Chapitre 13

Lorsque le soleil se coucha, Ananaïs quitta la ville à cheval, impatient de se retrouver à l’abri des contraintes bruyantes qui y régnaient. Dans le temps il avait aimé la vie en ville, avec ses interminables soirées et les chasses organisées. Il y avait eu des femmes magnifiques à aimer, des hommes à battre à la lutte ou avec des épées en bois. Il y avait des faucons, des tournois et des bals, et tout cela se superposait, car la plus civilisée des nations occidentales aimait se faire plaisir.

Mais à cette époque-là, il était le Guerrier Doré, un vrai personnage de légende.

Il ôta le masque noir de son visage afin que le vent puisse apaiser ses vilaines blessures. Il trotta jusqu’au sommet d’une colline avoisinante, entourée de sorbiers. Là, il descendit de cheval et s’assit un moment pour regarder les montagnes. Tenaka avait raison – il était inutile de tuer les hommes de la Légion. C’était normal qu’ils souhaitent rentrer chez eux – c’était même leur devoir. Mais la haine était une force puissante, et Ananaïs avait de la haine incrustée dans le cœur. Il haïssait Ceska pour ce qu’il avait fait au pays et à ses habitants, et il haïssait les habitants pour l’avoir laissé faire. Il haïssait les fleurs pour leur beauté et l’air autour de lui pour lui permettre de respirer.

Mais plus que tout, il se haïssait lui-même pour ne pas avoir le courage de mettre un terme à sa souffrance.

Qu’est-ce que les paysans de Skoda pouvaient bien comprendre à ses raisons d’être parmi eux ? Ils l’avaient applaudi le jour de la bataille, et de nouveau quand il était entré dans la cité. Ils l’appelaient « Masque Noir » : un héros sortit tout droit du passé, construit à l’image de l’immortel Druss.

Que savaient-ils de sa souffrance ?

Il regarda son masque. Même là il y avait de la vanité, car un nez avait été sculpté sur le devant. Il aurait tout aussi bien pu y creuser deux trous pour les narines.

Il était devenu un homme sans visage, un homme sans futur. Il n’y avait que le passé qui lui amenait du bonheur – et donc il souffrait. Car tout ce qu’il lui restait, c’était sa force prodigieuse… et celle-ci diminuait. Il avait quarante-six ans et son temps était compté.

Pour la millième fois il revit son combat dans l’arène avec l’Uni. Est-ce qu’il aurait pu tuer la bête autrement ? Est-ce qu’il aurait pu s’épargner ce tourment ? Il regarda le combat une fois de plus à travers le prisme de sa mémoire. Il n’y avait pas d’autre moyen – la bête était trois fois plus forte que lui et au moins deux fois plus rapide. En fin de compte, c’était un miracle qu’il ait réussi à la tuer.

Son cheval poussa un hennissement, et ses oreilles se dressèrent lorsqu’il tourna la tête. Ananaïs remit son masque et attendit. Quelques secondes plus tard, son ouïe fine détecta les pas d’un cheval.

— Ananaïs ! appela Valtaya dans les ténèbres. Vous êtes là ?

Il étouffa un juron. Il n’avait pas envie de compagnie.

— Par ici ! En haut de la colline.

Elle chevaucha jusqu’à lui et se laissa glisser de sa selle. Elle jeta les rênes autour du cou de son cheval. Sous le clair de lune, ses cheveux dorés avaient des reflets argentés et les étoiles se réfléchissaient dans ses yeux.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il en s’éloignant pour s’asseoir dans l’herbe.

Elle retira son manteau et l’étendit sur le sol pour s’asseoir à son tour.

— Pourquoi êtes-vous venu jusqu’ici tout seul ?

— Pour être seul, justement. Je dois penser à beaucoup de choses.

— Dites-le et je m’en retourne, fit-elle.

— Je crois que ce serait mieux, répondit-il, mais elle ne bougea pas comme il l’avait prévu.

— Moi aussi, je suis seule, murmura-t-elle. Mais je ne veux pas le rester. Je suis seule et je n’ai nulle part où aller.

— Je ne peux rien vous offrir, femme ! dit-il rageusement.

