Chapitre 18

Tenaka, Subodaï et Renya avaient une heure d’avance sur les Meutes-de-Rats, mais ces derniers gagnaient progressivement du terrain car, en dépit de la force des montures drenaïes, le cheval de Tenaka portait une double charge. En haut d’une colline poussiéreuse, Tenaka se protégea les yeux d’une main et essaya de compter le nombre de cavaliers qui leur donnaient la chasse. Mais un nuage de poussière tourbillonnant rendait la chose difficile.

— Je dirais une dizaine, pas plus, finit par annoncer Tenaka. Subodaï haussa les épaules.

— Peut-être même beaucoup moins, dit-il.

Tenaka remonta en selle et examina les environs afin de trouver un endroit propice pour une embuscade. Il les mena dans les collines jusqu’à un affleurement rocheux qui passait au-dessus de la piste comme un poing tendu. Là, elle partait vers la gauche. Tenaka se leva sur sa selle et sauta sur le rocher. Surpris, Subodaï passa à l’avant et saisit les rênes du cheval.

— Chevauche jusqu’à cette colline noire, et fais lentement le tour pour revenir jusqu’ici, lui dit Tenaka.

— Que vas-tu faire ? demanda Renya.

— Je vais procurer un poney à mon serf, fit Tenaka, tout sourire.

— Viens, femme ! lâcha Subodaï avant de partir au petit galop.

Renya et Tenaka échangèrent des regards.

— Je pense que je ne vais pas apprécier longtemps d’être une docile femme des Steppes, murmura-t-elle.

— Je te l’avais dit, lui rappela-t-il avec un grand sourire.

Elle acquiesça et éperonna son cheval pour rattraper Subodaï.

Tenaka s’allongea sur le rocher et observa les hommes qui approchaient ; ils n’étaient qu’à huit minutes derrière Subodaï. Quand ils furent suffisamment près, Tenaka put les détailler : neuf cavaliers, vêtus des traditionnels gilets en peau de chèvre des Steppes. Ils avaient des heaumes en cuir à rebords en fourrure. Leur visage était plat et cireux, leurs yeux noirs comme la nuit et d’une cruauté glaciale. Chacun d’entre eux portait une lance, des épées et des couteaux passés à la ceinture.

Ils descendirent en trombe la piste étroite et ne ralentirent qu’en arrivant dans le virage du rocher. Lorsqu’ils passèrent devant, Tenaka se suspendit dans le vide, en gardant les jambes relevées ; lorsque le dernier cavalier arriva sous lui, il se laissa tomber comme une pierre, les deux pieds bottés dans le visage de l’homme. Il le catapulta de sa selle. Tenaka toucha le sol, fit un roulé-boulé, se redressa et sauta pour attraper les rênes du poney. La bête resta immobile, les narines dilatées, sous le choc. Tenaka le caressa gentiment et le tira jusqu’au guerrier étendu par terre. L’homme était mort et Tenaka put lui ôter son gilet qu’il enfila par-dessus le sien. Puis il prit le heaume et la lance du guerrier et sauta en selle pour rejoindre les autres.

La piste continuait, tournant à droite et à gauche, tant et si bien que les cavaliers n’arrivaient pas à rester groupés. Tenaka se rapprocha du cavalier en queue juste avant un nouveau virage.

— Holà ! appela-t-il. Attends !

L’homme tira sur ses rênes tandis que ses camarades disparaissaient.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda le cavalier.

Tenaka vint se placer à sa hauteur en désignant le ciel. L’homme regarda vers le haut, et Tenaka le frappa d’un coup de poing dans le cou ; l’homme tomba de selle sans un mot. Plus loin, des cris de victoire retentirent. Tenaka poussa un juron et éperonna son poney qui partit au galop. Au détour du virage il découvrit Subodaï et Renya, qui faisaient face aux sept cavaliers, l’épée à la main.

Tenaka leur rentra dedans comme la foudre. D’un coup de lance, il désarçonna l’un des cavaliers. Puis son épée surgit et un deuxième homme tomba en poussant un cri.

Subodaï lança son cri de guerre. D’un coup de talons, il força sa monture à l’assaut. Il bloqua un coup de taille et baissa son épée qui trancha la clavicule de son adversaire. L’homme grogna, mais il était encore d’attaque. Subodaï dut donc esquiver l’épée du Nadir qui siffla dans les airs, avant de l’éventrer de façon experte.

