Chapitre 7
Penché au-dessus de son bureau, dans l’obscurité de la bibliothèque, l’Abbé attendait patiemment, les yeux fermés et les mains à plat. Assis en face de lui, ses trois compagnons étaient immobiles, comme des statues. L’Abbé ouvrit les yeux et les observa tous :
Acuas, le fort, charitable et loyal.
Balan, le sceptique.
Katan, le vrai mystique.
Tous voyageaient ; leurs esprits étaient entremêlés, à la recherche des Templiers Noirs, et ils projetaient également une zone de brouillard mental pour leur dissimuler les actions de Tenaka Khan et ses compagnons.
Acuas fut le premier à revenir. Il ouvrit les yeux et frotta sa barbe jaune. Il avait l’air fatigué, comme vidé.
— Ce n’est pas facile, mon Seigneur, dit-il. Les Templiers Noirs sont très puissants.
— Nous aussi, répondit l’Abbé. Continue.
— Ils sont vingt. Ils ont été attaqués à Skultik par une bande de hors-la-loi mais ils les ont tués avec une insolente facilité. Vraiment, ce sont de formidables guerriers.
— Oui. Sont-ils à portée du Porteur de torche ?
— À une journée. Nous ne pourrons plus les leurrer bien longtemps.
— Non. Et pourtant nous aurions bien besoin de quelques jours de plus, déclara l’Abbé. Est-ce qu’ils ont tenté une nouvelle attaque de nuit ?
— Non, mon Seigneur, mais je pense qu’ils devraient le faire sous peu.
— À présent repose-toi, Acuas. Va chercher Toris et Lannad, qu’ils te remplacent.
L’Abbé quitta la pièce et sortit du long couloir pour se diriger lentement vers le second niveau et le jardin de Decado.
Le prêtre aux yeux noirs l’accueillit avec le sourire.
— Viens avec moi, Decado, il faut que je te montre quelque chose.
Sans un mot de plus, il tourna les talons et mena le prêtre vers l’étage supérieur et ses portes en chêne. Sous le porche, Decado hésita – pendant toutes ces années passées au monastère, il n’avait jamais gravi les marches.
L’Abbé se retourna.
— Viens ! ordonna-t-il avant de s’enfoncer dans l’obscurité. Un étrange sentiment de peur envahit le jardinier, comme si son monde lui échappait. Il déglutit et fut saisi d’un tremblement. Puis, prenant une profonde respiration, il suivit l’Abbé.
Il fut guidé à travers un labyrinthe de couloirs, mais ne regarda jamais ni à droite ni à gauche. Il se concentrait sur la soutane grisâtre de l’homme qui marchait devant lui. L’Abbé s’arrêta devant une porte en forme de feuille ; il n’y avait pas de poignée.
— Ouvre-toi, murmura l’Abbé, et la porte coulissa silencieusement.
De l’autre côté il y avait une grande salle contenant trente armures intégrales en argent, drapées de capes d’une blancheur étincelante. Devant chacune d’elles, une table basse avec des épées dans des fourreaux et un heaume avec un panache en crin blanc.
— Est-ce que tu sais ce que cela représente ? demanda l’Abbé.
—Non.
Decado dégoulinait de sueur. Il essuya ses yeux et l’Abbé remarqua avec inquiétude que la tourmente habitait de nouveau le regard de l’ancien guerrier.
— Ce sont les armures que portèrent les Trente de Delnoch menés par Serbitar – les hommes qui ont combattu et qui sont morts durant la Première Guerre nadire. Tu as entendu parler d’eux ?
— Évidemment.
— Dis-moi ce que tu as entendu.
— Où est-ce que cela va nous mener, mon Seigneur Abbé ? J’ai mon jardin qui m’attend.
— Parle-moi des Trente de Delnoch, lui ordonna l’Abbé.
Decado se racla la gorge.
— C’étaient des prêtres guerriers. Pas comme nous. Ils s’entraînaient pendant des années et puis choisissaient une guerre où mourir. Serbitar a mené les Trente à Delnoch où ils servirent de conseiller au Comte de Bronze et à Druss la Légende. Ensemble, ils ont repoussé les hordes d’Ulric.
— Mais pourquoi des prêtres prendraient-ils les armes ?
— Je ne sais pas, Seigneur Abbé. C’est incompréhensible.
— Vraiment ?
— Vous m’avez appris que toute vie est sacrée pour la Source, et que prendre une vie est un crime envers Dieu.
