Chapitre 21

L’empereur était assis dans sa tente en soie, entouré de ses capitaines. Son maître de guerre, Darik, était à ses côtés. La tente était énorme, divisée en quatre sections : la plus grande, dans laquelle les guerriers étaient assis, pouvait abriter cinquante hommes, même si seulement vingt étaient présents.

Avec les années, Ceska avait grossi, et sa peau était devenue pâteuse et recouverte de plaques. Ses yeux noirs brillaient d’une intelligence sauvage, on disait partout qu’il avait appris les méthodes des Templiers Noirs et qu’il pouvait lire dans les esprits. Autour de lui, ses capitaines vivaient dans une frayeur constante, car souvent, d’un seul coup, il montrait un homme du doigt et criait « Traître ! ». Cet homme mourait de façon atroce.

Darik était son plus fidèle guerrier, un général prêt à toutes les ruses, qui rivalisait presque avec Baris, le légendaire général du Dragon. C’était un homme d’à peine cinquante ans, mince et sec, qui, bien rasé, faisait plus jeune que son âge.

Après avoir écouté tous les rapports, ainsi que le nombre des tués, Darik parla :

— Les raids ont l’air anodin, peu méthodique, et pourtant je perçois un grand sens de l’unité derrière eux. Qu’en dis-tu, Maymon ?

Le Templier Noir acquiesça.

— Nous sommes sur le point de pénétrer leurs défenses, mais déjà nous pouvons voir beaucoup. Ils ont muré les deux passes connues sous les noms de Tarsk et Magadon. Ils attendent de l’aide du Nord avec une grande certitude. Comme vous l’avez deviné, leur chef est Ananaïs, même si c’est la femme, Rayvan, qui les réunit tous.

— Où est-elle ? demanda l’empereur.

— Dans les montagnes.

— Pouvez-vous l’atteindre ?

— Pas dans le Vide. Elle est protégée.

— Ils ne peuvent pas protéger tous leurs amis, quand même ? suggéra Ceska.

— Non, mon Seigneur, effectivement, admit Maymon.

— Eh bien, prenez possession de l’âme d’une personne qui lui est proche. Je veux que cette femme meure.

— Oui, mon Seigneur. Mais avant tout, nous devons traverser le mur de Vide des Trente.

— Et Tenaka Khan ? lâcha Ceska.

— Il s’est échappé dans le Nord. Son grand-père, Jongir, est mort il y a deux mois et une guerre civile se prépare dans son pays.

— Envoyez un message au Commandant de Delnoch, lui demandant d’être attentif à une armée nadire.

— Oui, mon Seigneur.

— À présent, laissez-moi, fit l’empereur. Tous sauf Darik.

Les capitaines s’exécutèrent volontiers et sortirent dans la nuit. Autour de la tente, cinquante Unis montaient la garde. C’étaient les plus grands et les plus féroces de toute l’armée de Ceska. Les capitaines ne les regardèrent pas en passant.

À l’intérieur de la tente, Ceska resta assis sans rien dire pendant plusieurs minutes.

— Ils me haïssent tous, dit-il. Des petits hommes avec des petits esprits. Que sont-ils sans moi ?

— Ils ne sont rien, sire, répondit Darik.

— Exactement. Et vous, général ?

— Sire, vous pouvez lire dans le cœur des hommes comme dans un livre ouvert. Vous pouvez lire dans mon cœur. Je suis loyal, mais si un jour vous doutez de moi, je rendrai ma vie à l’instant même où vous m’en donnerez l’ordre.

— Vous êtes le seul homme loyal de tout l’empire. Je veux qu’ils meurent tous. Je veux que Skoda soit un charnier dont on se souviendra pour l’éternité.

— Il en sera fait selon vos désirs, sire. Ils ne peuvent pas nous résister.

— L’Esprit du Chaos chevauche avec mes troupes, Darik. Mais il a besoin de sang. De beaucoup de sang. Des mers de sang ! Il n’est jamais rassasié.

