Chapitre 19

Tenaka attendit en silence dans les ténèbres que tous les bruits de mouvement s’arrêtent dans le campement. Puis il souleva le rabat de sa tente et regarda les sentinelles. Leurs yeux scrutaient les arbres aux alentours du campement, et elles ne s’intéressaient pas à ce qui se passait à l’intérieur. Tenaka se glissa hors de sa tente, se déplaçant dans l’ombre des arbres projetée par la lune, et s’enfonça silencieusement dans les profondeurs de la forêt.

Il marcha avec prudence pendant plusieurs kilomètres, escaladant les diverses collines boisées. Il sortit de la forêt trois heures avant l’aube et continua son ascension. Loin en dessous, sur sa droite, se trouvaient le tombeau en marbre d’Ulric – et les armées de Selle-de-Crâne et de Langue-de-Couteau.

La guerre civile semblait inévitable, or Tenaka avait espéré convaincre celui qui serait Khan qu’il s’avérerait profitable de venir en aide aux rebelles nadirs. L’or était une denrée assez rare dans les Steppes. À présent, il allait falloir trouver autre chose.

Il continua à grimper et vit une falaise criblée de cavernes. Il était déjà venu ici dans le temps, il y avait bien des années, lorsque Jongir Khan avait participé à un conseil des chamans. Alors, Tenaka s’était assis au milieu des enfants et des petits-enfants de Jongir, à l’extérieur des cavernes, pendant que le Khan voyageait dans les ténèbres. On racontait que dans ces anciennes cavernes, des rites affreux avaient lieu et qu’aucun homme ne pouvait y entrer sans avoir été invité. D’après les chamans, les cavernes étaient les portes même de l’Enfer, et un démon était tapi dans chaque recoin.

Tenaka atteignit la bouche de la plus grande caverne ; il hésita un instant et essaya de faire le vide en lui.

Il n’y a pas d’autre solution, se dit-il.

Il entra.

L’obscurité était totale. Tenaka trébucha. Il continua, les mains tendues devant lui.

Tandis qu’il s’enfonçait davantage dans la caverne – avec ses tournants, ses spirales, ses couloirs qui se croisaient et s’entrecroisaient – Tenaka étouffa la panique qui montait en lui. Il avait l’impression d’être dans une ruche. Il pouvait continuer à errer en aveugle dans ces ténèbres jusqu’à mourir de faim ou de soif.

Pourtant, il continua, en se guidant de la main le long de la paroi glacée. Soudain, le mur disparut, s’arrêtant net en angle droit sous sa main. Tenaka se remit en marche, les mains toujours devant lui. Il sentit de l’air frais sur son visage. Il s’arrêta et tendit l’oreille. Il avait l’impression d’être au milieu d’un grand espace vide, mais surtout, il sentait la présence de quelqu’un.

— Je cherche Asta Khan, dit-il.

Et sa voix résonna dans toute la caverne.

Silence.

Le son d’un traînement de pieds se fit entendre sur sa droite, aussi resta-t-il immobile, bras croisés sur la poitrine. Des mains le touchèrent, des dizaines de mains. Il sentit qu’on retirait son épée de son fourreau et sa dague de sa gaine. Puis les mains se retirèrent.

— Quel est ton nom ? demanda une voix aussi hostile et sèche que le vent du désert.

— Tenaka Khan.

— Tu nous as quittés il y a des années.

— Je suis de retour.

— Il semblerait bien.

— Je ne suis pas parti de mon plein gré. On m’a renvoyé.

— Pour ta propre sécurité. Tu aurais été tué.

— Peut-être.

— Pourquoi es-tu revenu ?

— Ce n’est pas facile à expliquer.

— Tu as tout ton temps.

— Je suis venu aider un ami. Je suis venu lever une armée.

— Un ami drenaï ?

— Oui.

— Et puis ?

— Et puis la terre m’a parlé.

— Quels furent ses mots ?

— Il n’y eut pas de mots. Elle m’a parlé en silence, de son cœur à mon âme. Elle m’a accueilli en fils.

— Venir ici sans avoir été convoqué est passible de mort.

— Qui décide de ce qu’est une convocation ? demanda Tenaka.

— Moi.

— Alors dis-moi, Asta Khan – ai-je été convoqué ?

Les ténèbres s’enfuirent devant les yeux de Tenaka et il découvrit qu’il était dans une grande salle. Des torches brillaient sur tous les murs. Ils étaient lisses et parsemés de cristaux de toutes les couleurs. Il y avait des stalactites ressemblant à des lances lumineuses qui descendaient du plafond. La caverne était bondée, tous les chamans de toutes les tribus étaient présents.

Tenaka cligna des yeux le temps de s’habituer à la lumière. Les torches ne s’étaient pas allumées instantanément. Elles étaient allumées depuis le début – c’est lui qui avait été aveugle.

— Laisse-moi te montrer quelque chose, Tenaka, dit Asta Khan en le menant hors de la salle. Voici le chemin que tu as emprunté pour venir jusqu’à moi.

