Chapitre 17
L’homme était enterré jusqu’au cou dans de la terre sèche très compacte. Des fourmis lui couraient sur le visage et le soleil tapait fort sur son crâne rasé. Il entendit le son de chevaux qui approchaient, mais il ne pouvait pas se retourner.
— Soyez maudits, toi et ta famille ! cria-t-il.
Puis il entendit quelqu’un descendre de cheval et le recouvrir d’une ombre bienveillante. Il leva les yeux : devant lui se tenait une grande silhouette vêtue d’une tunique de cuir noir et de bottes d’équitation ; il n’arriva pas à voir son visage. Une femme amena les chevaux vers eux et l’homme s’accroupit.
— Nous cherchons les tentes des Loups, dit-il.
L’homme enterré cracha une fourmi de sa bouche.
— Grand bien te fasse ! dit-il. Mais qu’est-ce que ça peut bien me faire, à moi ? Tu crois qu’on m’a laissé ici comme panneau indicateur ?
— J’envisageais de te déterrer.
— Ne te donne pas cette peine. Les collines derrière toi grouillent de Meute-de-Rats, et ils ne prendraient pas bien ton intrusion.
« Meute-de-Rats » était le surnom donné à certains membres de la tribu des Singes-Verts suite à une bataille deux cents ans auparavant : on avait volé leurs poneys et ils avaient dû porter leurs possessions sur leur dos. Les autres tribus n’oublièrent jamais cette humiliation, et ne permirent pas aux Singes de l’oublier.
— Combien sont-ils ? demanda Tenaka.
— Qui sait ? Ils se ressemblent tous.
Tenaka porta une outre en cuir pleine d’eau aux lèvres de l’homme qui but goulûment.
— De quelle tribu es-tu ?
— Je suis content que tu me le demandes après m’avoir offert de l’eau, répondit l’homme. Je suis Subodaï, des Lances.
Tenaka acquiesça. Les Lances étaient les ennemis jurés des Têtes-de-Loup, pour la simple raison que leurs guerriers étaient tout aussi féroces et efficaces que les leurs.
Pour les Nadirs, il n’y avait presque jamais de respect pour un ennemi. Les plus faibles devaient être traités avec mépris, et les plus forts avec de la haine. Les Lances, bien qu’ils ne soient pas foncièrement plus forts, tombaient quand même dans cette dernière catégorie.
— Et comment un homme des Lances a-t-il pu se faire capturer par les Meute-de-Rats ? demanda Tenaka.
— De la chance, répondit Subodaï, en recrachant des fourmis de sa bouche. Mon poney s’est brisé la patte, et ils m’ont sauté dessus à quatre.
— Seulement quatre ?
— Je n’étais pas en forme !
— Je vais te libérer.
— Ce ne serait pas sage, Tête-de-Loup ! Je serai peut-être forcé de te tuer.
— Je ne vais pas me soucier d’un homme qui a été capturé par quatre Meute-de-Rats seulement. Renya, déterre-le !
Tenaka recula et s’assit, jambes croisées, sur le sol, observant les collines. Il n’y avait pas un mouvement, mais il savait qu’ils l’observaient. Il étira son dos blessé – il avait eu le temps de se rétablir en grande partie ces cinq derniers jours.
Renya déblaya la terre et libéra l’homme dont les bras étaient attachés dans le dos. Une fois libre, il la repoussa et finit de se dégager seul. Sans dire un mot à Renya, il marcha droit sur Tenaka et s’accroupit devant lui.
— J’ai décidé de ne pas te tuer, déclara Subodaï.
— Tu es très sage pour un Lances, fit Tenaka sans perdre les collines de vue.
— C’est vrai. Je vois que ta femme est une Drenaïe. Elles sont douces !
— J’aime les femmes douces.
— C’est vrai qu’elles ont leurs avantages, concéda Subodaï. Acceptes-tu de me vendre une épée ?
— Comment la paieras-tu ?
