V
CLAMART
Semblables à ces flambeaux, à ces lugubres feux
Qui brûlent près des morts sans échauffer leur cendre.
Colardeau
Il était encore temps de pousser jusqu'à la rue Neuve-du-Luxembourg. La voiture rejoignit la rue Saint-Honoré et, à hauteur de l'église de l'Assomption, tourna à main droite dans la voie qui faisait face. Le petit hôtel de M. Loiseau de Béranger voisinait avec le couvent de la Conception. Un laquais argenté sur tranches le fit entrer dans un bureau lourdement décoré. La richesse des tentures, la tapisserie qui ornait l'un des murs, tout éclatante de ses couleurs fraîches, et les bronzes brillants du mobilier, l'ensemble participait de la montre voulue et de l'ostentation choisie. Un petit magot grassouillet en habit mordoré et perruque poudrée le rejoignit. Tout chez lui n'était que déploiement de dentelles, manchettes, jabot, broderies, ganses, parements et retroussis. Un peu de céruse et de rouge ajoutait de l'éclat au personnage. L'air à la fois surpris et aimable, il s'enquit des raisons du visiteur.
— Je vous prie, monsieur, de bien vouloir excuser cette trop tardive intrusion. Elle s'autorise d'une relation commune. M. de La Borde m'a prié de vous remettre ceci.
Il lui tendit le pli cacheté. Il fut ouvert et lu en un instant avant d'être aussitôt jeté au feu qui ronflait dans la cheminée. Un soupçon effleura Nicolas. M. de La Borde, comme Sartine, appartenait-il à l'une de ces loges de maçonniques qui se multipliaient à Paris ? La police en dénombrait plus de quatre cents. Le duc de Chartres dirigeait l'une des obédiences dont l'administrateur était le duc de Montmorency-Luxembourg. On disait même que Provence et Artois, les frères du roi, comptaient parmi les affiliés. Nicolas n'avait point d'opinion sur la question de ces cénacles. Jugeant des hommes par leurs qualités, il savait que, là comme dans les autres ordres de la société et dans la même proportion, le meilleur côtoyait le pire. Les rapports des inspecteurs soulignaient la diversité des loges, lieux de mérites fort inégaux, et le ressentiment des milieux philosophiques choqués du manque de rigueur de certaines d'entre elles.
— Monsieur le marquis, je vous écoute. Je connais peu votre ami, enfin… Mais tout m'engage venant de sa part.
Au train où se menait cette affaire, la plus grande habileté consistait à n'en point avoir et aller droit au but.
— Monsieur, je vous demande tout d'abord le secret sur ce que j'ai à vous dire.
M. de Béranger acquiesça en silence sans marquer aucun étonnement, ce qui confirma Nicolas dans son intuition.
— Monsieur, j'étais ce matin dans les cabinets de la reine. Elle m'a parlé de votre affaire.
Le petit homme, jusque-là ménager de ses réactions, s'agita, s'empourpra, en proie à une apparente jubilation intérieure.
— Ah ! tout est donc véridique dans ce qu'on m'a assuré. Tout se confirme, vous m'en voyez, monsieur, plus que réjoui.
Il fallait pousser son avantage.
— C'est bien avec Mme Cahuet de Villers que vous avez traité, n'est-ce pas ?
— Je vois – en avais-je jamais douté ? – que vous connaissez le menu de ces négociations. Que voulez-vous ! La somme est d'importance, même pour un homme tel que moi…
Il se rengorgea.
— … Je dois à cet égard m'assurer des garanties pour autoriser des pourparlers avec le négoce de l'argent en vue de réunir à plusieurs la somme requise. Il faut établir le taux de l'intérêt, signer des traités et organiser l'escompte de lettres de change. Toute une mécanique complexe dont les rouages…
Nicolas observait avec stupeur l'exaltation grandissante de Béranger qui s'agitait, grimaçant, manipulant dans ses mains d'imaginaires documents comme si l'ivresse de l'or se saisissait de lui.
— À quel point en êtes-vous exactement, monsieur ?
— Oh ! Je puis tout vous dire, M. de La Borde m'en a donné licence. J'ai déjà confié un peu d'argent à l'aimable truchement.
— Avez-vous conservé des reçus de Mme Cahuet de Villers ?
L'autre releva la tête dans un mouvement qui se voulait noble mais qui n'était que ridicule.
— Monsieur ! Y pensez-vous ! Demander des reçus à la reine ! Moi, à qui l'on fait miroiter les honneurs de la cour ?
Nicolas sourit au mot choisi par le fermier général. Miroiter semblait correspondre exactement à la situation : ce Loiseau-là s'apparentait à la malheureuse alouette aveuglée par son propre reflet.
— Je vous le dis pour vous convaincre, poursuivit-il, baissant la voix. Des apostilles de la reine ont été mises sous mes yeux.
— Ainsi j'en conclus que vous avez déjà abandonné des sommes rondelettes.
— Abandonné ! Comme vous y allez ! Peste ! On ne lâche pas sa bourse ainsi !
— On vous promet accès à la cour. Et si je comprends bien, le gros dudit traité n'a point encore été soldé ?
— C'est fort bien résumé. Vous parlez d'or en parlant du gros ! J'ai là des responsabilités vis-à-vis de ceux qui vont de pair avec moi pour mettre le traité en vigueur. Je leur dois des garanties et, pour leur en donner, j'exige, moi, des certitudes, de l'assuré, du véridique. C'est dire…
Il semblait sur le point de dévoiler quelque mystère.
— … Vous savez, monsieur, que l'espèce monnayée se fait rare parce que les emprunts publics absorbent les fonds du commerce et en tarissent le cours. Il faut alors avoir recours aux billets noirs en usage entre financiers pour faciliter, hum !… le courant. Dans ce cas, seule la signature est garante de la solvabilité du duetto !
Il prit un air matois.
— Ces marchés sous la table nécessitent la sourdine, mais aussi des règles qui obligent. Que dis-je ! Des chaînes comme celles qu'on forge pour les forçats.
Nicolas se contint. Ce personnage parlait d'un marché avec la reine. À quels tréfonds de bassesse l'or et la volonté de paraître ne conduisaient-ils pas ?
— Et alors ? Sur quelles précautions comptez-vous en appoint ?
— Hé ! Hé ! monsieur, la meilleure, ciller des yeux et opiner du chef…Voyez-vous, j'ai rendez-vous avec la reine.
Nicolas n'en croyait pas ses oreilles.
— C'est ainsi ! brama M. de Béranger, s'agitant dans un murmure soyeux.
— Et serait-ce indiscret de vous demander dans quelles conditions ?
— Les plus éclatantes ! monsieur le marquis. À la cour, dans la grande galerie, une rencontre reflétée par toutes les glaces. Sachez que Sa Majesté doit, dimanche prochain, alors qu'elle se dirigera en cortège à la chapelle, m'indiquer par un signe de tête son assentiment décisif à notre marché54 .
— Monsieur, si je suis le marquis de Ranreuil, je remplis aussi les fonctions de commissaire de police au Châtelet. J'ai les honneurs du petit lever du roi. Vous pouvez faire confiance au magistrat et au gentilhomme. Y consentez-vous ?
M. de Béranger tourmentait les blondes de ses manchettes. Il s'assit, l'air accablé, mais il parut que l'évocation des honneurs de Nicolas lui avait donné le coup de grâce.
— Monsieur, je n'ose deviner… Se peut-il que je sois le jouet ?… Tant d'assurance et de… certitudes ! Quelle chute dans mes espérances ! Me diriez-vous… ?
— De grâce, reprenez-vous. Rien n'est perdu et l'on tiendra en considération, sans s'offenser de l'insultant de votre conviction, d'avoir pu traiter d'égal à égal avec votre souveraine, votre docilité à prêter la main à démasquer une escroquerie de cette taille. Quelle offense à la dignité du trône ! Je vous demande donc, j'exige, deux choses. La première, votre secrète et entière discrétion sous peine en cas de violation d'être sur-le-champ conduit à la Bastille, et la seconde de vous rendre comme prévu à Versailles dimanche prochain. Demeurez persuadé que je ne serai pas loin ! Et ainsi découvrirons-nous, à la fin des fins, ce qu'il en est en vérité.
— Monsieur le marquis, vous me voyez accablé par tant d'infortunes révélées. Je m'en remets à votre conseil et suivrai vos instructions.


