Les femmes provocatrices
Ce qui est assez remarquable dans les récits celtiques ou d’origine celtique, c’est le rôle prépondérant que jouent les femmes dans les relations amoureuses ou dans les « brèves rencontres » uniquement sexuelles. En effet, la plupart du temps, ce sont elles qui provoquent les hommes, et cela sans vergogne, soit parce qu’elles sont saisies d’une frénésie érotique, soit parce qu’elles éprouvent un réel amour pour un personnage qui a attiré leur attention. De toute façon, c’est la femme qui choisit son partenaire, tandis que l’inverse se produit beaucoup plus rarement. Ce comportement est d’ailleurs parfaitement conforme à ce que les auteurs latins disaient des femmes gauloises, affirmant qu’elles étaient libres de se marier selon leur gré.
De toute façon, les femmes celtes, dans tous les récits, sont nettement présentées comme des provocatrices. On a vu que, dans la première branche du Mabinogi gallois, c’est Rhiannon qui vient rôder autour du palais du roi Pwyll dans l’espoir de se faire remarquer et aimer par lui. Le jeu auquel elle se livre est certes très subtil et dénote une grande habileté psychologique, car elle commence par susciter la curiosité du roi, mais se dérobe ensuite afin d’exciter davantage son intérêt et faire en sorte que ce soit lui qui lui propose le mariage. C’est évidemment là où elle voulait en venir. Il en est de même pour Derforgaille qui vient s’offrir littéralement à Cûchulainn parce qu’elle est tombée amoureuse du héros sur la foi des récits concernant ses hauts faits et prouesses.
D’ailleurs, Cûchulainn n’est pas au bout de ses peines, si l’on peut dire. Un autre texte irlandais, La Maladie de Cûchulainn, nous en fait part avec force détails. L’histoire commence lors de la fête druidique de Samain, qui correspond à la nuit qui précède la Toussaint des chrétiens, nuit où le temps est aboli et où, comme le disent les vieilles croyances, les sidh, c’est-à-dire les tertres mégalithiques censés abriter les êtres féeriques, particulièrement les fameux Tuatha Dé Danann, sont ouverts et où l’on peut pénétrer impunément et en sortir sans problème.
Or, un soir de Samain, les Ulates sont réunis dans la plaine de Murthemné et se livrent à des jeux, des tours d’adresse et aussi à des récits concernant leurs exploits réels ou imaginaires, les Celtes, d’après les auteurs de l’Antiquité, étant très forts sur la vantardise et les discours hyperboliques. C’est alors qu’une troupe d’oiseaux apparaît dans le ciel et tournoie au-dessus de l’assemblée. « Tandis que les Ulates les contemplaient avec ravissement, car ils n’en avaient jamais vus d’aussi beaux sur toute la terre d’Irlande, leurs femmes brûlèrent d’envie d’en posséder au moins un chacune(31). »
On s’adresse alors à Cûchulainn, car « il n’a pas son pareil pour attraper les oiseaux vivants ». Celui-ci, ainsi sollicité, commence par manifester sa mauvaise humeur en s’écriant : « Comment ? Les putains d’Ulster n’ont rien trouvé de mieux que de m’envoyer chasser des oiseaux aujourd’hui ! » Mais il finit par se laisser convaincre et, à coups d’épée, il assomme de nombreux oiseaux qu’il distribue aux femmes d’Ulster. Cependant, peu de temps après, « on vit apparaître au-dessus du lac deux grands oiseaux qui, d’une blancheur et d’une grâce incomparables, volaient en décrivant de larges cercles au-dessus de la plaine de Muthemné. »
On remarqua ensuite qu’une chaîne d’or rouge les reliait l’un à l’autre. Et ils chantaient une si douce chanson qu’en l’entendant tous les Ulates s’endormirent, à l’exception d’Émer (la femme de Cûchulainn), de Cûchulainn et de Loeg (son cocher). Et malgré les avertissements d’Émer et de Loeg, Cûchulainn, se décide à attraper ou à blesser les oiseaux. Par deux fois il les rate avec ses balles de fronde. « Alors, de dépit, il jeta sa fronde, prit son javelot et, d’un coup très sec, le lança avec tant d’adresse contre les oiseaux qu’il traversa les ailes de chacun. Si bien que tous deux s’abattirent immédiatement sur le lac qui les engloutit. »
C’est alors qu’il se produit quelque chose d’étrange : « Cûchulainn se sentit mal et, pris de faiblesse, il faillit tomber sur les rochers qui surplombaient les eaux. En titubant, il revint en arrière et s’assit auprès d’un pilier (un menhir ?) auquel il s’adossa, en proie à mille pensées affligeantes. Mais bientôt, le sommeil s’empara de lui. » Mais ce sommeil est particulièrement agité par des songes inquiétants. Au cours de l’un d’eux, « il vit deux femmes venir à lui, l’une vêtue d’un manteau vert, l’autre d’un manteau de couleur pourpre et à cinq plis. La femme au manteau vert l’aborda et, avec un large sourire aux lèvres, se mit à le frapper sauvagement d’une cravache dont la morsure était cuisante. Quand elle eut fini, elle donna la cravache à sa compagne au manteau pourpre, et cette dernière, à son tour, le fouetta de si belle manière qu’il se sentit, dans tout son corps, blessé et meurtri. Ensuite, la première recommença, puis la seconde la relaya. […] Enfin, les deux femmes, sur un grand éclat de rire, s’évanouirent. Et Cûchulainn demeura immobile à la même place, les yeux fermés. »
Pendant une année entière, Cûchulainn, qu’on a transporté dans sa maison, demeure dans un état de prostration qui frise le coma profond. Sur les conseils des druides, le soir de la fête de Samain suivante, on le ramène jusqu’au pilier contre lequel il s’était endormi l’année précédente. C’est alors qu’il voit apparaître la femme au manteau vert qui lui dit : « Je dois t’entretenir de la part de Fand, fille d’Aed Abrat. Sache qu’elle est l’épouse de Mananann, fils de Lîr, mais que, délaissée par lui, elle a jeté les yeux sur toi, et que son cœur s’est empli d’amour. Voilà ce qu’elle m’a chargée de te dire. » On comprend alors qui étaient les deux grands oiseaux blancs unis par une chaîne d’or. Et l’on comprend également qu’elles viennent du « Pays de la Promesse », autrement dit l’Autre Monde, où résident les Tuatha Dé Danann, gouvernés par Mananann mac Lîr depuis que les Gaëls se sont partagé avec eux la surface de terre et l’univers souterrain de l’île d’Irlande.