— Je te donnerai un poney des Meute-de-Rats.
— Ta générosité n’a d’égale que ton assurance, remarqua Tenaka.
— Tu es Danse-Lames, le sang-mêlé drenaï, déclara Subodaï en retirant sa veste de poils pour se débarrasser des fourmis qui couraient sur son corps puissant.
Tenaka ne prit pas la peine de répondre ; il regardait la poussière qui montait de derrière les collines. On rassemblait des chevaux.
— Plus de quatre, fit Subodaï. À propos de cette épée… ?
— Ils s’en vont, déclara Tenaka. Ils reviendront avec des renforts. (Il se releva, alla jusqu’à son cheval et sauta en selle.) Au revoir, Subodaï !
— Attends ! appela le Nadir. L’épée ?
— Tu ne m’as pas remis le poney.
— Je le ferai – j’ai besoin d’un peu de temps.
— Je n’ai pas de temps à perdre. Que peux-tu m’offrir d’autre ?
Subodaï était pris au piège. S’il se retrouvait seul et sans arme, il serait mort dans moins d’une heure. Un instant, il pensa sauter sur Tenaka, mais il repoussa l’idée – les yeux violets étaient déconcertants de confiance.
— Je n’ai rien d’autre, répondit-il. Mais tu as une idée, j’en suis sûr.
— Sois mon serf pendant dix jours et conduis-moi aux Loups, suggéra Tenaka.
Subodaï renifla et cracha.
— Ça ne m’enchante pas plus que de mourir ici. Dix jours, tu dis ?
— Dix jours.
— Aujourd’hui compte pour un ?
— Oui.
— Alors je suis d’accord. (Subodaï leva sa main, Tenaka la prit et le hissa en selle derrière lui.) Je suis content que mon père ne soit pas vivant pour voir ça, grommela le Nadir.
Et tandis qu’ils chevauchaient, il pensa à son père. Un homme fort, excellent cavalier – mais un sale caractère.
C’était ce caractère qui lui avait coûté la vie. Après une course de chevaux, que Subodaï avait gagnée, son père l’avait accusé d’avoir desserré la sangle de la selle de sa jument. La discussion s’était vite transformée en bataille avec poings et couteaux.
Subodaï se souvenait toujours du regard de surprise sur le visage de son père, lorsque son fils lui avait planté son couteau dans la poitrine. Un homme devrait toujours se contrôler.
Le Nadir se retourna sur la selle et posa ses yeux noirs sur Renya. Ça, c’était une femme ! Peut-être pas idéale, pour les Steppes – mais en tout cas bonne pour plein d’autres choses.
Pendant encore neuf jours il servirait Danse-Lames. Après quoi, il le tuerait et prendrait sa femme.
Il porta cette fois son regard sur les montures. C’étaient de belles bêtes. Il sourit soudainement, car les joies de la vie le submergeaient.
Il prendrait la femme.
Il garderait les chevaux.
Car eux vaudraient encore quelque chose, après s’être fait monter dessus.
Lake transpirait abondamment en tournant la grosse manivelle en
bois qui ramenait le bras en forme d’arc, recouvert de cuir,
jusqu’au crochet. Un jeune homme en tablier de cuir lui passa un
paquet de cinquante flèches vaguement attachées entre elles qu’il
plaça dans la cuvette de la machine. Dix mètres plus loin, dans la
pièce, deux assistants soulevèrent une épaisse porte en bois et la
calèrent contre un mur.
Ananaïs était assis dans un coin, le dos contre la paroi grise et froide qui servait de mur aux anciennes écuries. Jusqu’ici, il avait fallu dix minutes rien que pour charger la machine. Il souleva légèrement son masque et se gratta le menton. Dix minutes pour cinquante flèches ! N’importe qui pouvait en tirer deux fois plus dans le même laps de temps. Mais Lake se donnait du mal et Ananaïs ne voyait aucune raison de le démoraliser.
