V
CLAMART
Semblables à ces flambeaux, à ces lugubres
feux
Qui brûlent près des morts sans échauffer leur
cendre.
Colardeau
Il était encore temps de pousser jusqu'à la rue
Neuve-du-Luxembourg. La voiture rejoignit la rue Saint-Honoré et, à
hauteur de l'église de l'Assomption, tourna à main droite dans la
voie qui faisait face. Le petit hôtel de M. Loiseau de
Béranger voisinait avec le couvent de la Conception. Un laquais
argenté sur tranches le fit entrer dans un bureau lourdement
décoré. La richesse des tentures, la tapisserie qui ornait l'un des
murs, tout éclatante de ses couleurs fraîches, et les bronzes
brillants du mobilier, l'ensemble participait de la montre voulue et de l'ostentation choisie. Un petit
magot grassouillet en habit mordoré et perruque poudrée le
rejoignit. Tout chez lui n'était que déploiement de dentelles,
manchettes, jabot, broderies, ganses, parements et retroussis. Un
peu de céruse et de rouge ajoutait de l'éclat au personnage. L'air
à la fois surpris et aimable, il s'enquit des raisons du
visiteur.
— Je vous prie, monsieur, de bien vouloir
excuser cette trop tardive intrusion. Elle s'autorise d'une
relation commune. M. de La Borde m'a prié de vous remettre
ceci.
Il lui tendit le pli cacheté. Il fut ouvert et lu
en un instant avant d'être aussitôt jeté au feu qui ronflait dans
la cheminée. Un soupçon effleura Nicolas. M. de La Borde, comme
Sartine, appartenait-il à l'une de ces loges de maçonniques qui se
multipliaient à Paris ? La police en dénombrait plus de quatre
cents. Le duc de Chartres dirigeait l'une des obédiences dont
l'administrateur était le duc de Montmorency-Luxembourg. On disait
même que Provence et Artois, les frères du roi, comptaient parmi
les affiliés. Nicolas n'avait point d'opinion sur la question de
ces cénacles. Jugeant des hommes par leurs qualités, il savait que,
là comme dans les autres ordres de la société et dans la même
proportion, le meilleur côtoyait le pire. Les rapports des
inspecteurs soulignaient la diversité des loges, lieux de mérites
fort inégaux, et le ressentiment des milieux philosophiques choqués
du manque de rigueur de certaines d'entre elles.
— Monsieur le marquis, je vous écoute. Je
connais peu votre ami, enfin… Mais tout m'engage venant de sa
part.
Au train où se menait cette affaire, la plus
grande habileté consistait à n'en point avoir et aller droit au
but.
— Monsieur, je vous demande tout d'abord le
secret sur ce que j'ai à vous dire.
M. de Béranger acquiesça en silence sans marquer
aucun étonnement, ce qui confirma Nicolas dans son intuition.
— Monsieur, j'étais ce matin dans les
cabinets de la reine. Elle m'a parlé de votre affaire.
Le petit homme, jusque-là ménager de ses
réactions, s'agita, s'empourpra, en proie à une apparente
jubilation intérieure.
— Ah ! tout est donc véridique dans ce
qu'on m'a assuré. Tout se confirme, vous m'en voyez, monsieur, plus
que réjoui.
Il fallait pousser son avantage.
— C'est bien avec Mme Cahuet de Villers
que vous avez traité, n'est-ce pas ?
— Je vois – en avais-je jamais douté ? –
que vous connaissez le menu de ces négociations. Que
voulez-vous ! La somme est d'importance, même pour un homme
tel que moi…
Il se rengorgea.
— … Je dois à cet égard m'assurer des
garanties pour autoriser des pourparlers avec le négoce de l'argent
en vue de réunir à plusieurs la somme requise. Il faut établir le
taux de l'intérêt, signer des traités et organiser l'escompte de
lettres de change. Toute une mécanique complexe dont les
rouages…
Nicolas observait avec stupeur l'exaltation
grandissante de Béranger qui s'agitait, grimaçant, manipulant dans
ses mains d'imaginaires documents comme si l'ivresse de l'or se
saisissait de lui.
— À quel point en êtes-vous exactement,
monsieur ?
— Oh ! Je puis tout vous dire, M. de La
Borde m'en a donné licence. J'ai déjà confié un peu d'argent à
l'aimable truchement.
— Avez-vous conservé des reçus de
Mme Cahuet de Villers ?
L'autre releva la tête dans un mouvement qui se
voulait noble mais qui n'était que ridicule.
— Monsieur ! Y pensez-vous !
Demander des reçus à la reine ! Moi, à qui l'on fait miroiter
les honneurs de la cour ?
Nicolas sourit au mot choisi par le fermier
général. Miroiter semblait correspondre exactement à la
situation : ce Loiseau-là s'apparentait à la malheureuse
alouette aveuglée par son propre reflet.
— Je vous le dis pour vous convaincre,
poursuivit-il, baissant la voix. Des apostilles de la reine ont été
mises sous mes yeux.
— Ainsi j'en conclus que vous avez déjà
abandonné des sommes rondelettes.
— Abandonné ! Comme vous y allez !
Peste ! On ne lâche pas sa bourse ainsi !
— On vous promet accès à la cour. Et si je
comprends bien, le gros dudit traité n'a point encore été
soldé ?
— C'est fort bien résumé. Vous parlez d'or en
parlant du gros ! J'ai là des
responsabilités vis-à-vis de ceux qui vont de pair avec moi pour
mettre le traité en vigueur. Je leur dois des garanties et, pour
leur en donner, j'exige, moi, des certitudes, de l'assuré, du
véridique. C'est dire…
Il semblait sur le point de dévoiler quelque
mystère.
— … Vous savez, monsieur, que l'espèce
monnayée se fait rare parce que les emprunts publics absorbent les
fonds du commerce et en tarissent le cours. Il faut alors avoir
recours aux billets noirs en usage
entre financiers pour faciliter, hum !… le courant. Dans ce cas, seule la signature est
garante de la solvabilité du duetto !
Il prit un air matois.
— Ces marchés sous la table nécessitent la
sourdine, mais aussi des règles qui obligent. Que dis-je ! Des
chaînes comme celles qu'on forge pour les forçats.
Nicolas se contint. Ce personnage parlait d'un
marché avec la reine. À quels tréfonds de bassesse l'or et la
volonté de paraître ne conduisaient-ils pas ?
— Et alors ? Sur quelles précautions
comptez-vous en appoint ?
— Hé ! Hé ! monsieur, la meilleure,
ciller des yeux et opiner du chef…Voyez-vous, j'ai rendez-vous avec
la reine.
Nicolas n'en croyait pas ses oreilles.
— C'est ainsi ! brama M. de Béranger,
s'agitant dans un murmure soyeux.
— Et serait-ce indiscret de vous demander
dans quelles conditions ?
— Les plus éclatantes ! monsieur le
marquis. À la cour, dans la grande galerie, une rencontre reflétée
par toutes les glaces. Sachez que Sa Majesté doit, dimanche
prochain, alors qu'elle se dirigera en cortège à la chapelle,
m'indiquer par un signe de tête son assentiment décisif à notre
marché54 .
— Monsieur, si je suis le marquis de
Ranreuil, je remplis aussi les fonctions de commissaire de police
au Châtelet. J'ai les honneurs du petit lever du roi. Vous pouvez
faire confiance au magistrat et au gentilhomme. Y
consentez-vous ?
M. de Béranger tourmentait les blondes de ses
manchettes. Il s'assit, l'air accablé, mais il parut que
l'évocation des honneurs de Nicolas lui avait donné le coup de
grâce.
— Monsieur, je n'ose deviner… Se peut-il que
je sois le jouet ?… Tant d'assurance et de… certitudes !
Quelle chute dans mes espérances ! Me
diriez-vous… ?
— De grâce, reprenez-vous. Rien n'est perdu
et l'on tiendra en considération, sans s'offenser de l'insultant de
votre conviction, d'avoir pu traiter d'égal à égal avec votre
souveraine, votre docilité à prêter la main à démasquer une
escroquerie de cette taille. Quelle offense à la dignité du
trône ! Je vous demande donc, j'exige, deux choses. La
première, votre secrète et entière discrétion sous peine en cas de
violation d'être sur-le-champ conduit à la Bastille, et la seconde
de vous rendre comme prévu à Versailles dimanche prochain. Demeurez
persuadé que je ne serai pas loin ! Et ainsi
découvrirons-nous, à la fin des fins, ce qu'il en est en
vérité.
— Monsieur le marquis, vous me voyez accablé
par tant d'infortunes révélées. Je m'en remets à votre conseil et
suivrai vos instructions.
