II

L'AIGLE À DEUX TÊTES

La politique forme dès l'enfance les rois à la dissimulation.
Machiavel 

Le silence marquait l'intensité de leur étonnement. Semacgus porta sa tasse de café à ses lèvres, la posa, se moucha et prit la parole.

— J'abuserai du privilège de l'âge en vous donnant mon sentiment sur cette étrange nouvelle. Deux hypothèses, car j'écarte d'emblée la troisième qui serait celle d'une faiblesse de courage devant le danger. Soit on a enlevé notre compagnon, soit, pour une raison aussi impérieuse que mystérieuse, il a souhaité disparaître. À partir de là, que devons-nous faire ? C'est à vous, Nicolas, d'en décider. Pour ma part, j'estime que la seule attitude raisonnable consiste à ignorer cet incident. Feignons d'en être, sinon les organisateurs, du moins les complices informés. Si nous sonnons le boutefeu, à qui nous plaindre ? À notre ambassadeur ? Il arrive ; le moment est bien mal choisi. Aux Autrichiens ? S'ils sont les auteurs de cet enlèvement, ils ne s'étonneront pas de notre silence. S'il s'agit d'un acte volontaire du chevalier, ce n'est pas à nous de dénoncer un départ dont nous ignorons les raisons profondes. Demeurons sereins et ne nous départons pas des apparences communes.

Nicolas écoutait avec attention, mais son attitude figée semblait l'entraîner au-delà du débat présent.

— S'il avait été enlevé, se hasarda Rabouine, le colonel se serait défendu. Tout tricoteur qu'il soit, c'est un gaillard dont l'ardeur au combat ne fait pas de doute. Or nul bruit n'a troublé la maison et le repos de chacun. Pourtant on entend tout…

Il rougit, l'air faraud.

— … et je n'ai guère dormi cette nuit. Je couche au-dessus de sa chambre. Je peux vous assurez qu'il n'y a eu aucun désordre dans celle-ci.

Nicolas sortit enfin de sa réflexion.

— Interroge les valets, peut-être a-t-il retiré son bagage en notre absence. Je n'ai pas souvenance qu'il nous ait relaté l'emploi de sa journée d'hier…

Rabouine se précipitait déjà.

— … Attends, encore une chose. Vois si, par hasard, les places pour l'oratorio de Haydn n'auraient pas pu être retirées par un commissionnaire. Rien de plus… Le reste excéderait les limites de la raison.

Il saisit un petit pain rond couvert de cumin qu'il émietta machinalement. Le silence isola à nouveau les deux amis jusqu'au retour de Rabouine.

— Alors, s'enquit Nicolas avec impatience.

— Point de commissionnaires, mais j'ai appris une chose étrange. Le bagage de M. de Lastire n'a jamais été monté dans sa chambre.

— À bien y songer, avoua Semacgus, sa tenue depuis notre arrivée m'avait frappé : il n'en changeait pas. Ainsi son coup était-il préparé de longue main… Samedi, dans la fatigue de l'arrivée, nous n'avons rien remarqué de ce détail intrigant.

— Il a attendu pour décamper d'être au courant de notre plan d'action. Pourvu que…

— Pour les billets du théâtre de la porte de Carinthie, ajouta Rabouine, l'auberge s'en était elle-même chargée. Ils me les ont donnés. Et il y en a quatre !

Il brandit de petits carrés de papier ivoire.

Nicolas secoua la tête comme s'il se trouvait devant un insurmontable obstacle.

— Voilà pourtant une indication qui plaide pour l'une de mes hypothèses, dit Semacgus l'air soulagé. Considérez que se comptant parmi les spectateurs, il marquait peut-être par là sa volonté de nous avertir.

— De nous avertir de quoi ? Pour moi, cela ne fait qu'ajouter au mystère. Que dirons-nous au baron de Breteuil ?

— Rien, tant qu'il ne nous interrogera pas.

— Le problème est que le chevalier est censé escorter le buste de la reine et que sa présence est annoncée.

— L'audience de l'impératrice n'est pas encore accordée.

Ils furent interrompus par l'abbé Georgel qui salua gracieusement à la ronde et se dirigea vers le commissaire.

— Le bonjour, monsieur le marquis. J'ose espérer que vous ne me tenez pas rigueur de ma véhémence d'hier. C'était celle d'un cœur honnête.

Nicolas se leva. Il fallait jouer serré. Semacgus s'écarta avec discrétion, entraînant Rabouine.

— Point du tout. J'ai apprécié le langage sans détours que vous m'avez tenu.

— Je viens de ce pas vous transmettre une invitation à dîner de monseigneur le prince de Kaunitz geheimer Hof-und Staats Kansler, le chancelier de l'empire et le Nestor des ministres de l'Europe. Ayant appris par votre serviteur votre présence à Vienne, il vous demande d'être son hôte, en ma compagnie. Une seule condition : êtes-vous en bonne santé ?

— Je le crois, répondit en riant Nicolas. Votre question m'intrigue.

— N'y trouvez point malice. C'est que le prince est de santé fragile. Tout jeune déjà, on craignait pour sa vie. Il fait tout pour éviter les refroidissements. Lorsqu'il était ambassadeur à Versailles en 1751, il ne redoutait rien tant que les courants d'air qu'on y affronte, comme vous le savez, à foison. Plusieurs fois il dut se retirer des affaires pour se soigner. Il a la terreur des épidémies. Divers maux l'assaillent en permanence. Le moindre souffle de vent le fait défaillir et trop de chaleur l'accable. Et vous observerez son régime ! Des plus particuliers.

— Ma voiture, monsieur l'abbé, sera à votre disposition.

— Nous irons donc de conserve, dit Georgel, avec un ton de moqueuse ironie. Mesurez, monsieur, l'honneur qui vous est fait d'approcher ce talent de premier ordre qui applique si bien le passé au présent pour en tirer avantage. Son attachement aux manières et usages des Français font de lui le soutien le plus ferme d'une alliance, en partie son ouvrage.

Nicolas s'inclina

— Ah ! Il faut aussi vous préciser que le grand homme a quelques singularités et manies étranges. Il veut que pour lui le temps s'écoule sans être obligé d'en mesurer les intervalles. Il n'a donc ni pendules ni montre et ne calcule jamais les moments qu'il emploie à ses occupations. Couché fort tard et levé de même. La toilette achevée, il demande à dîner à quatre, cinq ou six heures, suivant le travail et les divertissements qui précèdent. Nous y serons donc à quatre de relevée. Préparez-vous à savoir attendre.

Il lorgna avec impertinence la tenue de voyage de Nicolas.

— Bien sûr, tenue de cour, épée et perruque. Je vous retrouve à la demie de trois heures.

Il disparut dans un nuage de poudre et dans des effluves de bergamote.

Nicolas s'enferma dans sa chambre le reste de la journée pour réfléchir. Il souhaitait comprendre pourquoi il n'était pas satisfait de lui-même. Tout d'abord il s'en voulait de n'avoir pas prévu l'apparente défection du chevalier de Lastire. Il lui avait accordé sa confiance ; il se sentait responsable et trahi. L'angoisse le fit songer à son fils. Il revit soudain son regard malheureux à son retour de Juilly pour Noël. Il se torturait pour deviner ce qui avait transformé un garçon insouciant en ce bloc de tristesse. Le fait que sa gaieté fût si vite revenue ne le rassurait pas. Que s'était-il passé ? Il ne le comprenait pas et craignait d'être passé à côté de quelque chose d'essentiel et d'avoir déçu Louis. Il se promit derechef de veiller plus étroitement sur lui.

