna le forhus 134 . La meute approchait,
réjouie de toute cette animation. À coups de houssines des valets
la tenaient à distance. Soudain le roi apparut en chemise au balcon
qui faisait le tour de l'attique. Son geste déclencha les cris du
taïaut. Les chiens s'élancèrent dans un
désordre de cris, de jappements et de bruits des franches lippées.
Les trompes sonnaient, accompagnant cette scène farouche. Sartine,
sans que l'intéressé s'en aperçût, s'était approché de Nicolas.
M. Thierry s'interposa et tira Nicolas par la manche. Il le
conduisit au premier étage vers les cabinets privés du roi. Nicolas
fut introduit dans une pièce et se souvint aussitôt y avoir
rencontré le feu roi. La pièce en effet était l'ancienne salle de
bains de Louis XV. Le jeune roi l'avait transformée en une retraite
pour tenir ses comptes. Les scènes dorées représentant des
baigneurs et des leçons de natation rappelaient l'ancienne
destination des lieux.
Le roi dominait de sa haute taille cet endroit
modeste au plafond bas. Impénétrable, il observait sans un mot une
émotion que Nicolas ne dissimulait pas. Cela fit diversion et
intrigua le souverain.
— Ranreuil, mon ami, comment vous
portez-vous ?
— Que Sa Majesté me pardonne… J'ai jadis
rencontré votre grand-père dans cette pièce et…
Charmé de la confidence, le roi sourit.
— C'est vrai que vous vous succédez auprès de
vos maîtres.
Il s'assit dans un fauteuil canné de bois doré
tapissé de damas rouge. Dans cet espace confiné, Nicolas percevait
des odeurs de sueur, de cuir et de cheval. Le roi, pensif, se
massait la jambe. Ce n'était pas au visiteur debout d'ouvrir la
conversation. Cependant, le silence risquant de perdurer, Nicolas
se hasarda.
— Les chiens semblaient harassés.
Le roi soupira, étendit les jambes et saisit
volontiers la perche tendue.
— Il nous a menés loin et longtemps. Il y a
eu un change à la croix des Moines, une
moindre bête qui a coupé la chasse. Les chiens de tête ont suivi et
les autres, en défaut, ont perdu la voie. J'ai rejoint le cerf dans
ce terrain bourbeux. Il avait le cimier
135 enfoncé dans la boue. Je n'avais plus que
deux chiens avec moi. Je suis descendu de cheval. Il balançait la
tête et, sur ce terrain en pente, mon pied a glissé. Il m'a frappé
à la cuisse, me faisant tomber, avant que je le serve.
Il se frottait toujours la jambe.
— Que Votre Majesté essaye un alcool blanc,
de fruit. Une serviette enveloppante la nuit durant. Demain il n'y
paraîtra plus !
— Vraiment ? dit le roi riant et
détendu. Si Ranreuil le dit. J'essayerai. Je ne sais ce que
M. Lieutaud, mon médecin, en penserait.
Il y eut un grand silence. Il semblait que le roi
hésitât à parler. Nicolas aurait juré qu'il allait encore différer
le vif du sujet.
— Avez-vous des nouvelles de
Naganda136 ?
— Je ne les reçois qu'au bon plaisir du
roi.
— C'est ma foi vrai. Il nous écrit avec
fidélité et précision. Pour lui nos anciens sujets, ceux venus du
royaume, se sont, pour la plupart, accoutumés à la domination
anglaise qui leur procure des facilités dans leur commerce… Il en
est, selon lui, tout autrement des Indiens dont les chefs
souhaiteraient notre retour. Cet attachement me touche.
Que pouvait dire Nicolas ? Son roi
réfléchissait à haute voix devant lui à une question dont dépendait
aussi la paix ou la guerre.
— M. de Vergennes m'assure que c'est dans
l'intérêt de la France de ne pas laisser les Insurgents envahir le Canada. L'existence de la
colonie constituerait dans le voisinage des Américains une menace
permanente. Aussi resteraient-ils fidèles à notre éventuelle
alliance… Nous les aidons… pas autant qu'ils le souhaiteraient. Que
dit le peuple de cette question ?
— Votre Majesté connaît l'hostilité de ses
sujets à l'ennemi anglais et leur désir de tenir un jour notre
revanche du traité de Paris.