Devant lui se trouvait un gouffre béant, traversé par un pont en pierre très étroit.

— Tu as traversé ce pont en aveugle. Et par conséquent, oui, je crois que tu as été convoqué. Suis-moi !

Le vieux chaman le fit retraverser le pont et l’emmena dans une petite pièce qui n’était pas très loin de l’entrée principale. Là, les deux hommes s’assirent sur un tapis en peau de chèvre.

— Qu’est-ce que tu attends de moi ? demanda Asta Khan.

— Que tu lances la Quête Chamanique.

— Selle-de-Crâne n’a pas besoin de la Quête. Ses forces sont plus nombreuses que ses ennemis et il peut gagner rien que par la bataille.

— Oui, mais des milliers de frères mourront.

— Comme le veut la tradition nadire, Tenaka.

— La Quête Chamanique signifierait la mort de deux hommes seulement, répondit Tenaka.

— Parle franchement, jeune homme ! Sans la Quête, tu n’as aucune chance d’accéder au pouvoir. Avec la Quête, tes chances passent à une sur trois. Est-ce qu’une guerre civile t’inquiète à ce point ?

— Oui. J’ai le rêve d’Ulric. Je veux construire une nation.

— Et qu’en sera-t-il de tes amis drenaïs ?

— Ils seront toujours mes amis.

— Je ne suis pas un imbécile, Tenaka Khan. J’ai vécu beaucoup, beaucoup d’années et je peux lire dans le cœur des hommes. Donne-moi ta main et laisse-moi lire dans ton cœur. Mais sache ceci – s’il y a de la tromperie en toi, je te tuerai.

Tenaka tendit sa main et le vieil homme la prit.

Pendant plusieurs minutes ils demeurèrent ainsi, puis Asta Khan le relâcha.

— Le pouvoir des chamans est maintenu de différentes façons. Nous ne manipulons directement l’orientation des tribus que très rarement. Est-ce que tu comprends ?

— Oui.

— Exceptionnellement, je vais accéder à ta requête. Mais quand Selle-de-Crâne aura vent de cela, il t’enverra son exécuteur. Il y aura un défi – c’est tout ce qu’il peut faire.

— Je comprends.

— Est-ce que tu veux que je te parle de lui ?

— Non. C’est sans importance.

— Tu es sûr de toi.

— Je suis Tenaka Khan.



La Vallée du Tombeau s’étendait entre les deux chaînes de montagnes d’un gris ferreux ; on les appelait les Rangs des Géants, et c’est Ulric en personne qui avait décidé que ce lieu serait son tombeau. Ce grand seigneur de guerre s’amusait beaucoup à l’idée que cela ferait bien d’avoir des sentinelles éternelles pour surveiller sa dépouille mortelle. La tombe était taillée dans du grès blanc recouvert de marbre. Quarante mille esclaves étaient morts pendant la construction du monolithe, taillé pour ressembler à la couronne qu’Ulric n’avait jamais portée. Six tours pointues cernaient le dôme blanc et des runes gigantesques recouvraient toute sa surface ; elles racontaient au monde et aux générations futures qu’ici reposait Ulric le Conquérant, le plus grand chef de guerre nadir de tous les temps.

Et pourtant, typiquement, l’humour d’Ulric transpirait de ce colosse d’une blancheur cadavérique. La seule sculpture du Khan le représentait à cheval sur son poney, portant sur sa tête la couronne des rois. Placée dix mètres au-dessus du sol, derrière une entrée en forme d’arche, la statue était censée représenter Ulric sur le seuil de Dros Delnoch, sa seule défaite. Sur sa tête se trouvait la couronne, posée là par les sculpteurs ventrians qui n’avaient pas compris qu’un homme pouvait commander une armée de plusieurs millions d’hommes sans être un roi. C’était une plaisanterie subtile, mais une plaisanterie qu’Ulric aurait appréciée.

À l’est et à l’ouest de la tombe étaient campées les deux armées des frères ennemis : Shirrat Langue-de-Couteau et Tsuboy Selle-de-Crâne. Plus de cent cinquante mille hommes attendaient l’issue de la Quête Chamanique.

Tenaka mena son peuple dans la vallée. Il était assis sur un étalon, se tenant droit comme un piquet, et à ses côtés, Gitasi éprouva une bouffée d’orgueil. Il n’était plus Notas – il était de nouveau un homme.

Tenaka Khan se rendit à cheval jusqu’au sud de la tombe et descendit. L’annonce de sa venue avait fait le tour des deux camps et des centaines de guerriers se rapprochaient de son campement.

Les femmes de Gitasi s’affairèrent à dresser les tentes, tandis que les hommes s’occupaient en vitesse des poneys pour s’asseoir ensuite autour de Tenaka Khan. Celui-ci s’assit jambes croisées sur le sol, fixant du regard la grande tombe. Ses yeux étaient distants et son esprit fermé aux curieux.

Une ombre tomba sur lui. Il attendit de longues secondes, laissant ainsi l’insulte se développer, puis il se remit doucement sur ses pieds. Ce moment devait arriver – c’était le mouvement d’ouverture d’une partie qui ne serait pas vraiment subtile.

