Chapitre 6

L’homme noir s’amusait beaucoup. Deux des bandits étaient hors d’état de nuire et il n’en restait plus que cinq. Il souleva la petite barre de fer et fit tournoyer la chaîne qui y était attachée. Un grand homme muni d’un bâton fit un bond en avant ; la main de l’homme noir jaillit : la chaîne s’enroula autour du bâton. Il tira un coup sec et l’assaillant trébucha… directement sur un uppercut du gauche. Il s’affala sur le sol.

Deux des quatre derniers voleurs laissèrent tomber leurs gourdins et sortirent des dagues de leur ceinture. Les deux autres sprintèrent jusqu’aux arbres pour aller chercher leurs arcs.

Ça devenait sérieux. Jusqu’à présent, l’homme noir n’avait tué personne, mais il allait devoir revoir cette tactique. Il abandonna son fléau et se munit de deux couteaux de lancer qu’il avait dans ses bottes.

— Vous voulez vraiment mourir ? leur demanda-t-il d’une voix grave et caverneuse.

— Personne ne va mourir, fit une voix sur sa gauche, et il se retourna.

Deux hommes de plus se tenaient à la lisière des arbres ; tous deux avaient bandé leurs arcs et tenaient les brigands en respect.

— Une intervention qui tombe à pic ! commenta le Noir. Ils ont tué mon cheval.

Tenaka relâcha doucement la tension sur la corde et s’avança.

— Mettez ça sur le compte de l’expérience, répondit-il, puis il dévisagea les hors-la-loi : Je vous suggère de déposer vos armes – le combat est terminé.

— Bah ! de toute façon, il nous posait trop de problèmes pour ce qu’il valait, déclara leur chef en partant inspecter les corps de ceux qui étaient tombés.

— Ils sont tous vivants, annonça le Noir, en rangeant ses couteaux et en ramassant sa masse.

Un cri retentit dans la forêt, et le chef bondit sur ses pieds.

Galand, Parsal et Belder émergèrent d’entre les arbres.

— Vous aviez raison, général, fit Galand. Il y en avait deux de plus en train de ramper par ici.

— Vous les avez tués ? s’enquit Tenaka.

— Non. Mais ils auront mal au crâne, je vous le dis !

Tenaka se retourna brusquement vers le hors-la-loi.

— Est-ce que nous devons nous attendre à d’autres ennuis avec vous ?

— Vous ne voulez quand même pas que je vous donne ma parole d’honneur ? répondit l’homme.

— Elle vaut quelque chose ?

— Parfois !

— Non, je ne veux pas votre parole. Faites comme bon vous semble. Mais la prochaine fois que nos routes se croiseront, je vous ferai tous tuer. Je vous en donne ma parole !

— La parole d’un barbare, rétorqua l’homme.

Il renifla et cracha.

Tenaka sourit.

— Exactement.

Il lui tourna le dos et rejoignit Ananaïs ; ensemble ils s’enfoncèrent dans les bois. Valtaya, qui avait préparé le feu, était en grande discussion avec Scaler. Renya, la dague à la main, était de retour dans la clairière au même instant que Tenaka ; il lui sourit. Les autres arrivèrent peu de temps après, à l’exception de Galand qui gardait un œil sur les brigands.

L’homme noir fut le dernier à arriver, il portait deux sacoches sur une large épaule. Il était grand et très bien bâti. Ses vêtements se résumaient à une tunique de soie bleue qu’il portait très près du corps sous une houppelande en peau de mouton. Valtaya n’avait jamais vu quelqu’un comme lui, mais elle avait entendu des histoires qui parlaient de peuplades noires loin à l’est.

— Salutations à vous, mes amis, dit-il en laissant tomber ses sacoches sur le sol. Soyez bénis !

— Mangerez-vous avec nous ? demanda Tenaka.

— C’est fort aimable de votre part, mais j’ai mes provisions.

— Où vous rendez-vous ? s’enquit Ananaïs tandis que le Noir fouillait dans ses sacoches pour en sortir deux pommes qu’il essuya contre sa tunique.

— Je visite votre beau pays. Je n’ai pas de destination précise pour le moment.

— D’où venez-vous ? s’enquit Valtaya.

— De très loin, ma dame, de milliers de lieues à l’est de la Ventria.

— Vous êtes en pèlerinage ? proposa Scaler.

— D’une certaine façon. J’ai une petite mission à accomplir et puis je pourrai rentrer chez moi, dans ma famille.