Pour plusieurs raisons, Nicolas quitta la rue
Neuve-du-Luxembourg rien moins que perplexe. Il transparaissait de
plus en plus que le développement de cette intrigue emprisonnait la
reine dans les rets d'intérêts et de rivalités confondus. Tout cela
le laissait atterré, et que chacun, d'évidence, connût un morceau
de la partition l'inquiétait au plus haut point. C'était souvent
dans les interstices de ces demi-secrets que s'inscrivaient
d'autres menées plus redoutables encore, car se développant
masquées par la trame principale. Quant à Loiseau de Béranger, ce
n'était qu'un de ces hommes nouveaux dont l'esprit se prévalait
d'une fortune trop récente. Il aspirait d'évidence à décorer sa
réussite d'honneurs qui le décrasseraient, en lavant l'odeur fade
de l'or et de l'argent. Nicolas s'interrogea : comment et
pourquoi courait-on après la noblesse ? Quelle valeur
possédait une qualité que tant de moyens permettaient aujourd'hui
d'acquérir ? Certes, il en parlait à son aise alors qu'il
jouait, lui, sur deux tableaux, assuré d'être issu d'une antique et
glorieuse lignée. Il se prit soudain à penser que cette situation,
qui lui offrait, comme à d'autres, tant d'appréciables privilèges,
obligeait celui qui en bénéficiait.
Sans doute les habitudes du temps péchaient-elles désormais par
indulgence et laisser-aller. Pour que cette dignité conservât toute
sa valeur, ne devrait-il pas y avoir plus de motifs de la faire
perdre et ôter à ceux qui la déshonoraient ? Combien de fois
avait-il vu de fieffés coquins échapper par la seule puissance de
leur nom ou sous les fallacieux prétextes de la raison d'État aux
justes châtiments de la justice ? Il ne les comptait plus. Des
paroles du roi, pourtant peu disert, lui revenaient en
mémoire : la noblesse devait apprendre à
ne se plus confondre avec les conditions dont la fortune est de
s'enrichir. La seule digne pour elle était de mériter les honneurs
en servant le prince et la patrie et préférer son estime à des
bienfaits pécuniaires.
Cette réflexion l'avait mené jusqu'au Grand
Châtelet environné déjà des ténèbres. Fantomatique, la vieille
forteresse surgissait, sa silhouette massive estompée par les nuées
humides. La bise soufflait, faisant au loin grincer des girouettes.
Çà et là, des réverbères ouvraient des yeux troubles sur sa place
déserte. À l'intérieur le père Marie veillait, préparant son
fricot ; Bourdeau n'avait pas réapparu. Nicolas descendit à la
basse-geôle et récupéra sur l'habit de l'inconnu un morceau du
tissu supposé d'origine anglaise par Semacgus ; il serait
soumis à la sagacité de maître Vachon, son tailleur. Il dévoila le
cadavre de l'inconnu et dévisagea encore une fois sa face blême
qui, sous l'effet du sel et du froid, paraissait se rétracter. Il
se félicita d'avoir eu recours à Lavalée pour fixer l'image du mort
et en conserver la trace la plus proche de la vie. Il jeta un coup
d'œil sur la salle d'exposition. Là gisait la moisson habituelle de
la camarde : deux corps d'hommes d'un âge incertain,
d'évidence péris par noyade, quelques membres épars rejetés par le
fleuve, provenant sans doute de dissections anatomiques
clandestines, bref le tout venant que la lie du peuple et les
familles éplorées viendraient morguer55 le lendemain matin.
Son regard fut soudain attiré par trois hottes
d'osier appuyées sur la muraille. Il s'approcha et découvrit avec
horreur quatre nouveau-nés morts dont déjà les visages, comme sucés
de l'intérieur, s'apparentaient aux squelettes de fœtus des
cabinets de curiosités. Cette découverte le fit souvenir d'une
rencontre à l'auberge du Lion d'Or, à Vitry-le-François, deux ans
auparavant sur le chemin de Vienne. Un homme avait soupé dans la
salle commune. Le lendemain, Nicolas l'avait observé accrochant sur
son dos ces hottes d'osier matelassées qui contenaient des
nouveau-nés au maillot. Auparavant il leur avait fait sucer un peu
de lait au bout d'un mouchoir. Cette vision l'avait longtemps
poursuivi sans qu'il se l'expliquât. Frissonnant et soûlé de
détresse, il remonta, comme Orphée des enfers, et interrogea le
père Marie sur la provenance de ces dépouilles.
— Eh, quoi ! grommela l'intéressé. Tu ne
sais pas cela, toi ? Ce sont des enfants trouvés exposés sur
les marches des églises ou dans les tours56 des couvents. Y a point d'hôpitaux
pour les recueillir pourtant. Bast ! On les envoie donc à
Paris. Y a tant de misère que c'est le seul recours de beaucoup de
mères… Ceux-là viennent de Lorraine… Confiés à un chevaucheur, ils
n'ont pas supporté le voyage. Par ce temps ! Y sont morts en
route. Accrochés à la selle… Point ou peu de lait… La neige. Seuls
deux sur six ont survécu.
— Et l'homme qui les apportait ?
— Arrêté sur ordre de M. Le Noir.
L'hôpital des enfants trouvés est submergé. On assure qu'il en
vient près de deux mille chaque année à Paris. Le roi, dit-on, a
ordonné d'y mettre bon ordre et qu'on les laisse en
province57 . Tout cela est bien triste. Je ne pense
jamais à ceux qui sont en bas… mais là ! Et l'inconnu, on le
garde encore longtemps ?
— Nous verrons… je te le ferai savoir assez
vite.
Dans sa voiture le passé reflua sur Nicolas. Il
revit le gisant de la famille de Carné dans la collégiale de
Guérande, son granit pleurant dans l'humidité de l'hiver. Avait-il
seulement été abandonné ? Tout ne devait-il pas aboutir, dans
cette mise en scène, à ce que le chanoine Le Floch le
découvrît ? Il songea soudain, avec une intensité jamais
éprouvée auparavant, à sa mère. Qui était-elle ? Se pouvait-il
qu'elle fût encore vivante ? Connaissait-elle son
existence ? Les preuves, inconnues de lui, qu'Isabelle avait
dû fournir pour l'entrée de Louis chez les pages prouvaient
seulement sa noble extraction. À vrai dire, que lui importait
maintenant ? À bien des égards, il avait soldé ce passé-là. Il
éprouva une bouffée de gratitude à l'égard d'Antoinette de n'avoir
point abandonné Louis…
Rue Montmartre, seule Catherine veillait dans
l'office. S'étant enquise de savoir s'il avait mangé, elle tempêta
en apprenant qu'il demeurait sur son souper de la veille et le
menaça des pires avanies s'il ne se décidait pas à prendre un soin
régulier de son corps.
— Monsieur t'attend, ajouta-t-elle en maniant
bruyamment des pots et des cuillères. Il veut qu'on te serve
là-haut si, comme il le suppose, tu rentres le ventre
vide !
— Et que propose le bivouac ce
soir ?
— Tu mériterais la zoupe aux corbeaux que
j'ai servie à mes gars un soir de pataille. Du reste de potage en
fausse tortue, c'est assez bon pour toi !
— C'est tout, s'indigna Nicolas.
— Et ôte ton tricorne, quand tu parles aux
dames.
Elle lui lança une chiquenaude. Il eut juste le
temps de le rattraper, soucieux que le pistolet miniature de
Bourdeau ne tombe pas à terre.
— Après, une omelette à
la Célestine.
— C'est-à-dire ?
— Toute fourrée chaude de carrés de beurre de
Vanves ; cela te requinquera ! Des peignets de fraise de
veau. Un blat de navets à la péchameil moutardée. Et quelques
confitures sèches58 pour dulzifier le tout et apprêter au
sommeil dont tu as grand besoin.
Il s'en rendit compte soudain et combien aussi la
faim le tenaillait, debout depuis l'aube à courir les chemins par
un froid humide… Catherine, toujours marmonnant, l'aida à tirer ses
bottes. Il enfila une paire de vieux escarpins au cuir fatigué
qu'il avait l'habitude de porter au logis. Il monta en silence et
découvrit une scène qui le remit des émotions de la journée. Debout
devant son fauteuil, M. de Noblecourt, la flûte à la main, le corps
penché sur une partition, s'agitait en cadence, les doigts
virevoltant sur le vieil ivoire de l'instrument. Un chandelier
d'argent éclairait la répétition, renvoyant sur la muraille la
silhouette animée du vieil homme. Intrigués, assis côte à côte,
Cyrus et Mouchette observaient non les mouvements de Noblecourt,
mais son ombre figurée. Leurs petites têtes symétriques
accompagnaient son étrange menuet. Nicolas comprit que, pour ne
point fatiguer son souffle, il suivait en silence sa partie. Un
craquement de parquet rompit le charme de ce tableau domestique.
