Le cadre moral
Contrairement à ce que l’on croit généralement, la morale ne consiste pas en une série d’interdictions formelles sanctionnées par des châtiments exemplaires en cas de transgression. La morale n’est pas négative, c’est tout simplement la « science des mœurs », un code de bonne conduite sans lequel toute vie en société est impossible. Cette morale, au sens exact du terme concerne tous les individus participant à une collectivité déterminée, mais elle peut évoluer au gré des circonstances et peut être constamment remise en cause. Les sociétés celtiques ne font pas exception à la règle.
Mais quelle règle ? En fait, en dehors de quelques principes de base d’origine eugénique, donc naturelle, la morale celtique se borne à quelques recommandations qui ne sont absolument pas contraignantes, surtout dans le domaine sexuel. Ce qui apparaît d’abord, c’est ce qu’on pourrait dénoncer comme un laxisme, ce qui n’est absolument pas le cas. Car si les sociétés de type celtique reconnaissent dans le mariage leur base essentielle, elles se gardent bien de prétendre, comme le feront plus tard les judéo-chrétiens, qu’il représente la seule façon d’exprimer la sexualité. Il y avait chez les peuples celtes une grande sérénité en même temps qu’une sorte d’amoralité tranquille et souriante : le mal et le bien n’étant pas définis de façon formelle et arbitraire, il ne pouvait y avoir de péché au sens chrétien du terme.
Car le péché, ou plus exactement la faute, n’est pas dans la mentalité celtique la transgression d’un interdit fixé une fois pour toutes : c’est le fait de ne pas aller au terme de ce qui est sa propre destinée. Faute grave, bien sûr, mais qui n’est pas liée à une nomenclature, à un répertoire abstrait qui codifie les châtiments et les récompenses. La morale n’est aucunement restrictive, elle n’est qu’une incitation à améliorer les rapports entre les existants humains au gré des circonstances, donc en considération des conditions de toutes sortes, aussi bien économiques que religieuses, qui peuvent déterminer la permanence de la vie et, surtout, de la survie d’une collectivité.
Il n’est pas rare de rencontrer dans les épopées celtiques, irlandaises ou galloises, ainsi que dans les contes populaires armoricains, qui sont d’excellents témoignages d’une mentalité remontant à la nuit des temps, des situations quelque peu bizarres, selon le point de vue contemporain, dites parfois « scabreuses », mais qui ne prêtent absolument pas à une critique négative. Un homme et une femme peuvent avoir, ne serait-ce qu’une seule fois, en dehors du mariage bien entendu, des relations sexuelles au hasard d’une rencontre, sans se poser de problème religieux ou moraux, et encore moins de problèmes d’amour, celui-ci étant totalement exclus de ce genre de rapports. La romance sentimentale, qui est en fait une invention du romantisme, avec toutes ses composantes morbides, n’a aucune part dans ces ébats. Ce sont des unions sans lendemain, des « brèves rencontres », et elles sont considérées comme naturelles. C’est tout.
Il est bien évident que ces « unions sans lendemain » n’ont pas pour but de perpétuer l’espèce, tout au moins la famille. Ce sont en quelque sorte des « actes gratuits » que n’aurait certainement pas reniés André Gide. Il s’agit tout simplement de pulsions physiologiques incontrôlables qui ne demandent qu’à être satisfaites, et qui le sont d’ailleurs immédiatement. Pourtant, il existe, dans la tradition celtique, plusieurs exemples remarquables d’une finalité clairement exprimée de cette « copulation » entre deux êtres de rencontre. Mais alors intervient ce qu’on pourrait appeler le « plan divin », cette volonté supérieure qui s’impose aux humains et qui les oblige à accomplir ce qui doit être accompli, mais qui reste toujours mystérieux et incompréhensible.
L’un de ces exemples concerne la naissance du roi d’Ulster Conchobar (Conor), l’un des grands héros des épopées gaéliques, personnage à demi historique et à demi légendaire du début de l’ère chrétienne. Sa mère est une certaine Ness, que certains textes présentent comme reine d’Ulster, mais d’autres comme une « femme guerrière », c’est-à-dire une magicienne. Dans l’une des versions, probablement la plus ancienne, Ness se trouve sur son trône quand arrive le druide Cathbad (Cavad). Ness demande au druide à quoi est bon le moment présent, et il répond « à faire un roi avec une reine ». Alors Ness, sans plus de cérémonie, invite le druide à l’approcher, délicat euphémisme, il faut bien l’avouer. Et c’est ainsi que Ness donnera naissance, neuf mois plus tard à celui qui deviendra le célèbre roi Conchobar(5).
