Les femmes solaires

Le personnage de Grainné, fille de Cormac, roi suprême d’Irlande, épouse de Finn Mac Cool, roi des Fiana, qui provoqua le beau Diarmaid, fils d’O’Duibhné et l’entraîna dans un destin tragique, est essentiel si l’on veut comprendre ce qu’étaient réellement l’amour et la sexualité chez les peuples celtes. C’est d’abord le personnage lui-même, mais surtout ce qu’on en a fait dans l’imaginaire fantasmatique de ces peuples, débordant d’ailleurs largement sur celui de tout l’Occident par le biais d’une autre épopée connue universellement, celle de Tristan et Yseult et de leurs amours malheureuses.

Il est incontestable, en effet, que l’épopée de Diarmaid et Grainné est le prototype de celle de Tristan et Yseult. Ce n’est même pas une vague ressemblance comme il peut y en avoir entre deux légendes héroïques, c’est une identification presque complète de la trame qui apparaît à l’analyse dans les deux traditions. En plus, il y a une coïncidence curieuse : l’épopée de Diarmaid et Grainné ne nous est parvenue que par fragments dispersés au cours des siècles, et il a bien fallu rassembler les morceaux de ce véritable puzzle pour parvenir à obtenir une histoire cohérente, mais il en est exactement de même pour l’épopée de Tristan et Yseult, qu’il est nécessaire de reconstituer d’après des sources parfois bien différentes, tant dans l’espace géographique que dans le temps. Mais l’antériorité est dévolue à Diarmaid et Grainné, dont les plus anciens récits, en gaélique d’Irlande, remontent au moins au IXe siècle, tandis que le roman de Tristan et Yseult ne prend forme qu’au XIIe siècle, et cela dans le cadre de la littérature courtoise continentale(56).

On peut d’abord s’intéresser aux noms des deux héroïnes. Celui d’Yseult, dont la graphie est Iseut dans les textes anglo-normands et Isold dans la littérature germanique, ne nous est pas connu en langue gaélique, mais il apparaît sous la forme Essyllt dans les textes gallois, d’où est d’ailleurs tirée la graphie Yseult, laquelle paraît la plus conforme à un original qui pourrait bien être le nom féminin scandinave Ishild, où la composante hild signifie « jeune fille ». Comme Yseult est présentée dans toutes les versions comme la fille du roi d’Irlande, ce nom pourrait bien être un héritage des Vikings qui sont, on ne le répétera jamais assez, les véritables fondateurs de la ville de Dublin. Quant au nom de Grainné (Grania), il n’a aucun rapport lexicologique direct avec celui d’Yseult, mais il est essentiel de reconnaître en lui un dérivé du nom gaélique du soleil greine, qui est du genre féminin. Car, dans les langues celtiques et germaniques, le soleil est toujours féminin tandis que la lune, contrairement à l’opinion courante d’origine méditerranéenne, est du genre masculin, ce qui n’est pas sans intérêt quand on étudie attentivement ces deux épopées parallèles.

On sait que Tristan et Yseult, légende celtique la plus célèbre, nous est parvenue, à partir du XIIe siècle, par des textes fragmentaires mais qui se recoupent tous dans les grandes lignes et qui, par conséquent, témoignent d’une trame originelle, même si celle-ci a été perdue. Par les détails de l’histoire ainsi racontée, on peut affirmer qu’il s’agit d’une légende pan-celtique, puisqu’on y découvre des éléments bretons armoricains, des éléments gallois, des éléments corniques (sud-ouest de l’Angleterre), des éléments pictes du nord de l’île qu’on appelle maintenant la Grande-Bretagne (notamment le nom de Tristan, Drustanos, qui est incontestablement d’origine picte, bien qu’il soit relié à la légende du pays englouti de Lyonesse, au large du comté de Cornwall), et des éléments irlandais qui sont reconnus comme les plus anciens et les plus fiables. Tous ces éléments se sont fondus en une grande fresque épique dont la beauté poétique ne peut faire aucun doute.

Les plus anciens textes sur Tristan et Yseult sont en langue française, plus exactement en dialecte anglo-normand, ce qui indique une origine armoricaine, ou insulaire du sud, puisque les Anglo-Normands, maîtres de l’Angleterre, constituaient au XIIe siècle les intermédiaires incontournables entre les Bretons continentaux ou insulaires et les Français continentaux. Ces textes, dus essentiellement à deux trouvères, Béroul et Thomas, ou ce qu’il en reste, sont complétés par des versions allemandes (Eilhart d’Oberg et Gottfried de Strasbourg), également fragmentaires, et par une version dite « norroise », autrement dit scandinave, attribuée à un certain « frère » Robert, et par un roman en prose anonyme français du XIIIe siècle, qui contient bien des archaïsmes révélateurs, sans parler de quelques épisodes isolés, en anglo-normand comme La Folie Tristan et le Lai du Chèvrefeuille de Marie de France, ou en gallois dans un très court conte du XIVe siècle qui donne de l’ensemble une vision quelque peu différente de celle qui a été répandue depuis l’époque romantique.

Or, si l’on compare les récits sur Tristan et Yseult et ceux qui ont été recueillis sur Diarmaid et Grainné, on ne peut manquer d’être frappé par la concordance, non seulement de certains épisodes, mais également de certains détails caractéristiques. C’est d’abord le fait qu’Yseult et Grainné sont toutes deux filles d’un roi d’Irlande. C’est ensuite la certitude que si Grainné possède des pouvoirs magiques, dont elle use lors de l’assemblée où elle va provoquer Diarmaid, Yseult, comme sa mère, la reine d’Irlande, est douée de pouvoirs médicaux et magiques, ce qui lui permettra de guérir Tristan lorsqu’il abordera en Irlande, souffrant d’une blessure mortelle due à l’épée empoisonnée du Morholt, oncle d’Yseult, que Tristan vient de combattre et de vaincre parce que celui-ci, comme chaque année, réclamait le tribut que devaient payer les Cornouaillais du roi Mark en vertu de leur traité d’allégeance au royaume d’Irlande. Tristan s’était fait placer sur une barque, à la grâce de Dieu, sur les flots de l’océan. Il a été recueilli par la reine d’Irlande et sa fille Yseult, et soigné par elles. Mais Yseult s’aperçoit qu’une entaille dans l’épée de Tristan correspond exactement avec l’éclat de métal qui a été retrouvé dans le corps du Morholt. Sa première réaction est de tuer le meurtrier de son oncle, mais elle fléchit : elle s’aperçoit alors qu’elle aime Tristan d’un amour fou qui ne peut être mis en cause par aucun événement extérieur.

