À la recherche de l’amour sublime
Quand un couple se forme, par mariage ou simple accord mutuel, les deux composantes de ce couple désirent ardemment satisfaire leur rêve : vivre en complète harmonie et le plus longtemps possible. Malheureusement, quel que soit le statut juridique de leur union, la société, sous prétexte d’ailleurs de la protéger, établit un cadre étroit qui risque d’être en contradiction avec les aspirations profondes des deux partenaires, car elle propose ainsi des limites à quelque chose qui est nécessairement illimité. « Partant des aspirations primordiales les plus puissantes de l’individu, écrit Benjamin Péret dans son texte peu connu mais tout à fait remarquable, Le Noyau de la comète(29), l’amour sublime leur offre une voie de transmutation aboutissant à l’accord de la chair et de l’esprit, tendant à les fondre en une unité supérieure où l’une ne puisse être plus distinguée de l’autre. […] L’amour sublime représente donc d’abord une révolte de l’individu contre la religion et la société, l’une épaulant l’autre. »
Certes, en obligeant le couple à se soumettre à des règles, la société, quelle qu’elle soit, introduit donc des potentialités de transgression, ce qui peut déterminer bien des angoisses. En intégrant le couple dans la vie collective, pour éviter que se produise le retrait bien connu des « amoureux seuls au monde », la société s’arrange pour lier les individus composant ce couple à des impératifs moraux ou matériels, créant ainsi, chez la femme surtout, des obligations : la femme aura donc tendance à limiter ses aspirations antérieures autrefois illimitées parce qu’il faut se rendre à l’évidence et avoir le sens des réalités, parce qu’il faut que la famille vive, parce qu’il faut que le foyer soit entretenu. Et de même que la société de consommation tient littéralement sous sa coupe tous les salariés d’une façon ou d’une autre, les deux individus qui composent le couple sont tenus en laisse et ne pourront jamais échapper à leur condition. C’est sur la famille, et par conséquent sur le couple régi et surveillé, que la société s’appuie, parce qu’elle veut être tranquille et que, pour ce faire, elle a tressé le filet qui l’enserre et placé des limites précises aux aspirations naturelles de l’amour.
Il apparaît bien que « si l’homme est un être social, c’est de toute évidence parce qu’il a le sentiment inné de son insuffisance individuelle dérivée de la condition humaine proprement dite. De là découle son angoisse. Il est ainsi porté, dès l’origine, à chercher hors de lui ce qui lui fait défaut puisque le besoin d’amour révèle en nous une dissociation » (Péret). On voit que tout cela est bien loin de la sexualité pure : il s’agit de tout autre chose, d’un dépassement de la fonction sexuelle. Bien sûr, l’amour est un sentiment né et bâti sur l’instinct sexuel, bien sûr l’amour se greffe sur une tendance vague de l’être, ce fameux « vague à l’âme » qui trouble les adolescents. Mais quand cette tendance rencontre l’objet qui semble lui répondre, alors la transformation s’opère, irrésistible, irréversible et comme incompréhensible aux deux sens du terme.
Il n’est même pas nécessaire de parler de sublimation. Il s’agit simplement d’une concrétisation, d’une réalisation de ce qui était auparavant une utopie. On commence alors à s’apercevoir de la force terrible que constitue l’amour, puisqu’en partant d’un instinct indifférencié, il parvient à cristalliser toutes les énergies de l’être en vue d’une action qui vise à la réalisation de la totalité de cet être, et de la totalité de l’autre, celui qui est en face et qui bientôt ne fera plus qu’un avec lui. « C’est à cette harmonie nouvelle qu’aspire l’Occident sans en avoir une claire conscience. De là vient que, dans notre monde, l’amour sublime reste asocial et parfois même anti-social, puisque ce monde, de nos jours, porte à son comble un dualisme dont il tire tout son pouvoir oppressif, perceptible jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne » (Péret).
Cet amour, qu’on l’appelle sublime, total ou libre, est le produit d’éléments très divers, dont la sexualité n’est pas le moins important. Il s’agit d’un sentiment, et le sentiment échappe naturellement à tout contrôle, à toute classification. La femme, notamment, grâce à son intuition sans doute plus développée que celle de l’homme, le comprend inconsciemment, de façon tout à fait naturelle.
