Chapitre 16
Scaler, Belder et Païen étaient allongés sur le ventre pour observer le campement drenaï. Il y avait vingt soldats assis autour de cinq feux. Les prisonniers étaient assis dos à dos, au centre du campement, et des sentinelles patrouillaient près d’eux.
— Tu es sûr que c’est nécessaire ? demanda Belder.
— Certain, lui répondit Scaler. Si nous sauvons deux guerriers sathulis, cela nous donnera un avantage considérable lorsque nous irons chercher leur aide.
— Ils ont l’air trop bien gardés à mon avis, grommela le vieil homme.
— Je suis d’accord, dit Païen. Il y a un garde à moins de dix pas des prisonniers. Deux autres patrouillent à la lisière des arbres et un quatrième est en faction dans la forêt.
— Tu pourrais le retrouver ?
Païen sourit.
— Bien sûr. Mais pour les trois autres ?
— Trouve celui qui est dans la forêt et ramène-moi son armure, dit Scaler.
Païen s’éclipsa et Belder rampa à côté de Scaler.
— Tu ne vas pas descendre là-bas ?
— Mais si. Je te déçois – je suis doué pour décevoir les gens.
— Tu ne pourras pas t’en sortir. Nous serons pris.
— S’il te plaît, Belder, inutile de faire un discours pour me remonter le moral – je deviendrais prétentieux.
— Eh bien moi, je ne descendrai pas.
— Je ne me rappelle pas te l’avoir demandé.
Païen revint au bout d’une demi-heure. Il portait les habits de la sentinelle enveloppés dans sa cape rouge.
— J’ai caché le corps du mieux que j’ai pu, dit-il. Dans combien de temps vont-ils relever les gardes ?
— Une heure – peut-être moins, fit Belder. Nous n’aurons jamais assez de temps.
Scaler ouvrit le paquet, examina le contenu et enfila le plastron. Il nageait un peu dedans, mais il valait mieux cela que l’inverse, pensa-t-il.
— De quoi ai-je l’air ? demanda-t-il en plaçant le heaume empanaché sur sa tête.
— Ridicule, fit Belder. Tu ne les tromperas pas une minute.
— Vieil homme, siffla Païen, tu me fais suer ! Cela ne fait que trois jours que nous sommes ensemble et j’en ai déjà assez de toi. Maintenant, tais-toi.
Belder était prêt à lancer une répartie cinglante, mais quelque chose dans le regard de l’homme noir l’en dissuada. Ce dernier était sur le point de le tuer ! Son sang ne fit qu’un tour : il s’en alla.
— Quel est ton plan ? demanda Païen.
— Il y a trois gardes, mais un seul à côté des prisonniers. C’est lui que je vais relever.
— Et les deux autres ?
— Je n’ai pas encore planifié jusque-là.
— C’est un début, dit Païen. Si ça fonctionne, il ira se coucher sous ses couvertures. Dans ce cas, déplace-toi vers les deux autres. Garde ton couteau à portée, et dès que tu me verras agir, agis à ton tour.
Scaler humidifia ses lèvres. « Garde ton couteau à portée » ? Il ne croyait pas avoir suffisamment de courage pour enfoncer une lame dans le corps de qui que ce soit.
Les deux hommes rampèrent ensemble dans l’herbe jusqu’au camp. La lune était pleine, mais des nuages passagers la masquaient, jetant un voile d’obscurité sur la clairière. Les feux mouraient petit à petit et les guerriers dormaient à poings fermés.
Païen approcha sa bouche de l’oreille de Scaler et murmura :
— Nous sommes à une dizaine de pas du premier soldat endormi. La prochaine fois qu’un nuage passe devant la lune, avance et couche-toi. Quand le nuage s’en ira, lève-toi et étire-toi. Assure-toi que la sentinelle te voit.
Scaler acquiesça.
Les minutes passèrent dans un silence tendu, jusqu’à ce que finalement l’obscurité revienne. Immédiatement, Scaler se releva et se mit en mouvement. Il se jeta à terre juste au moment où la lune émergeait de nouveau.
Il s’assit et s’étira, les bras écartés. Il fit un geste à la sentinelle avant de se redresser. Puis il regarda autour de lui, ramassa une lance à côté d’un des guerriers endormis. Prenant une profonde inspiration, il traversa la clairière en bâillant.
— Je n’arrive pas à dormir, dit-il à l’homme. Le sol est trempé.
— Ben, attends d’être à ma place et tu verras, grommela la sentinelle.
— Pourquoi pas ? offrit Scaler. Vas-y, va dormir. Je prends ta garde.
— C’est extrêmement généreux de ta part, fit l’homme. On doit me relever bientôt.