— Tu es le sang-mêlé ? demanda l’homme.

Il était jeune, la vingtaine passée, et assez grand pour un Nadir. Tenaka Khan le regarda froidement, remarquant le bon équilibre de sa posture, ses hanches fines et ses larges épaules. L’homme était un bretteur, et il irradiait la confiance. Il devait être l’exécuteur.

— Et toi, qui es-tu, mon enfant ? demanda Tenaka Khan.

— Je suis un guerrier nadir de pure souche, fils d’un guerrier nadir. Cela m’exaspère de savoir qu’un bâtard se tient devant la tombe d’Ulric.

— Alors va-t’en glapir ailleurs, répondit Tenaka Khan.

L’homme sourit.

— Arrêtons les idioties, dit-il doucement. Je suis ici pour te tuer. C’est évident. Alors commençons.

— Tu es bien jeune pour vouloir mourir, fit remarquer Tenaka. Mais je ne suis pas assez vieux pour te refuser ce plaisir. Quel est ton nom ?

— Purtsaï. Pourquoi veux-tu savoir mon nom ?

— Si je dois tuer un frère, je veux connaître son nom. Comme cela, il y aura quelqu’un pour se souvenir de lui. Dégaine ton épée, mon enfant.

La foule s’écarta pour former un cercle géant autour des combattants. Purtsaï dégaina un sabre courbe et une dague. Tenaka Khan sortit son épée courte et attrapa adroitement le couteau que lui lança Subodaï.

Et le duel commença.

Purtsaï était bon, plus doué que la vaste majorité des Nadirs. Son déplacement était extraordinaire et il avait une souplesse inhabituelle pour la morphologie nadire. Sa vitesse était foudroyante et son calme olympien.

Il mourut en moins de deux minutes.

Subodaï avança jusqu’au cadavre en se pavanant, et se tint au-dessus de lui, les mains sur les hanches. Il lui donna un grand coup de pied et lui cracha dessus. Puis il regarda les spectateurs et cracha de nouveau. Il glissa ses orteils sous le cadavre et, d’une poussée, le renversa sur le dos.

— C’était le meilleur d’entre vous ? demanda-t-il à la foule. (Il secoua la tête comme pour indiquer qu’il était navré.) Mais qu’allez-vous donc devenir ?

Tenaka rentra dans sa tente en se faufilant sous le rabat. À l’intérieur, Ingis l’attendait, assis jambes croisées sur un tapis en peau de chèvre ; il buvait un gobelet de nyis, un spiritueux distillé à partir de lait de chèvre. Tenaka s’assit en face du chef de guerre.

— Ça ne t’a pas pris longtemps, dit Ingis.

— Il était jeune, il avait beaucoup à apprendre.

Ingis acquiesça.

— J’avais conseillé à Selle-de-Crâne de ne pas l’envoyer.

— Il n’avait pas vraiment le choix.

— Non. Donc… tu es venu.

— Tu en doutais ?

Ingis secoua la tête. Il retira son heaume de bronze et se gratta la tête sous le peu de cheveux grisonnants qu’il lui restait.

— La question demeure, Danse-Lames : que vais-je faire de toi ?

— La question te gêne ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis pris au piège. Je veux te soutenir, car je pense que tu es notre avenir. Et pourtant, je ne peux pas, car j’ai juré allégeance à Selle-de-Crâne.

— Un problème épineux, lui accorda Tenaka Khan, se servant à son tour un gobelet de nyis.

— Qu’est-ce que je vais faire ? demanda Ingis.

Tenaka Khan contempla son visage fort et honnête. Il n’avait qu’à demander, et l’homme était à lui – il briserait le serment fait à Selle-de-Crâne et, à la place, il allouerait ses guerriers à Tenaka. Tenaka fut tenté, mais il résista facilement. Ingis ne serait plus le même homme s’il devait trahir sa parole, et cela risquerait de le hanter pour le reste de sa vie.

— Ce soir, dit Tenaka, la Quête Chamanique va commencer. Ceux qui sont candidats au titre de chef vont être testés. Asta Khan nommera le Seigneur de la Guerre. C’est cet homme-là que tu as juré de suivre. Jusqu’à ce moment-là, tu es lié à Selle-de-Crâne.

— Et s’il m’ordonne de te tuer ?

— Alors tu devras me tuer, Ingis.

— Nous sommes tous des imbéciles, fit amèrement le général nadir. L’honneur ? Qu’est-ce que Selle-de-Crâne connaît à l’honneur ? Je maudis le jour où j’ai prêté serment !

— Va-t’en à présent. Sors-toi ces idées de l’esprit, lui ordonna Tenaka. Un homme peut faire des erreurs, mais il doit continuer à vivre en les assumant. Parfois, c’est stupide. Mais au bout du compte, c’est le seul style de vie qui soit. Nous sommes ce que nous disons, tant que nos paroles sont de fer.

