Avant-propos
L’un des plus grands mystères de la vie existentielle est sans aucun doute la sexualité. Quoi qu’on en pense, et surtout quoi qu’on en dise, elle ne se justifie nullement, même si on en analyse d’une façon très scientifique le fonctionnement aussi bien dans le règne animal que dans le règne végétal. À la réflexion, en elle-même, la sexualité se présente comme une absurdité : pourquoi les êtres vivants sont-ils séparés en deux genres contraires, mâle et femelle, et pourquoi faut-il la conjonction de ces deux genres pour assurer la propagation de l’espèce ? Il est vrai que la science refuse le principe de finalité et se borne à étudier les phénomènes en tentant de remonter aux causes premières, mais en l’occurrence, la cause première de la sexualité échappe à toute explication rationnelle. Et dans ces conditions, il faut se contenter de constater un certain nombre de faits qui sont autant de réalités incontournables.
On sait que les êtres vivants les plus primitifs, unicellulaires ou protozoaires, ne connaissent pas la différence sexuelle et se reproduisent par simple dédoublement. On sait encore que les huîtres peuvent changer de sexe selon les conditions climatiques de leur environnement. On sait aussi que les escargots sont à la fois mâles et femelles comme le sont certains végétaux. On sait enfin que le fœtus humain est d’abord indifférencié sexuellement et que c’est à la suite d’une métamorphose fort mystérieuse qu’il acquiert le caractère et de l’un ou de l’autre genre. Encore faudrait-il se poser des questions sur ceux qu’on appelle les hermaphrodites, généralement considérés comme des « monstres » et que seule une intervention chirurgicale peut faire pencher d’un côté ou de l’autre. Ce sont autant de constatations qui épaississent le brouillard qui entoure le problème posé par la sexualité.
Si la science est incapable d’apporter une réponse satisfaisante quant à la causalité – et à plus forte raison quant à la finalité – qui préside à ce phénomène naturel, il convient peut-être de recourir à la tradition, cette mémoire de l’humanité qui se présente à nous sous forme de textes cosmologiques, théologiques ou mythologiques : cette tradition, transmise de génération en génération depuis l’aube des temps, a peut-être conservé, sous forme symbolique bien entendu, et parfois très altérée, quelques bribes d’une réalité antérieure. On ne peut alors échapper à la Genèse hébraïque qui, bien que tronquée, condensée, maintes fois réécrite et déformée, demeure néanmoins l’un des témoignages les plus anciens de cette mémoire de l’humanité.
Le texte biblique est net et précis : quand Iaveh Adonaï façonne l’existant humain, il le crée « à son image » et à la fois « mâle et femelle ». C’est donc un androgyne, et l’on peut à juste titre en déduire que le Créateur est lui-même androgyne. Ce n’est que plus tard que ce Créateur décide de dédoubler l’existant en extrayant la fameuse « côte d’Adam » et en en faisant Ève, la première femme, si l’on passe sous silence la mystérieuse Lilith qui, selon certaines traditions rabbiniques, aurait été la mère ou la compagne d’Adam, avant de se révolter et d’être rejetée dans les ténèbres.
Ce récit biblique de la création de l’existant humain n’est nullement en contradiction avec ce que prétend le philosophe grec Platon à propos de l’être primitif qui aurait été à la fois mâle et femelle. Étant « à l’image des dieux », il aurait abusé de ses pouvoirs et se serait permis de défier les divinités en risquant de prendre leur place, provoquant une terrible réaction de la part de celles-ci : c’est alors que l’existant humain aurait été coupé en deux entités distinctes, d’où cette recherche perpétuelle de l’autre qui caractérise la vie de tous les êtres vivants. On pense généralement que Platon, pour développer ses idées et les rendre plus accessibles au commun des mortels, avait tendance à « inventer » des mythes, mais il semble, dans l’état actuel de nos connaissances, que cette théorie de l’androgynat primitif, qui n’est pas forcément à prendre à la lettre, tout comme le récit biblique, soit le reflet d’une certaine réalité d’un lointain passé. Il s’agit encore une fois ici d’une constatation qui ne résout en aucune façon le problème de la sexualité.