Et la femme aux vêtements verts invite Cûchulainn à venir rejoindre Fand dans son pays de Mag Mell, la « Plaine merveilleuse », qui désigne le séjour bienheureux des dieux et des héros de l’ancien temps. Mais Cûchulainn, qui se sent encore trop faible – ou qui a peur d’affronter l’inconnu – demande un délai et ordonne à son cocher Loeg d’accompagner la messagère et de revenir lui décrire l’état des lieux. Ainsi est fait. Quand Loeg revient, il fait une description enthousiaste de Mag Mell. Finalement, Cûchulainn, guéri de son étrange maladie, se décide à partir pour Mag Mell. Rencontrant la messagère aux vêtements verts qui lui souhaite la bienvenue, il manifeste envers elle une violente colère, l’accusant d’avoir jeté une malédiction sur lui. Elle tente de lui expliquer la situation : « Souviens-toi du jour où tu dardas ton javelot contre les oiseaux blancs qui croisaient au-dessus de toi. Sais-tu qui ils étaient ? Fand la belle et moi-même. Nous venions te prier de nous suivre en Terre de Promesse, afin d’aider le roi Labraid à la main agile sur son épée. En récompense, on t’aurait couvert d’or et d’argent, et tu aurais également obtenu Fand, l’épouse délaissée de Mananann. »
Mais cela ne calme pas la colère du héros qui s’écrie : « Qu’ai-je à faire d’elle ? » Alors, la messagère lui dit : « Elle a jeté son regard sur toi en raison des grandes prouesses que tu as accomplies. Au surplus, ton javelot l’a blessée à l’aile, c’est-à-dire au bras, et elle en porte encore la trace. Or cette plaie d’amour ne saurait se cicatriser que tu ne t’étendes aux côtés de ma sœur, sache-le. » C’est donc en quelque sorte contraint et forcé que Cûchulainn va suivre la messagère. Dans la « Terre de Promesse », il accomplit de nombreux exploits, bien qu’il soit constamment contrecarré par la Morrigane, cette femme des Tuatha Dé Danann, sorte de déesse de l’amour et de la guerre qui, étant amoureuse du héros, est nécessairement jalouse de l’amour que lui porte Fand. Mais rien n’y fait : « Cette nuit-là, Cûchulainn dormit avec Fand, fille d’Aed Abrat, et il demeura un mois auprès d’elle. »
Il éprouve cependant le désir de retourner en Ulster. Fand lui donne congé à condition qu’ils puissent se rencontrer de nouveau aussi souvent qu’elle le désire. Or la Morrigane, toujours aussi jalouse, excite la jalousie d’Émer, la femme de Cûchulainn, et celle-ci, au courant d’un de leurs rendez-vous, s’y rend elle-même avec ses compagnes, dans l’intention de tuer sa rivale. Après des pleurs et de longs discours, Cûchulainn choisit de revenir vers Émer et abandonne Fand qui, toujours remplie de son fol amour, verse d’abondantes larmes en des chants qui sont d’une grande beauté et d’une intense mélancolie :
Pour moi, c’était une chose naturelle,
même si l’intelligence d’une femme est faible,
que d’aimer un homme que j’ai choisi
parmi la multitude des héros.
Adieu à toi, beau Chien(32),
ce n’est pas par plaisir que je me sépare de toi,
et si l’on n’obtient pas ce que l’on désire,
il est toujours possible de s’enfuir…
Pour terminer dignement – et moralement – cette histoire d’amour somme toute assez pathétique, Mananann agite son manteau magique entre les deux amants, ce qui fait qu’ils oublient tout ce qui s’est passé entre eux. Ce qu’on peut retirer de ce récit, c’est encore une fois le rôle de la femme, qui jette son dévolu sur un homme et qui est prête à tout pour parvenir à ses fins. Et il y a certes bien d’autres exemples de ces provocations féminines, qui réapparaissent sporadiquement dans certains contes populaires d’Europe occidentale, provocations qu’on pourrait juger indécentes, mais qui, par leur fréquence, prouvent qu’elles faisaient partie intégrante du comportement normal de la femme chez les anciens peuples celtes.
Ces exemples viennent d’ailleurs d’en haut, car leurs protagonistes sont généralement des femmes féeriques, pour ne pas dire des divinités féminines dont l’image, quelque peu détériorée, s’est conservée dans la mémoire collective. Il en est ainsi dans l’un des plus anciens textes gaéliques d’Irlande, La Navigation de Bran, fils de Fébal, étrange récit qui, une fois christianisé, a donné naissance à l’extraordinaire Voyage de saint Brendan à la recherche du Paradis, œuvre bien connue et largement diffusée pendant tout le Moyen Âge dans la plupart des pays européens.
Le héros de l’aventure est un petit roi de tribu irlandais, Bran, fils de Fébal, qui n’apparaît dans aucun autre récit épique. « Un beau jour du début de l’été, Bran se promenait seul sur la prairie qui s’étendait au bas de sa forteresse. Le soleil brillait, la brise soufflait, légère. Tout à coup, Bran entendit de la musique derrière lui. Il se retourna pour savoir qui jouait ainsi mais, dès qu’il se fut retourné, le même chant retentit encore derrière lui. Cela dura un certain temps, mais il finit par s’allonger sur l’herbe et s’endormit, tant la mélodie était douce et harmonieuse. » Ces détails font évidemment penser au « Chant des fées » dont est très riche la tradition musicale irlandaise, mais qui ne sont guère éloignés de ce qu’on raconte au sujet des ondines qui hantent les eaux du Rhin.
« Quand il émergea de son sommeil, il aperçut près de lui une branche de pommier avec des fleurs blanches qu’il n’était pas facile de distinguer de la branche elle-même. Il l’emporta dans la forteresse. Quand les fils de Milé (= les Gaëls) furent dans la salle pour le festin, on vit pénétrer une femme vêtue d’un costume étranger. Elle s’avança vers Bran et se mit à chanter. » Suit alors une description enthousiaste du pays merveilleux qui est celui de la femme inconnue, une terre bienheureuse où l’on ne connaît « ni la faiblesse, ni le chagrin, ni la maladie, ni la mort ». Une fois son chant terminé, la femme disparaît sans qu’on puisse savoir où elle est allée. Mais Bran, très impressionné par cette « apparition », ne peut trouver le sommeil. Il est hanté par l’image de cette femme éblouissante de lumière et de beauté. Il faut reconnaître que le charme, au sens fort du mot, a agi sur l’esprit de Bran. Il se décide alors à aller consulter un druide, renommé pour sa science et sa sagesse, afin de lui demander des explications sur ce qui lui est arrivé.
Le druide lui répond : « Ce n’est pas difficile. Cette femme venait d’Émain, c’est-à-dire de l’île des Pommiers. Et, en te présentant une branche de pommier d’Émain, elle t’a invité à aller la rejoindre là-bas. »Très étonné, Bran demande au druide où est située cette île bienheureuse. « Elle se trouve quelque part sur le grand océan, vers l’endroit où le soleil s’enfonce dans les flots. On n’en connaît pas le chemin et personne ne peut y aborder sans guide. » On est ici en plein mythe de l’île qui échappe au temps et à l’espace, mais qui ne peut se situer que quelque part à l’ouest du monde. Le druide demande alors à Bran : « Désires-tu vraiment rejoindre cette femme dans l’île d’Émain ? » Bran répond : « Assurément, car je ne retrouverai jamais le sommeil maintenant qu’elle m’a visité si je ne peux la revoir(33). »
La provocation a donc réussi et Bran est littéralement envoûté par cette femme mystérieuse. C’est pourquoi il va se lancer dans une expédition maritime périlleuse et, après des aventures fantastiques, parviendra à cette « Île des femmes », où il connaîtra le parfait amour avec celle qui règne sur ce paradis aux caractéristiques on ne peut plus païennes. Certes, la femme use ici d’une sorte de procédé magique pour entraîner l’homme qu’elle a choisi, en l’occurrence un chant et une branche de pommier, mais tous les moyens sont bons pour une femme – qu’elle soit déesse, fée ou simple mortelle – pour arriver à ses fins. C’est la même technique qu’emploie une autre femme féerique pour attirer à elle Oisin (Ossian), le fils de Finn mac Cool, roi des Fiana, cette troupe itinérante de chasseurs guerriers qui parcourent l’Irlande pendant l’été.