— Et pourtant, il faut bien s’opposer au mal.
— Pas en utilisant ses méthodes, répondit Decado.
— Un homme se tient au-dessus d’un enfant, une lance à la main, prêt à le transpercer. Que fais-tu ?
— Je l’en empêche – sans le tuer.
— Et comment l’empêcherais-tu ? D’un coup de poing, peut-être ?
— Oui, peut-être.
— Il tombe au sol assommé, et dans sa chute il se cogne la tête et meurt. As-tu péché ?
— Non… oui. Je ne sais pas.
— C’est lui le pécheur qui, par ses actions, a entraîné ta réaction. Par conséquent, ce sont ses actes qui l’ont tué. Nous aspirons à la paix et à l’harmonie, mon fils – nous nous languissons. Mais nous sommes issus de ce monde et sommes soumis à ses exigences. La nation n’est plus en harmonie. Le Chaos est aux commandes et la souffrance est devenue insupportable à regarder.
— Qu’essayez-vous de me dire, mon Seigneur ?
— Ce n’est pas facile, mon fils, car mes mots vont te causer beaucoup de chagrin. (L’Abbé s’avança et plaça ses mains sur les épaules du prêtre.) Tu es ici dans un Temple des Trente. Nous sommes sur le point de partir en guerre contre les ténèbres.
Decado se dégagea de l’étreinte de l’Abbé.
— Non !
— Je veux que tu chevauches avec nous.
— J’ai cru en vous. Je vous ai fait confiance !
Decado fit volte-face et se retrouva nez à nez avec l’une des armures. Il se retourna de nouveau.
— C’est précisément ce à quoi je voulais échapper : la mort et le carnage. Les épées aiguisées et la chair lacérée. J’ai été heureux. Et vous venez de me voler ce bonheur. Allez-y – allez donc jouer au petit soldat. Mais ne comptez pas sur moi.
— Tu ne pourras pas te cacher éternellement, mon fils.
— Me cacher ? Je suis venu ici pour changer.
— Ce n’est pas difficile de changer quand son plus grand défi est de voir si les graines vont bien pousser dans le carré qui leur est désigné.
— Qu’est-ce que vous entendez par là ?
— J’entends que tu étais un tueur psychopathe – un homme amoureux de la mort. Et aujourd’hui je t’offre la chance de savoir si oui ou non tu as changé. Revêts l’armure et chevauche à nos côtés contre les forces du Chaos.
— Pour réapprendre à tuer ?
— Nous verrons en temps utile.
— Je ne veux pas tuer. Je veux vivre au milieu des plantes.
— Et moi, tu crois que je veux me battre ? J’ai presque soixante ans. J’aime la Source et tout ce qui pousse ou bouge. Je crois que la vie est le plus grand don de l’Univers. Mais il y a un mal bien réel dans ce monde et il faut le combattre. Le surmonter. Ainsi, d’autres pourront jouir de la vie.
— N’en dites pas plus, lâcha hargneusement Decado. Ne dites plus un traître mot !
Des années d’émotions réfrénées rugirent en lui, prenant contrôle de ses sens. Un sentiment de colère le lacéra comme un fouet enflammé. Comme il avait été stupide – se cacher du monde, grattant le sol comme un paysan puant !
Il se dirigea vers une armure située à sa droite et sa main se posa autour d’une poignée d’épée en ivoire. D’un mouvement souple, il fit siffler l’épée dans l’air d’une simple zébrure ; ses muscles pulsèrent sous l’excitation. Sa lame était en acier argenté et aiguisée comme un rasoir. Elle avait une balance parfaite. Il se tourna vers l’Abbé et là où peu de temps auparavant il voyait un Seigneur, il ne voyait plus maintenant qu’un vieillard aux yeux pleureurs.
— Est-ce que votre quête implique Tenaka Khan ?
— Oui, mon fils.
— Ne m’appelez pas ainsi, prêtre ! Plus jamais. Je ne vous en veux pas – j’ai été bien stupide de croire en vous. Très bien, je me battrai avec vos prêtres, mais seulement parce que cela aidera mes amis. Mais n’essayez pas de me donner des ordres.
— Je ne serai pas en position de t’en donner, Decado. Regarde, tu t’es dirigé de toi-même vers ton armure.
— Mon armure ?
— Reconnais-tu la rune sur le heaume ?
— C’est le chiffre Un dans la langue des Anciens.