— Comme tu veux, répondit Scaler avec un nouveau bâillement.
— Je ne t’ai jamais vu auparavant, déclara l’homme. Tu es avec qui ?
Scaler sourit.
— Imagine un homme avec une tête de cochon pleine de verrues et le cerveau d’un pigeon retardé.
— Dun Gideus, répondit l’homme. Pas de chance !
— J’ai connu pire, commenta Scaler.
— Pas moi, fit l’homme. À mon avis, il existe un endroit spécial où l’on élève ce genre de débiles. Enfin je veux dire, à quoi bon attaquer les Sathulis ? Comme si on n’avait déjà pas suffisamment de problèmes avec Skoda. Ça me dépasse !
— Moi aussi, dit Scaler. Enfin bon, du moment qu’on reçoit notre solde…
— Tu as reçu la tienne ? Moi ça fait quatre mois que je l’attends, répliqua l’homme outragé.
— C’était une blague, fit Scaler. Évidemment que je ne l’ai pas reçue.
— Plaisante pas avec ça, mon vieux. Il y a assez de mécontentement en ce moment.
Une deuxième sentinelle les rejoignit.
— Cal, c’est la relève ?
— Non, il ne pouvait pas dormir, c’est tout.
— Eh bien moi, je vais les réveiller. J’en ai assez d’être debout dans le froid, dit le deuxième soldat.
— Ne sois pas idiot, lui conseilla-t-il. Si tu réveilles Gideus, on est bons pour se faire fouetter.
— Pourquoi tu ne vas pas te reposer ? proposa Scaler. Je peux rester de garde – je suis réveillé maintenant.
— Eh bien, bon sang, je crois que je vais accepter, fit le premier. Je suis mort de fatigue. Merci, l’ami, dit-il en donnant une grande claque sur l’épaule de Scaler.
Puis il partit s’allonger avec les autres.
— Si tu veux te poser un peu dans la forêt, je te réveillerai quand la relève arrivera, suggéra Scaler.
— Non, merci quand même. La dernière fois qu’un garde s’est fait pincer en train de dormir, Gideus l’a fait pendre. Le salaud ! Je vais pas courir ce risque.
— Comme tu veux, répondit indifféremment Scaler, le cœur battant la chamade.
— Ces salauds nous ont encore supprimé nos permissions, dit la sentinelle. Je n’ai pas vu ma femme, ni mes enfants, depuis quatre mois. (Scaler fit passer le couteau dans sa main.) Ça ne va pas très bien à la ferme non plus. Saloperies d’impôts ! Mais bon, au moins je suis toujours en vie… enfin je crois.
— Oui, c’est déjà ça, lui accorda Scaler.
— La vie est une truie, y a pas à se tromper !
— Grave.
Scaler tenait toujours le couteau derrière son dos. Il ajusta sa prise, prêt à enfoncer la lame dans la gorge de l’homme.
Soudain, ce dernier jura.
— Oh, et puis je vais accepter ton offre, dit-il. C’est la troisième nuit d’affilée que je suis de garde. Mais promets-moi de me réveiller, d’accord ?
— Promis, répondit Scaler, soulagé.
C’est alors que Païen sortit de l’ombre et trancha la gorge de l’autre sentinelle d’un geste vif. Scaler réagit immédiatement – il frappa de sa lame vers le haut ; elle pénétra dans le cou de l’homme, juste sous la mâchoire, et remonta jusqu’au cerveau. Il tomba sans un son, mais Scaler eut le temps de croiser son regard et détourna le sien.
Païen courut jusqu’à lui.
— Bon travail. Libérons les prisonniers et partons d’ici.
— C’était un brave type, murmura Scaler.
Païen l’attrapa par les épaules.
— Il y a plein de braves types qui sont morts à Skoda. Reprends-toi… Allons-y.
Les deux prisonniers avaient regardé les meurtres en silence. Ils portaient la robe des Sathulis, et leur visage était caché par un turban. Païen trancha leurs liens le temps que Scaler vienne les rejoindre ; il s’agenouilla à côté du premier guerrier qui retirait le burnous de devant sa bouche pour pouvoir respirer. Il avait le visage brun et fort, un nez courbé au-dessus d’une barbe noire ; ses yeux étaient profonds et dans le clair de lune ils semblaient noirs.
— Pourquoi ? demanda-t-il.
— Nous parlerons plus tard, chuchota Scaler. Nos chevaux sont par là. Avancez en silence.
Les deux Sathulis les suivirent dans la pénombre de la forêt. Quelques minutes plus tard, ils trouvèrent Belder et les montures.
— Maintenant, expliquez-moi, répéta le Sathuli.