Le roi rêva un moment.
— Sommes-nous prêts ? Sartine s'évertue
à la Marine… Il n'est point encore temps… Ranreuil, je vous ai fait
appeler…
Le prélude s'achève, songea Nicolas.
— … pour vous montrer un objet.
Il ouvrit le tiroir du bureau et en sortit avec
précaution une forme allongée dans une housse de velours bleu. Il
la posa sur la tablette et la débarrassa du tissu qui
l'enveloppait.
— Ranreuil, quel est cet objet selon
vous ?
— Sire, je vois une canne brune avec un
pommeau d'ivoire.
— Vos sens vous abusent, reprit le roi avec
un air taquin quasiment enfantin.
Il entreprit de dévisser le pommeau et en sortit
une seconde canne, blanche cette fois, et percée de trous.
Nicolas demeurait interdit à la grande joie du
roi.
— Ma surprise première fut égale à la
vôtre.
Son expression se fit plus grave.
— Sans doute êtes-vous informé du souci de la
reine. J'en ai été éclairé par Thierry. Cela prend la dimension
d'une affaire d'État. On ne conçoit guère comment tout cela a pu
s'agencer et comment la bonne foi de la reine a pu être aussi
abusée.
Nicolas peinait à suivre les méandres de la
réflexion royale. Il lui paraissait qu'on venait de changer de
sujet et que d'un objet étrange on était passé à la question
brûlante des dettes de la reine. Il se mit à préparer sa réponse.
Pourtant Thierry ne paraissait pas.
— Enfin, poursuivait le roi, comment peut-on
imaginer qu'un objet de cette nature, dont il ne doit exister que
peu d'exemplaires, ait pu disparaître pour se retrouver dans le
salon de la reine ? De quelle manière ma tante Adélaïde
a-t-elle pu en faire présent à ma femme et dans quelles conditions
s'en est-elle trouvée en possession, Balbastre servant
d'intermédiaire ? Concevez que le bruit s'en soit répandu et
que le ministre de Prusse ait saisi Vergennes, l'objet ayant été
dérobé par une inconcevable audace dans les cabinets du roi
Frédéric à Sans-Souci ! Et que cet objet réapparaisse à
Versailles… Chez la reine ! Cela désormais nous menace d'un
scandale et du discrédit. L'équilibre des alliances peut en être
offensé, le nom et la réputation de la reine entachés, l'honneur de
la couronne et l'autorité de l'État compromis.
— Votre Majesté pourrait-elle m'éclairer sur
la nature de cet objet ?
Le roi porta l'extrémité de la chose à sa bouche
et souffla dedans, en tirant un son strident. À nouveau le jeune
homme reparut sous le masque du souverain ; il éclata de rire
devant la mine déconfite de Nicolas.
— Oui, oui, une flûte, Ranreuil. Qui l'eût
cru ?
Il sortit un petit feuillet du tiroir et chaussa
ses bésicles.
— Le baron de Golz, ministre de Prusse, a
remis à Vergennes ce descriptif : « Dans un étui tabulaire en bois et os, une flûte tournée
d'une seule pièce dans une dent de narval, un poisson
licorne des mers boréales, finition marbre.
Elle est flûte, notez-le, uniquement
dans sa partie haute et hautbois dans sa partie basse, percée d'un
double trou pour du sol, une clef de laiton courbe et forme
trapézoïdale est montée sur une moulure en ivoire réversible
donnant le mi sur la flûte ainsi que sur le hautbois, un capuchon à
vis protège l'emplacement de l'anche, le pommeau en ivoire est
également décoré imitation marbre, son joint avec la défense étant
dissimulé par une bague en métal doré avec en dessous la marque
SCHERER et le lion dressé 137 . » Il paraît, acheva le roi avec
malice, que la dent de narval est la panacée universelle contre les
poisons. Elle permet de déceler leur présence. Mais celle-ci est un
poison en elle-même ! Ranreuil, reprit-il après un temps de
réflexion, nous entendons que vous tiriez notre épingle de ce jeu
dangereux. Je sais trop de gens dans cette cour, avides de… et je
lis chaque semaine, apportés par M. Lenoir…
L'amertume lui crispa le visage.