Ingis se leva et s’inclina. Après son départ, Tenaka remplit son gobelet et s’allongea sur les épais coussins autour du tapis.

— Tu peux sortir, Renya ! appela-t-il.

Elle apparut dans l’ombre de la chambre et vint s’asseoir à côté de lui en lui prenant la main.

— J’ai eu peur pour toi quand ce guerrier t’a défié.

— Mon heure n’est pas encore venue.

— Il aurait pu dire la même chose, fit-elle remarquer.

— Oui, mais il aurait eu tort.

— Et toi, as-tu changé à ce point ? Es-tu devenu infaillible ?

— Je suis de retour chez moi, Renya. Je me sens différent. Je ne peux pas l’expliquer, et je n’ai pas encore essayé de le rationaliser. Mais c’est merveilleux. Avant que je vienne ici, je ne me sentais pas fini. Ici je suis entier.

— Je vois.

— Non, je ne pense pas. Tu crois que je te critique ; tu m’entends parler de solitude et tu te poses des questions. Comprends-moi bien. Je t’aime et tu as été une source de joie permanente. Mais mon but dans la vie n’était alors pas très clair. J’étais ce que les chamans avaient appelé quand j’étais enfant : le Prince des Ombres. J’étais une ombre dans un monde pétrifié. Aujourd’hui je ne suis plus une ombre. J’ai un but.

— Tu veux devenir roi, dit-elle tristement.

— Oui.

— Tu veux conquérir le monde.

Il ne répondit pas.

— Tu as vu les atrocités que Ceska a commises et la folie que représente une telle ambition. Tu as vu l’horreur qu’elle génère. Et maintenant tu vas amener une horreur encore plus grande que tout ce que Ceska aurait jamais pu concevoir.

— Cela ne sera pas forcément horrible.

— Ne te raconte pas d’histoires, Tenaka Khan. Tu n’as qu’à regarder de l’autre côté de cette tente. Ce sont des sauvages – ils vivent pour se battre… pour tuer. Je ne sais même pas pourquoi je te parle comme ça. Tu es au-delà de tout ce que je pourrais dire. Après tout, je ne suis qu’une femme.

— Tu es ma femme.

— Je l’étais. Je ne le suis plus. Tu as une nouvelle femme à présent. Ses seins sont des montagnes, et ses graines attendent que tu ailles les semer à travers le monde. Quel héros tu fais, Tenaka Khan ! Ton ami t’attend. Aveuglé par sa loyauté, il espère te voir arriver sur un cheval blanc à la tête de tes Nadirs. Alors le mal sera châtié et les Drenaïs seront libres. Imagine quelle sera sa surprise quand tu violeras sa nation !

— Tu en as dit suffisamment, Renya. Je ne trahirai pas Ananaïs. Je n’envahirai pas Drenaï.

— Oh non, peut-être pas aujourd’hui. Mais un jour tu n’auras plus le choix. Il n’y aura plus rien d’autre à envahir.

— Je ne suis pas encore le Khan.

— Crois-tu aux prières, Tenaka ? demanda-t-elle soudain, des larmes plein les yeux.

— Parfois.

— Eh bien, réfléchis à ceci : je prie pour que tu perdes ce soir, même si cela signifie ta mort.

— Si je perds, c’est que je serai mort, répondit Tenaka Khan.

Mais elle s’était déjà éloignée de lui.



Le vieux chaman était accroupi dans la poussière, contemplant les charbons ardents dans le brasero en fer. Autour de lui étaient réunis les chefs nadirs, les maîtres de guerre, les seigneurs de la Horde.

Loin de la foule, dans un cercle de pierre, les trois cousins étaient assis : Tsuboy Selle-de-Crâne, Shirrat Langue-de-Couteau et Tenaka Khan.

Les maîtres de guerre les étudièrent séparément avec grand intérêt. Selle-de-Crâne était une vraie masse, puissante ; ses cheveux étaient attachés en une seule tresse et il avait une barbe fourchue. Il était torse nu et le haut de son corps avait été huilé.

Langue-de-Couteau était plus fin, il avait des cheveux longs avec des mèches argentées, noués à la hauteur de son cou. Son visage était oblong, ce qui était accentué par sa triste moustache tombante. Mais ses yeux étaient vifs et alertes.

Tenaka Khan était tranquillement assis avec eux, le regard fixé sur la tombe, qui avait des reflets d’argent dans le clair de lune. Selle-de-Crâne fit craquer ses doigts de façon sonore et tendit les muscles de son dos. Il était nerveux. Cela faisait des années qu’il avait prévu de s’emparer des Loups. Et maintenant – alors que son armée était plus puissante que celle de son cousin – il était obligé de jouer son avenir sur un seul coup de dés. Tel était le pouvoir des chamans. Il avait tenté d’ignorer Asta Khan, mais même ses maîtres de guerre – des guerriers aussi respectables qu’Ingis – lui avaient demandé de se fier à sa sagesse. Personne ne voulait voir les Loups se mordre entre eux. Mais quel mauvais moment pour le bâtard Tenaka de rentrer au bercail ! Selle-de-Crâne jura en son for intérieur.