Deux des cavaliers chargèrent Renya, déterminés à remporter une part du butin. Néanmoins, ils furent accueillis par un grondement sauvage, comme elle sautait de sa selle sur le premier, faisant tomber à terre le cavalier et sa monture. Avec sa dague, elle lui trancha la gorge si rapidement qu’il n’eut pas le temps d’avoir mal et ne comprit pas d’où venait cette soudaine faiblesse. Renya se releva instantanément, poussant un hurlement à glacer le sang, identique à celui qui avait terrifié les hors-la-loi dans la forêt de Skultik. Les poneys se cabrèrent d’effroi et son adversaire le plus proche en lâcha sa lance pour attraper ses rênes des deux mains. Renya sauta et le frappa du poing à la tempe ; il vola littéralement de sa selle, et tenta de se relever, pour finalement s’écrouler, inconscient.

Les deux derniers Nadirs se désengagèrent du combat et quittèrent le champ de bataille à vive allure. Subodaï galopa vers Tenaka.

— Ta femme…, souffla-t-il en se tapant du doigt sur la tempe. Elle est aussi folle qu’un chien de prairie !

— Je les aime un peu folles, répondit Tenaka.

— Tu bouges bien, Danse-Lames ! Tu es plus nadir que drenaï, d’après moi.

— Il y en a qui ne prendraient pas ça comme un compliment.

— Des imbéciles ! Je n’ai pas de temps à perdre avec des imbéciles. Combien de ces chevaux puis-je garder ? demanda le Nadir en examinant les six poneys.

— Tous, répondit Tenaka.

— Pourquoi une telle générosité ?

— Cela m’évitera d’avoir à te tuer, lui expliqua Tenaka.

Les mots pénétrèrent Subodaï comme des pics de glace, mais il se força à sourire et retourna son regard impassible à Tenaka. Subodaï lut la compréhension dans les yeux violets, et cela lui fit peur. Tenaka avait deviné qu’il avait projeté de le voler et de le tuer – aussi sûr que les chèvres ont des cornes, il avait deviné.

Subodaï haussa les épaules.

— J’aurais attendu d’être libéré de mon serment, dit-il.

— Je le sais. Viens, à cheval.

Subodaï frissonna ; cet homme n’était pas humain. Il jeta un coup d’œil aux poneys – enfin, humain ou pas, depuis qu’il était avec Tenaka, il était devenu beaucoup plus riche.

Pendant quatre jours ils se dirigèrent vers le nord, longeant les villages et les communautés, mais le cinquième jour ils se retrouvèrent à court de nourriture et se résolurent à pénétrer dans un village de tentes, niché près d’un fleuve. La communauté était petite, pas plus de quarante hommes. À l’origine ils faisaient partie des Double-Cheveux, une tribu qui se trouvait plus au nord-est, mais il y avait eu une scission, et maintenant, ils s’appelaient « Notas» – les « Sans-Tribu », et étaient indépendants. Ils accueillirent les voyageurs avec prudence, ne sachant pas s’ils faisaient partie ou non d’une troupe plus importante. Tenaka pouvait voir leurs esprits travailler – les lois de l’hospitalité nadires voulaient qu’aucun mal ne soit fait à des visiteurs tant qu’ils restaient dans le camp. Mais une fois dans les Steppes…

— Es-tu loin de ton peuple ? demanda le chef Notas, un guerrier trapu au visage couvert de cicatrices.

— Je ne suis jamais loin de mon peuple, répondit Tenaka, acceptant un bol de raisins et de fruits secs.

— Ton serviteur est un Lances, déclara le chef.

— Nous étions poursuivis par des Meute-de-Rats, répondit Tenaka. Nous les avons tués et avons pris leurs poneys. Il est dommage qu’un Nadir doive tuer un Nadir.

— C’est ainsi que va le monde, commenta le chef.

— Pas du temps d’Ulric.

— Ulric est mort depuis longtemps.

— Certains disent qu’il reviendra, fit remarquer Tenaka.

— Les hommes diront toujours cela à propos des grands rois. Malheureusement, Ulric n’est plus que de la viande et des os oubliés.

— Qui dirige les Têtes-de-Loup ? s’enquit Tenaka.

— Tu es donc Tête-de-Loup ?

— Je suis qui je suis. Qui dirige les Têtes-de-Loup ?

— Tu es Danse-Lames.

— Oui, c’est vrai.

— Pourquoi es-tu revenu dans les Steppes ?

— Pourquoi le saumon remonte-t-il la rivière ?

— Pour mourir, fit le chef, souriant pour la première fois.

— Toute chose doit mourir, déclara Tenaka. Autrefois, à la place du désert que nous occupons, il y avait un océan. Même les océans meurent quand le monde s’écroule. Qui dirige les Têtes-de-Loup ?