Or dans un couple qui a des enfants ; la femme, lorsqu’elle est déçue dans ses aspirations, les reporte sur le ou les enfants. Elle prend alors conscience qu’elle est mère et elle ne pense plus qu’à son fils ou à sa fille qui, eux, du moins elle le souhaite, pourront réaliser ce qu’elle n’a fait qu’entrevoir. La tendresse de tous les parents envers leurs enfants et les espoirs qu’ils placent en eux ne sont en fait que le résultat de leurs propres frustrations. Et lorsque la femme, déçue par l’amour humain, éprouve le besoin de reporter cet amour sur quelque chose d’autre, quelque chose d’idéal et de parfait, elle devient mystique. Combien de prières de religieuses sont des hymnes d’amour, parfois d’une sensualité exacerbée, destinés à un dieu qui est Tout Amour, Toute Perfection, Toute Beauté.
Tout cela représente un déséquilibre, une insatisfaction, une déception. Il existe heureusement des légendes qui, d’une façon fantasmatique, comme le sont les rêves, parviennent à restituer, ne serait-ce que temporairement, la plénitude de l’amour. Ce sont en quelque sorte les « utopies » de l’amour, les espoirs d’une humanité qui cherche à concilier l’existence nécessaire au sein d’une société et la liberté d’aimer. Les mythes celtiques sont à cet égard parmi les plus émouvants et les plus significatifs. Ils nous enseignent vraiment l’amour sublime, l’amour total, même si les héros de légende ont parfois de bien tristes destinées. Au moins, ils ont essayé de secouer le joug, ils sont allés le plus loin possible. Mais leur échec apparent n’est pas forcément l’échec de l’amour.
La première branche du Mabinogi gallois a pour héroïne une certaine Rhiannon, image d’une antique déesse-mère, et dont le nom signifie « royale ». C’est donc la Grande Reine. Cependant, toute déesse qu’elle est, elle tombe amoureuse du roi Pwyll, et vient rôder tous les jours sur son cheval autour de la demeure du roi, dans l’espoir de voir celui-ci se précipiter vers elle. C’est ce qui se passe en effet, mais Rhiannon s’enfuit chaque fois que Pwyll se lance à sa poursuite, évidemment pour mieux se laisser attraper à ce véritable jeu du désir. Elle rêve à un amour sublime. Et, après de nombreuses semaines, elle réalise son rêve et épouse le roi Pwyll.
Tout serait donc pour le mieux, mais lorsqu’elle devient mère, elle perd tout son pouvoir de séduction et il lui arrive les pires mésaventures. Son fils Pryderi lui est enlevé une nuit, et elle est accusée d’infanticide. Pour son châtiment, elle devra porter sur son dos, comme une jument, tous ceux qui viennent visiter le roi dans son palais. Il est évident qu’il y a ici un rappel mythologique très ancien qui est illustré dans la statuaire gallo-romaine sous l’aspect de la déesse Épona (dont le nom est dérivé du mot gaulois epos, « cheval »), représentée en cavalière sur sa jument, avec un poulain qui la suit, ou même en jument elle-même. Heureusement, tout s’arrange. La « cavalière » Rhiannon retrouve son fils et se réconcilie avec le roi Pwyll pour le plus grand bonheur de tous(30). Mais cette heureuse conclusion n’est possible que parce qu’il y a une alliance implicite entre la mère et le fils, alliance divine qui n’est pas sans rappeler le rôle de la Vierge Marie auprès de Jésus. Toutes proportions gardées, on se trouve ici dans le même domaine mythologique.
On peut cependant remarquer que cette histoire de Pwyll et de Rhiannon, avec tous les éléments traditionnels qui la parcourent, est conforme à la morale sociale : l’amour sublime est magnifié, mais dans le cadre du mariage et de la famille. Et bien que les deux héros passent par des moments difficiles qui mettent en jeu l’amour maternel aussi bien que l’amour conjugal, c’est la preuve que le mariage n’est pas forcément un obstacle à l’épanouissement de l’amour. Mais ce n’est pas toujours le cas dans les récits épiques ou mythologiques, car le plus souvent l’amour sublime se situe en dehors des normes sociales en vigueur.
