Chapitre 11

C’était un soleil sanguin qui se levait avec l’aube.Tenaka Khan se tenait sur les hauteurs qui surplombaient la plaine. Avec lui, une centaine d’hommes armés d’arcs, de flèches et d’épées. Seuls une trentaine d’entre eux avaient des boucliers, et Tenaka les avait placés en plein milieu de la pente qui menait à la plaine. Les montagnes dominaient de toute leur hauteur le petit bataillon, de chaque côté. Derrière eux, le Sourire du Démon s’élargissait sur les flancs pour devenir des collines boisées.

Les hommes avaient du mal à rester calmes et Tenaka ne trouvait pas les mots. Inquiets, ils bougeaient sans cesse autour du guerrier nadir, lui lançant des regards emplis de suspicion ; ils se battraient à ses côtés, mais seulement parce que Rayvan le leur avait demandé.

Tenaka leva la main pour se couvrir les yeux et il nota que la Légion s’était mise en mouvement. Il discernait l’éclat du soleil sur les lances lustrées et les plastrons polis.

Après le Dragon, la Légion réunissait les meilleurs combattants des forces drenaïes. Tenaka dégaina son épée et testa le fil avec son pouce. Il prit une pierre à aiguiser et affûta la lame une fois de plus.

Galand vint à sa hauteur.

— Bonne chance, général ! dit-il.

Tenaka esquissa un sourire et promena son regard sur sa petite troupe. Leurs visages étaient déterminés ; ils tiendraient bon. Depuis un nombre incalculable de siècles, des hommes comme eux avaient maintenu l’empire drenaï, repoussant les plus grandes armées du monde : les hordes d’Ulric, les Immortels de Gorben et les féroces pillards de Vagria lors des Guerres du Chaos.

Et aujourd’hui encore, ils étaient confrontés à une force disproportionnée.

Le martèlement des sabots dans la plaine monta jusqu’aux montagnes et résonnèrent comme des tambours funestes. À la gauche des hommes aux boucliers, Lucas, le fils de Rayvan, encocha sa première flèche. Il avait du mal à déglutir et s’essuya le front avec sa manche ; il transpirait abondamment – étrange : comment pouvait-il accumuler autant d’humidité sur son visage alors que sa bouche était sèche ? Il porta son regard sur le général nadir et vit que celui-ci attendait tranquillement, l’épée à la main. Ses yeux violets étaient posés sur la charge de cavalerie. Il n’y avait pas une goutte de sueur sur son front.

Bâtard, pensa Lucas. Bâtard inhumain !

Les cavaliers avaient atteint le bas de la pente, à l’embouchure du Sourire du Démon, et leur charge ralentissait légèrement.

Une seule flèche partit à leur rencontre et tomba trente mètres devant les cavaliers.

— Attendez les ordres, beugla Galand en posant son regard sur Tenaka, toujours impassible.

Les cavaliers avançaient dans un véritable vacarme, lances baissées.

— Maintenant ? demanda Galand, comme les premiers cavaliers dépassaient l’endroit où était tombée la première flèche.

Tenaka secoua la tête.

— Regardez devant vous ! dut hurler Galand, car les hommes se tordaient le cou pour voir si l’ordre venait ou pas.

La Légion chargeait sur vingt-cinq rangs de cinquante chevaux. Tenaka jaugea l’écart entre chaque rang : six longueurs. Quelle superbe discipline.

— Maintenant ! dit-il.

— Envoyez-les en Enfer ! hurla Galand, et une centaine de flèches brillèrent sous le soleil.

La première rangée de cavaliers disparut dès que les flèches eurent touché leur but : les montures. Les hommes furent jetés la tête la première sur les cailloux ; les chevaux hennissaient, ruaient puis tombaient. La deuxième rangée fléchit un peu, mais l’espace entre elles lui permit de prendre la mesure de ceux qui étaient tombés et de sauter par-dessus. Mais ils furent cueillis en plein vol par une deuxième bordée de flèches qui tua, paralysa ou mutila leurs montures. Lorsque les cavaliers se relevèrent, étourdis, ils reçurent une nouvelle pluie de flèches ; ils moururent transpercés. Pourtant, la charge continuait toujours, et à présent les cavaliers étaient presque au contact.

