Les magiciennes de l’amour
« Ève a été la première à connaître la sexualité et elle oblige Adam à faire semblant de la lui révéler(74). » Ce jugement psychanalytique pourrait fort bien s’appliquer à ce que les Celtes pensaient de l’amour et de la sexualité. En effet, si l’on en croit les textes celtiques ou d’origine celtique, c’est vraiment la femme qui mène le jeu. Les personnages de Grainné, d’Yseult et de Guenièvre ne sont guère rassurants quand on en analyse très objectivement leur comportement. Cette femme-soleil, du moins dans ces récits hérités des temps anciens, brille de tout son éclat et aussi de sa terrifiante intensité.
Terrifiante, elle l’est assurément, à tel point qu’elle aveugle ceux qui osent la regarder de face et que le troupeau des hommes cherche désespérément à fermer les yeux devant elle. « On comprend dès lors pourquoi, devant la menace du Tristan, l’Occident a cru bon de dresser la figure de la dame dans un amour lointain – triste galerie de ces princesses de Clèves, de ces Mme de Mortsauf, de ces doña Prouhèze qu’on ne peut jamais posséder et qu’on renvoie dans le ciel de l’amour idéal pour ne pas affronter ce qu’elles pourraient nous offrir – et qui laisse cours par là même, dans un processus dialectique, à la gauloiserie la plus franche, dans un retour mortifère du refoulé archétype, la figure légendaire de cette femme fatale si sombrement magnifique qui a hanté nos consciences depuis la Phèdre de Racine jusqu’à Heide qui habite les volutes d’Argol(75), ou certains personnages de Barbara Stanwick dans la fantasmagorie délirante des studios d’Hollywood(76). » Les terreurs ancestrales sont toujours latentes dans l’inconscient, collectif ou individuel, qui est sur le point de franchir les frontières de la conscience claire.
Mais cette « terreur » des hommes devant la femme-soleil, c’est celle des sociétés contemporaines, héritières de vingt siècles de christianisme, et non pas celle des sociétés de type celtique. Certes, cette femme « fatale », au sens strict du terme (le mot fait référence au fatum des Latins, c’est-à-dire au « destin »), fait peur, mais c’est parce qu’elle est avant tout magicienne, dépositaire de secrets qu’il est parfois difficile de pénétrer. « Le cœur de la femme est plus profond que la plus profonde des mers », affirme un proverbe breton de l’île de Batz. Et une étrange chanson populaire bretonne des environs de Tréguier, recueillie en 1898 par le poète Narcisse Quellien, chanson ancienne réactualisée au temps de la Révolution, exprime fort bien, à l’aide d’images symboliques, le mystère insondable de la femme.
En voici la traduction française : « Les filles de Tréguier sont aussi charmantes / que des miroirs en argent. / Aucune cependant ne fit la loi / comme l’une d’elles qui était stoubinen(77). / Un œil vif, une petite main fraîche / et un petit corps frétillant comme un poisson. / Sur le bord de la mer était sa maison de paille(78), / et là se faisait terrible clameur / sans qu’il y eût cependant ni gens ni bêtes / ni de porte ouverte sur cette maison. / Mais quelques-uns disaient / que la stoubinen était descendue / comme une fille de mer(79) dans la mer bleue / pour jouer avec les grands poissons. / Quand fut démolie la maison de paille, on dit / qu’un escalier fut trouvé dans le mur, / et qu’il conduisait sous la mer, / mais une fois là, il n’y avait pas d’ouverture… »
On peut interpréter ce chant, surgi tout droit de la mémoire populaire, de bien différentes façons, mais toutes sont liées à la sexualité, soit pour la dénoncer comme immorale, la stoubinen étant une putain, soit pour en définir les limites. Un psychanalyste affirmerait qu’il est fait ici référence au vertige qui peut saisir l’homme devant le sexe de la femme, vertige dû à la sensation de sombrer dans un gouffre sans issue. Au bas de l’escalier, il y a un véritable tombeau, et l’on s’aperçoit que cette « maison de paille » a la même structure qu’un tertre mégalithique, avec un long couloir qui débouche sur une chambre sépulcrale qui est l’équivalent de l’utérus. Et l’entrée d’un monument mégalithique est la plupart du temps obstruée par un pilier de pierre. On n’y entre pas n’importe quand ni n’importe comment. C’est un lieu secret. Or, dans la « maison de paille », il n’y a pas de porte. Seule, la stoubinen peut y pénétrer – et y faire pénétrer ceux qu’elle choisit. C’est dire que cette stoubinen est un être féerique, tout au moins une magicienne.
Ce concept de lieu clos occupé par une femme, ou par un groupe de femmes, semble avoir été fort répandu chez les Celtes, et il est signalé comme tel par les auteurs grecs et latins. Ainsi, le compilateur du Bas Empire Pomponius Mela (III, 6) affirme-t-il que « vis-à-vis des côtes celtiques, s’élèvent quelques îles qui prennent toutes ensemble le nom de Cassitérides parce qu’elles sont très riches en étain. Celle de Séna, placée dans la mer Britannique(80), vis-à-vis de la côte des Osismii(81), est renommée à cause d’un oracle gaulois dont les prêtresses, consacrées par une virginité perpétuelle, sont, dit-on, au nombre de neuf. Elles sont appelées « gallicènes », et on leur attribue le pouvoir extraordinaire de déchaîner les vents et les tempêtes par leurs enchantements, de se métamorphoser en tel ou tel animal selon leur désir, de guérir les maux réputés incurables, enfin de connaître et de prédire l’avenir. Mais elles réservent exclusivement leurs remèdes et leurs prédictions à ceux qui n’ont voyagé et navigué que dans le but de les consulter. »
Il faut tout de suite mettre en parallèle cette description de Pomponius Mela avec ce que dit le clerc gallois Geoffroy de Monmouth, au XIIe siècle, à propos de l’Insula Pomorum, c’est-à-dire la fameuse île d’Avalon de la légende arthurienne : « L’île des Pommiers est aussi appelée île Fortunée parce que toute végétation y est naturelle. Il n’est point nécessaire que les habitants la cultivent. Toute culture est absente, sauf celle que fait la nature elle-même. Les moissons y sont riches et les forêts sont couvertes de pommes et de raisins. Le sol produit tout comme si c’était de l’herbe. On y vit cent années et plus. Neuf sœurs y gouvernent par une douce loi et font connaître cette loi à ceux qui viennent de nos régions vers elles. De ces neuf sœurs, il en est une qui dépasse toutes les autres par sa beauté et sa puissance. Morgane est son nom, et elle enseigne à quoi servent les plantes, comment guérir les maladies. Elle connaît l’art de changer l’aspect d’un visage, de voler à travers les airs, comme Dédale, à l’aide de plumes. On dit que ses sœurs étudient cette science. »
Cette tradition des « Gallicènes » de l’île de Sein a eu beaucoup de succès à l’époque romantique, notamment chez Chateaubriand, dans Les Martyrs, où apparaît le célèbre personnage de Velléda, la druidesse tombée amoureuse d’un Romain, mais qui, en couchant avec lui, n’en a pas perdu pour autant son pouvoir de déchaîner ou de calmer les tempêtes. Car il ne faut pas se méprendre sur le sens que donnaient les anciens au terme de « virginité », celui-ci désignant un état et non une réalité physiologique : la vierge n’est autre qu’une femme qui ne dépend d’aucun homme, et qui est donc libre et disponible. D’ailleurs, la Morgane de l’île des Pommiers n’a pas la réputation d’être une virgo intacta au sens médical et chrétien de cette expression consacrée. Il est donc permis de supposer que les « vierges » de l’île de Sein s’occupaient de ceux qui venaient les consulter non seulement sur le plan de la guérison et de la prédiction, mais sur celui de la sexualité. De toute façon, ces « vierges », qu’on compare parfois aux vestales romaines, sont des magiciennes.
Le géographe grec Strabon ajoute même que ces étranges femmes, dont il situe la résidence ailleurs que Pomponius Mela, sont « possédées » par un dieu : « Dans l’océan, pas tout à fait en pleine mer, mais juste en face de l’embouchure de la Loire, Posidonius(82) nous signale une île de peu d’étendue où habitent soi-disant les femmes des Namnetes(83). Ces femmes, emplies de la fureur bachique, cherchent par des mystères et d’autres cérémonies religieuses à apaiser, à désarmer le dieu qui les tourmente. Aucun homme ne met le pied dans leur île, et ce sont elles qui passent sur le continent toutes les fois qu’elles veulent avoir commerce avec leurs maris » (Strabon, Géographie IV, 4). Ces femmes sont donc avant tout des prêtresses, mais d’une religion qui n’est guère précisée. En fait, ce sont des magiciennes qui, elles, ne semblent pas avoir renoncé aux relations sexuelles. Quant au terme de « maris », employé par Strabon, il peut aussi bien désigner les époux légitimes que des hommes de rencontre, lorsque « Vénus s’attache tout entière à sa proie ».