En écho à cet engagement, un autre scrupule resurgit du fond de son cœur, réanimé par son malaise moral. Ne donnait-il pas à Aimée d'Arranet trop de lui-même eu égard à la situation de son fils. Certes sa réflexion ne s'inscrivait guère dans les conduites communément observées. Il voyait dans la société des enfants maniés comme des jouets ou traités comme des adultes miniatures. Les distances étaient maintenues par les parents et l'affection hors de compte, artificielle et ostensible. Il en était autrement dans le peuple. Bourdeau et ses cinq enfants lui offraient l'exemple d'une famille aimante et unie. Sanson, lui-même, le bourreau, vouait à sa progéniture une affection exclusive qui compensait la solitude obligée d'une famille marquée.

Son cœur lui disait que c'était la voie à suivre, même si les affections conjuguées du chanoine Le Floch et du marquis de Ranreuil – son père non encore révélé –, pour retenues qu'elles s'exprimassent, l'avaient entouré de tendresse. Il recommença à s'examiner comme autrefois les jours de confession chez les jésuites de Vannes. Quel objet valait une passion ? Le risque se mesurait-il sans qu'on pût le définir : une fuite en avant, un oubli des autres dans la forteresse de deux corps et de deux âmes enivrées ? Que pesait son fils face à ce tourment ? Il se gourmanda. Ne retombait-il pas, à son âge, dans ses vieilles et habituelles antiennes en s'abandonnant à d'aussi infécondes ratiocinations ? Il fallait bien constater qu'il subirait encore bien des traverses avant que la raison et l'apaisement des passions ne s'imposent. M. de Noblecourt, qui devinait si bien l'au-delà des apparences, l'avait prévenu. Peut-être lui suffisait-il de vider et de remplir sa poitrine, de dissiper cette lourdeur qui l'oppressait, de se garder de réfléchir et de suivre d'instinct son propre mouvement ? Cette pensée de bon sens le soulagea et, apaisé, il se consacra à sa toilette.

Un habit gris souris brodé de fil d'argent lui parut de circonstance. Il songea avec attendrissement au feu roi qui affectionnait cette couleur. Il ceignit l'épée de cour du marquis de Ranreuil après en avoir embrassé la poignée ; le roi et son père se confondirent dans son souvenir. Après avoir assujetti la perruque, il se contempla, critique, dans la psyché de la chambre. Il lui sembla avoir minci et rajeuni. Sa présence régulière aux longues chevauchées des chasses royales lui procurait l'exercice nécessaire. L'amour, aussi, le rendait plus soucieux de son apparence. Il enfila son manteau.

L'abbé l'attendait à l'heure dite, vêtu sous sa cape d'un habit de soie moirée d'une sombre nuance violette qui lui donnait un air épiscopal. Parvenus au palais du chancelier, ils furent accueillis devant le péristyle par une foule de laquais portant des flambeaux, tant la neige à venir assombrissait le ciel. Dans les salles éclairées a giorno, les invités attendaient. Georgel s'attacha à présenter Nicolas qui fut lorgné et salué par une foule où résonnaient les plus grands noms de l'empire. Son guide suscitait des débordements d'enthousiasme. Il se mouvait avec aisance, s'inclinait devant l'un, répondait à l'autre et plaisantait avec tous. Son évidente complicité avec ce monde sautait aux yeux, fruit d'un long séjour à Vienne. Son entregent, son esprit et sa robe, tout se conjuguait pour favoriser une habileté à flatter ces êtres ironiques et hautains. Le prince Louis était au centre de toutes les interrogations comme la figure encore présente d'un homme à la mode dont cette société s'était entichée. Nicolas songea que le nouvel ambassadeur du roi peinerait sans doute longtemps avant d'effacer cette image et de prendre ascendant sur la nostalgie des splendeurs passées.

Les quarts d'heure se succédaient sans que le prince parût. Chacun se mit à jouer avec animation. Nicolas se demanda si à Vienne comme à Paris le revenu des cartes aidait à défrayer la dépense de grandes maisons. Chaque famille avait ses coteries sur lesquelles son ordinaire était fondé. Inviter les gens ou les dépouiller participait d'un même mouvement. On y croisait aussi des fripons dorés sur tranche s'accoudant aux tables pour se familiariser avec les princes et s'enrichir en trichant dans l'égalité factice du pharaon.

Nicolas constatait que les cours se ressemblaient, dans les mimiques comme dans les us. Les mêmes révérences, tout empreintes de componction, répondaient aux salutations dans une cascade d'attitudes allant du dédain à l'adulation, de la flatterie au persiflage. Georgel continuait à se fondre dans le décor, telle une mouche butineuse. Les inquiétudes de Breteuil étaient justifiées. Seul, isolé, en butte à l'acrimonie et à la raillerie calomnieuse de son serviteur, il ne pouvait que souhaiter le voir s'éloigner de Vienne au plus vite. Nicolas entendit quelques échanges. L'enfer était pavé de bonnes paroles qui en dissimulaient d'autres moins amènes et les phrases de l'abbé, bien gazées de circonspection, n'en résonnaient pas moins à sens double pour une oreille attentive. Interrogé sur le nouveau ministre de France, il se rétractait aussitôt derrière la méconnaissance du caractère de son chef dans un silence éloquemment dépréciateur. Son verbe suave et mesuré paraissait vouloir en dire davantage. Ou bien un flot d'épithètes exagérées et excessives se déversait que chacun recevait avec un sourire entendu et cruel. Cette manière détournée suscitait des ricanements si insultants que Nicolas se retint et se mordit les lèvres d'irritation, car c'était le nom du roi qui était insulté dans la personne de son représentant. L'abbé ne cessait de le présenter, outrant ses qualités et son importance. Il se trouva ainsi accablé de tant d'invitations qu'il renonça à les décliner, n'entendant pas leur donner suite.

Parfois il perdait de vue son cicérone qui se faufilait d'un groupe à un autre. Sa petite taille ne facilitait pas la surveillance du commissaire. À un moment, il crut entrevoir un échange de propos avec un valet portant un plateau de sirop d'orgeat. Georgel s'était bel et bien penché, à demi tourné pour prêter son oreille à l'homme qui lui parlait la tête baissée. Pourtant rien n'indiquait que cela eût une importance. Son observation fut interrompue par le bruit d'une canne frappant le dallage. Une porte à deux battants s'ouvrit. La foule, dans un envol de soie et de satin, se leva pour accueillir le prince.

Sous son regard circulaire, chacun s'inclina. Nicolas découvrit, encadré par une extravagante perruque, un visage fin et spirituel d'homme à l'orée de la vieillesse. Le prince offrit le bras à une dame et l'assistance en cortège se dirigea vers la salle où la table, immense et chargée, était dressée. Georgel, entraînant son compagnon, s'était d'autorité glissé derrière Kaunitz. Chacun prit place et Nicolas, assis presque en face du chancelier, put observer à loisir cette physionomie froide et sévère animée parfois par un coup d'œil pénétrant. Il s'adressa d'abord aux dames qui l'entouraient, sachant d'évidence donner le plus grand prix au moindre de ses propos. Les mets étaient abondants plus que recherchés et un valet se tenait derrière chaque convive pour servir des plats qu'on lui désignait. Une petite desserte derrière le maître de maison recevait légumes, blancs de poulet et fruits réservés à son usage personnel. Il fixa longuement Nicolas et, de sa voix un peu nasillarde, s'adressa à lui.

— Je suis heureux, monsieur le marquis, que notre ami nous ait procuré la satisfaction de votre présence à cette table.

Nicolas s'inclina.