Car l’amour d’Yseult pour Tristan ne s’est pas seulement manifesté au moment où ils ont bu le fameux philtre d’amour sur le navire qui les emmenait vers le royaume de Mark. Il se trouvait déjà, non seulement présent mais virulent, dans tout l’être d’Yseult à sa première rencontre avec Tristan, comme l’était d’ailleurs l’amour de Grainné pour Diarmaid. Et c’est Grainné qui l’avoue elle-même lors du festin de Tara où s’est décidé leur sort : « Je t’ai aimé depuis le jour où tu vins, avec tous les Fiana, à un grand rassemblement qu’avait organisé mon père dans la prairie, devant la forteresse de Tara. Je me trouvais alors dans ma chambre de la maison royale. À travers mes fenêtres de verre bleu, je t’aperçus et t’admirai, parce que tu avais les cheveux noirs comme la plume du corbeau, la peau blanche comme la première neige de l’hiver, et les lèvres rouges comme le sang frais qui coule d’une blessure. Alors, je tournai la lumière de mes yeux vers toi, ce jour-là et, depuis, je n’ai jamais donné mon amour à quiconque d’autre et ne le ferai pour personne d’autre(57). » On remarquera la permanence de cette image poétique bâtie sur les trois couleurs, noire, blanche et rouge, et qui, en dehors de son symbolisme alchimique, et même maçonnique un peu plus tard, deviendra un véritable cliché.

Mais si Yseult prend conscience qu’elle aime Tristan lors de l’incident de la brèche de l’épée, il n’en est pas de même pour Tristan. Il demeure d’une totale indifférence, du moins consciemment. C’est là où le récit, même fragmentaire et éclaté, peut être interprété sur le mode psychanalytique. En effet, une fois revenu, guéri, à la cour du roi Mark de Cornouailles, son oncle maternel, donc son héritier présomptif, à la mode celtique de la lignée matrilinéaire, Tristan se heurte à l’animosité des grands vassaux qui le jalousent et voudraient bien s’en débarrasser. C’est pourquoi ceux-ci pressent le roi de se marier et de leur procurer un héritier légitime. Le roi Mark n’a pourtant aucune envie de se marier. Il se satisfait très bien de la situation et sait très bien que son neveu sera un fort bon successeur. Mais pour éliminer toute contestation de la part de ses barons, il leur concède que la seule femme qu’il épouserait serait celle à qui appartient un cheveu blond qu’une hirondelle vient de déposer sur le rebord de la fenêtre. C’est une façon comme une autre d’éluder le problème, car il est bien persuadé que personne ne reconnaîtra ce cheveu.

Il a tort. Et c’est Tristan qui déclare que le cheveu appartient à la princesse Yseult, fille du roi d’Irlande. On peut s’interroger sur ce détail qui paraît trop féerique pour être réel. Et pourtant… N’est-ce pas l’indication précise qu’inconsciemment Tristan était tout rempli de l’image d’Yseult et qu’il en était amoureux sans vouloir se l’avouer, et surtout sans l’avouer autour de lui. Le cheveu d’or en question pouvait être celui de n’importe quelle femme blonde, cela n’avait donc aucune importance, puisque Tristan était en quelque sorte envoûté par cette image d’Yseult, d’autant plus puissante et contraignante qu’elle gisait dans les profondeurs de son inconscient. Et quoi qu’il en soit, c’est Tristan lui-même qui, pour couper court aux récriminations des barons, se propose d’aller conquérir la princesse Yseult pour son oncle le roi Mark.

Déguisé en marchand, car depuis la mort du Morholt, il est « interdit de séjour » en Irlande, Tristan aborde à Dublin au moment où toute l’île est ravagée par un grand « serpent crêté ». Le roi a même fait savoir qu’il donnera sa fille en mariage à celui qui réussira à débarrasser son royaume de l’abominable monstre. Bien sûr, Tristan se met en chasse et parvient à vaincre son fantastique adversaire, mais il est terrassé par l’haleine empoisonnée de celui-ci et demeure inerte sur le lieu du combat. C’est un chevalier irlandais, lâche et couard, qui s’empare de la langue du monstre et va réclamer son dû auprès du roi(58). Cependant, Yseult ne croit pas en la victoire de ce couard. Elle recueille Tristan et le guérit. Celui-ci peut alors se présenter devant le roi et demander officiellement la princesse comme épouse de son oncle, le roi Mark de Cornouailles.

C’est à ce moment que tout bascule. Yseult est incontestablement amoureuse de Tristan, mais celui-ci l’ignore complètement, se contentant d’accomplir son devoir : ramener Yseult auprès de son oncle pour le lui faire épouser. Il est complètement aveugle sur l’attirance qu’il éprouve malgré tout pour la princesse d’Irlande. Et Yseult voit s’effondrer les espoirs qu’elle avait de partager un grand amour avec Tristan(59). Il semble qu’Yseult ait alors demandé à sa mère de lui préparer un philtre, un de ces breuvages magiques provoquant un amour éternel entre les deux êtres qui le boivent. Officiellement, le philtre est destiné à être partagé entre Yseult et le roi Mark, le soir de leurs noces, mais qu’en est-il en réalité ? La suite de l’histoire, pour peu qu’on la décrypte, fournira la réponse à cette question.

En effet, si la version de Béroul, qui raconte la navigation de Tristan et d’Yseult en direction des Cornouailles, est très précise sur l’épisode du philtre, celle du roman en prose du XIIIe siècle, qui a peut-être été édulcorée, l’est beaucoup moins et prête à une tout autre interprétation. Selon Béroul et ses continuateurs ou traducteurs, la scène se passe de la façon suivante : comme il fait très chaud, Yseult demande à sa suivante Brengaine de leur servir à boire à Tristan et à elle-même. Brengaine obéit, mais elle se trompe et leur fait boire le fameux philtre. Dès lors, les deux héros se sentent saisis par un violent amour auquel ils ne peuvent résister : ils consomment leur union immédiatement, dans la nuit de la Saint-Jean, date qui n’a sûrement pas été choisie au hasard par le narrateur(60). Mais c’est donc à la suite d’une erreur involontaire que Tristan et Yseult absorbent le philtre magique que leur présente Brengaine(61).

Or, dans le roman en prose, on comprend très bien qu’Yseult demande à sa suivante de se tromper de hanap et de leur faire boire le « vin herbé » qui était destiné à Mark et à elle-même, le soir de leurs noces. Yseult, ce faisant, force le destin : puisque Tristan ne l’aime pas, ou tout au moins fait semblant de ne pas l’aimer, elle va l’obliger à accepter son amour. À ce moment-là, il n’est pas douteux que le philtre est le strict équivalent du geis de mort et de destruction que lance Grainné sur Diarmaid – et bien sûr, celui que Déirdré lance sur Noisé, fils d’Usnech. Dans une version christianisée comme celle de Béroul, il était impossible de recourir à une incantation magique héritée des temps les plus lointains du druidisme. Et cela permettait d’innocenter complètement les deux héros : s’ils s’aiment, ce n’est pas de leur faute, c’est à la suite d’une erreur involontaire. D’ailleurs, dans tout le récit de Béroul, il est répété constamment que « Dieu protège les amants », bien qu’ils soient tous deux en état d’adultère caractérisé et indéniable. De plus, dans la version de Béroul, l’effet du philtre sera limité à trois ans(62), tandis que dans la version dite « courtoise », écrite par Thomas d’Angleterre un peu plus tard, cet effet est sans limite : Tristan et Yseult s’aimeront éternellement, ce qui est certainement plus conforme aux récits irlandais, et donc à la trame primitive.