Lucas, qui était à genoux, se releva. Il n’avait plus qu’une seule flèche. Un lancier quitta sa ligne et Lucas relâcha la flèche sans même viser. Elle rebondit sur le crâne du cheval, qui se cabra de douleur, mais le cavalier ne fut pas désarçonné. Lucas lâcha son arc et courut vers lui, en prenant en main son couteau de chasse. Il sauta sur le dos du cheval et poignarda le cavalier en pleine poitrine, mais l’homme essaya de se dégager par la droite et le poids combiné des deux combattants fit s’écrouler la monture. Lucas atterrit sur son adversaire, ce qui, ajouté à son poids, finit d’enfoncer le couteau jusqu’à la garde. L’homme grogna et mourut ; Lucas se démena pour dégager son couteau, mais il était trop enfoncé. Il dégaina son épée et se lança à l’attaque d’un deuxième lancier.

Tenaka esquiva un coup d’estoc et bondit sur son assaillant, le faisant tomber de sa selle. Un revers de lame dans la gorge eut raison du cavalier qui s’étouffa dans son propre sang.

Tenaka se mit en selle à son tour. Les archers restaient derrière l’embouchure de la vallée tout en continuant à cribler de flèches les cavaliers qui progressaient vers le sommet. Hommes et chevaux encombraient la bouche du Sourire du Démon. C’était le chaos général. Ici et là, des cavaliers s’étaient frayés un chemin au milieu des guerriers de Skoda qui les martelaient et les découpaient au sol avec leurs épées et leurs haches.

— Galand ! cria Tenaka.

Le guerrier à la barbe noire, qui se battait à côté de son frère, acheva son adversaire et se retourna dans la direction de la voix. Tenaka désigna du doigt la masse des guerriers et Galand agita son épée pour indiquer qu’il avait compris.

— À moi, Skoda ! gronda-t-il. À moi !

Avec son frère et une vingtaine de guerriers, il chargea dans la masse grouillante. Les cavaliers durent abandonner leurs lances et se dépêtrer avec leurs épées car ils étaient coincés dans la bataille. Tenaka éperonna son cheval et chargea lui aussi dans la mêlée.

La bataille continua ainsi pendant quelques minutes sanglantes, puis un clairon retentit dans la plaine ; la Légion tourna bride et quitta le carnage.

Galand, dont le scalp saignait, victime d’une coupure assez profonde, courut jusqu’à Tenaka.

— Ils vont faire demi-tour tout de suite et tenter une nouvelle charge, dit-il. Cette fois nous ne pourrons pas les retenir.

Tenaka rengaina son épée. Il avait perdu à peu près la moitié de ses forces.

Lucas les rejoignit.

— Ramenons nos blessés vers l’arrière, supplia-t-il.

— Pas le temps ! rétorqua Tenaka. Prenez vos positions – mais soyez prêts à courir quand je vous le dirai.

Il éperonna son cheval qui partit au galop. La Légion avait effectivement fait demi-tour en bas de la colline et les cavaliers se reformaient en rangées de cinquante.

Derrière lui, les archers de Skoda cherchaient désespérément des flèches ; ils durent les retirer des cadavres. Tenaka leva le bras pour les faire avancer, et ils obéirent sans hésitation.

Le clairon retentit une nouvelle fois et les cavaliers noirs déferlèrent. Cette fois-ci, ils n’avaient pas de lance, mais le sabre au clair. Une fois de plus le martèlement des sabots résonna dans les montagnes comme le tonnerre.

À une trentaine de pas, Tenaka leva le bras de nouveau.

— Maintenant ! hurla-t-il.