— C’était l’armure de Serbitar. C’est toi qui la porteras.
— Il était le chef, si je ne m’abuse ?
— Et tu le seras à ton tour.
— Voici donc mon destin, fit Decado, diriger un groupe disparate de prêtres qui veulent jouer à la guerre. Très bien, j’ai toujours eu le sens de l’humour.
Decado se mit à rire. L’Abbé ferma les yeux et pria en silence, car à travers les rires il pouvait percevoir le cri d’angoisse que poussait l’âme de Decado. Le désespoir souleva le prêtre qui dut quitter la pièce. Le rire démentiel le poursuivit quand même.
Qu’as-tu fait, Abaddon ? se demanda-t-il.
Lorsqu’il atteignit sa chambre, il avait les larmes aux yeux, et une fois à l’intérieur il tomba à genoux.
Decado sortit de la salle en titubant et retourna à son jardin, regardant, incrédule, les petites rangées de légumes, les haies bien taillées et les arbres élagués avec soin.
Il marcha jusqu’à sa cabane et ouvrit la porte d’un grand coup de pied.
Moins d’une heure plus tôt, cela avait été sa maison – une maison qu’il avait aimée. Là, il avait connu la satisfaction.
À présent, cette cabane était devenue un taudis. Il sortit et vagabonda dans son jardin de fleurs. Le rosier blanc arborait trois boutons supplémentaires. La colère courut le long de son corps et il attrapa la plante, prêt à l’arracher du sol. Mais il se retint et la relâcha doucement. Il regarda d’abord sa main, puis la plante. Aucune épine n’avait égratigné sa peau. Gentiment, il défroissa les feuilles qu’il avait écrasées et se mit à sangloter. Le son difforme se transforma en trois mots.
— Je suis désolé, dit-il à sa rose.
Les Trente se rassemblèrent dans la cour inférieure pour préparer
leurs montures. Les chevaux avaient toujours leur manteau d’hiver,
mais comme c’étaient des bêtes très fortes, originaires des
montagnes, cela ne les empêchait pas de courir comme le vent.
Decado porta son dévolu sur une jument grise ; il la sella
rapidement et sauta sur son dos. Puis il défit sa cape blanche et
la posa derrière lui, l’attachant à la manière du Dragon. L’armure
de Serbitar lui allait mieux que sa propre armure – elle était
douce, on aurait dit une seconde peau.
L’Abbé, Abaddon, grimpa sur la selle de son hongre alezan et se porta aux côtés de Decado.
Decado se balançait sur sa selle, examinant tous les prêtres guerriers qui montaient en selle – il devait admettre qu’ils bougeaient très bien. Chacun ajusta sa cape comme l’avait fait Decado. Abaddon regarda avec nostalgie son ancien disciple ; Decado s’était rasé proprement et sa longue chevelure noire était attachée à la hauteur de sa nuque. Ses yeux étaient brillants et vivants, un demi-sourire moqueur ornait ses lèvres.
La nuit précédente, Decado avait été présenté formellement à ses lieutenants : Acuas, le cœur des Trente ; Balan, les yeux des Trente ; et Katan, l’âme des Trente.
— Si vous voulez être des guerriers, leur avait-il dit, alors vous devez faire ce que je vous ordonne, quand je vous l’ordonne. L’Abbé me dit qu’il y a une expédition à la poursuite de Tenaka Khan. Nous devons l’intercepter. On m’a dit que ces hommes que nous allons affronter sont de véritables guerriers. Espérons qu’ils ne mettent pas un terme à votre quête.
— C’est également la vôtre, mon frère, dit Katan avec un gentil sourire.
— Il n’est pas un homme qui puisse me tuer. Et si vous, prêtres, tombez comme des feuilles, je ne resterai pas pour regarder.
— Est-ce qu’un chef n’est pas censé rester auprès de ses hommes ? demanda Balan avec une once de colère dans la voix.
— Chef ? C’est vraiment une mascarade, mais si vous y tenez tant, alors je jouerai le jeu. Mais ne comptez pas sur moi pour mourir avec vous.
— Voulez-vous vous joindre à nous pour la prière ?
— Non. Priez pour moi ! J’ai passé trop d’années à gâcher mon temps à cet exercice.
— Nous avons toujours prié pour vous, déclara Katan.
— Priez pour vous, alors ! Priez pour que, lorsque vous rencontrerez ces Templiers Noirs, vos tripes ne vous lâchent pas.