Les yeux de Ceska prirent un aspect tourmenté et il retomba dans le silence. Darik resta assis, immobile. Le fait que son empereur soit fou ne le dérangeait pas le moins du monde, mais la détérioration physique de Ceska était un autre problème. Darik était un homme étrange, presque monomaniaque : il n’avait qu’une idée en tête, la guerre et la stratégie ; et ce qu’il avait dit à l’empereur était la stricte vérité. Quand le jour viendrait – comme il devait inévitablement venir – où la folie de Ceska se tournerait contre lui, il se tuerait. La vie n’avait plus rien à lui offrir.

Darik n’avait jamais aimé un seul être humain, ni jamais rien compris aux choses de la beauté. Il se moquait de la peinture, de la poésie, de la littérature, des montagnes ou de la mer en furie. La guerre et la mort étaient ses préoccupations. Mais même celles-ci, il ne les aimait pas – elles ne faisaient que l’intéresser.

Soudainement, Ceska gloussa.

— Je fus l’un des derniers à voir son visage.

— Qui, mon Seigneur ?

— Ananaïs, le Guerrier Doré. Il était devenu gladiateur, dans l’arène, un favori de la foule. Un jour, alors qu’il répondait aux ovations, je lui ai envoyé un de mes Unis. C’était une bête géante, une triple combinaison née du mélange d’un ours, d’un loup et d’un homme. Il l’a tué. Tout ce travail et il l’a tué. (Ceska gloussa de nouveau.) Mais il a perdu la face devant son public.

— Comment ça, sire, n’avait-il pas tué la bête ?

— Oh non, il a vraiment perdu sa face. C’était une blague !

Darik gloussa consciencieusement.

— Je le hais. Ce fut le premier à semer le doute. Il voulait lancer le Dragon contre moi, mais Baris et Tenaka Khan l’ont stoppé. Noble Baris ! Il était meilleur que toi, tu sais.

— Oui, sire. Vous me l’avez déjà fait remarquer.

—Mais pas aussi loyal. Tu me resteras loyal, n’est-ce pas, Darik ?

— Oui, sire.

— Tu ne voudrais pas devenir comme Baris, n’est-ce pas ?

— Non, sire.

— C’est étrange comme certaines qualités restent… commenta Ceska, l’air songeur.

— Sire ?

— Je veux dire – c’est toujours un chef, non ? Les autres attendent toujours beaucoup de lui – je me demande pourquoi ?

— Je ne sais pas, sire. Vous avez l’air d’avoir froid – voulez-vous que je vous verse du vin ?

— Tu n’essaierais pas de m’empoisonner, des fois ?

— Non, sire, mais vous avez raison – je ferais mieux de le goûter d’abord.

— Oui. Goûte-le.

Darik versa du vin dans un gobelet en or et en but une gorgée. Ses yeux s’écarquillèrent.

— Qu’y a-t-il, général ? demanda Ceska en se penchant en avant.

— Il y a quelque chose dedans, sire. C’est salé.

— Mers de sang ! fit Ceska, et il gloussa.



Tenaka Khan se réveilla une heure avant l’aube. Il tendit la main pour toucher Renya, mais le lit était vide. Alors il se rappela et s’assit dans le lit, frottant ses yeux afin d’en chasser le sommeil. Il semblait se souvenir que quelqu’un l’avait appelé ; ce devait être un rêve.

La voix l’appela de nouveau. Tenaka sortit de son lit, regardant autour de lui dans la tente.

Ferme les yeux, mon ami, et détends-toi, fit la voix.

Tenaka s’allongea. Avec son œil intérieur, il pouvait voir la mince silhouette de Decado.

Encore combien de temps avant que tu nous rejoignes ?

Cinq jours. Si Scaler réussit à faire ouvrir les portes.

Nous serons morts d’ici là.

Je ne peux pas avancer plus rapidement.

Combien d’hommes amènes-tu ?

Quarante mille.

Tu as l’air différent, Tani.

Je suis toujours le même. Comment cela se passe-t-il avec Ananaïs ?

Il a confiance en toi.

Et les autres ?