Pour plusieurs raisons, Nicolas quitta la rue Neuve-du-Luxembourg rien moins que perplexe. Il transparaissait de plus en plus que le développement de cette intrigue emprisonnait la reine dans les rets d'intérêts et de rivalités confondus. Tout cela le laissait atterré, et que chacun, d'évidence, connût un morceau de la partition l'inquiétait au plus haut point. C'était souvent dans les interstices de ces demi-secrets que s'inscrivaient d'autres menées plus redoutables encore, car se développant masquées par la trame principale. Quant à Loiseau de Béranger, ce n'était qu'un de ces hommes nouveaux dont l'esprit se prévalait d'une fortune trop récente. Il aspirait d'évidence à décorer sa réussite d'honneurs qui le décrasseraient, en lavant l'odeur fade de l'or et de l'argent. Nicolas s'interrogea : comment et pourquoi courait-on après la noblesse ? Quelle valeur possédait une qualité que tant de moyens permettaient aujourd'hui d'acquérir ? Certes, il en parlait à son aise alors qu'il jouait, lui, sur deux tableaux, assuré d'être issu d'une antique et glorieuse lignée. Il se prit soudain à penser que cette situation, qui lui offrait, comme à d'autres, tant d'appréciables privilèges, obligeait celui qui en bénéficiait. Sans doute les habitudes du temps péchaient-elles désormais par indulgence et laisser-aller. Pour que cette dignité conservât toute sa valeur, ne devrait-il pas y avoir plus de motifs de la faire perdre et ôter à ceux qui la déshonoraient ? Combien de fois avait-il vu de fieffés coquins échapper par la seule puissance de leur nom ou sous les fallacieux prétextes de la raison d'État aux justes châtiments de la justice ? Il ne les comptait plus. Des paroles du roi, pourtant peu disert, lui revenaient en mémoire : la noblesse devait apprendre à ne se plus confondre avec les conditions dont la fortune est de s'enrichir. La seule digne pour elle était de mériter les honneurs en servant le prince et la patrie et préférer son estime à des bienfaits pécuniaires.
Cette réflexion l'avait mené jusqu'au Grand Châtelet environné déjà des ténèbres. Fantomatique, la vieille forteresse surgissait, sa silhouette massive estompée par les nuées humides. La bise soufflait, faisant au loin grincer des girouettes. Çà et là, des réverbères ouvraient des yeux troubles sur sa place déserte. À l'intérieur le père Marie veillait, préparant son fricot ; Bourdeau n'avait pas réapparu. Nicolas descendit à la basse-geôle et récupéra sur l'habit de l'inconnu un morceau du tissu supposé d'origine anglaise par Semacgus ; il serait soumis à la sagacité de maître Vachon, son tailleur. Il dévoila le cadavre de l'inconnu et dévisagea encore une fois sa face blême qui, sous l'effet du sel et du froid, paraissait se rétracter. Il se félicita d'avoir eu recours à Lavalée pour fixer l'image du mort et en conserver la trace la plus proche de la vie. Il jeta un coup d'œil sur la salle d'exposition. Là gisait la moisson habituelle de la camarde : deux corps d'hommes d'un âge incertain, d'évidence péris par noyade, quelques membres épars rejetés par le fleuve, provenant sans doute de dissections anatomiques clandestines, bref le tout venant que la lie du peuple et les familles éplorées viendraient morguer55 le lendemain matin.
Son regard fut soudain attiré par trois hottes d'osier appuyées sur la muraille. Il s'approcha et découvrit avec horreur quatre nouveau-nés morts dont déjà les visages, comme sucés de l'intérieur, s'apparentaient aux squelettes de fœtus des cabinets de curiosités. Cette découverte le fit souvenir d'une rencontre à l'auberge du Lion d'Or, à Vitry-le-François, deux ans auparavant sur le chemin de Vienne. Un homme avait soupé dans la salle commune. Le lendemain, Nicolas l'avait observé accrochant sur son dos ces hottes d'osier matelassées qui contenaient des nouveau-nés au maillot. Auparavant il leur avait fait sucer un peu de lait au bout d'un mouchoir. Cette vision l'avait longtemps poursuivi sans qu'il se l'expliquât. Frissonnant et soûlé de détresse, il remonta, comme Orphée des enfers, et interrogea le père Marie sur la provenance de ces dépouilles.
— Eh, quoi ! grommela l'intéressé. Tu ne sais pas cela, toi ? Ce sont des enfants trouvés exposés sur les marches des églises ou dans les tours56 des couvents. Y a point d'hôpitaux pour les recueillir pourtant. Bast ! On les envoie donc à Paris. Y a tant de misère que c'est le seul recours de beaucoup de mères… Ceux-là viennent de Lorraine… Confiés à un chevaucheur, ils n'ont pas supporté le voyage. Par ce temps ! Y sont morts en route. Accrochés à la selle… Point ou peu de lait… La neige. Seuls deux sur six ont survécu.
— Et l'homme qui les apportait ?
— Arrêté sur ordre de M. Le Noir. L'hôpital des enfants trouvés est submergé. On assure qu'il en vient près de deux mille chaque année à Paris. Le roi, dit-on, a ordonné d'y mettre bon ordre et qu'on les laisse en province57 . Tout cela est bien triste. Je ne pense jamais à ceux qui sont en bas… mais là ! Et l'inconnu, on le garde encore longtemps ?
— Nous verrons… je te le ferai savoir assez vite.
Dans sa voiture le passé reflua sur Nicolas. Il revit le gisant de la famille de Carné dans la collégiale de Guérande, son granit pleurant dans l'humidité de l'hiver. Avait-il seulement été abandonné ? Tout ne devait-il pas aboutir, dans cette mise en scène, à ce que le chanoine Le Floch le découvrît ? Il songea soudain, avec une intensité jamais éprouvée auparavant, à sa mère. Qui était-elle ? Se pouvait-il qu'elle fût encore vivante ? Connaissait-elle son existence ? Les preuves, inconnues de lui, qu'Isabelle avait dû fournir pour l'entrée de Louis chez les pages prouvaient seulement sa noble extraction. À vrai dire, que lui importait maintenant ? À bien des égards, il avait soldé ce passé-là. Il éprouva une bouffée de gratitude à l'égard d'Antoinette de n'avoir point abandonné Louis…
Rue Montmartre, seule Catherine veillait dans l'office. S'étant enquise de savoir s'il avait mangé, elle tempêta en apprenant qu'il demeurait sur son souper de la veille et le menaça des pires avanies s'il ne se décidait pas à prendre un soin régulier de son corps.
— Monsieur t'attend, ajouta-t-elle en maniant bruyamment des pots et des cuillères. Il veut qu'on te serve là-haut si, comme il le suppose, tu rentres le ventre vide !
— Et que propose le bivouac ce soir ?
— Tu mériterais la zoupe aux corbeaux que j'ai servie à mes gars un soir de pataille. Du reste de potage en fausse tortue, c'est assez bon pour toi !
— C'est tout, s'indigna Nicolas.
— Et ôte ton tricorne, quand tu parles aux dames.
Elle lui lança une chiquenaude. Il eut juste le temps de le rattraper, soucieux que le pistolet miniature de Bourdeau ne tombe pas à terre.
— Après, une omelette à la Célestine.
— C'est-à-dire ?
— Toute fourrée chaude de carrés de beurre de Vanves ; cela te requinquera ! Des peignets de fraise de veau. Un blat de navets à la péchameil moutardée. Et quelques confitures sèches58 pour dulzifier le tout et apprêter au sommeil dont tu as grand besoin.
Il s'en rendit compte soudain et combien aussi la faim le tenaillait, debout depuis l'aube à courir les chemins par un froid humide… Catherine, toujours marmonnant, l'aida à tirer ses bottes. Il enfila une paire de vieux escarpins au cuir fatigué qu'il avait l'habitude de porter au logis. Il monta en silence et découvrit une scène qui le remit des émotions de la journée. Debout devant son fauteuil, M. de Noblecourt, la flûte à la main, le corps penché sur une partition, s'agitait en cadence, les doigts virevoltant sur le vieil ivoire de l'instrument. Un chandelier d'argent éclairait la répétition, renvoyant sur la muraille la silhouette animée du vieil homme. Intrigués, assis côte à côte, Cyrus et Mouchette observaient non les mouvements de Noblecourt, mais son ombre figurée. Leurs petites têtes symétriques accompagnaient son étrange menuet. Nicolas comprit que, pour ne point fatiguer son souffle, il suivait en silence sa partie. Un craquement de parquet rompit le charme de ce tableau domestique. Cyrus agita la queue en jappant joyeusement et Mouchette fit le gros dos, se haussa pour se frotter au pied de la table avant de marcher sur Nicolas avec de petits gémissements amoureux. Il se baissa pour la prendre toute pantelante, et elle se coula sur son cou, ronronnante.