— Je veux que vous m’emmeniez à votre campement. Je dois parler aux Sathulis.
— Vous n’avez rien à dire que nous souhaitions entendre.
— Vous ne pouvez pas le savoir, dit Scaler.
— Je sais que vous êtes drenaï, et ça me suffit.
— Vous ne savez rien, répliqua Scaler en enlevant son heaume et en le jetant dans les broussailles. Mais je ne vais pas en discuter maintenant. Grimpez sur un cheval et conduisez-moi à votre peuple.
— Pourquoi le ferais-je ?
— À cause de ce que je suis. Vous êtes mon débiteur.
— Je ne vous dois rien. Je ne vous ai pas demandé de me libérer.
— Je ne parle pas de cette dette. Écoute-moi bien, fils d’homme ! Je reviens de l’autre côté des Montagnes des Morts, j’ai traversé les brumes des siècles. Regarde-moi dans les yeux. Ne vois-tu pas les horreurs de Sheol ? C’est là que j’ai dîné avec Joachim, le plus grand de tous les princes sathulis. Tu vas me conduire dans les montagnes et laisser tes chefs décider de la marche à suivre. Par l’âme de Joachim, tu me dois au moins ça !
— C’est facile de parler du grand Joachim, fit l’homme, mal à l’aise, vu qu’il est mort depuis plus de cent ans.
— Il n’est pas mort, répondit Scaler. Son esprit vit encore, et il est écœuré par la lâcheté des Sathulis. Il m’a demandé de vous donner une chance de rédemption – mais cela ne tient qu’à vous.
— Qui prétendez-vous être ?
— Tu trouveras quelqu’un qui me ressemble dans ta salle funéraire, au côté de Joachim. Regarde mon visage, garçon, et dis-moi qui je suis.
Le Sathuli se lécha les lèvres, dubitatif, et pourtant le regard empli de crainte respectueuse.
— Vous êtes le Comte de Bronze ?
— Je suis Regnak, le Comte de Bronze. Maintenant, emmène-moi dans tes montagnes !
Ils chevauchèrent toute la nuit, coupant à travers la chaîne montagneuse de Delnoch, se faufilant au cœur de la montagne. Quatre fois ils furent interceptés par des éclaireurs sathulis, mais chaque fois on les laissa continuer. Finalement, alors que le soleil matinal approchait du zénith, ils entrèrent dans la ville intérieure – un millier de bâtiments en pierre blanche qui remplissait toute la cuvette de la vallée secrète. Un bâtiment surplombait tous les autres : le palais de Sathuli.
Scaler n’était jamais venu ici. En fait peu de Drenaïs étaient venus. Les enfants s’amassèrent pour les regarder passer, et lorsqu’ils approchèrent du palais, quelque cinquante guerriers en robe blanche, armés de tulwars, les encadrèrent des deux côtés. Aux portes du palais, un homme attendait, les bras croisés sur la poitrine. Il était grand et large d’épaules. Son visage était fier.
Scaler arrêta son cheval devant les portes et attendit. L’homme décroisa les bras et avança, ses yeux marron foncé rivés sur ceux de Scaler.
— Tu prétends être un homme mort ? demanda le Sathuli. (Scaler attendit, sans dire un mot.) Si c’est le cas, ça ne te dérangera pas si je te passe mon épée au travers du corps ?
— Je peux mourir, comme tout le monde, fit Scaler. Je l’ai déjà fait. Mais tu ne me tueras pas, alors arrêtons de jouer. Obéis plutôt aux lois de l’hospitalité et offre-nous à manger.
— Tu joues bien ton rôle, Comte de Bronze. Descendez de cheval et suivez-moi.
Il les mena dans l’aile occidentale du palais et les laissa se laver dans des bains de marbre. Des serviteurs versaient des parfums dans l’eau. Belder ne prononça pas un mot.
— Nous ne pouvons pas demeurer ici trop longtemps, Seigneur Comte, fit Païen. Combien de temps leur accordez-vous ?
— Je n’ai pas encore décidé.
Païen s’enfonça de toute sa carrure dans l’eau, la tête sous la surface. Scaler appela un serviteur et demanda du savon. L’homme s’inclina et s’en alla, pour revenir avec une jarre en cristal. Scaler en versa le contenu sur sa tête et se lava les cheveux ; puis il demanda un rasoir et une glace pour se raser le menton. Bien que fatigué, il se sentait plus humain grâce au bain. Comme il remontait les marches de marbre, un serviteur courut vers lui avec un peignoir qu’il passa par-dessus ses épaules. Puis, on le conduisit dans une chambre à coucher, et Scaler s’aperçut que ses vêtements avaient été nettoyés. Il prit une chemise propre dans l’une de ses sacoches, s’habilla rapidement, se brossa les cheveux et plaça délicatement son serre-tête en cuir sur le front. Puis, sur une impulsion, il le retira pour mettre à la place celui d’argent, avec l’opale au centre, qu’il avait également emporté. Il le fixa et un serviteur lui apporta un miroir. Il remercia le serviteur, notant avec satisfaction l’admiration dans ses yeux.