— Comment vous appelez-vous ? demanda Tenaka.

— J’ai bien peur que mon nom soit difficile à prononcer pour vous. Néanmoins, l’un des voleurs m’a appelé par un nom qui a touché une corde sensible. Vous pouvez m’appeler « Païen ».

— Et moi, je suis Tenaka Khan.

Rapidement, il présenta tous les autres.

Ananaïs tendit sa main ; Païen la saisit fermement et ils croisèrent leurs regards. Tenaka s’adossa en les observant. Les deux hommes étaient tirés du même moule : extrêmement puissants avec un ego démesuré. Ils étaient semblables à deux taureaux de compétition en train de se jauger.

— Ce masque vous donne un air théâtral, dit Païen.

— Tout à fait. Il donne l’impression que nous sommes frères, homme noir, répliqua Ananaïs, ce qui fit glousser Païen – ce son était comme une cascade de bonne humeur.

— Alors c’est que nous sommes frères, Ananaïs ! déclara-t-il.

Galand apparut et se dirigea vers Tenaka.

— Ils sont partis vers le nord. Je ne crois pas qu’ils reviendront.

— Bien ! C’était du beau travail, tout à l’heure.

Galand opina du chef et partit s’asseoir derrière son frère. Renya fit un signe à Tenaka et les deux s’éloignèrent du feu.

— Qu’y a-t-il ? lui demanda-t-il.

— L’homme noir.

— Oui, eh bien ?

— Il porte plus d’armes que je n’en ai jamais vu sur une seule personne. Il a deux couteaux dans ses bottes ; une épée et deux arcs qu’il a laissés derrière les arbres là-bas. Il y a une hache cachée sous son cheval. C’est une armée à lui tout seul.

— Et ?

— Est-ce que sa rencontre est bien le fait du hasard ?

— Tu crois qu’il était à notre recherche ?

— Je ne sais pas. Mais c’est un tueur, je le sens. Son pèlerinage est lié à la mort. Et Ananaïs ne l’aime pas.

— Ne t’inquiète pas, dit-il doucement.

— Je ne suis pas nadire, Tenaka. Je ne suis pas fataliste.

— C’est tout ce qui t’inquiétait ?

— Non. Maintenant que tu en parles… Les deux frères… Ils ne nous aiment pas. Nous ne sommes pas du même monde et nous n’en ferons jamais partie – nous ne sommes qu’un groupe d’étrangers réunis par les événements.

— Les frères sont des hommes de caractère et de bons guerriers. Je m’y connais dans ce genre de choses. Je sais également qu’ils me regardent avec suspicion, mais ça, je n’y peux rien. Cela a toujours été ainsi. Mais nous avons un but commun. Avec le temps, ils me feront confiance. Belder et Scaler ? Je ne sais pas. Mais ils ne nous feront pas de mal. Quant à Païen – si c’est après moi qu’il en a, je le tuerai.

— Si tu y arrives !

Il sourit.

— Oui, si j’y arrive.

— Avec toi, ça a l’air simple. Moi, je ne vois pas les choses ainsi.

— Tu te fais trop de soucis. Les Nadirs ont une bonne méthode pour gérer ça : un problème à la fois et ne se soucier de rien d’autre.

— Je ne te le pardonnerai jamais si tu te fais tuer, dit-elle.

— Alors sois sur tes gardes pour moi, Renya. Je fais confiance à ton instinct – je suis très sérieux. Tu as raison pour Païen. C’est un tueur et il en a peut-être après nous. Il sera intéressant de voir quelles actions il va entreprendre à présent.

— Il va proposer de voyager avec nous, affirma-t-elle.

— Oui, mais là, rien d’anormal. C’est un étranger dans ce pays et il a déjà été attaqué une fois.

— Nous devrions refuser. Nous sommes déjà trop voyants avec ton ami le géant masqué. Alors, pourquoi ajouter un homme noir en soie bleue ?

— C’est vrai. Les dieux – s’ils existent – ont de l’humour ces jours-ci.

— Moi ça ne m’amuse pas, déclara Renya.



Tenaka se réveilla d’un sommeil sans rêve, les yeux écarquillés, sous la caresse froide de la peur. Il se leva. La lune brillait d’une manière non naturelle, comme une lanterne effrayante. Et les branches des arbres s’agitaient et se pliaient, bien qu’il n’y ait pas le moindre souffle de vent.