Asta Khan se leva. Le chaman était vieux, plus vieux que n’importe quel Nadir encore en vie, et sa sagesse était légendaire. Il se déplaça lentement pour se tenir devant le trio ; il les connaissait bien – comme il avait bien connu leurs pères et leurs grands-pères – et il pouvait voir à quel point ils se ressemblaient.

Il leva le bras droit.

— Nadir nous ! cria-t-il, et sa voix démentit son âge : résonnante et puissante, elle flotta au-dessus des rangées d’hommes massés là, qui reprirent le cri en chœur, solennellement.

— Dans cette Quête, il n’y a pas de retour possible, annonça le chaman au trio. Vous êtes tous frères. Chacun d’entre vous revendique le lien de sang avec le grand Khan. Ne pouvez-vous pas décider entre vous qui devrait régner ?

Il attendit quelques secondes, mais ils demeurèrent silencieux tous les trois.

— Alors écoutez la sagesse d’Asta Khan. Vous vous attendez à vous battre entre vous – je vois que vos corps et vos armes sont prêts. Mais il n’y aura pas de bataille qui fera couler le sang. Au lieu de cela, je vais vous envoyer dans un endroit qui n’est pas de ce monde. Celui qui en reviendra sera le Khan, car il aura trouvé le heaume d’Ulric. La Mort sera proche de vous, car vous serez dans son royaume. Vous verrez des choses terribles, vous entendrez les cris des damnés. Voulez-vous toujours accomplir cette Quête ?

— Commençons ! répondit sèchement Selle-de-Crâne. Prépare-toi à mourir, bâtard, murmura-t-il à Tenaka.

Le chaman s’avança et plaça sa main sur la tête de Selle-de-Crâne. Le maître de guerre ferma les yeux et sa tête retomba. Langue-de-Couteau suivit… puis Tenaka Khan.

Asta Khan s’accroupit devant le trio endormi et ferma les yeux.

— Debout ! ordonna-t-il.

Les trois hommes relevèrent leurs paupières et se levèrent, clignant des yeux de surprise. Ils étaient toujours devant la tombe d’Ulric, sauf qu’à présent ils étaient seuls. Il n’y avait plus de guerriers, de tentes ni de feux.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda Langue-de-Couteau.

— Voici le tombeau d’Ulric, répondit Asta Khan. Tout ce que vous avez à faire, c’est de chercher le heaume du Khan endormi.

Langue-de-Couteau et Selle-de-Crâne se mirent en route vers le tombeau. Il n’y avait pas d’entrée visible – pas de portes, seulement du marbre blanc et lisse.

Tenaka s’assit et le chaman s’accroupit à côté de lui.

— Pourquoi ne vas-tu pas chercher avec tes cousins ? demanda-t-il.

— Je sais où regarder.

Asta Khan acquiesça.

— Je savais que tu reviendrais.

— Comment cela ?

— C’était écrit.

Tenaka regarda ses cousins faire le tour de la tombe et attendit le moment où ils furent tous deux hors de vue. Puis il se leva lentement et courut jusqu’au dôme. L’escalade ne fut pas difficile, car les panneaux de marbre avaient été accrochés à même le grès, et de sa main gauche il avait trouvé la jointure entre les blocs. Il était à mi-chemin de la statue d’Ulric quand les autres le repérèrent. Il entendit Selle-de-Crâne jurer et il sut qu’ils le suivaient.

Tenaka atteignit la voûte. Elle faisait plus de deux mètres de profondeur et la statue d’Ulric était nichée à l’arrière.

Le Roi sur le Seuil !

Tenaka Khan avança prudemment. La porte était dissimulée derrière l’arche. Il la poussa et elle s’ouvrit en grinçant.

Selle-de-Crâne et Langue-de-Couteau arrivèrent presque ensemble. Ils avaient oublié leur inimitié, poussés par la peur que Tenaka ne les devance. En voyant la porte ouverte, ils se précipitèrent, mais finalement Selle-de-Crâne resta en arrière après que Langue-de-Couteau fut entré. Ce dernier avait à peine posé le pied sur le pas de la porte qu’un craquement sonore se fit entendre et trois lances lui transpercèrent la poitrine, passant à travers ses poumons et ressortant dans son dos. Il tituba. Selle-de-Crâne fit le tour du cadavre, remarquant que les lances avaient été reliées à un panneau, et le panneau à une série de cordes. Il retint sa respiration et écouta attentivement ; il entendit le bruissement de grains de sable qui chutaient sur la pierre. Il tomba à genoux – là, dans l’entrée, il y avait un verre cassé. Du sable s’en écoulait.

Quand Langue-de-Couteau avait cassé le verre, la balance s’était rompue et le piège mortel s’était déclenché. Mais comment Tenaka avait-il pu éviter la mort ? Selle-de-Crâne jura et se déplaça avec circonspection dans l’entrée. Là où le sang-mêlé marchait, il n’y avait pas de raison qu’il ne puisse le suivre. À peine eut-il disparu que Tenaka Khan sortit de derrière la statue fantomatique du Khan. Il s’arrêta pour étudier le piège qui venait de tuer Langue-de-Couteau et, silencieusement, avança dans le tombeau.