Des centaines de traits se plantèrent dans leurs cibles.

— En arrière ! cria-t-il.

Les guerriers de Skoda s’enfuirent en direction des collines boisées et de leur sécurité éphémère. Tenaka estima que la Légion avait perdu trois cents hommes dans la bataille, et davantage de chevaux. Il tourna bride et galopa vers les collines. Galand et Parsal le devançaient, aidant le fils de Rayvan qui était blessé. Lucas était en train d’ôter une flèche du corps d’un ennemi quand celui-ci, qui n’était pas mort, lui avait donné un coup d’épée dans la jambe gauche.

— Laissez-le-moi ! cria Tenaka qui arrivait à leur hauteur.

Il se pencha et tira Lucas en travers de sa selle ; puis il jeta un coup d’œil en arrière. La Légion avait franchi la côte et donnait la chasse aux guerriers en déroute. Galand et Parsal se précipitèrent vers le nord.

Tenaka fit un crochet en direction du nord-ouest et les cavaliers de la Légion lancèrent leurs montures à sa poursuite.

Devant lui, il y avait la première colline derrière laquelle Ananaïs attendait avec toutes ses forces. Tenaka fouetta son cheval, mais avec ce double poids sur elle, la pauvre bête ne pouvait pas avancer plus vite. Arrivé en haut de la colline, Tenaka n’avait que quinze longueurs d’avance sur ses poursuivants, mais heureusement, Ananaïs et ses quatre cents hommes l’attendaient. Bien que fatiguée, la monture de Tenaka continua sa course. Ananaïs avança et fit signe à Tenaka sur la gauche. Celui-ci tira sur les rênes et orienta le cheval à travers tous les obstacles qu’il avait lui-même organisés pendant la nuit.

Derrière lui, une centaine de cavaliers de la Légion tirèrent à leur tour sur leurs rênes et attendirent les ordres. Tenaka aida Lucas à descendre de selle et mit pied à terre.

— Comment ça s’est passé ? demanda Ananaïs.

Tenaka leva trois doigts.

— J’aurais préféré cinq, dit-il.

— C’est une charge bien disciplinée, Ani, une rangée à la fois.

— Il faut leur reconnaître ça – ils ont toujours été très portés sur la discipline. Enfin, la journée ne fait que commencer.

Rayvan se fraya un chemin.

— Avons-nous perdu beaucoup de monde ?

— À peu près quarante hommes durant la charge. Mais d’autres se feront prendre dans les bois, répondit Tenaka.

Decado et Acuas s’avancèrent.

— Général, fit Acuas, le chef de la Légion connaît maintenant nos positions. Il fait revenir ses cavaliers des positions avancées pour une charge frontale.

— Merci. C’est ce que nous espérions.

— J’espère qu’il va le faire vite, fit Acuas en grattant sa barbe jaune. Les Templiers ont percé nos défenses et ils seront bientôt au courant de tous nos préparatifs. Et ils les communiqueront au chef de la Légion.

— Si ça arrive, nous sommes morts, grommela Ananaïs.

— Avec tous vos pouvoirs, vous n’arrivez pas à dresser un bouclier autour du chef ? s’enquit Tenaka.

— Nous pourrions le faire, rétorqua rapidement Acuas, mais cela serait très risqué pour les hommes chargés de cette mission.

— Ouais, grogna Ananaïs, mais il me semble bien que nous prenons également de sacrés risques, non ?

— Nous allons le faire, déclara Decado. Charge-toi de ça, Acuas.

Acuas acquiesça et ferma les yeux.

— Eh bien vas-y, mon garçon, le pressa Ananaïs.

— Il est en train de le faire, répondit doucement Decado. Laissez-le tranquille.

Les clairons de la Légion déchirèrent le ciel de leurs sonneries criardes, et en l’espace de quelques secondes, une rangée de cavaliers noirs coiffèrent la colline en face.

— Retournez au centre ! dit Ananaïs à Rayvan.