— Je sais, monsieur, que vous êtes proche de M. de Sartine. Il y a peu je lui avais soumis une énigme. Nous étions intéressés à découvrir un homme dont nous avions à nous plaindre et qui, faute d'être contenu, risquait de nous causer de grands embarras. On le disait caché à Paris où il résidait sous une fausse identité : son signalement fut adressé au lieutenant général de police avec requête de ne rien épargner pour le succès de cette recherche.

La table tout entière se taisait sous le charme de la parole du ministre.

— Après trois mois d'efforts on ne découvrit que des traces très fugaces de son passage.

— Par un témoignage, monseigneur, dit Nicolas, de sa logeuse à la Courtille.

— Je crois, monsieur, que nous vous devons de grands remerciements, remarqua le prince sans qu'aucun mouvement de son visage témoignât de sa surprise. On me transmit aussi que l'intéressé s'était embarqué pour l'Égypte. Or rien de tout cela n'emportait notre conviction et nous demeurions persuadés que l'homme se cachait toujours à Paris. Je ne dissimulai pas à votre chargé d'affaires…

Georgel salua à la ronde.

— … que la police parisienne, pourtant si réputée, ne paraissait pas meilleure qu'ailleurs.

— M. de Sartine, j'en puis témoigner, repartit Nicolas, fut peiné à l'excès du jugement porté par l'un des plus grands ministres de l'Europe.

Georgel approuvait, béat, les propos du commissaire. Kaunitz sourit.

— Pourtant, il trouva le moyen d'atteindre notre objet. Il me fit peu après savoir que l'homme se trouvait dans un faubourg de Vienne appelé Leopold-Stadt, chez un marchand turc, déguisé lui-même en Oriental avec un emplâtre noir sur l'œil gauche. Tout se révéla exact : l'homme fut trouvé et pris. J'envoyai à Sartine les remerciements de l'impératrice. Quant à moi, j'admirai comme il convenait les rouages d'une aussi merveilleuse machine. Les hommes qui la mettent en action ne pouvaient être que des génies !

Il leva son verre empli d'eau puis se tourna vers un autre invité. Chacun reçut le tribut de son exquise attention. Enfin, il se mit à discourir. L'essentiel de ses propos portait davantage sur l'historique de faits passés que sur le présent. Brochant quelques réflexions générales sur le malheur de l'inexpérience et sur le feu de la jeunesse, il se plaignit de la triste nécessité où se trouvait l'homme le plus mûri par l'expérience de l'âge et du travail de ne pouvoir faire aucun usage utile de la force de ses lumières ni de celle de son caractère.

— Décryptez ce propos, dit Georgel à voix basse. Comment exprimer plus galamment que Joseph II ne lui prête pas une oreille suffisamment attentive ?

Le repas s'acheva assez vite, le prince n'aimant guère se prolonger à table. Avant de se lever, il fit étaler devant lui un petit miroir de poche, une boîte de cure-dents, un petit bassin de vermeil et un gobelet rempli de liquide vert émeraude. Il se nettoya longuement les dents, se rinça la bouche, cracha, recracha et s'essuya avec soin.

— Même chez l'impératrice, dit Georgel gloussant, le prince ne se gêne guère et, en dépit de la bienséance d'usage devant sa souveraine, il observe sans vergogne sa peu ragoûtante pratique. D'ailleurs, même quand il manque l'heure fixe de son dîner, elle est pleine d'indulgence et l'attend pour commencer.

Le prince remonté dans ses appartements, la foule des invités se dispersa. Nicolas et l'abbé durent attendre un long moment leur voiture au milieu des valets qui virevoltaient en tous sens, faisant dégoutter sans égards la cire de leurs torches. En montant dans la caisse, Nicolas se sentit bousculé. Il entrevit à peine une femme au visage recouvert d'une mantille noire ; elle lui glissa dans la main un petit papier carré. Elle s'écarta avant même qu'il tente un geste pour la retenir. Sans en parler à Georgel, il mit le poulet dans son gant à la jointure du poignet. Il supposa s'être attiré quelque rendez-vous galant d'une des femmes présentes à la réception, séduite par sa figure, sa tournure et sa qualité de noble étranger. L'abbé parlait d'abondance, le félicitant de son succès auprès de Kaunitz. Arrivé au Bœuf d'or, ils se saluèrent avec cérémonie et Georgel regagna sa chambre.

Nicolas s'approcha d'un chandelier et, après avoir constaté qu'il était seul, déplia le papier pour le déchiffrer. Il portait en lettres capitales cette sentence énigmatique : « TIMOR METUS MALI APPROPINQUANTIS ». Il allait mobiliser son latin quand il s'aperçut qu'une autre phrase apparaissait, tracée de biais : « MAXIMAS IN CASTRIS EFFECISSE TURBAS DICITUR ». L'interrompant, Semacgus et Rabouine apparurent avec l'air de conspirateurs bon enfant. Il remit à plus tard la traduction. Ils affectaient une attitude que le commissaire connaissait bien, celle de personnes impatientes de révéler quelque chose. Quand il voulut leur parler, ils mirent leur doigt sur la bouche.

— Nous avons déniché, dit Semacgus, une gentille taverne dans laquelle j'ai ordonné un petit souper du cru. Nous y serons à l'aise. Vous nous regarderez peut-être, puisque manger est une action qui appartient au passé pour vous ! Et nous avons des choses à vous dire…

Son grand nez se plissait d'ironie.

— Détrompez-vous, je meurs de faim. Je sors d'une de ces réunions où le parler l'emporte sur le manger. Ceci dit, je trouve que vous faites médiocre cas de l'abbé. Ce n'est pas parce qu'il est rentré qu'il ne peut pas ressortir !

— Peuh ! s'exclama Semacgus, l'argument ne tient pas. Rabouine a tout prévu. Nous avons des relais, des informateurs… et des corsages au bon endroit. Le florin en abondance fraie les voies de la vérité. Ne vous préoccupez de rien.

Ils se retrouvèrent dans une petite taverne sombre. Au premier étage un cabinet exigu tout en bois ciré les accueillit. Nicolas examina la pièce qui paraissait une excroissance en surplomb. Des carreaux en vitrail, illuminés de décorations naïves, donnaient sur l'obscurité de la rue. Rabouine fit apporter l'ensemble des mets qu'il disposa sur une desserte en compagnie de flacons de vin blanc. Ainsi ne seraient-ils pas dérangés. Semacgus prit une attitude d'officiant inspiré et psalmodia avec une joyeuse emphase les merveilles du souper.

— Soupe à l'œuf relevée de cumin accompagnée de ses quenelles de foie de veau…

Il désigna une terrine ventrue.

— … pâté de tétras en croûte, petite casserole contenant la sauce au safran dont il conviendra de l'humecter une fois le couvercle soulevé… oie rôtie aux pommes et ses nudlen…

— Que sont les « nudlen » ? s'enquit Nicolas

— Des pâtes fabriquées à l'italienne dont on use beaucoup dans cette partie de l'Europe. Toute sauce les enrobe délicieusement en leur communiquant ses arômes.

Ils s'attablèrent aussitôt, surpris par les parfums savoureux de la soupe et le moelleux des quenelles.

— Si le potage, remarqua Semacgus, est, comme on le prétend, « au dîner ce que le portique est à l'édifice, celui-ci ne peut servir de péristyle qu'à un souper de hautes futaies ! »

— Je préférerais bien un chapon au sel à Paris que ces goûters torves où la cassonade prévaut et où les graines ont un drôle de relent. Même la moutarde ici n'a point goût de moutarde, elle est sucrée !

— Ces grains, comme tu dis, Rabouine, c'est le divin cumin, béotien !