Sur ce, il était parti.
Et là, le bras levé, il menait la troupe de l’autre côté des portes du Temple, vers les plaines sentranes.
— Êtes-vous sûr que ce choix a été sage ? demanda mentalement Katan à Abaddon.
— Ce ne fut pas mon choix, mon fils. C’est un homme dévoré par la colère. La Source connaît nos besoins. Te souviens-tu d’Estin ?
— Oui, pauvre homme. Si sage – il aurait fait un bon chef, répondit Katan.
— Oui, certainement. Courageux, et pourtant délicat ; fort, et pourtant tendre ; doué d’un fort intellect, sans l’ombre d’une prétention. Mais il est mort. Et le jour de sa mort, Decado est apparu à nos portes à la recherche d’un sanctuaire.
— Mais, Seigneur Abbé, supposez que ce ne soit pas la Source qui l’ait conduit jusqu’ à nous ?
— Plus de « Seigneur Abbé », Katan. Simplement « Abaddon ».
Le vieil homme rompit le lien, et il fallut un certain temps à Katan pour s’apercevoir que sa question n’avait pas eu de réponse.
Les années s’enfuyaient de Decado. De nouveau, il était en selle, le vent dans ses cheveux. De nouveau le martèlement des sabots résonnait sur la plaine et le sang qui bouillonnait dans ses veines lui rappelait les jours de sa jeunesse…
Le Dragon qui déferlait sur les envahisseurs nadirs. Chaos, confusion, sang et terreur. Des hommes brisés, des cris étouffés et des corbeaux qui croassaient leur joie en volant au-dessus de la bataille, dans un ciel sombre.
Et puis, plus tard, des guerres de mercenaires qui se succédèrent dans les parties les plus reculées du monde. Decado s’était toujours sorti de toutes les batailles, sans une égratignure, tandis que ses ennemis, oubliés, voyageaient vers l’enfer auquel ils croyaient.
L’image de Tenaka Khan flotta dans l’esprit de Decado.
Ça, c’était un guerrier ! Combien de fois Decado s’était-il endormi en rêvant à une nouvelle bataille avec Tenaka Khan. La glace et l’ombre réunies dans une danse de lames.
Ils s’étaient affrontés plusieurs fois. Avec des épées en bois, des fleurets mouchetés. Et même des sabres émoussés. Ils avaient toujours été à égalité. Mais de telles épreuves n’avaient pas d’importance – c’était seulement lorsque la mort était au bout de la lame que l’on pouvait voir un gagnant émerger.
Decado fut interrompu dans ses pensées par Acuas à la barbe jaune qui se rangeait à ses côtés.
— Ça va être juste, Decado. Les Templiers ont trouvé leurs traces dans un village dévasté. Au petit matin ils seront passés à l’action.
— Combien de temps avant que nous les rejoignions ?
— Au mieux, à l’aube.
— Alors retourne à tes prières, barbe jaune. Et mets-y tout ce que tu peux.
Il éperonna son cheval qui partit au galop, et les Trente l’imitèrent.
L’aube allait bientôt se lever et les compagnons avaient chevauché
une bonne partie de la nuit, ne s’arrêtant qu’une heure pour
laisser les chevaux se reposer. La chaîne de montagnes de Skoda se
dressait au-dessus d’eux et Tenaka était soucieux d’y trouver un
abri. Le soleil, encore caché derrière l’horizon un instant plus
tôt, se levait à présent en camouflant les étoiles derrière une
couche lumineuse rosâtre.
Les cavaliers quittèrent un bosquet d’arbres pour émerger dans une prairie. Soudain Tenaka sentit comme un souffle glacial lui geler les os ; il frissonna et tira sa cape sur ses épaules. Il était fatigué, contrarié. Il n’avait pas parlé à Renya depuis leur dispute dans la forêt, mais il n’arrêtait pas de penser à elle. Au lieu de la chasser de son esprit après s’en être pris à elle, il n’avait réussi qu’à la rendre plus présente encore. Son calvaire augmentait. Pourtant il était incapable de traverser le gouffre qui s’était ouvert entre eux. Il jeta un coup d’œil derrière lui pour la regarder chevaucher en compagnie d’Ananaïs : elle riait d’une de ses blagues. Il se retourna.