Le couloir de l’autre côté aurait dû être plongé dans l’obscurité la plus totale, mais une étrange lumière verte émanait des murs. Tenaka se mit à quatre pattes et rampa, examinant les murs de chaque côté. Il devait y avoir d’autres pièges. Mais où ?

Le couloir se terminait en escaliers circulaires qui descendaient dans les entrailles du tombeau. Tenaka étudia les premières marches – elles avaient l’air solides. Le mur qui descendait était cloisonné avec des panneaux de cèdre. Tenaka s’assit en haut des escaliers. Pourquoi mettre des panneaux dans une cage d’escalier ?

Il arracha une section de cèdre et descendit les escaliers, examinant chaque marche. Arrivé à mi-chemin, il sentit un léger mouvement sous son pied droit et le retira. Il prit la planche de cèdre et la posa à plat sur le rebord des marches, puis il s’allongea dessus et releva les pieds. La planche se mit à glisser. Elle passa très vite sur les planches piégées et Tenaka sentit le souffle d’une lame en acier qui lui passait au-dessus de la tête. La planche prit de la vitesse, dévalant les escaliers. Trois fois encore elle déclencha des pièges, mais la luge improvisée allait tellement vite que Tenaka en sortit indemne. Il se servit de ses bottes contre les murs pour freiner car ses bras étaient endoloris par la descente.

La planche toucha le sol en bas des escaliers, envoyant valser Tenaka. Instantanément, il se relâcha, se mettant en boule. En heurtant le mur d’en face, il expira tout l’air de son corps. Il grogna et roula sur ses genoux. Avec précaution il inspecta ses côtes ; il y en avait au moins une de cassée. Des yeux, il fit le tour de la pièce. Mais où était Selle-de-Crâne ? La réponse arriva quelques secondes plus tard : il entendit un bruit de fracas dans l’escalier ; Tenaka sourit et recula. Selle-de-Crâne passa à côté de lui – sa planche explosa en mille morceaux, et son corps percuta le mur de plein fouet. Tenaka grimaça en voyant l’impact.

Selle-de-Crâne gronda et se releva en titubant ; il aperçut Tenaka et se redressa.

— Il ne m’a pas fallu longtemps pour deviner ton plan, sang-mêlé !

— Tu me surprends. Comment es-tu passé derrière moi ?

— J’étais caché derrière le cadavre.

— Eh bien, nous y voici, fit Tenaka, en désignant le sarcophage placé sur des estrades, au centre de la pièce. Tout ce qu’il reste à faire, c’est de revendiquer le heaume.

— Oui, répondit Selle-de-Crâne avec prudence.

— Ouvre le coffre, lui dit Tenaka en souriant.

— Ouvre-le toi-même.

— Allons, cousin. Nous n’allons pas passer le reste de notre vie ici. Nous allons l’ouvrir ensemble.

Selle-de-Crâne plissa les yeux. À tous les coups, le sarcophage serait piégé et il ne voulait pas mourir. Mais s’il permettait à Tenaka d’ouvrir le sarcophage, il n’aurait pas seulement accès au heaume, mais aussi à l’épée d’Ulric.

Selle-de-Crâne sourit.

— Très bien, fit-il. Ensemble !

Ils approchèrent du cercueil et soulevèrent le couvercle en marbre, qui résista en grinçant. Les deux hommes donnèrent une dernière poussée et le couvercle tomba sur le sol, se brisant en trois morceaux. Selle-de-Crâne se précipita sur l’épée posée sur la poitrine du squelette qui était à l’intérieur. Tenaka s’empara du heaume et fit un saut périlleux à l’autre extrémité du sarcophage. Selle-de-Crâne gloussa.

— Eh bien, cousin. Qu’allons-nous faire à présent ?

— J’ai le heaume, dit Tenaka.

Selle-de-Crâne bondit en avant et donna un grand coup d’épée que Tenaka esquiva tout en laissant le sarcophage entre eux.

— Nous pourrions faire ceci éternellement, dit Tenaka. Passer le reste de l’éternité à se courir après autour d’un cercueil.

Son adversaire renifla et cracha. Il y avait du vrai dans les propos de Tenaka – l’épée ne servait à rien s’il ne pouvait arriver au contact.

— Donne-moi le heaume, dit Selle-de-Crâne. Et nous pourrons vivre. Accepte de me servir et je ferai de toi mon maître de guerre.

— Non, je ne te servirai pas, répondit Tenaka. En revanche, je veux bien te donner le heaume, à une condition.

— Laquelle ?

— Que tu me prêtes trente mille cavaliers pour partir en Drenaï.

— Quoi ? Pourquoi ?

— Nous pourrons discuter de cela plus tard. Est-ce que tu peux jurer ?

— Oui, je le jure. Et maintenant, donne-moi le heaume.