Cyrus agita la queue en jappant joyeusement et Mouchette fit le
gros dos, se haussa pour se frotter au pied de la table avant de
marcher sur Nicolas avec de petits gémissements amoureux. Il se
baissa pour la prendre toute pantelante, et elle se coula sur son
cou, ronronnante.
— Quelle harmonie ! s'écria Nicolas en
riant. Sonate pour flûte traversière, en silence majeur ! Et
quelle attentive assistance !
— Mon cher, ne raillez point, ce sont là mes
exercices du soir. La marche vers la perfection jamais atteinte est
un long calvaire. Vous savez qu'en plus du doigté, les sons se
forment par la longueur vibrante de la colonne d'air, là,
évidemment, je n'insiste pas ! Ajoutez à cela le pincement
plus ou moins serré des lèvres et l'orientation de l'attaque sur
l'arête de l'embouchure, et la partition à déchiffrer… Il faut
avoir trois têtes, comme Cerbère !
— Et cet air ? Celui dont j'ai deviné le
silence…
— Oh ! L'Étrenne
d'Iris de Naudot59 , une chanson de la très vénérable
confrérie des Maçons libres.
Il démontait avec précaution son instrument avant
d'en coucher les éléments avec tendresse sur le velours de son
étui.
— Ah ! Le marguillier de Saint-Eustache
se complaît aux fantaisies des loges !
— C'est ainsi, monsieur le Breton dévot. Il
me semble me souvenir que jadis on vous crut affilié…
— Certes ! Rumeurs qui expliquaient trop
aisément aux yeux des envieux la protection de M. de Sartine et ma
surprenante carrière.
Catherine parut avec, sur un plateau d'argent,
plusieurs assiettes, un petit pain et un pichet d'étain.
— Nicolas, je t'ai mis du cidre. Le nouveau
commence à se trouver.
Sous le regard envieux de son hôte, Nicolas
attaqua son souper. Mouchette sauta sur le bras du fauteuil et
appuya ses deux pattes sur le bras gauche de son maître, la mine
quémandeuse.
— Considérez la pantomime ! dit Nicolas.
Est-elle comédienne, cette coquine ? Ai-je la mine d'un
appui-chat ?
Sa première fringale apaisée, Nicolas conta sa
journée à Noblecourt, avec une parenthèse pour tout ce qui touchait
Aimée d'Arranet. Il fut écouté avec attention, encore que le
procureur ne laissât pas de jeter des regards concupiscents sur les
mets étalés. En dépit d'un froncement de sourcils du commissaire,
il parvint à porter à ses lèvres une pâte de coing. Puis il se
plongea dans un long silence avec de petits mouvements des yeux et
des murmures inintelligibles. Soudain, il sortit de dessous son
séant un exemplaire froissé du Journal de
Paris 60 .
— On vient, dit Noblecourt sortant de son
mutisme, d'en retrancher la chronique judiciaire. Un numéro a été
censuré.
— Je sais cela. Le Parlement s'est plaint et
avec lui le lieutenant criminel. Au lieu de publier comme à
l'accoutumée le texte de l'arrêt d'une condamnation à la peine
capitale, la feuille aurait rapporté des paroles du condamné avec
force détails qui reprendraient la teneur des minutes secrètes de
l'instruction. De quoi, paraît-il, émouvoir le peuple !
— Reste que la sentence a été exécutée.
L'affaire serait autrement de conséquence si les minutes en
question avaient été révélées avant le prononcé.
— Le Journal
n'avait sans doute comme souci que de présenter la chose sous une
forme comprise par tous.
— Louable intention, encore que ceux qui le
lisent appartiennent sans conteste à la partie la plus éclairée de
l'opinion.
— Serait-il pourtant mal à propos de revêtir
les arrêts criminels des charmes de l'éloquence et de les rendre
ainsi précieux, et par conséquent respectables, à une multitude
effarée devant le langage sec et barbare que la justice s'emploie à
emprunter ?
— Sans doute. Encore qu'en dévoilant une part
de ses mystères, c'est leur mise en cause et leur discussion sur la
place publique qu'on favoriserait ainsi !
M. de Noblecourt ferma les yeux, Nicolas le crut
assoupi. Il avait du mal à suivre les méandres de sa
réflexion.
— Cher Nicolas, quand j'avais vingt ans, mon
père m'envoya en Europe faire le grand
tour. À Naples, j'assistai aux débuts du castrat Farinelli
dans Angelica du compositeur Porpora.
C'était, je crois, en 1720. Vous n'imaginez pas la splendeur des
tenues de scène de ces chanteurs… Robes en brocarts, flots de soie
mordorée, talons hauts, coiffures vertigineuses. Je l'ai revu plus
tard, à Milan en 1726, lors de mon second voyage en Italie. On ne
voyait que lui sur scène ; plus rien n'existait. Sa splendeur
éclipsait toute chose autour de lui. Et quel registre !
Nicolas continuait à s'interroger sur les voies
obliques suivies par Noblecourt. Le piège se refermait chaque fois
que son propos s'égarait dans des directions inattendues. Il ne
parvenait pas à démêler s'il s'agissait du vagabondage de l'esprit
qui sautille sans but précis ou bien la tangente volontairement
empruntée par un esprit sagace que les images et les idées
inspiraient.
— Et où les castrats nous
conduisent-ils ? Vers quelle comète ?
Un regard mi-ironique mi-accablé le fixait.
— Que les joyaux, les fleurs et la pourpre
attirent tous les regards, alors l'éclatant préserve l'humble
secret. Entendez-vous cela ?
Faute de réponse le vieux magistrat
s'agitait.
— Allons, allons ! dit-il d'une voix
pressante et agacée, reprenez-vous. Ne sentez-vous pas que tout
vous pousse à ordonner votre action ? Voilà qu'on vous jette,
avec la complicité innocente de la reine, dans une affaire que tout
autre que vous serait capable de résoudre. On vous fait avaler la
chose en tirant sur la bride là où cela est sensible. Ah ! la
belle affaire. Vous connaissant, fidèle serviteur du trône, on sait
comment vous appâter. Silencieux détenteur des secrets du pouvoir,
avouez donc n'être point flatté de ce choix. Et Sartine qui sait
toujours tout se garde bien d'évoquer l'affaire autrement grave sur
laquelle vous enquêtez. À juste titre vous vous en étonnez.
Tirez-en maintenant hardiment les conclusions. Ne dardez pas votre
regard sur le seul cas pour lequel vous êtes mandaté :
derrière le rideau de cette enquête-là, poursuivez en secret vos
investigations sur cette mort mystérieuse. Voilà une victime tuée
deux fois, une étrange incarcération dans un lieu peu conforme, des
indices multipliés, des fumées répandues à plaisir pour vous
égarer, et vous ne suspecteriez pas derrière tout cela une bonne et
belle affaire d'État ? Oh, certes, vous, l'homme des enquêtes
extraordinaires, vous pourriez décider d'abandonner la voie !
Éclatez mes justes regrets 61 . Je ne crois pas que vous soyez de
cette trempe-là. Alors : Éclatez, fières
trompettes, la lala lala la laaaa 62 .
Et Noblecourt, dans son élan, piqua d'une main
rapace un énorme morceau de cédrat confit qu'il avala goulûment
sous le regard accablé de Cyrus qui en avait, depuis un moment,
sournoisement approché la patte.
Nicolas demeurait songeur.
— Y a-t-il quelque chose encore qui vous
tracasse ?
— Louis a revu sa mère cette nuit. Elle est
de passage à Paris ; elle l'a prié de n'en rien dire.
— Et cependant, il vous a révélé la
chose ?
— Oui… et je souhaite la revoir.
— Présentée ainsi, la chose ne supportera nul
conseil pour vous en dissuader. Méfiez-vous cependant. Il ne faut
jamais approcher l'étoupe d'une braise mal éteinte.
— Vous savez dans quelles conditions à
Versailles, la dernière fois…
— Je sais et cela explique ceci. Que la nuit
vous porte conseil.
Mardi 11 février
1777
S'étant levé fort tôt, Nicolas plongea dans
l'obscurité glacée de la rue Montmartre. La froideur redoublait et
pourtant il décida de gagner à pied la rue du Bac par le Pont-Neuf
et les quais de la rive gauche. Antoinette Godelet – la Satin –
avait cédé sa boutique de mode à un couple de merciers, mais
s'était réservé la jouissance d'un petit entresol, conservé depuis
qu'elle vivait à Londres. Arrivé sur les lieux, il passa sans
hésitation devant un portier méfiant que son allure et son air
décidé dissuadèrent de s'enquérir sur sa destination. Une fois
gravi le demi-étage, il s'arrêta un moment, soudain saisi de
scrupules. Avait-il raison de venir troubler la quiétude
d'Antoinette et de faire irruption dans une vie qui désormais
s'était organisée sans lui et dans un éloignement choisi sinon
voulu ? Et pourtant le souci le taraudait de ne point demeurer
sur son absurde et méprisable attitude lors de leur ultime
rencontre. Il se persuada que la démarche d'un père justifiait tout
et c'est le cœur plus serein qu'il souleva le marteau de la porte.
