La sorcière et le roi

L’amour et la sexualité sont liés à la magie et à la guerre, mais on ne peut pas oublier qu’ils le sont également à la prospérité de la terre. Les rites agraires ont toujours des connotations érotiques. On en a un exemple frappant dans un récit irlandais intitulé Les Aventures d’Art, fils de Conn, contenu dans un manuscrit du XVe siècle, le Livre de Fermoy. Le héros en est le roi mi-légendaire mi-historique du deuxième siècle de notre ère, Conn aux Cent Batailles, célèbre parce que, sous son règne, « on moissonnait trois fois par an ». Car, dans la sociologie des peuples celtes, un royaume ne peut être prospère que s’il a à sa tête un roi équilibrateur et distributeur impartial des richesses.

Cependant, Conn a eu le malheur de perdre sa femme qu’il aimait tendrement, et il est accablé par le chagrin. Un jour, il quitte sa forteresse de Tara tout seul et s’en va méditer tristement sur le rivage de Ben Étair. Or, au même moment, les Tuatha Dé Danann, dans leur fameuse « Terre de Promesse », tiennent conseil pour juger l’une des leurs, coupable d’un forfait qui n’est pas précisé, une certaine Bécuna Cneisgel. Le chef des peuples de Dana, Mananann mac Lîr, a fait décider que Bécuna serait exilée de la Terre de Promesse et fait envoyer des messagers pour signifier que « Bécuna Cneisgel ne devait trouver asile dans aucun sidh ». Elle devait se mêler aux hommes d’Irlande afin que la malédiction qu’elle portait sur elle retombât sur eux, « car les Tuatha Dé Danann haïssaient les Fils de Milé (= les Gaëls) parce qu’ils avaient été chassés d’Irlande par eux ».

C’est ainsi que Bécuna, à bord d’un coracle, ce petit bateau recouvert de peaux et particulièrement maniable, traverse la mer et atteint le rivage de Ben Étair. « Elle portait un grand manteau de couleur, avec des bords rouges mêlés d’or, une chemise de satin rouge contre sa blanche peau, des sandales de cuir blanc. Ses cheveux étaient blonds et doux, son œil était gris dans sa tête, ses sourcils noirs, ses genoux petits et ronds, ses pieds tendres et légers. Beau était l’aspect de la fille. » On prend soin de nous dire que Bécuna était amoureuse d’Art, fils du roi Conn, sans l’avoir jamais vu, mais c’est Conn qu’elle rencontre, et celui-ci est ébloui par la beauté de l’étrangère. Alors s’engagent des pourparlers qui débouchent sur un étrange marché : Bécuna accepte les avances de Conn à la condition que son fils Art soit exilé pour un an. Et voici Bécuna concubine du roi suprême d’Irlande.

Mais tout ne va pas pour le mieux. Bécuna est coupable d’une faute et porte sur elle une malédiction qui s’étend au pays tout entier, aggravée par l’injustice que représente l’exil d’Art. Ainsi, pendant une année, « il n’y eut ni blé ni lait en Irlande ». Les druides consultés accusent évidemment Bécuna d’être la responsable de la catastrophe et déclarent que « la délivrance serait possible si le fils d’un couple sans faute était amené à Tara pour y être tué afin que son sang fût mêlé au sol de Tara ». Il s’ensuit une série d’aventures compliquées qui ne résolvent en rien le problème.

C’est curieusement Bécuna elle-même qui, sans le vouloir, va dénouer la situation. Elle place le fils de Conn sous le coup d’un geis : « Je veux que tu ne puisses manger nourriture en Irlande avant d’avoir ramené Delbchaen, la fille de Morgan. » Art demande alors où réside cette fille, et Bécuna lui répond : « Dans une île au milieu de la mer, c’est tout ce que tu peux savoir. » Art part donc à la recherche de Delbchaen et, après de nombreuses aventures fantastiques, il ramène en Irlande cette jeune fille qui représente symboliquement la souveraineté, et il signifie à Bécuna qu’elle doit désormais quitter définitivement le royaume. Triste et désemparée, éternelle maudite, se sachant condamnée à errer sur les mers, Bécuna reprend son coracle et disparaît à jamais tandis que le royaume d’Irlande retrouve sa prospérité(111).