— Quelle harmonie ! s'écria Nicolas en riant. Sonate pour flûte traversière, en silence majeur ! Et quelle attentive assistance !
— Mon cher, ne raillez point, ce sont là mes exercices du soir. La marche vers la perfection jamais atteinte est un long calvaire. Vous savez qu'en plus du doigté, les sons se forment par la longueur vibrante de la colonne d'air, là, évidemment, je n'insiste pas ! Ajoutez à cela le pincement plus ou moins serré des lèvres et l'orientation de l'attaque sur l'arête de l'embouchure, et la partition à déchiffrer… Il faut avoir trois têtes, comme Cerbère !
— Et cet air ? Celui dont j'ai deviné le silence…
— Oh ! L'Étrenne d'Iris de Naudot59 , une chanson de la très vénérable confrérie des Maçons libres.
Il démontait avec précaution son instrument avant d'en coucher les éléments avec tendresse sur le velours de son étui.
— Ah ! Le marguillier de Saint-Eustache se complaît aux fantaisies des loges !
— C'est ainsi, monsieur le Breton dévot. Il me semble me souvenir que jadis on vous crut affilié…
— Certes ! Rumeurs qui expliquaient trop aisément aux yeux des envieux la protection de M. de Sartine et ma surprenante carrière.
Catherine parut avec, sur un plateau d'argent, plusieurs assiettes, un petit pain et un pichet d'étain.
— Nicolas, je t'ai mis du cidre. Le nouveau commence à se trouver.
Sous le regard envieux de son hôte, Nicolas attaqua son souper. Mouchette sauta sur le bras du fauteuil et appuya ses deux pattes sur le bras gauche de son maître, la mine quémandeuse.
— Considérez la pantomime ! dit Nicolas. Est-elle comédienne, cette coquine ? Ai-je la mine d'un appui-chat ?
Sa première fringale apaisée, Nicolas conta sa journée à Noblecourt, avec une parenthèse pour tout ce qui touchait Aimée d'Arranet. Il fut écouté avec attention, encore que le procureur ne laissât pas de jeter des regards concupiscents sur les mets étalés. En dépit d'un froncement de sourcils du commissaire, il parvint à porter à ses lèvres une pâte de coing. Puis il se plongea dans un long silence avec de petits mouvements des yeux et des murmures inintelligibles. Soudain, il sortit de dessous son séant un exemplaire froissé du Journal de Paris 60 .
— On vient, dit Noblecourt sortant de son mutisme, d'en retrancher la chronique judiciaire. Un numéro a été censuré.
— Je sais cela. Le Parlement s'est plaint et avec lui le lieutenant criminel. Au lieu de publier comme à l'accoutumée le texte de l'arrêt d'une condamnation à la peine capitale, la feuille aurait rapporté des paroles du condamné avec force détails qui reprendraient la teneur des minutes secrètes de l'instruction. De quoi, paraît-il, émouvoir le peuple !
— Reste que la sentence a été exécutée. L'affaire serait autrement de conséquence si les minutes en question avaient été révélées avant le prononcé.
— Le Journal n'avait sans doute comme souci que de présenter la chose sous une forme comprise par tous.
— Louable intention, encore que ceux qui le lisent appartiennent sans conteste à la partie la plus éclairée de l'opinion.
— Serait-il pourtant mal à propos de revêtir les arrêts criminels des charmes de l'éloquence et de les rendre ainsi précieux, et par conséquent respectables, à une multitude effarée devant le langage sec et barbare que la justice s'emploie à emprunter ?
— Sans doute. Encore qu'en dévoilant une part de ses mystères, c'est leur mise en cause et leur discussion sur la place publique qu'on favoriserait ainsi !
M. de Noblecourt ferma les yeux, Nicolas le crut assoupi. Il avait du mal à suivre les méandres de sa réflexion.
— Cher Nicolas, quand j'avais vingt ans, mon père m'envoya en Europe faire le grand tour. À Naples, j'assistai aux débuts du castrat Farinelli dans Angelica du compositeur Porpora. C'était, je crois, en 1720. Vous n'imaginez pas la splendeur des tenues de scène de ces chanteurs… Robes en brocarts, flots de soie mordorée, talons hauts, coiffures vertigineuses. Je l'ai revu plus tard, à Milan en 1726, lors de mon second voyage en Italie. On ne voyait que lui sur scène ; plus rien n'existait. Sa splendeur éclipsait toute chose autour de lui. Et quel registre !
Nicolas continuait à s'interroger sur les voies obliques suivies par Noblecourt. Le piège se refermait chaque fois que son propos s'égarait dans des directions inattendues. Il ne parvenait pas à démêler s'il s'agissait du vagabondage de l'esprit qui sautille sans but précis ou bien la tangente volontairement empruntée par un esprit sagace que les images et les idées inspiraient.
— Et où les castrats nous conduisent-ils ? Vers quelle comète ?
Un regard mi-ironique mi-accablé le fixait.
— Que les joyaux, les fleurs et la pourpre attirent tous les regards, alors l'éclatant préserve l'humble secret. Entendez-vous cela ?
Faute de réponse le vieux magistrat s'agitait.
— Allons, allons ! dit-il d'une voix pressante et agacée, reprenez-vous. Ne sentez-vous pas que tout vous pousse à ordonner votre action ? Voilà qu'on vous jette, avec la complicité innocente de la reine, dans une affaire que tout autre que vous serait capable de résoudre. On vous fait avaler la chose en tirant sur la bride là où cela est sensible. Ah ! la belle affaire. Vous connaissant, fidèle serviteur du trône, on sait comment vous appâter. Silencieux détenteur des secrets du pouvoir, avouez donc n'être point flatté de ce choix. Et Sartine qui sait toujours tout se garde bien d'évoquer l'affaire autrement grave sur laquelle vous enquêtez. À juste titre vous vous en étonnez. Tirez-en maintenant hardiment les conclusions. Ne dardez pas votre regard sur le seul cas pour lequel vous êtes mandaté : derrière le rideau de cette enquête-là, poursuivez en secret vos investigations sur cette mort mystérieuse. Voilà une victime tuée deux fois, une étrange incarcération dans un lieu peu conforme, des indices multipliés, des fumées répandues à plaisir pour vous égarer, et vous ne suspecteriez pas derrière tout cela une bonne et belle affaire d'État ? Oh, certes, vous, l'homme des enquêtes extraordinaires, vous pourriez décider d'abandonner la voie ! Éclatez mes justes regrets 61 . Je ne crois pas que vous soyez de cette trempe-là. Alors : Éclatez, fières trompettes, la lala lala la laaaa 62 .
Et Noblecourt, dans son élan, piqua d'une main rapace un énorme morceau de cédrat confit qu'il avala goulûment sous le regard accablé de Cyrus qui en avait, depuis un moment, sournoisement approché la patte.
Nicolas demeurait songeur.
— Y a-t-il quelque chose encore qui vous tracasse ?
— Louis a revu sa mère cette nuit. Elle est de passage à Paris ; elle l'a prié de n'en rien dire.
— Et cependant, il vous a révélé la chose ?
— Oui… et je souhaite la revoir.
— Présentée ainsi, la chose ne supportera nul conseil pour vous en dissuader. Méfiez-vous cependant. Il ne faut jamais approcher l'étoupe d'une braise mal éteinte.
— Vous savez dans quelles conditions à Versailles, la dernière fois…
— Je sais et cela explique ceci. Que la nuit vous porte conseil.