La science du chirurgien de marine dut encore se manifester pour expliquer à la mouche qu'on nommait ici tétras le coq de bruyère, que son approche pour le chasseur était particulièrement difficile, mais que la saison des amours facilitait la chose, l'oiseau perdant alors ses ruses et sa prudence. Leur première fringale apaisée et avant d'attaquer l'oie, Nicolas les interrogea sur ce qu'ils avaient à lui dire.

— Messieurs, interrompit Nicolas soudain sérieux, je vous écoute.

Rabouine prit un air d'enfant fautif et baissa la tête.

— Oh ! reprit Nicolas, je pressens le pire. Quand Rabouine prend cet air-là, les catastrophes ne sont pas loin. On dirait un chat qui crache dans la braise, comme dit Catherine.

— Elle le dit plus crûment, jeta Semacgus.

— Nous sommes en bonne compagnie…

Rabouine fixait le chirurgien d'un air suppliant. Celui-ci se décida après s'être régalé d'une longue rasade.

— Apprenez, monsieur le commissaire, qu'abandonnés, nous avons décidé de nous donner du bon temps. Et comme Rabouine n'entendait pas perdre la main, il a fait chanter l'oiseau.

— Que dois-je comprendre et de quel volatile parlez-vous ?

— Point du tétras… Nous nous sommes dit, le champ est libre. Nicolas a emmené Georgel. Ils ne vont pas réapparaître de sitôt. Il faut en profiter.

— Soit, et alors ?

— J'évoquerai cet oiseau dont l'organe bien graissé s'insinue et déclenche, ce « rossignol » qui ouvre les plus rétives serrures et les fait chanter si le déduit est habilement mené.

— Je renonce à deviner, s'esclaffa Nicolas.

— Je l'avoue tout à trac : nous avons visité la chambre de l'abbé Georgel, murmura Semacgus, se jetant à l'eau.

Et pour faire diversion, il tira à lui une aile de la volaille qui céda avec un long morceau de filet croustillant.

— Maître Semacgus, dit Nicolas l'œil amusé, je m'interroge, oui je m'interroge. Ai-je bien agi, il y a quatorze ans, en vous sauvant de la Bastille ? Bon, ce qui est fait est fait. Abrégeons les préliminaires. Pour quel résultat ?

Rabouine soupira d'aise et sortit de son justaucorps une feuille de papier sur laquelle semblaient collés les fragments noircis d'un document. Il la tendit au commissaire qui la considéra.

    âter ouvertement. On dit que
    de faire Choiseu da   la
leur d   avre. Elle       ions pour nous
à Reim.     Partisa     trav
      Turgo     guère  face        tte
coalit      ettre le     eu  au poud ordre
et    açant    âteau   par  es  suscitées
                  drala
meute
par     actions horribles.
Corpora          aitants  merce du grain
iguillon         arlement

— C'est, dit Rabouine, la reconstitution à partir de fragments trouvés dans la cheminée de la chambre de l'abbé. On peut définir la nature de ce document : à n'en pas douter une correspondance venue de France, lue et détruite. Cependant notre homme a fait par trop confiance au feu : le bois était vert et la fumée l'a trompé sur sa capacité de destruction.

Nicolas admirait ce discours étonnant dans la bouche de Rabouine. Le gaillard le surprenait.

— Tout cela était bien imprudent mais, reconnaissons-le, fort utile. Qu'en déduisez-vous ? demanda Nicolas.

— Rabouine et moi, reprit Semacgus, avons tenté d'en éclairer les arcanes. À première vue, il ne s'agit pas d'un message chiffré. Il contient des mots aisés à reconstituer : Choiseul, sacre, Reims, partisans, Turgot, coalition, feu aux poudres, désordre, château, meute, actions horribles, corporations, commerce du grain, d'Aiguillon, parlement. Le reste ne se laisse pas deviner. Y aurait-il du complot là-dessous et que vient faire le Georgel dans tout cela ?

— Messieurs, dit Nicolas en sortant le billet glissé par la femme mystérieuse au sortir de la chancellerie, considérez cela. Voilà du surcroît pour alimenter votre naturelle et curieuse sagacité. Guillaume, voulez-vous m'aider à traduire ces phrases ?

Le chirurgien de marine chaussa ses bésicles et examina avec soin le minuscule papier.

— L'auteur de votre correspondance a des lettres : je crois bien reconnaître la griffe de Cicéron. « TIMOR METUS MALI APPROPINQUANTIS » ; tirez le premier !

— Je dirais, essaya Nicolas, quelque chose comme « quand on éprouve de la crainte, c'est que le malheur arrive ». J'ai toujours traduit de tête. Les pères de Vannes me le reprochaient assez. À force d'imagination, je devinais tout et plus. Ma foi, souvent juste. Reste que lorsque je m'égarais…

— Votre flèche ne passe pas loin de la cible. Je suggérerais plus finement en ciselant votre à-peu-près : « la crainte est l'appréhension d'un mal qui approche. » Reste l'autre sentence, malaisée à rendre. « MAXIMAS CASTRIS EFFECISSE TURBAS DICITUR. » Je propose : « on rapporte qu'il fait surgir dans le camp les plus grands troubles ».

— J'ai mieux, s'exclama Nicolas. « On dit qu'il fit éclater dans le camp les plus graves désordres. »

— Encore « désordres », remarqua Rabouine, comme dans les papiers consumés.

— « Castris » pourrait être traduit par château, observa Semacgus. Autre terme rencontré !

— Vous avez raison, l'un et l'autre sont possibles.

— Ainsi, dit Nicolas réfléchissant à haute voix, je m'étais égaré dans ma première supposition. Ce billet n'émanait pas d'une femme à la recherche d'une intrigue galante. Ces phrases énigmatiques offrent une résonance tout autre aux indications limitées du papier Georgel. Doit-on y lire un avertissement ? D'autant plus que seuls le caprice du destin et votre initiative ont permis de rapprocher des informations si étrangères les unes aux autres.

— Je crois, continua Semacgus, que la coïncidence est curieuse. Le billet de l'inconnue annonce un danger présent ou à venir à Vienne certes, mais également « au château ».

— Qui sait, hasarda Rabouine, peut-être à Versailles ?

— Quant à l'autre, qui jamais n'aurait dû parvenir dans nos mains, il suggère le même péril en France. Les deux sources se recoupent alors que rien n'aurait dû les rapprocher.

— Cela est vrai, dit Semacgus, et comment expliquer aussi que votre mystérieux correspondant n'ait pas choisi une formulation plus directe que ces phrases ambiguës en latin ?

— Ce quelqu'un, proposa Rabouine de plus en plus animé, connaît monsieur Nicolas. D'abord, il suppose qu'il sait cette langue, ensuite des sentences latines n'éveillent pas de suspicions, quand un style plus commun n'aurait pas manqué de le faire.

Le souper se poursuivit avec des silences pensifs ou perplexes qui ne laissèrent aucune chance à l'oie rôtie, bientôt réduite à un amoncellement d'os parfaitement nettoyés. Ils regagnèrent leur chambre fort tard, laissant seul Rabouine au cœur du dispositif. Nicolas éprouva quelque peine à trouver le sommeil. Il n'était jamais bon de poursuivre une réflexion au lit et de surcroît le souper lui pesait ; dans l'excitation de la conversation, il avait mangé beaucoup et vite.