Il souleva le miroir et se regarda.
Est-ce qu’il pourrait se faire passer pour Rek, le Comte guerrier ?
Païen lui en avait donné l’idée en lui racontant que les hommes voulaient toujours croire que d’autres hommes étaient plus forts, plus rapides, plus capables qu’eux-mêmes. C’était une question d’interprétation. Il avait dit que Scaler pouvait passer pour un prince, un assassin, un général.
Alors pourquoi pas un héros décédé ?
Après tout, qui pouvait prouver le contraire ?
Scaler quitta la chambre ; un Sathuli armé d’une lance s’inclina et lui demanda de le suivre. Il le conduisit dans une salle immense dans laquelle le jeune homme des portes était assis, ainsi que les deux qu’il avait sauvés et un vieillard dans une robe marron passé.
— Bienvenue, fit le chef sathuli. Il y a ici quelqu’un qui était impatient de te rencontrer. (Il désigna le vieillard.) Voici Raffir, c’est un saint homme. C’est un descendant de Joachim Sathuli, doublé d’un grand historien. Il a beaucoup de questions à te poser concernant le siège de Dros Delnoch.
— Je serai ravi de répondre à ses questions.
— J’en suis sûr. Il a également un autre talent que nous trouvons très pratique – il parle avec l’esprit des morts. Ce soir, il entrera dans une transe à laquelle tu seras ravi, j’en suis sûr, de participer.
— Cela va de soi.
— En ce qui me concerne, dit le Sathuli, je suis impatient. J’ai très souvent écouté la voix d’esprit de Raffir, et je l’ai souvent interrogée. Mais avoir le privilège de réunir de tels amis… eh bien, je me sens envahi d’une grande fierté.
— Parle clairement, Sathuli ! lança Scaler. Je ne suis pas d’humeur pour ces jeux d’enfants.
— Mille excuses, noble invité. Je ne faisais qu’essayer de te dire que le guide spirite de Raffir n’est nul autre que ton ami, le grand Joachim. Je sens que votre conversation va être fascinante.
— Arrête de paniquer ! dit Païen à Scaler qui marchait de long en
large dans la pièce.
Les serviteurs avaient été renvoyés et Belder, effaré par la nouvelle, déambulait dans le jardin de roses, en bas.
— Il y a un temps pour la panique, fit Scaler, c’est quand il n’y a rien d’autre à faire. Là, c’est le cas – donc je panique !
— Es-tu sûr que ce vieil homme possède les pouvoirs qu’il prétend ?
— Quelle différence est-ce que cela peut faire ? Si c’est un escroc, le prince lui aura demandé de me discréditer. Et si c’est un vrai médium, c’est l’esprit de Joachim qui me reniera. Je suis pris au piège !
— Tu pourrais prétendre que le vieil homme est un imposteur, proposa Païen, sans grande conviction.
— Dénoncer leur saint homme dans leur propre temple ? Je ne préfère pas. Je ne suis pas sûr que les lois de l’hospitalité y résistent.
— Cela m’ennuie de parler comme Belder, mais c’était ton idée, tu aurais pu y penser avant.
— Je déteste t’entendre parler comme Belder.
— Tu vas arrêter de marcher en rond ? Tiens, prends des fruits.
Païen lui lança une pomme de l’autre côté de la pièce, mais Scaler la laissa tomber.
La porte s’ouvrit et Belder entra.
— On est vraiment dans le pétrin, ou je ne m’y connais pas, dit-il d’un air morose.
Scaler se laissa tomber dans un grand fauteuil en cuir.
— Ça promet une nuit mémorable.
— Sommes-nous autorisés à y aller armés ? s’enquit Païen.
— Si tu veux, répondit Scaler, mais je ne vois pas comment tu pourrais te tailler un chemin à travers un millier de Sathulis !
— Je ne veux pas mourir sans une arme à la main.
— Bien parlé ! dit Scaler. Moi, je vais prendre cette pomme. Je ne veux pas mourir sans un fruit à la main. Non mais tu vas arrêter de parler de mourir, oui ? C’est très agaçant !
La conversation continua ainsi, inutilement, jusqu’à ce qu’un serviteur frappe à la porte, entre et leur demande de le suivre. Scaler demanda à l’homme d’attendre le temps qu’il se regarde dans un miroir sur pied, qui était de l’autre côté de la chambre ; il fut surpris de se voir en train de sourire. Il rejeta d’un geste dramatique sa cape sur ses épaules et ajusta l’opale sur son front.