Cependant, les sociétés celtiques, de type exogamique, ont toujours dressé des barrages devant l’inceste. Dans la tuath, où l’on constate une certaine promiscuité, l’instinct incestueux peut facilement se développer, d’où une série d’interdits qui ne sont pas toujours respectés. Ainsi, la naissance du héros Cûchulainn est entourée d’une zone d’ombre assez épaisse : les textes suggèrent en effet qu’elle est la conséquence d’une union incestueuse entre le roi Conchobar et sa sœur Dechtiré. De toute façon, si l’inceste est prohibé au bas de l’échelle sociale, il est souvent toléré dans les élites, car il concerne seulement des personnages hors du commun, capables de supporter les retombées magiques pouvant découler d’une transgression en quelque sorte sacrilège. Et les récits mythologiques de toutes les époques et de tous les peuples font état d’unions incestueuses chez les dieux ou les héros. La mythologie celtique ne fait pas exception.
En dehors des rapports possibles entre Dechtiré et son frère Conchobar, on peut signaler que le successeur, d’ailleurs très discuté du roi, Cormac Conloinges, est clairement présenté comme le fils de Conchobar et de sa mère, Ness. On connaît la relation coupable du futur roi Arthur avec l’une de ses sœurs : certes, sa responsabilité n’est pas totale car il ne savait pas que c’était sa sœur, mais dans un contexte moral plus récent, cette transgression est devenue catastrophique, car elle a provoqué la naissance de Mordret, le révolté, qui causera la destruction du royaume d’Arthur et la mort de celui-ci.
Il y a bien d’autres ambiguïtés à propos de ces incestes à demi avoués, ou à demi suggérés. Ainsi, dans la quatrième branche du Mabinogi gallois, recueil de récits traditionnels remontant très loin dans le temps, on peut s’interroger sur l’histoire d’une certaine Arianrod, fille de Dôn, c’est-à-dire de l’équivalent de la Dana irlandaise, la « déesse-mère ». Le contexte démontre en effet qu’elle a eu des relations avec son frère Gwyddion, le magicien, et qu’il en est résulté la naissance de deux enfants jumeaux. Et si l’on étudie attentivement la légende de Merlin, telle qu’elle a été écrite au XIIe siècle par le clerc gallois Geoffroy de Monmouth d’après d’anciens poèmes, les rapports entre l’Enchanteur prophète et sa sœur Gwendydd sont assez troubles. D’ailleurs, cela n’a pas échappé aux auteurs anglo-normands du Moyen Âge qui, pour éviter cette ambiguïté, ont transformé la Gwendydd originelle en fée Viviane, dont est amoureux Merlin.
Et cependant, la notion d’inceste déborde largement du cadre familial. Un très court mais très étrange récit irlandais à propos de Cûchulainn précise avec netteté que le fait d’absorber le sang d’un autre crée une sorte de lien fraternel qui exclut toute relation sexuelle, celle-ci étant alors considérée comme un authentique inceste. Cet « affrèrement » par échange de sang est bien connu de toutes les traditions, notamment chez les guerriers qui s’affirment compagnons d’armes, mais il revêt ici une importance particulière. « Derbforgaille, fille du roi de Lochlann(6), tomba amoureuse de Cûchulainn à cause des belles histoires qu’on racontait sur lui. Elle et sa servante partirent de l’est, sous forme de deux cygnes, reliées entre elles par une chaîne d’or. Ce jour-là, Cûchulainn et son frère de lait Lugaid allèrent au bord du lac et virent les oiseaux. – Tirons sur les oiseaux ! dit Lugaid. Cûchulainn jeta une pierre qui passa entre leurs côtes et resta dans la poitrine de l’un d’eux. Aussitôt deux formes humaines apparurent sur le rivage(7). – Tu as été cruel envers moi, dit la fille, car c’est vers toi que je venais. – C’est vrai, dit Cûchulainn. Là-dessus, il suça le flanc de la fille jusqu’à ce que la pierre sortît et vînt dans sa bouche avec le caillot de sang qui était autour. – C’était pour toi que je venais, dit-elle. – Ce n’est pas possible, ô fille, dit-il, je ne peux pas me joindre à un flanc que j’ai sucé. – Tu me donneras alors à celui que tu voudras. – J’aimerais que tu ailles, dit-il, avec l’homme qui est le plus noble d’Irlande, Lugaid aux Raies rouges. – Qu’il en soit ainsi, dit-elle, pourvu que je puisse toujours te voir(8). »
Il y a donc certains interdits majeurs dans cette société en apparence permissive. Mais il faut avouer que ces interdits sont bien davantage d’ordre magique que d’ordre moral. Comme dans toutes les civilisations anciennes, le sang est non seulement synonyme de vie, mais il est porteur de ce qu’on appelle l’âme. C’est pourquoi, chez les Juifs, il y a tant de prescriptions concernant le sang des animaux qui ne doit pas être absorbé, ainsi que sur le sang menstruel soupçonné d’être chargé d’une impureté fondamentale. Il n’y a rien de tout cela dans les sociétés celtiques, mais il y a néanmoins quelque chose qui reste des époques antérieures, une sorte de peur de la femme, car celle-ci est censée détenir un pouvoir mystérieux, celui de donner la vie, ce que les mâles lui reprochent depuis des millénaires, tout en reconnaissant que sans elle l’humanité ne pourrait se perpétuer. Et cette constatation sociale débouche sur une interrogation à la fois psychologique et morale : la femme serait-elle donc un être dangereux ? Cette terreur inconsciente, et partagée par tous les hommes depuis que le monde est monde, joue un grand rôle dans l’activité sexuelle telle qu’elle est vécue et pratiquée quotidiennement.