— Selle-de-Crâne est le nouveau Khan. Enfin, c’est ce qu’il dit. Langue-de-Couteau a une armée de huit mille hommes. La tribu est divisée.

— Alors, à présent, ce ne sont plus seulement les Nadirs qui tuent les Nadirs, les Loups se déchirent entre eux ?

— Ainsi va le monde, répéta le chef.

— Lequel est le plus près ?

— Selle-de-Crâne. Deux jours au nord-est.

— Je passerai la nuit ici. Demain, j’irai le voir.

— Il te tuera, Danse-Lames !

— Je suis un homme dur à tuer. Dis-le à tes jeunes.

— J’entends. (Le chef se leva pour sortir de la tente, mais il s’arrêta sur le seuil.) Tu es revenu pour prendre le pouvoir ?

— Je suis revenu chez moi.

— Je suis fatigué d’être Notas, expliqua l’homme.

— Mon voyage est périlleux, lui dit Tenaka. Comme tu le dis, Selle-de-Crâne voudra certainement ma mort. Et tu n’as que très peu d’hommes.

— Dans la prochaine guerre, nous serons détruits par l’une ou l’autre des factions, répondit l’homme. Mais toi – tu as un air de grandeur. Je te suivrai, si tu le souhaites.

Un sentiment de calme envahit Tenaka. Une paix intérieure semblait émaner de la terre sous lui, en provenance des montagnes bleues, et qui allait souffler sur toutes les Steppes. Il ferma les yeux et ouvrit ses oreilles à la musique du silence. Chaque nerf de son corps était sensible : la terre lui parlait.

Foyer !

Après quarante ans Tenaka Khan venait enfin de comprendre le sens de ce mot.

Il ouvrit les yeux. Le chef le regardait, immobile ; il avait souvent vu des hommes en transe, et chaque fois il avait été sous le charme avant d’être saisi par un profond sentiment de tristesse qu’il n’avait jamais pu s’expliquer.

Tenaka sourit.

— Suis-moi, dit-il à l’homme, et je t’offrirai le monde.

— Serons-nous des Loups ?

— Non. Nous sommes le Renouveau nadir. Nous sommes le Dragon.



À l’aube, les quarante hommes Notas, moins trois éclaireurs à cheval, étaient assis sur deux rangées devant la tente de Tenaka. Derrière eux, il y avait les enfants : dix-huit garçons et trois filles. Et enfin, les femmes, au nombre de cinquante-deux.

Subodaï se tenait à l’écart du groupe, ébahi par la tournure des événements. Cela ne rimait à rien. Qui voudrait créer une nouvelle tribu à l’aube d’une guerre civile ? Et qu’est-ce que Tenaka pourrait bien gagner en récupérant cette bande d’éleveurs de chèvres mal dégrossis ? Cela dépassait le guerrier Lances ; il se promena dans une tente vide et se servit du fromage crémeux et du pain noir.

Quelle importance ?

Quand le soleil serait haut dans le ciel, il demanderait à Tenaka d’être relevé de son serment, il prendrait ses six poneys et rentrerait chez lui. Avec quatre des poneys, il pourrait s’acheter une femme, et il se reposerait un petit peu dans les collines occidentales. Il se gratta le menton et se demanda ce qu’il allait advenir de Tenaka Khan.

Subodaï se sentit soudain mal à l’aise à l’idée de partir. Il n’y avait que très peu de moments excitants dans le dur monde des Steppes. Se battre, aimer, élever des chèvres, manger. Il y avait une limite au niveau d’excitation que pouvaient atteindre ces quatre activités. Subodaï avait trente-quatre ans et il avait quitté ses frères Lances pour une raison que personne ne comprenait dans sa tribu.

Il s’ennuyait !

Il sortit au soleil. Les chèvres broutaient à la limite du camp, près de l’enclos à poneys, et, haut dans le ciel, un épervier qui tournoyait plongea brusquement.

Tenaka sortit à son tour sous le soleil et se tint devant les Notas – les bras croisés sur la poitrine, le visage impassible.

Le chef marcha vers lui, se mit à genoux, s’inclina et baisa les pieds de Tenaka. Un par un, tous les membres des Notas l’imitèrent.

Renya regarda la scène depuis sa tente. Toute cette cérémonie la dérangeait, comme le changement subtil qu’elle avait ressenti chez son amant.