Ces différents textes sont la preuve qu’il existait chez les peuples celtes des communautés de femmes magiciennes qui prodiguaient certains de leurs secrets à ceux qui venaient les consulter ou ceux qu’elles allaient elles-mêmes retrouver. Mais quels secrets ? Des recettes magiques, bien sûr, mais certainement, bien que les récits soient assez discrets sur le sujet, une sorte d’initiation à l’amour physique. On le perçoit nettement dans les romans arthuriens des XIIe et XIIIe siècles, où les « pucelles » s’arrangent toujours pour provoquer les chevaliers errants et leur faire partager leur couche. D’ailleurs, très souvent, ces « pucelles » sont groupées autour d’un personnage emblématique, magicienne ou fée, telle Morgane, ou même Viviane, celle qui éleva Lancelot dans son palais féerique, sous les eaux d’un lac. Ces femmes ainsi décrites sont des initiatrices, à n’en pas douter, mais elles utilisent la sexualité pour transmettre leur science et leurs pouvoirs.
On en a un exemple précis dans deux récits irlandais parallèles, La Courtise d’Émer et L’Éducation de Cûchulainn. On pénètre alors dans un univers surprenant qui laisse entrevoir les grandes lignes d’une civilisation archaïque où les rapports sexuels n’étaient entachés d’aucune culpabilité. Bien au contraire, il semble que, sous certaines conditions, ils aient été exaltés comme un puissant moyen d’acquérir non seulement la maturité, mais la connaissance des secrets de l’univers.
Le manuscrit de L’Éducation de Cûchulainn est tardif, puisqu’il date du XVIIIe siècle, mais il présente de nombreuses tentatives de rajeunissement au goût des « antiquaires » de l’époque, ce qui indique qu’il découle d’une source antérieure dont on ne comprenait peut-être pas toujours les éléments de base. Mais il existe une version plus ancienne, La Courtise d’Émer, malheureusement très fragmentaire, contenue dans un manuscrit du XIIe siècle, lui-même résultat d’une compilation de données encore plus anciennes.
Il s’agit de l’éducation guerrière du héros Cûchulainn. Jusque-là, les exploits qu’il a accomplis n’ont été que des « enfances », un simple apprentissage autodidacte. Mais si le héros a brûlé les étapes d’une initiation officielle, et qu’il est même « fiancé » à une certaine Émer, il n’en est pas moins obligé d’aller se perfectionner auprès de personnes compétentes. C’est alors qu’on voit apparaître de curieuses coutumes chez les Irlandais de l’époque préchrétienne, en particulier l’obligation de prendre des leçons non pas auprès de maîtres d’armes irlandais, mais dans une « école » écossaise, ou tout au moins située dans l’île de Bretagne, car on ne sait jamais trop bien, dans ces récits épiques, quelle est la différence entre l’Écosse et le pays des Bretons insulaires. C’est une constatation qui semble donner raison à César qui, dans ses Commentaires, prétend que les druides gaulois allaient s’instruire dans l’île de Bretagne qui, à son avis, était le lieu d’origine de la religion druidique. De toute façon, cela laisse supposer que l’île de Bretagne, particulièrement l’Insula Mona, c’est-à-dire l’île d’Anglesey actuelle, était pour les peuples celtes un centre à la fois religieux, intellectuel et militaire d’une importance exceptionnelle. D’ailleurs, ce que raconte César à ce sujet est corroboré par d’autres auteurs latins, notamment par Tacite qui, dans sa Vie d’Agricola, présente Anglesey comme une véritable pépinière de druides.
Il y a mieux : cette éducation militaire est loin de ressembler à une quelconque école de guerre ou à un camp d’entraînement pour légionnaires romains. Cette éducation, telle qu’on peut l’entrevoir à l’aide de ces deux textes, est avant tout magique. C’est une sorte de sorcellerie qui n’ose pas dire son nom. Et quand on sait que les derniers vestiges de la religion druidique, dans les manuscrits recopiés par les moines chrétiens d’Irlande, sont plus ou moins confondus avec des pratiques de sorcellerie, on peut se demander dans quelle mesure cette accusation n’est pas fondée. Le Livre des Conquêtes, compilation réalisée au douzième siècle à partir de documents antérieurs aujourd’hui perdus, n’affirme-t-il pas que les fameuses tribus nommées Tuatha Dé Danann, avaient amené avec elles, des « îles du nord du monde », la sagesse, le druidisme et la sorcellerie ? Et de cette évidente collusion entre sorcellerie et druidisme, deux disciplines venues du « nord du monde », on est en droit de déduire que le druidisme avait un certain aspect du chamanisme en usage dans la grande plaine du nord de l’Europe et de l’Asie(84).
Une seconde coutume n’est pas moins surprenante. L’éducation guerrière des jeunes gens est présentée, dans ces récits, comme assurée non pas par des hommes d’expérience, par des héros couverts de gloire, mais par des femmes, réunies en communauté, qu’on qualifie généralement de « femmes guerrières ». Qui sont-elles exactement ? Il est difficile de répondre à cette question. La tentation est forte de les appeler « druidesses » comme les fameuses « vestales » de l’île de Sein, mais il n’est pas prouvé avec exactitude qu’il ait existé des « druidesses » dont la fonction correspondait exactement à celle des druides hommes. On peut seulement affirmer que ces « femmes guerrières » apparaissent assez fréquemment dans les littératures celtiques, et parfois même dans l’histoire, comme en témoigne la lutte héroïque menée par la reine bretonne Boadicée (ou Boudicca) contre les occupants romains au premier siècle de notre ère.
Il semble d’ailleurs que ces groupes de « femmes guerrières » constituent une sorte d’institution sacrée, puisqu’on retrouve ce thème évoqué non seulement dans de nombreux textes, mais également sur des gravures de monnaies gauloises, ainsi que dans le personnage mythologique de Bobdh-Morrigane, déesse guerrière – et non pas déesse de la guerre –, qui plane souvent sous forme de corneille au-dessus des combattants pour exciter leur fureur, sinon pour intervenir elle-même dans les affrontements qu’elle suscite.
Il ressort de ces divers documents que ces « femmes guerrières » constituaient une véritable caste, très à part, très en dehors de la société, à la façon de la caste des forgerons. Il y a en effet une incompatibilité de principe entre la femme, être qui donne la vie, et la guerre destructrice et mangeuse de vie. La guerre est une affaire d’hommes : c’est le cas chez les Celtes, comme chez les autres peuples. Or les Celtes vont s’initier à la guerre chez des femmes, celles-ci passant bien sûr pour des êtres maudits, donc des sorcières. La mauvaise fée du folklore européen n’est pas autre chose que la dégénérescence de ce thème traditionnel.
Donc Cûchulainn, pour compléter son éducation, part pour l’Écosse avec Loégairé le Victorieux et Conall Cernach, qui seront plus tard ses fidèles compagnons d’armes. « En ce pays vivait une femme guerrière dont le nom était Dordmair, fille de Domnall le Belliqueux, et elle accueillait en sa forteresse les jeunes gens qui souhaitaient s’initier aux arts du combat. » Dordmair les reçoit avec beaucoup d’égards et, le lendemain, elle les mène dans une prairie pour les confronter à des épreuves. Elle « entreprit de leur montrer des tours d’adresse. Elle se fit apporter une épée à cinq tranchants qu’elle ficha en terre, d’un seul coup, la pointe acérée comme un rasoir vers le haut. Puis elle sauta en l’air et retomba de façon que sa poitrine et ses seins reposassent juste sur la pointe aiguë de l’épée, et ce sans trouer le moins du monde ni son vêtement ni sa peau. Elle demeura ainsi un long moment en équilibre. » Alors, elle demande aux trois jeunes gens de faire la même chose.
Loégairé et Conall tentent l’épreuve tous les deux, mais ne réussissent pas. Par contre Cûchulainn « prit son élan, bondit et, une fois en l’air, s’y balança de telle sorte qu’il plaça sa poitrine sur la pointe de l’épée sans se blesser, déclara la chose des plus faciles, assura que cette position de repos lui convenait parfaitement et qu’il y passerait volontiers toute la journée ». Il ne faut pas oublier que Cûchulainn est un personnage hors du commun et que déjà, en Irlande, on l’a surnommé le « contorsionniste d’Émain ». Mais si Dordmair admire cette prouesse, elle prend à part ses deux compagnons et leur conseille de rentrer chez eux : « Si vous désirez qu’on vous considère longtemps comme des champions, il faut vous exercer à bien d’autres tours d’adresse que ceux que vous connaissez déjà. Seulement, vous avez besoin d’aide et d’assistance, et vous pouvez l’obtenir de moi. » Comme Conall et Loégairé refusent de continuer leur initiation, ils s’en vont, laissant Cûchulainn auprès de Dordmair.