Au Moyen Âge, mais déjà c’est repérable dans les époques dites celtiques, la femme, qui constitue en elle-même un mystère, est à la fois bénéfique et maléfique. Quand son rôle se borne à nourrir la famille et à procréer, tout va très bien, mais si elle se sert de son sexe pour autre chose, ce ne sont pas seulement les hommes qui pressentent un danger, mais la société tout entière qui vacille sur ses bases. On répète que la femme est « le repos du guerrier ». Cela veut dire qu’elle est capable de faire oublier au mâle ce à quoi il est destiné : à travailler et à faire la guerre, soit pour protéger les siens soit pour agrandir le champ d’action de la collectivité à laquelle il appartient. L’activité guerrière, qu’on le veuille ou non, est liée à l’activité sexuelle, mais il faut que cette activité sexuelle ne soit pas dépensée en pure perte, qu’elle ne soit pas sans objet. Or, dans le cas d’une sexualité libre, le but n’apparaît pas. Et en fait, il n’y a même pas de but. D’où ces contraintes qui envahissent le réseau social et qui, pour être efficaces, ont recours sinon à la religion, du moins à une morale contraignante, en tous cas restreignante. Si l’on fait trop l’amour, on gaspille son énergie, alors que celle-ci devrait être employée pour la collectivité et non pas pour l’individu.
On en vient ainsi à imaginer que la femme n’est pas maîtresse d’elle-même et qu’elle agit sous l’influence d’une puissance invisible qu’on aura tôt fait de classer comme « démoniaque ». À partir du moment où la morale judéo-chrétienne a fait son apparition en Europe occidentale, y compris chez les peuples celtes, la femme a été soupçonnée d’être « manipulée » par l’Ennemi, celui qu’on n’ose pas nommer mais dont on sent la présence constante dans le quotidien. Oui, l’Ennemi règne sur les femmes : c’est lui qui préside au sabbat des sorcières. Il a d’abord incité Ève à pécher et surtout à entraîner Adam dans son péché, ce qui est impardonnable. Et il continue à vouloir faire pécher l’homme en usant des artifices de la séduction, et bien entendu de la sexualité féminine. Celle-ci est d’autant plus dangereuse qu’elle s’adresse aussi bien à l’inconscient qu’aux pulsions naturelles de l’individu qu’elle provoque et libère.
La femme est donc maudite, tout en étant enviée et désirée, et par voie de conséquence tous les rapports, de quelque nature que ce soit, qu’on entretient avec la femme sont suspects et le plus souvent encadrés par une morale, celle-ci étant d’autant plus sévère qu’elle s’appuie la plupart du temps sur des concepts religieux qui en font la pierre angulaire de tout l’édifice social. « L’iniquité de l’homme vient de la femme, et l’iniquité de la femme vient d’elle-même », dit l’Ecclésiaste. À partir de là, le christianisme n’a fait qu’accentuer une tendance qui va jusqu’au délire le plus pur, s’accrochant aux moindres détails physiologiques et les exploitant de manière à constituer des barrières infranchissables. À ce compte, les Pères de l’Église, saint Jérôme étant mis à part, sont incontestablement des « obsédés sexuels ». Tertullien, qui était pourtant marié, après avoir déclaré que la femme était « la porte du diable », la définit encore comme un « temple édifié au-dessus de l’égout », tandis que saint Augustin, dont l’adolescence avait été pourtant fort turbulente, déclare gravement que « inter faeces et urinam nascimur », autrement dit « nous naissons entre la merde et l’urine ».