Cependant, quelles que soient les circonstances, il est incontestable qu’il y a eu, à un certain moment de l’histoire, une coupure. Or, si dans de nombreuses langues, le mot « sexe » est apparenté à une racine exprimant la « génération » (genre en français, gender en anglais), les langues romanes et même l’anglais utilisent un terme hérité d’une racine latine, celle qui a donné le verbe secare, qui signifie « couper », « séparer ». C’est encore une constatation, mais elle est tout à fait significative. Et elle permet d’esquisser une première hypothèse : l’existant, qu’il soit végétal, animal ou humain est incomplet. D’où la nécessité de l’union sexuelle du mâle et de la femelle pour assurer la prolongation de l’espèce : dans cette « fusion » sexuelle se reconstitue l’unité primitive qui est la seule à pouvoir se prolonger dans la matière, c’est-à-dire dans l’incarnation, au gré des mutations successives.
Solution facile et qui semble couler de source, mais qui, à la réflexion, ne résout aucun problème. La sexualité est une fonction comme une autre. Elle est certes biologique et physiologique, mais si elle est constituée par des pulsions naturelles, absolument innées et incontrôlables, rien ne nous apprend qu’elle est dirigée uniquement vers la reproduction de l’espèce. Car à ce stade de la réflexion, quelle que soit l’idéologie à laquelle on adhère, d’autres problèmes se posent, et qui ne sont pas forcément liés à la fonction de reproduction. D’abord, il faut reconnaître que dans le coït, tel qu’il est pratiqué dans l’optique traditionnelle de la prolongation de l’espèce, il y a perte et fracas. La semence mâle, contenant des milliers et des millions de spermatozoïdes, se noie dans des gouffres insondables : un seul spermatozoïde est capable de provoquer la vie, un seul, tout le reste étant voué à l’anéantissement. Et il en est de même de la part de l’ovulation féminine. Que de pertes !… Que de gâchis !… Que d’ovules abandonnés au fil du hasard !… Si la fusion du mâle et de la femelle devait chaque fois provoquer l’apparition d’un nouvel existant, toutes les planètes du système solaire et des autres systèmes inconnus ne suffiraient pas pour accueillir ces innombrables légions d’existants. On en vient donc à se demander si la conjonction mâle-femelle doit nécessairement déboucher sur la création d’un nouvel existant, et si la sexualité, en tant que fonction physiologique, n’a pas un autre but que cette prolongation de l’espèce. Et cette question soulève bien d’autres problèmes, tous plus ou moins insolubles.
La sexualité correspond une pulsion innée, quelque chose qui, a priori, ne s’explique pas, quelque chose qui appartient à la nature et qui ne peut en aucun cas être écartée ou niée. Quelle qu’en soit l’origine, quelle qu’en soit la cause, quelle qu’en soit la finalité, cette pulsion fondamentale est une réalité qui n’a pas besoin d’être démontrée puisqu’elle est et que rien ne peut la mettre en doute. La meilleure preuve de cette réalité est ce qu’on appelle pudiquement (et de façon quelque peu abusive) l’auto-érotisme, autrement dit la masturbation (tant féminine que masculine) qui est consciente et volontaire, et la fameuse « pollution nocturne » tant décriée par les moralistes et les théologiens, qui est pourtant l’aboutissement de cette pulsion, totalement involontaire, pour ne pas dire spontanée et naturelle.
Toute étude clinique de l’auto-érotisme provoqué ou spontané conduit à une autre constatation : il y a, dans la nature humaine, une pulsion d’origine inconnue qui devient à un certain moment intolérable, qui atteint un « point de non-retour » et qui est, ce qu’il semble, une accumulation d’énergie comparable à celle des composantes électriques qui déclenchent l’éclair, le tonnerre et la foudre, phénomènes on ne peut plus naturels qui résultent d’un état de fait incontestable et inéluctable. Considéré la fin de sa vie comme fou, et interné dans un asile psychiatrique, Wilhelm Reich a consacré toutes ses recherches à la définition de l’orgon, cette unité de valeur énergétique qui se dégage des pulsions sexuelles. Mais avant lui, les sages de l’Inde, notamment ceux qui se réclamaient du tantrisme, avaient bien mis en évidence le rôle de cette énergie vitale qui, sous le nom indien de kundalini, remonte des vertèbres les plus basses (et les plus sacrées en même temps que les plus « honteuses ») pour atteindre, le long de la colonne, le cerveau spirituel, y provoquant l’illumination, c’est-à-dire la connaissance parfaite du visible et de l’invisible, ce que, dans les contes populaires occidentaux, on appelle volontiers le don de double vue.