Il regarda autour de lui – ses compagnons dormaient tous. Puis il baissa les yeux et eut un choc : son propre corps était étendu à ses pieds, enveloppé dans ses couvertures. Cela lui fit froid dans le dos.

C’était donc ça, la mort ?

De tous les coups du sort…

Un léger bruit, comme la mémoire d’une brise passée, le fit se retourner. À la lisière des arbres se tenaient six hommes en armures noires, l’épée à la main. Ils marchèrent dans sa direction, se dispersant en demi-cercle. Tenaka porta la main sur son épée, mais ne put la saisir ; sa main passait à travers la garde comme si c’était de la brume.

— Tu es condamné, fit une voix creuse. L’Esprit du Chaos t’appelle.

— Qui êtes-vous ? demanda Tenaka, honteux que sa voix tremble.

Un rire moqueur monta du groupe des chevaliers noirs.

— Nous sommes la Mort, dirent-ils.

Tenaka recula.

— Tu ne peux pas t’enfuir. Tu ne peux pas bouger, annonça le premier chevalier.

Tenaka s’immobilisa. Ses jambes ne voulaient plus lui obéir alors que les chevaliers arrivaient au contact.

Tout d’un coup, un sentiment de paix submergea le Prince nadir et les chevaliers ralentirent leur progression. Tenaka regarda à gauche et à droite. Derrière lui se tenaient six guerriers en armures d’argent, revêtus d’une cape blanche.

— Eh bien ! Venez, chiens des ténèbres, fit le guerrier le plus proche de lui.

— Nous viendrons, répliqua un chevalier noir, mais lorsque nous l’aurons décidé.

Un par un, ils repartirent entre les arbres.

Tenaka se retourna lentement, perdu et apeuré. Le guerrier d’argent qui avait parlé posa une main sur l’épaule du Prince nadir.

— À présent, dors. La Source veille sur toi.

Et les ténèbres l’enveloppèrent comme une couverture.




Le matin du sixième jour, ils sortirent enfin de la forêt et pénétrèrent dans les vastes plaines qui s’étendaient entre Skultik et Skoda. Au loin, vers le sud, il y avait la ville de Karnak, mais seuls les plus hauts bâtiments étaient visibles à cette distance ; et encore, on ne voyait que des points blancs lumineux qui se détachaient du fond vert. Maintenant, la neige n’était plus là que par endroits : l’herbe printanière avançait à tâtons dans sa quête de soleil.

Tenaka leva la main en voyant la fumée.

— Ce n’est certainement pas un feu de prairie, fit Ananaïs, utilisant sa main pour se protéger les yeux de la vive lumière du soleil.

— C’est un village en flammes, dit Galand en avançant. Une vision fréquente ces temps-ci.

— Votre pays est agité, déclara Païen en déposant son lourd paquetage sur le sol et en posant ses sacoches dessus.

Un bouclier en peau de bison cerclé de bronze y était attaché, ainsi qu’un arc en corne d’antilope et un carquois en veau.

— Tu transportes plus d’équipement qu’un peloton du Dragon, grommela Ananaïs.

— C’est pour des raisons sentimentales, rétorqua Païen en souriant.

— Nous ferions bien d’éviter ce village, déclara Scaler.

Sa longue chevelure était toute graisseuse de sueur et son manque de forme physique parlait pour lui. Il s’assit derrière le paquetage de Païen.

Le vent tourna, et le bruit de sabots vint jusqu’à eux.

— Dispersez-vous et couchez-vous, dit Tenaka.

Les compagnons coururent se mettre à l’abri, se jetant au sol, ventre contre terre.

Une femme venait d’apparaître en haut d’une petite colline, courant à toute vitesse ; sa tignasse auburn virevoltait dans le vent. Elle était vêtue d’une robe de laine verte et d’un châle marron. Dans ses bras, elle avait un bébé dont les hurlements portaient jusqu’aux voyageurs.

Tout en continuant à courir, la femme jetait des coups d’œil par-dessus son épaule. Mais le havre que représentait la forêt était encore le bout du monde pour elle au moment où les soldats apparurent à leur tour. Et pourtant elle courut de plus belle, bifurquant en direction de Tenaka, qui était caché.

Ananaïs jura et se leva. La femme poussa un cri et bondit vers la gauche – directement dans les bras de Païen.

Les soldats tirèrent sur les rênes et leur chef descendit de cheval. C’était un homme de grande taille, qui arborait la houppelande rouge de Delnoch ; son armure de bronze était ternie.