On n’en est pas là dans les sociétés celtiques, mais les influences venues de Rome vont bientôt les pénétrer lentement, sournoisement. Il suffit pour s’en convaincre de consulter les nombreux « pénitentiels » édictés dès le Haut Moyen Âge à l’usage des innombrables monastères qui s’étaient créés tant en Irlande et au pays de Galles qu’en Bretagne armoricaine. Ils nous en apprennent beaucoup sur la morale sexuelle des populations d’origine celtique. Il semble en effet que les moines irlandais et bretons aient conservé les grandes lignes du droit celtique païen en tentant de les intégrer dans la spiritualité chrétienne.
Il n’y avait pas de péché au temps des druides, tout au plus des « erreurs » qui pouvaient toujours être corrigées, soit par des « amendes honorables » soit par des compensations financières. Or, dans ces pénitentiels, il apparaît clairement que la mentalité a à peine changé lors de la transition entre le druidisme et le christianisme. Le moins qu’on puisse dire à ce propos, c’est que ces pénitentiels contiennent d’étranges éléments dont l’orthodoxie est plus que discutable. À des emprunts logiques aux Églises d’Orient et à l’Église romaine, viennent s’ajouter d’évidents souvenirs de l’époque des druides. Et cela témoigne d’un fonds païen spécifique, de pratiques relevant davantage de la magie que de la spéculation d’ordre spirituel. Tout y est précis, tout y est prévu, y compris certaines « fautes » qu’on n’imaginerait même pas.
Ainsi l’avortement, pratique dont on ne relève aucune trace dans les textes préchrétiens, est une faute sévèrement sanctionnée. Mais, d’après les Canones Hibernenses, il est rachetable par une pénitence de trois ans et demi. On ne précise pas de quel genre de pénitence il s’agit, mais on peut penser que le jeûne et l’abstinence en sont les principes. Par contre, si on détruit « l’embryon et la mère », le prix du rachat – et donc du pardon – est évalué à la valeur de douze femmes esclaves, ce qui était assez considérable pour l’époque. On peut d’ailleurs se demander ce que vient faire le problème de l’avortement dans une règle à l’usage des moines et des nonnes, alors que ceux-ci, normalement, devaient faire vœu de célibat et de chasteté. Les « voies du Seigneur » seraient-elles moins impénétrables qu’on ne le pense ?
Il est évident que, dans une société dite permissive, où la sexualité peut s’exprimer librement, les problèmes de l’avortement et de la contraception se posent avec une certaine gravité. La régulation des naissances a toujours existé sous différentes formes chez tous les peuples, en fonction d’ailleurs des circonstances économiques et de la situation démographique du groupe considéré.
Le pénitentiel de Cummean est encore plus détaillé en ce qui concerne les tourments de la chair : « Celui qui désire seulement commettre la fornication, mais en est empêché, fera pénitence une année. Celui qui est « pollué » à la suite d’un mot ou d’un regard, alors qu’il ne voulait pas commettre la fornication, fera pénitence vingt ou quarante jours selon la gravité de son cas. Mais celui qui est « pollué » à la suite d’un violent assaut de son imagination fera pénitence sept jours(9) ». On voit que les chrétiens irlandais n’avaient pas encore eu recours aux fameux « incubes » et « succubes » qui, aux XIIe et XIIIe siècles, seront bien pratiques pour expliquer et même excuser certaines choses, y compris – c’est le cas de Merlin – les naissances quelque peu encombrantes parce que non désirées.
En fait, dans les textes préchrétiens, il n’y a aucune référence à l’avortement, pas plus qu’à l’utilisation de certaines plantes favorisant la contraception. Par contre, on peut découvrir plusieurs allusions au refus de maternité. L’exemple le plus caractéristique se trouve dans la quatrième branche du Mabinogi gallois. On y apprend que le roi de Gwynedd, Math, fils de Mathonwy, grand maître de la magie, ne peut vivre en temps de paix que s’il place ses pieds dans le giron d’une jeune fille vierge. On ne peut que penser ici à ce que raconte la Bible au sujet du roi David vieillissant qui, lui aussi, devait avoir contact avec une vierge, la fameuse Sulamite. Or, l’un des neveux de Math, Gilvaethwy, fils de Dôn, la déesse mère (qui deviendra Girflet, fils de Do, dans les romans arthuriens), est tombé amoureux de la jeune fille qui occupe cette fonction auprès de Math. Le frère de Gilvaethwy, Gwyddion, expert en magie et héritier présomptif de Math, déclenche une guerre avec le Dyvet, ce qui permet à Gilvaethwy de satisfaire sans vergogne le désir qui le dévorait depuis tant de mois.