Tenaka jeta le heaume de l’autre côté du cercueil et Selle-de-Crâne l’attrapa avec dextérité, puis il le posa sur sa tête, mais fit une grimace car un morceau de métal venait de lui blesser le scalp.

— Tu es un imbécile, Tenaka. Est-ce qu’Asta n’a pas dit qu’un seul reviendrait ? Et maintenant, c’est moi qui ai tout.

— Tu n’as rien, abruti. Tu es mort ! répondit Tenaka.

— Des menaces en l’air, railla Selle-de-Crâne.

Tenaka partit dans un rire.

— La dernière plaisanterie d’Ulric ! Personne ne peut porter son heaume. N’as-tu pas senti l’aiguille empoisonnée percer ta peau, mon cousin ?

L’épée tomba des mains de Selle-de-Crâne et ses jambes cédèrent. Il lutta pour se relever, mais la mort le plaqua au sol. Tenaka récupéra le heaume et replaça l’épée dans le sarcophage.

Lentement, il gravit les marches, se serrant pour passer entre les lames qui sortaient des panneaux et le mur. Une fois à l’air libre, il s’assit, berçant le heaume dans ses bras. Il était en bronze, bordé de fourrure et décoré avec des fils argentés.

Plus loin, Asta Khan était assis et regardait la lune. Tenaka descendit à sa rencontre. Le vieil homme ne se retourna pas pour voir qui approchait.

— Bienvenue, Tenaka Khan, Seigneur des Armées ! dit-il.

— Ramène-moi à la maison, ordonna Tenaka.

— Pas encore.

— Pourquoi ?

— Il y a quelqu’un que tu dois rencontrer.

Une brume blanche sortit du sol et tourbillonna autour d’eux ; des profondeurs, une silhouette puissante émergea.

— Tu t’es bien comporté, dit Ulric.

— Merci, mon Seigneur.

— Est-ce que tu comptes tenir la promesse que tu as faite à tes amis ?

— Oui.

— Les Nadirs vont donc chevaucher au secours des Drenaïs ?

— Oui.

— C’est qu’il devait en être ainsi. Un homme doit soutenir ses amis. Mais tu sais aussi que les Drenaïs doivent tomber devant toi ? Aussi longtemps qu’ils survivront, les Nadirs ne pourront pas prospérer.

— Je sais.

— Et tu es prêt à les conquérir… à mettre un terme à leur empire ?

— Je le suis.

— Bien. Alors suis-moi dans les brumes.

Tenaka fit comme on lui demandait et le Khan l’emmena sur les bords d’un fleuve noir. Là, un vieil homme était assis. Il se tourna à l’approche de Tenaka. C’était Aulin, l’ancien prêtre de la Source qui était mort dans la caserne du Dragon.

— As-tu tenu parole ? demanda-t-il. Est-ce que tu as pris soin de Renya ?

— Oui.

— Alors assieds-toi à côté de moi, que je puisse tenir ma parole à mon tour.

Tenaka s’assit et le vieil homme s’allongea, regardant les eaux sombres bouillonner et couler.

— J’ai découvert beaucoup de machines des Anciens. J’ai étudié leurs livres et leurs notes. J’ai fait des expériences. J’ai appris beaucoup de leurs secrets. Ils savaient que la Chute était imminente et ils ont laissé beaucoup d’indices pour les générations futures. Le monde est une boule, tu le savais ?

— Non, répondit Tenaka.

— Eh bien, c’en est une. En haut de la boule, il y a un monde glacé. À sa base, un autre monde glacé. Et en plein centre de la boule, il fait une chaleur infernale. Et cette boule tourne autour du soleil. Tu savais ça ?

— Aulin, je n’ai pas le temps. Qu’est-ce que tu veux me dire ?

— S’il te plaît, guerrier, écoute-moi. Je voulais vraiment partager ce savoir – c’est important pour moi.

— Alors continue.

— Le monde tourne et la glace sur les pôles de ce monde grossit chaque jour : des millions de tonnes de glace, chaque jour, depuis des milliers d’années. Et puis, finalement, la boule tremble tout en tournant, et elle se renverse. Et en se renversant, les océans recouvrent la terre. Et la glace se répand pour couvrir tous les continents. C’est ça, la Chute. C’est ce qui est arrivé aux Anciens. Tu vois ? Les rêves des hommes ne riment à rien.

— Je vois. Et maintenant, que peux-tu m’apprendre ?

— Les machines des Anciens – elles ne fonctionnent pas comme Ceska le croit. Il n’y a pas de réelle union entre la bête et l’humain. C’est plutôt le harnachement de forces vitales qui sont maintenues dans un équilibre instable. Les Anciens savaient qu’il était important – essentiel – de permettre à l’esprit de l’homme de garder l’ascendant. L’horreur des Unis, c’est d’avoir permis à la bête d’émerger.

— Et en quoi cela peut-il m’aider ? demanda Tenaka.

— J’ai vu un Uni redevenir un homme, une fois ; et il en est mort.

— Comment ?

— En voyant quelque chose qui l’a profondément secoué.

— Qu’a-t-il vu ?