Dimanche 5 mars 1775

La porte s'était ouverte en grinçant puis, après en silence, avait claqué. Il battit le briquet, alluma une chandelle et, en chemise, tira avec précaution le lourd panneau. Au lieu du hall habituel du palier, il découvrit avec stupeur un escalier de pierre immense descendant vers un parc. Il aperçut des jardiniers qui tiraient des souches ou de grosses racines de la terre avant de les frapper comme s'ils cherchaient à les écraser. Plus loin, deux hommes tentaient de forcer un cercueil à grands coups de barre de fer. Les bruits sourds retentissaient douloureusement dans la tête de Nicolas. Il se boucha les oreilles avec ses mains, le sang lui battant les tempes. Tout bascula et il retrouva la tranquillité confortable de sa chambre : on frappait à la porte. Chancelant et se promettant d'éviter à l'avenir la traîtrise des vins étrangers, il demanda d'une voix éraillée qui l'appelait.

— Monsieur Nicolas ! c'est Rabouine, un laquais du baron de Breteuil vient de nous annoncer que l'ambassadeur passera vous prendre à onze heures. Vous avez audience à midi chez l'impératrice Marie-Thérèse.

Nicolas avait ouvert.

— Quelle heure est-il ?

— Le quart passé de dix.

Voilà bien ma veine, songea-t-il. Il lui restait à peine trois quarts d'heure pour se préparer. Il demanda à Rabouine de l'aider. Il descendit dans la cour où il se fit jeter, les pieds dans la neige et dans le plus simple appareil, quelques seaux d'eau glacée sur le corps. S'il en réchappait, il serait propre à affronter toutes les cours du monde. Il remonta en hâte se raser, se coiffer et remettre son habit gris. Peu avant onze heures, il se tenait à la porte de l'hôtel sous le regard admiratif des domestiques. Des instructions avaient été données à Rabouine au cas où Georgel profiterait de la journée pour quelque coupable escapade. Le carrosse de l'ambassadeur parut à l'heure dite. La caisse contenant le buste de la reine fut solidement arrimée à la voiture, deux valets veilleraient à son transport. S'asseyant auprès du ministre du roi, Nicolas songea qu'il n'en aurait jamais fini avec les perruques. Les persiflages entendus chez le prince de Kaunitz lui revenaient : le baron prêtait à rire avec des perruques d'un autre âge. Il arborait pour cette impériale audience une perruque marronnée de style régence que n'auraient pas désavouée M. de Noblecourt, fidèle aux habitudes et modes de sa jeunesse, et M. de Sartine par goût de collectionneur. L'ambassadeur, la mine empourprée, semblait fébrile. Il interrogea brutalement Nicolas sur les raisons de l'absence de M. de Lastire. Il frappa avec violence le plancher de sa canne.

— Quelles sont les raisons, répétait-il, de cette inqualifiable absence ? Que dis-je ? Une désertion, monsieur, oui une désertion ! Il faut savoir tenir vos gens. Veuillez me fournir sur-le-champ le pourquoi de cet insupportable manquement, la maison de l'impératrice va s'en étonner.

Nicolas estima le moment peu propice à une réponse trop sentie ou trop précise. La manifestation fulminante de l'autorité le laissait de marbre. Il choisit de souffler avec le vent et d'emprunter un biais moins redoutable.

— J'en suis le premier navré, monseigneur. M. de Lastire est encore jeune. Nul doute que les tentations de Vienne ne l'aient retenu dehors plus que de raison. Je n'adoucirai pas, vous pouvez en être assuré, l'écho de votre déplaisir. N'y songeons plus. Je suis là avec le buste, sans compter la lettre de la reine à son auguste mère.

Ce rappel opportun calma le baron qui s'épanouit à la pensée de ces heureuses perspectives. Il gourmanda encore un peu pour la forme. Nicolas se souvint d'un conseil de Sartine : ne jamais inquiéter les gens en place. Ils ne souhaitent et ne sont prêts qu'à entendre des propos favorables. Il fallait, disait le lieutenant général de police, les emmailloter de rassurements et de certitudes lénifiantes. Ce préalable réglé, l'ambassadeur entreprit d'initier le néophyte aux subtilités du cérémonial de la cour de Vienne, tout manquement pouvant provoquer de véritables drames. Il glosa longuement sur le sujet, rappelant que le respect du rang avait en 1725, ici même, opposé le duc de Richelieu et le duc de Rifferda, ambassadeur de Philippe V. Le conflit portait sur la préséance toujours dévolue au représentant du roi très chrétien.

— Le rappel de l'Espagnol régla la question. Rifferda était d'ailleurs un traître qui passa au Maroc et se fit mahométan sous le nom d'Osman Pacha1. Le récit des démêlés des nôtres avec les ministres étrangers remplirait des volumes. Et c'est très bien ainsi pour le renom du roi dans les cours, ajouta Breteuil en se rengorgeant.

Nicolas se garda bien d'évoquer sa conversation avec Georgel et son dîner chez Kaunitz, la question resurgirait toujours assez vite dans l'esprit du baron. Il l'interrogea, pour que se maintienne cette belle humeur et par curiosité naturelle, sur les subtilités de l'audience de l'impératrice à Schönbrunn. Ayant franchi les remparts, le carrosse sortait maintenant de la vieille ville et s'engageait dans une campagne assez plate, couverte de neige à l'infini. Çà et là des constructions neuves s'élevaient dont les travaux paraissaient interrompus par le froid. La route rectiligne, balayée et nettoyée, témoignait de l'activité quotidienne des services de la ville par la présence, à intervalles réguliers, de grandes pyramides de neige. L'esprit tendu vers l'audience à venir, Breteuil se taisait, refermant d'une main le col de sa pelisse et, de l'autre, agitant sa canne à une cadence irrégulière.

— Veillez, monsieur le marquis, reprit-il, à observer par le menu ce que je ferai et comment je me comporterai. Pour que tout se déroule selon les règles, il vous suffira de calquer en quelque sorte votre attitude sur la mienne. De toute façon, tout est mesuré et prévu à l'avance : le nombre de pas, les révérences, le choix du siège et la durée de l'entretien. Représentant le roi notre maître, j'aurai droit, suivant l'usage, à un fauteuil à accoudoirs. Vous demeurerez debout, sauf extraordinaire. L'impératrice est bienveillante, mais rien ne lui échappe. M. de Rohan ne l'a que trop éprouvé. Au fait, et Georgel ?

— Qui nous accueillera ? s'empressa de demander Nicolas, feignant de ne pas entendre la question.

— Il y a au palais un gouvernement intérieur dirigé par le grand maître de la cour, le Obersthofmeister. Son second, le grand chambellan, organise les audiences et pour cette raison son influence est des plus marquées, c'est l'Oberstkämmer. Mais de fait, nous aurons affaire avec le grand maréchal, l'Oberstmarshall, qui nous accueillera.

Le tout fut dévidé la face agitée d'une sorte de trémulation gourmande. À la satisfaction de Nicolas, il en oublia l'obsédante question de l'abbé et retomba dans une anxieuse attente. Il regardait le paysage marqué de faibles ondulations avec, dans le lointain, l'esquisse de coteaux plus escarpés. Une fois traversé un village propret en voie d'agrandissement, ils arrivèrent devant une longue grille, et franchirent le corps de garde. Ils furent salués par des soldats présentant les armes aux lys de France. Des bâtiments bas reliés au corps principal par des arceaux de pierre encadraient une vaste place avec deux fontaines surmontées de statues. Nicolas se pencha par la vitre baissée. Dans la lumière froide d'un soleil tamisé par les nuages, le palais de Schönbrunn, jaune ocre, apparut. De prime abord, il ressemblait à un Versailles au petit pied.

— Souvenez-vous de mes recommandations, murmura Breteuil les dents serrées, en se débarrassant de sa pelisse.