Mais, la guerre une fois terminée, Math réclame une autre vierge pour lui servir de « porte-pieds ». Gwyddion lui propose sa sœur Arianrod. Math veut vérifier que la virginité de celle-ci est intacte et il la fait passer par-dessus sa baguette magique (allusion quelque peu grivoise en vérité !). Or Arianrod donne naissance à deux enfants mâles, l’un qui se précipite dans la mer, l’autre que Gwyddion enveloppe de son manteau et qu’il fait élever par un couple de confiance. Cette aventure est en apparence d’une totale absurdité, mais il est probable que le texte ne se présente plus qu’en fragments à la suite de copies successives et malencontreuses, d’autant plus qu’on croit discerner qu’en réalité, Gwyddion a eu des relations incestueuses avec sa sœur. En tous cas, il s’occupe activement de l’enfant qu’il considère comme son propre fils.
Cependant l’enfant n’a pas de nom. Gwyddion se présente avec lui devant Arianrod en lui demandant de reconnaître son fils. Elle refuse absolument ce qu’elle considère comme une preuve de déshonneur, et elle va même beaucoup plus loin. Elle lance sur lui une triple malédiction : il n’aura pas de nom tant qu’elle ne lui en aura pas donné un elle-même, il ne portera pas d’armes sauf celles qu’elle lui remettra, et il n’aura aucune femme de la race des hommes. Bien sûr, par ruse et par magie, Gwyddion aura raison de cette triple malédiction et finalement vaincra sa sœur en l’obligeant à reconnaître sa défaite(10). Ce cas est évidemment assez exceptionnel, mais il en dit long sur le pouvoir qu’avait la femme de reconnaître ou non sa progéniture. Et cette non-reconnaissance équivaut à une non-existence, donc à un véritable avortement.
Il y a d’autres exemples de refus de maternité. Ainsi dans l’Histoire de Taliesin, récit contenu dans un manuscrit tardif, le mystérieux personnage de Keridwen, image d’une ancienne déesse-mère ravalée plus ou moins au rang d’une magicienne maléfique, devient enceinte après avoir absorbé un grain de blé qui était en réalité la métamorphose d’un homme dont elle voulait se venger parce qu’il avait usurpé ses pouvoirs. « Elle savait bien que ce n’était pas d’avoir eu des rapports avec un homme, et c’est pourquoi elle s’efforça de cacher son état le plus longtemps possible. Et quand le terme approcha, elle se retira dans un endroit secret qu’elle était seule à connaître. C’est là qu’elle accoucha d’un garçon. Mais l’enfant était si beau et si bien formé qu’elle n’eut pas le courage de le tuer : elle l’enferma dans un sac de peau et le jeta à la mer, à la grâce de Dieu, le dernier soir du mois d’avril(11). »
Cet épisode se réfère au thème des métamorphoses et des naissances miraculeuses. L’enfant jeté à la mer dans un sac de peau (détail que la psychanalyse explique facilement !) sera le futur barde Taliesin, à la fois poète, devin et magicien. Et sa naissance, comme par hasard, se situe lors de la fête de Beltaine, qui marque la fin de l’obscurité hivernale et le triomphe de la lumière de l’été. Mais il est évident que le geste de Keridwen, même s’il est minimisé dans un contexte déjà chrétien, équivaut à un avortement.
Un troisième exemple est encore plus étrange. Il s’agit d’un récit hagiographique concernant la naissance du célèbre saint breton, Hervé. Au temps du comte Konomor, que la tradition dit être le « Barbe bleue breton », un certain Hoarvian, qui mène une vie très austère, a un songe trois nuits de suite. Il y entend ces paroles : « Hoarvian, tu as résolu, sous l’inspiration de l’Esprit Saint, de te garder de tout amour féminin. Pourtant, tout près de la route que tu emprunteras bientôt, se trouve une jeune fille qui a décidé elle aussi de se consacrer à Dieu et de conserver sa virginité jusqu’à la mort. Or, cette jeune fille, qui se nomme Rivanone, tu la rencontreras au bord d’une fontaine. N’hésite pas à la demander en mariage, car Dieu le veut ainsi. De votre union naîtra un modèle de chasteté. Votre fils sera l’élu de Dieu avant de devenir plus tard l’instrument de sa providence ».