— Merci pour votre aide, dit-il. Même si nous n’en avions pas besoin.

La femme était silencieuse, elle avait enfoui sa tête contre la large poitrine de Païen.

Tenaka sourit. Douze soldats, dont onze encore à cheval. Il n’y avait rien à faire, à part leur rendre la femme.

Soudain, une flèche se ficha dans le cou du cavalier le plus proche, qui tomba de cheval. Les yeux de Tenaka s’agrandirent de surprise. Une deuxième flèche vint se planter dans la poitrine d’un autre soldat qui tomba à la renverse ; son cheval se cabra et le désarçonna. Tenaka dégaina son épée et la plongea dans le dos de l’officier qui s’était retourné pour regarder les flèches toucher leur but.

Païen poussa la femme et s’agenouilla pour saisir les couteaux de lancer qui étaient dans ses bottes. Ils s’envolèrent littéralement de ses mains et deux soldats de plus moururent, alors qu’ils tentaient de maîtriser leur monture. Tenaka bondit en avant, sauta sur un cheval sans cavalier et éperonna la bête pour qu’elle charge. Les sept soldats qui restaient avaient à présent dégainé et deux d’entre eux galopaient vers Païen. La monture de Tenaka percuta les cinq derniers, et l’un des chevaux tomba en hennissant de douleur. Tenaka donna un coup d’épée au cavalier ; une flèche siffla à ses oreilles et vint se planter dans l’œil d’un autre.

Païen dégaina son épée courte et plongea comme les cavaliers arrivaient à sa hauteur. Il fit une roulade et se releva alors même que les deux hommes arrêtaient leurs chevaux. Il courut, para un violent coup de taille et enfonça sa lame dans les côtes du cavalier. Comme l’homme tombait de sa monture dans un cri, Païen en profita pour grimper et prendre appui sur le dos du cheval ; de là, il se jeta sur l’autre cavalier, le désarçonnant. Ils tombèrent lourdement sur le sol et, d’un coup, Païen lui rompit la nuque.

Renya jeta son arc et, la dague à la main, sortit de sa cachette pour venir se porter aux côtés de Tenaka. Ananaïs était déjà là, tous deux bataillaient ferme contre les derniers soldats. Elle sauta en croupe de l’un des cavaliers et lui planta sa dague entre les deux omoplates. Il hurla et tenta de se retourner mais Renya le frappa derrière l’oreille. Son cou se brisa et il tomba au sol.

Les deux survivants tournèrent bride et éperonnèrent leurs chevaux pour les dégager de la mêlée et fuir vers les collines. Mais Parsal et Galand se mirent en travers de leur route et les chevaux se cabrèrent, faisant chuter l’un des cavaliers. L’autre tenta de s’agripper au mors mais l’épée de Galand lui ouvrit la gorge. Parsal retira son épée de celui qui était tombé.

— Je te concède une chose, lança-t-il à son frère dans un grand sourire, c’est qu’on n’a pas eu le temps de s’ennuyer depuis que nous sommes revenus.

Galand grogna.

— On a de la chance, oui.

Il essuya son épée sur l’herbe et attrapa les rênes des deux chevaux pour les ramener vers le groupe.

Tenaka cacha sa colère et appela Païen :

— Vous vous battez bien !

— C’est que je m’entraîne beaucoup depuis que je suis chez vous, répondit l’homme noir.

— Ce que j’aimerais bien savoir, moi, c’est qui a tiré cette flèche ? beugla Ananaïs.

— Oublie. Ce qui est fait est fait, répondit Tenaka. Et maintenant, nous ferions bien de partir d’ici. Je propose que nous chevauchions dans la forêt jusqu’à la tombée de la nuit. Maintenant que nous avons des chevaux, nous avons du temps.

— Non ! fit la femme au bébé. Ma famille… Mes amis… Ils sont en train de se faire massacrer là-bas !

Tenaka alla jusqu’à elle et posa ses mains sur ses épaules.

— Écoutez-moi. Je ne pense pas me tromper en disant que ces hommes faisaient partie d’une demi-centurie, ce qui veut dire qu’il en reste environ quarante dans votre village. Ils sont trop nombreux – nous ne pouvons pas vous aider davantage.

— Nous pourrions au moins essayer, dit Renya.

— Silence ! gronda Tenaka.