Après un long moment, qui lui parut une éternité, la porte
s'entrouvrit sur le visage d'Antoinette. Elle porta la main à sa
bouche, étouffant un cri, recula et jeta un regard derrière elle,
comme cherchant une voie pour s'enfuir. Puis elle se mit à pleurer
ce qui porta le comble à la confusion de Nicolas. L'émotion qui
s'emparait de lui ne l'empêcha pas de remarquer qu'une masse de
papiers achevait de se consumer dans la cheminée. Maintenant elle
le saisissait convulsivement et il sentait battre son cœur. Il
revit un oiseau prisonnier, cette hirondelle égarée dans sa chambre
à Guérande qu'il avait longtemps tenue toute palpitante dans sa
main. Elle continuait à pleurer le nez dans son cou. Tout soudain
ne fut plus que confusion et désordre. Comme elle avait
changé ! Ce n'était plus la jeune fille timide de jadis ou la
pensionnaire du Dauphin couronné, mais une femme séduisante, tout
affinée par des années de séparation. Il la repoussa doucement pour
la mieux regarder, la découvrir à nouveau. Elle se laissa aller
dans ses bras. Il n'avait prononcé aucune parole et déjà les gestes
suppléaient aux mots. Enflammé, il la porta sur le lit, retrouva sa
prime jeunesse en étreignant le corps semblable et différent
d'Antoinette. Tous deux se livrèrent avec la même ardeur au brasier
de leurs retrouvailles.
Le temps revint de l'accalmie des sens et celui
des confidences. Elle lui conta par le menu sa vie à Londres où son
négoce prospérait dans l'un des passages les plus achalandés de la
capitale anglaise. Elle lui fournit force détails sur ses liens
avec les marchands de modes parisiennes, et en particulier la
fameuse Mme Bertin, sur la qualité de la clientèle qui
fréquentait sa boutique. Son langage s'était châtié à un point qui
le surprit. Elle parla jusqu'à s'étourdir. Elle s'étendit sur le
bonheur de sa rencontre avec Louis, si beau. Elle ne parvenait pas
à se persuader du brillant destin qu'autorisaient son nom et sa
position. Il la remercia de sa générosité. Elle se mit à pleurer.
Il la consola, caressant ses cheveux ainsi qu'il le faisait
dix-sept ans auparavant dans la soupente où ils se retrouvaient.
Près d'elle il mesurait tout ce qu'elle représentait pour lui et
pour cette lignée dans laquelle leur fils incarnait l'avenir des
Ranreuil.
— Quant à moi, dit-il, je dois te demander
pardon. Ma brutalité à Versailles…
Elle ne laissa pas achever.
— Tais-toi ! J'ai souffert, mais je t'ai
pardonné. Tu ne peux être cruel. J'avais tout compris,
tout !
Les heures s'écoulaient en doux entretiens, mais
l'instant des adieux approchait. Antoinette disparut dans le
boudoir tandis que Nicolas s'habillait. Il remarqua un monceau de
ballots et de sacs accumulés dans un angle de la chambre. Des
étiquettes portaient la mention de Mrs Alice Dombey, sans
doute une cliente anglaise d'Antoinette. Un étui de cuir à la forme
curieuse l'intrigua ; il portait l'adresse et le nom d'un
fournisseur anglais qui ne lui étaient pas inconnus. Il nota le
fait sans pousser plus loin sa réflexion. La mère de Louis reparut
en tenue de voyage. Elle se remit à pleurer avant qu'il ne la
quitte ; elle refusa d'être accompagnée jusqu'à la malle-poste
de Boulogne, rue des Fossés Saint-Germain l'Auxerrois. L'émotion ne
laissait pas de les attendrir.
Rue du Bac il marcha longtemps, perdu dans ses
pensées sans songer à arrêter les fiacres qui le dépassaient. Le
froid piquant finit par le saisir et le tira de l'espèce de torpeur
qui l'envahissait. Des sentiments contradictoires l'agitaient.
Avait-il oublié Aimée d'Arranet ? Il était bien temps d'y
songer ! Quelle folie l'avait-elle donc saisi ? Pourtant
il se sentait innocent, aussi peu calculé avait été l'événement. Il
plongea en lui-même. Antoinette suscitait en lui une tendresse et
une émotion qu'il sentait liées à leur jeunesse. De surcroît, elle
était la mère de Louis. À cette pensée son cœur fondait. Si ferme
et capable de diriger sa vie qu'elle lui apparût, il ne pouvait
s'empêcher de lui être redevable, tout en cédant au besoin de la
protéger. Cela tenait-il au fait d'être son aîné de quelques
années ? Se pouvait-il qu'il aimât deux êtres à la fois ?
Une observation de Noblecourt lui revint en mémoire. Avait-il lu en
son cœur mieux que lui-même ? L'impression fugitive le
traversa qu'Antoinette touchait au meilleur de ce qu'il était,
qu'elle appartenait plus que d'autres à sa propre vie, que rien
jamais ne viendrait rompre le lien qui les unissait malgré les
vicissitudes de l'existence. Aimée, aussi, se trouvait être plus
jeune que lui… Il fallait mettre un terme à cette rumination. Il
n'avait jamais su prendre les aléas de la vie simplement. Était-il
responsable de ses propres contradictions ? Il eut du mal à
recouvrer sa sérénité, l'esprit tant confiné dans le ressassement
de pensées désordonnées.
Enfin, il sauta dans un fiacre afin de se rendre
chez son tailleur. Il souhaitait lui soumettre le tissu de l'habit
porté par l'inconnu du Fort-l'Évêque. Son entrée dans le palais des
modes provoqua une manière d'agitation. La longue et sombre figure
du maître artisan se dressa du fauteuil dans lequel il
trônait ; il frappa le sol de sa canne à coups redoublés. La
foule des apprentis se précipita et jeta dans un bel ensemble un
immense papier de soie sur un mannequin d'osier revêtu d'une robe
que Nicolas jugea, à peine aperçue, d'une éblouissante
splendeur.
— Messieurs, dévoilez. C'est le marquis de
Ranreuil qui me fait l'honneur de sa visite. Il y a quinze ans que
je coupe ses habits et que nous partageons… « Ce bon monsieur Vachon »63 … Nous nous comprenons.
Ah ! C'est que, de nos jours, il faut prendre garde, la
concurrence a ses mouches…
Il salua le maître et tourna autour du vêtement
exposé.
— C'est un chef-d'œuvre !
Vachon rayonnait d'orgueil contenu.
— C'est une pièce d'apparat, de soie
ivoirine. Jupe longue sur panier. Admirez les devants du corsage au
niveau de la taille, que l'on rabat sur les côtés de manière à
former, au milieu du dos, une double boucle avec une queue longue
qui descend jusqu'à l'ourlet de la jupe ! Certes, manière à
l'ancienne, encore Pompadour. La beauté ne se démode pas ;
c'est une commande pour une cour allemande, une tenue de
cérémonie.
Nicolas se pencha sur le tissu aux motifs
compliqués. Ils mêlaient des décors de chinoiseries avec les
ornements occidentaux et des rinceaux de fleurs stylisées.
— N'est-ce point magnifique ! monsieur,
tissu venu de Chine. Seuls ces gens-là, patients et laborieux,
s'évertuent à broder en soie plate et soie torse. Ils savent
conduire le fil dans tous les sens en conservant, grâce au soin
minutieux employé, tout le luisant et la fraîcheur des nuances, que
vous observez ici ton sur ton, ivoire neuf et vieil ivoire.
— Ainsi, les affaires reprennent ?
— C'est selon. Notre commerce s'étend auprès
des clientèles étrangères, le cachet français nous porte. Cependant
tout bouge et change. La mode des poufs64 fait choir les coiffures de
dentelles. Tout cela affecte nos ouvrières à barbes65 qui se rabattent sur les
manchettes. Depuis la paix, les tissus nous viennent
d'Angleterre ; rien n'est plus à mode que leur satin en
imitation. Le frac66 s'impose ; il apparaît plus commode,
comme si bien s'habiller signifiait être à l'aise !
Nicolas garda pour lui le sentiment que cette
remarque lui suggérait, lui si attaché parfois à la coupe commode
de ses vieux vêtements.