— Prêts ? demanda Lake à ses assistants au fond de la pièce.
Les deux hommes opinèrent du chef et se précipitèrent à l’abri, derrière de grands sacs remplis d’avoine et de farine.
Lake jeta un coup d’œil vers Ananaïs pour avoir son accord et relâcha la corde. Le bras massif bondit en avant et cinquante flèches se fichèrent dans la porte en chêne, certaines même passant à travers, projetant des étincelles en touchant le mur. Ananaïs s’avança, impressionné par la puissance meurtrière de l’engin. La porte était en miettes. Elle avait cédé en son milieu, là où plus d’un tiers des flèches étaient plantées.
— Qu’en pensez-vous ? demanda anxieusement Lake.
— Il faudrait que les flèches se dispersent un peu plus, répondit Ananaïs. Si cela avait été tiré sur une masse d’Unis en train de charger, la majorité des traits n’auraient touché que deux d’entre eux. Il faut pouvoir les étaler latéralement – est-ce que tu peux faire ça ?
— Je crois. Mais ça vous plaît ?
— Est-ce que tu as des billes ?
— Oui.
— Charges-en la cuvette.
— Mais cela risque d’abîmer le haut de la machine, protesta Lake. C’est conçu pour lancer des flèches.
Ananaïs posa les mains sur les épaules du jeune homme.
— C’est conçu pour tuer, Lake. Essaie pour voir.
Un assistant amena un paquet de billes en plomb et en versa plusieurs centaines de la taille d’un galet dans la cuvette en cuivre. Ananaïs s’occupa de la manivelle et en moins de quatre minutes l’appareil fut en place.
Puis Ananaïs se posta sur le côté, prenant la manette dans une main.
— Dégagez ! ordonna-t-il. Vous pouvez oublier les sacs. Allez dehors !
Les assistants se dépêchèrent de se mettre à l’abri et Ananaïs tira sur la manette. Le bras gigantesque décrivit un arc de cercle et les billes éclatèrent contre la porte en chêne dans un bruit de tonnerre. Le son fut assourdissant. Le bois se fendit en plusieurs morceaux qui s’abattirent en grinçant. Ananaïs regarda la protection en cuir et le haut de l’appareil – il était tordu et le reste était déchiré.
— C’est mieux que des flèches, jeune Lake, dit-il alors que celui-ci courait vers sa machine pour vérifier les différents éléments.
— Je vais fabriquer une protection en bronze, assura-t-il. Et je vais augmenter la largeur du bol. On aura besoin de deux manivelles, une de chaque coté.
— Quand est-ce que l’appareil sera prêt ? demanda Ananaïs.
— L’appareil ? J’en ai déjà trois de prêts. Faire les ajustements ne prendra qu’une journée. Comme ça, nous en aurons quatre.
— Beau travail, mon garçon !
— C’est les acheminer dans la vallée qui me pose des soucis.
— Ne t’inquiète pas pour ça – nous ne devons pas les utiliser sur notre première ligne de défense. Il faut les emmener dans les montagnes ; Galand te dira où les positionner.
— Mais elles pourraient être utiles pour défendre la première ligne, argumenta Lake, haussant le ton.
Ananaïs le prit par le bras et l’emmena à l’extérieur, à l’air libre de la nuit.
— Comprends ceci, mon garçon : rien ne sera utile pour défendre la première ligne. Nous n’avons pas suffisamment d’hommes. Il y a trop de cols et de pistes. Si l’on y reste trop longtemps, nous serons pris à revers, et encerclés. Ces armes sont efficaces, nous les utiliserons – mais plus loin.
La colère de Lake retomba, pour être remplacée par un triste sentiment de résignation. Cela faisait trop de jours qu’il travaillait sans relâche : toujours à la recherche de quelque chose, n’importe quoi, qui pourrait inverser le cours des événements. Mais il n’était pas idiot, et au fond de lui il savait ce qui les attendait.