— La femme avec qui il avait été marié.

— C’est tout ?

— Oui. Est-ce que cela peut t’aider ?

— Je ne sais pas, répondit Tenaka. Peut-être.

— Alors je vais te quitter, dit Aulin. Je vais retourner dans le Gris.

Tenaka le regarda traîner des pieds jusque dans les brumes. Puis il se leva et se retourna comme approchait Ulric.

— La guerre a déjà commencé, lui dit le Khan. Tu n’arriveras pas à temps pour sauver tes amis.

— Alors j’arriverai à temps pour les venger, répondit Tenaka.

— Qu’est-ce que le vieil homme voulait te dire à propos de la Chute ?

— Je ne sais pas – quelque chose sur la glace qui tourne. Ce n’était pas important, dit Tenaka.

Le vieux chaman fit asseoir Tenaka et le nouveau Khan obéit. Il ferma les yeux. Quand il les rouvrit, il était toujours assis devant la tombe, mais la masse des généraux nadirs le regardait. À sa gauche gisait Shirrat Langue-de-Couteau – le torse défoncé, du sang tachant la poussière. À sa droite, Selle-de-Crâne, un léger filet de sang le long de sa tempe. Et devant lui, le heaume d’Ulric.

Asta Khan se leva et se tourna vers les généraux.

— C’est fini et ça commence. Tenaka Khan règne sur les Loups.

Le vieil homme prit le heaume, retourna au brasier, essuya son manteau de peaux tannées et quitta le camp. Tenaka resta là où il était, examinant les visages devant lui, sentant leur hostilité. C’étaient des hommes qui s’étaient préparés à la guerre, soutenant Selle-de-Crâne ou Langue-de-Couteau. Aucun d’entre eux n’avait envisagé que Tenaka devienne le Khan. À présent ils avaient un nouveau chef et dorénavant, Tenaka devrait marcher avec précaution. Sa nourriture devrait être goûtée… sa tente gardée. Parmi les hommes qui étaient devant lui, beaucoup voudraient sa mort.

Et rapidement !

Il était facile de devenir un Khan. Le plus dur était de rester en vie ensuite.

Un mouvement dans les rangs attira son attention, et Ingis se leva pour aller vers lui. Il dégaina son épée et la retournant, il la présenta, la garde la première, à Tenaka.

— Je deviens ton homme, dit Ingis en s’agenouillant.

— Bienvenue, guerrier. Combien de frères m’apportes-tu ?

— Vingt mille.

— Voilà qui est bien, répondit le Khan.

Un par un les généraux s’agglutinèrent devant lui. L’aube se leva avant que le dernier parte et Ingis s’approcha de nouveau.

— Les familles de Selle-de-Crâne et Langue-de-Couteau ont été capturées. On les détient près de ton campement.

Tenaka se leva et s’étira. Il avait froid et il était très fatigué. Avec Ingis à ses côtés, il quitta le tombeau.

Une grande foule s’était assemblée pour assister à l’exécution des prisonniers. Tenaka regarda les captifs qui étaient agenouillés en rangs silencieux, les bras attachés dans le dos. Il y avait vingt-deux femmes, six hommes et une dizaine de petits garçons.

Subodaï approcha.

— Tu veux les tuer toi-même ?

—Non.

— Alors Gitasi et moi le ferons, dit-il avec plaisir.

—Non.

Tenaka continua à marcher, laissant Subodaï sur place, décontenancé.

Le nouveau Khan s’arrêta devant les femmes, épouses des maîtres de guerres défunts.

— Je n’ai pas tué vos époux, leur dit-il. Il n’y avait donc pas de querelle de sang entre nous. Et pourtant, j’hérite de leurs possessions. Qu’il en soit ainsi ! Vous faisiez partie intégrante de ces possessions, je vous nomme donc femmes de Tenaka Khan. Relâchez-les ! ordonna-t-il.

Grommelant dans sa barbe, Subodaï s’exécuta. Une jeune femme s’élança en avant dès qu’il l’eut libérée, et se jeta aux pieds de Tenaka.

—Si je suis vraiment votre femme, alors qu’en est-il de mon fils ?

— Libérez également les enfants, dit Tenaka.

Il ne restait plus que les six hommes, parents proches des seigneurs défunts.

— Ceci est un nouveau jour, leur dit Tenaka. Je vous donne donc le choix. Jurez de me servir et vous vivrez. Refusez et vous mourrez !

— Je te crache dessus, sang-mêlé ! cria l’un des hommes.

Tenaka avança, tendit la main pour saisir l’épée de Subodaï, et d’un grand coup il trancha la tête de l’homme.

Pas un des cinq prisonniers restants ne broncha ; Tenaka passa devant chacun et les tua tous. Il appela Ingis et les deux hommes allèrent s’asseoir à l’ombre, dans sa tente.

Là, ils restèrent pendant trois heures, le temps que le Khan dévoile ses plans. Puis Tenaka s’endormit.

Pendant qu’il dormait, vingt hommes encerclaient sa tente, l’épée à la main.