Sa voix était aussi dure que les mots qu’il venait de prononcer.

— Vous pourriez au moins m’offrir votre compagnie, dit-elle avant de fondre en larmes.

Elles coulèrent le long de ses joues et sa tête tomba ; les sanglots débutèrent.

— Chut, femme, il n’y a aucune raison de verser des larmes. Pourquoi pleurez-vous ? Vous n’avez pas à rester seule. Vous êtes très jolie et Galand a l’air très attiré par vous. C’est un homme bon.

Comme les sanglots continuaient de plus belle, il se rapprocha d’elle, lui passa son bras énorme autour des épaules et l’attira à lui.

Elle colla sa tête contre son torse, et ses sanglots devinrent des cris de désespoir. Il lui tapa dans le dos et lui caressa les cheveux ; elle glissa son bras autour de sa taille et le poussa pour qu’il s’allonge sur le manteau. Un désir violent s’empara d’Ananaïs et il la désira plus que tout au monde. Comme son corps était pressé contre le sien, il sentait la chaleur de ses seins contre sa poitrine.

Elle avança sa main vers le masque, mais il lui attrapa le poignet avec une vitesse qui la surprit.

— Ne fais pas ça ! supplia-t-il en relâchant sa main.

Mais lentement, elle souleva le masque et comme l’air frais passait sur ses cicatrices, il ferma les yeux. Elle posa ses lèvres sur son front, puis sur ses paupières, et enfin ses deux joues en charpie. Il n’avait plus de bouche pour lui rendre ses baisers, aussi pleura-t-il ; elle l’étreignit jusqu’à ce que les pleurs s’arrêtent.

— J’avais juré que je mourrais, finit-il par dire, plutôt que de laisser une femme me regarder ainsi.

— Une femme aime un homme. Un visage n’est pas un homme, pas plus qu’une jambe n’est un homme, ou une main. Je t’aime, Ananaïs ! Et tes cicatrices font partie de toi. Est-ce que tu comprends ?

— Il y a une différence, répondit-il, entre l’amour et la gratitude. Je t’ai sauvée, mais tu ne me dois rien. Tu ne me devras jamais rien.

— C’est vrai – je te suis reconnaissante. Mais je ne m’offre pas à toi par gratitude. Je ne suis plus une enfant. Je sais bien que tu ne m’aimes pas. Pourquoi m’aimerais-tu ? Tu avais le choix entre les plus belles femmes de Drenan et tu n’en as choisi aucune. Mais moi je t’aime, et je te veux – même pour le court temps qu’il nous reste.

— Alors tu sais ?

— Bien sûr que je sais ! Nous ne battrons pas Ceska – nous n’avons jamais eu la moindre chance. Mais ça n’a pas d’importance. Il finira par mourir. Tous les hommes meurent un jour.

— Tu penses que ce que nous faisons n’a pas de sens ?

— Non. Il y aura toujours ceux… il faut qu’il y ait… des gens, toujours, pour s’opposer aux Ceska du monde entier. Comme ça, dans les siècles à venir, les gens sauront qu’il existe des héros prêts à combattre les ténèbres. Nous avons besoin d’hommes tels que Druss et le Comte de Bronze, comme Egel et Karnak, comme Bild ou Ferloquet. Ils nous rendent notre fierté et notre sens du devoir. Et puis nous avons besoin d’hommes tels qu’Ananaïs et Tenaka Khan. Ce n’est pas grave si le Porteur de torche ne peut pas gagner – l’important c’est que la flamme brille un instant.

— Tu es cultivée, Val, dit-il.

— Je ne suis pas une sotte, Ananaïs.

Elle s’allongea sur lui et embrassa de nouveau son visage. Gentiment, elle appuya sa bouche contre la sienne. Il grogna et ses bras puissants l’enlacèrent.



Rayvan n’arrivait pas à trouver le sommeil ; l’air était oppressant, chargé d’orage. Elle repoussa ses couvertures et quitta son lit, se couvrant le corps d’un châle en laine. Elle ouvrit grand la fenêtre, mais il n’y avait pas une once de vent en provenance des montagnes.