Ainsi en est-il de la légende irlandaise de Diarmaid et Grainné, prototype incontestable des divers récits médiévaux concernant Tristan et Yseult. La jeune Grainné, épouse – ou simplement fiancée dans d’autres versions – du vieux roi des Fiana Finn mac Cool, tombe amoureuse du beau guerrier Diarmaid et, par la vertu d’une incantation magique (équivalent au philtre du roman de Tristan), elle le contraint à l’aimer. Est-ce un amour sublime ? Certainement pour Grainné, mais ce n’est pas si évident pour ce qui est de Diarmaid. De toute façon, cet amour est contrarié dès le point de départ puisqu’il provoque la réprobation de la société, et finalement la mort du héros par suite de la vengeance tenace de Finn. Il en est de même pour Cûchulainn et la belle Fand, la fée lointaine qui vient provoquer le héros et réussit à l’entraîner dans une histoire d’amour impossible. Car si Fand est mariée, dans l’univers mystérieux du sidh, cet Autre Monde celtique, Cûchulainn est lui-même marié avec Émer. À la fin, sommé de choisir entre la fée et la mortelle, il accepte la loi patriarcale et revient à Émer, à la grande douleur de Fand, qui représente symboliquement une ancienne civilisation gynécocratique.
Précisément, à propos de cette histoire d’amour entre Fand et Cûchulainn, racontée avec beaucoup de détails dans le récit intitulé La Maladie de Cûchulainn, se pose un problème qui n’est pas sans intérêt : est-il concevable que l’amour sublime soit assorti d’une exclusivité absolue, ou est-il compatible avec d’autres relations autant sentimentales que sexuelles ? Il s’agit tout simplement de la fidélité en amour.
À première vue, l’étude des textes celtiques permettrait de répondre que cette fidélité n’existe pas chez les Celtes, ou tout au moins qu’elle n’est pas de même nature que celle qui paraît normale et naturelle dans les sociétés issues du judéo-christianisme. La célèbre reine Maeve de Connaught a un amant pour ainsi dire officiel, Fergus Mac Roig, mais, pour diverses raisons, elle a bien d’autres partenaires sexuels, ce qui ne l’empêche pas de manifester un amour profond pour son mari, le roi Ailill. La reine Guenièvre a elle-même un amant officiel en la personne de Lancelot du Lac, mais elle n’aime pas moins le roi Arthur, son mari légitime. Dans le récit gallois de Peredur, le héros semble très amoureux d’une femme qu’il a contribué à sauver de ses ennemis, mais tout au long de ses aventures, il promet à de nombreuses femmes qu’il rencontre de « les aimer plus que toute autre ». Il semble qu’il y ait là une incohérence manifeste, et qui risque de ternir quelque peu l’image de cet amour sublime qu’on croit déceler chez les Celtes.