Mardi 11 février 1777
S'étant levé fort tôt, Nicolas plongea dans l'obscurité glacée de la rue Montmartre. La froideur redoublait et pourtant il décida de gagner à pied la rue du Bac par le Pont-Neuf et les quais de la rive gauche. Antoinette Godelet – la Satin – avait cédé sa boutique de mode à un couple de merciers, mais s'était réservé la jouissance d'un petit entresol, conservé depuis qu'elle vivait à Londres. Arrivé sur les lieux, il passa sans hésitation devant un portier méfiant que son allure et son air décidé dissuadèrent de s'enquérir sur sa destination. Une fois gravi le demi-étage, il s'arrêta un moment, soudain saisi de scrupules. Avait-il raison de venir troubler la quiétude d'Antoinette et de faire irruption dans une vie qui désormais s'était organisée sans lui et dans un éloignement choisi sinon voulu ? Et pourtant le souci le taraudait de ne point demeurer sur son absurde et méprisable attitude lors de leur ultime rencontre. Il se persuada que la démarche d'un père justifiait tout et c'est le cœur plus serein qu'il souleva le marteau de la porte. Après un long moment, qui lui parut une éternité, la porte s'entrouvrit sur le visage d'Antoinette. Elle porta la main à sa bouche, étouffant un cri, recula et jeta un regard derrière elle, comme cherchant une voie pour s'enfuir. Puis elle se mit à pleurer ce qui porta le comble à la confusion de Nicolas. L'émotion qui s'emparait de lui ne l'empêcha pas de remarquer qu'une masse de papiers achevait de se consumer dans la cheminée. Maintenant elle le saisissait convulsivement et il sentait battre son cœur. Il revit un oiseau prisonnier, cette hirondelle égarée dans sa chambre à Guérande qu'il avait longtemps tenue toute palpitante dans sa main. Elle continuait à pleurer le nez dans son cou. Tout soudain ne fut plus que confusion et désordre. Comme elle avait changé ! Ce n'était plus la jeune fille timide de jadis ou la pensionnaire du Dauphin couronné, mais une femme séduisante, tout affinée par des années de séparation. Il la repoussa doucement pour la mieux regarder, la découvrir à nouveau. Elle se laissa aller dans ses bras. Il n'avait prononcé aucune parole et déjà les gestes suppléaient aux mots. Enflammé, il la porta sur le lit, retrouva sa prime jeunesse en étreignant le corps semblable et différent d'Antoinette. Tous deux se livrèrent avec la même ardeur au brasier de leurs retrouvailles.
Le temps revint de l'accalmie des sens et celui des confidences. Elle lui conta par le menu sa vie à Londres où son négoce prospérait dans l'un des passages les plus achalandés de la capitale anglaise. Elle lui fournit force détails sur ses liens avec les marchands de modes parisiennes, et en particulier la fameuse Mme Bertin, sur la qualité de la clientèle qui fréquentait sa boutique. Son langage s'était châtié à un point qui le surprit. Elle parla jusqu'à s'étourdir. Elle s'étendit sur le bonheur de sa rencontre avec Louis, si beau. Elle ne parvenait pas à se persuader du brillant destin qu'autorisaient son nom et sa position. Il la remercia de sa générosité. Elle se mit à pleurer. Il la consola, caressant ses cheveux ainsi qu'il le faisait dix-sept ans auparavant dans la soupente où ils se retrouvaient. Près d'elle il mesurait tout ce qu'elle représentait pour lui et pour cette lignée dans laquelle leur fils incarnait l'avenir des Ranreuil.
— Quant à moi, dit-il, je dois te demander pardon. Ma brutalité à Versailles…
Elle ne laissa pas achever.
— Tais-toi ! J'ai souffert, mais je t'ai pardonné. Tu ne peux être cruel. J'avais tout compris, tout !
Les heures s'écoulaient en doux entretiens, mais l'instant des adieux approchait. Antoinette disparut dans le boudoir tandis que Nicolas s'habillait. Il remarqua un monceau de ballots et de sacs accumulés dans un angle de la chambre. Des étiquettes portaient la mention de Mrs Alice Dombey, sans doute une cliente anglaise d'Antoinette. Un étui de cuir à la forme curieuse l'intrigua ; il portait l'adresse et le nom d'un fournisseur anglais qui ne lui étaient pas inconnus. Il nota le fait sans pousser plus loin sa réflexion. La mère de Louis reparut en tenue de voyage. Elle se remit à pleurer avant qu'il ne la quitte ; elle refusa d'être accompagnée jusqu'à la malle-poste de Boulogne, rue des Fossés Saint-Germain l'Auxerrois. L'émotion ne laissait pas de les attendrir.
Rue du Bac il marcha longtemps, perdu dans ses pensées sans songer à arrêter les fiacres qui le dépassaient. Le froid piquant finit par le saisir et le tira de l'espèce de torpeur qui l'envahissait. Des sentiments contradictoires l'agitaient. Avait-il oublié Aimée d'Arranet ? Il était bien temps d'y songer ! Quelle folie l'avait-elle donc saisi ? Pourtant il se sentait innocent, aussi peu calculé avait été l'événement. Il plongea en lui-même. Antoinette suscitait en lui une tendresse et une émotion qu'il sentait liées à leur jeunesse. De surcroît, elle était la mère de Louis. À cette pensée son cœur fondait. Si ferme et capable de diriger sa vie qu'elle lui apparût, il ne pouvait s'empêcher de lui être redevable, tout en cédant au besoin de la protéger. Cela tenait-il au fait d'être son aîné de quelques années ? Se pouvait-il qu'il aimât deux êtres à la fois ? Une observation de Noblecourt lui revint en mémoire. Avait-il lu en son cœur mieux que lui-même ? L'impression fugitive le traversa qu'Antoinette touchait au meilleur de ce qu'il était, qu'elle appartenait plus que d'autres à sa propre vie, que rien jamais ne viendrait rompre le lien qui les unissait malgré les vicissitudes de l'existence. Aimée, aussi, se trouvait être plus jeune que lui… Il fallait mettre un terme à cette rumination. Il n'avait jamais su prendre les aléas de la vie simplement. Était-il responsable de ses propres contradictions ? Il eut du mal à recouvrer sa sérénité, l'esprit tant confiné dans le ressassement de pensées désordonnées.
Enfin, il sauta dans un fiacre afin de se rendre chez son tailleur. Il souhaitait lui soumettre le tissu de l'habit porté par l'inconnu du Fort-l'Évêque. Son entrée dans le palais des modes provoqua une manière d'agitation. La longue et sombre figure du maître artisan se dressa du fauteuil dans lequel il trônait ; il frappa le sol de sa canne à coups redoublés. La foule des apprentis se précipita et jeta dans un bel ensemble un immense papier de soie sur un mannequin d'osier revêtu d'une robe que Nicolas jugea, à peine aperçue, d'une éblouissante splendeur.
— Messieurs, dévoilez. C'est le marquis de Ranreuil qui me fait l'honneur de sa visite. Il y a quinze ans que je coupe ses habits et que nous partageons… « Ce bon monsieur Vachon »63 … Nous nous comprenons. Ah ! C'est que, de nos jours, il faut prendre garde, la concurrence a ses mouches…
Il salua le maître et tourna autour du vêtement exposé.
— C'est un chef-d'œuvre !
Vachon rayonnait d'orgueil contenu.
— C'est une pièce d'apparat, de soie ivoirine. Jupe longue sur panier. Admirez les devants du corsage au niveau de la taille, que l'on rabat sur les côtés de manière à former, au milieu du dos, une double boucle avec une queue longue qui descend jusqu'à l'ourlet de la jupe ! Certes, manière à l'ancienne, encore Pompadour. La beauté ne se démode pas ; c'est une commande pour une cour allemande, une tenue de cérémonie.
Nicolas se pencha sur le tissu aux motifs compliqués. Ils mêlaient des décors de chinoiseries avec les ornements occidentaux et des rinceaux de fleurs stylisées.
— N'est-ce point magnifique ! monsieur, tissu venu de Chine. Seuls ces gens-là, patients et laborieux, s'évertuent à broder en soie plate et soie torse. Ils savent conduire le fil dans tous les sens en conservant, grâce au soin minutieux employé, tout le luisant et la fraîcheur des nuances, que vous observez ici ton sur ton, ivoire neuf et vieil ivoire.
— Ainsi, les affaires reprennent ?
— C'est selon. Notre commerce s'étend auprès des clientèles étrangères, le cachet français nous porte. Cependant tout bouge et change. La mode des poufs64 fait choir les coiffures de dentelles. Tout cela affecte nos ouvrières à barbes65 qui se rabattent sur les manchettes. Depuis la paix, les tissus nous viennent d'Angleterre ; rien n'est plus à mode que leur satin en imitation. Le frac66 s'impose ; il apparaît plus commode, comme si bien s'habiller signifiait être à l'aise !
Nicolas garda pour lui le sentiment que cette remarque lui suggérait, lui si attaché parfois à la coupe commode de ses vieux vêtements.