Il s’agit donc ici d’un amour maléfique où la femme cesse d’être une magicienne pour devenir une « sorcière » de la plus pure tradition populaire. C’est tout juste si on ne la présente pas en train de préparer des breuvages empoisonnés. Autant des femmes comme Morrigane, Morgane, Viviane et même Scatach, Uatach et Aifé étaient des magiciennes de l’amour, autant Bécuna, avec une charge érotique incontestable, est un être qui apporte le malheur et la désolation sur le pays où elle se trouve par le contact sexuel qu’elle peut avoir avec celui qui a la charge du royaume. Et celui-ci n’est pas épargné, bien au contraire, comme le démontre l’un des plus étonnants récits irlandais sur ce sujet, La Mort tragique de Muirchertach, dans un contexte qui marque d’ailleurs la transition entre le druidisme et le christianisme.

Ce texte, contenu dans un manuscrit du XIVe siècle, Le Livre jaune de Lecan, relate un terrible affrontement entre un roi et une jeune fille douée de pouvoirs magiques qui veut venger la mort de son père. Mais cela ne va pas sans déchirements intérieurs, car l’amour de la « sorcière » pour sa victime est plus qu’évident, ce qui ouvre d’intéressants horizons sur le raffinement psychologique des anciens Gaëls et détruit d’emblée l’opinion trop répandue selon laquelle l’analyse du comportement et des sentiments des personnages est totalement absente des récits épiques ou mythologiques.

Cela dit, La Mort tragique de Muirchertach est fort complexe car, à partir d’un élément apparemment historique (le roi Muirchertach a réellement existé au Ve siècle de notre ère), le récit englobe quantité de réminiscences de l’époque druidique, même ravalées au rang de pratiques de sorcellerie, et des péripéties concernant des luttes d’influence bien compréhensibles entre les clercs chrétiens et les nostalgiques de l’antique religion. Car si l’Irlande a adopté sans grande difficulté le message évangélique dispensé par saint Patrick et ses successeurs, cela n’a pas été sans provoquer des heurts et des affrontements parmi les populations, selon qu’elles étaient régies par des chefs de tribus convertis ou des rois fidèles aux anciennes traditions.

Le roi d’Irlande, Muirchertach réside dans sa forteresse de Cletech, dans la vallée de la Boyne. Il est marié à Duaibsech, fille du roi de Connaught, qui lui a donné plusieurs enfants. Il règne sagement pour le plus grand bien du royaume. Or, un jour qu’il est parti pour la chasse, il quitte ses compagnons et se retrouve dans une plaine. « Il n’était pas seul depuis longtemps qu’il aperçut une fille de grande beauté, à l’agréable chevelure, à la peau claire, enveloppée d’un grand manteau, et il lui sembla qu’il n’avait jamais contemplé plus belle femme ni plus fine. Et son corps fut saisi de désir pour elle. Tout en l’admirant, il se disait qu’il donnerait bien toute l’Irlande pour une seule nuit avec elle, tant était violent son amour. Alors, il alla la saluer comme s’il la connaissait et lui demanda de ses nouvelles. » On remarquera que l’amour et la sexualité sont ici confondues, car l’indication « une seule nuit » en dit long sur la réalité de cette attirance qu’a le roi pour cette inconnue.

Cependant, la fille ne s’effarouche guère de la présence du roi. Elle lui déclare avec une grande franchise : « Tu es Muirchertach, fils d’Erc, roi d’Irlande, et je suis venue ici pour te rencontrer. » Très favorablement impressionné, le roi lui demande de venir avec lui et de passer la nuit en sa compagnie. Elle lui répond immédiatement : « J’irai, pourvu que tes dons soient agréables. » C’est incontestablement un langage de prostituée, mais comme le roi est bouleversé par son désir charnel, il ne réfléchit pas bien longtemps et lui dit : « Je te donnerai puissance sur moi. » La fille semble satisfaite, et elle saute sur l’occasion. Elle lui demande de confirmer cet engagement par un serment solennel. Muirchertach ne peut résister. Il prononce le serment qui va le lier à tout jamais à la fille et lui propose un programme de fêtes et de réjouissances que seul un roi peut offrir.