Le ciel avait l’apparence d’une soie noire et de petites chauves-souris voletaient aux environs de la tour et dans les arbres fruitiers du jardin. Un blaireau, pris dans un rayon de lune, regarda vers sa fenêtre et se traîna jusqu’aux fourrés. Elle soupira… La nuit était si belle. Un léger mouvement attira son attention et, de la fenêtre, elle put discerner la forme d’un homme à la cape blanche agenouillé devant un rosier. Il se leva, et dans ce geste fluide elle reconnut Decado.

Rayvan quitta sa fenêtre et s’en alla sans faire de bruit dans les longs couloirs. Elle descendit les escaliers en colimaçon jusqu’au jardin. Decado était appuyé à un petit mur et il regardait les montagnes éclairées par la lune. Il entendit Rayvan approcher et se retourna pour l’accueillir, un fantôme de sourire chaleureux sur ses fines lèvres.

— Perdu dans vos rêveries ? lui demanda-t-elle.

— Non, je pensais, simplement.

— C’est un bon endroit pour réfléchir. C’est paisible.

— Oui.

— Je suis née là-haut, dit-elle en désignant un point à l’est. Mon père avait une petite ferme avec des poneys, principalement. La vie y était douce.

— Nous ne pourrons pas protéger tout ça, Rayvan.

— Je sais. Quand le temps sera venu, nous nous replierons dans les hauteurs, là où les cols sont plus étroits.

Il acquiesça.

— Je ne crois pas que Tenaka reviendra.

— Ne l’enterrez pas encore, Decado. C’est un homme rusé.

— Pas la peine de me le dire – j’ai servi sous ses ordres pendant six ans.

— Vous l’aimez bien ?

Un sourire soudain vint illuminer son visage, consumant les années qui pesaient sur lui.

— Bien sûr que je l’aime. Il est ce que j’ai de plus proche comme ami.

— Et vos hommes, les Trente ?

— Quoi, les Trente ? demanda-t-il, sur ses gardes.

— Vous les considérez comme vos amis ?

—Non.

— Alors pourquoi vous suivent-ils ?

— Qui sait ? Ils ont un rêve : le désir de mourir. Ça me dépasse. Mais parlez-moi plutôt de votre ferme. Vous y étiez heureuse ?

— Oui. Un bon mari, de beaux enfants et une terre bien grasse sous le soleil. Qu’est-ce qu’une femme pourrait demander de plus dans son voyage entre la vie et la mort ?

— Vous aimiez votre mari ?

— Quel genre de question est-ce là ? répliqua-t-elle sèchement.

— Je ne voulais pas vous offenser. Mais vous ne l’avez jamais appelé par son nom.

— Cela n’a rien à voir avec un manque d’amour. En fait, ce serait plutôt l’inverse. Quand je dis son nom, cela me rappelle ce que j’ai perdu. Mais je porte son image en permanence dans mon cœur – vous comprenez ?

— Oui.

— Alors pourquoi ne vous êtes-vous jamais marié ?

— Je ne l’ai jamais voulu ; je n’ai jamais eu le désir de partager ma vie avec une femme. Je ne suis pas à l’aise avec les gens, sauf s’ils sont comme moi.

— Alors vous avez été sage, dit Rayvan.

— Vous croyez ?

— Oui. Vous et vos amis, vous vous ressemblez beaucoup, vous savez. Vous êtes des hommes incomplets – terriblement tristes et seuls. Ce n’est pas étonnant que vous soyez attirés les uns par les autres ! Nous, nous partageons nos vies, nous échangeons des plaisanteries et des grandes histoires, nous rions et pleurons ensemble. Nous vivons, aimons et grandissons. Nous nous offrons de petites consolations tous les jours, ce qui nous aide à survivre. Mais vous, vous n’avez rien de tel à vous offrir. Et c’est pour cela que vous offrez vos vies – ou vos morts.

— Ce n’est pas aussi simple, Rayvan.

— La vie l’est rarement, Decado. Mais encore une fois, je ne suis qu’une simple montagnarde et je ne décris que ce que je vois.