À vrai dire, la notion celtique de fidélité est surtout relative. On peut affirmer que le héros Cûchulainn est « fidèle » à son épouse Émer, mais il n’en contracte pas moins des unions temporaires et même occasionnelles avec d’autres femmes. Il s’agit, semble-t-il, avant tout d’une fidélité à un être d’élection, qui est vraiment l’être qu’on a choisi librement et que l’on aime d’un amour qu’on pourrait qualifier d’absolu. Les liaisons temporaires ou les « brèves rencontres » peuvent alors s’expliquer par un simple désir d’ordre sexuel, ou bien encore par une recherche affective de nature différente du lien qui unit le couple primordial. C’est ce qu’analyse, au XIXe siècle, le philosophe utopiste Charles-Louis Fourier dans son essai sur L’Attraction passionnée, en décrivant ce qu’il appelle, sans aucune arrière-pensée, la « partie carrée ». Il conclut ses réflexions en insistant sur le peu d’importance de ce genre d’infidélités : « Tout s’arrange moyennant quelques petits verbiages sur la perfidie, et on entre en accord de sixte, où chacun connaît les infidélités respectives, et doubles emplois d’amour. Là-dessus s’établit un nouveau lien, qui admet tacitement cet accord phanérogame, cet équilibre de contrebande amoureuse où chacun a trouvé son compte. »
Une chose est certaine dans les textes celtiques : la jalousie, qui est manifeste dans certains cas bien précis et provoque alors des vengeances tragiques, est un mot qui n’a pas tout à fait le même sens que dans les sociétés actuelles, qui insistent sur la possession de l’homme par la femme ou inversement. L’amour sublime, absolu, est d’une nature totalement différente : il n’admet pas l’instinct de possession parce qu’il est altruiste. Il vise en effet au bonheur de l’autre. L’amour, dans ce cas, n’est pas seulement la satisfaction égoïste des instincts d’un individu, c’est le remplacement de ses instincts propres par ceux de l’autre, c’est la pénétration directe non seulement dans le corps de l’autre, mais dans tout son psychisme, dans toute sa sensibilité. Car l’amour digne de ce nom porte vers l’autre, ou vers les autres, sinon il ne peut être que passion égoïste et possessive. Et c’est un conte d’origine bretonne réécrit au XIIe siècle par Marie de France, le Lai d’Éliduc, qui en constitue l’illustration la plus émouvante.
Le héros de l’histoire, Éliduc, est un chevalier marié à une noble femme du nom de Guildeluec. « Ils vivaient ensemble depuis longtemps et s’entraimaient avec loyauté. » À la suite de certaines circonstances, Éliduc doit quitter sa terre et son épouse, et va prendre du service en Cornwall, chez le roi d’Exeter. La fille de ce roi, nommée Guillardon, tombe amoureuse de lui, et lui-même n’est pas insensible à cet amour. Mais Éliduc doit revenir dans son pays pour aider son seigneur. Il se résout à quitter son amie en lui promettant un amour éternel. Et lorsqu’il le peut, il retourne en Cornwall chercher Guillardon afin de l’emmener chez lui. Or, au cours d’une tempête, pendant la traversée, la jeune Guillardon meurt, au grand désespoir d’Éliduc qui fait construire pour elle, sur la terre d’Armorique, un magnifique tombeau sur lequel il va se lamenter tous les jours. Cela intrigue évidemment l’épouse qui se demande pourquoi Éliduc s’absente ainsi tous les matins. Elle commence par faire suivre son mari, puis, ayant découvert l’emplacement du tombeau, elle y pénètre. C’est alors qu’elle aperçoit le corps de la malheureuse jeune fille.
À ce moment-là, Guildeluec comprend tout, mais au lieu de se mettre en colère, elle se lamente sur le sort de Guillardon et sur la douleur qu’a éprouvée et qu’éprouve toujours son mari. Or, comme une belette vient d’être tuée par un serviteur, elle voit une autre belette s’approcher de l’animal mort et lui mettre dans la bouche une touffe d’herbes qu’elle vient de recueillir. Et la belette morte ressuscite immédiatement. Guildeluec s’empare de ce qui reste d’herbes, se précipite dans le tombeau de Guillardon et place ces herbes dans la bouche de la défunte. Immédiatement, celle-ci bouge et se ranime, comme si elle sortait d’un long sommeil. Puis elle raconte son histoire et son amour pour Éliduc. Alors Guildeluec fait venir Éliduc et lui donne son amie vivante, tandis qu’elle se retire elle-même dans un monastère, par amour pour celui qu’elle aime toujours mais dont elle veut assurer le bonheur avant de satisfaire son propre égoïsme.