Mais la fille abat brutalement son jeu : « Ce n’est pas cela que je veux. Je te demande que mon nom ne soit jamais prononcé par toi, que Duaibsech, ton épouse, la mère de tes enfants, ne soit jamais présente quand je serai avec toi, et que les clercs ne puissent jamais pénétrer dans la forteresse de Cletech tant que je m’y trouverai. » Cette formulation équivaut à un contrat en bonne et due forme, assorti d’un véritable geis. Muirchertach ne peut plus faire autrement que d’acquiescer à la demande de la fille. Il promet tout, mais ne peut s’empêcher de murmurer : « Il aurait été plus simple pour moi de te donner une moitié de l’Irlande ! Mais, dis-moi quel est ton nom afin que je m’abstienne de le prononcer. » Il chante alors deux vers d’une singulière beauté : « Dis-moi ton nom, ô jeune fille, / toi, la plus aimée, femme étincelante étoile… »

La fille fait une étrange réponse. Elle dit en effet qu’elle s’appelle Sin. Mais ce nom gaélique a différentes significations et, bien qu’elle soit concise, il n’en est pas moins évocateur, car ce simple mot équivaut à « soupir, bruissement, tempête, vent rude, nuit d’hiver, cri, lamentation, gémissement ». Cela indique suffisamment l’ambiguïté de celle qui prétend se nommer Sin et son appartenance, sinon au monde féerique du sidh, auquel cas elle serait une femme des tribus de Dana, du moins à celui de l’illusion et de la magie telles que ces deux disciplines sont pratiquées par les sorcières de tous les pays et de toutes les époques.

Muirchertach ne prend pas conscience de la « charge » de ce nom, qu’il n’a d’ailleurs pas le droit de prononcer, s’y étant engagé par serment : ce qui veut dire que fatalement, à un moment ou a un autre, il transgressera l’interdit et tombera dans le piège que lui tend son interlocutrice. Car l’exigence de Sin équivaut à l’interdit mélusinien : « Ne cherche pas à savoir ce que je fais le samedi », ou à celui de Macha : « Ne prononce pas mon nom devant les autres », ce qui peut se traduire par : « Ne cherche pas à savoir qui je suis réellement ». Il est bien évident que Sin est une fée, ou une redoutable magicienne, une de ces images projetées d’une antique divinité fatale de l’époque où la féminité était encore un modèle divin. Et désormais, Muirchertach, roi d’un royaume régi selon des principes androcratiques, pour ne pas dire « paternalistes », se trouve engagé dans un processus qui va le déstabiliser et le conduire à sa néantisation progressive, pris qu’il est dans les rets d’une volonté gynécocratique entièrement à l’opposé de sa nature originelle. Il sera donc le « jouet » de Sin, encore plus que sa victime.

Muirchetach emmène donc Sin dans sa forteresse de Cletech. La fille lui demande ce qu’il va maintenant faire. Il lui répond : « Ce que tu veux », abdiquant ainsi toute volonté et toute liberté. Et Sin ne se prive pas d’occuper le terrain conquis : « Je veux que Duaibsech et ses enfants quittent cette forteresse et que chaque guerrier et chaque artiste d’Irlande viennent avec leurs épouses dans la salle où l’on boit. » Sin en profite d’ailleurs pour exclure de cette assemblée les membres du clan de Niall aux Neuf Otages, le fameux clan des O’Neill, c’est-à-dire ceux qui risqueraient de s’opposer à ses propres décisions, à elle qui se présente comme l’adversaire ou la rivale farouche de cette illustre famille princière qui a longtemps régné sur le nord de l’Irlande.

La femme légitime du roi, Duaibsech, ses enfants et tous ceux qui appartiennent au clan de Niall aux Neuf Otages, sont donc expulsés de la forteresse de Cletech. Mais nous sommes dans une Irlande devenue chrétienne : l’épouse bafouée se précipite au monastère de Tuilen dont l’abbé-évêque (à la mode celtique) est le saint homme Cairnech, à qui elle raconte ce qui s’est passé. Indigné, Cairnech, accompagné de certains de ses moines, se précipite vers Cletech. « Mais Sin ne leur permit pas d’approcher de la forteresse. » Alors l’abbé-évêque agit exactement comme les druides dont il est en fait l’héritier et le continuateur : il creuse une tombe sur la prairie, en face de la forteresse, la destinant explicitement au roi, dans une formule d’exécration de la plus pure tradition magique, aussi bien chrétienne que druidique.

L’incantation qu’il prononce vaut la peine d’être citée :

 

« En ce tertre, à jamais,

chacun saura que se trouve

la tombe du héros Mac Erca (= fils d’Erc).

Ses actions ne furent pas des moindres.