— Reste avec moi, Rek, dit-il. Je vais avoir besoin de toutes les aides possibles.
Le trio suivit le serviteur à travers le palais jusqu’à ce qu’ils atteignent le porche du temple ; là, l’homme les salua et s’en alla. Scaler continua dans la froideur des ombres jusqu’au cœur du temple. De chaque côté se trouvaient des sièges où des Sathulis étaient assis en silence. Le prince et Raffir se tenaient côte à côte sur une estrade improvisée. Une troisième chaise était placée à droite de Raffir. Scaler se tint droit et descendit l’allée, retirant sa cape pour la déposer sur le dos de la chaise.
Le prince se leva et s’inclina devant Scaler. Il y avait une lueur maligne dans ses yeux noirs, pensa Scaler.
— Je souhaite la bienvenue à notre noble invité de ce soir. Aucun Drenaï ne s’est jamais tenu dans ce temple. Mais cet homme prétend être le Fléau des Nadirs, l’esprit vivant du Comte de Bronze, frère de sang du grand Joachim. Par conséquent, il est normal qu’en ce lieu béni il puisse revoir Joachim.
» Que la paix soit sur vos âmes, mes frères, et que vos cœurs s’ouvrent à la musique du Vide. Que Raffir entre en communion avec les ténèbres…
Scaler frissonna en voyant la grande congrégation baisser la tête. Raffir se renfonça sur sa chaise ; ses yeux étaient grands ouverts et ils se mirent à rouler dans leurs orbites. Scaler se sentit un peu malade.
— Je t’invoque, ami esprit ! cria Raffir, d’une voix aiguë et chevrotante. Viens jusqu’à nous depuis ton lieu sacré. Apporte-nous ta sagesse.
Les flammes des chandelles du temple s’inclinèrent toutes d’un seul coup, comme si un souffle était né en plein milieu du bâtiment.
— Viens à nous, ami esprit ! Guide-nous.
De nouveau, les flammes dansèrent – et cette fois-ci beaucoup s’éteignirent. Scaler se lécha les lèvres ; Raffir n’était pas un charlatan.
— Qui invoque Joachim Sathuli ? gronda une voix, profonde et résonnante.
Scaler sursauta sur sa chaise, car la voix sortait de la gorge décharnée de Raffir.
— Le Sang de ton Sang t’appelle, grand Joachim, fit le prince. Il y a ici un homme qui prétend être ton ami.
— Alors, qu’il parle, dit l’esprit, car j’ai trop souvent entendu ta voix geignarde.
— Parle ! ordonna le prince en se tournant vers Scaler. Tu as entendu mon ordre.
— Tu n’as pas d’ordre à me donner, misérable ! cingla Scaler. Je suis Rek, le Comte de Bronze, et j’ai vécu à une époque où les Sathulis étaient des hommes. Joachim était un homme – et mon frère. Dis-moi, Joachim, que penses-tu des fils de tes fils ?
— Rek ? Je ne peux pas voir. Est-ce bien toi ?
— Oui, c’est moi, frère. Je suis ici, au milieu des ombres de ce que tu fus. Pourquoi ne peux-tu pas être ici avec moi ?
— Je ne sais pas… Cela fait si longtemps. Rek ! Notre première rencontre. Tu te souviens de tes mots ?
— Oui. « À combien estimes-tu ta vie, Joachim Sathuli ? », et tu as répondu : « Une lame brisée. »
— Oui, oui, je me souviens. Mais surtout, je me souviens des mots importants. Les mots qui m’ont fait venir à Dros Delnoch.
— Je chevauchais vers ma mort en allant à la forteresse, et je te l’ai dit. Et puis j’ai ajouté : « Devant moi, je n’ai que des ennemis et la guerre. J’aimerais croire que je laisse derrière moi au moins quelques amis. » Je t’ai alors demandé d’accepter ma main, en signe d’amitié.
— Rek, c’est toi ! Mon frère ! Comment se fait-il que tu puisses jouir de nouveau d’une vie de sang ?
— Le monde n’a pas changé, Joachim. Le mal pullule comme le pus dans un furoncle. Je mène une guerre sans alliés et avec peu d’amis. Je suis venu chez les Sathulis comme par le passé.
— De quoi as-tu besoin, mon frère ?
— J’ai besoin d’hommes.