— Ne me parlez pas comme si j’étais une fermière !

— Je vous parle comme à un chef, femme ! Si vous mourez pendant la première charge, alors nous aurons perdu la bataille.

Rayvan s’en alla et les hommes de Skoda tendirent leurs arcs.

Une sonnerie unique donna l’ordre de charger et les cavaliers se déversèrent le long de la colline. La peur commença à poindre dans les rangs des défenseurs. Ananaïs le ressentit plus qu’il ne le vit.

— Tenez-vous prêts, les garçons, lança-t-il d’une voix neutre.

Tenaka tendit le cou pour observer la formation : une centaine de front et une seule longueur entre les rangs. Il étouffa une malédiction. La première rangée atteignit le fond de la cuvette et commença l’ascension vers les défenseurs, réduisant progressivement leur vitesse à cause de la pente. Ce qui rapprocha le deuxième rang. Tenaka sourit. À une trentaine de pas des défenseurs, la première ligne de cavaliers tomba dans les tranchées recouvertes par des branchages et de la tourbe. La rangée s’enfonça d’un coup, comme si un géant l’avait piétinée. La deuxième rangée, trop proche, plongea à son tour dans un enchevêtrement de chevaux se tordant de douleur.

— Chargez ! cria Ananaïs, et trois cents guerriers de Skoda foncèrent en avant, tranchant et taillant de toutes parts.

Les cent autres envoyèrent des volées de flèches par-dessus les têtes de leurs camarades, directement sur les lanciers de l’autre côté des tranchées – ces derniers avaient stoppé leurs chevaux et les archers les tiraient comme des lapins. Des collines d’en face, le général de la Légion, Karespa, poussa un juron et les maudit tant qu’il put. Il se renversa sur sa selle et ordonna au clairon de sonner la retraite. Les notes stridentes parvinrent aux soldats et la Légion quitta le champ de bataille. Karespa agita le bras vers la gauche pour indiquer aux lanciers qui se trouvaient là d’attaquer sur le flanc. Ananaïs fit reculer ses troupes jusqu’au sommet de la colline.

La Légion chargea de nouveau – mais cette fois, leurs chevaux se prirent les sabots dans des cordes tendues entre les hautes herbes. Karespa fit sonner la retraite une fois de plus. Comme il n’avait pas d’autre choix, il fit descendre ses hommes de cheval et les fit marcher à l’attaque, laissant les archers en retrait. Ils avancèrent prudemment : les hommes des premiers rangs semblaient hésitants, ils avaient manifestement peur. Ils ne portaient pas de bouclier et ne voulaient pas se trouver à portée de tir des archers de Skoda. Juste avant d’y être, le premier rang s’arrêta un instant, se préparant à une course effrénée. C’est à ce moment précis que Lake et ses cinquante hommes surgirent du sol derrière eux, rejetant leurs couvertures entremêlées de hautes herbes ; jusque-là, ils étaient restés cachés entre les tranchées et les rochers de granit, et maintenant ils gravissaient la pente. De son point d’observation, en haut de la colline, Karespa cligna des yeux, incrédule. Ces hommes semblaient sortir de nulle part.

Lake banda rapidement son arc et ses hommes l’imitèrent. Leurs cibles étaient les archers ennemis. Cinquante flèches sifflèrent vers leur but, puis cinquante autres. C’était la panique générale. Ananaïs mena ses quatre cents hommes dans une attaque soudaine et la Légion cilla sous la pluie de coups. Karespa se retourna sur sa selle pour demander une fois de plus à son clairon de sonner la « retraite », mais au lieu de cela, sa mâchoire tomba grande ouverte. Son clairon avait été descendu de sa selle par un guerrier à la barbe noire, qui venait maintenant vers lui avec un sourire et une dague à la main. Il y avait d’autres guerriers autour de lui, qui souriaient sans joie.

Galand porta le clairon à ses lèvres et lança la triste sonnerie de la reddition. Par trois fois, le clairon retentit avant que les derniers légionnaires déposent leurs armes.