— Nous ne pouvons pas protéger la cité, dit-il.
— Les cités peuvent être reconstruites, répondit Ananaïs.
— Mais beaucoup de gens vont refuser de partir. La majorité, à coup sûr.
— Alors ils mourront, Lake.
Le jeune homme retira son tablier de cuir et s’assit sur un tonneau. Il roula son tablier en boule et le laissa tomber à ses pieds. Ananaïs eut de la peine pour lui, car Lake voyait tous ses rêves s’écrouler.
— Bon sang, Lake, j’aimerais pouvoir dire quelque chose pour te remonter le moral. Je sais ce que tu ressens… Je le ressens moi aussi. C’est une offense au sens inné de la justice chez un homme de voir qu’un ennemi à tous les avantages de son côté. Je me souviens d’un de mes anciens professeurs qui disait que derrière chaque nuage sombre, le soleil attendait pour te faire frire.
Lake fit un sourire.
— J’ai eu un professeur comme ça dans le temps. Un drôle de personnage qui vivait dans un taudis sur la colline ouest. Il disait que dans la vie, il y avait trois genres de personnes : les gagnants, les perdants et les guerriers. Les gagnants le rendaient malade avec leur arrogance, les perdants avec leurs jérémiades et les guerriers avec leur stupidité.
— Dans quelle catégorie se rangeait-il ?
— Il disait qu’il avait essayé les trois et qu’aucune ne lui convenait.
— Eh bien, au moins il aura essayé. C’est tout ce qu’un homme peut faire, Lake. Et nous allons essayer. Nous allons les frapper avec tout ce qu’on a et nous allons les faire souffrir. Nous allons les paralyser dans une guerre contre le temps. Phalanges et crâne, acier et feu. Et avec un peu de chance, quand Tenaka reviendra, il les balaiera avec ses cavaliers nadirs.
— La chance ne semble pas être trop de notre côté, fit remarquer Lake.
— Il faut la forcer. Je n’ai pas foi dans les dieux, Lake. Je ne l’ai jamais eue. S’ils existent, ils se moquent un peu – voire beaucoup – de nous autres, les mortels. Je n’ai foi qu’en moi – et tu sais pourquoi ? Parce que je n’ai jamais perdu ! J’ai reçu des coups de lance, de poignard et j’ai même été empoisonné. J’ai été traîné par un cheval sauvage, éventré par un taureau et mordu par un ours. Mais je n’ai jamais perdu. J’ai même eu le visage arraché par un Uni, mais je suis toujours là. Gagner est devenu une habitude.
— Je vais avoir du mal à vous égaler, Masque Noir. Une fois, j’ai gagné une course à pieds, et j’ai fait troisième en lutte ouverte, aux Jeux. Oh… et une abeille m’a piqué quand j’étais petit, et j’ai pleuré pendant des jours et des jours.
— Ça fera l’affaire, Lake ! Je me souviens t’avoir enseigné comment être un bon menteur ! Et à présent, retournons à nos moutons, et travaillons sur les armes que tu as conçues.
Pendant trois jours, de l’aube au coucher du soleil, Rayvan et des
dizaines d’assistants firent le tour de la cité pour préparer la
population à l’évacuation dans les profondeurs de la montagne. La
tâche était ingrate. Ils étaient nombreux à refuser de bouger, et
certains rirent même devant la menace que dépeignait Rayvan.
Pourquoi Ceska attaquerait-il la cité ? demandaient-ils. C’était
pour cela qu’il n’y avait pas de murailles, ici – pas besoin de la
piller. Les discussions s’envenimèrent et les portes claquèrent.
Rayvan endura les pires insultes et humiliations, et pourtant elle
continua à arpenter les rues.
Le matin du quatrième jour, les réfugiés se réunirent dans la prairie à l’est de la ville ; leurs possessions étaient entassées dans des chariots – certains tirés par des mules, d’autres par des poneys ou même des bœufs. Les moins fortunés portaient leurs affaires sur le dos, dans des baluchons en canevas. En tout, il y avait un peu moins de deux mille personnes – plus du double avait choisi de rester.