— Le pire, savez-vous, reprit Vachon, pour le
coup lancé, ce sont les boutiques de modes qui fleurissent. Louis
le Grand avait autorisé les couturières à tailler les dessous,
voilà qu'elles ont accès aux dessus ! Je vous explique le
détail. Prenez une robe de cour pour une présentation à Sa Majesté…
Ce bon monsieur Vachon ! … Je
traite le corps, le corsage, les baleines, et voilà que la modiste
se saisit de la jupe et des agréments. Le dire n'a l'air de rien,
mais, croyez-le si vous le voulez, il y a pas moins de cent
cinquante façons de garnir une robe et chacune d'elles porte un nom
particulier. Voilà le champ commun des faiseuses et des marchandes
de mode.
— Cela prouve que le négoce se développe au
bénéfice de tous.
— Hélas, dit Vachon en plissant sa longue
figure émaciée, le jeu n'est pas honnête. Elles possèdent des
avantages contre lesquels je ne puis lutter. Si ce que l'on raconte
est véridique, ces femmes-là ne sont point cruelles et plus d'une
agrémente son négoce jusqu'à ne faire qu'un saut, elle ou ses
soubrettes, de la boutique au fond d'une berline anglaise !
Les voyez-vous, monsieur le marquis, s'installer dans des endroits
lumineux aux décors raffinés, bien éloignés de la tenue et de la
rigueur d'un atelier modeste. Il m'en revient cent traits plus
éloquents…
— Et laisserez-vous ainsi vos champs
abandonnés à la glane ?
Le tailleur attira Nicolas à l'écart, en jetant un
regard à la fois impérieux et suspicieux sur la troupe silencieuse
des apprentis.
— J'y ai songé et il ne suffit pas d'être
murmurateur. J'ai débauché une ouvrière de Mme Bertin, la
modiste de la reine.
— Monsieur Vachon, que me dites-vous
là !
— Dieu, vous vous méprenez ! Il ne
s'agit pas de galantise. J'ai acheté un local rue Royale, orné du
dernier goût et doré sur tranches. La dame a engagé des ouvrières
accortes. Elles vendent mes productions dans ce lieu ad hoc. Ainsi,
je fais pièce à ces établissements, tout en demeurant dans ma
vieille rue du Marais !
Il jeta un regard énamouré sur les sombres lieux
qui l'entouraient.
— Je ne me résignerai jamais à les quitter…
Et savez-vous ? À petit bruit, ce tour de souplesse est en
passe de tripler mon chiffre. Que le roi veuille nous conserver la
paix !
— Et comment se nomme ce nouveau lieu des
élégances ?
— « Les Ciseaux d'Argent. »
— Fort bien trouvé ! Vous parliez un
instant des étoffes d'Angleterre…
Il sortit de sa poche le morceau de tissu
recueilli à la basse-geôle.
— … Pourriez-vous m'éclairer sur l'origine de
celle-ci ?
Maître Vachon s'en saisit, le froissa, le huma et
hocha la tête, l'air satisfait.
— Tissu de laine, de qualité, chaud et
solide. Vient d'Angleterre et plus précisément d'Écosse ou des îles
proches.
Il tira sur le tissu.
— Et cela est tissé à la main.
— En trouve-t-on en France ?
— En aucun cas. La seule fois que j'en ai vu,
c'est sur une de mes pratiques étrangères, Lord Dunmore. Je l'avais
interrogé, curieux d'en savoir plus sur un tissu que je ne
connaissais point.
Traversant la petite cour obscure encombrée de
neige qui dissimulait la boutique aux yeux du tout venant, Nicolas
faisait le point de cette intéressante conversation. Si tout
confirmait que la sentence du tailleur était reliée à d'autres
découvertes, l'inconnu du Fort-l'Évêque semblait, à tout le moins,
en relation d'une manière ou d'une autre avec l'Angleterre. Rendre
compte à M. Le Noir devenait urgent, avant de gagner le Grand
Châtelet pour lancer d'autres investigations. Il ne serait pas non
plus inutile de visiter Mme Bertin, la modiste de la reine.
Ainsi suivrait-il le conseil de Noblecourt et gazerait-il sous une
enquête ostensible la réalité d'une recherche subreptice. Il ne
pouvait se flatter d'avoir jusqu'à présent beaucoup avancé.
Rue Neuve-des-Capucines, le Magistrat le reçut
entre deux portes. Sans entrer dans des détails importuns, il lui
dressa le tableau résumé des deux affaires et ne lui cela point les
directions différentes qu'il entendait leur donner. Le lieutenant
général de police, perplexe, réfléchit un moment.
— Mon cher Nicolas, ce que vous m'apprenez ne
laisse pas de me surprendre. Cette affaire du Fort-l'Évêque me
paraît de très mauvais aloi et je vais vous dire ce qui entraîne
cette constatation. D'une part, sans vous, j'ignorerais ce qui
s'est déroulé dans une prison royale, il y a déjà trois nuits. Tout
cela vous paraîtra comme à moi, et pour qui connaît la maison,
furieusement anormal !
La bonne figure spirituelle et aimable s'était
empreinte d'un air de scandale indigné.
— Que chacun travaille au hasard, reprit-il
après un silence, et il n'y a plus de police possible. D'autre
part, l'ignorance de Sartine, toujours si pressé d'être le premier
au courant de tout, me laisse perplexe. Supposons quelque dossier
secret sur lequel, avec votre flair habituel, vous auriez eu la
chance ou le malheur de tomber. Une nouvelle m'est revenue ce matin
qui semble corroborer vos craintes : M. de Mazicourt,
gouverneur du Fort-l'Évêque, a quitté Paris ce matin pour Apt en
Provence où d'autres fonctions l'appellent. Cela est trop étrange
pour n'être pas intrigant. Prenez garde et me rendez compte. Je
verrai de mon côté si je puis en apprendre davantage. Pour l'autre
affaire, approchez le roi : il finira par la connaître car, au
bout du compte, les dettes de la reine devront être soldées. Sa
Majesté vous aime et vous fait confiance. Cachez-lui quelque chose
et il se rétractera ! Il n'est pas assuré que cela vous
aidera, mais vous le connaissez, il n'a pas toujours la volonté de
ses décisions, il en a la jalousie.
Le lieutenant général de police lui tendit un
petit billet imprimé dont Nicolas remit la lecture à plus tard.
Quittant l'hôtel de Gramont, il mesura sa chance de travailler sous
les auspices d'un homme à la fois ferme et bienveillant et dont
aucune action n'était dictée par l'âcreté du parvenu, car le seul
service du roi l'animait. Veuf, il menait une vie paisible que le
goût des livres éclairait. Son affection pour sa mère et pour sa
fille emplissait de joies simples une existence rangée. Pourtant il
ne manquait pas d'envieux ou d'ambitieux qui lorgnaient une
fonction si pleine d'entregent. Sans se préoccuper de ces
offensives répétées acharnées à travailler à sa perte et avides de
la moindre occasion, il poursuivait son chemin. Ses relations
distantes avec Necker établissaient une conjoncture que
n'entamaient aucunement le bon accueil et l'ouverture du roi à son
égard. M. de La Borde avait un jour résumé la chose en citant
Marot :
Ô ! Roi français, tant
qu'il te plaira, prends-le,
Mais si le perds, tu perdras
une perle.
Dans la rue, il prit connaissance du billet remis
par son chef.
« Mme Le Noir et
M. Le Noir, conseiller d'État, lieutenant général de police,
ont l'honneur de vous faire part du mariage de Mademoiselle Le
Noir, leur petite-fille et fille, avec M. Boula de Nanteuil,
maître des requêtes, et vous prient d'assister à la signature du
contrat par Sa Majesté, le 23 février 1777, à
Versailles. »
Relevant la tête, il eut l'impression d'être
observé. Il envisagea deux quidams qui tournèrent trop rapidement
la tête quand il les dépassa pour rejoindre son fiacre. Le policier
se réveilla en lui. Ces deux-là étaient-ils des mouches ? Il
ne les remettait pas ; pourtant peu lui étaient étrangers. Il
ordonna au cocher de l'attendre du côté du boulevard, rue
Basse-du-Rempart, et d'un pas tranquille se dirigea vers la place
de Vendôme que l'habitude lui faisait toujours nommer place
Louis-le-Grand. Au lieu de s'y engager, il s'arrêta un moment,
feignant que le pied lui ait glissé dans la neige fondue. Il se
baissa pour nettoyer le bas de son manteau et en profita pour jeter
un coup d'œil derrière lui. À quelques toises, les deux hommes
s'étaient arrêtés aussi et l'observaient. Le doute n'était plus
permis, il était bel et bien suivi. Depuis quand ? Il pouvait
soit marcher sur eux, soit les interpeller. Cela risquait de ne
conduire à rien, chacun étant libre de déambuler dans les rues sans
avoir à en rendre compte. Il préférait les ignorer en leur faussant
compagnie, mais en vérifiant que décidément c'était à lui qu'ils en
avaient. Il bifurqua, entra dans la chapelle du couvent des
Capucines et courut se dissimuler derrière le maître-autel. Dans la
semi-obscurité du sanctuaire, il apercevait l'entrée en
contre-jour. Presque aussitôt la porte s'ouvrit et les deux hommes
entrèrent, jetant à la ronde un regard inquisiteur. Ils se
concertèrent un moment, puis se précipitèrent dehors.