Malédiction sur cette colline !…

Que son blé et son lait soient mauvais,

qu’elle soit remplie de haine et de mal !…

En ce jour, voici sur ce tertre

la tombe du roi d’Irlande !… »

 

Il s’agit bien entendu d’une malédiction. Cette « satire », traduction du terme gaélique employé, bien que prononcée par un abbé-évêque, a une résonance païenne incontestable et rappelle les rituels d’exécration de l’ancienne Irlande préchrétienne aussi bien que les cérémonies auxquelles se livraient les prêtres romains sur les frontières menacées par les ennemis de Rome. On est ici en pleine tradition indo-européenne primitive et l’on peut affirmer que l’Irlande chrétienne n’a rien oublié de ses origines lointaines. On ne peut pas non plus oublier que saint Patrick, l’évangélisateur supposé de cette île, a commencé sa carrière en tant qu’esclave d’un druide, au temps de son adolescence, quand il avait été fait prisonnier par les Gaëls(112), à la fin du IVe siècle.

Cependant, en revenant vers son monastère, Cairnech rencontre des ennemis de Muirchertach qui désirent conclure la paix avec le roi d’Irlande. Il accepte de les accompagner pour sanctionner le traité. Mais Sin interdit à Cairnech de pénétrer dans la forteresse et le roi est obligé d’en sortir pour prononcer le serment de fraternité avec ses ex-ennemis. Tous s’en retournent et le roi peut enfin s’occuper de Sin. Visiblement, cette fille mystérieuse excite son désir, mais elle l’intrigue également au plus haut point : « Il lui posait des questions, car il lui semblait que c’était une déesse très puissante. » Il finit par lui demander si elle croit au « dieu des clercs », et elle répond par un étrange poème :

 

« Je crois au même vrai Dieu,

sauveur de mon corps contre les attaques de la mort.

Mais il ne peut faire un miracle en ce monde

que je ne puisse l’accomplir aussitôt.

Je suis la fille d’un homme et d’une femme

de la race d’Ève et d’Adam.

Je suis bien disposée envers toi

pourvu que le remords ne te prenne pas.

Je peux créer un soleil, une lune,

des étoiles radieuses.

Je peux créer des hommes cruels,

guerriers implacables.

Je peux, sans mentir, faire du vin

de l’eau de la Boyne, comme je peux former

des moutons des rochers

et des cochons des fougères.

Je peux faire de l’argent et de l’or

en présence de grandes foules,

je peux créer des hommes fameux

pour toi, maintenant, je le dis… »

 

Après cette profession de foi, qui n’est guère orthodoxe, le roi lance une sorte de défi à Sin : « Fais-nous quelque chose de tes grands miracles. » La fille n’hésite pas. Elle « s’avança et fit ranger des troupes égales, aussi fortes et bien armées l’une que l’autre. Et il leur sembla qu’il n’y avait jamais eu sur terre de troupes plus vaillantes et plus braves, car l’une d’elles attaqua l’autre et la vainquit en quelques instants en présence de tous. » Tout cela relève d’une sorte de magie végétale dont on a des traces dans toutes les traditions celtiques : la possibilité d’utiliser l’énergie contenue dans le végétal et de donner aux arbres l’apparence humaine, comme dans le fameux poème attribué au barde gallois Taliesin, le Cat Goddeu(113).

Cependant, ce n’est pas tout. Voulant assurer davantage son emprise sur le roi et tous ceux qui sont présents autour de lui, Sin fait remplir trois baquets de l’eau de la Boyne et y jette un charme. « Il sembla au roi et à ses compagnons qu’ils n’avaient jamais bu de vin meilleur et en qualité. Puis, avec de la fougère, elle forma des cochons par enchantement. » Muirchertach et ses compagnons se partagent les cochons et le vin en un festin extraordinaire. On ne précise pas si, cette nuit-là, Muirchertach satisfait le désir qu’il a de Sin, mais le matin suivant, le roi et tous ceux qui ont participé au festin se sentent tout faibles. On le serait à moins puisque tout cela n’était qu’illusion et qu’en réalité, les convives n’ont rien bu ni mangé.

On trouve quelque chose d’analogue dans la relation, en principe historique, des faits reprochés par le concile d’Épernay, en 1148, à l’étrange personnage d’Éon de l’Étoile, moine illuminé et magicien, qui sévissait à l’époque en forêt de Brocéliande et qui y créa une véritable secte classée comme hérétique. Tous ceux qui sortaient de sa table, pourtant richement pourvue, se sentaient l’estomac vide et tombaient presque d’inanition(114). Mais peut-être qu’après tout, ce mystérieux Éon de l’Étoile était-il le lointain héritier des druides, ou du moins des « sorcières » du genre de Sin.