De toute façon, la provocation d’Yseult, consciente ou inconsciente, comme celle de Grainné, a parfaitement réussi, encore mieux même pour Yseult, parce que la concrétisation de leur amour se concrétise immédiatement par un rapport sexuel, qui est décalé dans l’archétype irlandais. Certes, le philtre, comme l’incantation de Grainné, est l’élément primordial par lequel l’homme aimé se révèle à lui-même. Tristan, comme Diarmaid aimait en secret, mais sans vouloir aller jusqu’au bout, peut-être par sens du devoir, peut-être par une certaine lâcheté, mais en fait surtout par une certaine angoisse que suscite la femme ; Tristan se réveille brusquement, mais lui ne se perd pas dans des raisonnements sociaux ni moraux : il va directement au but. Il est quand même assez surprenant de constater que c’est dans la version christianisée que se déchaîne ainsi la « passion » longtemps endormie de l’amant potentiel.

L’épopée de Tristan et Yseult, entièrement celtique à l’origine, est fort significative. Mais est-elle à l’image de notre monde occidental, marqué par la morale méditerranéenne et, ne l’oublions pas, chrétien, avec quelques souvenirs empruntés aux traditions plus anciennes ? Il semble bien qu’on ait voulu, au XIIe siècle, faire de l’épopée de Tristan et Yseult la justification de l’adultère, comme si celui-ci était une nécessité dans une société basée sur un mariage monogamique exclusif, à moins que ce ne soit la justification d’un certain masochisme (le Liebentodt, littéralement « mort d’amour », si cher à la tradition germanique et parfaitement repérable dans l’opéra de Richard Wagner) qui transparaît dans le romantisme allemand et qui s’est répercuté ensuite sur l’ensemble de l’Europe intellectuelle. On connaît la fameuse réflexion de Paul Claudel dans une lettre à Jacques Rivière : « Combien les fumées romantiques de l’amour purement charnel et les braiements de ce grand âne de Tristan me paraissent ridicules ! L’amour humain n’a de beauté que quand il n’est pas accompagné par la satisfaction. » Visiblement, Claudel n’a rien compris – ou n’a pas voulu comprendre – ce qui fait la force révolutionnaire de cette légende.

Il n’est pas le seul. C’est à travers la vision romantique d’un passé disparu que sont tombés dans le piège la plupart des adaptateurs et des commentateurs de la légende de Tristan, Denis de Rougemont en tête, qui pourtant, témoigne d’une grande finesse et d’une grande lucidité dans son ouvrage fondamental, L’Amour et l’Occident(63). Il écrit notamment : « Le succès prodigieux du Roman de Tristan révèle en nous, que nous le voulions ou non, une préférence intime pour le malheur. » Certes, il n’y a pas d’amour heureux, mais on est ici en plein dans la mélancolie d’un René ou dans celle, beaucoup plus trouble d’un Gérard de Nerval, hanté par l’image d’une femme idéalisée en laquelle il confond sa mère, son Aurélia de rêve et la Déesse des Commencements, qui est aussi bien la Vierge Marie que l’Isis égyptienne revue et corrigée par les Grecs, ou encore la Pistis Sophia des Gnostiques.

Mais a-t-on réellement compris la portée de l’épopée de Tristan et Yseult, surtout en tenant compte de ses origines celtiques ? N’avons-nous pas projeté sur elle des préoccupations qui, pour être celles de la société occidentale romano-judéo-chrétienne, n’en sont pas moins fondamentalement opposées à celles qui agitaient ceux qui ont élaboré cette histoire d’amour impossible ? Denis de Rougemont dit encore : « On ne conçoit pas que Tristan puisse jamais épouser Yseult. » C’est donc une justification de l’amour libre, sinon de l’adultère considéré comme un des beaux-arts, comme on s’est plu à le répéter à l’époque des troubadours et de l’amour courtois. Mais les arguments de Denis de Rougemont méritent qu’on s’y attarde. Il ajoute qu’Yseult est un personnage hors du commun : « Elle est le type de femme qu’on n’épouse point, car alors on cesserait de l’aimer, puisqu’elle cesserait d’être ce qu’elle est. Imaginez cela : Madame Tristan ! C’est la négation de la passion. »

Il y a quelque chose qui sonne faux dans cette interprétation. D’abord la passion y est confondue avec l’amour. Ensuite, parce que tout cela est vu d’un seul côté : Yseult est certes mariée au roi Mark, et celui-ci, malgré son adultère, ne cesse pas de l’aimer. Le problème est qu’Yseult n’aime pas le roi Mark, pas plus que Grainné n’aime Finn mac Cool, et cela pour différentes raisons dont la principale est qu’elle a été mariée sans son consentement, donc en dehors de la coutume reconnue chez tous les peuples celtes qui veut que la femme choisisse librement son époux. À ce titre, Yseult, comme Grainné, est en révolte contre la société patriarcale qui l’a obligée à céder à une « loi des mâles » dont elle n’est évidemment pas responsable. Par derrière tout cela, on peut voir se profiler l’ombre de Lilith, cette prétendue première femme d’Adam, ignorée ou plutôt occultée dans la Bible hébraïque et chrétienne, mais dont la tradition juive rabbinique ne se lasse pas d’exalter la puissance magique supposée maléfique(64).

L’épopée de Tristan et Yseult a été rédigée en pleine période triomphale du christianisme, ou plus exactement de l’Église catholique romaine qui se prétendait – et le prétend toujours – unique dépositaire du message évangélique. Or cette épopée est à contre-courant des impératifs dogmatiques de l’époque : la sexualité étant honnie et rejetée comme « impure », il fallait bien prendre en compte le comportement psycho-affectif des existants humains. D’où cette fureur d’amour mystique qui a fait vibrer la chrétienté pendant des siècles. C’était en fait canalyser l’énergie ainsi refoulée par le rejet de la sexualité biologique en l’orientant vers un but hautement spirituel. Tous les récits concernant Tristan et Yseult portent les marques de cette dichotomie entre la chair et l’esprit. Et Denis de Rougemont en arrive à dire : « Tristan et Yseult ne s’aiment pas […]. Ce qu’ils aiment, c’est l’amour, c’est le fait même d’aimer. Et ils agissent comme s’ils avaient compris que tout ce qui s’oppose à l’amour le garantit et le consacre dans leur cœur, pour l’exalter à l’infini dans l’instant de l’obstacle absolu qui est la mort. » Décidément, Denis de Rougemont est un adepte inconditionnel du Liebentodt germanique.