Païen et Parsal sont morts. Nous avons été repoussés dans les dernières vallées. Nous pourrons encore tenir trois jours – pas un de plus. Les Unis sont tout ce que nous avions craint.

Tenaka lui raconta alors sa rencontre avec Aulin et les paroles du vieil homme. Decado écouta en silence.

Tu es donc le Khan, finit-il par dire.

Oui.

Adieu, Tenaka.

De retour à Tarsk, Decado ouvrit les yeux. Acuas et les Trente étaient assis en cercle autour de lui, reliés par leurs pouvoirs.

Tous avaient entendu les mots de Tenaka Khan, mais plus important encore, tous étaient entrés dans son esprit, avaient partagé ses pensées.

Decado prit une profonde respiration.

— Eh bien ? demanda-t-il à Acuas.

— Nous sommes trahis, répondit le prêtre guerrier.

— Pas encore, dit Decado. Il va venir.

— Ce n’est pas ce que je veux dire.

— Je sais ce que tu veux dire. Mais demain est un autre jour. Nous sommes ici pour aider les gens de Skoda. Aucun de nous ne verra ces événements, de toute façon.

— Mais à quoi cela sert-il ? demanda Balan. Notre mort devrait quand même déboucher sur quelque chose. Ne sommes-nous en train de les aider que pour changer de tyran ?

— Et quand bien même ? répondit doucement Decado. Si nous ne croyons pas à ça, alors rien de ce que nous faisons n’a de sens.

— Vous êtes devenu croyant à présent ? demanda Balan, très sceptique.

— Oui, Balan, je suis croyant. Je pense que je l’ai toujours été. Car même au plus profond du désespoir, je me moquais de la Source. En soi, c’était admettre ma foi, même si je ne le voyais pas. Mais ce soir m’a convaincu.

— Être trahi par un ami vous a convaincu ? demanda Acuas, abasourdi.

— Non, pas la trahison. L’espoir. Une faible lueur. Un geste d’amour. Mais nous en reparlerons demain. Ce soir, nous avons des adieux à faire.

— Des adieux ? s’enquit Acuas.

— Nous sommes les Trente, déclara Decado. Notre mission touche à son terme. En tant que voix des Trente, je suis l’Abbé des Épées. Mais je dois mourir ici. Pourtant, les Trente doivent survivre. Nous avons vu ce soir qu’une nouvelle menace plane et que dans les jours à venir, les Drenaïs auront de nouveau besoin de nous. Ce fut le cas par le passé, ça l’est aujourd’hui. L’un d’entre nous doit partir, assumer le rôle d’Abbé et lever un nouveau groupe de guerriers de la Source. Cet homme, c’est Katan, l’âme des Trente.

— Ce ne peut être moi, dit Katan. Je ne crois ni en la mort, ni au meurtre.

— C’est bien pour cela, rétorqua Decado. Tu es l’Élu. Il me semble que la Source nous choisit toujours pour accomplir des tâches contre nature. Pourquoi, je ne sais pas… mais Elle le sait.

» Je n’étais pas l’homme idéal pour devenir un chef. Et pourtant la Source m’a autorisé à voir Son Pouvoir. Je suis heureux. Nous allons lui obéir. À présent, Katan, dirige les prières pour la dernière fois.

Il y avait des larmes dans les yeux de Katan et en priant, une grande tristesse l’envahit. À la fin, il embrassa tous ses frères et s’en alla dans la nuit. Comment allait-il se débrouiller ? Où trouverait-il les nouveaux Trente ? Il monta sur son cheval et chevaucha sur les hauts plateaux en direction de la Vagria.

Sur une corniche au-dessus du camp des réfugiés, il vit le jeune Ceorl assis au bord du chemin. Il tira sur ses rênes et le cheval s’arrêta.

— Pourquoi es-tu là, Ceorl ?

— Un homme est venu me voir et m’a dit de me rendre ici – je devais vous attendre.

— Quel homme ?

— Un homme de rêve.

Katan s’installa à côté du garçon.

— Est-ce la première fois que cet homme vient te voir ?