Tout se passe comme l’avait annoncé la voix du songe. Hoarvian rencontre Rivanone et l’épouse bientôt. Mais c’est au matin de la nuit de noces que commence le drame lorsque Hoarvian dit à sa jeune épousée : « Tu es la première femme que j’ai eue, la seule que j’ai aimée, parce que Dieu, t’ayant choisie, m’a ordonné de m’unir à toi et a promis de me rendre père, grâce à toi, d’un fils qui sera à jamais le secours de Dieu. » Rivanone se met en colère et s’écrie : « Si tu as engendré en moi un fils, puisse-t-il ne jamais voir la lumière de ce monde ! Voilà ce que je demande pour lui au Tout Puissant. » Ces paroles plongent Hoarvian dans le désespoir. Il lui réplique : « Ô femme, c’est un crime de la part d’une mère de maudire ainsi sa progéniture et de vouloir la condamner à un tel malheur ! Mais si ce fils doit être privé de la vue de la terre, je prie Dieu de lui donner en échange la vision du monde céleste. Et pour obtenir cette grâce, dès ce moment, je renonce absolument à la vie du siècle, et je me voue tout entier jusqu’à ma mort au service de Dieu(12). »
Rivanone donne donc naissance à un fils, qui est aveugle « à qui fut imposé le nom d’Hervé. Mais elle fit tout son possible pour que l’enfant fût élevé loin d’elle ». Et c’est ainsi que l’hagiographie de Bretagne armoricaine raconte la conception et la naissance de ce saint aveugle, patron des chanteurs et des sonneurs, et qui est l’un des plus populaires de toute la péninsule. Étrange histoire en vérité. Certes, Hervé se réconcilie plus tard avec sa mère lorsque celle-ci est sur le point de trépasser, mais le fait est là : c’est un refus caractérisé de maternité qui ne s’explique guère si l’on prend le contexte à la lettre. Il faut dire que tout est légendaire dans cette « vie de saint Hervé ». On n’est pas sûr de son existence réelle, mais la tradition est plus forte que tout, et cette anecdote témoigne bien entendu d’une certaine mentalité qui devait être commune vers le VIe siècle de notre ère dans le fond des campagnes armoricaines.
Cependant, le pénitentiel de Cummean prévoit également comment doivent se comporter les gens mariés : ceux-ci doivent garder la continence « pendant les trois quarantaines, le samedi et le dimanche, jour et nuit, et les deux jours prescrits (jeûne du mercredi et du vendredi), ainsi qu’après la conception et pendant les périodes menstruelles ». Si l’on comprend bien, il ne reste pas beaucoup de temps aux époux pour accomplir ce qu’on appelle le « devoir conjugal ». De plus, après la naissance d’un enfant, il faut s’abstenir « trente-trois jours pour un fils, soixante-six pour une fille ». On remarquera que la naissance d’une fille est soit redevable d’un doublement de la pénitence, soit une cause d’impureté. Mais cet interdit moral ne semble pas d’origine celtique : il est plutôt d’origine judaïque.
Un autre pénitentiel, qui a été très répandu à travers toute l’Irlande, celui attribué à saint Finnian, va encore plus loin dans les détails. « Si quelqu’un a détourné une vierge consacrée et lui a donné un enfant, que ce laïc fasse pénitence trois ans, la première année au pain sec et à l’eau et sans rapports avec sa propre femme. Pendant ce temps, il ne devra pas porter les armes. Les deux années suivantes, il s’abstiendra de viande et de vin, et n’aura pas de rapports avec sa femme. »
On remarquera l’obligation de ne pas assurer de service militaire pendant la période de pénitence, ce qui prouve l’évidente conjonction entre la sexualité et l’activité guerrière. Et ce qui est plus étrange, le pénitentiel de saint Finnian prévoit des cas où la fornication se produit à la suite de pratiques magiques : « C’est un péché monstrueux qui doit être expié par une pénitence de six ans (trois ans au pain sec et à l’eau, trois ans sans viande ni vin). » Il faut croire qu’une certaine magie sexuelle, héritée du druidisme, avait cours dans toute la population, car en fait, ce pénitentiel ne concerne pas que les moines et les nonnes, mais l’ensemble de la collectivité.
Il y a bien d’autres interdits d’ordre sexuel. D’après les Canones Hibernenses, un clerc doit en effet se garder de toute souillure : « La pénitence pour avoir bu un breuvage illicite contaminé par un laïc, homme ou femme, quarante jours au pain et à l’eau. » On se demande bien de quelle nature peut être ce « breuvage illicite », et cela n’est pas précisé. S’agit-il d’un breuvage magique ? Il semblerait plutôt que ce soit un mélange aphrodisiaque, une vieille recette des temps druidiques, mais on n’en sait pas plus là-dessus.