Il faut clarifier le débat. Si l’amour est une abstraction pure, Tristan et Yseult seraient alors la proie d’une chimère qu’ils poursuivent sans cesse sans jamais pouvoir l’atteindre. D’où leur mort qui, à ce moment-là, n’est plus une « rencontre éternelle », n’est plus un « triomphe de l’amour sur la vie », mais bien au contraire un constat d’échec brutal. On oublie peut-être que l’amour entre deux êtres est une réalité dans la mesure où chacun des deux partenaires agit. Et l’action de chacun d’eux se manifeste par des effets. Étant donné que la notion d’amour est inséparable de la notion d’harmonie, d’entente, ces effets ne peuvent être que complémentaires, mais non pas identiques : une simple comparaison avec les phénomènes électriques naturels dispense de tout commentaire. L’éclair (pensons au fameux « coup de foudre » !) ne peut jaillir que s’il y a deux forces antagonistes en présence, mais ces forces sont complémentaires.

Il y a donc, en premier lieu, dans l’amour, un échange. Tristan a quelque chose à donner à Yseult, celle-ci a quelque chose à donner à Tristan. C’est évident sur un plan sexuel, c’est encore plus évident sur les plans intellectuel, psychologique et spirituel. Si l’on admet que, dès avoir bu le philtre, Tristan et Yseult sont « passés à l’acte », c’est qu’ils ont compris tout à coup la nécessité de cet échange, qui est vital pour eux, car sans lui ils ne pourraient plus poursuivre leur existence.

Voilà qui élargit le débat. Si l’on en croit le roman en prose du XIIIe siècle, dont les sources sont certainement différentes de celles de Béroul et de Thomas, il est dit clairement que Tristan ne pouvait pas survivre plus d’un mois sans avoir eu de rapports charnels avec Yseult. Ce détail revêt une importance exceptionnelle et il remet en cause toutes les interprétations romantiques auxquelles on a pu se livrer sans se référer au schéma primitif de la légende et à sa signification symbolique.

Dans l’archétype irlandais, il faut du temps à Diarmaid pour admettre la réalité de ce qui lui arrive. Encore ne l’admet-il que contraint et forcé par le nouveau geis, concernant sa virilité, que Grainné vient de lancer sur lui. Néanmoins, ce qui devait arriver est donc arrivé. La jonction entre les deux éléments de ce couple emblématique est maintenant accomplie concrètement, et peu importe si c’est pour le bonheur ou le malheur des deux partenaires. Il s’agit là d’une nécessité absolue, non seulement d’un point de vue affectif et physiologique, mais d’un point de vue authentiquement cosmique et pour ainsi dire métaphysique. On doit alors écarter toute justification sentimentale, surtout si l’on prend conscience que Tristan et Diarmaid sont des personnages incarnant la lune, alors qu’Yseult et Grainné sont les représentations du soleil. On s’aperçoit alors que la tradition celtique (de même que la tradition germanique d’ailleurs) est en complète contradiction vis-à-vis des croyances méditerranéennes qui admettent que le soleil est un élément mâle doué d’une grande puissance virile tandis que la lune n’est que son miroir, son pâle reflet féminin – et nocturne – qui ne peut exister s’il ne reçoit pas l’énergie lumineuse dispensée par l’astre du jour.

Le soleil est un principe actif tandis que la lune est un élément passif. Cette constatation ne saurait être mise en doute. C’est la femme qui reçoit la semence de l’homme pour pouvoir donner naissance à un nouvel être. De plus, le cycle menstruel de la femme correspond au cycle lunaire de 28 jours. Ce sont autant d’arguments en faveur de la féminité de la lune. Mais cette vision est plutôt restrictive, car elle ne tient pas compte d’une réalité cosmique : c’est le soleil qui dispense ses rayons sur la terre et la lune, c’est-à-dire une énergie sans laquelle toute vie serait impossible. Et qui peut donner la vie en dehors de la femme ? Certes, l’homme a sa part dans la procréation, mais la semence du mâle serait inutile sans le ventre fécond de la femme. Quant à l’aspect proprement cosmique, il apparaît nettement dans le fait que c’est la lune qui reçoit les rayons du soleil et non le contraire, et qu’au bout de 28 jours, la lune est noire, donc morte pour ainsi dire, et qu’elle ne renaîtra que lorsque les rayons du soleil l’auront de nouveau frappée.

Oui, mais pourquoi Tristan ne peut-il pas vivre plus de 28 jours sans avoir de contact physique, donc de rapports sexuels, avec Yseult ? Cette étrange fatalité est évoquée dans le roman en prose du XIIIe siècle, mais elle est parfaitement racontée dans le récit de la mort de Tristan, et cela dans toutes les versions de l’épopée. Tristan a été atteint par une arme empoisonnée, et seule Yseult peut le sauver. Il a été guéri déjà deux fois par elle, et cette fois-ci, c’est encore elle qui va le soigner et lui redonner vie. Elle accourt vers l’endroit où Tristan gît sur son lit de souffrance. Mais elle est retardée d’abord par une tempête, puis par un calme plat. Et elle arrive trop tard, Tristan n’a pas pu retenir sa vie. Le délai de 28 jours a été dépassé : la lune noire n’a pas pu recevoir à temps les rayons énergétiques du soleil. Dans ces conditions, il est impossible de ne pas considérer Tristan comme un « homme-lune ».

Et si Tristan, comme Diarmaid, est un « homme-lune », Yseult et Grainné ne peuvent être que des « femmes-soleil ». Le nom de Grainné le prouve d’ailleurs. Quant à Yseult, elle est blonde, et elle a toutes les caractéristiques d’un être de lumière. Mais si l’on dépasse le stade astronomique ou biologique, cela nous ramène à un très ancien système de pensée. « La lune est étroitement liée au principe du soleil dont elle reçoit la clarté », écrit Marie-Louise von Franz, la plus fidèle disciple de Jung, dans son ouvrage sur L’Interprétation des contes de fées. Et elle ajoute : « Le soleil, source de conscience dans l’inconscient, est vraiment une divinité, car il représente un facteur psychique actif capable de créer une conscience plus grande. La lune, elle, symbolise un état de conscience moins clair, plus primitif, plus doux et plus diffus. Lorsque, comme en allemand, le soleil est du genre féminin, cela signifie que la conscience se trouve située dans l’inconscient et qu’il n’existe pas encore de conscience parvenue à maturité ; elle est pleine de pénombre et comporte une profusion de détails qui ne sont pas clairement distingués. » Autrement dit, c’est la jonction, le coït, qui réveille dans l’homme-lune la conscience qui n’existait qu’à l’état potentiel. Mais évidemment, ce réveil de l’homme-lune se répercute sur la femme-soleil et métamorphose celle-ci en la libérant de son trop plein d’énergie. C’est aussi la justification de la sexualité, activité destinée à faire fusionner deux éléments, mâle et femelle qui, isolés, ne peuvent prétendre à la réalisation complète de l’existant humain.