La nuit précédente, alors qu’ils étaient allongés sous les couvertures, Tenaka lui avait fait l’amour. C’est là qu’avait jailli la première étincelle de peur dans son subconscient. La passion était toujours au rendez-vous, ainsi que les frissons au toucher et l’excitation à couper le souffle. Mais Renya sentit quelque chose de nouveau chez Tenaka, qu’elle n’arrivait pas à décrypter. Quelque part, à l’intérieur de lui, une porte s’était ouverte et une autre s’était fermée. L’amour avait été enfermé à double tour. Mais qu’est-ce qui avait bien pu le remplacer ?

À présent, elle contemplait l’homme qu’elle aimait pendant la cérémonie. Elle ne pouvait pas voir son visage, mais elle voyait ceux de ses nouveaux partisans : ils étaient radieux.

Quand la dernière femme s’éloigna de lui, Tenaka Khan fit demi-tour et, sans un mot, repartit dans sa tente. C’est alors que les étincelles dans l’esprit de Renya devinrent un feu, car son visage reflétait ce qu’il était devenu. Il n’était plus le guerrier de deux mondes. Son sang drenaï avait été aspiré par les Steppes et il ne restait que du pur nadir.

Renya détourna les yeux.

Vers midi, les hommes avaient fait démonter les tentes par les femmes, puis ces dernières les avaient rangées dans des wagons. Les chèvres avaient été réunies et la nouvelle tribu ainsi rassemblée s’était mise en route vers le nord-est. Subodaï n’avait pas encore demandé à être libéré de son serment et chevauchait entre Tenaka et le chef des Notas, Gitasi.

La nuit venue, ils dressèrent leur campement sur la pente sud d’une chaîne de collines boisées. Vers minuit, alors que Gitasi et Tenaka étaient en train de parler autour du feu, un martèlement de sabots tira les guerriers de leurs couvertures pour se munir d’arcs et d’épées. Tenaka resta là où il était, assis jambes croisées devant le brasier. Il murmura quelque chose à Gitasi et celui-ci courut calmer ses guerriers. Le bruit des sabots s’amplifia et une centaine de guerriers chevauchèrent à travers le campement, en direction du feu. Tenaka les ignora et continua tranquillement à mâcher une tranche de viande séchée.

Les cavaliers tirèrent sur leurs rênes.

— Vous êtes sur le territoire des Têtes-de-Loup, fit leur chef en descendant de selle.

Il portait un heaume de bronze à bords en fourrure et un plastron noir, laqué, bordé d’or.

Tenaka leva les yeux vers lui. L’homme devait approcher les cinquante ans, ses bras massifs étaient couverts de cicatrices. Tenaka désigna vaguement une place à côté de lui.

— Bienvenue dans mon camp, dit-il doucement. Assieds-toi et mange.

— Je ne mange pas avec les Notas, répondit l’homme. Tu es sur le territoire des Têtes-de-Loup.

— Assieds-toi et mange, répéta Tenaka, ou je te tuerai là où tu es.

— Es-tu fou ? demanda le guerrier en refermant sa main sur son épée.

Tenaka Khan l’ignora et, furieux, l’homme dégaina son épée. La jambe de Tenaka jaillit et balaya le guerrier qui s’écroula lourdement. Tenaka roula sur sa gauche, un couteau dans sa main. La pointe était tranquillement posée contre la gorge du guerrier.

Un rugissement de colère monta du groupe de cavaliers.

— Silence devant vos maîtres ! gronda Tenaka. Et maintenant, Ingis, t’assiéras-tu pour manger ?

Ingis cligna des yeux. Le couteau avait disparu. Il s’assit et récupéra son épée.

— Danse-Lames ?

— Dis à tes hommes de mettre pied à terre et de se détendre, fit Tenaka. Il n’y aura pas de sang versé ce soir.

— Pourquoi es-tu ici ? C’est de la folie.

— Où veux-tu que je sois, sinon ici ?

Ingis secoua la tête et ordonna à ses hommes de descendre de cheval, puis il se retourna vers Tenaka.

— Selle-de-Crâne va être perturbé par la nouvelle. Il ne saura pas s’il doit te tuer ou faire de toi son général.

— Selle-de-Crâne a toujours été perturbé, répondit Tenaka. Je m’étonne que tu le serves.

Ingis haussa les épaules.

— Au moins, c’est un guerrier. Alors tu n’es pas revenu pour lui prêter allégeance ?

—Non.

— Je vais devoir te tuer, Danse-Lames. Tu es un homme trop puissant pour t’avoir comme ennemi.

— Je ne suis pas venu servir Langue-de-Couteau non plus.