La sexualité, dans toutes ses manifestations, a comme point de départ une énergie qui se manifeste dans tout existant incarné et qui, née dans de troubles et ambigus domaines, débouche sur la « Connaissance », en fait sur une nouvelle naissance d’ordre spirituelle. C’est pourquoi la sexualité est sacrée, quand bien même elle serait « honteuse » et donc interdite : elle provoque l’illumination, charnellement dans la décharge nerveuse qu’on appelle « orgasme », spirituellement dans ce qu’André Breton, dans le Manifeste du surréalisme, qualifie de point « où le communicable et l’incommunicable cessent d’être perçus contradictoirement ». Il ne faudrait d’ailleurs pas oublier que le mot « orgasme » est bâti sur le même radical indo-européen qui a donné le mot « énergie », et également le terme « orgie », dont la signification sacrée ne peut être mise en doute au regard des plus anciennes liturgies dites païennes de l’Antiquité. Cette constatation, une de plus, va très loin, car elle débouche sur une vision de la sexualité bien éloignée de celle qui a été répandue au cours des siècles par les diverses sociétés qui ont fait l’histoire de l’humanité. Lorsqu’on remonte le temps, à l’aide des documents hérités du passé, on découvre fatalement des données qui ont été sinon occultées délibérément, du moins écartées parce qu’elles dérangeaient l’ordre établi, autrement dit le « ce qui va de soi ». La sexualité, dans toutes ses manifestions, est bien plus que l’obéissance à la pulsion génésique.
Car que dire de l’homosexualité ? Si l’on s’en tient à l’utilité génésique, c’est une aberration, une maladie, une monstruosité. On ne s’est d’ailleurs pas fait faute de le répéter. Or l’attirance d’un existant, mâle ou femelle, pour un autre existant du même sexe que lui est un phénomène naturel qui se concrétise par une fusion aussi totale que dans le cas d’un rapport hétérosexuel. Et cette fusion, concrétisée par un orgasme, ne débouchera jamais sur une quelconque propagation de l’espèce. Et pourtant, cette fusion existe. Elle est naturelle, quoi qu’en puissent dire les moralistes de tous bords, civils ou religieux. Cette constatation jette un certain discrédit sur les théories, sociales, morales ou religieuses, qui ne veulent voir dans les rapports sexuels que la mise en œuvre d’une unique fonction consacrée à la reproduction de l’espèce. De plus, il existe une anomalie assez remarquable dans les rapports entre homme et femme, et cette anomalie est révélatrice. En effet, si l’émission de semence mâle – donc provoquée par un orgasme masculin – est nécessaire à la procréation, il n’en est pas de même du côté féminin : une femme peut être enceinte sans avoir atteint ce que les Anglo-Saxons appellent un climax. En bonne logique, cette anomalie est inexplicable.
Et que dire également de certaines pratiques orientales, notamment de l’étreinte réservée qui ne se résout jamais par une émission de semence masculine, ou de cette règle essentielle quoique bien ignorée de la Fine Amor, autrement dit de l’Amour courtois du Moyen Âge, où tout, absolument tout, y compris la sodomie, était permis dans un rapport amoureux entre homme et femme, sauf la pénétration ? Certes, cette règle était destinée à sauvegarder la pureté de la lignée paternelle – et par conséquent le patrimoine –, mais elle n’en apparaît pas moins comme l’affirmation que la sexualité (à travers toutes ses composantes) et la procréation ne sont pas obligatoirement liées. Il en est de même lorsque les Cathares, persuadés que l’existence charnelle était une création diabolique, se refusaient à procréer pour ne pas prolonger le règne de Satan, d’où leur tolérance vis-à-vis de ceux qui, n’ayant pas encore reçu le consolamentum, n’étaient pas parvenus à un état de pureté absolue : alors, peu importait qu’ils se livrent aux « turpitudes » de la chair pourvu qu’ils ne prolongent pas l’espèce, d’où l’indifférence qu’ils manifestaient envers les pratiques sexuelles les plus aberrantes, la sodomie bien sûr, mais aussi l’adultère, l’inceste, l’homosexualité, la masturbation et même la zoophilie. Toutes ces données historiques convergent vers une unique conclusion : la sexualité apparaît comme un phénomène complexe qui ne peut être analysé qu’avec la plus extrême prudence, et surtout en prenant grand soin de la replacer dans un contexte social bien délimité.