— Le pire, savez-vous, reprit Vachon, pour le coup lancé, ce sont les boutiques de modes qui fleurissent. Louis le Grand avait autorisé les couturières à tailler les dessous, voilà qu'elles ont accès aux dessus ! Je vous explique le détail. Prenez une robe de cour pour une présentation à Sa Majesté… Ce bon monsieur Vachon ! … Je traite le corps, le corsage, les baleines, et voilà que la modiste se saisit de la jupe et des agréments. Le dire n'a l'air de rien, mais, croyez-le si vous le voulez, il y a pas moins de cent cinquante façons de garnir une robe et chacune d'elles porte un nom particulier. Voilà le champ commun des faiseuses et des marchandes de mode.
— Cela prouve que le négoce se développe au bénéfice de tous.
— Hélas, dit Vachon en plissant sa longue figure émaciée, le jeu n'est pas honnête. Elles possèdent des avantages contre lesquels je ne puis lutter. Si ce que l'on raconte est véridique, ces femmes-là ne sont point cruelles et plus d'une agrémente son négoce jusqu'à ne faire qu'un saut, elle ou ses soubrettes, de la boutique au fond d'une berline anglaise ! Les voyez-vous, monsieur le marquis, s'installer dans des endroits lumineux aux décors raffinés, bien éloignés de la tenue et de la rigueur d'un atelier modeste. Il m'en revient cent traits plus éloquents…
— Et laisserez-vous ainsi vos champs abandonnés à la glane ?
Le tailleur attira Nicolas à l'écart, en jetant un regard à la fois impérieux et suspicieux sur la troupe silencieuse des apprentis.
— J'y ai songé et il ne suffit pas d'être murmurateur. J'ai débauché une ouvrière de Mme Bertin, la modiste de la reine.
— Monsieur Vachon, que me dites-vous là !
— Dieu, vous vous méprenez ! Il ne s'agit pas de galantise. J'ai acheté un local rue Royale, orné du dernier goût et doré sur tranches. La dame a engagé des ouvrières accortes. Elles vendent mes productions dans ce lieu ad hoc. Ainsi, je fais pièce à ces établissements, tout en demeurant dans ma vieille rue du Marais !
Il jeta un regard énamouré sur les sombres lieux qui l'entouraient.
— Je ne me résignerai jamais à les quitter… Et savez-vous ? À petit bruit, ce tour de souplesse est en passe de tripler mon chiffre. Que le roi veuille nous conserver la paix !
— Et comment se nomme ce nouveau lieu des élégances ?
— « Les Ciseaux d'Argent. »
— Fort bien trouvé ! Vous parliez un instant des étoffes d'Angleterre…
Il sortit de sa poche le morceau de tissu recueilli à la basse-geôle.
— … Pourriez-vous m'éclairer sur l'origine de celle-ci ?
Maître Vachon s'en saisit, le froissa, le huma et hocha la tête, l'air satisfait.
— Tissu de laine, de qualité, chaud et solide. Vient d'Angleterre et plus précisément d'Écosse ou des îles proches.
Il tira sur le tissu.
— Et cela est tissé à la main.
— En trouve-t-on en France ?
— En aucun cas. La seule fois que j'en ai vu, c'est sur une de mes pratiques étrangères, Lord Dunmore. Je l'avais interrogé, curieux d'en savoir plus sur un tissu que je ne connaissais point.
Traversant la petite cour obscure encombrée de neige qui dissimulait la boutique aux yeux du tout venant, Nicolas faisait le point de cette intéressante conversation. Si tout confirmait que la sentence du tailleur était reliée à d'autres découvertes, l'inconnu du Fort-l'Évêque semblait, à tout le moins, en relation d'une manière ou d'une autre avec l'Angleterre. Rendre compte à M. Le Noir devenait urgent, avant de gagner le Grand Châtelet pour lancer d'autres investigations. Il ne serait pas non plus inutile de visiter Mme Bertin, la modiste de la reine. Ainsi suivrait-il le conseil de Noblecourt et gazerait-il sous une enquête ostensible la réalité d'une recherche subreptice. Il ne pouvait se flatter d'avoir jusqu'à présent beaucoup avancé.
Rue Neuve-des-Capucines, le Magistrat le reçut entre deux portes. Sans entrer dans des détails importuns, il lui dressa le tableau résumé des deux affaires et ne lui cela point les directions différentes qu'il entendait leur donner. Le lieutenant général de police, perplexe, réfléchit un moment.
— Mon cher Nicolas, ce que vous m'apprenez ne laisse pas de me surprendre. Cette affaire du Fort-l'Évêque me paraît de très mauvais aloi et je vais vous dire ce qui entraîne cette constatation. D'une part, sans vous, j'ignorerais ce qui s'est déroulé dans une prison royale, il y a déjà trois nuits. Tout cela vous paraîtra comme à moi, et pour qui connaît la maison, furieusement anormal !
La bonne figure spirituelle et aimable s'était empreinte d'un air de scandale indigné.
— Que chacun travaille au hasard, reprit-il après un silence, et il n'y a plus de police possible. D'autre part, l'ignorance de Sartine, toujours si pressé d'être le premier au courant de tout, me laisse perplexe. Supposons quelque dossier secret sur lequel, avec votre flair habituel, vous auriez eu la chance ou le malheur de tomber. Une nouvelle m'est revenue ce matin qui semble corroborer vos craintes : M. de Mazicourt, gouverneur du Fort-l'Évêque, a quitté Paris ce matin pour Apt en Provence où d'autres fonctions l'appellent. Cela est trop étrange pour n'être pas intrigant. Prenez garde et me rendez compte. Je verrai de mon côté si je puis en apprendre davantage. Pour l'autre affaire, approchez le roi : il finira par la connaître car, au bout du compte, les dettes de la reine devront être soldées. Sa Majesté vous aime et vous fait confiance. Cachez-lui quelque chose et il se rétractera ! Il n'est pas assuré que cela vous aidera, mais vous le connaissez, il n'a pas toujours la volonté de ses décisions, il en a la jalousie.
Le lieutenant général de police lui tendit un petit billet imprimé dont Nicolas remit la lecture à plus tard. Quittant l'hôtel de Gramont, il mesura sa chance de travailler sous les auspices d'un homme à la fois ferme et bienveillant et dont aucune action n'était dictée par l'âcreté du parvenu, car le seul service du roi l'animait. Veuf, il menait une vie paisible que le goût des livres éclairait. Son affection pour sa mère et pour sa fille emplissait de joies simples une existence rangée. Pourtant il ne manquait pas d'envieux ou d'ambitieux qui lorgnaient une fonction si pleine d'entregent. Sans se préoccuper de ces offensives répétées acharnées à travailler à sa perte et avides de la moindre occasion, il poursuivait son chemin. Ses relations distantes avec Necker établissaient une conjoncture que n'entamaient aucunement le bon accueil et l'ouverture du roi à son égard. M. de La Borde avait un jour résumé la chose en citant Marot :
Ô ! Roi français, tant qu'il te plaira, prends-le,
Mais si le perds, tu perdras une perle.
Dans la rue, il prit connaissance du billet remis par son chef.
« Mme Le Noir et M. Le Noir, conseiller d'État, lieutenant général de police, ont l'honneur de vous faire part du mariage de Mademoiselle Le Noir, leur petite-fille et fille, avec M. Boula de Nanteuil, maître des requêtes, et vous prient d'assister à la signature du contrat par Sa Majesté, le 23 février 1777, à Versailles. »
Relevant la tête, il eut l'impression d'être observé. Il envisagea deux quidams qui tournèrent trop rapidement la tête quand il les dépassa pour rejoindre son fiacre. Le policier se réveilla en lui. Ces deux-là étaient-ils des mouches ? Il ne les remettait pas ; pourtant peu lui étaient étrangers. Il ordonna au cocher de l'attendre du côté du boulevard, rue Basse-du-Rempart, et d'un pas tranquille se dirigea vers la place de Vendôme que l'habitude lui faisait toujours nommer place Louis-le-Grand. Au lieu de s'y engager, il s'arrêta un moment, feignant que le pied lui ait glissé dans la neige fondue. Il se baissa pour nettoyer le bas de son manteau et en profita pour jeter un coup d'œil derrière lui. À quelques toises, les deux hommes s'étaient arrêtés aussi et l'observaient. Le doute n'était plus permis, il était bel et bien suivi. Depuis quand ? Il pouvait soit marcher sur eux, soit les interpeller. Cela risquait de ne conduire à rien, chacun étant libre de déambuler dans les rues sans avoir à en rendre compte. Il préférait les ignorer en leur faussant compagnie, mais en vérifiant que décidément c'était à lui qu'ils en avaient. Il bifurqua, entra dans la chapelle du couvent des Capucines et courut se dissimuler derrière le maître-autel. Dans la semi-obscurité du sanctuaire, il apercevait l'entrée en contre-jour. Presque aussitôt la porte s'ouvrit et les deux hommes entrèrent, jetant à la ronde un regard inquisiteur. Ils se concertèrent un moment, puis se précipitèrent dehors.