Cette fatigue du roi, qui doit être également causée par ses ébats de la nuit, ne l’empêche nullement de demander à Sin de lui montrer d’autres prodiges. « Alors Sin prit des pierres et en fit des hommes bleus. Puis, avec d’autres pierres, elle fit des hommes à tête de bouc. Ainsi, il y eut quatre grandes troupes d’hommes en armes devant Muirchertach dans la plaine de la Brug. Muirchertach prit alors ses armes et ses vêtements de combat et se précipita sur eux, rapide et coléreux comme un taureau. Il en tua et en blessa beaucoup, mais chaque homme qu’il tuait se relevait derrière lui. Et il en fut ainsi jusqu’à ce que le jour devînt nuit. »

Le roi abandonne le champ de bataille et, complètement épuisé, regagne la forteresse de Cletch(115) où Sin l’accueille et lui fait boire un vin magique qui le plonge dans un sommeil profond. Et le lendemain, il recommence à combattre des hommes bleus et des hommes sans têtes, toujours dans les mêmes conditions.

C’est alors qu’arrivent trois clercs envoyés par Cairnech qui s’inquiète du sort du roi. « Les hommes d’église le rencontrèrent sur la Brug alors qu’il frappait des pierres, des rameaux et des monticules. » La situation est parfaitement grotesque, mais les clercs se rendent compte que le roi est envoûté et l’un d’eux chante ce quatrain :

 

Pourquoi frappes-tu les pierres,

ô Muirchertach, ainsi sans raison ?

Nous sommes tristes de te voir sans force,

à cause d’une idolâtre magie…

 

Le roi répond avec colère que si un clerc veut l’attaquer, il le combattra. Mais il avoue cependant qu’il sait très bien « que ces pierres ne sont pas vivantes ». Visiblement, il ne sait plus ce qu’il fait et les clercs pratiquent sur lui un exorcisme. Muirchertach reprend conscience de la réalité, manifeste un grand repentir, se confesse et reçoit la communion. Quant aux clercs, ils creusent les fondations d’une chapelle sur la pente, en face de la forteresse, le roi s’étant engagé à en poursuivre l’édification. Et Muirchertach de crier tout haut sa foi ardente envers le Christ et la Vierge Marie.

Mais c’est une accalmie de courte durée. Dès qu’il rentre dans la forteresse, il retombe sous le « charme » de Sin. Celle-ci lui fait un grand discours pour lui démontrer l’ignorance et l’incompétence des clercs et lui assure qu’elle est mieux qu’une amie pour lui. À quoi le roi répond :

 

Je serai toujours à tes côtés,

ô fille très belle et très noble.

plus cher à moi est ton aspect

que celui des clercs d’église.

 

Puis elle brouille complètement l’esprit du roi. « La septième nuit, celle du mercredi d’après la Toussaint(116), elle opéra un charme qui, lorsque furent ivres les gens du roi, suscita un grand vent. » Muirchertach s’étonne de cette subite tempête, et Sin lui répond par ces vers :

 

C’est que je suis le vent rude,

fille de nobles parents :

Nuit d’hiver est mon nom en tous lieux.

Souffle et Vent, Nuit d’hiver ainsi.

 

Pendant la nuit, alors qu’il dort d’un sommeil magique, le roi a un rêve étrange : il aperçoit une armée de démons, une flamme rouge au-dessus de la forteresse, et il entend les hurlements d’une troupe d’ennemis, en l’occurrence des membres du clan de Niall. Il se réveille en sursaut, sort de la forteresse et va rejoindre les clercs qui campent près des fondations de la chapelle. Il se plaint à eux de son cauchemar et de sa faiblesse. Les clercs lui donnent des conseils. Il les écoute et rentre dans la forteresse.

Il s’adresse alors à Sin en disant : « Maudite est la tempête de cette nuit, pour les clercs, en leur campement. Ils ne peuvent pas dormir à cause de cette tempête de nuit ! » Bien entendu, il vient de prononcer involontairement le nom de Sin, et celle-ci le lui reproche vivement, prophétisant qu’il mourra bientôt. Cependant, elle lui donne à boire et il s’endort lourdement, hanté par un autre rêve : « Il se trouvait sur un bateau, en pleine mer, et le bateau coulait. Un griffon aux serres puissantes venait vers lui, l’emportait sur son dos et l’entraînait dans une chute sans fin tandis qu’il sentait le corps du griffon le brûler atrocement. »