— Les Sathulis ne te suivront pas. Ils n’ont pas à le faire. Je t’aimais, Rek, car tu étais un grand homme. Mais ce serait obscène qu’un Drenaï mène le peuple élu. Tu dois être désespéré pour venir faire une telle demande. Aussi, vu la grande nécessité dans laquelle tu te trouves, je t’offre les Cheiam, tu peux en user comme bon te semble. Oh ! Rek, mon frère, si seulement je pouvais être à tes côtés, le tulwar à la main ! Je vois encore les Nadirs qui franchissent les murailles, j’entends encore leurs cris de haine. Nous étions des hommes, pas vrai ?
— Nous étions des hommes, répondit Scaler. Même avec ta blessure au côté, tu étais indomptable.
— Mon peuple se conduit mal aujourd’hui, Rek. Des moutons dirigés par des chèvres. Utilise les Cheiam à bon escient. Et que le Seigneur de Toute Chose te bénisse.
Scaler déglutit avec peine.
— Est-ce qu’il t’a béni, mon ami ?
— J’ai ce que je mérite. Au revoir, mon frère.
Une infinie tristesse s’empara de Scaler et il tomba à genoux. Des larmes coulaient sur ses joues. Il essaya de refréner ses sanglots, mais ils eurent raison de lui. Païen courut pour le remettre debout.
— Il y avait tellement de tristesse dans sa voix, dit Scaler. Emmène-moi loin d’ici.
— Un instant ! ordonna le prince. La cérémonie n’est pas encore finie.
Mais Païen l’ignora et porta à moitié Scaler en pleurs hors du temple. Pas un Sathuli ne lui barra le passage alors que le trio retournait dans sa chambre. Païen aida Scaler à s’allonger sur un lit recouvert de draps en satin et alla lui chercher de l’eau dans une cruche en pierre ; elle était fraîche et douce.
— Est-ce que tu as déjà entendu une telle tristesse ? lui demanda Scaler.
— Non, admit Païen. Cela m’a fait comprendre à quel point la vie est sacrée. Mais comment as-tu réussi ? Par tous les dieux, ce fut une interprétation sans précédent.
— Ce ne fut qu’une duperie de plus. Et elle m’a rendu malade ! Quel talent y a-t-il à duper une âme aveugle et tourmentée ? Dieux, Païen, cela fait plus d’un siècle qu’il est mort. Lui et Rek ne se revirent que très rarement après la bataille – ils étaient de cultures très différentes.
— Mais tu connaissais toutes leurs paroles…
— Elles étaient dans le journal intime du Comte. Pas plus, pas moins. Je ne suis qu’un apprenti historien. Ils se sont rencontrés lorsque les Sathulis ont tendu une embuscade à mon ancêtre, et Rek a défié Joachim en combat singulier. Ils se sont battus pendant des heures, et finalement l’épée de Joachim s’est brisée. Mais Rek l’a épargné et ce fut le début de leur amitié.
— Tu as choisi un rôle difficile à jouer. Tu n’es pas doué à l’épée.
— Non, mais je n’ai pas besoin de l’être. La comédie est suffisante. Je crois qu’à présent je vais dormir. Dieux que je suis fatigué… et j’ai tellement honte.
— Tu n’as aucune raison d’avoir honte. Mais dis-moi, que sont les Cheiam ?
— Les fils de Joachim. C’est un culte, je crois ; je ne suis pas sûr. Laisse-moi dormir maintenant.
— Repose-toi, Rek, tu l’as mérité.
— Il n’y a aucune raison d’utiliser ce nom entre nous.
— Il y a toutes les raisons – nous devons tous jouer nos rôles, à présent. Je ne sais rien de ton ancêtre, mais je suis sûr qu’il aurait été fier de toi. Il fallait des nerfs d’acier pour traverser cette épreuve.
Mais Scaler passa à côté du compliment, car il s’était endormi.
Païen s’en retourna dans la chambre mitoyenne.
— Comment va-t-il ? demanda Belder.
— Il va très bien. Mais un conseil, vieil homme : ne fais plus de remarque cassante ! À partir de maintenant, il est le Comte de Bronze et doit être traité comme tel.
— Tu sais vraiment peu de chose, homme noir ! répliqua hargneusement Belder. Il ne joue pas un rôle, il est le Comte de Bronze. De droit et de sang. Il croit jouer un rôle. Eh bien laisse-le le croire. Ce que tu vois aujourd’hui est la réalité. Mais elle a toujours été là – je le savais. C’est ce qui faisait de moi quelqu’un de si amer. Des remarques cassantes ? Je suis fier de ce garçon – tellement fier que je pourrais chanter !
— Évite, rétorqua Païen en souriant. Tu as la voix d’une hyène malade !
Scaler fut réveillé par une main fermement plaquée sur sa bouche.