Oisin, son père et leurs compagnons se reposent, après une chasse mouvementée, à l’ombre d’un bosquet. Tout à coup, « ils virent venir vers eux une femme d’une beauté merveilleuse et qui, montée sur un magnifique cheval blanc dont la longue crinière flottait au vent, avait tout d’une reine. Elle était revêtue d’un manteau de soie brun parsemé d’étoiles d’or, et une couronne d’argent incrustée de pierres précieuses ceignait l’opulente chevelure blonde qui retombait sur ses épaules. » Et la femme de se présenter au roi Finn : « Mon nom est Niam aux Cheveux d’Or. Je suis la fille d’un roi du pays que vous appelez la Terre de Jeunesse(34). Et ce qui m’amène auprès de toi, c’est l’amour que je porte à ton fils Oisin(35). »
Et la femme se tourne vers Oisin : « M’accompagneras-tu dans le pays de mon père ? » demande-t-elle. Mais la provocation a déjà parfaitement réussie : « Le timbre de Niam exerçait en effet sur lui un charme si puissant qu’il en perdait toute conscience du réel et qu’un amour fou l’embrasait pour elle. » En plus la femme féerique se met à chanter « un chant aux paroles incompréhensibles » et tous les témoins « sentirent en l’entendant leur cœur envahi d’un bonheur immense ». C’est ainsi qu’Oisin, fils de Finn mac Cool – qui pourtant avait aimé d’autres femmes –, saute sur le cheval blanc à la crinière ondoyante, prenant dans ses bras Niam aux Cheveux d’Or, et qu’il disparaît avec elle « à travers les arbres de la forêt. Et jamais plus, depuis ce jour, Finn ni les Fiana ne revirent Oisin. »
On se trouve évidemment ici en plein délire féerique. Mais c’est encore bien pire dans un autre texte irlandais concernant le roi Conn aux Cent Batailles, souverain autant légendaire que mythique de l’Irlande païenne. Conn et son fils Condlé le Beau sont au milieu de leurs guerriers et de leurs serviteurs sur la colline d’Usnech, un des hauts lieux sacrés druidiques d’Irlande, dans le comté de Meath. Tout à coup, Condlé « aperçut une femme d’une grande beauté mais couverte d’étranges vêtements qui s’approchait d’eux. Parvenue devant lui, elle s’arrêta et le regarda fixement comme pour le dévorer des yeux. » Condlé lui demande qui elle est et d’où elle vient. Elle répond : « De la Terre des Vivants, là où n’existent ni péché, ni faute, ni maladie, ni souffrance, ni mort. »
Or le roi Conn ne voit pas la femme, mais entend ses paroles. Il demande à son fils qui lui parle, et c’est la voix qui lui répond : « Il parle à une femme jeune, jolie, de noble race, que ne guettent ni la vieillesse ni la mort. Ô roi d’Irlande, sache que je suis éperdue d’amour pour Condlé le Beau, ton fils aîné. » Et la femme, s’adressant directement à Condlé, lui fait une déclaration d’amour d’une grande intensité poétique : « Ô Condlé le Beau, toi qui as le col orné d’un torque d’or(36), toi qui as les joues rouges comme la lumière d’un soleil couchant, toi dont la chevelure blonde comme les rayons du soleil au milieu de la journée encadre un visage de pourpre, ô toi, fleur étincelante de la beauté royale, sache que si tu y consens, ta beauté ne se flétrira jamais, sache que ta jeunesse et ta grâce resplendiront éternellement comme les fleurs de l’été dans une prairie sans défaut. »
Il faut avouer que ce programme est bien tentant pour Condlé qui, dès l’apparition de la femme, a été saisi d’admiration, de désir et d’amour. Mais son père s’inquiète et fait appeler un druide pour lui demander de procéder à un véritable exorcisme. « Alors le druide chanta des incantations pour couvrir la voix et empêcher que plus personne ne l’entendit. À partir de ce moment, Condlé cessa même de voir la femme, mais en lui persistait l’image radieuse qu’elle lui avait présentée. Au surplus, avant de disparaître, elle lui avait jeté une pomme, et il s’en était saisi. Toute l’assistance put le constater, mais sans comprendre par quel miracle le fruit était apparu dans sa main. »
Conn fait rentrer son fils dans la maison d’Usnech. Mais, pendant un mois, celui-ci « demeura sans boire ni manger. Il refusait toute autre nourriture et toute autre boisson que la pomme qui s’était retrouvée dans sa main. Et il avait beau la croquer chaque jour, loin de diminuer pour autant, elle demeurait intacte. Et cependant, plus il en mangeait, plus il sentait croître son désir pour la femme mystérieuse qu’il avait vue et entendue. Et il dépérissait à vue d’œil, ce qui n’allait pas sans chagriner et désespérer son père, le haut roi d’Irlande. » La pomme a évidemment une valeur symbolique, et elle rappelle bien sûr la « branche de pommier d’Émain » que Bran, fils de Fébal, reçoit dans sa main. En fait, Condlé, saisi d’un amour sublime pour la femme féerique, ne peut survivre que par elle.
Mais cela ne peut pas durer ainsi. Un mois plus tard, Conn et Condlé sont au bord d’une rivière. Et tout à coup, « Condlé le Beau vit s’approcher, debout sur une barque en verre transparent qui glissait lentement sur les eaux, la femme aux étranges vêtements. Son visage resplendissait d’une telle lumière qu’il en fut ébloui. » La femme lui parle encore et l’invite à venir avec elle. Malgré les objurgations de son père et les incantations des druides, « Condlé s’élança et sauta dans la barque en verre. Conn, tous ses hommes et le druide Corân qui venait d’arriver virent alors la barque s’éloigner en glissant sur les eaux, puis disparaître au sein d’une étrange brume qui s’était levée sur la rivière. Et depuis ce moment, nul ne revit Condlé le Beau ni la femme mystérieuse qui l’avait invité à la rejoindre(37). » Comme quoi, plus que jamais, « les amoureux sont seuls au monde », ou dans l’Autre Monde.
Or il existe une version complètement christianisée de cette histoire, un conte breton armoricain contenu dans le manuscrit, datant du XIIIe siècle, des Trois Vies latines de saint Tugdual. La trame de ce conte hagiographique, localisé à Tréguier, est exactement la même, à cette différence que la femme mystérieuse est devenue une « fée des eaux », personnage qui apparaît fort souvent dans la tradition populaire, et que le récit est non seulement antiféministe, mais destiné à l’édification des jeunes gens sous la tutelle de l’Église.