Renya resta la bouche ouverte sans rien dire. Tenaka se retourna vers la femme :

— Vous êtes la bienvenue parmi nous ; demain nous irons à votre village. Nous verrons ce que nous pourrons faire.

— Demain il sera trop tard !

— Il est sans doute déjà trop tard, répliqua Tenaka avant de s’éloigner.

— Je ne m’attendais pas qu’un Nadir me vienne en aide, dit-elle au milieu des larmes. Mais certains d’entre vous sont drenaïs. Je vous en supplie, aidez-moi !

— Mourir n’aidera personne, déclara Scaler. Venez donc avec nous. Vous avez réussi à vous enfuir – peut-être que d’autres aussi. Et puis de toute façon, vous n’avez nulle part où aller. Venez, je vais vous aider à grimper en selle.

Les compagnons montèrent à cheval et se dirigèrent vers la forêt. Derrière eux, les corbeaux commençaient à voler en cercle.

Cette nuit-là, Tenaka demanda à Renya de le rejoindre et ensemble ils s’éloignèrent du camp. Ils n’avaient pas échangé un mot de tout l’après-midi.

Tenaka se comportait de manière distante, glaciale même. Il s’arrêta dans une clairière éclairée par la lune et se retourna vers la fille.

— C’est toi qui as envoyé cette flèche ! N’agis plus jamais sans que je t’en donne l’ordre.

— Qui es-tu pour me donner des ordres ?

— Je suis Tenaka Khan, femme ! Désobéis-moi une fois de plus et je t’abandonne.

— Ils auraient tué cette pauvre femme et son enfant.

— C’est vrai. Mais à cause de ton geste nous aurions pu tous mourir. Et à quoi cela aurait-il servi ?

— Mais nous ne sommes pas morts. Et nous l’avons sauvée.

— Nous avons eu de la chance. Parfois, un soldat peut avoir recours à la chance, mais il préfère ne pas dépendre d’elle. Je ne te le demande pas, Renya, je te l’ordonne : tu ne referas plus jamais ça !

— Je fais ce qui me plaît, rétorqua-t-elle.

Il la gifla en plein visage. Elle tomba lourdement au sol, mais enchaîna une roulade et se redressa, la fureur dans les yeux, les doigts crispés comme des serres. Puis elle vit le couteau dans sa main.

— Tu me tuerais, pas vrai ? murmura-t-elle.

— Sans même réfléchir !

— Je t’ai aimé ! Plus que la vie. Plus que tout.

— Est-ce que tu m’obéiras ?

— Oh oui, Tenaka Khan, je t’obéirai. Jusqu’à ce que nous atteignions Skoda. Et là, je quitterai ton groupe.

Elle tourna les talons et repartit à grandes enjambées vers le campement.

Tenaka rangea sa dague et s’assit sur un rocher.

— Toujours solitaire, hein, Tani ? fit Ananaïs en sortant de l’ombre des arbres.

— Je n’ai pas envie de parler.

— Tu as été dur avec elle, même si tu avais raison. Mais tu as été un peu loin – tu ne l’aurais jamais tuée.

— Non. Effectivement.

— Mais elle te fait peur, pas vrai ?

— J’ai dit que je n’avais pas envie de parler.

— C’est vrai, mais c’est Ananaïs, là – ton ami infirme qui te connaît bien. Tout comme je connais les hommes. Tu crois que parce que nous risquons tous de mourir, il n’y a pas de place pour l’amour dans cette aventure. Ne sois pas stupide – profite de la vie tant que tu peux.

— Je ne peux pas, répondit Tenaka, la tête baissée. Quand je suis revenu ici, je ne voyais rien d’autre que Ceska. Mais aujourd’hui, il semble que je passe plus de temps à penser à… tu sais.

— Bien sûr que je sais. Mais qu’est-il arrivé à ton fameux code nadir ? Que demain s’occupe de lui-même.

— Je ne suis qu’à moitié nadir.

— Va lui parler.

— Non. C’est mieux ainsi.

Ananaïs se releva et s’étira.

— Je crois que je vais aller dormir.

Il repartit lentement au campement et s’arrêta devant Renya qui regardait désespérément le feu.

Il s’accroupit à côté d’elle.

— Il y a une chose étrange chez certains hommes, lui dit-il. Quand il s’agit de guerroyer, ce sont des géants ; ils acceptent leurs erreurs. Mais quand il s’agit des affaires du cœur, ils se comportent comme des enfants. En revanche, ce n’est pas le cas des femmes ; elles voient l’enfant chez l’homme, pour ce qu’il est.