— … trop de libelles, de pamphlets ignobles
pour imaginer ce que cette affaire…
— Sire, dit Nicolas qui souffrait pour le
roi, Votre Majesté peut être assurée que tout sera accompli afin
d'éviter ce qu'elle redoute.
Il hésita avant de poursuivre. Un propos de
Mme Campan résonnait dans sa tête qui éclairait beaucoup de
choses.
— Je dois à la vérité et à la loyauté
d'avouer à Votre Majesté que j'ai quelques soupçons sur l'origine
de cette machination, car l'objet n'a pu parvenir dans les mains de
la reine sans qu'une volonté mauvaise ne lui en facilite l'accès.
Je ne peux dissimuler au roi que la reine… Enfin, on joue gros jeu
à Versailles…
Il se sentait rouge de confusion. Le roi crispé
leva la main.
— J'achèverai, Ranreuil. La reine a des
dettes. Je les paierai. Ne vous troublez point. Poursuivez.
— Votre Majesté me facilite la confidence.
Profitant de l'indulgence de la reine, certains tentent de profiter
des difficultés de sa cassette. Une intrigante, que je surveille et
sur laquelle j'enquête, est sur le point de tomber dans nos rets.
Dimanche, après la messe, je compte pouvoir annoncer au roi qu'elle
est convaincue de lèse-majesté et à la disposition de la
justice.
Le roi se redressa, le teint animé.
— Qu'on ne décide rien sans nous en aviser.
Tout doit être fait pour environner de ténèbres des tentatives qui
affectent le trône.
Nicolas avait déjà entendu une sentence de ce
genre jadis dans la bouche de Sartine. Cette grande éloquence ne
cadrait pas avec les propos habituels du souverain. Celui-ci rangea
avec précaution la flûte dans le tiroir, se leva, contourna le
bureau.
— Nous ne dirons rien à la reine de cette
conversation.
Il se mit à rire.
— Et maintenant je vais aller appliquer votre
recette. Le tout est de trouver la liqueur ad hoc. Thierry, j'y
pense, y pourvoira.
Quand Nicolas redescendit, la foule s'était
dispersée. On nettoyait les vestiges de la curée. Il sortit dans la
nuit froide. Ainsi le roi était informé des infortunes de la reine,
mais sa connaissance poussait jusqu'à quels détails ? Il
mesura l'abîme où il aurait pu tomber sans sa sincère ouverture.
Soudain il songea à Balbastre, trouble intermédiaire auprès de
Mme Adélaïde. Pourquoi d'ailleurs la princesse, qui détestait
la reine, avait-elle souhaité lui faire ce présent ? Comment
l'en avait-on convaincue ? Le passé de Balbastre ne plaidait
pas en sa faveur, non plus que ses relations avec le duc
d'Aiguillon dont la haine à l'égard de Marie-Antoinette ne se
démentait pas.
Le gravier craqua derrière lui et une voix trop
connue le fit sursauter.
— Le bon Breton rêverait-il à la lune ?
demanda un Sartine sarcastique.
— Monseigneur.
— Que souhaitait donc vous confier le
roi ?
— Je crains que lui seul puisse m'autoriser à
le révéler.
— Nicolas, je trouve malséant que vous jouiez
ce jeu-là avec moi ! Je ne l'oublierai pas. Libre à vous de
garder vos secrets, mais un conseil, ne traversez pas ceux des
autres.
— J'ignore, monseigneur, à quoi cette mise en
garde fait allusion. Elle tient pour rien ma fidélité.
— Vous ne le savez que trop. Les sentiments
ne sont plus de mise.
Là-dessus, comme s'il en avait trop dit et qu'il
eût craint de s'emporter, le ministre de la marine lui tourna le
dos et disparut dans l'ombre. Nicolas ressentait avec tristesse
l'hostilité de Sartine. Ce n'était pas la première fois que leurs
chemins divergeaient. Tous deux servaient le roi, mais le ministre
voyait toujours en Nicolas le provincial emprunté qu'il avait jadis
pris sous son aile. Qu'il eût un rôle, une influence, d'autres
loyautés en surcroît de sa propre exclusive, il ne pouvait
d'évidence le concevoir.