Pourtant, tout y est contenu : « Comme ils descendaient par la vallée proche de l’église de Tréguier, dite de Saint-Aubin, des jeunes gens, qui revenaient d’étudier, suivaient le rivage de la mer pour regagner leurs habitations, comme font les écoliers le samedi. Ils bavardaient entre eux quand, brusquement, le dernier, surnommé Gwengwalc’h, pour sa grande beauté(38), cessa de parler. Ses camarades voulurent l’interroger mais n’en tirèrent pas un mot. Ils se retournèrent, mais ne virent plus personne. Effrayés par ce prodige, ils fouillèrent des yeux la vallée et le rivage, en l’appelant avec des cris plaintifs. Alors, avec de grandes lamentations, ils eurent recours à saint Tugdual(39) : « Très doux confesseur du Christ, rends-nous notre compagnon ! » Aussitôt le jeune homme sortit de dessous l’eau. Son pied droit était encore entouré d’une ceinture de soie. »
La ceinture de soie enroulée autour du pied droit est hautement significative. Non seulement elle est l’équivalent de la branche du pommier d’Émain de Bran et de la pomme de Condlé le Beau, mais en plus elle entoure, pour ne pas dire ligote, le pied du jeune homme. Le symbole est éloquent, et jamais plus Gwengwalc’h ne pourra se libérer de ce qu’on peut considérer comme une étreinte, même imaginaire. Cependant, ses condisciples lui demandent ce qui lui est arrivé, et il répond : « Les dames de la mer m’ont enlevé et entraîné au loin sur les rochers de l’océan. J’entendais vos voix qui m’appelaient, et vos prières désolées. Alors apparut un vieillard très vénérable, revêtu des ornements pontificaux. Sa main puissante me saisit et, à travers les vagues, elle me ramena sur le rivage. À la vue du prélat, les filles de la mer avaient fui, mais l’une d’elles oublia de dénouer la ceinture que voici : c’est la preuve que j’ai bien été enlevé. »
L’oubli de la fille de la mer est plutôt suspect. Il s’agit bel et bien d’une prise de possession, même si elle est symbolique. Quant à la fuite des filles de la mer devant saint Tugdual, elle est là pour montrer que le christianisme est plus puissant que le druidisme, puisque c’est un évêque qui les a écartées et a ainsi sauvé le jeune homme. Mais sauvé provisoirement, d’ailleurs : « Mérite incomparable d’un saint qui, même dans son sépulcre, ne cesse d’opérer des prodiges ! Heureux enfant !… Il fut un instant trompé par le démon et délivré par ce saint messager. Il se confessa, lavant ainsi sa conscience, il communia et, un an jour pour jour après que le démon l’eut trompé, il quitta le monde des hommes(40). »
Le revêtement chrétien ne cache rien de la réalité du mythe païen. C’est évidemment le démon qui a tenté le jeune homme, parce que tout ce qui est féminin est plus ou moins diabolique dans le contexte où a été rédigé ce conte, visiblement transposé du récit irlandais. Mais on peut se poser des questions au sujet de Gwengwalc’h : en effet, pourquoi se confesse-t-il, pourquoi se sent-il coupable, et coupable de quoi ? Le fait qu’il meure un an après, jour pour jours démontre qu’il avait été subjugué par la « fille de la mer » et qu’il n’aspirait qu’à une chose, la rejoindre. Ce conte hagiographique, en apparence très moralisateur, en dit très long sur l’opinion qu’on pouvait encore avoir au XIIIe siècle sur le rôle provocateur de la femme.
Car ce que femme veut, elle l’obtient, non pas de gré ou de force, mais plutôt par magie. Car la femme peut disposer d’un redoutable pouvoir, celui de lancer une incantation contraignante, le fameux geis druidique, sur l’homme qu’elle a choisi. C’est ce que racontent avec beaucoup de détails deux récits fondamentaux de la tradition gaélique. L’un appartient à ce qu’on appelle le « cycle d’Ulster » : il présente une grande cohérence dans la suite des aventures qui y sont relatées et qui gravitent autour du roi Conchobar et du héros Cûchulainn. L’autre fait partie du « cycle de Leinster », série de contes d’époques diverses recueillis en Irlande et en Écosse, et dont les personnages principaux sont Finn mac Cool et son fils Oisin, entourés de la troupe des Fiana.
La tragique histoire de Deirdre, qui est devenue, dans la mémoire populaire, une sorte de récit emblématique des malheurs de l’Irlande au cours des siècles, se situe donc sous le règne du roi Conchobar d’Ulster. Tout commence alors que le roi et ses compagnons se trouvent hébergés dans la maison d’un certain Fedelmid. Or, la femme de celui-ci est enceinte et, le lendemain, elle accouche d’une fille. Alors le druide Cathbad fait une prophétie au sujet de l’enfant qui vient de naître, et cette prophétie est loin d’être rassurante : « C’est grande pitié que tu sois née, ô Déirdré, fille de Fedelmid ! Bien que ton visage soit beau et blanc, ton destin sera sombre et tragique. Ô Déirdré, tu seras cause de destruction, de meurtres et de reniements parmi les Ulates… »
En entendant cette sinistre prédiction, les Ulates proposent qu’on tue la fille. Mais le roi s’y oppose : « Non pas. Je veux qu’on me l’amène demain. C’est moi qui assurerai sa protection et son éducation. Elle sera élevée d’après mes ordres, jusqu’à l’âge de vivre avec moi. » On voit que Conchobar pense à assurer son avenir. « Elle fut donc élevée dans une forteresse assez éloignée d’Émain Macha(41) pour qu’aucun homme d’Ulster ne pût la voir jusqu’au jour où elle dormirait avec Conchobar(42). »
Les années passent. Conchobar est informé de l’éducation de Déirdré par sa messagère Leborcham, « qui courait plus vite que le vent, et à laquelle on ne pouvait s’attaquer car elle possédait de grands pouvoirs de sorcellerie. Il semble donc que le roi, prenant sur lui la malédiction évoquée par le druide Cathbad, ait réussi à contrer le destin. Mais le destin va bientôt se faire sentir : « Un jour d’hiver, alors que la neige était tombée en abondance la nuit précédente, l’un des serviteurs de Déirdré se trouvait dans la cour, occupé à écorcher un veau qu’il venait de tuer et qu’il destinait au repas du soir. La jeune fille s’était levée de bonne heure et, depuis la fenêtre de la maison, contemplait le paysage, dont la blancheur si pure et si intense l’émerveillait, quand elle aperçut un corbeau qui s’abreuvait de sang de veau. »
C’est alors que tout bascule dans l’esprit de Déirdré. Elle dit à Leborcham qui se trouve près d’elle : « Vois-tu ? Le seul homme que j’aimerai sera doté des trois couleurs présentes en ce moment dans la cour : sa chevelure devra être comme le plumage du corbeau, sa joue aussi rouge que le sang, son corps aussi blanc que la neige. » Ces trois couleurs, le noir, le rouge et le blanc, vont avoir une importance exceptionnelle dans l’histoire de Déirdré, mais elles semblent être également avoir une valeur emblématique dans la tradition celtique. On retrouve une scène équivalente dans le récit gallois de Peredur, puis dans le Perceval du poète champenois Chrétien de Troyes : le héros tombe en extase devant un corbeau qui boit le sang d’une oie sur la neige, ce qui lui rappelle immédiatement la femme qu’il aime, celle-ci ayant les cheveux noirs, le corps blanc et les lèvres rouges. Et faut-il rappeler que ces trois couleurs correspondent aux trois stades des opérations alchimiques, la pierre au noir, dite aussi « tête de corbeau », résultat de la calcination de la matière première, puis la pierre au blanc qui en est la purification, enfin la pierre au rouge qui est la fameuse Pierre philosophale ?