Galand et Lake les menèrent le long du dur sentier jusque dans les hauteurs, où déjà trois cents hommes construisaient des abris sommaires dans des vallées cachées.
Les machines de guerre de Lake, recouvertes de cuir nourri, avaient été installées sur six wagons qui précédaient la colonne.
Rayvan, Decado et Ananaïs regardèrent les réfugiés se mettre en marche. Puis Rayvan secoua la tête, jura et retourna à pied dans la Salle du Conseil sans dire un mot. Les deux hommes la suivirent. Une fois à l’intérieur, sa colère éclata.
— Au nom du Chaos, qu’ont-ils dans le crâne ? dit-elle rageusement. N’ont-ils pas assisté à suffisamment d’atrocités de la part de Ceska ? Certains sont mes amis depuis des années. Ils sont costauds, intelligents, ce sont des gens raisonnables. Alors pourquoi veulent-ils mourir ?
— Ce n’est pas aussi simple, Rayvan, répondit doucement Decado. Ils ne sont pas habitués au mal et n’arrivent pas à concevoir pourquoi Ceska massacrerait la population de toute une ville. Cela n’a pas de sens à leurs yeux. Et puisque tu demandes s’ils n’ont pas assisté à suffisamment d’atrocités de la part de Ceska, la réponse est non ! Ils ont vu des hommes se faire trancher le bras, mais en tant que spectateurs ils se sont juste demandés s’ils le méritaient ou pas. Ils ont entendu parler de famine et de peste dans d’autres régions, mais Ceska a toujours eu une réponse toute prête. Il écarte toute responsabilité avec un talent remarquable. Et franchement, ils ne veulent pas savoir. Pour la plupart des hommes, la vie se résume à leur femme et leur maison, à regarder grandir les enfants, et à se demander si l’année d’après sera meilleure que celle-ci.
» Dans le sud de la Ventria, une communauté entière vit sur une île volcanique. Tous les dix ans environ, le volcan crache des cendres, de la poussière et quelques rochers qui tuent des centaines d’habitants. Et pourtant ils restent, arrivant toujours à se persuader que le pire est passé.
» Alors ne te tourmente pas, Rayvan. Tu as fait tout ce que tu as pu. Plus que ce qu’on aurait pu te demander.
Elle se laissa tomber sur une chaise et secoua la tête.
— J’aurais pu réussir. Quatre mille personnes vont mourir ici. Atrocement ! Et tout cela parce que j’ai commencé une guerre perdue d’avance.
— Sottises ! intervint Ananaïs. Pourquoi vous infliger cela, femme ? La guerre a débuté parce que Ceska est arrivé dans les montagnes pour y massacrer des innocents. Vous n’avez fait que défendre les vôtres. Où irions-nous, par tous les diables, si nous laissions faire de telles atrocités sans réagir ? Je n’aime pas cette situation ; elle pue davantage qu’un cochon mort depuis dix jours en été, mais je n’y suis pour rien. Vous non plus. Vous voulez porter le chapeau ? Faites-le porter à ceux qui ont voté pour lui. Aux soldats qui continuent à le suivre. Au Dragon, pour ne pas l’avoir arrêté quand il en a eu l’occasion. À sa mère, pour lui avoir donné le jour. À présent, ça suffit ! Chaque homme et chaque femme ici a eu le choix, et la liberté de choisir. Leur destin est entre leurs mains. Vous n’êtes pas responsable.
— Je ne veux pas discuter avec vous, Masque Noir. Mais quelque part, sur la durée, il y a bien quelqu’un qui doit revendiquer une responsabilité quelconque. La guerre n’est pas de mon fait, comme vous l’avez dit. Mais je me suis autoproclamée chef de ces gens et j’aurai donc leur mort sur la conscience. Et je ne le veux pas. Parce que ces gens comptent pour moi. Est-ce que vous pouvez le comprendre ?