— Il m’aurait tuée, souffla-t-elle.

— Tu le crois vraiment ?

— Et toi ?

— Renya, il t’aime. Il ne pourrait pas te faire de mal.

— Alors pourquoi ? Pourquoi le dire ?

— Pour que tu le croies. Pour que tu le détestes. Pour que tu le quittes.

— Eh bien, il a réussi, dit-elle.

— C’est dommage. Néanmoins… tu n’aurais pas dû tirer cette flèche.

— Je le sais ! répondit-elle hargneusement. Tu n’as pas besoin de me le dire. C’est que… je ne pouvais pas les laisser massacrer un bébé.

— Non, moi non plus je n’aimais pas cette idée.

Il regarda de l’autre côté du feu où la femme était en train de dormir. Le géant noir, Païen, était assis dos à un arbre, tenant le bébé contre sa poitrine. L’enfant avait un bras en dehors des couvertures et sa petite main potelée s’était refermée autour d’un des doigts de Païen. Celui-ci lui parlait d’une voix basse et douce.

— Il a l’air doué avec les enfants, non ? fit Ananaïs.

— Oui, avec les armes aussi.

— Cet homme est un mystère. Mais pas de panique, je l’ai à l’œil.

Renya contempla les yeux bleus et vifs derrière le masque noir.

— Je t’aime beaucoup, Ananaïs. Vraiment.

— Aime-moi, aime mes amis, dit-il en désignant de la tête la grande silhouette de Tenaka Khan qui revenait vers ses couvertures.

Elle secoua la tête et retourna son regard vers le feu.

— Quel dommage, dit-il de nouveau.



Ils chevauchèrent dans le village deux heures après l’aube. Galand était parti en éclaireur et leur avait appris que les soldats s’étaient mis en route pour Karnak et ses toitures lointaines. Le village avait été éventré, des tas de bois vomissaient encore de la fumée noire. Il y avait des cadavres un peu partout. Autour des bâtiments brûlés une dizaine de croix avaient été érigées. Le conseil du village y était suspendu. Ils avaient été fouettés et battus avant d’être crucifiés. Pour finir, on leur avait cassé les jambes, si bien que leur carcasse, sans soutien, s’était affaissée, leur coupant la respiration.

— Nous sommes devenus des barbares, déclara Scaler, en s’éloignant de la scène au trot.

Belder fit mine d’acquiescer et emboîta le pas au jeune Drenaï en direction des champs d’herbe, plus loin.

Tenaka descendit de cheval sur la place du village où se trouvaient la plus grande partie des corps – plus de trente femmes et enfants.

— Cela n’a pas de sens, dit-il à Ananaïs quand celui-ci l’eut rejoint. Maintenant, qui va travailler dans les champs ? Si c’est le cas dans tout l’Empire…

— Ça l’est, fit Galand.

La femme avec le bébé passa son châle au-dessus de sa tête et ferma les yeux. Païen avait vu son geste et se déplaça pour chevaucher à ses côtés. Il lui prit les rênes des mains.

— Nous vous attendrons à l’extérieur du village, annonça-t-il.

Valtaya et Renya les suivirent.

— C’est étrange, dit Ananaïs. Pendant des siècles, les Drenaïs ont repoussé des ennemis qui auraient voulu commettre ce genre d’atrocités. Et maintenant, nous nous les infligeons nous-mêmes. Mais quel genre d’hommes est-ce que nous recrutons aujourd’hui ?

— Il y en a toujours qui aiment faire ce genre de travail, répondit Tenaka.

— Parmi votre peuple, peut-être, dit doucement Parsal.

— Qu’est-ce que tu sous-entends ? beugla Ananaïs en se retournant vers le guerrier à la barbe noire.

— Laisse tomber ! ordonna Tenaka. Tu as raison, Parsal ; les Nadirs sont un peuple vicieux. Mais ce ne sont pas les Nadirs qui ont commis ces actes. Ni les Vagrians. Comme l’a dit fort justement Ananaïs, nous nous les infligeons nous-mêmes.

— Oubliez ce que j’ai dit, général, murmura Parsal. Je suis juste en colère. Partons d’ici.

— Dites-moi, fit soudainement Galand. Est-ce que tuer Ceska mettra un terme à cela ?

— Je ne sais pas, répondit Tenaka.

— Il faut que quelqu’un l’arrête.

— Je ne crois pas que six hommes et deux femmes puissent détruire son empire. Et vous ?