Dans le récit le plus récent, cette Dordmair apparaît comme une femme d’un physique ordinaire, mais qui possède cependant de grands pouvoirs, à la fois guerriers et magiques. Elle est fort différente dans le texte plus ancien de La Courtise d’Émer. Elle y est en effet décrite de la façon suivante : « Grands étaient ses genoux ; elle avait les talons devant elle, ses pieds derrière, elle était hideuse. » Or elle est tombée amoureuse de Cûchulainn et se propose à lui sans aucune pudeur. Mais celui-ci « n’en voulut pas et elle promit de se venger ». Cela n’empêche nullement Cûchulainn de demeurer avec elle pendant une année entière, apprenant force tours d’adresse. Mais au bout de ce temps, une sorte de géant, noir comme du charbon, qu’il rencontre au bord de la mer, lui fait comprendre qu’il n’a pas appris grand-chose chez Dordmair. Aux questions posées par le jeune guerrier, il répond qu’il connaît une autre femme guerrière qui pourrait, s’il le voulait, lui apprendre beaucoup plus dans les arts du combat – et de la magie guerrière bien entendu. Il s’agit de « Scatach, fille de Buanuinne, roi de Scythie(85). Elle réside dans une forteresse, de l’autre côté de cette montagne. Et je te garantis qu’elle est meilleure, plus habile que celle qui t’instruit depuis près d’un an. »
Cûchulainn quitte donc Dordmair et se dirige vers la forteresse de Scatach. Il rencontre des jeunes gens qui s’exercent au lancer du javelot et se fait guider par eux. Ils parviennent à un pont magique : « Quand on sautait sur le pont, il rétrécissait jusqu’à devenir aussi étroit qu’un cheveu et aussi dur et glissant qu’un ongle. D’autres fois il se relevait plus haut qu’un mât. » Et c’est l’entrée obligatoire du domaine de Scatach. Cûchulainn fait deux tentatives qui se révèlent infructueuses : dans les deux cas, il glisse et retombe sur le dos, furieux de ses échecs.
Mais cette scène a des témoins : Scatach, « depuis le haut de sa maison, regardait ce qui se passait près du pont. Sa maison était très vaste : elle avait sept portes énormes, sept fenêtres entre chaque porte, et sept chambres d’une fenêtre à la suivante. Trois fois cinquante filles occupaient chacune de ces chambres, toutes vêtues de manteaux pourpres ou bleus. » Mais Scatach n’est pas seule, elle est en compagnie de sa fille Uatach, dont le nom signifie « très terrible », qui paraît très intéressée par le spectacle qui s’offre à ses yeux. « Uatach avait les doigts blancs, les sourcils noirs. Quand elle vit le jeune homme, elle lui donna l’amour de son âme. » Scatach dit alors à sa fille de bien regarder le nouvel arrivant, car il lui a été prédit que quelqu’un encore très jeune viendrait d’Irlande et qu’il gagnerait l’épreuve du pont des Sauts en moins d’une heure.
Cûchulainn ne sait pas qu’il est observé, mais il devient littéralement enragé : « Il sauta en l’air en se balançant, comme s’il était dans le vent, de sorte que, d’un bond furieux, il arriva à se tenir sur le milieu du pont. Et le pont ne rétrécit pas, ne devint pas dur et ne se fit pas glissant sous lui. » Scatach envoie alors sa fille souhaiter la bienvenue au jeune vainqueur de l’épreuve et l’inviter à passer la nuit dans la maison des barbiers. « Trop heureuse d’obéir, Uatach alla donc trouver Cûchulainn, l’invita à pénétrer dans la forteresse, le mena jusqu’à la maison des barbiers et le pria de s’y installer pour la nuit. Puis elle revint vers sa mère, mûrissant dans son cœur tout l’amour qu’elle éprouvait pour lui. » De l’amour, ou simplement le désir suscité par la prouesse du jeune guerrier ? La question reste sans réponse.
Là, Cûchulainn se prend de querelle avec les barbiers, en tue froidement quelques-uns et va en placer les têtes sur la porte de la forteresse. Le lendemain, il va parler à Scatach et la provoque avec une incroyable arrogance : « Je viens te demander les bijoux et les trésors que t’ont donnés en paiement les jeunes gens que tu instruis. À mon avis, tu leur as pris bien plus que ne valent les conseils que tu as daignés leur fournir ». Cette attitude n’a rien de celle que devrait avoir un élève vis-à-vis de celle dont il vient chercher l’enseignement. Et de plus, il la défie au combat. Elle revêt ses armes, mais à ce moment, les deux fils de Scatach s’interposent. Un combat sans merci s’engage et l’un des fils tombe sous les coups de Cûchulainn qui, quelque peu blessé et harassé, vient apporter la tête à sa mère. Celle-ci, nullement impressionnée, pas plus qu’elle ne semble chagrinée par la perte de son fils, invite le vainqueur dans sa maison afin qu’il soit soigné et guéri. C’est alors que l’initiation guerrière va se doubler d’une initiation sexuelle.
D’abord, tout se passe normalement. « On le mena à l’intérieur de la maison, et on lui prépara un lit dans une chambre où il serait seul. On lava ses plaies, on les pansa, on lui apporta des breuvages qui apaisèrent ses douleurs. Et il s’endormit, sitôt la nuit, quand fut venue l’heure pour chacun d’aller se coucher ». Visiblement, Cûchulainn n’aspire qu’à une chose, se reposer. « Cependant, au milieu de la nuit, Uatach, fille de Scatach, se glissa dans la chambre où Cûchulainn dormait. Il se réveilla brusquement et la vit devant lui. – Qu’est-ce qui t’amène à cette heure ? demanda-t-il. – Une armée qui attaque ne risque pas d’être surprise, répondit-elle, et voilà pourquoi je prends les devants. Sache que je te désire et que rien ne pourra m’empêcher de faire ce que j’ai décidé. »
Cûchulainn comprend que la situation va devenir intolérable s’il ne réagit pas. Il fait appel à l’un de ces nombreux interdits sexuels dont abondait la vie quotidienne, mais sur lesquels on ne possède guère d’informations. Il lui répond en effet : « Ne sais-tu pas, ô fille, qu’il est interdit à un homme blessé de coucher avec une femme ? » Cela semble ébranler la volonté de Uatach. Elle sort de la chambre sans dire un mot, et retourne se coucher chez elle.
Mais Cûchulainn n’en est pas pour autant tiré d’affaire. Uatach est une entêtée : « Ne pouvant dormir, tant le désir du jeune homme la tourmentait, elle se défit de tous ses vêtements, s’empressa de revenir auprès de Cûchulainn et, toute nue, elle se glissa dans le lit. Ce dont Cûchulainn fut on ne peut plus contrarié. Il étendit sa main valide et, à tâtons, rencontra par hasard l’un des doigts d’Uatach, s’en saisit et le tordit violemment pour la chasser du lit mais, ce faisant, il la blessa et la marqua rudement. – Sois maudit pour ta faute et le mal que tu m’as causé, spectre honteux, fantôme ratatiné ! s’écria-t-elle. Tu viens de commettre une bien vilaine action en me blessant, quand tu pouvais me renvoyer sans me faire de mal. – Je préfère te renvoyer ainsi pour que tu saches que je ne suis pas disposé à me soumettre à tes caprices, répliqua-t-il. Car tu risques disgrâce et mépris, maintenant que te voici blessée. »
L’intention de Cûchulainn n’était certes pas de faire du mal à la jeune fille, mais il vient de se mettre dans son tort, même si la blessure qu’il lui a infligée n’était pas volontaire. Uatach va profiter de cette situation : « Je consens à te pardonner, insista-t-elle, sous réserve que tu me permettes de rester toute la nuit à tes côtés. » C’est évidemment un piège, et Cûchulainn ne s’y laisse pas prendre. Il répond : « Tu es opiniâtre, ô fille, et beaucoup trop sûre de toi. Je te le répète, tu ne resteras pas cette nuit dans mon lit. » Alors, Uatach, qui ne s’avoue pas vaincue, va faire usage, avec une habileté qu’on peut qualifier de diabolique, d’autres arguments qui vont dans le sens de la magie guerrière et sexuelle qu’est venu apprendre le héros chez Scatach : « Écoute-moi, beau chien, si je ne me sépare pas de toi cette nuit, je saurai t’obtenir de belles récompenses. Je ferai en sorte que ma mère t’enseigne les trois prouesses secrètes qu’elle est seule à connaître et qu’elle n’a jamais révélées à personne(86). » Il faut avouer que ces propositions sont assez alléchantes pour un jeune guerrier qui veut acquérir les plus grandes connaissances en matière de combat.
Cûchulainn se laisse convaincre par Uatach, mais il « lui fit jurer et, cette nuit-là, elle obtint tout ce qu’elle avait désiré, tant dans son esprit que dans son corps » ; mais le lendemain matin, il lui demande des précisions à propos de ce qu’elle a promis de lui faire obtenir. Elle lui répond : « Sache que Scatach ira tout à l’heure dans un bois converser avec les dieux. Elle sera sans armes mais aura sous elle un panier rempli de prouesses (?). Si tu vas la rejoindre, avec tes armes, et si tu la menaces, elle ne pourra rien te refuser. Tu obtiendras les trois prouesses dont je t’ai parlé et que ma mère n’a jamais révélées à quiconque. N’hésite pas, brandis ton épée au-dessus d’elle et dis-lui que sa tête est le gage de ta satisfaction. »
Cûchulainn suit les conseils de Uatach. Il suit la femme guerrière et, au moment propice, il la menace d’un véritable geis de mort et de destruction si elle ne lui obéit pas. Scatach lui répond : « Tu ferais mieux de m’épargner. Si tu m’épargnes, tu obtiendras de belles récompenses. – Quelles récompenses ? demande le jeune homme. – Celles que tu voudras. – Eh bien, voici : je désire les trois prouesses que tu n’as jamais dévoilées à personne, ainsi que l’amitié de tes cuisses et ta fille Uatach. » Voilà qui est net. L’amitié des cuisses est un délicat euphémisme pour désigner un acte sexuel non amoureux, purement physique, provisoire et sans aucune durée fixée. Et comme Cûchulainn a déjà eu, la nuit, des rapports avec Uatach, il se contente de demander la fille elle-même, sous-entendu dans le cadre du concubinage légal, ou si l’on préfère du mariage annuel.