— C’est fini, général, dit Galand. Soyez gentil de mettre pied à terre.

— Que je sois damné si je descends ! promit le général.

— Et mort si vous ne descendez pas, promit Galand.

Karespa descendit de cheval.

Dans la cuvette en contrebas, six cents guerriers de la Légion étaient assis sur l’herbe. Les guerriers de Skoda passaient entre leurs rangs, confisquant les armes et les plastrons.

Decado rengaina son épée et rejoignit Acuas ; il se tenait au côté d’Abaddon, qui était tombé. Il n’y avait pas une marque sur le corps de l’Abbé.

— Que lui est-il arrivé ? demanda Decado.

— C’était l’esprit le plus fort parmi nous. Ses talents étaient supérieurs à tous les autres. Il s’est porté volontaire pour dresser un bouclier autour de Karespa pour empêcher les Templiers de le joindre.

— Il savait qu’il allait mourir aujourd’hui, fit Decado.

— Il ne mourra pas aujourd’hui, rétorqua hargneusement Acuas. N’avais-je pas dit qu’il y avait des risques ?

— Eh bien ? Il est mort, mais beaucoup de gens sont morts aujourd’hui.

— Je ne parle pas de la mort, Decado. Oui, son corps est détruit, mais les Templiers ont capturé son âme.



Scaler était assis sur les grands murs des jardins suspendus. Il regardait au loin vers les montagnes pour voir si quelque chose indiquait l’arrivée de la Légion. Quel soulagement quand Tenaka lui avait demandé de rester en arrière ! Quoique, maintenant, il n’était plus sûr que l’idée ait été bonne. Évidemment, il n’était pas un guerrier et n’aurait pas servi à grand-chose sur le champ de bataille. Mais au moins, il aurait été aux premières loges pour connaître l’issue du combat.

De gros nuages noirs s’amoncelaient au-dessus des jardins, cachant le soleil ; Scaler remit son manteau bleu sur ses épaules et quitta le mur pour aller marcher au milieu des plantes bourgeonnantes. Il y avait environ soixante ans, un sénateur sur le déclin avait fait construire ce jardin. Ses serviteurs avaient dû amener plus de trois tonnes de terre jusqu’à la tour. Aujourd’hui, des arbres y poussaient, mais également des plantes et des buissons de toutes sortes. Dans un coin il y avait du laurier, et des fleurs de sureau poussaient au milieu de houx et d’ormes, tandis que de l’autre côté des cerisiers fleuris jetaient des taches roses et blanches sur les murs de pierre grise. Un chemin bien bordé traversait tout le jardin, serpentant au milieu de lits de fleurs. Scaler l’emprunta et jouit des senteurs.

Renya gravit l’escalier circulaire et pénétra dans le jardin au moment même où le soleil perçait à travers les nuages. Elle vit Scaler tout seul, immobile, ses cheveux noirs maintenus par un bandeau de cuir au niveau du front. C’était un bel homme, pensa-t-elle… et bien seul. Il ne portait pas d’épée et étudiait une fleur jaune dans des rocailles.

— Bonjour, lança-t-elle, et il leva les yeux.

Renya était vêtue d’une tunique de laine d’un vert pâle et une écharpe en soie couleur rouille couvrait ses cheveux. Elle avait les jambes nues et ne portait pas de sandales.

— Bonjour, ma dame. Avez-vous bien dormi ?

— Non. Et vous ?

— J’ai peur que non. Quand pensez-vous que nous aurons des nouvelles ?

Renya haussa les épaules.

— Bien assez tôt.

Il opina du chef. Ensemble ils déambulèrent dans le jardin pour finir, comme attirés, sur le mur sud, qui faisait face au Sourire du Démon.

— Pourquoi n’êtes-vous pas allé avec eux ? demanda-t-elle.

— Tenaka m’a demandé de rester.

— Pourquoi ?