Nul doute qu'on l'attendît à l'extérieur. Il s'accorda un moment de répit. Une plaque de marbre blanc attira son attention. Il s'approcha et en lut l'inscription avec émotion. Dans cette crypte reposaient la marquise de Pompadour67 , sa mère Louise Madeleine de la Motte, et sa fille Alexandrine. Les souvenirs refluaient comme une vague de mascaret. Le temps s'arrêtait, le passé soudain resurgissait comme une épave sur la grève que la mer découvre. Il revit dans un ovale parfait le regard aux yeux gris adorant le feu roi. Cet amour-là justifiait beaucoup de choses et même les menées obscures que la marquise vieillie, malade et jalouse avait sur sa fin multipliées. Chacun disait-elle a deux âmes, l'une pour le bien, l'autre pour le mal. Il revécut leur dernier entretien à Bellevue, duel à fleurets mouchetés : « Vous êtes un loyal serviteur du roi », lui avait-elle jeté avant de le quitter. Il pria un moment pour celle qui gisait dans un caveau profond et associa dans son oraison le pauvre visage de Truche de la Chaux68 .
— Mon fils, vous paraissez bien accablé ?
Nicolas sursauta. Un vieux prêtre en habit noir et rabat se penchait vers lui. Il se redressa.
— Si je vous pose la question, ce n'est point simple curiosité de ma part, c'est que votre attitude m'intrigue… Depuis votre entrée dans la chapelle et la venue de ces deux hommes… Il m'a semblé… Mais je m'égare sans doute… Seriez-vous par hasard poursuivi ? Sollicitez-vous la protection et l'asile d'un sanctuaire ?
— Je priais pour le salut de l'âme d'une personne que j'ai bien connue.
— Elles sont nombreuses ici, et de haut lignage.
Nicolas se présenta et exposa sans détour la situation telle qu'elle se présentait. Le prêtre, qui était le confesseur des Capucines, réfléchit un moment, puis se dirigea vers une porte derrière l'autel et tira une poignée dissimulée dans un creux de la pierre. Une cloche sonna dans le lointain. Une porte finit par s'ouvrir dans le côté gauche du chœur. Une petite religieuse rondelette, au visage plein et rose, aux yeux d'enfant, parut et s'adressa au prêtre en fixant Nicolas d'un œil scrutateur. Le cas fut présenté ; elle y réfléchit la main dans le menton. Il parut à Nicolas qu'elle s'emparait du débat avec autorité et détermination. Il y avait une autre issue, le mur d'enceinte du couvent donnant sur le boulevard. Le jardinier devait précisément se rendre au port au bois, il suffisait que Nicolas se dissimulât dans la charrette. La religieuse donna une clé à l'abbé qui aussitôt entraîna Nicolas à sa suite dans un dédale de corridors. Ils traversèrent le cloître, puis se retrouvèrent dans les jardins. Le prêtre fit les présentations. Le jardinier, vieil homme sourd et taciturne, installa Nicolas sous des ais, dans une sorte de faux-plancher, après que ce dernier eut salué son sauveur. La charrette franchit le portail sur le boulevard. Le commissaire jeta un œil au travers des planches disjointes et repéra l'un des sbires qui surveillait l'issue et vint toiser presque sous son nez le jardinier qui fit claquer son fouet et cracha à terre. Rassuré, l'homme reprit sa faction, tapant des pieds sur le sol gelé. Nicolas retrouva son fiacre à l'angle de la rue Basse-du-Rempart et du passage du Cendrier.
L'incident le laissa songeur. Qui pouvait souhaiter le faire suivre ? De fort mauvais souvenirs ressurgirent ; ce n'était pas la première fois dans sa périlleuse existence que le fait se produisait. Il devait désormais prendre garde et tenir compte de ce nouvel élément. Il réfléchit à plusieurs hypothèses. La vengeance ? Son passé d'enquêteur extraordinaire, la part prise à tant de secrets, mais aussi l'existence de coupables et de criminels préservés du châtiment et en mesure de lui vouer des haines rancies et assassines, rendaient possible ce risque-là. L'une des enquêtes qu'il menait pouvait également avoir suscité à un niveau inconnu cette étrange surveillance. Cette incertitude le tourmenta jusqu'au Châtelet. Il gravit quatre à quatre le grand escalier, passa devant le père Marie, interdit devant une telle hâte, et surgit dans le bureau de permanence où il trouva Bourdeau tisonnant le feu.
— Nicolas, te voilà enfin ! J'arrive du Fort-l'Évêque, dit-il d'évidence fort excité. Imagine ce que j'ai découvert ?
— Que M. de Mazicourt, le gouverneur de la susdite prison royale, a reçu ordre de gagner Apt et a pris son temps69 de ce dimanche pour décamper.
La mimique de Bourdeau dépité était éloquente.
— Par le diable, comment l'as-tu appris ?
— Hé ! Me crois-tu si naïf que je n'aie pris mes précautions, cher Pierre ?
Bourdeau ne dissimulait son admiration. Nicolas s'en voulut un peu de donner avec tant d'insolence dans la vue d'un ami. Il était pourtant convaincu que l'exercice de l'autorité impliquait de savoir surprendre toujours.
— Rien, ni personne, ajouta-t-il, ne peut expliquer que l'homme se soit ainsi épouffé70 à petit bruit.
Il conta son étonnement d'avoir découvert que Sartine n'était au courant de rien.
— Et par extraordinaire, reprit Bourdeau matois, devine ce que j'ai appris de plus intrigant encore ?
— Mes ressources ne vont pas jusque-là ! Il faut en devinaille être maître Gonin 71 , et dans cette voie je ne redoublerai rien.
Il se prit à rire, heureux au fond d'offrir à Bourdeau l'hommage de son ignorance.
— Soit ! L'inconnu, tu me l'avais dit, bénéficiait d'un régime à la pistole, ses repas provenant de l'extérieur de la prison. J'ai eu beau m'évertuer et les geôliers m'ont d'ailleurs aidé sans rechigner, je n'ai rien appris d'autre, sinon qu'un inconnu d'allure militaire – rien de l'aspect d'un marmiton ou d'un valet, m'a-t-on dit – lui apportait pitance…
— Le bouton ! s'écria le commissaire.
— … qu'on ne sait de quel traiteur ou auberge – et ceux qui fournissent la prison sont connus – la manne était préparée et que les mets qu'on lui servait paraissaient au commun des plus recherchés.
— D'un office particulier ?
— C'est probable, et celui d'une grande maison, c'est possible.
— Il faut de tout cela tirer les conclusions. On souhaitait d'évidence maintenir à petit bruit un inconnu prisonnier, incarcéré sur l'ordre mystérieux d'une puissance occulte.
— Tu additionnes les énigmes. Il y a en effet apparence que nous voici hors de gamme et que tous les chemins empruntés nous conduisent droit devant dans des impasses. Le Fort-l'Évêque est un commencement sans suite. Hélas !
Nicolas médita un instant.
— Noblecourt dirait que c'est dans l'obscurité la plus profonde que la moindre clarté devient éclatante.
Bourdeau s'esclaffa.
— Il y a toujours un fond de vérité dans les paradoxes qu'il nous sert. À condition de les démêler…
— Il y a toujours avantage à les entendre. La vérité comme le mensonge a plus d'un visage… À nous de les saisir au passage en observant avec soin les occasions de ne les point manquer. Combien de choses inexplicables sont autant de moyens qui semblent nés du hasard qu'il plaît à la vérité de nous soumettre.
— Daigneras-tu, Nicolas, expliquer à un pauvre homme ce que dissimulent tes sentences pythiques ?
— Que nous disposons encore de nombreux atouts pour forlonger la partie. Je les énumère : le portrait exact de notre inconnu, soumis à la sagacité parisienne ; ce serait bien le diable qu'on ne le reconnût pas ! Des certitudes sur les conditions de son assassinat. Un tissu aussi, selon Vachon introuvable en France, qui laisse à penser que l'inconnu est anglais ou vient d'Angleterre. Et encore, des indices qui prouvent que la victime a un lien avec une occupation mécanique. Enfin, pour finir, un bouton et un papier sans doute chiffré qui finiront bien par nous offrir des enseignements utiles.