Tristan, avant Yseult, et Diarmaid, avant Grainné, sont dans un état de latence, de conscience indifférenciée. Ils sont l’Adam primitif avant la manducation de la pomme interdite que propose Ève. Tristan, après Yseult, et Diarmaid, après Grainné, deviennent l’Homme nouveau, quels que soient les ennuis auxquels ils s’exposent dans cette nouvelle condition, bannis de la société, adultères, hors-la-loi, exilés dans la forêt ou en fuite perpétuelle. Ils sont, l’un et l’autre (en fait il s’agit d’un même personnage), le second Adam, celui qui se voit nu après la « faute », c’est-à-dire celui qui se révèle à lui-même en pleine conscience. Mais il doit payer cette maturation de la conscience, sa nouvelle naissance, par une lutte constante contre un univers devenu hostile. Il faut dire qu’auparavant, il ne savait pas que cet univers était hostile.

Yseult et Grainné ne sont que deux visages – et deux noms – d’une même entité, la femme-soleil, la révélatrice, sans laquelle l’humanité, représentée dans le mythe par l’individu mâle actif, ne peut sortir des ténèbres de l’inconscience, c’est-à-dire de la non-existence. « Toutes les grandes déesses, remarque le psychanalyste Pierre Solié dans son ouvrage sur La Femme essentielle, eurent leur heure solaire, fécondant la lune – stérile et passive – de leurs rayons. C’est à ce hieros-gamos inversé – commun à de nombreuses mystiques – que nous convient la plupart des héros des épopées celtiques. » Voilà pourquoi la tradition populaire orale des campagnes fait très souvent allusion à « l’homme de la lune » et qu’elle met parfois en garde les femmes qui vont uriner devant la lune, car « la lune engrosse les femmes ». Il est vrai que la tradition populaire garde précieusement dans sa mémoire, la plupart du temps sans les comprendre, les réminiscences d’une sagesse archaïque.

La femme celte, telle qu’elle apparaît dans le légendaire de différents pays d’Europe occidentale, ne fait que refléter un état antérieur qui a connu la prééminence de la femme-soleil en tant que révélateur. « Nos soupçons se confirment quand on constate encore plus, dans cette perspective singulière où la lune, par son humidité, devient la médiation de la chaleur solaire fécondante et induit précisément la fécondité générale dans la transformation du brasier en un feu doux et tiède, que les dieux-lunes des plus vieilles religions gouvernaient en effet la fertilité de la terre, et qu’on pense aux doublets irlandais de Tristan : l’amant de Déirdré, Noisé, grâce à qui toute vache et tout animal qui l’entendait donnait deux tiers de lait en plus, ou Diarmaid dont les lits légendaires possédaient une telle vertu que les femmes stériles s’y rendaient pour être guéries de leur mal(65). » De là l’importance du couple mythique Tristan et Yseult qui, en concrétisant, dans le cadre d’une histoire, la volonté de revenir à l’unité primordiale (androgynat primitif supposé) met l’accent sur la fusion des êtres en ravalant au second plan la procréation si chère à la tradition judéo-chrétienne. Dans cette symbolique, Tristan ou Diarmaid n’existe en tant qu’individu que par la présence d’Yseult ou de Grainné, de même que la lune est invisible – et donc inexistante – sans la lumière qui lui parvient du soleil.

Il en est de même pour le personnage complexe de Lancelot du Lac dans ses rapports amoureux, beaucoup plus torrides qu’on ne le croit généralement, avec la reine Guenièvre dans la vaste épopée qu’on appelle les Romans de la Table ronde, dont les origines sont à rechercher dans la tradition de tous les pays celtes. Lancelot est en effet l’image héroïsée de l’ancien dieu panceltique Lug, le Multiple Artisan, celui qui dispose de toutes les fonctions divines. Quant à Guenièvre, dont le nom gallois Gwenhwyfar signifie « blanc fantôme », elle est le symbole de la souveraineté vue sous l’aspect le plus brillant, le plus « blanc », donc revêtu de beauté, de sagesse et de connaissance, celle dont Chrétien de Troyes, dans Perceval, dit que « d’elle descend tout le bien du monde, elle en est source et origine. »

Lancelot, surtout dans les versions primitives de la légende, telle celle en allemand de Lanzelet écrite par le suisse Ulric von Zatzikhoven, d’où est totalement absente Guenièvre(66), a eu de nombreuses aventures féminines, mais aucune n’a vraiment marqué son destin. Or sa rencontre avec la reine Guenièvre va complètement modifier son comportement. Certes, dans le cadre d’un roman courtois du XIIIe siècle, la provocation est très édulcorée, très discrète, enveloppée dans un discours à l’usage du public aristocratique raffiné de l’époque, mais elle existe néanmoins et l’on s’en aperçoit quand on s’arrête aux détails. Car ceux-ci, par leur allure innocente, plongent au plus profond du psychisme de l’héroïne.

La scène se passe à la cour d’Arthur, où Lancelot, guidé par sa mère adoptive, la Dame du Lac, autrement dit la fée Viviane, vient de faire sa première apparition. « Frappé par sa beauté à son arrivée, elle lui semble incomparablement plus éclatante à présent, et il lui paraît plus grand et plus fort ; la reine prie Dieu de faire de lui un homme valeureux pour la plénitude de beauté dont il l’a favorisé. Elle jette sur lui de doux regards, et lui de même, toutes les fois qu’il peut discrètement tourner les yeux vers elle, émerveillé d’une si mystérieuse beauté ; celle de sa Dame du Lac et de tant d’autres femmes s’estompent(67). » C’est évidemment le coup de foudre, ce qui est normal, en vérité, puisque Lancelot, avatar du dieu Lug, est un « homme-foudre » et que Guenièvre est une « femme-soleil ».

Mais si l’héroïne est une femme-soleil, il faut lui reconnaître des qualités ignées, avec tout ce que cela suppose. Denis de Rougemont insistait sur la brûlure qui dévore les amants, en l’occurrence Tristan et Yseult, ne faisant là que reprendre de façon logique l’effet des flèches de Cupidon dans la littérature faussement mythologique des Grecs et des Latins. Il y a effectivement une brûlure qui ne peut s’éteindre que par la jonction charnelle entre les deux amants. Encore est-ce une extinction provisoire, car une fois l’orgasme dissipé, la brûlure se fait de nouveau sentir, et avec elle ce désir permanent de retrouver l’être aimé, devenu l’unique remède à la souffrance intolérable qui est la conséquence inéluctable de ce « coup de foudre ».