Nul doute qu'on l'attendît à l'extérieur. Il
s'accorda un moment de répit. Une plaque de marbre blanc attira son
attention. Il s'approcha et en lut l'inscription avec émotion. Dans
cette crypte reposaient la marquise de Pompadour67 , sa mère Louise Madeleine
de la Motte, et sa fille Alexandrine. Les souvenirs refluaient
comme une vague de mascaret. Le temps s'arrêtait, le passé soudain
resurgissait comme une épave sur la grève que la mer découvre. Il
revit dans un ovale parfait le regard aux yeux gris adorant le feu
roi. Cet amour-là justifiait beaucoup de choses et même les menées
obscures que la marquise vieillie, malade et jalouse avait sur sa
fin multipliées. Chacun disait-elle a deux âmes, l'une pour le
bien, l'autre pour le mal. Il revécut leur dernier entretien à
Bellevue, duel à fleurets mouchetés : « Vous êtes un loyal serviteur du roi »,
lui avait-elle jeté avant de le quitter. Il pria un moment pour
celle qui gisait dans un caveau profond et associa dans son oraison
le pauvre visage de Truche de la Chaux68 .
— Mon fils, vous paraissez bien
accablé ?
Nicolas sursauta. Un vieux prêtre en habit noir et
rabat se penchait vers lui. Il se redressa.
— Si je vous pose la question, ce n'est point
simple curiosité de ma part, c'est que votre attitude m'intrigue…
Depuis votre entrée dans la chapelle et la venue de ces deux
hommes… Il m'a semblé… Mais je m'égare sans doute… Seriez-vous par
hasard poursuivi ? Sollicitez-vous la protection et l'asile
d'un sanctuaire ?
— Je priais pour le salut de l'âme d'une
personne que j'ai bien connue.
— Elles sont nombreuses ici, et de haut
lignage.
Nicolas se présenta et exposa sans détour la
situation telle qu'elle se présentait. Le prêtre, qui était le
confesseur des Capucines, réfléchit un moment, puis se dirigea vers
une porte derrière l'autel et tira une poignée dissimulée dans un
creux de la pierre. Une cloche sonna dans le lointain. Une porte
finit par s'ouvrir dans le côté gauche du chœur. Une petite
religieuse rondelette, au visage plein et rose, aux yeux d'enfant,
parut et s'adressa au prêtre en fixant Nicolas d'un œil scrutateur.
Le cas fut présenté ; elle y réfléchit la main dans le menton.
Il parut à Nicolas qu'elle s'emparait du débat avec autorité et
détermination. Il y avait une autre issue, le mur d'enceinte du
couvent donnant sur le boulevard. Le jardinier devait précisément
se rendre au port au bois, il suffisait que Nicolas se dissimulât
dans la charrette. La religieuse donna une clé à l'abbé qui
aussitôt entraîna Nicolas à sa suite dans un dédale de corridors.
Ils traversèrent le cloître, puis se retrouvèrent dans les jardins.
Le prêtre fit les présentations. Le jardinier, vieil homme sourd et
taciturne, installa Nicolas sous des ais, dans une sorte de
faux-plancher, après que ce dernier eut salué son sauveur. La
charrette franchit le portail sur le boulevard. Le commissaire jeta
un œil au travers des planches disjointes et repéra l'un des sbires
qui surveillait l'issue et vint toiser presque sous son nez le
jardinier qui fit claquer son fouet et cracha à terre. Rassuré,
l'homme reprit sa faction, tapant des pieds sur le sol gelé.
Nicolas retrouva son fiacre à l'angle de la rue Basse-du-Rempart et
du passage du Cendrier.
L'incident le laissa songeur. Qui pouvait
souhaiter le faire suivre ? De fort mauvais souvenirs
ressurgirent ; ce n'était pas la première fois dans sa
périlleuse existence que le fait se produisait. Il devait désormais
prendre garde et tenir compte de ce nouvel élément. Il réfléchit à
plusieurs hypothèses. La vengeance ? Son passé d'enquêteur
extraordinaire, la part prise à tant de secrets, mais aussi
l'existence de coupables et de criminels préservés du châtiment et
en mesure de lui vouer des haines rancies et assassines, rendaient
possible ce risque-là. L'une des enquêtes qu'il menait pouvait
également avoir suscité à un niveau inconnu cette étrange
surveillance. Cette incertitude le tourmenta jusqu'au Châtelet. Il
gravit quatre à quatre le grand escalier, passa devant le père
Marie, interdit devant une telle hâte, et surgit dans le bureau de
permanence où il trouva Bourdeau tisonnant le feu.
— Nicolas, te voilà enfin ! J'arrive du
Fort-l'Évêque, dit-il d'évidence fort excité. Imagine ce que j'ai
découvert ?
— Que M. de Mazicourt, le gouverneur de la
susdite prison royale, a reçu ordre de gagner Apt et a pris son
temps69 de ce dimanche pour décamper.
La mimique de Bourdeau dépité était
éloquente.
— Par le diable, comment l'as-tu
appris ?
— Hé ! Me crois-tu si naïf que je n'aie
pris mes précautions, cher Pierre ?
Bourdeau ne dissimulait son admiration. Nicolas
s'en voulut un peu de donner avec tant d'insolence dans la vue d'un
ami. Il était pourtant convaincu que l'exercice de l'autorité
impliquait de savoir surprendre toujours.
— Rien, ni personne, ajouta-t-il, ne peut
expliquer que l'homme se soit ainsi épouffé70 à petit bruit.
Il conta son étonnement d'avoir découvert que
Sartine n'était au courant de rien.
— Et par extraordinaire, reprit Bourdeau
matois, devine ce que j'ai appris de plus intrigant
encore ?
— Mes ressources ne vont pas jusque-là !
Il faut en devinaille être maître Gonin
71 , et dans cette voie je ne redoublerai
rien.
Il se prit à rire, heureux au fond d'offrir à
Bourdeau l'hommage de son ignorance.
— Soit ! L'inconnu, tu me l'avais dit,
bénéficiait d'un régime à la pistole,
ses repas provenant de l'extérieur de la prison. J'ai eu beau
m'évertuer et les geôliers m'ont d'ailleurs aidé sans rechigner, je
n'ai rien appris d'autre, sinon qu'un inconnu d'allure militaire –
rien de l'aspect d'un marmiton ou d'un valet, m'a-t-on dit – lui
apportait pitance…
— Le bouton ! s'écria le
commissaire.
— … qu'on ne sait de quel traiteur ou auberge
– et ceux qui fournissent la prison sont connus – la manne était
préparée et que les mets qu'on lui servait paraissaient au commun
des plus recherchés.
— D'un office particulier ?
— C'est probable, et celui d'une grande
maison, c'est possible.
— Il faut de tout cela tirer les conclusions.
On souhaitait d'évidence maintenir à petit bruit un inconnu
prisonnier, incarcéré sur l'ordre mystérieux d'une puissance
occulte.
— Tu additionnes les énigmes. Il y a en effet
apparence que nous voici hors de gamme et que tous les chemins
empruntés nous conduisent droit devant dans des impasses. Le
Fort-l'Évêque est un commencement sans suite. Hélas !
Nicolas médita un instant.
— Noblecourt dirait que c'est dans
l'obscurité la plus profonde que la moindre clarté devient
éclatante.
Bourdeau s'esclaffa.
— Il y a toujours un fond de vérité dans les
paradoxes qu'il nous sert. À condition de les démêler…
— Il y a toujours avantage à les entendre. La
vérité comme le mensonge a plus d'un visage… À nous de les saisir
au passage en observant avec soin les occasions de ne les point
manquer. Combien de choses inexplicables sont autant de moyens qui
semblent nés du hasard qu'il plaît à la vérité de nous
soumettre.
— Daigneras-tu, Nicolas, expliquer à un
pauvre homme ce que dissimulent tes sentences
pythiques ?
— Que nous disposons encore de nombreux
atouts pour forlonger la partie. Je les énumère : le portrait
exact de notre inconnu, soumis à la sagacité parisienne ; ce
serait bien le diable qu'on ne le reconnût pas ! Des
certitudes sur les conditions de son assassinat. Un tissu aussi,
selon Vachon introuvable en France, qui laisse à penser que
l'inconnu est anglais ou vient d'Angleterre. Et encore, des indices
qui prouvent que la victime a un lien avec une occupation
mécanique. Enfin, pour finir, un bouton et un papier sans doute
chiffré qui finiront bien par nous offrir des enseignements
utiles.