La femme guerrière est elle-même sous la contrainte du geis que vient de lancer sur elle le héros ulate. « Elle lui jura tout ce qu’il voulut, lui révéla les trois prouesses et, la nuit suivante, Cûchulainn eut la fête de la main et du lit avec la fille et, en plus, l’amitié des cuisses de la mère. » On ne peut pas dire que l’initiation de Cûchulainn soit seulement guerrière : elle est incontestablement sexuelle et suppose non seulement le coït normal en de pareilles circonstances, mais certaines fantaisies qu’on appelle volontiers les « bagatelles de la porte ». Il ne s’en plaint d’ailleurs pas et il demeure une année entière en leur compagnie. Cela fait penser à un passage des Mémoires d’outre-tombe de M. le vicomte de Chateaubriand, où celui-ci, après son retour d’exil, décrit avec beaucoup de pudibonderie aristocratique sa visite chez deux honorables dames rescapées de l’Ancien Régime, au troisième étage – quelle horreur ! c’était celui réservé aux domestiques ! – d’un immeuble parisien, car si on décrypte ce qu’il raconte, il est facile d’en conclure qu’il a eu droit à « la fête de la main et du lit » avec la mère et la fille.
C’est donc dans ces conditions que Cûchulainn réside une année entière chez la magicienne Scatach et sa fille Uatach. « À la fin de l’année, il se prépara au départ, car il voulait aller jusqu’à la forteresse d’une autre femme guerrière, Aifé, fille d’un roi de la Grande Grèce (?). Il prit congé de Scatach et de Uatach », visiblement sans histoires, « et arriva bientôt devant la porte de la demeure où résidait Aifé ». C’était le jeu. Cûchulainn n’a aucune obligation envers celles qui l’ont initié à des tours d’adresse guerriers, et bien entendu à des pratiques sexuelles et magiques. Mais, apparemment, ce n’est pas suffisant pour que son éducation soit complète.
Il est le bienvenu chez Aifé. « Celle-ci l’accueillit aimablement et amoureusement, car il plaisait à toutes les femmes. Et, cette nuit-là, il eut la fête de la main et du lit avec elle et resta en sa compagnie pendant une année entière, au terme de laquelle il s’apprêta à partir. » Mais Aifé ne l’entend pas de cette oreille, lui démontrant qu’il ne connaît pas toutes les prouesses nécessaires de bravoure et de valeur. Elle lui dit alors : « Je possède le secret de trois prouesses que je n’ai jamais révélées à quiconque, et notamment celle du gai bolga, qui est la meilleure prouesse du monde. Seulement, pour les apprendre, il faut s’exercer au moins un an. Reste donc avec moi cette année encore et, si tu les apprends, tu surpasseras tous les guerriers, jeunes et vieux, qui se distinguent dans les batailles. » Et Cûchulainn, subjugué par cette « magicienne de l’amour », accepte de demeurer auprès d’Aifé une année de plus, au cours de laquelle il apprend d’autres prouesses, dont le mystérieux et redoutable gai bolga.
Ce gai bolga est une « prouesse », comme dit le texte, une sorte de « botte secrète », en fait magique, un coup imparable qui confère à celui qui le connaît la certitude de vaincre un adversaire, quel qu’il soit. Ce terme demeure assez étrange. On l’a traduit autrefois par « javelot dans le sac », ce qui ne veut strictement rien dire. En réalité, le mot bolga provient de la racine indo-européenne qui a donné le latin fulgur, « foudre ». Il faut donc traduire gai bolga par « jet de foudre » ou par « javelot de foudre ». On peut noter que cet aspect fulgurant de l’arme convient fort bien à l’épée de Nuada, roi des Tuatha Dé Danann, rapportée des mythiques « îles du nord du monde », laquelle porte le nom gaélique de Caladbolg, terme devenu Caletfwlch en gallois (Kaledvoulc’h en breton armoricain) et Excalibur en français et en anglais, nom de l’épée magique de souveraineté du roi Arthur, qu’on peut traduire sans aucun problème sémantique par « dure foudre », ou « violente foudre ».
Au terme de cette deuxième année passée chez Aifé, Cûchulainn se prépare à partir. Aifé lui annonce alors qu’elle est enceinte de lui. Cette nouvelle ne paraît pas émouvoir particulièrement Cûchulainn dont les sentiments paternels sont quasiment inexistants. Il se contente de dire : « Si c’est une fille, élève-la et donne-la à l’homme que tu auras choisi pour elle. Mais si c’est un fils que tu portes, nourris-le bien et enseigne-lui les prouesses de bravoure et de valeur. Apprends-lui toutes les prouesses que tu connais, sauf le gai bolga, car celui-là, je désire le lui enseigner moi-même lorsqu’il viendra en Irlande me retrouver(87). » C’est ainsi que le héros quitte cette femme guerrière – et amoureuse – qui a fait de lui le meilleur guerrier de ces temps héroïques. Mais il ne rentre pas tout de suite en Irlande. Il retourne chez Scatach où il se lie d’amitié avec une troupe de jeunes gens venus d’Irlande pour s’instruire auprès de la femme guerrière, en particulier un certain Ferdéad, dont les rapports avec Cûchulainn sont plutôt ambigus et d’ordre nettement homosexuel. Et ces jeunes gens « apprirent de Scatach et de lui tout ce qui pouvait être enseigné, hormis le gai bolga que Cûchulainn se réservait jalousement(88). »
On retrouve ces femmes guerrières, initiatrices en matière de guerre, de magie et de sexualité, dans le Cycle de Leinster, mais cette fois sous un aspect franchement maternel. Le contexte mythologique dans lequel elles apparaissent est assez compliqué, mais se réfère à l’histoire légendaire des grands Fiana d’Irlande, ces cavaliers errants qui eurent pour roi le fameux Finn mac Cool, Cool étant la graphie phonétique anglaise actuelle de Cumal, nom d’un chef de clan des Fiana. À la suite de dissensions internes, il y a eu une véritable guerre civile entre le clan de Morna et le clan de Cumal, non dans lequel on reconnaît d’ailleurs le dieu Camulos, que signalent de nombreuses inscriptions votives en Grande-Bretagne romanisée. Or celui-ci a été tué à la bataille plus ou moins mythique de Cnucha, et sa veuve – nommée Muirné, fille d’un druide, ce qui n’est pas sans intérêt pour la compréhension de l’histoire, car elle appartient ainsi à la classe sacerdotale –, est enceinte. Sachant que l’enfant qui va naître sera exposé à la vindicte des ennemis de Cumal, elle va se réfugier « dans une forêt où vivaient, à l’écart de tout, sur les pentes de Sliabh Bloom, deux magiciennes. L’une se nommait Bodmall, l’autre était connue sous l’appellation de la Grise de Luachair ».
Ces deux femmes, autant guerrières que magiciennes, et qu’on pourrait à la rigueur qualifier de « druidesses », promettent de protéger Muirné. « Ce fut dans leur retraite, en pleine forêt, que la jeune femme mit au monde un fils auquel elle donna le nom de Demné(89). Puis, sitôt remise de ses couches, elle dit aux deux magiciennes qu’elle devait partir pour mieux assurer la sauvegarde de l’enfant et les pria d’en prendre autant de soin que s’il était leur propre fils. » Six ans plus tard, Muirné, qui a épousé le roi de Lamraige, revient voir son fils. « Mais comprenant qu’elle mettrait ses jours en grand danger si elle l’emmenait, elle pria les deux magiciennes de continuer à l’élever dans le plus grand secret et de lui donner toute l’éducation qu’elles jugeraient nécessaire pour un futur guerrier destiné, un jour, à prendre sa revanche sur les ennemis de son père. »
Ces femmes magiciennes qui, de toute évidence, forment un couple homosexuel, s’acquittent fort bien de leur mission. « Ainsi Demné grandi-il là, entouré de soins attentifs, et apprit-il à manier le javelot, la lance et la fronde, car Bodmall et la Grise de Luachair étaient aussi expertes au maniement des armes qu’aux prophéties et qu’aux incantations magiques. » Et, après les premiers exploits du jeune héros, « les deux femmes complétèrent son éducation par les tours d’adresse susceptibles de faire de lui un chef digne de conduire les Fiana aux victoires les plus éclatantes(90). »
On retrouve ces « femmes guerrières » et néanmoins magiciennes dans la tradition galloise, cette fois débarrassées de leur aspect maternel mais ravalées au rang de « sorcières » pour respecter la terminologie d’une époque assez marquée par le christianisme. Il s’agit d’un curieux épisode du récit de Peredur, qui est incontestablement une version archaïque du Perceval de Chrétien de Troyes. Au cours de ses errances, Peredur est reçut fort honorablement par une « comtesse », mais celle-ci tente de le dissuader de passer la nuit chez elle : « Il y a ici, mon âme, neuf des sorcières de Kaerloyw (Gloucester), avec leur père et leur mère, et si nous essayons de leur échapper vers le jour, elles nous tueront aussitôt. Elles se sont déjà emparées du pays et l’ont dévasté, à l’exception de cette seule maison. » Peredur ne veut rien entendre. Il restera cette nuit-là chez son hôtesse, bien disposé à combattre les sorcières si besoin est.