Ce n’était pas ce qu’on appelle un réveil agréable. Le clair de
lune projetait un rayon argenté à travers la fenêtre ouverte et la
brise faisait osciller le rideau en dentelles. Mais l’homme qui se
tenait au-dessus de lui n’était qu’une silhouette.
— Ne fais pas un bruit, prévint une voix. Tu es en grand danger !
Il retira sa main et s’assit sur le lit.
Scaler se redressa lentement.
— En danger ? souffla-t-il.
— Le prince a ordonné ta mort.
— Charmant !
— Je suis ici pour t’aider.
— Je suis ravi de l’entendre.
— Ce n’est pas une farce, Seigneur Comte. Je suis Magir, chef des Cheiam, et si tu ne te bouges pas un peu, tu vas te retrouver une fois de plus dans le Grand Hall des Morts.
— Que je me bouge pour aller où ?
— Hors de la ville. Cette nuit. Nous avons un campement un peu plus haut dans les montagnes où tu seras à l’abri. (Un léger grattement se fit entendre de l’autre côté de la fenêtre, comme une corde contre de la pierre.) Trop tard ! souffla Magir. Ils sont ici. Prends ton épée !
Scaler se leva en sursaut pour aller chercher son épée et l’extraire de son fourreau. Une ombre noire sauta à travers la fenêtre mais Magir l’intercepta, sa dague à lame courbée remontant à la vitesse de l’éclair. Un cri affreux déchira le silence de la nuit. Deux nouveaux assassins grimpèrent dans la chambre. Scaler poussa un cri à se décrocher les poumons et bondit en avant, allongeant un grand coup d’épée. Celle-ci fendit la chair et l’un des hommes tomba sans un bruit. Scaler trébucha sur le corps, juste au moment où une dague lui passait au-dessus de la tête, et fit une roulade pour pouvoir donner un coup d’estoc dans le ventre de son adversaire. Dans un grognement de douleur, ce dernier recula, tituba et passa par la fenêtre.
— Magnifique ! s’exclama Magir. Je n’avais jamais vu cette roulade enchaînée aussi parfaitement exécutée. Tu pourrais presque faire partie du Cheiam.
Scaler s’assit le dos au mur, son épée tombant de ses doigts inertes.
Païen défonça la porte.
— Ça va, Rek ?
Scaler tourna la tête pour voir le géant noir remplir l’embrasure de la porte comme une statue d’ébène, alors que la porte était sortie de ses gonds.
— Tu aurais pu simplement l’ouvrir, dit Scaler. Dieux, tout ce théâtre me tue littéralement !
— À ce propos, dit Païen, je viens de tuer deux hommes dans ma chambre. Belder est mort – ils lui ont tranché la gorge.
Scaler se força à se relever.
— Ils l’ont tué, lui ? Mais, pourquoi ?
— Tu as humilié le prince, répondit Magir. Il doit te tuer – il n’a pas le choix.
— Et l’esprit de Joachim ? Pourquoi l’avoir invoqué, alors ?
— Je ne peux pas répondre à ça, Seigneur Comte. Mais à présent, il faut partir.
— Partir ? Il a tué mon ami – probablement le seul ami que j’aie jamais eu. Il était comme un père pour moi. Sortez, laissez-moi seul – tous les deux !
— Ne fais rien d’insensé, le prévint Païen.
— Insensé ? Rien n’a de sens. La vie est une farce – une stupide farce écœurante à laquelle jouent des imbéciles. Eh bien, voilà un imbécile qui en a juste assez. Sortez !
Scaler s’habilla prestement, boucla son baudrier et empoigna son épée. Il se rendit à la fenêtre et se pencha. Une corde était suspendue et voletait dans la brise du soir. Scaler la saisit et sauta par la fenêtre pour se laisser glisser jusque dans la cour.
Quatre gardes le regardaient sans rien dire alors qu’il venait d’atterrir avec légèreté sur les pavés. Il marcha au centre de la cour et leva les yeux vers les fenêtres de la chambre du prince.
— Prince des lâches, viens donc ! hurla-t-il. Prince des mensonges et de la tromperie, montre-toi. Joachim a dit que tu étais un mouton. Vas-tu sortir ?
Les sentinelles échangèrent des regards mais ne bougèrent pas.
— Je suis vivant, prince. Le Comte de Bronze est vivant ! Tous tes assassins sont morts et tu vas bientôt les rejoindre. Sors – ou je ferai flétrir ton âme où qu’elle se cache. Sors !
Les rideaux de la fenêtre s’ouvrirent et le prince était là, le visage rouge de colère. Il se pencha sur le rebord de la fenêtre en pierre taillée et hurla en direction des sentinelles :
— Tuez-le !