Car une société, quelle qu’elle soit, quelle que soit l’époque dans laquelle elle apparaît ou s’épanouit, s’empare toujours de la sexualité, pour la régir à sa guise, au gré des circonstances, pour l’encadrer, pour la canaliser, pour la finaliser même, et cela par tous les moyens, qui vont de la persuasion à la coercition et au châtiment le plus extrême, moyens qui sont autant civiques et moraux que religieux. Mais en réalité, dès qu’on gratte un peu la surface de cet encadrement sexuel, on découvre que la seule justification de celui-ci est constituée par des impératifs économiques.
Dans toutes les sociétés, passées, présentes et futures, c’est le mariage qui est le plus sûr moyen de canaliser la sexualité et de la diriger dans le but de satisfaire une idéologie, quelle qu’elle soit. Saint Paul, autrement dit le juif hellénisé, citoyen romain, Saül de Tarse, authentique fondateur de la religion chrétienne, l’a dit en termes fort précis, bien que fortement ambigus : « Il vaut mieux se marier que de brûler. » Qu’entendait-il par là au fond de sa conscience, nul n’en saura jamais rien, mais le moins qu’on puisse tirer de cette formule, c’est que le mariage n’est qu’un pis-aller. D’ailleurs, l’Église catholique romaine, qui se prétend seule détentrice du message de Jésus-Christ, ne s’y est jamais trompée : après de nombreuses tergiversations, elle a admis que l’on pouvait se marier devant elle, mais non par elle, car le prêtre, représentant officiel et dûment patenté de cette Église, n’est en définitive qu’un témoin du sacrement que se confèrent l’un à l’autre les nouveaux époux en acceptant et en proclamant solennellement leur union. Comme Ponce Pilate, dans d’autres circonstances beaucoup plus tragiques, l’Église se lave les mains dans cette affaire : elle assiste et elle constate. C’est tout.
Et elle a peut-être raison, car le mariage n’a rien voir avec la religion, rien à voir avec Dieu : il n’est qu’un contrat économique et social destiné à fonder une famille, c’est-à-dire assurer les moyens d’existence d’un groupe d’existants unis par une idéologie commune et perpétuer ce groupe dans les meilleures conditions possibles. Et cela ne peut se faire que dans un cadre bien établi par des lois et surtout bien surveillé par ce qu’on appelle une morale, ou encore une éthique. Certes, sur un plan psychologique, la famille est le milieu idéal pour l’épanouissement des enfants, soutenus par le père et la mère, couple idéal reconstituant ainsi dans le quotidien le mythe de l’androgynat primitif ; c’est le lieu où tout est possible, entièrement tourné vers le futur, où se forgent les racines d’une société en mouvement qui aspire à accéder au nec plus ultra. La famille, établie par le mariage, est la cellule mère de toute société, et cela sans distinction statutaire. Que le mariage soit monogame, polygame, polyandre ou même collectif, peu importe, il constitue la base même de toute organisation sociale. C’est donc le plus sûr moyen d’enfermer la sexualité dans un cadre qui en limite fatalement la portée, et surtout d’en disposer selon les circonstances.
C’est ce qu’a bien mis en évidence un philosophe très influencé par la psychanalyse, Herbert Marcuse, surtout dans son ouvrage intitulé en français L’Homme unidimensionnel, lorsqu’il insiste sur le « déplacement du principe de plaisir ». Son raisonnement est très simple et très convaincant : étant donné que l’énergie sexuelle, donc vitale, qui n’est pas utilisée au profit de la société est une perte pour celle-ci, la société la canalise, la fait servir au système socio-économique en vigueur avant de lui permettre de se manifester dans le couple, « le samedi soir après le turbin », comme on dit vulgairement, après avoir satisfait les exigences de vie et de survie du groupe social considéré comme une famille élargie. L’énergie étant précieuse, et étant réservée prioritairement au travail nécessaire à la survie de ce groupe, ce ne peut être qu’après (en fin de semaine ou dans un au-delà promis en tant que récompense suprême) que ce principe de plaisir peut être satisfait. C’est la justification la plus incontestable du mariage en tant qu’institution sociale et économique.