Effectivement, « vers le jour, Peredur entendit des cris effrayants. Il se leva en hâte, n’ayant que sa chemise, ses chausses et son épée au cou, et il sortit. Il vit une des sorcières atteindre un veilleur qui se mit à jeter des hauts cris. Peredur chargea la sorcière et lui donna un tel coup d’épée sur la tête qu’il fendit en deux le heaume avec sa cervelière comme un simple plat. » La sorcière demande grâce et lui fait une proposition : « Je te donnerai un cheval et une armure. Tu resteras avec moi pour apprendre la chevalerie et le maniement des armes. » Il est évident que ces « sorcières » sont les équivalents de ces « femmes guerrières » d’Écosse qui ont initié Cûchulainn à la fois aux arts de la guerre et à la sexualité. Peredur demande des garanties, notamment que les sorcières renoncent à causer du tort à la comtesse. Ensuite, « avec la permission de la comtesse, il alla, en compagnie de la sorcière, à la cour des sorcières. Il y resta trois semaines de suite. Puis, ayant choisi un cheval et des armes, il alla devant lui(91). »
Dans ce récit, il n’y a aucun détail sur l’initiation de Peredur auprès des « sorcières » de Kaerloyw, sauf cette référence au maniement des armes, mais on peut facilement imaginer que Peredur, qui n’en est pas à son coup d’essai, d’après le texte, se soit contenté d’apprendre des « prouesses » guerrières. Ces sorcières ressemblent trop à Dordmair, à Scatach, à Uatach et à Aifé pour qu’en puisse en douter : cette initiation est incontestablement autant magique et sexuelle que guerrière, ces trois domaines n’en faisant qu’un seul dans la mentalité profonde qu’on peut discerner dans ces fragments mythologiques.
La conclusion du récit, qui est en fait très surprenante parce qu’inattendue, est assez révélatrice sur ce point : Peredur est maintenant lié par des impératifs d’ordre magique à ces femmes guerrières et magiciennes. Il apprend que sa mission, qui est devenue ensuite la recherche du Saint-Graal dans les versions ultérieures, est de venger la mort d’un de ses cousins tué par les sorcières, et il fait appel au roi Arthur et à ses compagnons pour accomplir cette vengeance. Car lui-même ne peut rien contre les sorcières, et celles-ci ne peuvent rien contre lui. C’est ce qui apparaît en filigrane dans le texte lui-même pour peu qu’on tente d’en décrypter les incertitudes dues à des copies fragmentaires successives.
Une lutte sans merci s’engage entre la troupe d’Arthur et celle des sorcières, lutte dans laquelle Peredur, qui est pourtant présent, se garde bien d’intervenir en personne. « Une des sorcières voulut tuer un des hommes d’Arthur devant Peredur ; celui-ci l’en empêcha. Une seconde fois, la sorcière voulut tuer un homme devant Peredur ; celui-ci l’en empêcha. À la troisième fois, la sorcière tua un homme devant Peredur. Celui-ci tira son épée et en déchargea un tel coup sur le sommet de son heaume qu’il fendit le heaume, toute l’armure et la tête en deux. » Mais la sorcière n’en est pas morte pour autant : « Elle jeta un cri et commanda aux sorcières de fuir en leur disant que c’était Peredur, celui qui avait été à leur école pour apprendre la chevalerie, et qui, d’après le sort, devait les tuer. Arthur et ses gens se mirent alors à frapper sur les sorcières. Toutes les sorcières de Kaerloyw furent tuées(92). » Mais s’il est moralement responsable de leur mort, le héros n’en est pas l’agent exécuteur Sa puissance guerrière et celle des sorcières sont en effet d’une même nature et d’une même intensité.
Ces magiciennes de l’amour sont présentées sous différents aspects selon les circonstances dans lesquelles se trouve plongé le héros du récit. Ainsi arrive-t-il à Peredur une étrange aventure. Il a promis à l’un de ses hôtes de combattre un monstre maléfique, l’addanc, qui désole le pays et qui se terre dans une grotte. Ayant quitté les fils de son hôte, « il rencontra, assise sur le haut d’un mont, la femme la plus belle qu’il eût jamais vue. – Je connais l’objet de ton voyage, dit-elle. Tu vas te battre avec l’addanc. Il te tuera, non par vaillance, mais par ruse. Il y a, sur le sol de sa grotte, un pilier de pierre. Il voit tous ceux qui viennent sans être vu de personne et, à l’abri du pilier, il les tue tous avec un dard empoisonné. Si tu me donnais ta parole de m’aimer plus qu’aucune autre femme au monde, je te ferais don d’une pierre qui te permettrait de le voir en entrant sans être vu de lui. »
Voilà qui est bien tentant. Peredur donne immédiatement sa parole. Il est vrai que chaque fois qu’il rencontre une femme, il ne peut s’empêcher de lui jurer qu’il l’aimera plus qu’aucune autre femme au monde. Il ajoute d’ailleurs : « Aussitôt que je t’ai vue, je t’ai aimée. Et où irais-je te chercher ? » La réponse est on ne peut plus vague : « Tu me chercheras du côté de l’Inde. » Muni de la fameuse pierre, Peredur tue le monstre et, après de nombreuses aventures, il se retrouve dans les domaines d’une mystérieuse « impératrice de la grande Cristinobyl (Constantinople ?) » qui « ne veut pour époux que l’homme le plus vaillant : pour les biens, elle n’en a pas besoin ». Peredur aperçoit alors dans un pavillon « une belle pucelle, la plus belle qu’il eût jamais vue. Peredur la regarda fixement et son amour le pénétra profondément. Il resta à la considérer depuis le matin jusqu’à midi et de midi jusqu’à nones, auquel moment le tournoi prit fin. » Évidemment, il accomplit des prouesses au cours de ce tournoi, et il est finalement invité dans le pavillon de la belle pucelle. Celle-ci lui dit : « Beau Peredur, rappelle-toi la foi que tu m’as donnée lorsque je te fis présent de la pierre et que tu tuas l’addanc. – Princesse, tu dis vrai, je ne l’ai pas oublié. Peredur gouverna avec l’impératrice quatorze ans, à ce que dit l’histoire(93). »
Cette mystérieuse impératrice est évidemment une magicienne et, en remettant à Peredur la « pierre d’invisibilité », non seulement elle fait montre de ses pouvoirs surnaturels, mais elle envoûte littéralement le jeune homme aussi fortement que par un geis ou un philtre. Dans le Perceval, ou le Conte du Graal, de Chrétien de Troyes, la magie d’amour est plus discrète mais tout aussi efficace. Le héros est hébergé dans le château d’une pucelle qui porte le nom de Blanchefleur, celle-ci étant en butte aux attaques répétées d’un seigneur voisin. Pour obtenir l’aide de Perceval, Blanchefleur n’hésite pas à venir le rejoindre dans son lit « en vêtement léger ». Et le texte de Chrétien de Troyes est assez clair : « La pucelle souffre ses baisers, et je ne crois pas qu’il lui en coûte beaucoup. Ainsi reposèrent-ils la nuit côte à côte, bouche à bouche, jusqu’au matin que le jour approche(94). » Qu’il y ait eu ou non consommation de cette union pendant la nuit, on ne peut nier que les deux personnages se soient livrés à certains « jeux » sexuels. Et c’est ainsi que Perceval, conquis par l’amour de Blanchefleur, ne pourra plus jamais l’oublier.
Mais dans le cas de l’impératrice de Peredur et dans celui de Blanchefleur, même si la femme est une magicienne de l’amour, tout se passe dans une sorte de légalité. On est à l’époque courtoise, et la morale chrétienne y a parfois édulcoré certains détails d’origine nettement païenne. Il n’en est pas de même dans de nombreux récits plus anciens, notamment en Irlande.