Devant, tels des démons surgis du passé, une vingtaine de cavaliers attendaient sur une ligne. Ils tenaient leurs chevaux immobiles et leurs capes noires claquaient sous la brise. Tenaka tira sur ses rênes à cinquante pas du cavalier central. Ses compagnons vinrent à sa hauteur.
— Par l’Enfer, qui sont-ils ? demanda Ananaïs.
— Ils sont à ma recherche, répondit Tenaka. Ils sont venus à moi, dans un rêve.
— Je ne voudrais pas sembler défaitiste, mais ils sont un peu trop nombreux pour nous. On s’enfuit ?
— Il ne sert à rien de fuir devant de tels hommes, fit Tenaka d’un ton neutre, et il descendit de cheval.
Les vingt cavaliers firent de même, et avancèrent tranquillement à travers la brume matinale. Renya avait l’impression qu’ils se déplaçaient comme les ombres des morts sur une mer fantôme. Leurs armures étaient couleur de jais et leurs heaumes leur couvraient le visage. Ils avaient tous une épée noire à la main. Tenaka alla à leur rencontre, la main posée sur le pommeau de son épée.
Ananaïs secoua la tête. Il était comme tombé dans un étrange état de transe. Il n’était plus qu’un spectateur passif. Il glissa de selle, dégaina son épée et rejoignit Tenaka.
Les Templiers Noirs s’arrêtèrent et leur chef fit un pas en avant.
— Nous n’avons pas encore reçu l’ordre de te tuer, Ananaïs, déclara-t-il.
— Je ne suis pas facile à tuer, répondit Ananaïs.
Il était sur le point d’ajouter une insulte, mais les mots se figèrent dans sa bouche car une peur terrible le heurta de plein fouet comme une bourrasque glaciale. Il fut pris d’un tremblement et de l’envie de s’enfuir en courant.
— Tu es aussi facile à tuer que n’importe quel mortel, répondit l’homme. Va-t’en ! Chevauche vers un autre destin, quel qu’il soit.
Ananaïs ne répondit rien. Il déglutit difficilement et regarda Tenaka. Le visage de son ami était blanc comme un linge : il était évident que le même sentiment de peur le tenaillait.
Galand et Parsal se portèrent à leur hauteur, l’épée à la main.
— Est-ce que vous pensez pouvoir vous opposer à nous ? s’enquit le chef. Une centaine d’hommes ne pourrait pas nous arrêter. Écoutez bien ce que je vous dis. N’entendez-vous pas la vérité de mes propos ? Passez-les au crible de votre terreur.
La peur augmenta et les chevaux, nerveux, poussèrent un hennissement d’alarme. Scaler et Belder descendirent de selle en sentant qu’ils allaient bientôt s’emballer. Païen se coucha sur sa monture et lui caressa le cou ; la bête se calma, mais elle avait les oreilles rabattues sur le crâne et Païen savait qu’elle était sur le point de paniquer. Valtaya et Renya sautèrent de selle au moment où leurs chevaux ruèrent, et elles aidèrent la villageoise, Parise, à mettre pied à terre.
Elle tenait dans ses bras le bébé qui s’était mis à crier. Parise s’allongea sur le sol, prise de tremblements incontrôlables.
Païen descendit de cheval et dégaina son épée ; il avança lentement pour se porter aux côtés de Tenaka et des autres. Belder et Scaler lui emboîtèrent le pas.
— Dégaine ton épée, murmura Renya, mais Scaler l’ignora.
C’était tout ce qu’il pouvait faire pour réunir suffisamment de courage pour être côte à côte avec Tenaka Khan. Toute pensée de combat était enterrée sous le poids de la terreur.
— Imbéciles, fit le chef avec mépris, vous êtes comme des moutons à l’abattoir !
Les Templiers Noirs avancèrent.
Tenaka lutta pour surmonter sa panique, mais ses membres étaient aussi lourds que du plomb ; on lui avait sapé sa confiance. Il savait pertinemment qu’on utilisait de la magie noire contre lui, mais le savoir ne l’aidait en rien. Il avait l’impression d’être un enfant pourchassé par un léopard.
Bats-toi ! se dit-il. Où est donc ton courage ?
Soudain, comme dans son rêve, la terreur disparut et l’énergie revint circuler dans ses membres. Sans se retourner, il sut que les chevaliers blancs étaient de retour, mais cette fois-ci en chair et en os.