Ces prescriptions assez spéciales sont difficilement compréhensibles, mais elles sont toutes liées à la sexualité. Ainsi, toujours dans les Canones Hibernenses, on apprend ceci : « Pour avoir bu un breuvage contaminé par une servante enceinte ou celui qui habite avec elle, quarante jours au pain et à l’eau. Si on a chanté le service après la mort d’une servante enceinte, ou de celui qui habite avec elle, quarante jours au pain et à l’eau. » À ce point-là, on a peur de comprendre : faut-il voir dans ces interdits la constatation d’un état de fait, en l’occurrence certaines pratiques de sexualité collective ?
Ces pénitentiels irlandais sont les premiers en date pour toute la chrétienté. Leur rigueur et aussi leur étrangeté ont certes frappé les autres chrétiens, mais en les dépouillant de leurs éléments manifestement trop « païens », ils les ont finalement adoptés tout en les adaptant aux nouvelles donnes sociologiques. Car, selon ces pénitentiels, il est toujours possible de se libérer d’une pénitence en accomplissant un acte de substitution. Toujours dans les Canons Hibernenses, on peut lire : « Équivalence d’un jeûne spécial : cent psaumes et cent génuflexions. Équivalence d’un an : trois jours avec un saint mort, dans sa tombe, sans manger ni boire, ni dormir, mais avec un vêtement, après une confession des péchés et un vœu monastique, et en chantant des psaumes et des prières. Équivalence d’un an de jeûne : douze jours et nuits avec seulement douze biscuits représentant trois miches de pain. Ou encore, quarante jours au pain et à l’eau, et un jeûne spécial chaque semaine, quarante psaumes et soixante génuflexions. »
Cette « tarification » bien précise fait évidemment penser aux fameuses « indulgences » qui sont à l’origine de la Réforme du XVIe siècle. Ces « indulgences » sont en effet des « remises de peine » sous condition d’accomplir des actes de remplacement, prières, dons charitables et pèlerinages. Et cela ne va pas sans une subtile casuistique digne des jésuites, si bien dénoncée par Blaise Pascal, puisqu’on en arrivait à accomplir des actes de substitution méritant un certain temps d’indulgence avant même d’avoir commis la faute. C’était en quelque sorte un capital d’impunité garanti à l’avance, avec tous les abus que cela pouvait entraîner.
De plus, le système des équivalences permettait aussi de faire accomplir l’acte de substitution par d’autres personnes que le fautif. Jusqu’à une époque récente, en Bretagne armoricaine, il a existé des pèlerins de profession qui étaient payés pour accomplir des pèlerinages en lieu et place d’un pénitent malade ou empêché. C’est dire que le système prôné par les pénitentiels, en dépit de la rigueur apparente qui s’en dégage, ouvrait la porte à bien des arrangements, surtout dans les cas de transgressions d’interdits sexuels.
On peut cependant s’étonner que ces pénitentiels chrétiens fassent peu de cas de certains « tabous » qui sont pourtant très communs dans d’autres sociétés, en particulier chez les Méditerranéens. L’importance de la virginité n’y apparaît guère, sauf dans les monastères où les « vierges consacrées » sont en principe intouchables. Mais il s’agit là d’une virginité volontaire, librement consentie pour des motifs religieux.
En effet, si le fameux « prix de la virginité » est payé avant la nuit de noces par le nouvel époux, c’est qu’on attache peu d’importance à la virginité physique de la femme. Avant tout, une vierge, c’est une femme qui n’est pas sous la dépendance d’un homme. On retrouvera cette notion dans les récits arthuriens du Moyen Âge, où l’on voit quantité de « pucelles » sur le chemin suivies par les chevaliers errants qui sont à la poursuite des « méchants » ou qui se sont lancés à la recherche du saint Graal. Or, ces « pucelles » n’ont rien de vierges farouches, il faut bien le reconnaître, et elles sont au contraire fort accueillantes, pour ne pas dire provocantes. Elles apparaissent même comme indispensables, car ce sont elles qui accueillent les voyageurs égarés, les nourrissent, les abreuvent, bref leur fournissent bon gîte et le reste avant de les lancer vers de nouvelles aventures, qui sont autant d’épreuves initiatiques à surmonter.
Quant à la prostitution, ce « plus vieux métier du monde », elle est simplement ignorée des pénitentiels, ce qui prouve qu’elle était pour ainsi dire inexistante dans une société où les rapports sexuels étaient libres et exempts de toute culpabilité. Certes, on pourra toujours considérer la pratique du concubinage légal comme une sorte de prostitution qui ne dit pas son nom, mais cela n’a rien à voir avec les systèmes mis en place dans les sociétés répressives : les femmes esclaves ne sont pas des prostituées, elles sont avant tout des servantes et ont droit à la considération de tous les membres de la communauté, même si elles sont l’objet des assiduités masculines. Dans un tel type de société, il n’y a pas besoin d’exutoire à la sexualité, puisque celle-ci n’est ni bridée ni culpabilisée.