Dans le texte de La Première Bataille de Mag Tured, on apprend ainsi que l’un des premiers occupants de l’Irlande, Partholon, lorsqu’il partait à la chasse ou à la pêche, « laissait sa femme Elgnat, fille de Lochtach, dans sa demeure pour qu’elle la garde. Et il demanda à son serviteur Topa de veiller sur Elgnat, afin que celle-ci ne fut pas attaquée par les loups. […] Cependant, chaque fois que Partholon était absent, Elgnat jetait les yeux sur le serviteur. Et plus elle le regardait, plus l’embrasait le désir de le voir couché à ses côtés. Un jour, ne pouvant plus y tenir, elle l’invita à la rejoindre dans son lit. » Mais le serviteur refuse, ne voulant pas trahir son maître. La femme le traite d’abord de poltron, puis utilise contre lui un véritable geis : « Tu n’es pas viril, et voilà pourquoi tu refuses de me rejoindre. Que la honte se répande sur toi ! » C’est plus qu’il n’en faut : « Quand il entendit cette insulte, le serviteur ne put faire autrement que d’aller dans le lit prouver à la femme de Partholon sa virilité(95). »
Parfois, les choses se passent assez mal. Dans le récit de La Seconde Bataille de Mag Tured, on découvre un passage plutôt grotesque. Le dieu Dagda, l’un des chefs des Tuatha Dé Danann, est allé espionner ses ennemis les Fomoré, et ceux-ci, s’étant moqué de lui, l’ont fait boire et manger plus que de raison. Il s’en va ensuite rejoindre les siens à Tara. « Mais les dimensions de son ventre lui rendaient la marche pénible. Sa tenue était indécente, car sa tunique brune était remontée jusqu’au renflement des fesses, et son membre viril, qui était long, dépassait par-dessous. »
Dagda peut en effet à peine se tenir debout. Il ramasse une branche d’arbre et s’en sert comme d’une canne, « mais il l’appuyait avec tant de force sur le sol qu’il laissait derrière lui un sillon assez large et profond pour tracer la frontière d’une province. Il arrivait dans une vallée quand il aperçut une jeune fille qui se lavait dans le ruisseau. Elle était très belle, avec de belles tresses sur la tête et des formes si agréables qu’il fut saisi de désir pour elle. La fille s’en aperçut et ne le repoussa point. Ils s’étendirent dans l’herbe, près du ruisseau, mais Dagda était si lourd et si las qu’il ne put s’unir à elle. Alors la fille se moqua de lui. » Bien sûr, Dagda en éprouve à la fois une grande honte et une grande colère. Il veut frapper la fille, mais celle-ci se dérobe et s’enfuit. « Dagda se leva, non sans peine, et, trop bien persuadé qu’il ne pourrait la rattraper, lui lança des pierres, mais sans l’atteindre. Alors, dans sa fureur, il jura de se venger en massacrant tous les Fomoré qu’il rencontrerait à la bataille, car c’est à eux qu’il devait sa honte(96). » Comme quoi, la guerre et la sexualité sont indissolublement liées, parce que complémentaires.
La fille rencontrée par hasard n’est peut-être pas magicienne, mais en fait, elle agit comme si elle l’était, car en se moquant de Dagda, elle provoque sa fureur guerrière. Cependant, il arrive que Dagda soit confronté à une authentique magicienne. Au cours du même récit, on voit Dagda qui se rend à un « rendez-vous de femme » dans une vallée où coulent deux ruisseaux, l’un vers l’ouest en direction du Connaught, l’autre vers le nord en direction de l’Ulster. « À son arrivée, Dagda aperçut la femme qui se lavait. Elle se baignait soigneusement le pied droit dans le ruisseau qui coulait vers le Connaught et le pied gauche dans celui qui coulait vers l’Ulster. Et cette femme n’était autre que Morrigane, fille d’Ernmas, la magicienne des tribus de Dana. »
Dagda s’étonne de la voir agir ainsi. Elle lui répond : « Ce sont mes sortilèges que je répands ainsi vers le Connaught et vers l’Ulster, parce que c’est au confluent de ces deux provinces que se livrera la bataille contre les Fomoré. » Dagda la presse d’en dire davantage. Morrigane lui répond : « Ce n’est pas le moment. Il me semble que nous avons autre chose à faire, puisque tu m’as donné rendez-vous. – Certes, dit Dagda, mais c’est sur ton avis que je l’ai fixé ici. Pourquoi faut-il toujours ne nous rencontrer qu’en secret, à l’écart de tout, à l’insu des hommes des tribus de Dana ? – Tu sais parfaitement qu’ils ne supporteraient pas de me savoir en ta compagnie. Ils ressentiraient tous une jalousie mortelle à ton égard. »
Dagda lui fait alors remarquer qu’il n’est pas le seul homme à avoir rendez-vous avec elle, et Morrigane a cette étonnante réponse : « Il est vrai, ô Dagda, mais personne ne doit le savoir. Car, aux yeux des hommes des tribus de Dana, je suis libre, et chacun d’eux espère que je vais jeter les yeux sur lui. Je plongerais les cœurs dans la plus grande confusion s’il s’ébruitait quelque chose de mes rendez-vous. » C’est net et précis : Morrigane est décidément l’un des exemples les plus parfaits de la magicienne de l’amour.
Et comme elle est venue pour ce qu’on appellerait aujourd’hui vulgairement une « partie de jambes en l’air », Morrigane sort du ruisseau qui coule vers l’Ulster et s’avance vers Dagda. « Elle portait une robe rouge couleur de sang, et sa chevelure était ordonnée en neuf tresses. – Dénoue mes cheveux, dit-elle. Dagda prit les tresses une à une, les dénoua, et la chevelure de Morrigane, qui avait le noir de la plume de corbeau(97), se répandit sur ses épaules et s’écroula le long de son dos jusqu’à lui frôler les reins. Elle s’étendit sur l’herbe et dit : – Il est temps. Viens à présent. Dagda se coucha à ses côtés, et elle lui prodigua l’amitié de ses cuisses. On appelle maintenant cet endroit le Lit du Couple(98). »
Tout étant consommé, Morrigane et Dagda se séparent. Dagda s’en va donc chez les Fomoré pour leur fixer le lieu où se déroulera la bataille, mais surtout pour les espionner. Quant à Morrigane, elle annonce son programme, qui semble assez particulier, mais en conformité avec ce que représente le personnage : « Je me rendrai chez les Fomoré et je demanderai à voir leur roi. On me laissera passer parce que je suis femme, belle et désirable. Et j’entrerai dans la tente du roi Indech. Mais quand il voudra satisfaire l’envie qu’il aura de moi, je lui enlèverai le sang de son cœur et les rognons de sa valeur. Alors, j’irai au-devant des tribus de Dana et leur montrerai mes dépouilles : ils comprendront ainsi que les Fomoré ont perdu leur roi, et leur courage dans la bataille en sera accru. » Et elle suivra exactement ce qu’elle a décidé d’accomplir : « Morrigane, fille d’Ernmas, s’était rendue au camp des Fomoré, et elle avait pénétré dans la tente d’Indech, leur roi suprême. Et lorsqu’elle en ressortit, elle tenait, dans ses mains rouges de sang, les rognons de la valeur royale qu’elle montra fièrement aux Fomoré pour leur apprendre qu’ils n’avaient plus de chef(99). »
Étant donné son caractère, Morrigane ne pouvait pas ne pas s’intéresser au héros Cûchulainn, le meilleur guerrier des Ulates. Dans un court récit, par ailleurs assez confus, La Razzia des vaches de Regamma, on la voit provoquer le guerrier qui finit par l’écarter en la menaçant de ses armes. Furieuse, elle lui déclare qu’elle se vengera plus tard et que quoi qu’il fasse, elle sera toujours triomphante. On a là un curieux mélange d’amour et de haine entre Morrigane et Cûchulainn, mélange qui tient autant de la répulsion que de l’attirance qu’ont les deux personnages l’un pour l’autre(100).
Elle se venge, en effet, et cruellement, sans pitié. Dans le récit de La Razzia des bœufs de Cualngé, on la voit intervenir à un moment crucial, quand Cûchulainn, seul contre toutes les armées d’Irlande, soutient, sur un gué, un combat difficile contre un redoutable ennemi. « Comme ils se rencontraient sur le gué, survint Morrigane, fille d’Ernmas, sous la forme d’une vache blanche aux oreilles rouges, et bien résolue à faire périr Cûchulainn, tant elle était furieuse qu’il eût repoussé ses avances. Cinquante vaches l’escortaient, reliées deux à deux par des chaînes de bronze. Mais Cûchulainn ne se laissa pas abuser et, saisissant sa fronde, en décocha une pierre qui blessa cruellement Morrigane à la jambe. »
Celle-ci ne renonce pas : « Sous la forme d’une anguille à peau lisse et noire, elle se glissa dans la rivière et s’enroula autour des pieds de Cûchulainn. Lui, se baissant, la frappa et lui brisa chacune des côtes en deux ». Mais pendant ce temps, son adversaire le blesse à la poitrine. « Puis Morrigane reparut sous la forme d’une louve terrible et d’un gris rouge. Cûchulainn lui décocha une pierre de sa fronde et lui creva un œil. » Se croyant débarrassé d’elle, il attaque violemment son adversaire et le frappe d’un coup mortel, utilisant alors le mystérieux gai bolga.
Cependant, Cûchulainn est épuisé. « Regardant autour de lui, il vit une vieille femme qui, occupée à traire une vache à trois pis, avait un œil en moins, une jambe tordue et une blessure aux côtés. » Il s’agit évidemment de Morrigane qui veut être guérie de ses blessures. Mais elle ne peut l’être que si celui qui l’a blessée participe à sa guérison, car c’est un des nombreux pouvoirs magiques du héros. Celui-ci, qui meurt de soif, s’approche de la vieille en qui il ne reconnaît pas Morrigane. Il lui demande à boire du lait et elle lui en donne de l’un des trois pis. Alors, pour la remercier, Cûchulainn lui dit : « Bénédiction de ma part sur toi et guérison pour ton œil. » Le résultat ne se fait pas attendre : « Immédiatement, l’œil de la vieille femme redevint sain ».
Mais le héros, toujours aussi épuisé, a encore soif. Il boit le lait du deuxième pis en disant : « Bénédiction de ma part sur toi et guérison pour ta jambe. » Ces paroles guérissent instantanément la jambe de la vieille femme. « Il demanda à boire une troisième fois, et elle lui donna le lait du dernier pis. Alors, comme il la bénissait en guérissant son flanc, la vieille femme disparut pour laisser place à la jeune et belle femme qui s’était présentée à lui comme étant Morrigane, fille d’Ernmas. Et celle-ci de le remercier avant de s’éloigner avec un grand rire moqueur ». En somme, c’est une sorte de match nul qui s’est déroulé entre le héros et Morrigane. Mais celle-ci, qui semble calmée, aura une ultime rencontre avec le héros ulate.