Les Templiers s’arrêtèrent et Padaxes jura entre les dents, car les Trente venaient d’entrer en scène. Comme ils étaient passés d’un coup en infériorité numérique, il envisagea toutes les options. Il fit appel au pouvoir de l’Esprit afin de sonder ses ennemis, mais rencontra chaque fois un mur de force qui résistait à toutes ses tentatives… sauf pour le guerrier qui était au centre – cet homme-là n’était pas un mystique. Padaxes connaissait les légendes sur les Trente – ses propres temples avaient été conçus pour parodier le leur – et il reconnut la rune sur le heaume de leur chef.
Un non-initié comme chef ? Une idée lui vint à l’esprit.
— Il va couler beaucoup de sang aujourd’hui, lança-t-il, à moins que nous réglions ça entre capitaines.
Abaddon attrapa Decado par le bras alors que celui-ci s’avançait.
— Non, Decado, tu ne connais pas ses pouvoirs.
— C’est un homme, un point c’est tout, répondit-il.
— Non, il est bien plus que ça – il tire ses pouvoirs du Chaos. Si quelqu’un doit se battre avec lui, que ce soit Acuas.
— Ne suis-je pas le chef de cette expédition ?
— Si, mais…
— Il n’y a pas de mais. Obéissez-moi !
Decado se dégagea et avança. Il ne s’arrêta qu’à un mètre de Padaxes et son armure noire.
— Que suggères-tu, Templier ?
— Un duel de chefs : les hommes du perdant quittent le terrain.
— Non, ce n’est pas assez, répondit froidement Decado. Je veux beaucoup plus !
— Je t’écoute.
— J’ai beaucoup étudié l’art des mystiques. Cela fait… faisait… partie de mon éducation antérieure. On dit que dans les anciennes guerres, les champions portaient en eux l’âme de leur armée, et quand ils mouraient, leur armée mourait aussi.
— C’est exact, fit Padaxes, qui avait bien du mal à contenir sa joie.
— Eh bien, c’est ce que je demande.
— Il en sera ainsi. Je le jure par l’Esprit !
— Ne me jure rien, guerrier. Tes serments n’ont aucune valeur à mes yeux. Prouve-le-moi !
— Cela prendra un peu de temps. Je dois d’abord accomplir certains rites et j’ose espérer que tu en feras de même, lança Padaxes.
Decado acquiesça et retourna auprès des autres.
— Vous ne pouvez pas faire cela, Decado, dit Acuas. Vous nous condamnez tous !
— D’un seul coup, le jeu ne serait-il plus à votre goût ? rétorqua hargneusement Decado.
— Ce n’est pas ça. Cet homme, votre ennemi, a des pouvoirs que vous n’avez pas. Il peut lire dans votre esprit, ressentir chacun de vos mouvements avant que vous les accomplissiez. Par quel miracle croyez-vous pouvoir le vaincre ?
Decado se mit à rire.
— Suis-je toujours votre chef ?
Acuas jeta un rapide coup d’œil à l’ancien Abbé.
— Oui, répondit-il, vous êtes le chef.
— Quand il aura fini son rituel, tu aligneras la force vitale des Trente sur la mienne.
— Je voudrais savoir une chose avant de mourir, dit gentiment Acuas. Pourquoi allez-vous vous sacrifier ainsi ? Et pourquoi sacrifiezvous vos amis ?
Decado haussa les épaules.
— Va savoir ?
Les Templiers Noirs se mirent à genoux devant Padaxes et celui-ci invoqua les noms des démons inférieurs, grâce à l’Esprit du Chaos, d’une voix qui se transforma en cri. Le soleil émergea de derrière l’horizon et pourtant, étrangement, aucune lumière n’éclaira la plaine.
— C’est fait, souffla Abaddon. Il a tenu parole et l’âme de ses guerriers est en lui.
— Alors faites pareil, ordonna Decado.
Les Trente s’agenouillèrent devant leur chef, le front courbé. Decado ne ressentit rien, mais il savait qu’ils lui avaient obéi.
— Dec, c’est toi ? appela Ananaïs.
Decado le réduisit au silence d’un seul geste. Puis il alla au contact de Padaxes.
L’épée noire siffla dans l’air et fut parée instantanément par l’acier argenté que tenait Decado. Le combat avait commencé. Tenaka et ses compagnons regardèrent fascinés les deux guerriers qui tournaient et frappaient dans un cliquetis métallique.