— Cet homme-là, vous voulez dire ?

— Oui.

— C’est la première fois. Mais souvent, j’en vois d’autres – ils me parlent.

— Est-ce que tu peux faire des choses magiques, Ceorl ?

— Oui.

— Comme… ?

— Des fois, quand je touche des choses, je sais d’où elles viennent. Je vois des images. Et des fois, quand les gens sont en colère après moi, j’entends ce qu’ils pensent.

— Parle-moi de l’homme qui est venu te voir.

— Son nom est Abaddon. Il m’a dit qu’il était l’Abbé des Épées.

Katan inclina la tête et enfouit son visage dans ses mains.

— Pourquoi êtes-vous triste ? demanda Ceorl.

Katan prit une profonde inspiration et sourit.

— Je ne suis pas triste… Je ne le suis plus. Tu es le Premier, Ceorl. Mais il y en aura d’autres. Tu vas chevaucher avec moi et je t’apprendrai plein de choses.

— Est-ce que nous allons être des héros, comme l’homme noir ?

— Oui, dit Katan. Nous allons être des héros.



Les armées de Ceska arrivèrent à l’aube, marchant en rangs par dix, et menées par les cavaliers de la Légion. La longue colonne serpentait dans toute la plaine, se scindant en deux en arrivant au sommet du col de Magadon. Ananaïs était rentré une heure plus tôt avec Irit, Lake et une dizaine d’hommes seulement. À présent, il était accoudé aux remparts et il regardait la force ennemie se disperser pour planter les tentes. La moitié de l’armée continua sa route vers Tarsk.

Vingt mille vétérans restaient là. Mais il n’y avait encore ni signe de l’empereur ni de ses Unis.

Ananaïs plissa les yeux à cause du soleil levant.

— Je crois que c’est Darik – là, au milieu. Eh bien, c’est un compliment !

— Je ne crois pas que ça me ferait plaisir s’il avait beaucoup de compliments comme celui-là en réserve, grommela Irit. C’est un boucher !

— Plus que ça, mon ami, rétorqua Ananaïs, c’est un maître de guerre. Cela fait de lui un maître boucher.

L’espace d’un moment, les défenseurs regardèrent les préparatifs avec une fascination muette et macabre. Les wagons arrivèrent après l’armée. Des échelles vulgaires y étaient empilées ainsi que des grappins en fer, des cordages et des provisions.

Une heure plus tard, alors qu’Ananaïs dormait dans l’herbe, les Unis de Ceska marchèrent dans la plaine.

Un jeune guerrier réveilla le général assoupi qui se frotta les yeux et s’assit.

— Les bêtes sont arrivées, souffla l’homme.

En voyant sa peur, Ananaïs lui donna une claque sur l’épaule.

— T’en fais pas, mon gars ! Garde un bout de bois dans ta ceinture.

— Un bout de bois, monsieur ?

— Oui. S’ils arrivent trop près du mur, lance-leur le bout de bois et crie : « Va chercher ! »

La plaisanterie n’était pas du goût de l’homme, mais elle remonta le moral d’Ananaïs qui était toujours en train de rire en arrivant sur les remparts.

Decado était penché sur le bras en bois de l’arc géant quand Ananaïs le rejoignit. Le chef des Trente avait l’air hagard et vidé ; ses yeux étaient distants.

— Comment te sens-tu, Dec ? Tu as l’air fatigué.

— Je suis vieux, c’est tout, Masque Noir.

— Ah, ne commence pas avec ces imbécillités de Masque Noir ! J’aime bien mon nom.

— L’autre te va mieux, fit Decado en souriant.

Les Unis s’étaient installés derrière les tentes, formant un vaste cercle autour d’une tente en soie noire, isolée.

— C’est Ceska, déclara Ananaïs. Il ne veut pas prendre de risque.

— Il semble que nous allons avoir tous les Unis rien que pour nous, conclut Decado. Je ne les ai pas vus se séparer en deux groupes.