Après quelques caprices des chevaux, l'équipage finit par s'arrêter devant le porche central du principal bâtiment. Accueillis par un officier, ils furent dirigés vers un personnage chamarré qui les salua en cérémonie. Il se fit présenter le commissaire qui s'entretint un moment à l'écart avec l'ambassadeur avant de les inviter à le suivre. Nicolas supposa que leur introducteur était le grand maréchal du palais. Un long périple les attendait. L'escalier d'honneur gravi, ils traversèrent une enfilade infinie de pièces dans lesquelles Nicolas nota avec surprise la présence régulière de poêles en porcelaine. Ceux-ci répandaient une chaleur bien plus agréable que celle dispensée par les immenses cheminées de Versailles. Ils furent finalement admis, sans l'excès des formes prédites par l'ambassadeur, dans le cabinet de travail de l'impératrice. La dimension de la pièce imposait, il est vrai, de limiter les révérences prévues et les pas réglementaires. Le baron de Breteuil fut invité à prendre place dans un fauteuil. Nicolas demeura debout tandis que deux valets posaient avec précaution à ses pieds la caisse contenant le précieux objet de sa mission à Vienne.

— Monsieur l'ambassadeur, votre présence m'est une sensible joie, dit-elle avec un léger accent germanique.

— J'oserai présenter à Votre Majesté le marquis de Ranreuil, chargé par mon maître de convoyer l'envoi si précieux qu'elle attend.

Marie-Thérèse fixait Nicolas qui, à demi incliné, ne bronchait pas sous ce regard insistant. Il se prêtait même à cet examen avec le détachement de quelqu'un habitué de longue main à la fréquentation des grands. Seul le feu roi, dont le souvenir lui était si présent, l'avait naguère impressionné. Restait que la vénération qu'il lui vouait avait toujours combattu sa crainte ou sa timidité. Dans les circonstances exceptionnelles, le sentiment d'être son propre spectateur l'emportait sur toute autre réaction.

Il soutint sans trembler l'inquisition des petits yeux bleus enfoncés dont le caractère tranchait avec la bonasse affichée de la physionomie. De rares cheveux redressés sans grâce se dissimulaient mal sous une dentelle noire. Le corps énorme et informe paraissait affaissé, soutenu dans son fauteuil par des carreaux de soie. Dans le silence ouaté du cabinet, son souffle court et sifflant faisait mal à entendre. Le bas du visage, fort rouge, affichait un sourire proche du rictus. À plusieurs reprises, des douleurs, qu'accusait la crispation des traits, agitaient cette masse de mouvements involontaires. Elle tenta de se redresser en dévoilant dans cet effort des pieds enveloppés de linges dans des mules avachies. Dans son souvenir Nicolas revit les jambes de la Paulet et soudain une même compassion mêla la souveraine et la maquerelle. Il attendait, respectueux des formes et des usages, qu'on s'adressât à lui pour le dialogue obligé. Il profitait de cette attente pour admirer la pièce ornée de moulures en bois peint en bleu, imitant la porcelaine, avec en motifs des fleurs, des fruits et des ombrelles chinoises. Des centaines de lavis bleus et quelques portraits encadrés complétaient cet ensemble chargé et charmant. Le cabinet baignait dans une odeur composite de parfums et de baumes médicinaux accentuée encore par la chaleur ambiante d'un lieu calfeutré.

— Je suis charmée, monsieur, de recevoir de vos mains…

Elle regarda Breteuil.

— … et de celles du ministre du roi, un objet tant espéré par mon cœur de mère.

Cela fut dit sans excessive sensiblerie.

— La reine vous a-t-elle reçu avant votre départ ?

Question de convention, pensa Nicolas. Son ambassadeur Mercy-Argenteau, présent à Versailles, avait dû lui en rendre compte.

— La reine a bien voulu me donner audience et m'a chargé de convoyer ce buste, mais aussi de remettre ce pli à Votre Majesté.

Marie-Thérèse tendit une main boudinée et encore plus rouge que son visage. Nicolas y déposa la lettre qui disparut prestement dans les profondeurs d'une manche.

— Profitons de la satisfaction de votre présence, reprit-elle avec un petit rire, pour recueillir de vive voix quelques nouvelles de France, et des plus récentes.

Breteuil s'agitait dans son fauteuil, n'osant reprendre la parole. Cela n'échappait pas à l'impératrice que la mimique d'évidence amusait.

— Mais auparavant, placez, monsieur, ce buste si attendu sur le dessus de ce secrétaire.

Elle désignait d'un doigt impérieux un petit bureau à cylindre. Il n'eut qu'à tirer quelques chevilles de bois placées en vue d'une rapide et facile ouverture de la caisse. Le couvercle soulevé, il repoussa la paille avec précaution, dénoua le lacet qui serrait en coulisse l'enveloppe de coutil double et éleva, comme un ostensoir, le buste de Marie-Antoinette avant de le placer sur la planchette du meuble désigné.

L'impératrice joignit les mains.

— Mon Dieu ! Comme elle a changé et embelli ! Je ne reconnais plus ma petite fille ! Je vous dois bien des obligations des peines que vous vous êtes donné. Cela est d'ailleurs bien conforme à ce qu'on est en droit d'attendre d'un homme réputé pour sa fidélité au feu roi. Il est mort, dit-on, dans vos bras ?

Encore une manière élégante mais directe d'annoncer qu'on savait tout de lui.

— J'étais présent, mais il est mort dans les bras de M. de La Borde.

Elle ne releva pas, seule la question méritait d'être posée.

— Ce buste est-il ressemblant ?

— L'art le plus délicat et le biscuit le plus fin ne sauraient rendre la réalité dans sa perfection.

D'un soupir ému, M. de Breteuil approuva ce mot délicat de courtisan.

— Oui, dit-elle, nous comprenons cela. Au fait, monsieur l'ambassadeur, quand disposerons-nous d'un portrait du roi et de ma fille ?

— Majesté, répondit-il ravi de reprendre bouche, il n'existe aujourd'hui aucun original duquel on puisse faire copie. Malgré les instances, il a été impossible de déterminer Sa Majesté à consentir quelques séances de suite au peintre Duplessis choisi pour ce faire. Dès qu'il aura achevé celui du roi, il commencera celui de la reine.

— Il est vrai que ma chère fille m'écrit que les peintres la tuent et la désespèrent, que certains s'y sont essayés, mais que leurs tentatives sont si peu ressemblantes qu'elle renonce à me les envoyer. Au fait, monsieur, on m'assure qu'elle serait devenue l'arbitre des élégances, et que la mode des hautes coiffures s'étendrait, grâce à elle, avec des effets de plumache2 ?

— La reine n'a point besoin d'artifices pour relever ses grâces et, s'il est vrai que la parure en plumes conduit à toutes sortes d'excès, elle accompagne la mode et donne le ton raisonnable. Sa pratique en est générale et permet de faire travailler à Paris artisans et petites mains. Du reste, Votre Majesté sait que toute voie récente dans ce domaine éphémère laisse place assez vite à d'autres fantaisies.

— Certes, je vous entends bien. Tout laisse cependant à penser que cet excès s'affirme, qu'on ne passe plus une porte sans ployer le genou, et que, vues du balcon, les salles de spectacles paraissent une mer de plumes et que ces coiffures ôtent la vue aux spectateurs. On dit même que certaines élégantes arborent, dans ces édifices, des montagnes, des prairies émaillées, des ruisseaux argentés, des jardins à l'anglaise et que sais-je !

Il la découvrait fort au fait de la réalité.

— Votre Majesté est bien informée, mais cela ressort des exagérations constatées. J'ai vu aussi à l'Opéra des cornes d'abondance répandant des fruits qui se veulent symboles des espérances du nouveau règne.