La voiture le conduisit à l'hôtel d'Arranet.
Tribord, jovial, l'accueillit. L'amiral n'était pas à bord, mais
mademoiselle serait sans doute très heureuse de le voir. Cela fut
dit avec un clignement d'yeux qui plissa la vieille face couturée
de cicatrices. Nicolas rejoignit sa maîtresse et fut tendre à la
mesure de sa mauvaise conscience. Un chaud-froid de volaille et une
bouteille de vin de Champagne furent vite délaissés au profit de
jeux et de ris plus ardents que jamais. Il surprit sa maîtresse par
sa fougue à la mesure de ce qu'il savait devoir se faire
pardonner.
Vendredi 14 février
1777
Le départ de Nicolas n'éveilla point Aimée. Seul
Tribord, déjà debout, tint à servir à Nicolas un café brûlant
largement arrosé de rhum qu'il accompagna d'un reste de pâté en
croûte en guise de déjeuner138 . Ainsi lesté, le commissaire était en
état d'affronter le froid revenu. Dehors il gelait à pierre fendre.
Le cocher qui avait dormi dans une soupente au-dessus de l'écurie
confondait son haleine fumante avec celle de son cheval.
Un pâle soleil se leva alors qu'ils abordaient les
hauteurs de Sèvres et Paris se profila au travers d'une grisaille
argentée. Il décida de gagner aussitôt le Grand Châtelet, dans sa
hâte de retrouver Bourdeau et d'apprendre les dernières nouvelles
de l'enquête. L'inspecteur lui manquait. Il lui semblait en être
séparé depuis une éternité. Il pouvait toujours s'appuyer sur son
bon sens, son expérience et sa capacité à résister, en soutenant ce
qu'il estimait juste. Ce point fixe, immuable, lui était plus que
jamais nécessaire. Il le trouva soucieux, tirant sur sa pipe de
terre cuite, en conversation avec le père Marie. Son visage
s'éclaira quand il aperçut Nicolas surgissant du grand escalier. Il
l'entraîna aussitôt dans le bureau de permanence.
— En vérité, dit Bourdeau, ton absence m'a
paru fort longue.
Nicolas fut heureux de la convergence de leurs
sentiments.
— Il y a du nouveau, dit Nicolas, sans
pourtant que le ton employé distinguât la constatation ou
l'interrogation.
— Du bon et du mauvais. J'ai retrouvé
Freluche.
— Moi aussi, dit Nicolas gaiement, mais je
l'ai à nouveau perdue ! Et la crosse de ton pistolet est
fracassée, après m'avoir encore sauvé la vie ! Je vais te
conter cela.
Bourdeau le considérait avec un inquiétant
sérieux.
— Je crains que tu te méprennes sur mes
paroles : je l'ai retrouvée, morte !
— Morte ?
— Plus précisément assassinée, d'une balle
dans la tête. Le corps a été découvert par une patrouille, gisant
dans les douves des Invalides, côté ville… jetée, sans doute
profitant du brouillard. Samson, qui l'a examinée hier soir, estime
qu'elle a été tuée aux premières heures de l'aube. Et sais-tu dans
quoi elle était enveloppée… ?
Il fixait Nicolas et hésitait à poursuivre.
— Hélas ! Je ne le sais que trop bien.
Dans mon vieux manteau.
Il se sentait glacé et le souffle court. Atterré,
il se taisait. Il tira à lui un escabeau et s'y laissa tomber,
appuya ses coudes sur la table, la tête entre les mains. Pourquoi
devait-il servir d'instrument aveugle au destin ? C'était
presque comme s'il avait tenu l'arme. Pourquoi fallait-il que, pour
la seconde fois, une femme approchée par lui subisse un sort aussi
funeste ? Soudain il se leva.
— Je la veux voir.
— Elle est en bas, à la basse-geôle.