Cependant, le récit insiste sur le pouvoir de décision que garde la femme, même ébranlée par cette rencontre avec l’homme qu’au fond d’elle-même elle a choisi depuis toujours. Ce n’est pas l’amoureux transi qui fera un geste vers celle qui le fait sombrer dans des extases ineffables. Ce n’est pas le néophyte implorant qui ose parler à la Dame de Lumière. C’est la femme qui fera le premier geste, montrant par là qu’elle réclame une tendre liturgie de la part de son prêtre-amant : « La reine voit bien que le chevalier n’ose pas aller de l’avant, elle le prend par le menton et lui donne un très long baiser. » Voilà qui est l’équivalent du geis de Grainné, et du philtre d’Yseult. Désormais, par cette provocation, Guenièvre va projeter Lancelot hors de son univers habituel et lui faire entrevoir, par cette nouvelle naissance, que jusqu’alors il avait erré dans le monde sans avoir pris réellement conscience de son existence.

Ce n’est pourtant pas la première provocation de la part d’une femme que subit ainsi Lancelot. Dans le texte allemand du Lanzelet, qui est, selon l’auteur, une adaptation d’un ouvrage français traduit lui-même du breton armoricain, et qui a toutes les chances de constituer la plus ancienne version de la légende, le héros se trouve un jour hébergé, en compagnie de deux chevaliers errants, Orphilet et Kuraus, dans la forteresse d’un redoutable forestier du nom de Galagrandreiz (« Très puissant combattant »). Celui-ci, qui est veuf, a une fille d’une grande beauté qu’il élève jalousement chez lui à l’abri des tentations du monde, car il ne veut pas s’en séparer.

Là, le récit n’a rien de courtois, et les détails sont assez réalistes. L’hôte accompagne les trois chevaliers dans une chambre et leur recommande de dormir. « Mais alors qu’ils attendaient le sommeil, la fille de l’hôte arriva doucement sans faire de bruit. Elle désirait savoir quelles étaient les manières de ces guerriers et combien sagement ils dormaient, car elle était brûlée par un puissant amour. » On comprend alors que cette fille supporte mal d’être séquestrée par son père, et que les tourments de la chair la brûlent littéralement. Mais ses désirs ne se cristallisent pas sur un objet précis. « Cet amour, en la tourmentant et en la contraignant si fort, la rendait audacieuse. Elle s’assit près d’Orphilet qui était étendu le plus près. Elle lui murmura d’étranges choses et peu à peu, en s’échauffant, elle en vint à s’offrir : Orphilet n’avait plus qu’à faire d’elle son amie, car il y avait longtemps qu’elle attendait la venue d’un homme qui l’aimerait. Mais Orphilet la repoussa avec colère car il n’aimait pas qu’une femme s’offrît ainsi avec tant d’impudeur(68). »

Quelque peu déçue, la fille ne s’avoue cependant pas vaincue et va trouver Kuraus « qui était étendu tout près entre ses deux compagnons. Depuis que l’amour accroissait sa peine, la fille avait résolu de le courtiser si ardemment qu’aucun homme ne fut jamais en butte à de telles audaces de la part d’une femme. » L’auteur du récit en arrive même à être choqué par l’attitude de la fille de Galagandreiz. Car ici, ce n’est pas d’amour qu’il s’agit, c’est de sexualité pure : la fille est en manque, c’est évident, et elle est prête à n’importe quelle compromission pour satisfaire sa libido.

Mais si elle est en quelque sorte nymphomane, elle n’en perd pas moins sa dignité et surtout son sens de la psychologie. Elle adresse à Kuraus ces paroles significatives : « Un guerrier qui désire acquérir de grands honneurs ne doit jamais avoir le cœur faible avec une femme. Je veux te dire sans mensonge qu’on m’a informé que tu es parfait dans ta virilité. Prouve ton ardeur sur moi et en moi, aime une belle fille. Si tu trouves plaisir en une femme qui est bonne pour son amant, je serai bien récompensée par toi, je le sais. »Voilà qui est net et direct. Les paroles de la fille sont une sorte de geis comparable au défi qui a été lancé par Grainné sur Diarmaid, après l’épisode de l’eau projeté sur le haut des cuisses de celle-ci. Et il est très grave, parce qu’il met en jeu la virilité de l’homme, donc sa valeur guerrière.

Mais Kuraus, très tranquillement, lui fait comprendre qu’elle n’a rien à attendre de lui. « Pendant ce temps, Lancelot s’était couvert la tête, prenant les propos de la fille pour plaisanterie. Mais comme celle-ci commençait à se sentir humiliée, elle alla vers lui, car l’amour la tourmentait fort. Le jeune homme sursauta et dit : – Femme, puisses-tu rester en paix avec Dieu. Moi, je te servirai. Tu n’as pas besoin de me courtiser, car je mourrai plutôt que de te laisser aller hors d’ici. Il la prit dans ses bras et l’embrassa douze fois. Ils connurent ainsi le plus grand bonheur que ne connurent jamais deux amants. Ses compagnons n’aimèrent guère ce qui se passa, mais ils essayèrent de ne pas y prêter attention, et le jeune homme prit ainsi la fille très amoureusement. Tous deux furent remplis de la joie et de la plénitude de leur ardeur. Jamais femme ne passa plus belle nuit avec un homme. Cependant, il n’oublia jamais qu’elle n’était venue vers lui qu’à la fin(69). »

Il arrive d’autres aventures de ce genre à Lancelot qui apparaît comme un vrai cœur d’artichaut, du moins dans la version primitive recueillie dans le récit allemand du Lanzelet. Et il subira ensuite d’autres épreuves du même genre, harcelé qu’il est par la fée Morgane, follement amoureuse de lui, et par différentes « pucelles » que celle-ci envoie après lui pour tenter de le pervertir, mais sans succès. Car la rencontre avec la reine Guenièvre a été décisive. Le long baiser – au demeurant très chaste – qu’a reçu Lancelot de Guenièvre va tout changer. À partir de ce moment-là, Lancelot prend conscience qu’il n’est rien sans la femme aimée, la femme-soleil, l’unique, la seule capable de lui donner force et courage pour accomplir les prouesses auxquelles il est destiné. Désormais, privé du regard de Guenièvre, Lancelot n’est rien. Il est l’homme-lune qui ne peut vivre sans être inondé par le rayonnement de la femme-soleil.