— Vous me rassurez. La distance, hélas, entraîne à recevoir des nouvelles contrefaites. Mes sujets sont mieux informés que moi par maintes correspondances qui passent si aisément entre Paris et Vienne. Aussi, mon cœur de mère s'est-il serré en entendant évoquer un accident de traîneau…

M. de Breteuil se mit à tousser.

— Majesté, dit Nicolas, rien n'a été plus exagéré que ce minime accident. Je puis en parler, me trouvant alors dans le traîneau qui suivait celui de la reine. Le drapeau servant d'ornement a effarouché le cheval. Il s'emporta et le cocher fut renversé par une secousse. La reine, avec une présence d'esprit admirable, saisit l'un des guides et dirigea l'attelage contre une haie par laquelle il fut arrêté. Sa Majesté a depuis affirmé qu'il pouvait survenir des accidents plus graves, vu le peu d'habitude que l'on a en France de conduire les traîneaux, et j'ai cru remarquer qu'elle se détournait désormais de ce genre d'amusements.

L'impératrice paraissait satisfaite, soit que le récit l'ait rassurée ou qu'il recoupe ce qu'elle savait déjà.

— Monsieur le marquis, vous contez à merveille ! Aussi continuerai-je à abuser de votre complaisance. La reine monte-t-elle à cheval ?

— Elle prend un peu d'exercice, toujours avec des bêtes rompues à la promenade, d'un âge rassis, sur terrain sûr et sans obstacles.

Il lui sembla que cette prudente réponse ne la satisfaisait pas entièrement et n'était pas reçue avec la même ouverture.

— Le deuil de cour achevé, les bals ont repris.

Il releva l'affirmation

— Sa Majesté a souhaité que la cour se réunisse comme il se doit autour d'elle et non plus autour de Mesdames3. Des bals à mascarades sont organisés en cette période de carnaval, le dernier peu avant mon départ de Paris. Le roi y a paru en costume du temps d'Henri IV.

— Tout cela s'achevant fort tard le matin…

— Fort tard dans la nuit…

— Et le roi s'y complaît ?

Pour le coup, la question était directe, il convenait d'y répondre.

— Sa Majesté n'est point fort portée à ces sortes de fêtes. Elles lui conviennent uniquement pour le goût que la reine y prend et c'est le motif qui le détermine à provoquer lui-même les amusements auxquels il assiste avec toute la satisfaction possible.

Marie-Thérèse poursuivit inlassablement son enquête. S'établit alors un jeu étrange dont M. de Breteuil n'était plus que le spectateur accablé. Aux questions de plus en plus précises, Nicolas feignait de déférer avec le plus respectueux empressement. Rien ne pouvait lui être reproché. L'objet qui alimentait la curiosité impériale était peu à peu vidé de sa réalité première, réduit à l'état de faux-semblant qu'une dernière réplique anéantissait et un charmant sourire, tout de dévotion adorante, empêchait que lui fussent restituées sa force et sa capacité de nuire. L'ambassadeur haletant finit par admirer ce jeu de paume verbal, partagé qu'il était entre la suave obstination de la souveraine et la résistance courtoise du marquis de Ranreuil. Parfois l'irritation de l'impératrice se marquait par la torture infligée à sa mantille et l'agitation tremblée de sa jambe. Rien ne troublait Nicolas qui, impavide, défendait sa reine en évitant de donner prise.

— Bien, conclut enfin Marie-Thérèse, je ne vais pas abuser de votre complaisance. D'évidence, le marquis a été à bonne école…

Elle n'acheva pas sa phrase.

— Monsieur l'ambassadeur, comment Vienne vous accueille-t-elle ?

— J'y rencontre, Majesté, l'accueil conforme à l'étroitesse des liens de notre alliance.

Elle évoqua plusieurs points avant d'aborder les affaires de Pologne.

— Je sais, dit-elle, que le partage de ce malheureux royaume a mis une grande tache sur mon règne. Mais les circonstances ont forcé mes principes et, pour lutter contre les vues immodérées des ambitions russe et prussienne, j'ai moi-même formé des demandes si exorbitantes que je les espérais inacceptables et menant à la rupture des négociations. Ma surprise et ma douleur furent vives de l'entier consentement du roi de Prusse et de la czarine. M. de Kaunitz en eut une peine extrême, étant lui-même opposé de toutes ses forces à ce cruel arrangement et sentant ce qu'il jette de fâcheux sur son ministère. Puissions-nous aujourd'hui y placer des bornes !

Elle soupira et se tamponna les yeux avec son mouchoir. Puis elle fourragea dans sa manche pour en extraire une boîte entourée de diamants avec son portrait qu'elle tendit à Breteuil et une bague de brillants qu'elle remit à Nicolas.

— Recevez, messieurs, ces souvenirs comme une nouvelle preuve de la vive satisfaction que m'a causée l'attention de la reine.

Dans la voiture, M. de Breteuil semblait préparer mentalement la dépêche à M. de Vergennes. Ses lèvres bougeaient en silence comme si elles polissaient des formules incisives et alignaient des périodes harmonieuses. Cette réflexion le conduisit à interroger de nouveau Nicolas sur la manière dont il entendait transmettre sans risques à Versailles un rapport circonstancié sur les troubles de Bohême, sujet sur lequel des informations de première main lui étaient revenues. Il reçut la même réponse qu'auparavant. Bien que déçu, il le félicita de son usage des cours et sur l'habileté de ses réponses.

Quelque sensible qu'il fût aux travers d'un homme souvent âpre et tatillon dans son commerce, Nicolas n'en respectait pas moins le serviteur du roi tant soucieux du service de l'État et du renom de la France dans les cours étrangères. Il admirait qu'il fût entièrement dévoué à sa représentation et à sa gloire, prêt à sacrifier beaucoup pour y parfaire. Ainsi le baron honorait son nom de Breteuil, dans ce combat sans cesse recommencé, tout autant que s'il avait brandi son penon et ses armes sur un champ de bataille. Le connaissant de courte main, Nicolas lui portait ainsi une indulgente déférence comme une révérence à une morale et à des fidélités communes, peut-être déjà d'un autre temps.

Il accepta la proposition du baron de le suivre à la résidence de France afin d'examiner les papiers officiels et confidentiels destinés à être convoyés en France. Une fois dans le bureau de l'ambassadeur, celui-ci l'installa dans une petite lanterne4et lui apporta une brassée de feuilles numérotées. Il précisa qu'il avait lui-même écrit ces dépêches, réveillant ainsi un rhumatisme dans son bras, pour éviter tout risque dans l'incertitude où il se trouvait quant à la fidélité de son personnel. Il le laissa seul en lui demandant de le rejoindre dès qu'il en aurait fini. Trois heures après, Nicolas restituait sa moisson à Breteuil et lui assurait que la teneur en serait rendue à M. de Vergennes dans son intégralité. Il refusa d'en dire davantage, ce qui agaça au plus haut point la curiosité de l'ambassadeur. Il lui montra seulement un petit papier avec de courtes séries de chiffres. Ce mystère non élucidé réveilla la mémoire de son interlocuteur qui l'interrogea sur Georgel. Nicolas répondit évasivement que « le grand œuvre était en marche et que les arcanes s'ouvriraient bientôt ». Sur cette alchimique formule, il salua et rejoignit le Bœuf d'or.

Il retrouva ses compagnons sur le pied de guerre : l'abbé Georgel avait commandé une voiture pour sept heures de relevée. Rabouine, ayant approfondi ses connaissances grâce aux domestiques de l'auberge, en avait été très vite informé. Il avait glané d'autres précisions tout aussi intéressantes. Elles complétaient le tableau : l'intéressé avait réclamé qu'on lui graissât ses bottes. Il était aisé d'en déduire que le but du déplacement l'entraînerait à patauger dans la neige et dans la boue et qu'il ne s'agirait pas d'une rencontre de salon, détail d'autant plus intrigant que la nuit serait tombée depuis longtemps.