Il n’est pas question non plus de l’homosexualité, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’existait pas. Les Grecs, Aristote en tête, reprochaient aux Gaulois de se livrer à des pratiques « honteuses » entre hommes. Il est vrai, et l’on en a des exemples, que le compagnonnage guerrier prédisposait à ce genre de relations, mais celles-ci n’avaient rien de répréhensibles et, dans tous les cas, étaient bien différentes de ce qui se passait dans la Grèce antique où la pédérastie, au sens propre du terme, était une institution reconnue d’utilité publique, puisqu’il s’agissait avant tout d’éduquer les jeunes gens à la vie adulte et d’en faire des citoyens et de futurs pères de famille.
D’ailleurs, les reproches des Grecs ne concernent que l’homosexualité masculine, et il semble bien, si l’on étudie attentivement les textes, que le lesbianisme était pratiqué au sein de certaines collectivités féminines, notamment chez les fameuses « femmes guerrières », qui étaient à la fois des sorcières et des initiatrices pour les jeunes gens qui venaient s’instruire auprès d’elles. Mais alors, dans le cas de cette étrange institution des femmes guerrières, ainsi que sur celle des soi-disant druidesses résidant dans des îles où elles se livraient à des rituels plus ou moins magiques, il serait plus juste de parler de bisexualité et non pas d’homosexualité. Et, d’après de nombreux récits épiques irlandais ou gallois, on peut affirmer que la bisexualité n’était nullement considérée comme une perversion, mais comme quelque chose de normal aussi bien pour les femmes que pour les hommes.
Les pénitentiels sont également muets sur ce qu’on appelle pudiquement la « bestialité ». Cette forme de perversion existe dans la plupart des sociétés pastorales où les gardiens de troupeaux, souvent isolés loin de toute communauté humaine, recourent parfois à ces pratiques que la morale réprouve et qui ne sont en fait que de simples exutoires à une sexualité exacerbée.
Il en est de même pour l’auto-érotisme, qui semble avoir été largement toléré. On sait que les pratiques solitaires ont été de tous temps plus ou moins maudites et réprouvées pour des raisons parfois médicales, le plus souvent en vertu d’idéologies morales et religieuses très strictes et contraignantes. Or, dans les sociétés répressives où le seul débouché pour la sexualité est le mariage – en vue de la procréation –, la masturbation, qu’on appelle d’ailleurs faussement « onanisme » par suite de l’incompréhension de l’épisode biblique d’Onan, est d’usage courant, puisqu’elle constitue le seul exutoire possible, et de plus discret pour ne pas dire secret. D’où son caractère honteux et la réprobation indignée qu’elle suscite quand elle apparaît au grand jour.
Il est inutile d’insister sur la répression qui s’est exercée à certaines époques, notamment au XIXe siècle dans les milieux médicaux, qui allaient jusqu’à préconiser la clitoridectomie pour les filles afin de leur éviter ces pratiques solitaires. Là, le ridicule le dispose à l’odieux. Il est également inutile d’insister sur la réaction de certains mouvements féministes du XXe siècle qui prônaient la masturbation pour libérer la femme de l’esclavage qu’elle subissait de la part des hommes. On y découvre des perles : « Plus de rapports avec les hommes, et si la tension sexuelle persiste, masturbez-vous(13). » Ou encore : « Est-il une chose plus agréable que l’autocontact ? S’il existe en faveur de la masturbation des arguments si solides, tels que la compétence technique, la commodité, l’égocentrisme, pour quelle raison ferait-on intervenir un partenaire(14) ? » Par contre, un événement scandaleux qui s’est passé en Grande-Bretagne en 1971 témoigne de la persistance d’une mentalité de tolérance telle que les connaissaient les sociétés celtiques(15).
En effet, un film éducatif avait été tourné sur la sexualité, patronné par les autorités universitaires et religieuses, qui osait aborder de face le problème de la masturbation. On y voyait une ravissante institutrice se livrer à ce genre d’exercice pendant qu’un commentateur affirmait : « Rien n’est honteux dans l’instinct sexuel et les plaisirs solitaires ne sont en rien répréhensibles. » Dans une autre séquence, on voyait deux enfants nus faire la même démonstration. Le scandale fut immense, mais finalement ce film emporta l’adhésion non seulement d’un large public, mais aussi de nombreuses personnalités civiles et religieuses. On comprend alors pourquoi les pénitentiels n’abordent pas cette question. Elle ne devait pas se poser dans la société celtique du temps.