Cela dit, Leborcham fait observer à la jeune fille qu’il est beau de rêver mais qu’elle ne doit pas oublier qu’elle est promise au roi d’Ulster qui est « un bel homme, un fier guerrier et un père très bon et très juste pour tous les gens de son peuple ». Cela n’empêche nullement Déirdré de s’obstiner : « Je n’aimerai qu’un seul homme en ma vie : celui qui aura des cheveux de jais, des joues rouges et un corps immaculé. » Puis elle demande à Leborcham si elle connaît un tel homme parmi les Ulates. « Hélas ! répond la messagère, j’en sais au moins un qui a la chevelure plus noire que le plumage du corbeau, les joues plus rouges que le sang et le corps plus blanc que la neige. » Et elle lui révèle qu’il s’agit de « Noisé, l’un des fils d’Usnech, l’un des plus valeureux compagnons de la Branche Rouge(43). »
Évidemment, tout sera fait pour que Deirdre ne rencontre pas Noisé, mais on ne peut lutter contre le destin. Un matin, alors qu’elle se trouve à Émain Macha, dans une maison à l’écart « Déirdré s’était éveillée très tôt car, pendant la nuit, elle avait vu en songe une grande ombre se profiler sur les murailles d’Émain Macha, et cette ombre avait pris peu à peu la forme d’un jeune homme à la chevelure noire, aux joues rouges, au corps plus blanc que neige. Se glissant hors de la maison sans que personne s’en aperçût, elle s’approcha des remparts de la forteresse et entendit le chant de Noisé. Elle se hâta en direction de la voix et le vit. Au seul aspect de la chevelure noire, des joues rouges et du corps très blanc du jeune guerrier, elle fut aussitôt envahie dans tout son être d’un violent amour. »
La conversation s’engage. Déirdré laisse clairement entrevoir ce qu’elle désire. Noisé, qui a reconnu en elle la jeune fille destinée au roi, lui réplique que de toute façon, il la rejetterait par respect pour le roi. Il n’a pas plus tôt exprimé son refus que « Déirdré poussa un grand cri et, se précipitant sur Noisé, le saisit par les deux oreilles. – Par le dieu que jure ma tribu ! s’écrie-t-elle, voici deux oreilles de honte et de moquerie. Mort et destruction sur toi si tu ne m’emmènes pas immédiatement, quand bien même tous les Ulates voudraient t’en empêcher. » Voilà qui est net et précis. Noisé, persistant dans son refus, lui demande de s’éloigner. Elle répond : « Il est trop tard maintenant. Je serai à toi comme tu seras à moi pour toute la vie ! »
Oui, il est trop tard. L’incantation magique, le geis, lancé par Déirdré, a un pouvoir contraignant absolu. Si celui qui le reçoit se dérobe, il est voué à la honte, sinon à la mort. La « machine infernale » s’est mise en route. Noisé, accompagné de ses frères, qui eux non plus ne peuvent l’abandonner, va s’enfuir avec Déirdré, déclenchant ainsi la colère du roi Conchobar qui va s’acharner contre le clan des fils d’Usnech. Et sa vengeance sera terrible : à la suite de luttes sanglantes, il fera tuer Noisé par trahison afin de récupérer Deirdré, mais ce faisant, il s’attirera la défection de son propre fils et du héros Fergus qui s’étaient portés garants de la sauvegarde de Noisé et qui passeront dans le camp de ses ennemis, Ailill et Maeve. Mais Déirdré n’a pas oublié Noisé et son amour pour celui qui n’est plus est toujours aussi passionné. Cela nous vaut d’ailleurs des lamentations d’une sombre beauté poétique :
Ô Conchobar, que veux-tu ?
Tu m’as causé chagrin et larmes.
Pour moi, tant que je serai en vie,
ton amour me fera fuir…
Celui qui fut pour moi le plus beau,
celui qui fut si cher à mon cœur,
tu me l’as enlevé cruellement
et tu l’as conduit à la mort…
Il a disparu maintenant, hélas !
l’aspect sous lequel paraissait le fils d’Usnech,
tertre noir de jais sur un corps blanc,
que toutes les femmes admiraient…
deux joues de pourpre plus belles que le feu,
des lèvres rouges, des cils noirs comme un scarabée,
des dents couleur de perle,
comme la noble teinte de la neige…
ne brise pas aujourd’hui mon cœur,
car bientôt j’irai vers ma tombe.
Le chagrin est plus fort que la mer,
le sais-tu, ô Conchobar…(44).
Finalement, lassé par les lamentations de Déirdré, Conchobar lui demande un jour quel est l’homme qu’elle hait le plus parmi ses compagnons. Elle répond : « Je ne te cacherai rien. En vérité, après toi-même, c’est Éogan, fils du roi de Fernmag, que je hais le plus, pour avoir tué celui que j’aimais. » Conchobar, au comble de la fureur, lui dit alors : « Eh bien ! tu seras sa compagne pendant une année entière ! »
La vengeance de Conchobar est accomplie. Le lendemain, Éogan emmène avec lui Déirdré dans son char, tandis que le roi la nargue une dernière fois : « Eh bien, Déirdré ! te voici comme une brebis entre deux béliers, ce me semble ! » Déirdré manifeste alors sa colère : « Malédiction sur toi, Conchobar ! Tu ne te contentes pas de faire souffrir les victimes, tu les insultes. Mais sache que le destin se vengera grandement sur toi des maux que tu as causés. Malédiction sur toi, roi des Ulates ! »
« Puis, comme un grand rocher se dressait au bord du chemin, devant le char, Déirdré sauta et se jeta si bien contre le rocher, la tête la première, qu’elle se fracassa le crâne et mourut ainsi de désespoir d’avoir perdu Noisé, le fils d’Usnech à la chevelure plus noire que le plumage du corbeau, les joues plus rouges que le sang, au corps plus blanc que la neige d’hiver(45). »
Telle est donc la destinée de celle qui avait affronté la société et les lois en vigueur pour l’amour fou qu’elle portait à un homme. On pourrait dire que le malheureux Noisé était la victime dans cette histoire tragique, car c’est à son corps défendant qu’il s’était laissé entraîner dans cette situation qui n’avait d’autre issue que la mort. On répète toujours qu’il n’y a pas d’amour heureux. La légende de Déirdré semble le démontrer, comme elle démontre également que l’amour fou peut exister chez une femme consciente de sa liberté et qui n’hésite pas, au risque de ce faire traiter d’obsédée par les psychanalystes, à braver tous les interdits, moraux et sociaux dans un amour fou, peut-être même pas partagé par son amant, qui ne connaît pas de limites.