— Non, fit franchement Ananaïs. Mais je peux l’accepter.
— Moi je comprends, dit Decado. Mais vous devez vous concentrer sur le bien de ceux qui vous ont fait confiance et qui sont en route pour les montagnes. Avec les réfugiés qui ne sont pas de Skoda et les gens de la ville, ce sont presque sept mille personnes dont il va falloir s’occuper. Il va y avoir des problèmes de nourriture, de sanitaires, de santé. On doit installer un réseau de communication. Des entrepôts doivent être construits et remplis de réserves et de médicaments. Tout cela demande de l’organisation et de la main-d’œuvre. Et tout homme que nous perdrons de ce côté-là de la guerre sera un guerrier de moins à opposer à Ceska.
— Je serai là pour organiser les choses, annonça Rayvan. Il y a une vingtaine de femmes sur lesquelles je pourrai compter.
— Malgré tout le respect que je vous dois, intervint Ananaïs, vous aurez aussi besoin d’hommes. Parqués comme vous allez l’être, les esprits risquent de s’échauffer, et certains pourraient croire qu’ils reçoivent moins de rations que d’autres. Parmi les hommes qui font partie des réfugiés, il y a beaucoup de lâches – et cela en fait souvent des brutes. Il y aura aussi des voleurs. Et au milieu de toutes ces femmes, se trouveront forcément des hommes prêts à en profiter.
Les yeux verts de Rayvan s’enflammèrent.
— Je peux m’occuper de tout ça, Masque Noir. Croyez-moi ! Personne ne contestera mon autorité.
Sous son masque, Ananaïs sourit. Il y avait quelque chose de furieux dans sa voix, comme un grondement, et son menton carré saillait avec pugnacité. Elle avait sans doute raison, pensa-t-il. Il devrait être brave, celui qui s’opposerait à elle. Et les braves seraient occupés à affronter un ennemi encore plus terrible.
Durant les jours qui suivirent, Ananaïs répartit son temps entre la petite armée qui gardait le cercle extérieur de la montagne, et l’organisation d’une forteresse de qualité convenable dans le cercle intérieur. Des pistes secondaires furent bloquées et les entrées principales – les vallées de Tarsk et Magadon – rapidement murées avec des rochers. Pendant les longues heures du matin, les montagnards de Skoda firent des ajouts à ces fortifications, faisant rouler de gros rochers depuis le haut des collines et les positionnant de façon à bloquer les entrées. Lentement, les murs gagnèrent en taille. Des poulies et des tours de bois furent érigées par des experts en bâtiment et les rochers les plus lourds furent ainsi hissés à l’aide de cordes et posés au sommet des murs, cimentés ensuite avec un mélange d’argile et de pierre moulue.
Le chef des bâtisseurs – et architecte du mur – était un émigrant vagrian nommé Leppoe. Il était grand, basané, chauve et infatigable. Les hommes qui marchaient autour de lui étaient méfiants, car il avait la désagréable habitude de regarder les gens en face, sans les voir, perdu qu’il était dans un problème d’angle ou de structure. Ensuite, une fois le problème résolu, il se mettait soudainement à sourire, redevenant amical et chaleureux. Peu de travailleurs arrivaient à rivaliser avec son rythme, et souvent il continuait tard dans la nuit, affinant ses plans, remplaçant un contremaître dans un groupe, et poussant ses hommes à l’effort sous le clair de lune.
Alors que les murs allaient bientôt être terminés, Leppoe y ajouta une dernière amélioration. On fixa astucieusement des planches sur le mur afin d’en faire des remparts, tandis que, sur la façade extérieure, on étalait du mortier qu’on lissa ensuite, rendant l’ensemble difficile à escalader pour l’ennemi.