La Dame du Lac, la mère adoptive de Lancelot, le laisse clairement entendre lorsqu’elle s’adresse à Guenièvre : « Gardez-le, retenez-le auprès de vous, aimez-le par-dessus tout, lui qui vous aime par-dessus tout, déposez tout orgueil envers lui, car il ne désire, il n’estime rien que vous. Si le péché en ce monde ne peut être accepté sans folie, cette folie se justifie, puisqu’elle y trouve raison et honneur. Si vous jugez folie vos amours, cette folie est à honorer avant tout, car vous aimez le maître et la fleur de ce monde(70). »

Paroles bien étranges, en vérité, surtout de la part d’une femme qui a élevé Lancelot dans son palais féerique… Or le but de la Dame du Lac, but suscité par Merlin lui-même, dépositaire des secrets du passé et de l’avenir, était de faire de Lancelot le meilleur chevalier du monde, l’homme-foudre capable d’embraser la société arthurienne et de la conduire à son plus haut point de perfection. Pour cela, il fallait que l’image maternelle qu’elle incarnait se métamorphosât en image d’amour. La manipulation de la Dame du Lac est ici évidente, et elle utilise toutes les ressources de la psychologie humaine. En suscitant la sensualité de Guenièvre et de Lancelot, la Dame du Lac, détentrice réelle de l’épée d’Arthur, agit comme une déesse-mère. Et elle justifie tout, même ce qui est immoral aux yeux de la société chrétienne. La reine Guenièvre est non seulement l’épouse du roi Arthur, mais la souveraineté incarnée. Or la souveraineté ne peut se manifester que par l’action, et c’est le chevalier servant Lancelot du Lac qui est chargé de cette mission sacrée.

Cette mission ne sera d’ailleurs pas sans difficultés, celles-ci étant dues aussi bien à l’amour exclusif qu’il éprouve pour Guenièvre qu’aux ennemis qu’il rencontre dans son action. Le récit de Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette, en témoigne. Alors que la reine Guenièvre a été enlevée par le sinistre Méléagant dans son royaume de Gorre, qui correspond à l’Autre Monde, Lancelot subi toute une série d’épreuves aussi périlleuses les unes que les autres. Et parmi celles-ci, il y a sa confrontation avec une « pucelle ». Il est en effet hébergé pour la nuit par une belle jeune fille. Et la belle hôtesse ne trouve rien de mieux que de le rejoindre dans son lit, prête à lui faire oublier sa fidélité envers Guenièvre. Mais Lancelot ne succombe pas à la tentation : il est plus que jamais un « homme-lune », mais son unique soleil est Guenièvre.

On s’en aperçoit lorsqu’il combat dans un tournoi, dans le royaume de Gorre, où on le voit obéir en tous points aux désirs de la reine, qui sont des ordres auxquels il ne peut échapper sous peine de perdre l’estime, l’admiration et l’amour de celle qui constitue maintenant sa seule référence. Est-ce de l’esclavage ? On l’a prétendu. Guenièvre se montre parfois cruelle envers lui, mais quand il a accompli ses actions d’éclat, il trouve sa récompense auprès d’elle dans une étreinte charnelle aussi extatique que celles que connaissent Tristan et Yseult. Ainsi, pour rejoindre Guenièvre, qui se trouve dans une chambre dont la fenêtre est obstruée par des barreaux. Lancelot n’hésite pas : il tord et brise les barreaux, se blesse abominablement, mais parvient enfin au lit de Guenièvre.

La « tyrannie » de Guenièvre fait partie des dogmes de ce qu’on a appelé l’amour courtois, qu’on ferait mieux de nommer la Fine Amor, expression intraduisible mais qui suscite néanmoins une référence à la finalité de l’acte d’amour souhaité et accepté par les deux partenaires. Et cette tyrannie va au-delà des jalousies, des interdits et des empêchements divers : elle imprègne complètement l’amant au point de lui faire écarter, sinon oublier, tout être qui n’est pas celle qui, en le provoquant d’une façon ou d’une autre, intellectuellement ou physiquement, l’a marqué d’une brûlure qui ne pourra plus jamais s’éteindre.

On le comprend dans l’épisode où Lancelot se trouve pour la première fois dans le château du Graal, où il est reçu par le Roi Pêcheur, gardien de cet énigmatique objet d’où émane une lumière surnaturelle(71). En effet, Lancelot n’est pas celui qui est destiné à rénover le royaume du Graal : il est certes le meilleur chevalier du monde, mais dans l’optique chrétienne de l’époque, en plein XIIIe siècle, il ne peut pas être l’heureux élu puisqu’il est coupable du péché d’adultère avec la reine Guenièvre. De même, Perceval, qui est le héros primitif de cette Quête du Graal, est trop chargé d’éléments « païens », c’est-à-dire « druidiques », pour continuer à être le « roi du Graal », comme il l’était dans les versions plus anciennes. C’est pourquoi les auteurs de cette immense épopée du Graal ont inventé un nouveau personnage, qui sera Galaad, le Pur, le Prédestiné, le seul qui pourra se pencher sur le Graal et en contempler les merveilles. Mais Galaad doit faire partie d’une lignée sacrée, et c’est ce à quoi s’affaire le Roi Pêcheur qui, dans cette version, se nomme Pellès, ce qui nous renvoie à un héros gallois du Mabinogi, Pwyll, maître de l’Abîme, époux de la déesse-mère Rhiannon.

Ce héros sans tache doit appartenir à la lignée du Graal, et sa mère sera donc la fille du Roi Pêcheur, celle qui porte le Graal dans le fameux cortège décrit par de nombreux auteurs. Mais il faut que ce héros soit également « sans peur et sans reproche ». Le Roi Pêcheur, obéissant ainsi à de mystérieuses prophéties, imagine de faire procréer ce fils providentiel par sa fille et Lancelot du Lac. Mais il y a un problème, et le Roi Pêcheur en est parfaitement conscient. Pendant que se déroulait le cortège, Lancelot s’est agenouillé et a joint les mains, mais quand il est interrogé ensuite par Pellès, il ne parle pas du Graal lui-même, il insiste seulement sur la beauté de la jeune fille qui le porte, tout en émettant une sérieuse réserve : il déclare que, pour lui, la plus belle femme du monde ne peut être que Guenièvre.

Le Roi Pêcheur comprend qu’il faut employer les grands moyens s’il veut parvenir à ses fins. Il se souvient de tout ce qu’on raconte au sujet de la reine et de Lancelot et il prend conseil de Brisane, la suivante de sa fille. Cette Brisane est non seulement une suivante, avec tous les honneurs qui lui sont dus, mais elle est, comme souvent en pareil cas, quelque peu magicienne. Elle promet de tout arranger. Elle commence par dire à Lancelot qu’on a aperçu la reine dans une maison isolée, non loin de là, où elle doit passer la nuit. Évidemment, Lancelot ne pense plus qu’à aller rejoindre Guenièvre. Brisane s’offre à le conduire. Mais auparavant, elle a envoyé la fille de Pellès à l’endroit convenu et elle a préparé un breuvage magique qu’elle s’arrange pour faire boire à Lancelot. Celui-ci, complètement égaré par l’enchantement, prend la fille de Pellès pour la reine, passe la nuit avec elle et « il lui manifeste la joie et les égards qu’il réservait à sa dame la reine ». Le destin est maintenant accompli, même si Lancelot, s’apercevant ensuite qu’il a été berné, manifeste une violente colère avant de se rendre à l’évidence, et surtout en comprenant que tout cela entrait dans les desseins de Dieu.