En effet, dans le récit de La Mort de Cûchulainn, c’est elle qui va témoigner de la disparition définitive du héros. Cûchulainn, à la suite d’une transgression en chaîne d’interdits fondamentaux, s’est trouvé acculé par ses ennemis ; il a été frappé à mort par l’un d’eux et il s’appuie sur un pilier de pierre afin de mourir debout. Mais aucun de ses ennemis n’ose l’approcher tant leur frayeur est grande.
« Une corneille apparut à ce moment dans le ciel, qui tournoya un instant, descendit peu à peu sur la tête de Cûchulainn puis, se posant, poussa trois grands cris, lesquels signifiaient que le héros était mort. Après quoi, elle s’envola pour se jucher au sommet d’un buisson d’aubépine qu’on appelle encore le Buisson de la Corneille, en souvenir de Morrigane, car c’était elle qui était venue, depuis le sidh, sous forme de corneille, constater la mort de Cûchulainn et chanter sur lui des incantations. » C’est cette scène particulièrement émouvante qui est représentée dans la grande poste de Dublin, haut lieu de la révolution irlandaise de 1916, où l’on peut voir la statue de ce héros emblématique de l’Irlande appuyé sur son pilier, avec un oiseau noir sur son épaule.
Morrigane est un personnage assez fascinant, non seulement par son aspect fantastique, mais par le fait qu’elle est une des images récurrentes de la Déesse-Mère universelle. Il peut paraître étrange d’affirmer cela quand on ne prend en compte que son acharnement guerrier ou sa sexualité débridée. Mais au fond, elle est le symbole de la vie. Si elle peut être considérée comme appartenant à la troisième fonction indo-européenne, elle est beaucoup plus que cela : elle est une entité polyvalente, régissant l’amour, la sexualité, la guerre, la prophétie et la magie. Et, comme il se doit dans la tradition celtique, elle apparaît sous trois visages, ou trois noms différents, dans les récits mythologiques, essentiellement Morrigane, Bodbh et Macha, véritable « trinité » souvent identifiée à une simple « triple Brigit ».
Le personnage de Macha est quelque peu occulté dans la mesure où elle apparaît trop souvent comme étant une sorte de doublet de la fée Mélusine des légendes poitevines. Elle vient en effet proposer à un paysan d’Ulster, veuf avec beaucoup d’enfants, de l’épouser, d’élever ses enfants et de lui procurer richesse et bonheur, à la seule condition qu’il ne parle jamais d’elle aux autres Ulates. C’est le type même de l’interdit « mélusinien ». Bien entendu, le paysan, comme le Raimondin de la légende poitevine, transgresse cet interdit et, après avoir dû, bien qu’enceinte et sur le point d’accoucher, engager une course contre les chevaux du roi d’Ulster pour prouver qu’elle était plus rapide que ceux-ci, Macha, arrivée la première, donne naissance à des jumeaux, maudit les habitants d’Ulster en leur infligeant la fameuse « maladie des Ulates » et disparaît.
On retrouve cette Macha irlandaise (dont le nom provient d’une racine celtique signifiant « cheval ») dans la tradition galloise sous l’appellation de Rhiannon, la « royale », cavalière émérite, et dans la statuaire gallo-romaine sous le nom d’Épona (mot qui provient du gaulois epos, signifiant « cheval », équivalent du latin equus), la déesse cavalière, ou la déesse jument. Mais cette « trinité » ne serait pas complète sans Bodbh. Or, ce nom signifie « corneille » en gaélique, ce qui contribue fortement à l’identification de Bodbh et de Morrigane. Quant à Brigit, littéralement « la haute », ou « la puissante », c’est la Minerve gauloise décrite par César dans ses Commentaires, déesse de la poésie, de la musique, des arts, des techniques et de Connaissance en général. Et, après la christianisation, elle est devenue la « sainte » Brigitte de Kildare, seconde patronne de l’Irlande après « saint » Patrick, fondatrice d’une célèbre abbaye où l’on entretenait un feu perpétuel, réminiscence évidente d’un ancien culte druidique.
Mais on ne peut guère parler de cette Morrigane irlandaise sans évoquer un autre personnage féminin qui se présente elle aussi comme une magicienne de l’amour, la célèbre fée Morgane des romans dits de la Table ronde. Il y a d’abord une similitude évidente entre le nom de Morgane et celui de Morrigane. Qu’en est-il exactement de cette Fata Morgana, cristallisation de l’éternelle femme magicienne et enchanteresse qui hante les rêves de l’humanité ? Elle est inconnue de la tradition ancienne du Pays de Galles, et elle n’y fait irruption que sous l’influence des romans continentaux. Par contre, elle est présente dans la tradition populaire française, sous les noms de Morgue ou de Morgain, le premier étant au cas sujet, le second un cas régime, deux appellations qui se retrouvent souvent dans la toponymie, en particulier pour désigner des rivières, comme la Mourgue ou la Morge, et différents dérivés du même genre, comme Morgon, village célèbre par son vin. Rabelais ne se fait pas faute d’y faire référence dans le Second Livre, en précisant que le père de Pantagruel, autrement dit Gargantua, « avait été translaté au pays des Fées par Morgue, comme le furent jadis Ogier et Arthur ».
Il paraît difficile d’admettre que le nom français de Morgane provienne directement du gaélique Morrigan ou Morrigu. Si l’on s’en tient à une étymologie purement celtique, il faut recourir à un ancien brittonique Morigena, signifiant « née de la mer », ce qui n’est pas très conforme avec le caractère prêté au personnage(101). Mais il y a une difficulté : si l’on accepte cette étymologie, l’équivalent de l’ancien brittonique Morigena ne peut être que Muirgen en gaélique d’Irlande, ce qui est loin d’être le cas.
Henri Dontenville, grand spécialiste s’il en fut – quoique fort controversé – des traditions populaires françaises, a une interprétation assez originale du nom du personnage. Après avoir analysé le contenu mythologique du conte bien connu de Charles Perrault, La Belle au bois dormant, il écrit ceci : « Sous l’affadissement d’une prose XIIe siècle, on tient probablement là l’essentiel, et la fée Aurore ne doit pas être autre que notre fée Morgane ou Morgue, celle qui se mire déjà dans une fontaine, au point du jour, lorsque le soleil va se lever. Le mot serait alors l’équivalent de l’allemand morgen, “matin”(102). » Curieux rapprochement qui peut être étendu à l’adjectif « morganatique », lequel désigne un mariage royal secret, comme celui de Louis XIV et de sa maîtresse Madame de Maintenon… Dans ces conditions, il faudrait remonter au bas-latin morganaticus, attesté chez Grégoire de Tours, mot issu du francique morgengeba, littéralement « don du matin », qui était la somme versée par le nouvel époux après la nuit de noces pour payer le « sang virginal ». En quoi le personnage de Morgane a-t-il quelque chose de commun avec la « vierge » qui vient d’être épousée ? Morgane n’est pas « vierge », du moins au sens biologique. Si elle l’est, c’est essentiellement parce qu’elle est libre et non dépendante d’un homme.
Il faut en revenir à l’équivalence entre la Morrigane irlandaise et la Morgane des romans arthuriens, sans qu’on puisse savoir exactement d’où provient cette ressemblance des noms, car le personnage complexe de Morgane, sœur du roi Arthur, a beaucoup de points communs avec celui de l’étrange et déroutante fille des Tuatha Dé Danann. La version cistercienne du roman de Lancelot en fait « la plus chaude et la plus luxurieuse femme de toute la Bretagne », ce qui insiste sur son caractère érotique. Mais on dit également qu’elle était « experte en nigromancie », c’est-à-dire en magie, ce qui démontre ses origines féeriques. D’ailleurs, comme Morrigane, elle peut transformer son aspect, notamment en celui d’une corneille. Et surtout, elle intervient constamment dans les aventures des chevaliers arthuriens comme une véritable magicienne de l’amour(103).
Elle s’acharne particulièrement sur Lancelot du Lac, dont elle est amoureuse, et le provoque sans cesse. Mais Lancelot la refuse toujours car l’unique objet de son désir est la reine Guenièvre, ce qui explique la jalousie féroce de Morgane contre la reine. Elle essaie sans succès de séparer les deux amants, mais elle doit s’incliner devant la fidélité de Lancelot. Ses pouvoirs magiques se heurtent alors à l’intensité d’un amour authentique. On le voit bien dans l’épisode dit du « Val sans Retour ».
Furieuse d’avoir été trahie et abandonnée par l’un de ses amants, un certain Guyomarch, Morgane décide de se venger des hommes. Elle jette un sortilège sur une vallée de façon que tous les chevaliers infidèles y soient retenus, prisonniers de leurs fantasmes, au milieu d’un environnement illusoire. Et l’enchantement qui pèse sur ce « Val sans retour », dit aussi « Val périlleux » et « Val des faux amants », ne pourra être levé que par un chevalier d’une fidélité exemplaire. Les divers récits sur le sujet insistent sur le fait que les prisonniers de ce Val sans retour sont de plus en plus nombreux. Et c’est Lancelot du Lac qui, après avoir affronté les fantasmagories suscitées par Morgane, arrive devant celle-ci, qui doit s’avouer vaincue. Elle libère les prisonniers de l’enchantement, bien à contre cœur, et promet à Lancelot qu’elle se vengera de lui.