Cet exemple d’altruisme est évidemment assez rare, et il appartient de droit à la longue série des contes merveilleux. Mais c’est la même conception qu’on retrouve chez Charles-Louis Fourier lorsqu’il définit ce qu’il appelle « l’amour pivotal ». Cet amour contient en effet « une fidélité transcendante d’autant plus noble qu’elle surmonte la jalousie qui sépare les amours ordinaires ». Il ajoute d’ailleurs, dans son autre essai, Le Nouveau Monde amoureux : « Les polygones ont la propriété de se créer un ou plusieurs pivots amoureux. Je désigne sous ce nom une affection qui se maintient à travers les orages d’inconstance. Un polygone, quoique changeant fréquemment de maîtresses, aimant par alternat tantôt plusieurs femmes à la fois, tantôt une seule exclusivement, conserve en outre une vive passion pour quelque pivotale à qui il revient périodiquement. C’est une amante de charme permanent et pour qui il ressent de l’amour même au plus fort des passions. […] Cet amour est pour lui un lien d’ordre supérieur, un lien de foyer qui se concilie avec les autres amours comme le blanc et les sept couleurs dont il est l’assemblage. »
Fourier apparaît comme singulièrement lucide, et sa vision correspond pour la plus grande part à une réalité vécue chez les Celtes, du moins dans leurs récits légendaires. Pour lui, l’amour, qui n’est ni exclusif ni jaloux, permet à l’individu de dépasser sa propre condition, et de se hausser jusqu’au rêve chrétien des origines : aimer l’autre, même inconnu, donc aimer tous les autres. Cette proposition n’a rien de contradictoire avec les principes évangéliques, bien au contraire. Mais jusqu’ici, prétend Fourier, les hommes n’ont que parler des amours et non pas de l’Amour. Cependant, dans le nouveau mode de vie qu’il préconise, il prévoit qu’on pourra atteindre enfin le monde divin où l’harmonie éliminera complètement tous les germes de discorde, toutes les guerres, toutes les haines. Vision utopique d’un monde idéal ? Sans aucun doute, mais également conception de l’amour comme facteur de cohésion dans une société qui enfin ne serait nullement répressive. Les amants « pivotaux » ne connaissent pas d’adieu, mais ils vivent dans la réalité toutes les métamorphoses qui répondent à leur nature, à tel moment précis de leur histoire. Il faut bien avouer que les propositions assez délirantes de Fourier rejoignent étrangement les épisodes les plus surprenants de l’imaginaire celtique.
C’est évidemment là qu’apparaît la différence essentielle entre l’amour, force positive qui entraîne les héros vers un dépassement de leur condition, vers un épanouissement de leur personnalité, et la passion, phénomène provoqué par la répression sociale, puissance de destruction de l’être par l’intérieur, état dépressif dans lequel l’individu ne peut plus agir librement et positivement parce qu’il est agi. Il faut se débarrasser du vernis romantique qui fausse le problème, et dans lequel on n’a que trop tendance à considérer la passion comme créatrice de grandes œuvres littéraires ou artistiques. En réalité, la passion n’est qu’une destruction, comme l’a si bien montré Racine dans ses implacables tragédies et, n’en déplaise aux rêveurs qui en font un moyen d’échapper aux contingences, elle se borne à aggraver le sort des existants humains en les rendant sujets de leurs illusions.
La passion n’est jamais consentie. Elle submerge ceux qui ne croient plus à l’amour. Et pourtant, l’amour est d’une extraordinaire ambiguïté : « Amour, seul amour qui sois, amour charnel, j’adore, je n’ai jamais cessé d’adorer ton ombre vénéneuse, ton ombre mortelle. Un jour viendra où l’homme saura te reconnaître pour son seul maître et t’honorer jusque dans les mystérieuses perversions dont tu l’entoures » (André Breton, L’Amour fou).
Car il s’agit bien d’un amour fou. L’amour, vu par les Celtes, n’a pas besoin d’être réinventé. Il existe. Mais, comme bien des traditions laissées pour compte, il a été occulté. Il suffit de le réactualiser, tel qu’il apparaît dans certains textes littéraires datant d’une époque où l’on savait encore que « l’amour, tel que je l’envisage, est un dispositif de miroirs qui me renvoient, sous les mille angles que peut prendre pour moi l’inconnu, l’image fidèle de celle que j’aime, toujours plus surprenante de divination de mon propre désir et plus dorée de vie » (André Breton, L’Amour fou). Et comme par hasard, en ces époques qui nous paraissent lointaines, les plus belles histoires d’amour sont murmurées par la voix de la Femme, cet être mystérieux et divin qui entretient le pont fragile qui relie encore le Ciel et la Terre.