— Il a une tâche pour moi, et il ne veut pas que je meure avant d’essayer !

— Ce doit être une tâche très dangereuse ?

— Pourquoi dites-vous ça ?

— Vous avez dit « essayer ». Cela donne l’impression que vous n’êtes pas sûr d’arriver à l’accomplir.

Il eut un rire sombre.

— Pas sûr ? Ce n’est pas que je ne sois pas sûr – au contraire, je suis certain d’échouer. Mais ce n’est pas grave. Personne ne vit éternellement. Enfin, si ça se trouve, je n’aurai jamais à le faire. Parce qu’avant toute chose, ils doivent battre la Légion.

— Ils vont les battre, fit Renya, s’asseyant sur un banc en pierre et ramenant ses longues jambes dessus.

— Comment pouvez-vous en être sûre ?

— Ce ne sont pas des hommes qu’on peut battre. Tenaka trouvera un moyen de gagner. Et s’il vous a demandé de l’aider, alors c’est qu’il est certain de pouvoir vous donner une chance.

— Comme les femmes voient le monde des hommes de manière simple, commenta Scaler.

— Pas du tout. Ce sont les hommes qui rendent complexes les choses les plus simples.

— Une riposte mortelle, ma dame. Je me rends !

— On vous bat si facilement que ça, Scaler ?

Il s’assit à côté d’elle.

— On me bat facilement, Renya, car je me moque de gagner. Je veux juste vivre ! Je passe mon temps à fuir pour rester en vie. Quand j’étais plus jeune, j’étais entouré d’assassins. Ils ont tué toute ma famille. C’était sur les ordres de Ceska – aujourd’hui je le comprends, mais à l’époque je croyais qu’il était l’ami de mon grand-père ou le mien. Pendant des années, il y avait des gardes dans ma chambre pendant mon sommeil, on goûtait ma nourriture, mes jouets étaient examinés pour voir s’ils ne cachaient pas une aiguille empoisonnée. Ce n’est pas ce qu’on peut appeler une enfance heureuse.

— Mais aujourd’hui vous êtes un homme, dit-elle.

— Drôle d’homme. Je m’effraie pour un rien. Enfin, il y a au moins une consolation. Si j’étais plus costaud, je serais mort à l’heure qu’il est.

— Ou victorieux.

— Oui, admit-il, peut-être victorieux. Mais quand ils ont tué Orrin – mon grand-père – je me suis enfui. J’ai abandonné le Comté et je me suis caché. Belder est venu avec moi – mon dernier serviteur. Je l’ai bien déçu.

— Comment avez-vous survécu tout ce temps ?

Il sourit.

— Je suis devenu un voleur. D’où mon nom. Je grimpe dans les chambres des gens et je leur vole ce qui a de la valeur. On raconte que c’est ainsi que le Comte de Bronze a commencé sa carrière. Je ne fais donc que reprendre une tradition familiale.

— Ça demande du courage d’être un voleur. On aurait pu vous attraper et vous pendre.

— Vous ne m’avez jamais vu courir – je me déplace à la vitesse du vent.

Renya sourit et se leva pour regarder par-dessus le mur, en direction du sud. Elle se rassit de nouveau.

— Qu’est-ce que Tenaka attend de vous ?

— Rien de compliqué. Il veut simplement que je redevienne un comte et que je reprenne possession de Dros Delnoch, en subjuguant dix mille soldats et en ouvrant les portes de la forteresse pour faire passer une armée nadire. C’est tout !

— Non, sérieusement – qu’est-ce qu’il veut que vous fassiez ?

Scaler se pencha en avant.

— Je viens de vous le dire.

— Je ne vous crois pas. C’est insensé !

— Néanmoins…

— C’est impossible.

— C’est vrai, Renya, c’est vrai. Pourtant, il y a de l’ironie dans ce projet. Regardez : le descendant du Comte de Bronze, qui a défendu la forteresse contre les hordes d’Ulric, a pour mission de s’emparer de la forteresse afin de permettre au descendant d’Ulric de la traverser avec son armée.