Effectivement, par traîtrise, elle le retient prisonnier dans son château féerique, et c’est là que Lancelot, pour tromper son ennui, peint sur les murs de sa chambre les différents épisodes de ses amours avec Guenièvre. Puis il parvient à s’échapper. Mais Morgane se venge une nouvelle fois, un peu plus tard, en emmenant son frère Arthur dans cette chambre où il voit les peintures de Lancelot et comprend qu’il a été berné à la fois par son épouse et par celui qu’il considérait comme son plus fidèle soutien(104).
Cependant, les sortilèges de la magicienne Morgane ne sont pas toujours négatifs. À la fin des aventures, dans ce très beau récit en prose de La Mort du roi Arthur, c’est en effet Morgane qui recueille son frère, mortellement blessé à la bataille de Camlann, où il s’est opposé à son fils-neveu Mordret, afin de le soigner et de « le maintenir en dormition » dans la fameuse île d’Avalon, dont elle est la reine incontestée. Elle apparaît alors sous un aspect de déesse-mère, ce qui ramène aux archétypes de la légende et démontre la complexité extrême de ce personnage dont a voulu faire une « destructrice » comparable à la déesse Kâli de la mythologie indienne(105).
Mais une autre femme de la légende arthurienne, dont l’origine est nettement celtique, semble partager la même fonction que Morgane : il s’agit de Viviane, fille d’un vavasseur de la forêt de Brocéliande, dont l’enchanteur Merlin tombe amoureux et qui, après s’être fait dévoiler les secrets magiques de celui-ci, se montrera elle-même une redoutable magicienne de l’amour avant de devenir la célèbre Dame du Lac, mère adoptive de Lancelot et détentrice de l’épée de souveraineté confiée au roi Arthur. On a parfois confondu Morgane et Viviane(106), ou bien on les a opposées l’une à l’autre, la première représentant la magie noire et maléfique, la seconde la magie blanche et bénéfique. Tout cela est vite dit, car en fait, ces deux femmes ne sont que les deux aspects d’une même entité mythologique, la femme divine douée de pouvoirs qui peuvent s’avérer parfois redoutables, parfois nécessaires pour la régulation de la société.
Incontestablement, chez Viviane, c’est le caractère maternel qui domine quand on ne la considère qu’en tant que « Dame du Lac ». Elle est l’éducatrice et la protectrice de Lancelot, et c’est elle qui fait de lui le meilleur chevalier du monde. Mais à quel prix ? Il ne faut pas oublier que Viviane a dérobé à sa mère biologique l’enfant Lancelot, sans aucun doute pour la bonne cause puisque tel était le destin réservé à celui-ci, mais sans aucune gêne, sans aucun scrupule, avec une dureté de cœur qui tient de l’inhumanité. Cette Viviane n’est certes pas « blanche », au sens où on l’entend généralement. Et son aventure avec Merlin l’Enchanteur jette un voile assez trouble sur sa véritable personnalité : elle est également une « magicienne de l’amour », et elle en a tous les pouvoirs.
Or ces pouvoirs, elle les a acquis par la ruse. Il y a deux versions de cette histoire : l’une est d’origine continentale, répercutée dans la tradition de Robert de Boron et surtout dans la version dite cistercienne de la légende du Saint-Graal, histoire très romantique et finalement très émouvante ; l’autre, dispersée dans la tradition insulaire de Grande-Bretagne, qui est beaucoup plus cruelle, beaucoup plus réaliste, et qui apparaît comme une dénonciation de l’ambiguïté féminine lorsque s’affrontent les mentalités antagonistes, mais complémentaires, du mâle et de la femelle. Et, par derrière, se profile la lutte sournoise qui a opposé les sociétés de type féministe aux sociétés de type patriarcal.
Viviane est en effet une jeune fille « écervelée », une « sans souci », qui passe son temps à rêver dans la forêt. Mais elle est belle, et bien entendu aguichante. L’une des versions du Merlin insiste sur le fait que « la femme est plus rusée que le diable ». Or elle rencontre le vieil enchanteur Merlin qui en tombe éperdument amoureux. Il est prêt à tout pour qu’elle accepte son amour, et surtout pour qu’elle le concrétise. Mais la jeune Viviane, faussement naïve – et d’autant plus redoutable de ce fait –, ne s’en laisse pas facilement conter. Elle demande à Merlin les preuves de son amour, sous-entendant qu’elle se donnera à lui corps et âme lorsque celui-ci lui aura dévoilé, les uns après les autres, tous ses secrets magiques.
Subjugué par cette jeune fille aussi rusée que perverse, Merlin, qui a pourtant la connaissance de l’avenir, se laisse convaincre, et peu à peu lui révèle tous ses secrets, y compris celui qui permet à une femme d’enfermer pour l’éternité un homme dans une prison magique. Et c’est là que les versions divergent.
Dans le récit continental d’influence cistercienne attribué à un certain Gautier Map, Merlin savait très bien ce qui l’attendait. Dans cet épisode, c’est Gauvain, le neveu du roi Arthur, qui, passant dans la forêt de Brocéliande, aperçoit devant lui « une sorte de vapeur translucide » et entend une voix qui lui parle, celle de Merlin. Celui-ci lui explique qu’il ne peut pas lui apparaître, car « le monde n’a pas de tour si forte que la prison d’air » où l’a enfermé son amie. Et la voix relate ainsi les événements : « Un jour que j’errais avec mon amie dans la forêt, je m’endormis au pied d’un buisson d’épines, la tête dans son giron. Alors, elle se leva et fit un cercle de son voile autour du buisson. Et quand je m’éveillai, je me trouvais sur un lit magnifique dans la plus belle chambre qui fût jamais. – Hé ! Dame ! lui dis-je, vous m’avez trompé. Maintenant que deviendrai-je si vous ne restez pas céans avec moi ? – Beau doux ami, j’y serai souvent et vous me tiendrez dans vos bras, car vous m’aurez désormais prête à votre plaisir. – Ainsi, il n’est pas de jour ou de nuit que je n’ai sa compagnie. Et je suis plus fol que jamais, car j’aime plus mon amie Viviane que ma liberté. »
Belle histoire en vérité !… Mais d’autres versions sont moins romantiques, telle celle du manuscrit dit Huth Merlin, écrit en anglo-normand : Merlin montre à Viviane une grotte magnifique où se trouvent le tombeau de deux amants qui vécurent leur amour totalement reclus en cet endroit. À la demande de Viviane, il soulève la pierre tombale par sa magie, car cette dalle ne peut être soulevée par la force humaine. Viviane déclare qu’elle veut dormir avec Merlin dans cette chambre souterraine. Mais quand Merlin est endormi, elle l’ensorcelle de telle sorte qu’il n’a plus de réaction. Elle appelle ses gens et se demande comment faire disparaître le vieil enchanteur. Quelqu’un se propose pour le tuer. Elle refuse. Elle fait transporter Merlin dans le tombeau et, comme elle connaît maintenant tous les charmes de l’Enchanteur, elle referme la dalle de telle sorte que personne ne puisse la soulever à nouveau. Et elle quitte la grotte, très heureuse, semble-t-il, de s’être débarrassée à bon compte de son encombrant amant(107).
Mais il y a bien pire, notamment dans la compilation écrite en anglais vers 1450 par Thomas Malory sous le titre de Le Morte Darthur. Viviane apparaît ici sous le nom de Nimue (dans d’autres manuscrits, c’est Nymenche ou Niniane) ce qui évoque la racine celtique nem signifiant « sacré » ou « ciel » au sens religieux, et elle n’est pas la Dame du Lac, mais seulement l’une de ses suivantes. Merlin en est tombé follement amoureux et la poursuit de ses assiduités, ce qu’elle ne semble guère apprécier. « La Dame et Merlin partirent. Tout le long du chemin, Merlin lui montra des merveilles. Ils arrivèrent en Cornouailles. Et toujours, Merlin couchait près de la Dame pour obtenir son pucelage, mais il n’y arrivait point(108). Et la Dame supportait cela de moins en moins. Elle aurait bien voulu se débarrasser de lui, car elle le craignait du fait qu’il était le fils d’un diable(109). »
Il n’est donc pas question ici d’un grand amour partagé. Cependant, ayant appris tous les secrets de Merlin, cette Nimue est la maîtresse du jeu. « Une fois, il arriva que Merlin lui montra un rocher qui était une grande merveille. En effet, on pouvait, par enchantement, se glisser sous la grosse pierre. Alors, Nimue, par des paroles subtiles, engagea Merlin à aller sous la pierre pour lui montrer la merveille. Il le fit, mais elle, elle fit si bien qu’il ne revint jamais dehors malgré tous ses sortilèges. Ensuite, elle partit et abandonna Merlin(110). » C’est peut-être pourquoi il y a de multiples « tombeaux » de Merlin dispersés tant en Bretagne armoricaine qu’en Grande-Bretagne. Et c’est aussi cette tradition, signalée par d’autres versions, continentales ou insulaires, sur un mystérieux « Esplumoir Merlin » où serait enfermé le vieil enchanteur victime des charmes, au sens fort du terme, d’une magicienne de l’amour.