Cependant, c’est avec la vaste épopée de Diarmaid et Grainné, malheureusement fragmentée en différents épisodes rédigés à des dates différentes, mais qu’on peut reconstituer à partir d’un canevas qui remonte au IXe siècle, qu’on en arrive au paroxysme de l’amour fou provoqué par la femme. Cette épopée est intégrée dans la vaste histoire plus ou moins légendaire centrée autour des Fiana et de leur roi Finn Mac Cool, qu’on appelle communément le « cycle de Leinster ».
La trame est assez complexe. Le roi des Fiana a perdu toutes les femmes qu’il a épousées et il désire une nouvelle épouse. Il porte son choix sur Grainné (Grana), fille de Cormac Mac Airt, roi suprême d’Irlande, personnage quelque peu historique mais dont la légende s’est emparée très tôt pour en faire une sorte de demi-dieu, législateur autant que protégé du monde féerique. Grainné est donc donnée à Finn Mac Cool. « Mais ce ne fut pas une bonne chose, car Grainné haïssait Finn, et sa haine était si grande qu’elle la rendit malade. Quand elle se fut remise, Cormac, fils d’Ain, roi suprême d’Irlande, voulut donner une grande fête dans la maison royale de Tara en l’honneur de sa fille et du roi des Fiana. […] Le festin commença, et les serviteurs apportèrent aux convives force mets et force boissons(46). » Mais c’est également au cours de ce festin que débute la tragédie.
D’abord, Grainné, qui ne connaît presque personne dans cette assemblée, se fait nommer les participants au festin par l’un des druides de son père, nommé Dara. Celui-ci s’acquitte volontiers de sa tâche et, après de nombreux Fiana, lui montre Diarmaid O’Duibhné, « que l’on appelle aussi Diarmaid au clair Visage. Il est aimé et apprécié de tous les Fiana pour sa beauté autant que pour sa bravoure et sa générosité ». La description de Diarmaid (Dermot) vaut la peine d’être remarquée. C’est en effet un « jeune homme aux cheveux noirs comme la plume du corbeau, au teint blanc comme la neige et aux lèvres rouges comme le sang ». On croit reconnaître l’image de Noisé, fils d’Usnech, et il est évident que Grainné fixe son attention sur lui.
C’est alors que Grainné, sortant de son abattement et de sa mélancolie, prend des décisions. Elle appelle une de ses servantes et lui dit : « Va dans ma chambre. Prends la corne à boire que tu trouveras près de mon lit. » La servante s’exécute. Alors Grainné lui demande de faire boire le roi Finn et de nombreux convives de ce festin, sauf Oisin, fils de Finn, Oscar, fils d’Oisin, et Cailté, l’un des plus braves parmi les Fiana, le contenu de cette corne « pour l’amour d’elle ». Tous les convives se font un devoir de boire dans la corne qui leur est présentée. « Or, peu de temps après, tous s’endormirent profondément. Alors Grainné quitta sa place et vint auprès de ceux qui restaient éveillés », c’est-à-dire ceux qui n’avaient pas bu le breuvage contenu dans la corne. Car il est évident que ce breuvage était soit soporifique soit magique. Et c’est vraiment parce qu’elle avait une idée en tête que la jeune Grainné à fait ainsi boire les convives dont elle voulait en somme se débarrasser. Cependant, sa tactique est assez subtile, car elle n’attaque pas de front celui qu’elle a visé, ce beau Diarmaid, dont on disait qu’il avait un grain de beauté auquel aucune femme ne pouvait résister. La provocation dont elle va faire preuve ne se manifeste que dans le cadre d’une manœuvre psychologique savamment organisée.
Elle commence par s’adresser à Oisin, lui demandant : « Toi qui n’as peur de rien, oserais-tu t’enfuir avec moi si je te le demandais ? » Plutôt stupéfait de cette proposition, Oisin, arguant qu’il est le fils de Finn, oppose une fin de non-recevoir à Grainné, ce qui fait dire à celle-ci : « Si je t’ai fait cette proposition, c’était pour savoir jusqu’où pouvait aller ton sens de l’honneur et du devoir. » Alors, elle se tourne vers Diarmaid et lui fait la même proposition. Diarmaid est quelque peu tenté, car le rayonnement de la jeune femme est tel qu’il se sent infiniment troublé. Il se raisonne cependant et répond : « Il m’est impossible d’aimer la femme de Finn. Oublierais-tu que tu es l’épouse de mon chef, le roi des grands Fiana d’Irlande ? » Grainné se justifie : « Ce n’est pas moi qui ai choisi Finn pour époux. C’est lui qui m’a voulue pour femme. Et je ne l’aime point. Si tu veux savoir quel est celui que j’aime, je vais te le dire, c’est toi, Diarmaid O’Duibhné. »
Et elle se lance dans un long discours pour tenter de convaincre de son amour le jeune guerrier, mais celui-ci, malgré l’attirance qu’il éprouve pour Grainné, ne semble pas vouloir accepter les conséquences inévitables qui découleraient de l’aventure proposée. Alors Grainné utilise les grands moyens : « Je vais te prouver que je suis plus forte que toi, car je te place sous un geis de mort et de destruction si tu ne m’emmènes pas ce soir même, avant que Finn et les Fiana ne se réveillent du sommeil dont je les ai appesantis par la puissance de ma magie. Et j’en prends à témoins ceux que je n’ai pas endormis, Oisin, Oscar et Cailté. Devant eux, et solennellement, je te le répète : mort et destruction sur toi si tu n’as pas le courage de m’emmener ce soir et de faire de moi ta femme pour le meilleur et pour le pire ! »
Voici donc Diarmaid pris au piège du redoutable geis. Il demande à ses trois compagnons leur avis, et tous lui répondent qu’il ne peut échapper à l’incantation, mais qu’il n’est pas responsable de ce qui arrive. Ils lui conseillent donc de s’enfuir avec Grainné, mais le plus loin possible, car Finn va sûrement se lancer à leur poursuite pour leur faire payer leur trahison, et eux-mêmes seront obligés de le suivre. C’est effectivement ce qui se passe : Diarmaid et Grainné quittent l’assemblée de Tara le soir même et tentent de mettre le plus de distance possible entre eux et les Fiana. Pendant de longues semaines, ils parcourent toute l’Irlande, ne s’arrêtant qu’une seul nuit au même endroit, pourchassés par la troupe des Fiana. Cependant, en de nombreuses occasions, par différentes ruses, Oisin, par amitié envers Diarmaid, mais sans trahir son père, s’arrange pour prévenir les fugitifs des tentatives du roi Finn pour les surprendre dans leurs abris de fortune, une hutte de feuillage, une grotte ou un tertre mégalithique.
Diarmaid a donc obéi à l’incantation de Grainné, mais pas totalement. Au cours de leurs errances, se produit un étrange événement. Les deux fugitifs, harassés, se reposent sur le sommet d’une colline, et Diarmaid se laisse aller à son désespoir, constatant que Grainné l’a placé dans une situation intolérable, non seulement à cause des conditions lamentables dans lesquelles ils se trouvent, mais également vis-à-vis de la communauté des Fiana. Il s’exprime par un chant d’une grande mélancolie, qui est probablement très ancien et qui prouve que cette épopée très fragmentaire appartenait depuis fort longtemps à des traditions populaires orales transmises de génération en génération par les bardes des peuples gaéliques d’Irlande et d’Écosse :
Tu m’as mis en dure détresse,
ô Grainné, tu as agi douloureusement avec moi.
