Prologue

Les arbres étaient enlacés par la neige. La forêt s’étendait sous lui comme une épouse récalcitrante. Il resta debout un long moment au milieu des rochers et des cailloux à scruter la pente. La neige s’accumula sur son manteau bordé de fourrure et sur la couronne de son chapeau à large bord. Mais il s’en moquait, comme il se moquait du froid qui s’infiltrait à travers sa peau et lui gelait les os. Il aurait pu être le dernier survivant d’une planète à l’agonie.

Il souhaitait presque que ce soit le cas.

Finalement, heureux qu’il n’y ait pas de patrouille, il descendit le long du versant de la montagne, posant le pied avec précaution le long de la pente traîtresse. Ses mouvements étaient lents, pourtant il savait que le froid grandissant pouvait rapidement devenir dangereux. Il avait besoin d’un campement et d’un feu.

Derrière lui, la chaîne montagneuse de Delnoch se dressait jusqu’à toucher les nuages. Devant lui, à perte de vue, la forêt de Skultik, une région peuplée de sombres légendes, de rêves défunts et de souvenirs d’enfance.

La forêt était silencieuse, si ce n’était les craquements occasionnels du bois sec, comme les branches ployaient sous le poids de la couche de glace qui grossissait ; ou les chutes soyeuses des tas de neige qui tombaient du haut des troncs surchargés.

Tenaka se retourna et regarda ses traces de pas. Déjà les contours de ses empreintes devenaient moins nets, d’ici quelques minutes elles auraient entièrement disparu. Il se remit en route, le remords dans l’âme, ses souvenirs déchirés.

Il dressa son camp dans une grotte peu profonde mais à l’abri du vent et alluma un petit feu. Les flammes se rassemblèrent et grandirent. Elles projetaient des ombres rougeâtres qui dansaient sur les parois de la grotte. Il retira ses gants de laine et se frotta les mains au-dessus du brasier, puis le visage, se pinçant la peau pour obliger le sang à circuler. Il voulait dormir, mais il ne faisait pas encore suffisamment chaud dans la grotte.

Le Dragon était mort. Il secoua la tête et ferma les yeux. Ananaïs, Decado, Elias, Beltzer. Tous morts. Trahis parce qu’ils avaient cru à l’honneur et au devoir avant tout. Morts parce qu’ils avaient cru que le Dragon était invincible et qu’au bout du compte le bien triomphait toujours.

Tenaka se secoua pour se réveiller. Il mit de grosses branches dans le feu.

— Le Dragon est mort, déclara-t-il à voix haute.

Celle-ci résonna dans toute la grotte. Comme c’est étrange, pensa-t-il. Les mots sonnaient vrai et pourtant il n’arrivait pas à y croire.

Il contempla l’ombre des flammes, y revoyant le grand hall en marbre de son palais en Ventria. Là-bas, il n’y avait pas de feu, simplement la douce fraîcheur des pièces intérieures. La pierre froide tenait à distance la chaleur du soleil du désert qui drainait les forces. Des chaises moelleuses, des tapis tissés ; des serviteurs qui apportaient des cruches remplies de vin glacé, qui portaient des seaux de cette eau si précieuse pour arroser les roses de son jardin et s’assurer que les arbres fleurissaient en beauté.

Beltzer avait été le messager. Le loyal Beltzer, le meilleur guerrier au grade de bar de toute l’escadrille.

— Nous avons reçu l’ordre de rentrer à la maison, monsieur, avait-il dit, se tenant bien droit, mal à l’aise dans la grande bibliothèque, ses habits couverts de sable et salis par le voyage. Les rebelles ont défait les régiments de Ceska au nord, et c’est Baris en personne qui nous envoie cet ordre.

— Comment sais-tu qu’il s’agit bien de Baris ?

— Son sceau, monsieur. Son sceau personnel. Et puis le message : « On appelle le Dragon. »

— Personne n’a vu Baris depuis près de quinze ans.

— Je le sais, monsieur. Mais son sceau…

— Un bout de cire ne signifie rien.

— Pour moi si, monsieur.

— Alors tu vas retrouver la Drenaï ?

— Ça oui, monsieur. Et vous ?

— Qu’aurais-je à retrouver, Beltzer ? Le pays est en ruine. Les Unis sont imbattables. Et qui sait quelle sorcellerie épouvantable va s’abattre sur les rangs des rebelles ? Admets-le, bonhomme ! Le Dragon a été dissous il y a quinze ans, et nous sommes tous devenus vieux. J’étais l’un des plus jeunes officiers et aujourd’hui j’ai quarante ans. Toi, tu dois approcher la cinquantaine – si le Dragon était toujours en activité, tu serais dans l’année de ta retraite.