— C’est bien notre veine ! lâcha Ananaïs. Remarque, de leur point de vue, ça se tient. Peu importe le mur qu’ils prennent – qu’un seul tombe et nous sommes perdus.

— Tenaka sera ici dans cinq jours, lui rappela Decado.

— Nous ne serons pas là pour le voir.

— Peut-être, Ananaïs… ?

— Oui ?

— Non, rien. Quand crois-tu qu’ils vont attaquer ?

— Je déteste les gens qui font ça – qu’est-ce que tu allais dire ?

— Rien du tout.

— Mais, bon sang, quel est ton problème ? Tu as l’air plus triste qu’une vache malade !

Decado se força à rire.

— Oui… Plus je vieillis et plus je deviens sérieux. Ce n’est pas comme si on avait une raison de s’inquiéter – vingt mille guerriers et une bande de bêtes infernales.

— Tu as sans doute raison, lui accorda Ananaïs. Mais je tiens le pari que Tenaka les balaiera d’un coup de cuiller à pot.

— J’aimerais être là pour le voir, fit Decado.

— Si les souhaits étaient des océans, nous serions tous des poissons, dit Ananaïs.

Le grand guerrier s’en alla retrouver l’herbe et se réinstalla pour finir son somme. Decado s’assit sur les remparts et le regarda.

Était-il sage de cacher à Ananaïs que Tenaka était devenu le Khan du plus grand ennemi des Drenaïs ? Mais qu’est-ce que cela changerait s’il le lui disait ? Il avait confiance en Tenaka, et quand un homme comme Ananaïs accordait sa confiance, c’était plus résistant que de l’acier argenté. Il serait inconcevable pour Ananaïs que Tenaka le trahisse.

C’était de la bonté que de le laisser mourir avec sa foi intacte.

Ou peut-être pas ?

Est-ce qu’un homme n’avait pas le droit de connaître la vérité ?

Decado ! appela une voix dans son esprit.

C’était Acuas, et Decado ferma les yeux, se concentrant sur la voix.

Oui ?

L’ennemi est arrivé à Tarsk. Il n’y a aucun signe des Unis.

Ils sont tous ici !

Alors nous allons venir vous rejoindre. D’accord ?

Oui, répondit Decado.

Il avait gardé huit prêtres avec lui à Magadon et envoyé les neuf autres à Tarsk.

Nous avons fait comme vous l’avez suggéré, nous sommes entrés dans l’esprit d’une des bêtes, mais je ne pense pas que ce que nous y avons trouvé vous plaise.

Dites-moi.

Ce sont des Dragons ! Ceska a commencé à les rassembler voilà une quinzaine d’années. Parmi les plus récents, il y en a qui ont été capturés quand le Dragon s’est reformé.

Je vois.

Est-ce que cela change quelque chose ?

Non, répondit Decado. Cela ne fait qu’augmenter ma peine.

Je suis désolé. Est-ce que nous continuons toujours selon le plan ?

Oui. Es-tu sûr que nous devons être au contact ?

Je le suis, répondit Acuas. Plus on sera près et mieux ce sera.

Les Templiers ?

Ils ont percé le mur de Vide. Nous avons failli y laisser Balan.

Comment va-t-il ?

Il se remet. Avez-vous dit à Ananaïs pour Tenaka Khan ?

Non.

C’est vous qui voyez.

J’espère que j’ai raison. Venez aussi vite que possible.

En dessous, dans l’herbe, Ananaïs dormait d’un sommeil sans rêve. Valtaya l’aperçut et lui prépara un repas de bœuf braisé et de pain chaud. Elle le lui amena une heure plus tard, et ensemble ils marchèrent à l’ombre des arbres, où il put enlever son masque pour manger.

Elle ne pouvait pas le regarder manger, aussi alla-t-elle cueillir des fleurs. Quand il eut fini, elle retourna auprès de lui.

— Mets ton masque, lui dit-elle. Quelqu’un pourrait te voir.

Ses yeux bleus brûlèrent les siens, puis il détourna le regard et remit son masque.

— Quelqu’un vient de le faire, dit-il tristement.