— Mais où va-t-il trouver cette armée ? Les Nadirs le détestent encore plus que les Drenaïs.

— A h, c’est vrai également, mais il est Tenaka Khan, fit sèchement Scaler.

— Et comment allez-vous vous emparer de la forteresse ? demanda-t-elle.

— Je n’en ai pas la moindre idée. Je vais certainement entrer dans la forteresse, clamer mon identité et leur demander de se rendre.

— C’est un bon plan – simple et direct, dit-elle, impassible.

— Les meilleurs plans le sont toujours, répondit-il. Et vous, racontez-moi comment vous vous êtes retrouvée mêlée à cet imbroglio ?

— Je suis née sous une bonne étoile, fit Renya en se relevant. Bon sang ! Mais pourquoi ne reviennent-ils pas ?

— Comme vous l’avez dit tout à l’heure, nous le saurons bien assez tôt. Voulez-vous déjeuner avec moi ?

— Je ne crois pas. Valtaya est dans les cuisines – elle vous préparera quelque chose.

Comprenant qu’elle souhaitait demeurer seule, Scaler descendit les escaliers, guidé par le délicieux arôme du bacon frit.

Il croisa Valtaya qui montait et entra dans les cuisines où Belder faisait un sort à un plat composé de bacon, d’œufs et de haricots verts.

— J’aurais pensé qu’un homme de ton âge aurait depuis longtemps perdu l’appétit, remarqua Scaler, s’installant en face du guerrier noueux.

Belder prit un air renfrogné.

— On aurait dû aller avec eux, dit-il.

— Tenaka m’a demandé de rester, fit remarquer Scaler.

— Je me demande pourquoi, lâcha Belder avec un sarcasme pesant. Pourtant on aurait vraiment pu les aider.

Scaler perdit patience.

— Je ne te l’ai peut-être pas encore dit, fit-il remarquer, mais je commence à en avoir sérieusement marre de toi, Belder. Soit tu la fermes, soit tu dégages !

— La deuxième option me plairait mieux, fit le vieux guerrier, les yeux brillants.

— Eh bien, fais-le ! Et oublie tes sermons et ton air supérieur. Cela fait des années que tu me rebats les oreilles avec ma débauche, mes peurs et mes échecs. Mais tu n’es pas resté avec moi par loyauté – tu es resté parce que toi aussi tu es en fuite. Je t’ai juste servi d’excuse pour te cacher. Tenaka m’a demandé de le faire, mais il ne te l’a pas demandé, à toi – tu aurais pu y aller.

Scaler se leva et quitta la pièce. Le vieil homme poussa son assiette et posa sa tête sur la table, entre ses bras.

— Et pourtant c’est par loyauté que je suis resté, soupira-t-il.



Après la bataille, Tenaka s’aventura tout seul dans les montagnes, le cœur lourd : un profond sentiment de mélancolie s’était emparé de lui.

Rayvan le regarda s’en aller et fit mine de le suivre, mais Ananaïs l’arrêta.

— Il est toujours comme ça, déclara le géant. Laissez-le.

Rayvan haussa les épaules et retourna s’occuper des blessés. Des brancards de fortune avaient été construits en se servant des lances et des capes de la Légion. Les Trente, qui avaient ôté leurs armures, allaient d’un blessé à l’autre, se servant de leurs pouvoirs pour atténuer la douleur quand on les recousait.

Sur le champ de bataille, on alignait les morts, lanciers de la Légion aux côtés des guerriers de Skoda. Six cent onze lanciers avaient trouvé la mort en ce jour ; deux cent quarante-six hommes de Skoda étaient allongés avec eux.