Le temps passait et l’exaspération dans les gestes de Padaxes était visible de tous. La peur s’infiltrait dans son cœur. Bien qu’il arrive à anticiper tous les gestes de son adversaire, la vitesse de ses assauts était telle que cela ne lui servait à rien. Il envoya une onde mentale de frayeur, mais cela ne servit qu’à faire rire Decado, car la mort ne lui faisait pas peur. C’est à cet instant que Padaxes sut que son sort était scellé. Cela le rendit furieux de savoir que c’était un mortel qui allait être responsable de sa mort. Il se lança dans une série d’attaques sauvages et expérimenta l’horreur de lire dans l’esprit de Decado, au dernier moment, la nature de la riposte une fraction de seconde avant qu’elle soit exécutée.
L’acier argenté donna un coup de fouet à sa propre épée qui fut déviée, et la lame s’enfonça dans l’aine. Il tomba au sol et se vida de son sang sur l’herbe… Les âmes de ses guerriers moururent avec lui.
La lumière du soleil jaillit dans les ténèbres et les Trente se relevèrent, étonnés que la vie coule toujours dans leurs veines.
Acuas avança.
— Comment ? demanda-t-il. Comment avez-vous gagné ?
— Il n’y a pas de mystère, Acuas, répondit doucement Decado. Ce n’était qu’un homme.
— Mais vous aussi !
— Non. Je suis Decado. Le Tueur Glacé ! Suivez-moi à vos risques et périls.
Decado retira son heaume et prit une bonne bouffée d’air ; l’aube
était fraîche. Tenaka secoua sa tête pour en faire tomber le
dernier voile de peur qui y restait.
— Dec ! cria-t-il.
Decado sourit et marcha jusqu’à lui ; les deux hommes se saisirent les poignets à la manière des guerriers. Ananaïs, Galand et Parsal les rejoignirent.
— Par tous les Dieux, Dec, tu as l’air en forme. En pleine forme, même ! fit chaleureusement Tenaka.
— Vous aussi, général. Je suis content que nous soyons arrivés à temps.
— Est-ce que cela dérangerait quelqu’un, dit Ananaïs, de m’expliquer pourquoi tous ces guerriers sont morts ?
— Seulement si tu m’expliques pourquoi tu portes ce masque. Il est dommage qu’un être aussi arrogant que toi cache ses plus beaux atours.
Ananaïs détourna le regard et les autres se tinrent cois, gênés ; le silence devint vite oppressant.
— Qui veut bien me présenter notre sauveur ? demanda Valtaya, et ce moment disparut.
La conversation démarra, mais les Trente se tenaient à l’écart. Puis ils se divisèrent en groupes de six pour aller chercher du bois et faire des feux de camp.
Acuas, Balan, Katan et Abaddon choisirent une position près d’un orme solitaire. Katan alluma le feu et les quatre prirent place autour. Apparemment, ils restaient silencieux et se contentaient de regarder les flammes qui dansaient devant eux.
— Parle, Acuas, lui intima mentalement Abaddon.
— Je suis triste, Abaddon, car notre chef n’est pas des nôtres. Je ne dis pas cela par arrogance, mais notre Ordre est ancien et nous avons toujours eu des idéaux spirituels. Nous ne partons pas en guerre pour nous réjouir de tuer, mais pour mourir en défendant la Lumière. Decado n’est qu’un tueur.
— Tu es le cœur des Trente, Acuas. Car tu as toujours été en proie aux émotions. Tu es un homme – tu t’inquiètes… tu aimes. Mais parfois, ces émotions t’aveuglent. Ne juge pas encore Decado.
— Comment a-t-il tué le Templier ? demanda Balan. C’est inconcevable.
— Tu es les yeux des Trente et pourtant tu ne vois pas, Balan. Mais je ne te l’expliquerai pas. En temps voulu, c’est toi qui me l’expliqueras. Je suis sûr que c’est la Source qui nous a envoyé Decado, et je l’ai accepté. L’un de vous me dira-t-il enfin pourquoi il est le chef ?
Katan aux yeux sombres se fendit d’un sourire.
— Parce qu’il est le moins digne d’entre nous.
— Plus que ça, répondit Abaddon.
— C’est son seul rôle, ajouta Acuas.
— Explique-toi, frère, demanda Balan.
— Étant chevalier, il ne pouvait pas communiquer ni voyager avec nous. Chacun de nos gestes aurait été comme une humiliation pour lui. Pourtant, nous partons pour une guerre qu’ il comprend très bien. En tant que chef, son manque de talent est contrebalancé par son autorité.