— Il y a quelques jours, déclara Ananaïs, il n’y avait qu’un seul homme.

— Parsal a raison, allons-nous-en d’ici, dit Tenaka.

À ce moment précis, un enfant poussa un cri et les quatre hommes se dirigèrent vers le monceau de cadavres, les enlevant un par un. Finalement, ils découvrirent une grosse vieille femme, morte, qui protégeait de ses bras une fillette de cinq ou six ans. Il y avait trois blessures profondes sur le dos de la femme, ce qui laissait penser qu’elle s’était recroquevillée autour de l’enfant pour la protéger des armes. Mais une lance avait traversé son corps ainsi que celui de l’enfant. Parsal souleva la petite fille et blêmit en voyant le sang qui avait mouillé tous ses vêtements. Il la porta à l’extérieur du village, là où les autres étaient descendus de cheval. Valtaya courut à sa rencontre pour le délivrer du mince fardeau.

Au moment où il l’allongeait sur l’herbe, elle ouvrit les yeux ; ils étaient bleus et vifs.

— Je ne veux pas mourir, souffla-t-elle. S’il vous plaît ?

Ses yeux se fermèrent et la femme du village s’agenouilla à côté d’elle. Elle lui prit la tête et la berça sur ses genoux.

— Tout va bien, Alaya ; c’est moi, Parise. Je suis revenue pour m’occuper de toi.

L’enfant sourit faiblement mais son sourire se figea pour laisser place à une grimace de douleur. Les compagnons regardèrent la vie s’enfuir.

— Oh non ! Je vous en supplie, non ! murmura Parise. Par tous les dieux de Lumière, non !

Son propre bébé se mit à pleurer et Païen le souleva du sol pour le tenir contre sa poitrine.

Galand fit demi-tour et tomba à genoux. Parsal vint à ses côtés et Galand leva vers lui des yeux ruisselants de larmes. Il secoua la tête car aucun son n’arrivait à sortir de sa gorge.

Parsal s’agenouilla avec lui.

— Je sais, mon frère, je sais, dit-il doucement.

Galand prit une profonde inspiration et dégaina son épée.

— Je jure par tout ce qui est sacré et tout ce qui est maudit, par toutes les bêtes qui rampent ou qui volent, que je n’aurai pas de repos tant que ce pays ne sera pas nettoyé. (Il se releva en titubant et en faisant tournoyer son épée dans les airs.) Je viens te chercher, Ceska ! gronda-t-il.

Il jeta son arme au loin et tangua jusqu’à un petit bosquet d’arbres.

Parsal se retourna vers les autres pour s’excuser.

— Sa fille a été tuée. Une enfant adorable… une enfant faite de rires. Mais vous savez, il pense ce qu’il dit. Quant à moi… je suis avec lui. (Sa voix était chargée d’émotion et il dut se racler la gorge.) On est peu de chose, lui et moi. Je n’étais même pas assez bon pour le Dragon. On n’est pas des officiers, ni rien. Mais quand on dit quelque chose, on s’y tient. Je ne sais pas ce que vous cherchez dans cette histoire, vous autres. Mais ces gens, là-bas – c’est mon peuple, à moi et à Galand. Pas des riches, ni des nobles. Rien que des morts. Cette vieille bonne femme est morte pour protéger l’enfant. Elle a échoué. Mais elle a essayé… elle a donné sa vie. Eh bien, moi aussi, je vais essayer !

Sa voix défaillit et il poussa un juron. Puis il s’en alla vers le bosquet.

— Eh bien, général, dit Ananaïs, qu’est-ce que vous allez faire avec votre armée de six hommes ?

— Sept ! annonça Païen.

— Tu vois, nous grossissons à vue d’œil, fit Ananaïs, et Tenaka acquiesça.

— Pourquoi voulez-vous vous joindre à nous ? demanda-t-il à l’homme noir.

— Ça me regarde, mais nous avons le même but. J’ai parcouru des milliers de kilomètres pour voir tomber Ceska.

— Enterrons cet enfant et mettons-nous en route pour Skoda, proposa Tenaka.