Rayvan se déplaça au milieu des rangées de morts pour examiner les corps. Elle essaya de se rappeler du nom de tous ces hommes et fit une prière pour chacun. Beaucoup avaient des fermes et des champs, des veuves et des enfants, des sœurs, des mères. Rayvan les connaissait tous. Elle appela Lake et lui demanda d’apporter un parchemin et un morceau de charbon pour dresser la liste des morts.

Ananaïs lava le sang qui maculait ses vêtements et convoqua le général de la Légion, Karespa. L’homme était abattu et ne semblait pas d’humeur à la conversation.

— Je vais devoir vous tuer, Karespa, dit Ananaïs sur un ton d’excuse.

— Je comprends.

— Bien ! Voulez-vous manger un morceau avec moi ?

— Non, merci. Je crois que je viens de perdre l’appétit.

Ananaïs acquiesça.

— Avez-vous une préférence ?

L’homme haussa les épaules.

— Qu’est-ce que ça change ?

— Alors ce sera un coup d’épée. À moins que vous vouliez le faire vous-même ?

— Allez au diable !

— Je le ferai, donc. Vous avez jusqu’à l’aube pour vous préparer.

— Je n’ai pas besoin d’attendre l’aube. Faites-le maintenant, pendant que j’ai la tête à ça.

— Très bien.

Ananaïs opina une fois du chef et une douleur pire que tous les feux de l’Enfer déchira le dos de Karespa. Il essaya de se retourner, mais les ténèbres l’enveloppèrent.

Galand retira son épée et l’essuya sur la cape du général. Il s’avança et s’assit derrière Ananaïs.

— Ce n’est pas très glorieux, fit le guerrier à la barbe noire.

— Nous ne pouvions pas le laisser partir avec ce qu’il savait.

— C’est vrai. Mais par les Dieux, général, nous avons gagné ! Incroyable, non ?

— Pas avec Tenaka comme stratège.

— Allons donc, il aurait pu arriver n’importe quoi. Ils n’étaient pas obligés de charger – ils auraient pu descendre de cheval et nous envoyer leurs archers afin de nous repousser.

— Ils auraient pu. Peut-être. Mais non. Ils ont suivi le manuel. D’après le Manuel de la Cavalerie, l’action normale à entreprendre lorsque des cavaliers sont aux prises avec des fantassins sans entraînement, c’est la charge. La Légion est disciplinée, et par conséquent ils suivent le Manuel. Tu veux que je te cite le chapitre et le verset ?

— Ce n’est pas nécessaire, grommela Galand. Je parie que c’est vous qui l’avez écrit.

— Non. Mais c’est Tenaka qui y a introduit les principales modifications il y a de cela dix-huit ans.

— Mais imaginez que…

— À quoi bon, Galand ? Il a eu raison.

— Mais il ne pouvait pas savoir où Karespa allait se poster avec son clairon. Or, il nous a demandé à Parsal et à moi d’atteindre cette colline.

— D’où Karespa aurait-il pu observer la bataille, autrement ?

— Il aurait pu charger avec ses hommes.

— Et laisser son clairon prendre seul les décisions ?

— Vous avez l’air de trouver cela simple, mais les batailles, c’est beaucoup plus compliqué, enfin ! La stratégie est une chose, le cœur et le talent une autre.

— Je ne dis pas le contraire. La Légion n’était pas au mieux de sa forme. Il y a d’excellents éléments parmi eux et je ne pense pas qu’ils avaient réellement envie d’accomplir ce travail. Mais c’est du passé. Car à présent, je vais demander aux légionnaires de rejoindre nos rangs.

— Et s’ils refusent ?

— Je les renverrai dans la vallée – où tu les attendras avec une centaine d’archers. Personne ne doit en sortir vivant.

— Vous êtes un homme dur, général !

— Je suis en vie, Galand. Et je veux le rester.

Galand se força à se lever.

— J’espère que ça va durer, général. Et j’espère que Tenaka Khan pourra accomplir un nouveau miracle quand les Unis arriveront.

— Ça, c’est demain, répondit Ananaïs. Profitons déjà d’aujourd’hui.