— Sors et viens le faire toi-même, espèce de chacal ! cria Scaler. Joachim m’a appelé son ami et je le suis. Dans ton propre temple, tu l’as entendu et pourtant tu as envoyé des assassins dans ma chambre. Espèce de porc désossé ! Tu es une insulte à tes ancêtres et tu as enfreint tes propres lois de l’hospitalité. Pourriture ! Descends donc !
— Vous m’avez entendu – tuez-le ! cria le prince.
Les sentinelles avancèrent, lances baissées.
Scaler baissa son épée et fixa ses yeux bleus sur celui qui semblait être le chef.
— Je ne me battrai pas avec toi, dit-il. Mais que devrai-je dire à Joachim la prochaine fois que je le verrai ? Et que lui diras-tu quand tu seras sur la route de Sheol ?
L’homme hésita, car derrière Scaler, Païen arrivait au pas de charge, une épée dans chaque main. À côté de lui se tenait Magir.
Les sentinelles se préparèrent à réceptionner la charge.
— Laissez-le ! beugla Magir. Il est le Comte et il a lancé un défi.
— Allez, descends, prince des lâches, hurla Scaler, ton heure est venue !
Le prince grimpa par-dessus le rebord de la fenêtre et sauta trois mètres plus bas, sur les pavés, sa robe blanche virevoltant dans la brise. Il marcha jusqu’à une sentinelle et lui prit son tulwar ; il en testa la balance.
— Et maintenant, je vais te tuer, dit le prince. Je sais que tu es un menteur. Tu n’es pas le Comte, qui est mort depuis longtemps – tu es un imposteur.
— Prouve-le ! répliqua Scaler. Avance. Je suis le plus grand bretteur que la terre ait jamais porté. J’ai repoussé les hordes nadires. J’ai brisé la lame de Joachim Sathuli. Avance, que je te crève !
Le prince s’humecta les lèvres et le regarda de ses yeux enflammés. La sueur lui coulait le long des joues, et à ce moment il sut qu’il était perdu. Sa vie devint d’un coup très précieuse, il était un homme trop important pour permettre à un démon des profondeurs de le leurrer dans un combat. Sa main se mit à trembler.
Il sentit le regard de ses hommes sur lui et leva les yeux pour voir que la cour était entourée par des guerriers sathulis. Et pourtant il était seul ; aucun d’entre eux ne viendrait à son aide. Il devait attaquer, mais s’il le faisait, il allait forcément mourir. Il poussa un cri sauvage et se lança en avant, le tulwar dressé. Scaler lui enfonça son épée dans le cœur, et la retira d’un coup sec. Le corps tomba sur les pavés.
Magir se plaça à côté de Scaler.
— Maintenant, tu dois partir. Ils te laisseront aller jusque dans les montagnes, puis ils se lanceront à ta poursuite pour venger ce meurtre.
— Je m’en moque, dit Scaler. Je suis venu ici pour les conquérir. Sans eux, je n’ai plus aucune chance de réussite.
— Tu as encore les Cheiam, mon ami. Nous te suivrons jusqu’en Enfer s’il le faut.
Scaler baissa les yeux sur le prince mort.
— Il n’a même pas essayé de se battre – il s’est précipité sur ma lame.
— C’était un chien, et le fils d’un chien. Je lui crache dessus ! dit Magir. Il n’était pas digne de toi, Seigneur Comte, bien qu’il soit le plus grand épéiste de tous les Sathulis.
— Pardon ? fit Scaler, ébahi.
— C’était le meilleur. Mais il savait que tu étais encore meilleur et ce savoir l’a tué avant que ton épée le fasse.
— Cet homme était idiot. Si seulement il…
— Rek, intervint Païen, il est temps de partir. Je vais chercher les chevaux.
— Non. Je veux qu’on enterre Belder avant de quitter cet endroit.
— Mes hommes s’en occuperont, dit Magir. Ton ami parle sagement et je vais faire venir les chevaux dans la cour. Il n’y a qu’une heure d’ici au camp, là nous pourrons nous reposer et parler de tes plans.
— Magir !
— Oui, mon Seigneur.
— Je te remercie.
— Je ne fais que mon devoir, Seigneur Comte. Je pensais que je détesterais ce travail, car les Cheiam n’ont aucun amour pour les guerriers drenaïs. Mais tu es un homme.
— Dis-moi, qui sont les Cheiam, exactement ?
— Nous sommes les Buveurs de Sang, les fils de Joachim. Nous n’adorons qu’un seul dieu : Shalli, l’esprit de la Mort.
— Combien êtes-vous ?
— Seulement une centaine, Seigneur Comte. Mais ne te fie pas à notre nombre. Regarde plutôt celui des morts que nous laissons derrière nous.