Tu m’as enlevé du palais d’un roi
pour passer le reste de ma vie dans l’exil,
comme la chouette nocturne,
pleurant mon bonheur disparu.
Je suis comme le cerf ou le daim
errant dans les vallées oubliées…
J’ai perdu mon honneur en te suivant,
et désormais tous m’abandonnent à cause de ton amour(47)…
Après ce chant, les fugitifs s’engagent dans une tourbière. « Tout à coup, comme Grainné menait le pied sur une touffe de la plante appelée coton des marais, un jet d’eau claire gicla d’entre ses orteils et lui mouilla le haut des cuisses. La sensation fraîche et humide qu’elle en éprouva suscita son rire. » Diarmaid s’étonne de ce rire et lui demande des explications. Elle lui répond : « Je veux dire qu’un jet d’eau jailli du sol m’est venu mouiller un endroit où tu n’as jamais osé mettre la main. » On comprend ainsi que, pendant ces semaines de fuite, Diarmaid et Grainné n’ont eu aucun rapport sexuel. D’ailleurs, Diarmaid justifie cette continence : « Tu es la femme de Finn, et je respecte le roi des Fiana en te respectant toi-même. La honte et l’infamie de t’avoir suivie dans ta folie me pèsent bien assez déjà sans que j’y ajoute le remords de t’avoir toi-même déshonorée. »
Ces paroles, pleines de dignité, de Diarmaid, n’ont pas l’heur de plaire à Grainné, et celle va se livrer à une nouvelle provocation tout aussi redoutable, sinon plus, que la première. Au comble du délire amoureux, elle s’écrie : « Ô guerrier d’Irlande dont toutes les femmes vantent les méritent, serais-tu indigne de ta réputation ? Me faut-il te croire incapable de satisfaire une femme qui t’aime de grand amour ? Que diront les hommes d’Irlande quand ils apprendront que celui qui se targue d’être un héros sans peur n’osa jamais toucher la femme qui partageait son lit ? »
Cette fois, c’est le comble de la provocation, car Grainné met en doute la virilité de Diarmaid, tout en menaçant celui-ci d’aller raconter partout que l’un des meilleurs guerriers parmi les Fiana est impuissant. Car il s’agit bien de cela. Grainné met au défi Diarmaid d’accomplir l’acte sexuel, ce qui, pour un homme, est le comble de la déchéance. À l’expression bien connue « tu me veux, tu m’as », elle oppose cette autre expression méprisante « je te veux, tu ne peux pas ».
Il est nécessaire d’ouvrir ici une longue parenthèse. Une telle situation se retrouve, de façon absolument parallèle, dans l’un des romans arthuriens, qui sont l’expression médiévale française et courtoise d’une tradition celtique très archaïque parvenue à un degré de raffinement compatible avec les normes de la société chrétienne du temps, mais cependant chargée de sous-entendus révélateurs.
En effet, l’épisode contenu dans le roman en prose du XIIIe siècle qu’on appelle généralement le Lancelot proprement dit, et qui fait partie de l’immense corpus sur les chevaliers de la Table ronde et la quête du saint Graal, présente un épisode sur lequel il est bon de s’attarder. Dans le récit arthurien, Lancelot a délivré, par son courage et par sa fidélité inébranlable envers la reine Guenièvre, les prisonniers magiquement retenus par la fée Morgane dans le Val sans retour, mais par cette action d’éclat, il s’est exposé à une vengeance de la part de la fée. Celle-ci, qui est amoureuse de Lancelot, ne peut pas supporter son attachement à Guenièvre et, par ses manœuvres plus ou moins magiques, elle le retient prisonnier dans son château. Il est néanmoins autorisé par Morgane à quitter sa prison pour aller délivrer Gauvain, le neveu d’Arthur, victime d’un piège de ses ennemis, sous condition d’être accompagné par une « pucelle », c’est-à-dire par une des compagnes de Morgane qui le surveillera attentivement pendant toute cette expédition.
Mais à la première occasion, la « pucelle » s’offre sans pudeur à Lancelot. Celui-ci s’offusque et la repousse énergiquement. Elle lui tient alors un discours très éloquent : « Holà, seigneur chevalier, il est fréquent qu’un chevalier beau et sage prie une demoiselle d’amour quand ils sont seul à seul ; et si le chevalier ne lui en adresse pas la prière, par timidité ou parce que ses pensées sont ailleurs, la dame doit l’avertir et le prier de satisfaire ses désirs. S’il la repousse, il est de toute évidence déconsidéré sur terre et n’a plus droit à la parole dans les cours. Parce que vous êtes un bon chevalier et que je suis une belle demoiselle, je vous demande de coucher avec moi tout de suite. Voici un endroit accueillant et confortable ; si vous ne me faites pas l’amour, je ne vous suivrai plus désormais et, en toute cour où je vous rencontrerai, je vous accuserai d’impuissance, et vous en serez partout honni(48). »
La menace est réelle et Lancelot la prend au sérieux. Il cherche à tergiverser, tout imprégné de l’amour exclusif qu’il éprouve pour la reine Guenièvre : « Morgane vous a demandé de me guider, mais elle vous a placée sous ma protection, partez, car moi je me débrouillerai tout seul. » C’est ce qu’il ne fallait pas dire, puisque, ayant promis sa protection à la pucelle, il ne peut plus la quitter sans être déshonoré. Il est pris au piège. Il poursuit donc sa route en compagnie de la « demoiselle » qui, on le comprend bien, n’est pas prête à le lâcher. Et, le soir, ils sont hébergés tous deux dans une demeure qui a tout l’aspect d’un domaine féerique.
Les voici donc dans une chambre. Par précaution, Lancelot se couche tout habillé. « Il faisait très clair à l’intérieur, car devant son lit brûlaient deux cierges. La demoiselle les prend, les enlève de sur le coffre, les éloigne et les dépose à terre, pour que la clarté ne parvienne pas à la couche de Lancelot. Il est attentif à ce qu’elle faisait, plus porté à réfléchir qu’à dormir ; il la voit retirer sa robe, mais non sa chemise, venir à lui, soulever les draps et s’y glisser dedans(49). » La provocation est ici on ne peut plus nette.
Lancelot réagit immédiatement. Il proteste et bondit hors du lit, ce qui déclenche évidemment une violente réaction de la « pucelle » : « Sale lâche, que le diable m’emporte si vous avez jamais été un loyal chevalier, et maudite soit l’heure où vous vous êtes vanté de secourir mon seigneur Gauvain alors que vous désertez votre lit à cause d’une seule demoiselle !… »
Voici Lancelot sous le coup d’un autre geis à la mode celtique. Il s’expose maintenant à une accusation de couardise, doublée de vantardise. Comment en effet imaginer un héros prétendant délivrer Gauvain prisonnier de nombreux guerriers redoutables tout en fuyant une simple jeune fille seule ? Lancelot rétorque en affirmant que jamais personne ne l’a attaqué sans qu’il se défende. La pucelle le prend au mot : elle se précipite sur lui et veut le griffer, mais elle ne réussit qu’à déchirer sa chemise. « On va voir comment vous vous défendez ! » s’écrie-t-elle. Lancelot est évidemment pris au piège, mais il se défend avec une élégance courtoise : « Il la saisit par les bras et l’assied par terre le plus délicatement possible. » Et il lui fait comprendre qu’elle restera dans cette position tant qu’elle n’aura pas promis de ne pas coucher dans le même lit.