Mais comme tout acte religieux appartient d’emblée au phénomène social et que toute religion institutionnelle se fait la servante, volontaire ou non, de la société dont elle n’est en réalité qu’une émanation provisoire, ce déplacement de l’instinct de plaisir finit par devenir un impératif moral et aboutit obligatoirement à un dogme religieux. C’est avec l’assentiment et la bénédiction de l’Église catholique romaine, en vertu du verset biblique « croissez et multipliez », pour la plus grande gloire – et le plus grand bénéfice – de la bourgeoisie chrétienne du XIXe siècle, qu’a été fondé le « dogme » du prolétariat : Faites beaucoup d’enfants, car on a besoin de bras dans nos ateliers, dans nos usines, dans nos mines et dans nos champs. Cette règle à la fois sociale et religieuse est parallèle à celle qui prétend qu’il faut des fils à la nation pour la défendre contre ses ennemis, autrement dit, il faut de la chair à canon. Et l’Église catholique romaine, en dépit de ses origines anti-étatiques et pacifistes, en est venu à cautionner, en reniant totalement ses principes fondateurs, la tristement célèbre « alliance du sabre et du goupillon ».
On s’en aperçoit aisément, même dans des régimes qui prônent la laïcité et légifèrent sur la séparation de l’Église et de l’État. Au XIXe siècle, il fallait des ouvriers, même si ceux-ci devaient être misérables. Il fallait également des soldats. Qu’à cela ne tienne ! l’Église était là pour rappeler à tout chrétien ses devoirs de bon citoyen, se faisant ainsi la complice des exploiteurs de tous bords. L’histoire nous le révèle : après une guerre, ou une catastrophe naturelle, on se trouve plongé dans une période de politique nataliste à la fois civile et religieuse. Il faut remplacer les pertes. Cette constatation est valable pour toutes les civilisations et à toutes les époques. Par contre, en période faste, quand il n’y a pas de « trous à boucher », la morale civile et religieuse devient plus souple et l’on fait appel à la régulation des naissances, aussi bien par des moyens anticonceptionnels que des méthodes plus radicales qui relèvent de l’eugénisme le plus absolu pour ne pas dire de cette sinistre et épouvantable idéologie nazie qui s’est répandue au cours du XXe siècle sur une bonne partie du monde. La nature n’est ni bonne ni mauvaise : elle est. Mais si elle se présente parfois de façon impitoyable, il faut bien avouer que ce sont les humains eux-mêmes qui l’interprètent ou la manipulent selon les circonstances et selon l’idéologie dominante.
Le mariage n’est donc, en définitive, qu’un acte social et économique, haussé au rang d’un « sacrement », c’est-à-dire sacré et obligatoire, fondateur de la famille, elle-même cellule de base de toute société. C’est évidemment la canalisation des pulsions sexuelles inhérentes à l’être humain et leur récupération dans un contexte qui dépasse de loin l’individu. Peu importe qui a des relations sexuelles avec qui pourvu que ces relations soient en conformité avec les besoins, les impératifs et les perspectives du groupe social auquel on appartient. Et, conséquence inéluctable de cette réalité, le mariage n’a aucun lien cohérent avec ce qu’on appelle l’amour. Le « mariage d’amour », qui fait tant pleurer dans les chaumières, surtout quand il s’agit de héros princiers, est un leurre. Et s’il fait illusion, c’est parce que, comme l’a magnifiquement démontré Denis de Rougemont dans son essai sur L’Amour et l’Occident, le judéo-christianisme, en tant qu’institution sociale, a récupéré l’affectif au profit de l’utilitaire.