— Très bien, Acuas. À présent, que le cœur nous dise où réside le danger.
Acuas ferma les yeux et son esprit se tut pendant plusieurs minutes, tandis qu’il se concentrait.
— Les Templiers vont vouloir se venger. Ils ne peuvent pas accepter cette défaite sans réagir.
— Et ?
— Ceska a envoyé un millier d’hommes pour anéantir la rébellion à Skoda. Ils y arriveront dans moins d’une semaine.
À une trentaine de pas de leur feu, Decado était assis en compagnie de Tenaka, Ananaïs, Païen et Scaler.
— Allez, Dec, dit Ananaïs. Comment es-tu devenu le chef d’une bande de guerriers magiciens ? Tu as forcément une histoire à raconter.
— Comment sais-tu que je ne suis pas un magicien ? rétorqua Decado.
— Non, sérieusement, souffla Ananaïs, en jetant un regard de travers aux chevaliers emmitouflés dans leurs capes blanches. Je veux dire, c’est quand même un drôle de groupe. Il n’y en a pas un qui dit un mot.
— Au contraire, lui dit Decado. Ils sont tous en train de parler – par l’esprit.
— N’importe quoi ! s’exclama Ananaïs, portant une main à son cœur et en faisant de l’autre le signe des Cornes Protectrices, les doigts crispés.
Decado sourit.
— Je te dis la vérité. (Il se retourna et appela Katan qui vint les rejoindre.) Vas-y, Ani, demande quelque chose, ordonna-t-il.
— Je me sens bête, grommela Ananaïs.
— Alors c’est moi qui poserai la question, dit Scaler. Dites-moi, mon ami, est-ce vrai que vous autres chevaliers pouvez parler… sans parler ?
— C’est vrai, répondit doucement Katan.
— Pouvez-vous nous faire une démonstration ?
— De quelle sorte ?
— Vous voyez le grand, là-bas, fit Scaler en le désignant du doigt et en baissant la voix. Pouvez-vous lui demander d’ôter son heaume et de le remettre ?
— Si cela peut vous faire plaisir, répondit Katan, et tous les regards se tournèrent vers le guerrier qui se tenait à une quarantaine de pas de là.
De bonne grâce, celui-ci retira son heaume, leur adressa un grand sourire, et le remit en place.
— C’est hallucinant, fit Scaler. Comment faites-vous ça ?
— C’est difficile à expliquer, répondit Katan. Veuillez m’excuser.
Il s’inclina devant Decado et partit retrouver ses compagnons.
— Vous voyez, quand je vous disais que c’était un drôle de groupe, fit Ananaïs. Ils ne sont pas humains.
— Dans mon pays, il y a des hommes qui possèdent des talents similaires, déclara Païen.
— Et qu’est-ce qu’ils font ? s’enquit Scaler.
— Pas grand-chose. Nous les brûlons vifs, répondit Païen.
— N’est-ce pas un peu excessif ?
— Peut-être, répondit l’homme noir. Mais je n’ai pas envie de m’immiscer dans les traditions !
Tenaka les laissa à leur discussion et se rendit à l’endroit où Renya était assise en compagnie de Valtaya, Parsal et la villageoise. En le voyant approcher, le cœur de Renya s’emballa.
— Tu veux bien faire quelques pas avec moi ? lui demanda-t-il.
Elle acquiesça et ils s’éloignèrent du feu. Le soleil brillait fort et ses rayons se reflétaient sur les mèches grises de ses cheveux. Elle mourait d’envie de le toucher, mais son instinct lui dit d’attendre.
— Je suis désolé, Renya, dit-il en lui prenant les mains.
Elle regarda au fond de ses yeux violets et bridés et put y lire l’angoisse.
— Est-ce que tu m’as dit la vérité ? Est-ce que tu te serais servi de ta dague contre moi ?
Il secoua la tête.
— Tu veux que je reste avec toi ? demanda-t-elle doucement.
— Tu veux bien rester ?
— Je ne désire rien de plus.
— Alors excuse-moi pour m’être conduit comme un imbécile, dit-il. Je ne suis pas doué pour ce genre de choses. J’ai toujours été maladroit en compagnie des femmes.
— Je suis ravie de l’apprendre, répondit-elle en souriant.
Ananaïs les regarda un instant et reporta son regard sur Valtaya. Elle parlait avec Galand, elle s’amusait.
J’aurais dû laisser l’Uni me tuer, pensa-t-il.