Mais on peut affirmer que si Lancelot s’était trouvé dans un lit aux côtés de la porteuse de Graal sous son aspect réel, il n’aurait jamais pu accomplir l’acte qui lui était demandé. Il serait demeuré impuissant auprès d’une femme, la plus belle et la plus désirable fût-elle, qui n’aurait pas été celle qui non seulement occupait toutes ses pensées, mais constituait également l’unique objet de ses désirs sensuels.

Cet épisode inspiré par la mystique cistercienne, très chrétien dans sa formulation – et dans sa justification –, est évidemment contraire à la morale chrétienne de l’époque, même si elle était malgré tout assez souple : on peut être surpris du fait que la naissance du héros du Graal, le pur et chaste Galaad, soit la conséquence d’une duperie, d’une union sexuelle hors mariage doublée d’un adultère par intention. Heureusement, l’intention sauve l’acte. Le texte prend soin de préciser : « Ainsi sont unis le meilleur et le plus haut chevalier et la plus belle pucelle et du plus haut lignage de ce temps. » Et encore : « De même que Lancelot avait perdu le nom de Galaad par échauffement de luxure, de même ce nom fut restauré par cet enfant grâce à sa continence(72) ». Si l’on comprend bien, le rôle de Roi du Graal était dévolu à l’origine à Lancelot lui-même sous son véritable nom de Galaad.

La motivation de cette « mise en scène » n’est pas sans rappeler la nuit de noces de Tristan avec Yseult aux blanches mains, la fille du roi d’Armorique qu’il vient d’épouser parce qu’elle porte le même nom que celle qu’il aime d’un amour fou et exclusif. Le récit de Thomas d’Angleterre est assez précis sur le sujet sans aborder le problème de fond. Car l’auteur s’étend sur les scrupules de Tristan et sur ses interrogations. C’est de la psychologie de haute volée, et même très subtile, bien dans le ton de la problématique courtoise. En bref, Tristan prend comme prétexte une blessure qu’il a reçue au côté, et qui le fait souffrir, pour ne pas consommer son mariage. Mais la véritable raison est d’ordre physiologique : entièrement pénétré de l’image d’Yseult la blonde, Tristan serait incapable de faire l’amour avec une autre femme. Il se trouve alors dans un état d’impuissance caractérisée, et qui s’explique fort bien tant par la physiologie que par la psychologie.

Car la femme-solaire est contraignante. Dans l’étrange et touffu roman anglo-normand de Perlesvaux, écrit vers 1200 par des clercs sous influence clunisienne, œuvre de propagande chrétienne qui contient cependant de nombreux éléments archaïques hérités du paganisme celtique, on voit Lancelot, parti comme tous les chevaliers d’Arthur à la recherche du Saint-Graal, échouer chez un ermite auprès de qui il se confesse avec beaucoup de sincérité. Il se rend compte alors que c’est son péché d’adultère qui lui interdit la vision du Saint-Graal. L’ermite lui dit que s’il avait vraiment désiré voir le Graal avec la même force qu’il désirait la reine, il l’aurait vu. Lancelot répond à l’ermite que, pour lui, rien n’est plus beau, plus noble, plus désirable, que Guenièvre. Quel aveu !… Cela sous-tend que le but de sa longue et pénible quête n’est pas le Saint Graal, mais la femme-solaire représentée par Guenièvre.

Au reste, au cours de ses innombrables aventures, Lancelot affirme sans cesse que toute sa valeur, il la doit à Guenièvre. C’est elle qui lui donne la puissance d’agir ; privé du regard de celle qu’il aime, il n’est plus rien, il n’est plus capable d’accomplir les exploits qui font de lui le meilleur chevalier du monde. C’est là que se justifie la référence au symbolisme luni-solaire. Dans la tradition celtique, le soleil est l’image de la femme qui dispense l’énergie à l’homme, confiant ainsi à celui-ci le soin d’agir. L’homme est un « agent d’exécution », c’est la femme qui détient tous les pouvoirs.

Dans le récit cistercien de La Quête du Saint-Graal, on voit pourtant Lancelot se repentir et promettre que, dorénavant, il ne commettra plus le péché d’adultère avec la reine. Mais dans la dernière partie de l’épopée, La Mort du roi Arthur, une fois de retour à la cour du roi il ne peut s’empêcher de retomber dans sa « faute » ; sa liaison avec Guenièvre reprend de plus belle et, surtout, avec une intensité jamais encore atteinte. Ce sera d’ailleurs la cause des malheurs qui s’abattront sur les chevaliers de la Table ronde et de la rupture entre Lancelot et Arthur, rupture catastrophique comme on le sait, puisqu’elle conduit à la dislocation totale du monde arthurien. Mais Lancelot, envoûté par Guenièvre, pouvait-il faire autrement ?

Un curieux conte anglo-normand du XIIe siècle, manifestement d’origine armoricaine et intitulé Le Lai du Lécheur, est assez précis sur ce point, même si le récit est aux limites du scabreux. Il s’agit d’une réunion de dames de la bonne société qui se livrent à un jeu d’ailleurs très intellectuel : la gagnante sera celle qui donnera la meilleure explication sur la valeur et la bravoure des hommes. Les réponses sont fort diverses, mais l’une d’elles fait l’unanimité de ces dames : ce qui fait la valeur de l’homme, c’est le con (en toutes lettres dans le texte) parce que sans le désir qu’il a du sexe féminin, il n’accomplirait pas de prouesses.

Ce sont certainement les poètes de tous les temps qui ont su le mieux exprimer cette notion « d’amour l’ardente flamme », à tel point que cette image est devenue l’un des lieux communs les plus fréquents de la littérature universelle, particulièrement à l’époque de la poésie dite « pétrarquisante », au XVIe siècle. À cet égard, c’est peut-être le calviniste impénitent Agrippa d’Aubigné (le grand-père de la prude Madame de Maintenon !), austère pourfendeur des jésuites et non moins impétueux amant de la très catholique Diane de Talcy, qui semble avoir été le plus loin dans la compréhension du rôle de la femme-soleil dans son union amoureuse – et charnelle – avec son amant-prêtre, union qui est assurément le hiérogame parfait dans toute sa splendeur :

 

À l’éclair violent de ta face divine,

N’étant qu’homme mortel, ta céleste beauté

Me fit goûter la mort, la mort et la ruine

Pour de nouveau venir à l’immortalité.

Ton feu divin brûla mon essence mortelle,

Ton céleste m’éprit et me ravit aux cieux ;

Ton âme était divine, et la mienne fut telle :

Déesse, tu me mis au rang des autres dieux(73)

 

Ces paroles enflammées peuvent se passer de tout commentaire. À travers elle, c’est toute la destinée d’un Diarmaid, d’un Tristan et d’un Lancelot qui est suggérée, ces « hommes-lunes » atteints par la brûlure inextinguible envoyée par la femme-soleil.