— Je sais cela, rétorqua Beltzer en se mettant au garde-à-vous. Mais c’est ce qu’exige l’honneur. J’ai passé ma vie à servir la Drenaï, et je ne peux pas refuser l’ordre qui vient de m’être donné.

— Moi je peux, répondit Tenaka. La cause est perdue. Si on laisse le temps à Ceska, il se détruira lui-même. Il est fou. C’est le système tout entier qui est en train de s’effondrer.

— Je ne suis pas doué pour les mots, monsieur. J’ai chevauché trois cents kilomètres pour vous donner ce message. Je suis venu chercher l’homme sous lequel je servais, mais il n’est pas ici. Je suis désolé de vous avoir dérangé.

— Écoute-moi, Beltzer ! ordonna Tenaka alors que le guerrier venait de faire demi-tour pour aller vers la porte. S’il y avait l’ombre d’une chance que nous réussissions, j’irais volontiers avec toi. Mais cette histoire pue la défaite à plein nez.

— Est-ce que vous croyez que je ne le sais pas ? Que nous ne le savons pas tous ? dit Beltzer.

Et il était parti.

Le vent tourna et s’engouffra dans la grotte, déposant de la neige sur le feu. Tenaka jura entre ses dents. Il sortit en dégainant son épée. Il coupa deux épais buissons et les traîna jusqu’à la grotte pour colmater l’entrée.

Avec les mois qui passaient, il avait oublié le Dragon. Il avait des propriétés à administrer, des problèmes importants à gérer dans le monde réel.

Et puis Illae était tombée malade. Il s’était absenté dans le Nord afin d’organiser des patrouilles le long de la route de l’épice, et quand la nouvelle lui était parvenue, il était rentré chez lui à bride abattue. Les médecins lui dirent qu’elle n’avait qu’une vilaine fièvre qui allait passer, qu’il n’y avait pas à s’inquiéter. Mais son état empira. Une infection pulmonaire, lui dirent-ils alors. Sa chair fondit comme neige au soleil jusqu’à ce que, finalement, elle ne puisse plus que rester allongée dans son lit, la respiration saccadée, ses yeux autrefois magnifiques reflétant l’image de la mort. Jour après jour, il resta assis à ses côtés, parlant, priant, la suppliant de ne pas mourir.

Et elle s’était rétablie. Il avait sauté de joie. Elle lui avait fait part de ses projets pour organiser une grande fête et ne s’était arrêtée de parler que pour réfléchir à qui inviter.

« Continue », lui avait-il dit. Mais elle s’était éteinte. Comme ça, tout simplement. Dix années de pensées communes, d’espoirs et de joies qui venaient de disparaître comme de l’eau qu’on verse sur le sable du désert.

Il l’avait soulevée du lit, et s’était arrêté un instant pour l’envelopper dans un de ses grands châles en laine. Puis il l’avait emmenée dans le jardin de roses et l’avait serrée contre lui.

« Je t’aime », répétait-il inlassablement, l’embrassant dans les cheveux et la berçant comme un bébé. Les servants s’étaient rassemblés autour d’eux. Ils étaient restés là sans rien dire, jusqu’à ce que finalement deux d’entre eux aillent les séparer. Ils emmenèrent Tenaka en pleurs vers sa chambre. C’est là qu’il trouva le parchemin scellé qui dressait la liste de ses possessions et de ses divers investissements. Derrière, il y avait une lettre d’Estas, son comptable. La lettre contenait des conseils, comment et où investir, ainsi que des avis politiques très aiguisés sur des endroits à ignorer, à exploiter ou à surveiller.

Machinalement, il avait ouvert la lettre, analysant la liste de ses implantations en Vagria, de ses ouvertures vers Lentria et des stupidités drenaïes, jusqu’à ce qu’il arrive aux dernières lignes :



« Ceska a mis les rebelles en déroute dans le sud des plaines sentranes. Il semblerait qu’une fois de plus il se soit vanté de son intelligence. Il a envoyé un message intimant l’ordre à d’anciens soldats de rentrer au pays ; apparemment, il avait peur du Dragon depuis qu’il l’avait dissous il y a quinze ans. À présent, sa peur est derrière lui – ils ont été détruits jusqu’au dernier. Les Unis sont terrifiants. Dans quel drôle de monde vivons-nous ? »

— Vivre ? avait dit Tenaka. Personne ne vit – ils sont tous morts.

Il s’était dirigé vers le mur occidental, pour s’arrêter devant un miroir ovale. Il avait alors contemplé la ruine qu’était devenue sa vie.

Son reflet lui renvoyait son regard. Les yeux bridés et violets étaient accusateurs, les lèvres serrées débordaient d’amertume et de colère.

— Rentre à la maison, lui disait son reflet, et va tuer Ceska.