Ils descendirent en silence. Le jour n'éclairait
pas encore la triste cave. À la lueur des flambeaux, Nicolas
aperçut sous une pauvre couverture une frêle silhouette comme
écrasée ; elle semblait diminuée dans ce grand manteau
d'homme. Le commissaire prit sur lui et souleva le tissu. Le visage
livide était déjà presque gris. Un petit trou bien net déparait le
front bombé. Les cheveux étaient souillés de boue. Il prit son
mouchoir et entreprit de les nettoyer et d'essuyer le visage. Une
phrase du feu roi regardant passer le cortège funèbre de la
Pompadour lui revint en mémoire : « Ce sont là les seuls devoirs que je puisse lui
rendre. » Il s'évertuait dans cette humble toilette,
les dents serrées, retenant sa peine et tout à la pitié qui s'était
emparée de lui. Il la contempla longuement, puis le policier avec
un soupir reprit le dessus.
— As-tu fouillé le manteau ?
— Je t'attendais, c'est le tien après
tout.
Il sut gré à Bourdeau de cette confiance et de
n'avoir posé aucune question. Il savait que les poches,
l'avant-veille, étaient vides. Au fond de celle de droite, la
couture était décousue et souvent des objets tombaient dans la
doublure. Il tâta le bas du vêtement et sentit quelque chose. Il
remonta le bas jusqu'à la poche et réussit à extraire deux pièces
qui avaient glissé. Il les tendit à Bourdeau qui, clignant des
yeux, les éleva à la lumière d'un flambeau. Pendant ce temps,
Nicolas continua son examen ; il se pencha et, perplexe,
considéra les revers du manteau sur lesquels il passa les doigts à
plusieurs reprises, recueillant d'infimes particules qu'il déposa
ensuite dans l'une des feuilles pliées de son carnet noir.
— M'est avis qu'il s'agit de pièces d'or
anglaises. C'est le profil du roi George.
Nicolas s'approcha.
— Tu as raison. Ce sont deux guinées. Avant
que nous ne tirions les conséquences de cette étrange trouvaille,
il me faut t'expliquer les raisons pour lesquelles…
Il esquissa un geste presque tendre vers le corps
allongé.
— … tu l'as trouvée vêtue de mon
manteau.
Bourdeau, frappé par l'émotion de son ami, ne
disait rien. À voix basse, Nicolas lui raconta lentement les étapes
de sa recherche, sa découverte de Freluche, ruelle des Beaujolais,
à la taverne de Maître Richard, et la soirée chez Semacgus. Il ne
dissimula rien et si sa voix se brisa à plusieurs reprises, il ne
s'éloigna jamais de la vérité.
— Maintenant, dit Bourdeau, il faut trouver
les assassins. Ils me paraissent se confondre aisément avec ceux
qui t'ont agressé au retour de Vaugirard. Ce sont les mêmes à mon
avis. Et sans doute aussi avec ceux qui ont enlevé Lavalée.
— Je m'évertue, murmura Nicolas en recouvrant
doucement le visage de Freluche, à essayer de comprendre les
raisons qui l'ont poussée à s'enfuir de chez Semacgus au petit
matin.
— Peut-être, dit Bourdeau pensif, que ces
pièces d'or fournissent un début d'explication.
— Allons, pas pour deux pièces !
— Si nous supposons que celui ou ceux qui
l'ont tuée sont les mêmes que ceux qui auraient tenté de l'acheter,
pourquoi auraient-ils abandonné l'or ?
— L'acheter ? Pourquoi ? Quant à
l'or, une partie a, sans doute, été récupérée et le reste a glissé
dans la doublure. Ou bien… ces pièces ont été placées là pour nous
jeter sur une fausse voie ! Songe que le corps n'a pas été
dissimulé. Il était évident qu'il serait rapidement repéré. Elle
devait disparaître… Détenait-elle une information
essentielle ? …
— Pourquoi dans ce cas se serait-on acharné à
s'en débarrasser alors qu'elle venait de passer de longues heures
en ta compagnie ? Se peut-il que ses agresseurs aient supposé
qu'elle ne t'avait pas tout confié ?
— Il est possible qu'elle ait ignoré
l'importance d'une information ou d'un indice qu'elle
détenait.
Une idée lui traversa l'esprit si vite qu'il ne
parvint pas à la saisir.
— Pourquoi et comment a-t-elle quitté la
demeure de Semacgus ?
— Pourquoi, je ne sais, dit une voix connue,
mais comment, cela je l'ai découvert.
Semacgus apparut emmitouflé dans un grand manteau
gris souris.