Car qu’est-ce que l’Amour ? Cette question a dû être posée dès l’aube des temps, du moins à partir du moment où l’humanité a dépassé le stade végétatif pour réfléchir sur sa place réelle dans l’univers et sur le comportement des individus, autrement dit de la naissance de la réflexion métaphysique et psychologique. Pourquoi un être humain est-il attiré par un autre être humain bien particulier et non par un autre ? Il ne s’agit certainement pas ici des rapports privilégiés entretenus entre l’enfant et sa mère, et accessoirement entre l’enfant et son père, entre les frères et les sœurs ou les membres du clan familial, ces rapports étant en dernière analyse de type biologique ou provoqués par la conscience de descendre d’un ancêtre commun, ou encore par l’accoutumance que procure une existence qui ne peut se concevoir que dans un cadre restreint – et donc protecteur, face aux dangers extérieurs toujours inquiétants. Il s’agit seulement de la rencontre entre deux existants humains qui en arrivent à décider qu’ils ne peuvent plus se passer l’un de l’autre. Alors, en quoi la sexualité peut-elle intervenir dans cette rencontre qui semble, à première vue, exclusivement du domaine affectif ?
Là est le mystère. Bien sûr, on peut s’appuyer sur la thèse de l’androgynat développée par Platon et décider de chercher le complémentaire sans lequel on ne peut être totalement soi-même, mais les arguments du philosophe grec sont surtout destinés à justifier sa propre homosexualité. Il est vrai qu’il insiste sur la recherche de la beauté, celle-ci étant l’apanage des divinités, évoquant ainsi la tentative de l’humain d’accéder au divin, mais cela n’explique en rien cette pulsion qui conduit deux existants à s’unir, non seulement sexuellement, mais totalement, par la pensée et par la vie quotidienne, dans une étreinte que chacune des parties voudrait être définitive et éternellement revécue. Le problème de l’amour, même considéré en dehors de toute cause physiologique, demeure aussi insoluble que celui de la sexualité pure. Sur ce sujet, la plupart des philosophes qui se sont penchés sur la question se sont engagés dans des impasses où il n’est pas facile de revenir en arrière. Et c’est peut-être chez les poètes et les écrivains que l’amour a été le mieux examiné, médité et transcrit, tout en étant non expliqué rationnellement. Et c’est peut-être chez Stendhal, dans certaines pages de son ahurissant traité intitulé De l’Amour, qu’on en découvre, bien avant les investigations psychanalytiques, la meilleure description, ou tout au moins une habile interprétation d’un phénomène humain unanimement répandu.
De quoi s’agit-il ? D’une lente maturation du biologique vers le psychologique et finalement vers le métaphysique. Cela est conforme à ce que chantait le troubadour Uc de Saint-Circ au XIIIe siècle : « C’est à travers la femme qu’on atteint Dieu. » Stendhal part de la pulsion sexuelle innée qui pousse l’existant à s’unir à l’autre. Cette pulsion est inconsciente et incohérente, elle est sans objet parce qu’elle obéit à l’instinct, comme chez les animaux. Mais cette pulsion innée, inhérente à la nature, s’intellectualise et se sublime chez les humains et finit par se fixer sur un objet rencontré au hasard (mais le hasard existe-t-il ?) pour se cristalliser sur l’image de cet autre et devenir véritablement obsessionnel. À partir de cette cristallisation, il y a exclusivité : la vie émotive, affective et sexuelle ne peut se réaliser qu’avec cet autre. Telle est la constatation de Stendhal, qui n’en fait pas une théorie. Pour lui, c’est la naissance de ce qu’on appelle communément l’Amour, avec tous ses aspects positifs et négatifs, les uns n’allant pas sans les autres.
Car l’amour, tel qu’il est considéré universellement, n’en est pas moins ambivalent. Comme dans le cas du mot latin altus qui signifie à la fois « haut » et « bas », mais qui a pris ensuite le sens unique de « haut », le terme amour ne désigne en fait que le sommet d’une ligne continue dont la base est la haine. Or, il faut bien admettre qu’amour et haine ne sont que les deux aspects d’une même réalité. Et cela ne s’explique pas. La haine peut se changer très facilement en amour, comme en témoigne l’admirable film de Liliana Cavani, Portier de nuit (amour fou de la victime pour son bourreau), et l’amour peut tout aussi facilement devenir de la haine, comme le démontre la légende de Médée (la femme délaissée se vengeant sur ses enfants pour assouvir sa colère contre son époux Jason). Que de tragédies autour de l’amour, qui nourrissent l’imagination des poètes, des écrivains et des artistes d’une façon générale ! On pense bien entendu à la fameuse « déclaration » de Phèdre à Hippolyte dans l’œuvre de Racine, où la cristallisation des pulsions de l’héroïne suit le chemin bien connu des psychanalystes, celui du transfert, en l’occurrence le déplacement de l’image du père vers celle du fils. Et l’on ne peut oublier l’amour fou de Tristan et Yseult, quelle que soit sa cause première, histoire universelle incontestablement d’origine celtique, qui pose, entre autres, les problèmes des rapports conflictuels entre l’amour et la société. Mais tout cela ne débouche finalement que sur une incompréhension totale du phénomène amoureux, car, comme on le répète si souvent, « le cœur a ses raisons que la Raison ne connaît pas ».