Le roi se réveille et n’a de cesse d’aller raconter son rêve à l’un de ses compagnons qui est le fils d’un druide. Celui-ci lui dit : « Le bateau, c’est ton royaume sur l’océan de la vie, et toi, tu es le pilote. Le bateau sombre. Tu es emporté et cela signifie que ta vie arrive à son terme. Le griffon aux serres puissantes t’emporte sur son dos : c’est la femme qui est en ta compagnie qui t’enivre, qui t’emmène avec elle dans son lit et qui te retient dans ta forteresse de Cletech de telle sorte qu’elle brûlera sur toi. Le griffon est tombé avec toi, c’est-à-dire que cette femme mourra à cause de toi. Voilà le sens de cette vision. »

Très angoissé et de plus en plus épuisé, le roi retombe dans un lourd sommeil. « Tandis qu’il dormait, Sin se leva et arrangea les épées et les javelots des guerriers devant les portes, les pointes tournées vers l’intérieur. Elle forma par magie des foules nombreuses réparties autour de la forteresse. Elle rentra elle-même à l’intérieur des murailles et jeta du feu partout, sur les remparts et sur la maison royale. Puis, elle se remit au lit. » Les intentions meurtrières de Sin sont alors plus qu’évidentes. Elle prépare tout ce qui est nécessaire pour provoquer la mort tragique de Muirchertach.

Cependant, le roi se réveille, effrayé par le tumulte qui se produit autour de lui. Sin prétend alors que ses ennemis sont là, prêts à se venger sur lui de la défaite qu’ils ont subie à la bataille de Granard(117). Muirchertach se lève en hâte et cherche ses armes, mais il ne les trouve pas. Sin bondit hors de la maison et le roi la suit, complètement égaré. Il rencontre des guerriers qui le heurtent si violemment qu’il est obligé de rentrer. Désespéré, il s’étend sur son lit. Mais le feu crépite sur la toiture. Il se précipite à nouveau et cherche une issue. Il n’en trouve pas. Alors, « il attrapa un casque rempli de vin et le versa sur sa tête pour se protéger du feu. Mais le feu tomba sur lui : cinq pieds de son corps furent brûlés, et le vin protégea le reste. »

Le lendemain matin, les clercs découvrent le corps à demi brûlé de Muirchertach au milieu des ruines de la forteresse. Ils préviennent l’abbé Cairnech et celui-ci, très chagriné, transporte lui-même le corps jusqu’à Tuilen. Là, la reine Duaibsech meurt de douleur en voyant ce triste spectacle. Cairnech fait ensevelir la reine dans une tombe et le roi « près de l’église, du côté nord », c’est-à-dire dans l’endroit réservé aux mécréants et aux excommuniés. Mais cela n’empêche pas Cairnech de composer une prière pour demander à Dieu le pardon des fautes qu’a commises Muirchertach et de faire l’éloge des hauts faits passés du roi.

On pourrait croire que tout est fini. Mais, « quand les clercs eurent procédé à l’enterrement, ils virent venir à eux une femme solitaire, belle et resplendissante, drapée dans un grand manteau orné de franges d’or, une chemise de soie de grand prix sur sa peau. Elle atteignit l’endroit où se trouvaient les clercs et les salua. Eux-mêmes, ils la saluèrent. Ils virent qu’elle avait l’air triste et désemparé, et ils reconnurent que c’était la fille qui avait conduit le roi à sa perte. » Cairnech lui demande alors qui elle est et pourquoi elle a agi de la sorte. La fille lui révèle son nom et explique qu’elle a voulu venger la mort de son père, de sa mère et de sa sœur, tués par Muirchertach à la bataille de Cerb, sur la Boyne, ainsi que la perte de nombreux parents et amis. Mais elle manifeste son chagrin en un émouvant chant de déploration :

 

Je mourrai moi-même de chagrin pour lui,

le noble roi de l’ouest du monde,

sous le poids des tristes souffrances

que j’ai portées sur le souverain d’Irlande.

J’ai composé pour lui un poison, hélas !

Il a empoisonné le roi des nobles troupes…

 

Alors Sin se confesse à Cairnech et « là, aussitôt, elle mourut de douleur pour le roi ». Cairnech ordonne à ses moines de creuser une tombe pour Sin et de la recouvrir de gazon(118). Ainsi disparaît cet étrange personnage de Sin au nom évocateur, magicienne héritière des anciennes pratiques druidiques, mais réconciliée avec le Dieu des chrétiens, après avoir accompli, malgré l’amour sincère qu’elle portait au roi, la vengeance que le destin lui imposait.