— Je savais bien vous trouver ici. Armand m'a
conté votre périlleux retour ! On s'est introduit chez moi
l'autre nuit ; le mur de clôture a été franchi et la porte
donnant sur le cellier fracturée ! Et de gré ou de force, on a
enlevé Freluche. Vous dormiez…
Il se mit à rire.
— … du sommeil du juste épuisé.
Nicolas s'écarta et souleva le drap. Le docteur se
pencha.
— Mon Dieu ! La pauvrette !
Blessure par balle… Presque à bout portant ! Pistolet sans
doute. Point n'est besoin d'ouverture pour en savoir plus.
Nicolas soupira ; le corps de Freluche serait
épargné de toute cette séquelle d'horreurs.
— Il faudra veiller à lui donner une
sépulture décente ; j'y pourvoirai. À part Lavalée, elle n'a
point de famille. Qu'on lui laisse mon manteau.
Silencieux, ils remontèrent. Nicolas interrogea
Bourdeau avec un pauvre sourire.
— Tu m'avais annoncé une bonne nouvelle. Je
crois que nous la méritons.
— Je pense avoir mis la main sur le bon
horloger. Cela s'est avéré plus aisé que prévu. Nous disposions de
deux noms, Le Roy et Berthoud.
— Tu n'as pas donné l'éveil, au
moins ?
Narquois, l'inspecteur le toisa.
— Que savais-tu en 1760 ?
— Ah ! s'écria Semacgus. Il allait
bientôt sortir de la Bastille un excellent chirurgien de marine
injustement soupçonné.
— J'allais oublier que tu m'as tout
appris.
Avec vigueur Bourdeau opina du chef.
— Aussi avons-nous investi en douceur le
quartier. Les ateliers des deux maîtres se trouvent rue de Harlay.
Tirepot et quelques mouches de qualité surveillent les lieux en
permanence. Il a suffi de quelques questions habilement distillées
dans le voisinage pour…
— Et de tout cela, il appert ? dit
Nicolas impatient.
— Tout doux ! Du précis et de l'assuré.
Chez Le Roy, depuis des mois, une agitation inhabituelle. Tout va
au plus bizarre. Des apprentis ont été renvoyés sans raison du jour
au lendemain. Le maître a changé et renforcé ses serrures. Des
têtes nouvelles sont apparues, inconnues auparavant. On ne voit
plus l'une d'entre elles depuis quelques jours…
— Nous y voilà ! s'exclama
Nicolas.
— Je t'attendais pour forlonger notre
recherche.
— Mes bons amis, dit Semacgus, je vous sens
frétillants comme des daguets de la vautrait. Je vais donc vous
laisser sur la voie. Les brisées vous guideront. Pour ma part, je
vole à la rencontre de M. de Lalande.
— La musique toujours !
Semacgus éclata de rire.
— Pas celui-là ! Il est mort il y a bien
longtemps !
— Je ne voulais pas… dit Nicolas
confus.
— Oui, oui, vous parliez de la musique en
général et non du compositeur des Symphonies
pour les soupers du roi ! Mais c'est l'astronome qui
m'intéresse, ce génie qui a donné la mesure de la parallaxe de la
lune. Sachez, ignorants que vous êtes, que mercredi, à sept et
demie du soir, on a vu partir du couchant une gerbe de lumière
semblable à la queue d'une comète qui s'élançait du Bélier vers la
Ceinture de Persée. Elle s'est étendue peu à peu jusqu'à l'orient
et a formé vers neuf heures un arc lumineux. Dans le même temps
l'horizon était éclairé vers le nord-ouest d'une grande aurore
boréale qui jetait de temps en temps des colonnes lumineuses.
N'est-ce pas prodigieux ? On suppose que le phénomène émane du
redoux que nous venons d'éprouver. J'en veux discuter au plus vite
avec Lalande139 .
Il jubilait d'enthousiasme.
— M. de Bergerac140 monte dans la lune quand nous, pauvres
humains, demeurons attachés à la terre, goguenarda Bourdeau, tandis
qu'à reculons le médecin se retirait cérémonieusement.
La vie continuait. Nicolas se dérida, l'enquête le
reprenait. Il fallait démasquer des assassins et venger la petite
Freluche.