— Alors pourquoi ?

— À toi de me le dire, Ingis.

Le guerrier regarda Tenaka au fond des yeux.

— Maintenant je sais que tu es fou. Comment espères-tu prendre le pouvoir ? Selle-de-Crâne a plus de quatre-vingt mille guerriers. Langue-de-Couteau, lui, est faible, il n’en a que six mille environ. Et toi, tu en as combien ?

— Ceux que tu vois ici.

— Et cela fait combien ? Cinquante ? Soixante ?

— Quarante.

— Et tu penses pouvoir t’emparer de la tribu ?

— Est-ce que j’ai l’air d’un fou, Ingis ? Tu me connais ; tu m’as vu grandir. Est-ce que j’étais fou à l’époque ?

— Non. Tu aurais pu devenir… (Ingis jura et cracha dans le feu.) Mais tu es parti. Tu es devenu un seigneur drenaï.

— Est-ce que les chamans se sont déjà réunis ? demanda Tenaka.

— Non. Asta Khan a demandé une réunion du conseil demain au coucher du soleil.

— Où ?

— Au tombeau d’Ulric.

— J’y serai.

Ingis se rapprocha de lui.

— J’ai l’impression que tu ne comprends pas, souff la-t-il. C’est mon devoir de te tuer.

— Pourquoi ? s’enquit Tenaka calmement.

— Pourquoi ? Parce que je sers Selle-de-Crâne. Rien que de parler ici avec toi est un acte de trahison.

— Comme tu l’as fait remarquer, Ingis, ma troupe est de petite taille. Tu ne trahis donc personne. Mais réfléchis à ceci : tu es forcé de suivre le Khan des Loups, mais il ne sera élu que demain.

— Je ne jouerai pas sur les mots, Tenaka. J’ai juré allégeance à Selle-de-Crâne dans sa lutte contre Langue-de-Couteau. Je ne reviendrai pas sur ma promesse.

— Tu as raison, fit Tenaka. Tu ne serais pas un homme, sinon. Mais moi aussi, je suis contre Langue-de-Couteau, ce qui fait de nous des alliés.

— Non, non, non ! Tu es contre les deux, ce qui fait de nous des ennemis.

— Je suis un homme qui a un rêve, Ingis – le rêve d’Ulric. Avant, ces hommes étaient des Double-Cheveux. Maintenant, ils sont à moi. Le costaud à côté de la tente la plus éloignée est un Lances. Et maintenant, il est à moi. Les quarante réunis ici représentent trois tribus. Si nous nous unissons, le monde sera à nous. Je ne suis l’ennemi de personne. Pas encore.

— Tu as toujours eu de la cervelle, et un bras solide. Si j’avais su que tu venais, j’aurais peut-être attendu avant de prêter serment.

— Tu verras demain. Ce soir, mange et repose-toi.

— Je ne peux pas manger avec toi, fit Ingis en se levant. Mais je ne te tuerai pas. Pas ce soir.

Il se dirigea vers son poney et grimpa en selle. Ses hommes coururent à leurs montures et, d’un geste de la main, Ingis les mena dans les ténèbres.

Subodaï et Gitasi se précipitèrent vers le feu où Tenaka Khan finissait tranquillement son repas.

— Pourquoi ? demanda Subodaï. Pourquoi ne nous ont-ils pas tués ?

Tenaka se fendit d’un large sourire et partit dans un bâillement théâtral.

— Je suis fatigué. Je vais aller dormir.

Au loin, dans la vallée, Ingis se voyait poser la même question par son fils, Sember.

— Je ne peux pas te l’expliquer, répondit Ingis. Tu ne comprendrais pas.

— Fais-moi comprendre ! C’est un sang-mêlé avec pour seuls suivants une bande de Notas pouilleux. Et il ne t’a même pas demandé de le suivre.

— Félicitations, Sember ! La plupart du temps, tu n’arrives pas à saisir la moindre subtilité, mais cette fois-ci tu es en train de te surpasser.

— Comment ça ?

— C’est pourtant simple. Tu viens de trébucher sur toutes les raisons qui font que je ne l’ai pas tué. Voilà un homme qui n’a pas l’ombre d’une chance de réussir, face à un maître de guerre avec plus de quatre-vingt mille guerriers sous ses ordres. Et cependant, il ne m’a même pas demandé de le suivre. Tu ne te demandes pas pourquoi ?

— Parce que c’est un imbécile.

— Parfois, Sember, je me dis que ta mère aurait pu avoir un amant. Et en te regardant, je me demande si ce n’était pas un de mes boucs.