À ce moment le père Marie entra, portant avec
précaution un pot fumant de vin chaud à la cannelle et deux bols de
faïence.
— Voilà-t-y pas de quoi les réchauffer !
J'ai renforcé le tout d'une lampée de mon cordial. Les murs
suintent la mort aujourd'hui. Triste journée pour une mise en
terre.
Bourdeau sursauta et considéra l'huissier les
sourcils froncés.
— Peste soit du propos ! Pourquoi nous
assombrir ?
— Nicolas ne m'a pas laissé le temps de le
lui dire. Il est passé devant ma loge comme un furet courant le
conin.
— Et donc ?
Nicolas pressentit qu'une mauvaise voie se
profilait.
— Et quoi ? Je voulais simplement dire…
Voilà, cela m'apprendra à vous vouloir du bien, à tous les deux.
Portez-leur de quoi reprendre vie et ils vous chantent
pouilles !
— Allons, dit Nicolas impatient, au
fait.
— Ne me bouscule pas ! Rien d'autre que
d'avoir suivi tes instructions.
— Quelles instructions ? Peux-tu me le
dire ?
— Te le dire et te le montrer.
Il fouilla dans sa poche et en sortit un pli
chiffonné qu'il tendit au commissaire. Celui-ci le lut à deux
reprises, se leva et arpenta la pièce tel un forcené.
— Comment est-ce possible ?
Bourdeau, qui soufflait sur son vin chaud, leva la
tête, intrigué par l'attitude et le ton de son ami.
— Mauvaise nouvelle, Nicolas ?
— Un détail, ma foi, déplorable ! Oui,
vraiment ! On a imité ma signature… Et plus bellement, on ne
peut !
Il agita le pli.
— … Ce billet forgé autorise la levée du
corps de l'inconnu aux fins d'être conduit sur-le-champ au
cimetière de Clamart pour inhumation. Ni plus ni moins ! Et
sur mon ordre prétendu ! C'est le comble !
Le père Marie atterré écoutait leur échange.
— Nicolas, j'ai cru… Surtout que tu m'avais
annoncé tes instructions pour la mise en terre.
— Tu n'y es pour rien, dit Nicolas, en lui
pressant l'épaule avec amitié. Tu as fait ton devoir. Sois
tranquille, nous trouverons et punirons le faussaire !
L'huissier sortit, la tête basse.
— Le pauvre, dit Bourdeau. Tu es son dieu et
rien ne le pouvait davantage affliger qu'à cause de lui, même
innocemment, on ait pu te faire pièce72 .
Nicolas consulta sa montre, courut à la porte et
rappela le père Marie.
— À quelle heure a-t-on emmené le
cadavre ?
— Un peu avant onze heures. Un homme jeune,
d'allure militaire, m'a donné la lettre… Enfin ta lettre
supposée.
— L'allure militaire ! Encore ! dit
Bourdeau.
— Il n'y a pas une minute à perdre. Père
Marie, tu fais approcher discrètement une voiture, sur le côté, tu
sais où. Et ouvre la porte du bureau du lieutenant général.
— Pourquoi tant de précautions ?
s'inquiéta l'inspecteur.
— J'ai été finement suivi ce matin et il a
fallu un heureux concours de circonstances pour me déprendre de
cette engeance. Je veux éviter que le cas se renouvelle.
Ils empruntèrent donc le passage dissimulé dans le
bureau pour gagner par l'escalier en colimaçon la porte dérobée
donnant sur le côté de la forteresse. Un coup d'œil permit de
constater qu'aucun indiscret ne traînait par là. Le Pont-au-Change
fut évité et le fiacre prit la rue de la Vieille Place aux Veaux,
celle de la Planche-Mibray et rejoignit le Pont Notre-Dame. Le
fleuve traversé, ils gagnèrent, conduits à grandes guides, l'abbaye
Sainte-Geneviève. Par les rues Mouffetard, du Fer à Moulin et de la
Muette, ils atteignirent les dépendances des Filles de la
Miséricorde et, à main droite, par la rue des Fossés Saint-Marcel,
l'entrée du cimetière de Clamart. À plusieurs reprises, Nicolas
avait fait arrêter la voiture pour observer la marche d'éventuels
poursuivants. Une inquiétude le travaillait. Ceux qui avaient
enlevé le cadavre n'avaient pas dissimulé leur destination. Une
démarche aussi assurée signifiait qu'ils bénéficiaient sans doute
d'appuis particuliers et puissants.
— Triste endroit ! murmura Nicolas. Pas
très éloigné de ta demeure, Pierre.
— Je n'ai pas les ressources pour loger mon
petit monde dans les faubourgs neufs. Le peuple va au peuple et mes
lilas fleurissent au printemps. Mais tu as raison, à cet endroit le
quartier est sinistre.
Ils pénétrèrent un vaste enclos, sorte d'immense
champ au sol inégal et bosselé. La terre semblait travaillée du
dessous. Rien n'indiquait la destination du lieu. Ni pierres
tombales, ni croix, ni pyramides, ni monuments d'aucune sorte ne
donnaient son caractère à ce royaume des trépassés haché d'ornières
glacées et de monticules de neige souillée.
— Point de tombes, dit Nicolas en se
signant.
— Des fosses communes, c'est bien assez pour
les indigents et les pauvres. L'Hôtel-Dieu et la Pitié vomissent
chaque jour leur tribut. Les corps n'ont point de bière ; ils
sont cousus à même dans une serpillière. Ils passent de leur lit au
chariot traîné par douze emballeurs.
Une tête, une cloche, une croix, voilà tout le cortège ! Il
part à quatre heures le matin et moi qui le croise, j'en ai chaque
fois le sang glacé. Arrivé au cimetière, on précipite le corps dans
la fosse profonde aussitôt recouvert de chaux vive. Et l'horreur ne
s'arrête pas là. La nuit, de jeunes chirurgiens franchissent les
murs et déterrent les cadavres pour, sur le mort, apprendre à
soigner le vivant. Ainsi, après le trépas du pauvre, on lui dérobe
de surcroît son corps !
— Où peut être notre homme ?
— Je comprends mieux pourquoi ils ne se sont
pas cachés d'aller à Clamart.
Un vieil homme, le visage bleu de froid,
s'approcha d'eux, le bonnet à la main.
— Ces messieurs veulent-ils quelques lumières
sur le lieu ? Souvent on me pose des questions peu communes,
les étrangers parfois.
— Tiens, justement, pourquoi ce lieu qui
n'est pas à Clamart, hors les limites de la ville et les barrières,
en porte-t-il le nom ?
— Celle-là, on me la pose souvent !
Apprenez, dit l'homme en se rengorgeant, que le terrain, sur lequel
nous sommes, dépendait, jusqu'à sa destruction en 1646, de l'hôtel
de Crouy-Clamart. Au début de ce siècle, il fut décidé d'y ouvrir
un cimetière.
— Grand merci, me voici plus savant. A-t-on
enterré aujourd'hui ?
Il les considéra avec une attention
inquiète.
— À qui dois-je répondre ? Êtes-vous
chirurgiens ? Cela ne porte guère chance !
— Que voulez-vous dire ?
— Il y a deux semaines de cela, un garçon de
ce métier-là qui s'était proposé d'enlever nuitamment un corps, en
escaladant le mur de clôture, l'avait attaché à une corde pour
pouvoir l'entraîner plus aisément, s'est trouvé pris par le col et
tellement embarrassé, qu'étant demeuré suspendu d'un côté du mur et
le cadavre de l'autre, nous l'avions retrouvé étranglé le
lendemain, le mort ayant pendu le vif !
— Bon, dit Nicolas, nous voilà avertis !
Mais nous sommes des commis du bureau de police chargés des
cimetières.
— Alors dans ce cas, je peux tout vous dire.
Il y a eu la fournée quotidienne. Quarante-six corps ce
matin.
— Et rien d'autre de particulier, ce
jour ?
— Ah ! marmonna l'homme. Je vois que la
pousse73 a de longues oreilles. Moi, j'ai rien à
vous cacher. À midi, on a mené un corps.
— À quelle heure ?
— À midi, que je vous dis ! J'ai entendu
la cloche de la Miséricorde, d'autant plus que le vent est au nord.
C'était point une fournée. Y avait même pas de pâté en
croûte74 , juste une civière recouverte d'un méchant
coutil. J'ai voulu suivre le cortège. M'ont renvoyé méchamment à
mon fricot. Et le prêtre absent !