Leppoe fit placer deux des arcs géants de Lake au centre de chaque mur ; leur portée fut testée et Lake les disposa en personne, de même que les douze hommes qu’il avait formés pour s’en occuper. Des sacs entiers de billes de plomb furent placés à côté des machines, ainsi que plusieurs milliers de flèches.
— Ça m’a l’air de tenir, confia Irit à Ananaïs. Mais ce n’est pas Dros Delnoch !
Ananaïs parcourut les remparts de Magadon, évaluant des lignes d’attaque possibles. Les murs arrêteraient la cavalerie de Ceska, mais les Unis n’auraient pas trop de problèmes à les escalader. Leppoe avait accompli des miracles en les faisant monter jusqu’à près de cinq mètres, mais ce n’était quand même pas suffisant. Les armes de Lake allaient tout dévaster dans un rayon de dix mètres au-delà des murs, mais au contact, elles ne servaient pas à grand-chose.
Ananaïs envoya Irit parcourir à cheval les trois kilomètres de la vallée de Tarsk. Puis il envoya deux autres hommes courir la même distance. Il fallut à Irit moins de cinq minutes pour faire le trajet, mais pas moins de douze aux coureurs.
Le général était confronté à un sérieux problème. Ceska allait certainement attaquer les deux vallées simultanément et si l’une tombait, la deuxième était perdue. Par conséquent, une troisième force devait être postée quelque part entre les deux, prête à se mettre en route aussitôt qu’une brèche semblerait imminente. Mais celle-ci pouvait survenir en quelques secondes, et le mur n’en aurait alors plus que pour quelques minutes, ce qui ne suffirait pas. Des feux de signalement ne serviraient à rien, puisque la chaîne montagneuse de Skoda s’élevait entre les deux vallées.
Néanmoins, Leppoe résolut le problème en suggérant un système de communication triangulaire. De jour, des miroirs et des lanternes pouvaient être utilisés pour envoyer des messages dans la vallée, où un groupe d’hommes ferait le guet en continu. Une fois le message reçu, le groupe le relaierait vers la deuxième vallée de la même manière. Une force de cinq cents hommes camperait entre les deux vallées, et une fois le message reçu, ils pourraient chevaucher à bride abattue. Le système fut testé plusieurs fois, dans la journée mais aussi dans la pénombre, jusqu’à ce qu’Ananaïs soit convaincu que son efficacité maximum avait été atteinte. Une demande d’aide pouvait être transmise et les secours arriver en moins de quatre minutes. Ananaïs aurait bien aimé réduire ce temps par deux, mais il s’en contenta.
Valtaya était repartie dans les montagnes avec Rayvan pour s’occuper des réserves de médicaments. Elle manquait terriblement à Ananaïs ; il avait un étrange pressentiment dont il n’arrivait pas à se débarrasser. Ce n’était pas le genre d’homme à réfléchir sur la mort ; et là, l’idée le harcelait. Quand Valtaya lui avait dit au revoir la nuit précédente, il s’était senti plus abattu que jamais. Il l’avait prise dans ses bras et s’était battu pour trouver les mots, désespéré de ne pouvoir lui faire savoir à quel point il l’aimait.
— Tu… tu vas me manquer.
— Je ne serai pas partie longtemps, dit-elle en l’embrassant sur sa joue lacérée, évitant de poser le regard sur sa bouche ravagée.
— Prends… euh… soin de toi.
— Toi aussi.
Comme il l’aidait à monter sur son cheval, d’autres voyageurs trottèrent à côté de leur cabane, et il se dépêcha de remettre son masque. Mais elle était partie. Il la regarda jusqu’à ce que la nuit l’avale entièrement.
— Je t’aime, finit-il par dire, trop tard.
Il arracha le masque de son visage et hurla de sa voix la plus forte :
— JE T’AIME !
Les mots résonnèrent dans toutes les montagnes. Il tomba à genoux et frappa le sol de ses poings.
— Bon sang, de bon sang, de bon sang ! Je t’aime.