À ce moment le père Marie entra, portant avec précaution un pot fumant de vin chaud à la cannelle et deux bols de faïence.
— Voilà-t-y pas de quoi les réchauffer ! J'ai renforcé le tout d'une lampée de mon cordial. Les murs suintent la mort aujourd'hui. Triste journée pour une mise en terre.
Bourdeau sursauta et considéra l'huissier les sourcils froncés.
— Peste soit du propos ! Pourquoi nous assombrir ?
— Nicolas ne m'a pas laissé le temps de le lui dire. Il est passé devant ma loge comme un furet courant le conin.
— Et donc ?
Nicolas pressentit qu'une mauvaise voie se profilait.
— Et quoi ? Je voulais simplement dire… Voilà, cela m'apprendra à vous vouloir du bien, à tous les deux. Portez-leur de quoi reprendre vie et ils vous chantent pouilles !
— Allons, dit Nicolas impatient, au fait.
— Ne me bouscule pas ! Rien d'autre que d'avoir suivi tes instructions.
— Quelles instructions ? Peux-tu me le dire ?
— Te le dire et te le montrer.
Il fouilla dans sa poche et en sortit un pli chiffonné qu'il tendit au commissaire. Celui-ci le lut à deux reprises, se leva et arpenta la pièce tel un forcené.
— Comment est-ce possible ?
Bourdeau, qui soufflait sur son vin chaud, leva la tête, intrigué par l'attitude et le ton de son ami.
— Mauvaise nouvelle, Nicolas ?
— Un détail, ma foi, déplorable ! Oui, vraiment ! On a imité ma signature… Et plus bellement, on ne peut !
Il agita le pli.
— … Ce billet forgé autorise la levée du corps de l'inconnu aux fins d'être conduit sur-le-champ au cimetière de Clamart pour inhumation. Ni plus ni moins ! Et sur mon ordre prétendu ! C'est le comble !
Le père Marie atterré écoutait leur échange.
— Nicolas, j'ai cru… Surtout que tu m'avais annoncé tes instructions pour la mise en terre.
— Tu n'y es pour rien, dit Nicolas, en lui pressant l'épaule avec amitié. Tu as fait ton devoir. Sois tranquille, nous trouverons et punirons le faussaire !
L'huissier sortit, la tête basse.
— Le pauvre, dit Bourdeau. Tu es son dieu et rien ne le pouvait davantage affliger qu'à cause de lui, même innocemment, on ait pu te faire pièce72 .
Nicolas consulta sa montre, courut à la porte et rappela le père Marie.
— À quelle heure a-t-on emmené le cadavre ?
— Un peu avant onze heures. Un homme jeune, d'allure militaire, m'a donné la lettre… Enfin ta lettre supposée.
— L'allure militaire ! Encore ! dit Bourdeau.
— Il n'y a pas une minute à perdre. Père Marie, tu fais approcher discrètement une voiture, sur le côté, tu sais où. Et ouvre la porte du bureau du lieutenant général.
— Pourquoi tant de précautions ? s'inquiéta l'inspecteur.
— J'ai été finement suivi ce matin et il a fallu un heureux concours de circonstances pour me déprendre de cette engeance. Je veux éviter que le cas se renouvelle.
Ils empruntèrent donc le passage dissimulé dans le bureau pour gagner par l'escalier en colimaçon la porte dérobée donnant sur le côté de la forteresse. Un coup d'œil permit de constater qu'aucun indiscret ne traînait par là. Le Pont-au-Change fut évité et le fiacre prit la rue de la Vieille Place aux Veaux, celle de la Planche-Mibray et rejoignit le Pont Notre-Dame. Le fleuve traversé, ils gagnèrent, conduits à grandes guides, l'abbaye Sainte-Geneviève. Par les rues Mouffetard, du Fer à Moulin et de la Muette, ils atteignirent les dépendances des Filles de la Miséricorde et, à main droite, par la rue des Fossés Saint-Marcel, l'entrée du cimetière de Clamart. À plusieurs reprises, Nicolas avait fait arrêter la voiture pour observer la marche d'éventuels poursuivants. Une inquiétude le travaillait. Ceux qui avaient enlevé le cadavre n'avaient pas dissimulé leur destination. Une démarche aussi assurée signifiait qu'ils bénéficiaient sans doute d'appuis particuliers et puissants.
— Triste endroit ! murmura Nicolas. Pas très éloigné de ta demeure, Pierre.
— Je n'ai pas les ressources pour loger mon petit monde dans les faubourgs neufs. Le peuple va au peuple et mes lilas fleurissent au printemps. Mais tu as raison, à cet endroit le quartier est sinistre.
Ils pénétrèrent un vaste enclos, sorte d'immense champ au sol inégal et bosselé. La terre semblait travaillée du dessous. Rien n'indiquait la destination du lieu. Ni pierres tombales, ni croix, ni pyramides, ni monuments d'aucune sorte ne donnaient son caractère à ce royaume des trépassés haché d'ornières glacées et de monticules de neige souillée.
— Point de tombes, dit Nicolas en se signant.
— Des fosses communes, c'est bien assez pour les indigents et les pauvres. L'Hôtel-Dieu et la Pitié vomissent chaque jour leur tribut. Les corps n'ont point de bière ; ils sont cousus à même dans une serpillière. Ils passent de leur lit au chariot traîné par douze emballeurs. Une tête, une cloche, une croix, voilà tout le cortège ! Il part à quatre heures le matin et moi qui le croise, j'en ai chaque fois le sang glacé. Arrivé au cimetière, on précipite le corps dans la fosse profonde aussitôt recouvert de chaux vive. Et l'horreur ne s'arrête pas là. La nuit, de jeunes chirurgiens franchissent les murs et déterrent les cadavres pour, sur le mort, apprendre à soigner le vivant. Ainsi, après le trépas du pauvre, on lui dérobe de surcroît son corps !
— Où peut être notre homme ?
— Je comprends mieux pourquoi ils ne se sont pas cachés d'aller à Clamart.
Un vieil homme, le visage bleu de froid, s'approcha d'eux, le bonnet à la main.
— Ces messieurs veulent-ils quelques lumières sur le lieu ? Souvent on me pose des questions peu communes, les étrangers parfois.
— Tiens, justement, pourquoi ce lieu qui n'est pas à Clamart, hors les limites de la ville et les barrières, en porte-t-il le nom ?
— Celle-là, on me la pose souvent ! Apprenez, dit l'homme en se rengorgeant, que le terrain, sur lequel nous sommes, dépendait, jusqu'à sa destruction en 1646, de l'hôtel de Crouy-Clamart. Au début de ce siècle, il fut décidé d'y ouvrir un cimetière.
— Grand merci, me voici plus savant. A-t-on enterré aujourd'hui ?
Il les considéra avec une attention inquiète.
— À qui dois-je répondre ? Êtes-vous chirurgiens ? Cela ne porte guère chance !
— Que voulez-vous dire ?
— Il y a deux semaines de cela, un garçon de ce métier-là qui s'était proposé d'enlever nuitamment un corps, en escaladant le mur de clôture, l'avait attaché à une corde pour pouvoir l'entraîner plus aisément, s'est trouvé pris par le col et tellement embarrassé, qu'étant demeuré suspendu d'un côté du mur et le cadavre de l'autre, nous l'avions retrouvé étranglé le lendemain, le mort ayant pendu le vif !
— Bon, dit Nicolas, nous voilà avertis ! Mais nous sommes des commis du bureau de police chargés des cimetières.
— Alors dans ce cas, je peux tout vous dire. Il y a eu la fournée quotidienne. Quarante-six corps ce matin.
— Et rien d'autre de particulier, ce jour ?
— Ah ! marmonna l'homme. Je vois que la pousse73 a de longues oreilles. Moi, j'ai rien à vous cacher. À midi, on a mené un corps.
— À quelle heure ?
— À midi, que je vous dis ! J'ai entendu la cloche de la Miséricorde, d'autant plus que le vent est au nord. C'était point une fournée. Y avait même pas de pâté en croûte74 , juste une civière recouverte d'un méchant coutil. J'ai voulu suivre le cortège. M'ont renvoyé méchamment à mon fricot. Et le prêtre absent !