— Dans quelle fosse l'ont-ils
enterré ?
— Je l'ignore, dit-il en agitant la main dans
une direction incertaine.
— Aurait-on une chance de récupérer le
cadavre ?
Il les regarda effaré.
— Ben celle-là, je la crois pas ! C'est
la première fois qu'on me la chante !
Leur air le convainquit que la question était
sérieuse.
— Faudrait trouver la bonne fosse… Il y en a
au moins six possibles. Resterait à creuser et à triturer le sol
gelé… Et vous oubliez la chaux vive qui attaque et
détruit !
— Le bonhomme a raison, souffla Bourdeau à
l'oreille de son ami. Nous voici piégés ; il n'y a plus rien à
faire ici. En vérité le coup a été mené de main de maître. Sans
doute te savait-on éloigné, te surveillant. Allons, on ne se joue
pas impunément de nous sans être un jour confondu. Nous avons la
chance de posséder un portrait autrement vivant que de pauvres
restes.
Nicolas se résigna. Il offrit un écu double au
gardien du cimetière qui les accompagna de ses bénédictions jusqu'à
la voiture. Que signifiaient tous ces événements ? Une
puissance mystérieuse tirait-elle les ficelles d'une intrigue
montée en vue de buts inconnus ? Qui était le coopérateur de
ces désordres, et comment le démasquer ? Il sentait monter les
périls avec d'autant plus d'appréhension qu'il ignorait de quelle
manière les affronter.
— La raison impose que nous ne voulions que
ce que nous pouvons. Aux portes fermées correspondent d'autres
portes, ouvertes celles-là.
— Vous voilà Noblecourisant, dit Nicolas avec un pauvre sourire.
Puisque nous sommes contraints d'abandonner ce cadavre, profitons
de notre présence dans ce quartier. Je veux te faire connaître un
curieux personnage. Ce M. Rodollet à qui M. de Séqueville
m'adressa naguère.
— Le secrétaire du roi à la conduite des
ambassadeurs ?
— Lui-même. Le personnage en question,
écrivain public et calligraphe, pourrait nous être utile pour
déchiffrer le papier trouvé dans la cellule du Fort-l'Évêque. Il
bénéficie de grands et discrets appuis et n'est pas simplement ce
qu'il prétend être.
— Et le crois-tu enclin à nous apporter son
aide ?
— Je le sais méfiant, mais nous nous
connaissons.
Leur voiture pénétra la rue Scipion, étroite et
tranquille. La neige s'y entassait retenue et quasi arrimée par les
nombreuses bornes de granit serrées les unes contre les autres pour
protéger les murs et les entrées du frôlement assassin des voitures
qui s'y aventuraient.
— Sens-tu cette bonne odeur de fournée
chaude ? On se croirait à l'hôtel de Noblecourt !
— C'est que, dit Bourdeau, ravi d'apprendre
quelque chose à ce connaisseur de Paris, la maison
Scipion75 est aujourd'hui la boulangerie générale des
hôpitaux de la ville.
Nicolas reconnut la petite maison de l'écrivain
public, jouxtant un atelier d'imprimerie. Ils entrèrent, saisis
aussitôt à la gorge d'une pénétrante odeur d'encre et de vernis. Le
gros homme en bonnet gris vêtu d'une chasuble rentrée dans sa
culotte noire parut au commissaire ressurgi d'un passé à la fois
proche et lointain. Trois années s'étaient déjà écoulées depuis
leur première rencontre. Il les jaugea d'un œil pointu.
— Monsieur, dit Nicolas, sans doute me
remettez-vous ? Je suis un ami de M. de Séqueville.
— Oui, monsieur le marquis. Vous me fites
l'honneur d'une consultation début 74 pour une lettre et un
testament forgés. La chose est très présente à mon esprit.
Nicolas fut surpris que l'homme lui donnât sa
qualité. Il se souvenait s'être alors présenté comme le commissaire
Le Floch. Mais de M. Rodollet rien, ne semblait-il, ne devait
étonner.
— Je crois devoir une nouvelle fois faire
appel à votre concours.
— Et monsieur ? dit-il en lançant un
regard peu amène à Bourdeau.
— L'inspecteur est mon adjoint et mon alter
ego.
— Comment se porte M. de Sartine ?
— Il m'a reçu avant-hier à Versailles. La
marine l'accapare par ces temps difficiles et redoutables.
— Les temps sont mauvais selon que les hommes
sont justes ou injustes. Voyons, quelle est la pièce, cette
fois-ci ?
Nicolas lui tendit la mince bande de papier.
— Il paraît que cela pourrait être un message
codé ou chiffré. Cela est-il dans vos cordes, vous qui décryptez
l'incompréhensible ?
M. Rodollet se mit à rire.
— Vous me flattez. Non, nous sommes des
instruments à corde que la nature sollicite selon qu'elle tend plus
ou moins nos nerfs, mais nous devons toujours nous méfier lorsqu'on
touche la corde de notre amour-propre. Gardons la tête froide et
voyons votre affaire.
Il approcha le papier d'un verre grossissant et
l'examina longuement.
— Ce n'est pas de l'encre… De la suie de
chandelle diluée… Cela vous apporte-t-il quelque chose ?
— Tout au plus la confirmation que le papier
a bien été écrit là où nous l'avons trouvé.
Rodollet posa le mince ruban et chercha parmi des
volumes fatigués alignés sur une étagère derrière son comptoir,
au-dessus des casiers contenant plumes, papier, encre en bouteilles
et carrés de vernis à dissoudre. Il consulta deux gros livres,
réfléchit un moment et se plongea dans une nouvelle
consultation.
— Parlez-vous anglais, monsieur le
marquis ?
— Oui, et il m'a bien semblé que c'était la
langue utilisée, mais je n'ai pas compris le sens des termes en
question, si toutefois ils signifient quelque chose.
— Oh ! Ils signifient. Mais les termes
appartiennent au vocabulaire mécanique d'un métier particulier.
Sauf que… Voilà qui est des plus curieux !
— Un joaillier ou un horloger, par
exemple ?
Rodollet, surpris, le fixa.
— Nous tâtonnons entre le vrai et le faux, de
l'un à l'autre le pas est glissant et il n'y a personne pour juger
des méprises, cependant…
— Cependant ?
— Tout laisse à penser que la formule pousse
la traduction dans le sens des mécanismes d'horlogerie. Voyez
FUSEE, le terme est français, mais il
est écrit curieusement. Il s'agit d'un cône cannelé sur lequel
s'enroule la chaîne d'un pendule. Les deux autres termes, anglais
eux, ne font que fixer l'objet dont il est question et me
paraissent retardant et répétitifs. Pourquoi ? Que cherchait à
nous dire l'auteur de cette mention singulière : FüSee coniçal
sPirally ? En avez-vous idée ?
— Aucune. Il semble que son auteur ait eu la
seule intention de nous laisser un message.
— Je penche en effet vers cette hypothèse.
Peut-être devrions-nous creuser dans ce sens. Le cône est une
pyramide ronde. La spirale s'enroule autour d'un cylindre,
c'est-à-dire ici d'un cône. Par quelque bout qu'on prenne la chose,
elle se retourne et se referme à l'entendement.
Il se mit pour la troisième fois à relire le
papier. Il tira son bonnet pour se gratter la partie chauve de son
crâne. Il le remit, toussa et son visage ridé se plissa de
contentement.
— Ah, diantre ! Voilà qui est finement
agencé. Tout était fait pour que le malheureux en quête donnât
comme un étourdi tête baissée dans tous les brelans76 . On commence par le mauvais
chemin et on s'enferre. Ah ! Ah ! Vraiment, bien trouvé,
bien trouvé !
Le gros homme se mit à trépigner sur place comme
s'il dansait une gigue.
— Qu'est-ce à dire, monsieur
Rodollet ?
— Que je craignais de vous offrir une
désespérante opinion de mon habileté et que, désormais, j'y vois
plus clair… Comme le jour, désabusé que je suis.
Nicolas et Bourdeau, à la géhenne depuis un
moment, soupirèrent d'aise.
— Que voulait en effet l'auteur de ce papier
en le laissant tel que vous l'avez découvert ? Deux choses
éminemment contradictoires car devant être dissimulées l'une par
l'autre, une vérité engainant l'autre ! Primo, attirer
l'attention de celui qui lirait son message sur une activité et sur
un point particulier de celle-ci intéressant d'évidence la
fabrication des horloges. Mais là où je lui tire mon chapeau,
c'est-à-dire mon bonnet, c'est que l'auteur voulait aussi laisser
une autre indication…
— Laquelle ?
— Ta, ta, ta ! N'allons pas trop vite en
besogne, cela nuit à l'entendement de cet arcane.
Et il examina à nouveau le mystérieux
message.