— Allons donc, ma dame, il n’y a rien de simple en vous. Mais supposons – un instant – que vous ayez raison. Est-ce que vous croyez que Tenaka, ou Ananaïs, ou moi-même, avons choisi d’être comme nous sommes ? Mon grand-père avait un chien. Il a fait en sorte que ce chien haïsse les Nadirs. Il a engagé un vieil homme, dans sa tribu, pour venir chaque soir dans le jardin battre le chiot avec une cravache.

» Le chiot a grandi en haïssant le vieil homme et tous ceux de sa race aux yeux bridés. Est-ce que vous pensez que c’est la faute du chien ? Tenaka Khan a été élevé dans la haine, et même s’il n’a pas répondu à l’identique, l’absence d’amour lui a laissé des séquelles. Il s’est acheté une femme et lui a prodigué tous ses soins. Aujourd’hui elle est morte et il n’a plus rien.

» Ananaïs ? Il n’y a qu’à le regarder pour connaître le poids de sa peine. Mais ce n’est pas la seule histoire. Son père est mort de folie après avoir tué sa mère devant lui. Et encore avant, son père avait couché avec la sœur d’Ani… elle est morte en couches.

» En ce qui me concerne, l’histoire est encore plus triste et plus sordide. Alors épargnez-moi vos homélies montagnardes, Rayvan. Si n’importe lequel d’entre nous avait grandi sur les pentes de ces montagnes, je ne doute pas qu’il serait devenu un homme meilleur.

Elle sourit et se hissa sur le mur, puis se dévissa le cou pour le regarder.

— Gros benêt ! dit-elle. Je n’ai pas dit que vous aviez besoin d’être de meilleurs hommes. Vous êtes les meilleurs des hommes et je vous aime tous les trois. Vous n’êtes pas comme le chien de votre grand-père, Decado – vous êtes un homme. Et un homme peut surmonter ses origines de la même manière qu’il surclasse un adversaire. Vous devriez regarder plus souvent autour de vous : regardez comme les gens se touchent et se témoignent leur amour. Mais ne regardez pas cela froidement, comme un simple observateur. Ne planez pas au-dessus de la vie – participez. Il y a des gens autour de vous qui attendent de vous aimer. Ce n’est pas quelque chose à prendre à la légère.

— Nous sommes ce que nous sommes, ma dame ; nous ne demandons rien de plus. Je suis un bretteur. Ananaïs est un guerrier. Tenaka est un général sans égal. Notre passé a fait de nous ce que nous sommes. Et vous avez besoin de nous tels que vous nous voyez.

— Peut-être. Mais peut-être pourriez-vous être plus grands encore.

— Eh bien, le temps arrive où nous allons tenter notre chance. Venez – je vous raccompagne jusqu’à votre chambre.



Scaler était assis sur son grand lit, le regard rivé à la porte tachetée de noir. Tenaka était parti, mais il pouvait toujours voir le grand guerrier nadir lui donnant ses ordres à voix basse.

Tout cela était une farce – il était prisonnier ici, empêtré dans une aventure de héros.

S’emparer de Dros Delnoch ?

Ananaïs pouvait le faire, en chargeant tout seul dans le soleil de l’aube, une épée d’argent à la main. Tenaka aussi pouvait le faire, en improvisant un plan, le genre de coup de génie qui nécessite seulement un bout de ficelle et trois cailloux. C’étaient des hommes taillés pour la légende, créés par les dieux, dont on fait les sagas.

Mais quelle place pouvait prendre Scaler dans tout cela ?

Il alla se regarder dans le long miroir près de la fenêtre. Un grand jeune homme aux cheveux noirs jusque sur les épaules, maintenus par un bandeau de cuir, lui rendit son regard. Les yeux étaient clairs et intelligents, le menton carré, ce qui faisait déjà mentir les poètes des sagas. Son gilet à franges, en daim, tombait parfaitement, et était serré à la taille par un épais baudrier. Une dague pendait sur le côté gauche. Ses jambières étaient faites d’un cuir souple noir et ses bottes lui remontaient jusqu’aux cuisses, à la façon de la Légion. Il prit son épée et la rangea dans son fourreau de cuir à son côté.