— Tout s'apprête donc au mieux, mais il nous
reste à trouver le levier, reprit Bourdeau. J'ai grand mal à
concevoir la manière efficiente d'aborder M. Le Roy, horloger
de Sa Majesté. Il y a trop de secrets dans cette affaire-là pour
qu'il nous en livre benoîtement les arcanes sans raisons
conséquentes à le faire y consentir !
Nicolas réfléchissait.
— J'aurais bien un moyen en vue… Il y
faudrait de l'audace et de l'habileté et nous n'en manquons point.
Je sollicite ton conseil. J'ai conservé depuis toujours, comme un
souvenir, un sauf-conduit ou plutôt une lettre me donnant tout
pouvoir au nom du roi, signée de la main du lieutenant général de
police.
— Le Noir ?
— Que non pas ! Voilà le problème, de
Sartine ! Et le papier est daté de 1761… Cependant en la
tenant la main sur la date, elle fait encore grande illusion.
— Mais pourquoi ne demandes-tu pas à Le
Noir ?
— Je ne m'y risquerais guère ! En dépit
de sa bienveillance, je le crois trop prudent pour s'engager dans
ce taillis-là et, de surcroît, je ne souhaite pas le compromettre.
Et, enfin, j'ai le sentiment que notre Le Roy n'obéira qu'à un
ordre émanant de Sartine.
— Le pourquoi de cette
impression ?
— La feinte ignorance du ministre à ce sujet
me laisse supposer qu'il en sait beaucoup plus.
— Tu crois donc que…
— Rien ! Rien du tout. Et puis cette
lettre a si peu servi… Abusus non tollit
usum 141 .
— Il ne l'autorise pas non plus, dit Bourdeau
en gaieté.
— Du reste nous n'avons guère le choix.
L'urgence nous impose de ne pas tergiverser plus longtemps. Je suis
appelé à Versailles dimanche…
Bourdeau aurait voulu en savoir davantage, mais le
commissaire poursuivit.
— … Le Roy peut être prévenu contre nous et
refuser de nous recevoir. Ce sera une rude partie à jouer.
— Il faut procéder par surprise. L'endroit
est sous étroite surveillance. Il peut arriver que notre venue
suscite un envol général. Toute personne qui tentera de quitter les
ateliers de Le Roy142 sera suivie par nos mouches en relais. Et
qu'on soit informé au fur et à mesure de l'évolution des
choses.
Quand leur voiture s'arrêta à l'angle de la rue de
Harlay, Nicolas repéra aussitôt Tirepot avec son attirail qui
clamait, sur un ton lamentable, sa lancinante mélopée :
Chacun sait ce qu'il a à faire !
Désormais son activité servait davantage à gazer son rôle au sein
des mouches de la lieutenance générale
de police, mais il était essentiel qu'il en maintînt la
fiction ; sa crédibilité était à ce prix. Laissant Bourdeau à
l'affût, le commissaire rejoignit son vieux complice et prit place
sur l'un des seaux sous l'ample toile cirée destinée à dissimuler
les pratiques.
— J' te fais mon rapport. Y a du nouveau,
Nicolas. Un nouveau gonze a fait son apparition ce matin. Un grand,
jeune, d'allure militaire.
— Manteau bleu à boutons dorés ?
— Juste comme si t'avais été là !
murmura Tirepot ébahi. Il n'est pas inconnu ici. J'ai fait jaser
les voisins. Y frayait souvent avec un autre qu'on ne voit plus et
qui travaillait aussi chez l'horloger.
— Il est toujours chez Le Roy ?
— Non, il est sorti, il y a une heure à
peine. Une jeune femme l'a reconduit sur le pas de la porte.
— On l'a laissé repartir ?
— Tu nous prends pour de la pousse ordinaire ! On t'a déçu parfois ?
La chaîne le suit. On saura vite où il est allé et de qui il
s'agit.
— Bon travail ! dit Nicolas en lui
tendant quelques pièces dont l'éclat doré fit sourire
l'intéressé.
Il rejoignit l'inspecteur.
— Les oiseaux sont au nid. Un autre, inconnu,
a pris son envol. Nos autours sont en vol et le rattraperont.
Sans plus attendre, ils pénétrèrent chez Le Roy,
horloger du roi.