Il était urgent de parer à cette nouvelle situation et de prendre sur-le-champ les dispositions nécessaires. Une première ébauche d'action avait été esquissée, que la défection de M. de Lastire rendait caduque. Une version nouvelle fut échafaudée : Semacgus, peu avant sept heures, prendrait leur voiture, irait se mettre à l'affût à l'une des extrémités de la Seilergasse et suivrait Georgel s'il se dirigeait de ce côté-là. Nicolas et Rabouine échangeraient à nouveau leurs tenues. La mouche quitterait lui aussi l'auberge quelques instants avant l'heure fatidique avec d'ostensibles et maladroites précautions qui attireraient l'attention suspicieuse des policiers autrichiens. Nicolas, pour sa part, sous la défroque de Rabouine, s'évanouirait par les arrières aux bras d'une soubrette stipendiée. Il rejoindrait l'autre extrémité de la rue où stationnaient toujours quelques voitures de place et pourrait ainsi suivre Georgel. Dans sa chambre, il se dépouilla de son bel habit gris et enfila la livrée et le manteau de calemande de Rabouine tandis que celui-ci, ayant coiffé perruque et tricorne, s'emmitouflait dans le manteau à col de fourrure de son chef. Ils se considérèrent dans la psyché : dans l'ombre propice, on pouvait s'y tromper. Leur plan péchait par un point délicat : il faudrait s'en remettre à la discrétion de cochers que seule la vue d'une poignée de thalers d'argent pouvait persuader d'obéir aux curieuses injonctions d'une pratique étrangère.

Sans coup férir, l'opération débuta à sept heures quand Georgel, d'évidence nerveux, sortit dans la rue et, après quelques pas et un regard suspicieux sur les alentours, monta dans sa voiture. Quelques instants auparavant, Nicolas, Rabouine et Semacgus avaient appliqué à la lettre les consignes. Le hasard voulut que l'abbé se dirigeât vers l'endroit où Nicolas attendait. À distance raisonnable, la voiture de celui-ci, toutes lanternes éteintes, engagea la filature.

La ville ne lui était pas assez familière pour qu'il relevât le trajet, mais il reconnut certains monuments. La neige se remit à tomber et il craignit de perdre la piste, d'autant que Vienne ne possédait pas la qualité de l'éclairage public de Paris. Ils avançaient désormais dans une zone moins bâtie. Il comprit qu'on approchait des remparts de la vieille ville. Il devinait des formes massives recouvertes de neige, sans doute les bastions et les courtines à peine entrevues lors de leur arrivée dans la capitale autrichienne. Il y eut un arrêt ; il se pencha par la portière. Le cocher lui désigna l'abbé descendant de sa voiture à une centaine de toises de là5. Heureusement sa voiture était brillamment éclairée. Nicolas s'avança avec prudence dans l'obscurité. S'étant un peu éloigné, il entendit un bref sifflement et il comprit au bruit qui s'ensuivit que son équipage venait de faire volte-face. Il n'aurait jamais dû régler le cocher en avance. Il se consola en se disant que, sans cela, l'homme aurait refusé de s'engager dans une entreprise aussi risquée. Restait que le bruit de ce départ sans précautions risquait d'alerter Georgel et de le mettre sur ses gardes. Il décida de poursuivre, toujours guidé par les lumières de la voiture, assuré d'être invisible dans la nuit. Un moment il s'arrêta le cœur battant : il lui avait semblé entendre le bruit mouillé de pas derrière lui. Il se retourna sans rien distinguer tant ses yeux étaient encore éblouis pour avoir fixé la lumière qui approchait. Le vent s'était levé en bourrasques et rabattait sur lui des flocons de plus en plus épais ; il était en même temps aveuglé et assourdi.

Soudain il perçut des bruits de briquets successivement battus. D'un coup, des lumières l'environnèrent. Quatre ou cinq inconnus l'entouraient, des lanternes allumées à leurs pieds. Puis il se trouva en face de l'abbé. Il le considérait et ne le reconnaissait pas, plus grand qu'à l'accoutumée. Comme dans un rêve, il le vit dégager sa cape et brandir une épée. Il analysa la situation : des hommes à ses basques et Georgel, sans doute accompagné d'autres sicaires, face à lui. Un instant lui suffit pour mesurer les risques du guet-apens dans lequel il s'était jeté. Il devait conserver sang-froid et lucidité. Il se dévêtit avec calme de sa cape qu'il enroula autour de son bras gauche et dégaina prestement son épée. Il comprit vite que la seule direction vers laquelle il pouvait s'échapper était le rempart. Sa mémoire lui représenta la hauteur des fortifications. Il ne pouvait sauter dans le vide : il se casserait les reins. Il en était réduit à faire face en s'adossant au parapet. Il ne donnait pas cher de ses chances au terme d'un assaut si inégal. En tout cas, il entendait faire payer d'un haut prix la satisfaction de son massacre. En hurlant comme un possédé, il poussa une pointe vers le plus proche de ses assaillants qui, trébuchant, renversa sa lanterne et l'éteignit. Voilà une bonne chose, songea Nicolas, qui donnait la marche à suivre. Il songea aux Horace, au vieux Corneille et à son fameux : « Qu'il mourût ! Ou qu'un beau désespoir alors le secourût. » Capable d'ironie au milieu du pire danger, il se moqua de mêler le théâtre et la réalité. D'ailleurs, il s'agissait de sa mort et il pontait à bourse ouverte dans une partie inégale.

Il entendait l'abbé Georgel, mais était-ce bien lui qui lançait avec rage des ordres gutturaux ? Il supposa que ses agresseurs étaient autrichiens. Une deuxième attaque de sa part fut couronnée du même succès, il parvint jusqu'à la lanterne qu'il renversa. Un claquement sec lui éclata aux oreilles et quelque chose dans le même instant lui cingla les jambes et s'enroula autour d'elles ; il tomba. Le cocher de l'abbé venait de jouer du fouet. Il gisait les chevilles entravées. À peine s'était-il dégagé et relevé que quatre gaillards fondaient sur lui l'épée haute. Sous le choc, il s'affaissa sur les genoux et ferrailla de plus belle. Dans cette posture, sa situation devenait intenable. Il avait réussi à se redresser quand l'épaulette en passementerie de sa livrée fut transpercée par une lame. Au même moment sa propre épée se ploya sur un obstacle, puis s'enfonça. Il perçut un cri étouffé et le bruit d'un corps qui s'effondrait dans la boue.

Restait que le nombre de ses assaillants lui semblait sans cesse se renouveler ; sans doute des troupes fraîches donnaient les unes après les autres. Il ne pourrait résister, il sentait qu'il était sur le point d'être submergé. Se précipiter dans le vide d'un bond, à tout risque, demeurait l'ultime chance. Sur le point de céder à cette suicidaire tentation, il entendit comme un grondement de tonnerre, les tueurs eux-mêmes parurent hésiter. Il comprit qu'un équipage fonçait sur eux au grand trot. Un coup de fouet dispersa au passage la masse des assaillants et il vit deux chevaux se cabrer devant lui. Une voix lui hurla de monter. Il saisit la poignée de la portière, les pieds sur une marche à demi sortie. Il crut choir quand la voiture vira sur deux roues latérales, mais fut ensuite rejeté contre la caisse. L'attelage prit le galop, il s'accrocha et finit par pénétrer à l'intérieur où il se laissa tomber sur la banquette, épuisé et haletant. Une grêle de balles, dont aucune ne toucha la voiture, salua, en feu de salve, sa retraite.