— Dans quelle fosse l'ont-ils enterré ?
— Je l'ignore, dit-il en agitant la main dans une direction incertaine.
— Aurait-on une chance de récupérer le cadavre ?
Il les regarda effaré.
— Ben celle-là, je la crois pas ! C'est la première fois qu'on me la chante !
Leur air le convainquit que la question était sérieuse.
— Faudrait trouver la bonne fosse… Il y en a au moins six possibles. Resterait à creuser et à triturer le sol gelé… Et vous oubliez la chaux vive qui attaque et détruit !
— Le bonhomme a raison, souffla Bourdeau à l'oreille de son ami. Nous voici piégés ; il n'y a plus rien à faire ici. En vérité le coup a été mené de main de maître. Sans doute te savait-on éloigné, te surveillant. Allons, on ne se joue pas impunément de nous sans être un jour confondu. Nous avons la chance de posséder un portrait autrement vivant que de pauvres restes.
Nicolas se résigna. Il offrit un écu double au gardien du cimetière qui les accompagna de ses bénédictions jusqu'à la voiture. Que signifiaient tous ces événements ? Une puissance mystérieuse tirait-elle les ficelles d'une intrigue montée en vue de buts inconnus ? Qui était le coopérateur de ces désordres, et comment le démasquer ? Il sentait monter les périls avec d'autant plus d'appréhension qu'il ignorait de quelle manière les affronter.
— La raison impose que nous ne voulions que ce que nous pouvons. Aux portes fermées correspondent d'autres portes, ouvertes celles-là.
— Vous voilà Noblecourisant, dit Nicolas avec un pauvre sourire. Puisque nous sommes contraints d'abandonner ce cadavre, profitons de notre présence dans ce quartier. Je veux te faire connaître un curieux personnage. Ce M. Rodollet à qui M. de Séqueville m'adressa naguère.
— Le secrétaire du roi à la conduite des ambassadeurs ?
— Lui-même. Le personnage en question, écrivain public et calligraphe, pourrait nous être utile pour déchiffrer le papier trouvé dans la cellule du Fort-l'Évêque. Il bénéficie de grands et discrets appuis et n'est pas simplement ce qu'il prétend être.
— Et le crois-tu enclin à nous apporter son aide ?
— Je le sais méfiant, mais nous nous connaissons.
Leur voiture pénétra la rue Scipion, étroite et tranquille. La neige s'y entassait retenue et quasi arrimée par les nombreuses bornes de granit serrées les unes contre les autres pour protéger les murs et les entrées du frôlement assassin des voitures qui s'y aventuraient.
— Sens-tu cette bonne odeur de fournée chaude ? On se croirait à l'hôtel de Noblecourt !
— C'est que, dit Bourdeau, ravi d'apprendre quelque chose à ce connaisseur de Paris, la maison Scipion75 est aujourd'hui la boulangerie générale des hôpitaux de la ville.
Nicolas reconnut la petite maison de l'écrivain public, jouxtant un atelier d'imprimerie. Ils entrèrent, saisis aussitôt à la gorge d'une pénétrante odeur d'encre et de vernis. Le gros homme en bonnet gris vêtu d'une chasuble rentrée dans sa culotte noire parut au commissaire ressurgi d'un passé à la fois proche et lointain. Trois années s'étaient déjà écoulées depuis leur première rencontre. Il les jaugea d'un œil pointu.
— Monsieur, dit Nicolas, sans doute me remettez-vous ? Je suis un ami de M. de Séqueville.
— Oui, monsieur le marquis. Vous me fites l'honneur d'une consultation début 74 pour une lettre et un testament forgés. La chose est très présente à mon esprit.
Nicolas fut surpris que l'homme lui donnât sa qualité. Il se souvenait s'être alors présenté comme le commissaire Le Floch. Mais de M. Rodollet rien, ne semblait-il, ne devait étonner.
— Je crois devoir une nouvelle fois faire appel à votre concours.
— Et monsieur ? dit-il en lançant un regard peu amène à Bourdeau.
— L'inspecteur est mon adjoint et mon alter ego.
— Comment se porte M. de Sartine ?
— Il m'a reçu avant-hier à Versailles. La marine l'accapare par ces temps difficiles et redoutables.
— Les temps sont mauvais selon que les hommes sont justes ou injustes. Voyons, quelle est la pièce, cette fois-ci ?
Nicolas lui tendit la mince bande de papier.
— Il paraît que cela pourrait être un message codé ou chiffré. Cela est-il dans vos cordes, vous qui décryptez l'incompréhensible ?
M. Rodollet se mit à rire.
— Vous me flattez. Non, nous sommes des instruments à corde que la nature sollicite selon qu'elle tend plus ou moins nos nerfs, mais nous devons toujours nous méfier lorsqu'on touche la corde de notre amour-propre. Gardons la tête froide et voyons votre affaire.
Il approcha le papier d'un verre grossissant et l'examina longuement.
— Ce n'est pas de l'encre… De la suie de chandelle diluée… Cela vous apporte-t-il quelque chose ?
— Tout au plus la confirmation que le papier a bien été écrit là où nous l'avons trouvé.
Rodollet posa le mince ruban et chercha parmi des volumes fatigués alignés sur une étagère derrière son comptoir, au-dessus des casiers contenant plumes, papier, encre en bouteilles et carrés de vernis à dissoudre. Il consulta deux gros livres, réfléchit un moment et se plongea dans une nouvelle consultation.
— Parlez-vous anglais, monsieur le marquis ?
— Oui, et il m'a bien semblé que c'était la langue utilisée, mais je n'ai pas compris le sens des termes en question, si toutefois ils signifient quelque chose.
— Oh ! Ils signifient. Mais les termes appartiennent au vocabulaire mécanique d'un métier particulier. Sauf que… Voilà qui est des plus curieux !
— Un joaillier ou un horloger, par exemple ?
Rodollet, surpris, le fixa.
— Nous tâtonnons entre le vrai et le faux, de l'un à l'autre le pas est glissant et il n'y a personne pour juger des méprises, cependant…
— Cependant ?
— Tout laisse à penser que la formule pousse la traduction dans le sens des mécanismes d'horlogerie. Voyez FUSEE, le terme est français, mais il est écrit curieusement. Il s'agit d'un cône cannelé sur lequel s'enroule la chaîne d'un pendule. Les deux autres termes, anglais eux, ne font que fixer l'objet dont il est question et me paraissent retardant et répétitifs. Pourquoi ? Que cherchait à nous dire l'auteur de cette mention singulière : FüSee coniçal sPirally ? En avez-vous idée ?
— Aucune. Il semble que son auteur ait eu la seule intention de nous laisser un message.
— Je penche en effet vers cette hypothèse. Peut-être devrions-nous creuser dans ce sens. Le cône est une pyramide ronde. La spirale s'enroule autour d'un cylindre, c'est-à-dire ici d'un cône. Par quelque bout qu'on prenne la chose, elle se retourne et se referme à l'entendement.
Il se mit pour la troisième fois à relire le papier. Il tira son bonnet pour se gratter la partie chauve de son crâne. Il le remit, toussa et son visage ridé se plissa de contentement.
— Ah, diantre ! Voilà qui est finement agencé. Tout était fait pour que le malheureux en quête donnât comme un étourdi tête baissée dans tous les brelans76 . On commence par le mauvais chemin et on s'enferre. Ah ! Ah ! Vraiment, bien trouvé, bien trouvé !
Le gros homme se mit à trépigner sur place comme s'il dansait une gigue.
— Qu'est-ce à dire, monsieur Rodollet ?
— Que je craignais de vous offrir une désespérante opinion de mon habileté et que, désormais, j'y vois plus clair… Comme le jour, désabusé que je suis.
Nicolas et Bourdeau, à la géhenne depuis un moment, soupirèrent d'aise.
— Que voulait en effet l'auteur de ce papier en le laissant tel que vous l'avez découvert ? Deux choses éminemment contradictoires car devant être dissimulées l'une par l'autre, une vérité engainant l'autre ! Primo, attirer l'attention de celui qui lirait son message sur une activité et sur un point particulier de celle-ci intéressant d'évidence la fabrication des horloges. Mais là où je lui tire mon chapeau, c'est-à-dire mon bonnet, c'est que l'auteur voulait aussi laisser une autre indication…
— Laquelle ?
— Ta, ta, ta ! N'allons pas trop vite en besogne, cela nuit à l'entendement de cet arcane.
Et il examina à nouveau le mystérieux message.