— Pauvre idiot ! lui lança le guerrier du miroir. Tu aurais mieux fait de rester chez toi.

Il avait essayé de dire à Tenaka à quel point il ne se sentait pas bien équipé pour ce genre de mission, mais le Nadir lui avait souri et l’avait ignoré.

« Le sang qui coule dans tes veines te fera réussir, Arvan », lui avait-il dit. Des mots ! Rien que des mots. Le sang n’était qu’un liquide noirâtre – il ne transportait ni secret, ni mystère. Le courage venait de l’âme, ce n’était pas un don qui se transmettait de génération en génération.

La porte s’ouvrit et Scaler se retourna pour voir entrer Païen. L’homme noir le salua d’un sourire et s’assit dans un grand fauteuil en cuir. Dans la lumière de la lanterne, il avait l’air dangereusement énorme ; d’ailleurs ses épaules remplissaient tout le fauteuil. Il est comme tous les autres, pensa Scaler, un homme capable de déplacer des montagnes.

— Vous venez me voir partir ? demanda-t-il pour rompre le silence.

L’homme noir secoua la tête.

— Je viens avec toi.

Le soulagement fut presque physique, mais Scaler cacha cette émotion.

— Pourquoi ?

— Pourquoi pas ? J’aime aller à cheval.

— Vous connaissez ma mission ?

— Tu dois t’emparer d’un fort et ouvrir les portes pour les guerriers de Tenaka.

— Ce n’est pas aussi simple que vous le laissez entendre, fit Scaler en retournant s’asseoir sur le lit.

L’épée se tortilla entre ses jambes et il dut l’ajuster.

— Ne t’inquiète donc pas, tu trouveras quelque chose, déclara Païen en souriant. Quand veux-tu que nous partions ?

— Dans deux ans, à peu près.

— Ne sois pas si dur avec toi-même, Scaler ; cela ne fait jamais de bien. Je sais que ta mission est difficile. Dros Delnoch est une cité avec six murs et une forteresse. Il y a plus de sept mille guerriers en garnison là-bas – et une cinquantaine d’Unis. Mais nous ferons de notre mieux. Tenaka dit que tu as un plan.

Scaler gloussa.

— C’est gentil de sa part. C’est lui qui l’a conçu il y a des jours de cela et il a attendu que je le trouve à mon tour !

— Eh bien, explique-le-moi.

— Les Sathulis – c’est un peuple du désert et des montagnes, féroce et indépendant. Pendant des siècles, ils ont combattu les Drenaïs pour la possession des montagnes de Delnoch. Pendant la Première Guerre nadire, ils ont aidé mon ancêtre, le Comte de Bronze. En échange, il leur a donné leur pays. Je ne sais pas combien ils sont – peut-être dix mille, peut-être moins. Mais Ceska a annulé le traité d’origine et les affrontements ont repris aux frontières.

— Tu vas donc chercher de l’aide auprès de ce peuple ?

— Oui.

— Mais sans grand espoir de succès ?

— C’est le moins qu’on puisse dire. Les Sathulis ont toujours détesté les Drenaïs. Nous ne nous faisons pas confiance. Pire encore, ils méprisent les Nadirs. Et même s’ils nous aident, comment ferai-je pour qu’ils quittent ensuite la forteresse ?

— Un problème à la fois, Scaler !

Scaler se leva, et l’épée se tordit une fois de plus, manquant de le faire tomber ; il arracha le fourreau de sa ceinture et le jeta sur le lit.

— Un problème à la fois ? Très bien ! Passons les problèmes en revue. Je ne suis pas un guerrier, je ne sais pas manier l’épée. Je n’ai jamais été un soldat. J’ai peur des batailles et je n’ai jamais brillé question tactique. Je ne suis pas un chef et j’aurais déjà du mal à convaincre des gens affamés de me suivre à la cuisine. Alors, par quel problème commence-t-on ?

— Assieds-toi, mon garçon, fit Païen en s’avançant, les mains posées sur les bras du fauteuil.

Scaler se rassit, sa colère s’estompant.