La « pucelle » ruse. Elle prétend qu’elle n’ose pas lui faire une certaine promesse à haute voix et veut la chuchoter à l’oreille de Lancelot. Celui-ci lui tend donc son oreille. La « pucelle » soupire et semble s’évanouir. Elle « s’étend si brusquement de tout son long que Lancelot la croit évanouie ; il la regarde et à l’instant même, elle jette sa bouche en avant et lui donne un baiser. » Cette fois, la fureur de Lancelot éclate. Il se précipite vers son épée, la saisit et jure qu’il frappera la « pucelle » si elle tente encore quelque chose. Elle sait très bien qu’il ne frappera pas une femme et elle en profite : elle tente de s’emparer de l’épée. Alors, complètement désemparé, Lancelot « prend la fuite, poursuivi par elle, tant qu’ils sortent du pavillon ». Le spectacle serait comique pour un spectateur éventuel : le meilleur chevalier du monde laissant choir son épée et fuyant devant une fragile jeune fille !
Mais en fuyant, Lancelot s’expose à un autre geis, l’accusation de couardise et de déloyauté. Or la « pucelle » va encore plus loin : tandis qu’il proteste contre l’accusation de couardise, elle affirme qu’il a fui devant elle, ce qui n’est pas niable, et qu’un chevalier « se couvre de honte qui n’est pas à même de répondre à la prière d’une dame ». On retrouve ici intégralement la provocation de Grainné qui accuse Diarmaid d’impuissance sexuelle. Lancelot étant au pied du mur, il finit par se tirer d’affaire en disant « qu’un parfait amant est incapable d’une infidélité, pas plus de son corps que de son cœur, envers l’être qu’il chérit le plus au monde ». La pucelle, qui ne veut pas reculer, lui fait une dernière proposition : qu’il lui dévoile le nom de celle qu’il chérit le plus au monde, condition nécessaire pour qu’elle le laisse tranquille. Sinon, elle « lui fera honte dans la plus noble cour du monde ». Lancelot est alors obligé d’avouer qu’il aime la reine Guenièvre, et la « pucelle », consciente de la fidélité inébranlable de Lancelot, n’insiste pas ; tous deux se réconcilient, se promettant l’un et l’autre aide et assistance en toute circonstance.
Mais, dans le récit irlandais, le héros ne peut pas se retrancher derrière sa fidélité envers une femme unique. Et, après l’incantation magique que lui lance Grainné, qui met en doute ses capacités sexuelles, il ne peut que s’avouer vaincu : « Ô femme, il est vrai que je ne t’ai jamais touchée. J’entendais par-là sauvegarder ton honneur et celui du roi ton époux. Mais je ne saurais plus longtemps supporter tes sarcasmes et, toute funeste que me soit ta compagnie, ô Grainné, je te prouverai qu’ils sont injustifiés. » Ainsi la provocation de Grainné vis-à-vis de Diarmaid a réussi. « Aussi, dès le soir, coucha-t-il avec elle entre deux rochers, sur un lit de feuilles et de joncs, non loin d’un tertre dressé sur une montagne(50). Et il lui démontra qu’il pouvait satisfaire une femme. Et Grainné n’en aima que davantage Diarmaid, fils d’O’Duibhné, qu’elle avait choisi pour être son homme(51). »
Et Diarmaid et Grainné reprennent leur errance, aussi folle que cet amour qui maintenant les unit l’un à l’autre. Leurs aventures sont innombrables et ont été développées aussi bien dans des textes littéraires que dans des contes populaires oraux. Le thème des « amants maudits » a toujours été un sujet de prédilection pour susciter l’imagination d’un large public. Il fait « pleurer dans les chaumières », comme on le dit souvent. Cela nous vaut, dans certaines versions orales, des poèmes d’une intensité poétique assez exceptionnelle et surtout d’une émouvante simplicité, tel celui que chante Grainné, une nuit, alors que Diarmaid, épuisé, dort dans ses bras, quelque part sur une colline d’Irlande :
Dors un petit peu, un tout petit peu,
et ne crains rien,
homme à qui j’ai donné mon amour,
Diarmaid, fils d’O’Duibhné.
Dors ici, profondément, profondément,
fils d’O’Duibhné, noble Diarmaid,
je veillerai sur ton sommeil,
fils charmant d’O’Duihné,
Mon cœur se briserait de douleur
si je manquais à te voir.
Nous séparer serait séparer
l’enfant de sa mère,
éloigner le corps de l’âme…
Le cerf, à l’est, ne dort pas.
Il ne cesse de bramer
dans les buissons des oiseaux noirs,
il ne veut pas dormir.
La biche sans cornes ne dort pas.
Elle gémit pour son faon tacheté,
elle court dans les broussailles,
elle ne dort pas dans sa tanière.
La vive linotte ne dort pas
sur le faîte des arbres aux belles ramures.
Le temps est bruyant ici,
même la grive ne dort pas.
Le canard gracieux ne dort pas,
il se prépare à nager,
il n’a ni repos ni sommeil,
ici, dans son refuge, il ne dort pas.
Ce soir, le coq de bruyère ne dort pas
dans les landes battues par les vents.
Sur la colline, son cri est doux et clair.
Près des ruisseaux, il ne dort pas.
Dors un petit peu, un tout petit peu
et ne crains rien,
homme à qui j’ai donné mon amour(52)…
Cela dit, cette épopée ne peut pas se terminer autrement que tragiquement. Finn est acharné dans son désir de vengeance, et ses Fiana, bien à contrecœur d’ailleurs, sont bien obligés de le suivre dans cette poursuite. À la fin, par traîtrise, et en obligeant Diarmaid à transgresser les interdits auxquels il était soumis, il provoque la mort de celui qui était l’un de ses plus fidèles compagnons, et surtout, à la grande colère de son fils et de ses pairs, il refuse de lui porter secours alors qu’il pouvait encore le sauver par certains pouvoirs magiques dont il était dépositaire. Les Fiana ne peuvent rien faire d’autre que d’élever « un tertre de pierre sur la dépouille de Diarmaid. Sur ces entrefaites survint la triste Grainné, folle d’angoisse que ne fût pas rentré l’homme qu’elle aimait. Quand elle vit qu’il était mort, elle jeta un cri terrible de souffrance, changea de couleur et tomba inanimée sur le sol pour n’en plus bouger. […] Les Fiana ensevelirent Grainné aux côtés de Diarmaid et chantèrent sur les deux tombes des lamentations funèbres. Puis, le cœur plein de tristesse et de rancune contre leur roi, ils quittèrent lentement, comme à regret, la montagne de Ben Bulben(53). Mais on raconte qu’après leur départ, Oengus(54) arriva avec les gens des tribus de Dana, et qu’ils transportèrent les corps de Diarmaid et Grainné dans le tertre de Brug na Boyne(55). »