Ils chevauchèrent prudemment tout au long d’un après-midi qui ne semblait pas vouloir finir. Galand et Parsal voyageaient à l’écart sur le flanc. À la tombée de la nuit, une averse soudaine éclata sur la plaine et les compagnons trouvèrent refuge dans une tour en pierre déserte sur les rives du fleuve grossissant. Ils attachèrent les chevaux dans un pré avoisinant et ramassèrent tout le bois qu’ils purent trouver près d’un bosquet d’arbres. Puis ils dégagèrent un espace au premier étage de la tour. Le bâtiment était vieux et carré. Dans le temps il avait abrité une vingtaine de soldats ; c’était une tour de guet qui datait de la Première Guerre nadire. Il y avait trois étages et le dernier était à ciel ouvert, permettant ainsi aux guetteurs de repérer des envahisseurs nadirs ou sathulis.

Vers minuit, alors que tout le monde dormait, Tenaka appela Scaler et ils gravirent ensemble les escaliers en colimaçon qui menaient à la tourelle.

L’orage s’était déplacé vers le sud et les étoiles brillaient dans le ciel. Des chauves-souris voletaient en cercles autour de la tour, plongeant, virevoltant. Le vent nocturne qui descendait de la chaîne enneigée de Delnoch était glacial.

— Comment te sens-tu, Arvan ? demanda Tenaka à Scaler tandis qu’ils s’étaient mis à l’abri du vent sous les remparts.

Scaler haussa les épaules.

— Pas vraiment à ma place.

— Ça passera.

— Je ne suis pas un guerrier, Tenaka. Quand vous avez affronté les soldats, je suis resté dans l’herbe sans bouger, j’étais comme paralysé.

— Mais non. Tout s’est passé très vite et ceux d’entre nous qui étaient déjà debout ont réagi plus rapidement que toi, c’est tout. Nous sommes entraînés pour ça. Prends les frères, par exemple : ils se sont déplacés vers le seul endroit par lequel les cavaliers pouvaient s’enfuir et ils les ont empêchés d’aller chercher de l’aide. Je ne leur ai pas dit de le faire, ce sont des soldats. Regarde, l’escarmouche n’a pas duré plus de deux minutes. Qu’est-ce que tu aurais voulu faire ?

— Je ne sais pas. Dégainer mon épée. Vous aider !

— Tu auras bien le temps. Quelle est la situation à Delnoch ?

— Je ne sais pas. Je suis parti il y a cinq ans et avant, j’avais passé dix ans à Drenan.

— Qui dirige la forteresse ?

— Personne de la Maison de Bronze. Orrin a été empoisonné et Ceska a mis un de ses hommes à son poste. Son nom est Matrax. Pourquoi me demandes-tu ça ?

— J’ai changé mes plans.

— Comment ça ?

— J’avais prévu d’assassiner Ceska.

— Et maintenant ?

— Maintenant j’ai prévu quelque chose d’encore plus fou. Je vais lever une armée et je vais le renverser.

— Aucune armée au monde ne peut résister face à ses Unis. Par les dieux, mon ami, même le Dragon a échoué – il n’avait pas la moindre chance !

— Rien n’est simple dans la vie, Arvan. Mais j’ai été entraîné dans cette intention. Diriger une armée. Apporter la mort et la destruction chez mes ennemis. Tu as entendu Parsal et Galand ; ce qu’ils ont dit est vrai. Un homme doit s’opposer au mal dès qu’il le trouve, et pour ce faire il doit utiliser tous ses talents. Je ne suis pas un assassin.

— Et où vas-tu trouver une armée ?

Tenaka sourit.

— J’ai besoin de ton aide. Tu dois t’emparer de Delnoch.

— Tu parles sérieusement ?

— Sur ma vie.

— Tu veux que je m’empare de cette forteresse à moi tout seul ? Une forteresse qui a résisté à deux invasions nadires ? C’est insensé !

— Tu es de la Maison de Bronze. Utilise ta cervelle. Il y a évidemment un moyen.

— Si tu as déjà dressé un plan, pourquoi tu ne le fais pas toi-même ?

— Je ne peux pas. Je suis de la Maison d’Ulric.

— Pourquoi es-tu si énigmatique ? Dis-moi clairement ce qu’il faut que je fasse.

— Non. Tu es un homme et je pense que tu as tendance à te sous-estimer. Nous nous arrêterons à Skoda pour voir dans quel état se trouve la région. Puis, toi et moi ferons venir une armée.

Les yeux de Scaler s’écarquillèrent et sa mâchoire s’affaissa.

— Une armée nadire ? souffla-t-il. (Le sang reflua de son visage.) Tu songes à faire venir les Nadirs ?

— Seulement si tu arrives à t’emparer de Dros Delnoch.