— Et maintenant, écoute-moi bien ! Dans mon pays, je suis un roi. Je suis monté sur le trône par le sang et la mort, je suis le premier de ma race à avoir porté l’Opale. Quand j’étais jeune et plein d’orgueil, un vieux prêtre est venu me dire que je brûlerai dans les flammes de l’Enfer pour mes crimes. J’ai demandé à l’un de mes régiments de construire un feu de joie avec beaucoup d’arbres. Personne ne pouvait approcher du feu à moins de trente pas et les flammes allaient lécher la voûte des cieux. Puis j’ai demandé à ce régiment d’éteindre les flammes. Dix mille hommes se sont jetés dans le feu pour l’éteindre. « Si je dois aller en Enfer », ai-je alors dit au prêtre, « mes hommes m’accompagneront et éteindront les flammes. » Je règne sur un royaume qui s’étend de la mer des Âmes aux montagnes de la Lune. J’ai survécu au poison dans mes coupes, à des coups de dague dans mon dos, à des faux amis et à de nobles ennemis, à des fils traîtres et même à des épidémies. Et pourtant, je te suivrai, Scaler.

Scaler déglutit en regardant les flammèches danser sur les traits d’ébène de l’homme assis dans le fauteuil.

— Pourquoi ? Pourquoi veux-tu me suivre ?

— Parce que cette chose doit être accomplie. Et maintenant, je vais t’avouer un grand secret, et si tu es sage, tu le garderas dans ton cœur. Tous les hommes sont stupides. Ils sont rongés par la peur et l’insécurité – ils sont faibles. Celui d’en face a toujours l’air d’être plus fort que toi, plus confiant, plus capable. C’est le pire des mensonges, car c’est à nous-mêmes que nous mentons.

» Toi, par exemple. Quand je suis entré dans cette pièce, j’étais ton ami noir, Païen – grand, fort et amical. Mais maintenant, qu’est-ce que je suis ? Ne suis-je pas un roi sauvage, bien au-dessus de toi ? Est-ce que tu n’as pas honte d’avoir confié tes petites angoisses à quelqu’un comme moi ?

Scaler acquiesça.

— Et pourtant, suis-je un roi ? Est-ce que j’ai vraiment ordonné à ce régiment de se jeter dans le feu ? Comment peux-tu en être sûr ? Tu ne peux pas ! Tu as écouté la voix de ton incompétence, et aussi parce que tu crois être en mon pouvoir. Car si je dégaine mon épée, tu es un homme mort !

» Et pourtant, quand je te regarde, je vois un jeune homme courageux, bien bâti et dans sa prime jeunesse. Tu pourrais être le prince des assassins, le plus terrible guerrier sous le soleil. Tu pourrais être un empereur, un général, un poète…

» Pas un chef, Scaler ? N’importe qui peut être chef parce que tout le monde a besoin d’un chef.

— Je ne suis pas Tenaka Khan, répondit Scaler. Je ne suis pas de la même race.

— Reparle-moi de ça dans un mois. Mais pour l’instant, remplis ton rôle. Tu seras étonné par le nombre de personnes qu’on peut tromper. Ne partage jamais tes doutes ! La vie est un jeu, Scaler. Vis en conséquence.

Scaler sourit.

— Pourquoi pas ? Mais dis-moi – as-tu vraiment envoyé ces gens dans le feu ?

— D’après toi ? répondit Païen, dont le visage se durcissait, les yeux brillants dans la lumière de la chandelle.

— Non, tu ne l’as pas fait !

Païen sourit.

— Non ! Les chevaux seront prêts à l’aube – à tout à l’heure.

— Assure-toi que nous avons suffisamment de gâteaux au miel – Belder en est très friand.

Païen secoua la tête.

— Le vieil homme ne viendra pas. Sa présence n’est pas bonne pour toi, et il a perdu son esprit combatif. Il vaut mieux qu’il reste derrière nous.

— Si tu dois me suivre, alors tu feras comme je te l’ordonne, rétorqua hargneusement Scaler. Trois chevaux, et Belder nous accompagnent !

Les sourcils du Noir se levèrent et il écarta les mains.

— Très bien.

Il ouvrit la porte.

— J’étais comment ? demanda Scaler.