Cependant, ces considérations pessimistes ne dispensent nullement d’examiner à la loupe comment ont été vécus l’amour et la sexualité dans les différentes civilisations qui se sont succédées dans l’histoire du monde. À force d’agiter les problèmes qui se posent à ce propos, peut-être arrivera-t-on un jour à déterminer ce qui pousse l’existant humain à copuler, non pas sauvagement, brutalement, mais selon la sensibilité de chacun et selon les circonstances extérieures dans lesquelles se manifestent ces pulsions innées. Depuis fort longtemps, on l’a fait, notamment pour le domaine grec, pour le domaine des Latins, pour celui des peuples dits « primitifs », pour le domaine musulman, pour celui de l’Inde et de la Chine, et bien sûr dans le cadre encore contemporain de la tradition judéo-chrétienne. Mais il semble qu’on n’ait jamais vraiment plongé dans les mystérieuses brumes de l’univers des peuples celtes.
Il paraît en effet aberrant d’ignorer, ou de faire semblant d’ignorer, l’apport fondamental de la tradition celtique à la formation de la société européenne occidentale telle qu’elle se présente de nos jours. À une certaine époque de l’histoire, les peuples celtes ont dominé les deux tiers du continent européen et ils y ont laissé des traces profondes que ne sont pas venus détruire les ajouts grecs, latins et germaniques, puis la submersion de ces zones géographiques par l’idéologie judéo-chrétienne. Tout est lié d’une façon ou d’une autre, et les diverses civilisations sont toujours le résultat d’une synthèse, ce qui en fait non seulement l’originalité, mais la richesse fondamentale.
Mais avant d’entreprendre toute recherche sur l’amour et la sexualité chez les Celtes, il convient de ne pas oublier que la civilisation dite celtique s’étend sur une dizaine de siècles, allant de la période de Hallstatt, de 500 avant notre ère à l’an 500 de l’ère chrétienne, avec des prolongements plus qu’évidents dans certaines régions, surtout l’Irlande jusqu’à la fin du Moyen Âge. Cette permanence, pour ne pas dire « persistance » d’un « état d’esprit » celtique pendant des périodes troublées de l’histoire de l’humanité est un élément dont il faut tenir compte. Le christianisme en a été imprégné lui-même, et la société occidentale tout entière ne serait pas ce qu’elle est sans cet apport fondamental, opérant une synthèse harmonieuse entre les civilisations méditerranéennes et celles qui sont classées comme « barbares » ou « nordiques ».
Comment les peuples celtes, Gaulois, Bretons, Irlandais, Galates et autres, ont-ils vécu la sexualité des membres de leurs communautés et comment ont-ils tenté de résoudre l’insoluble problème de l’amour ? Comment ont-ils considéré le sexe et le sacré, car la sexualité est toujours reliée, qu’on le veuille ou non, à la notion de « sacré », même si elle est considérée comme maudite ou « diabolique ». Comme l’affirme Michel Cazenave, dans toutes les sociétés, on se heurte à « un anathème répété qui considère notre corps comme la prison de notre âme, et la puissance sexuelle comme le signe et la marque de notre intime déchéance. Mais peut-être est-ce aussi que le sexe est si fort, si libre et anarchique, si mystérieusement accordé à une expérience surhumaine que les hommes en ont une frayeur spontanée. Et bien plus qu’une frayeur : une terreur parfois sans borne(1) ».
Qu’en est-il donc de l’amour et de la sexualité chez les peuples celtes, depuis l’apparition de ceux-ci dans l’histoire et leur dilution dans les sociétés contemporaines ? Telle est la question à laquelle se propose de répondre cet ouvrage.