— C’est pas mal pour un début. À demain matin.

En retournant dans sa chambre, Païen était maussade. Il posa son barda sur le lit et étala toutes les armes qu’il emmènerait le lendemain : deux couteaux de chasse, aiguisés comme des rasoirs ; quatre couteaux de lancer à ranger dans sa ceinture à bandoulière ; une épée courte aux bords tranchants et une hache à double lame qu’il glisserait sous sa selle.

Il se déshabilla et se passa sur le corps une huile qu’il sortit de son sac. Il massa fermement les muscles froissés de ses épaules. L’air humide de l’ouest pénétrait jusque dans ses os.

Son esprit remonta dans le temps. Il sentait toujours la chaleur du brasier sur sa peau, et les cris de ses guerriers courant dans les flammes résonnaient encore…

Tenaka descendit des montagnes pour chevaucher dans les plaines vagriannes. Le soleil venait de se lever derrière son épaule gauche et les nuages s’accumulaient au-dessus de sa tête. La brise soufflait dans ses cheveux et il se sentait en harmonie ; pourtant, il y avait plus d’un problème qui l’attendait, mais il se sentait léger et libre de toute contrainte.

Il se demanda si son héritage nadir n’était pas responsable de son mal-être dès qu’il était entouré de citoyens, avec leurs grands murs et leurs fenêtres closes. La brise redoubla et Tenaka sourit.

Demain, la mort pourrait lui sauter dessus à la vitesse d’une flèche – mais aujourd’hui… il allait bien.

Il rejeta toute pensée de Skoda – Ananaïs pouvait gérer les problèmes avec Rayvan. Scaler aussi était seul à présent, il chevauchait vers son propre destin. Tout ce que Tenaka pouvait faire, c’était remplir sa part de l’histoire.

Son esprit remonta jusqu’à son enfance parmi les tribus. Lances, Têtes-de-Loup, Singes-Verts, Montagne-Funèbre, Voleurs-d’Âme. Tant de factions, tant de territoires à couvrir.

Les Têtes-de-Loup, la tribu d’Ulric, étaient reconnus comme les combattants d’élite : les Seigneurs des Steppes, les Porteurs de Guerre. Ils pensaient comme des loups, et leur férocité en temps de guerre était légendaire. Mais qui dirigeait ces Loups aujourd’hui ? Jongir était certainement mort.

Tenaka essaya de se remémorer les contemporains de sa jeunesse :

Langue-de-Couteau, rapide à la colère et lent au pardon. Intelligent, plein de ressources et ambitieux.

Abadaï Boit-la-Foi, retors et fervent croyant des traditions chamaniques.

Tsuboy, plus connu sous le nom de Selle-de-Crâne, depuis qu’il avait tué un pillard et orné le pommeau de sa selle du crâne de son ennemi.

Ces trois-là étaient les petits-fils de Jongir. Tous descendaient d’Ulric.

En revoyant leur visage, les yeux violets de Tenaka prirent une teinte sinistre et froide. Ils avaient tous les trois témoigné de leur haine envers le sang-mêlé.

Abadaï avait été le plus vicieux de tous, et il avait même eu recours au poison durant la Fête des Longs Couteaux. Heureusement, Shillat, en mère attentive, l’avait vu verser la poudre dans la coupe de son fils.

Mais personne n’avait jamais défié Tenaka en face, car à peine âgé de quatorze ans, il avait déjà hérité du surnom de Danse-Lames. Et il était aguerri dans toutes les armes de bataille.

Il passait des heures et des heures, toutes les nuits, autour des feux où les vieillards racontaient les guerres passées, et il apprit là les premières règles de tactique et de stratégie. À quinze ans, il connaissait tous les conflits de l’histoire des Têtes-de-Loup.

Tenaka tira sur les rênes et regarda les lointaines montagnes de Delnoch.

Nadirs nous,
Jeunes nés,
Massacreurs
À la hache,
Vainqueurs toujours.

Il rit et donna un coup de talons dans les flancs de son hongre. La bête grogna et partit au triple galop à travers la plaine, ses sabots faisant un bruit de tambour dans le silence du petit matin.

Tenaka laissa le cheval courir ainsi quelques minutes, avant de le faire ralentir et finalement trotter. Ils avaient encore beaucoup de kilomètres à parcourir, et même si la bête était d’attaque il était inutile de l’épuiser trop vite.

Par tous les dieux, cela faisait du bien d’être libéré de tout ce monde ! Même de Renya.

Elle était belle et il l’aimait, mais c’était aussi un homme qui avait besoin de solitude – il fallait qu’il soit seul pour concocter ses plans.

Elle l’avait écouté sans dire un mot lorsqu’il lui avait appris qu’il allait voyager seul. Il s’attendait qu’elle lui donne du fil à retordre, mais elle n’avait pas protesté. Au lieu de cela, elle l’avait pris dans ses bras et ils avaient fait l’amour, sans passion mais avec tendresse.

S’il survivait à cette aventure de fous, il l’emmènerait chez lui, et dans son cœur. S’il survivait ? Il calcula ses chances et estima qu’elles étaient à cent contre une… peut-être mille contre une. Une pensée soudaine lui traversa l’esprit. Était-il idiot ? Il avait Renya et une fortune qui l’attendait en Ventria. Pourquoi risquer de tout perdre ?

Est-ce qu’il aimait Drenaï ? Il soupesa la question, sachant bien que non, mais quand même, ses sentiments l’intriguaient. Les gens ne l’avaient jamais accepté, même en tant que général du Dragon. Et la terre, aussi belle soit-elle, n’avait pas la splendeur sauvage des Steppes. Alors quels étaient ses vrais sentiments ?

La mort d’Illae, survenue presque en même temps que la destruction du Dragon, l’avait rendu un peu dérangé. La honte qu’il avait ressentie d’avoir méprisé ses amis s’était mélangée au sentiment d’agonie qu’il avait vécu avec la mort d’Illae. Et, d’une certaine manière, il s’était mis à penser que sa mort était sa punition pour avoir manqué à son devoir. Seule la mort de Ceska – et donc la sienne – pouvait laver cette honte. Mais aujourd’hui, tout était différent.

Ananaïs se battrait seul s’il le fallait, croyant jusqu’au bout en la parole de Tenaka et sa promesse de retour. L’amitié était quelque chose d’infiniment plus solide et plus motivant que l’amour de la terre. Tenaka Khan chevaucherait dans le plus profond des puits de l’Enfer, et endurerait les pires tourments sur cette terre, pour pouvoir tenir sa promesse envers Ananaïs.

Il jeta un regard en arrière, vers les montagnes de Skoda. C’est là que les premières morts surviendraient. La bande de Rayvan était sur l’enclume de l’histoire, faisant face de manière insolente au marteau de Ceska.

Ananaïs avait fait un bout de chemin avec lui jusqu’à la sortie de la ville, avant l’aube. Ils s’étaient arrêtés au sommet d’une colline.

— Prends soin de toi, espèce de serpillière nadire !

— Et toi, Drenaï, prends garde à tes vallées !

— Sérieusement, Tani, fais attention. Va chercher ton armée et reviens vite. Nous ne tiendrons pas longtemps. Je suppose qu’ils vont d’abord nous envoyer une force de Delnoch afin de nous éprouver avant le véritable assaut.

Tenaka acquiesça.

— Ils vont vous harceler. Utilisez les Trente à bon escient ; ils vous seront d’une aide inestimable ces prochains jours. Est-ce que tu as déjà prévu ton point de repli ?

— Oui, nous acheminons en ce moment des provisions vers l’intérieur du pays, au sud. Il y a là-bas deux cols assez étroits pour que nous puissions les défendre. Mais s’ils nous repoussent là aussi, alors c’en est fini de nous. Il n’y a pas d’autre endroit où se replier.

Les deux hommes se serrèrent les mains, puis se donnèrent l’accolade.

— Je veux que tu saches…, commença Tenaka, mais Ananaïs lui coupa la parole.

— Je sais, mon gars ! Dépêche-toi. Tu peux faire confiance à ce bon vieux Masque Noir pour défendre le fort.

Tenaka sourit et s’en alla au galop vers les plaines vagriannes.