Chapitre 20

Parsal continua à ramper dans les hautes herbes. La douleur de sa jambe mutilée était passée de l’agonie déchirante, la veille, à une douleur palpitante qui le lançait de temps à autre, allant jusqu’à lui faire perdre conscience. La nuit était fraîche et pourtant Parsal transpirait abondamment. Il ne savait plus du tout où il allait, seulement qu’il devait mettre la plus grande distance possible entre lui et l’horreur.

Il rampa sur une zone aride de terre et de cailloux ; une pierre pointue lui rentra dans la jambe. Il grogna et roula sur lui-même.

Ananaïs leur avait demandé de tenir aussi longtemps que possible, puis de se replier sur Magadon. Ensuite, il était parti dans une autre vallée avec Galand. Parsal revoyait les événements de l’après-midi en boucle et n’arrivait pas à les chasser de son esprit.

Il avait attendu avec quatre cents hommes dans la petite passe. La cavalerie avait chargé en premier, cravachant le long de la pente, lances levées. Les archers de Parsal les avaient taillés en pièces. Ce fut plus dur de repousser l’infanterie, bien protégés dans leurs armures, avec leurs boucliers de bronze au-dessus de leur tête. Parsal n’était pas aussi bon à l’épée que son frère, mais par les dieux, il leur en avait fait voir !

Les hommes de Skoda s’étaient battus comme des tigres et l’infanterie de Ceska avait été repoussée. C’est à ce moment qu’il aurait dû demander à ses hommes de se replier.

Quel idiot !

Mais il s’était senti remonté. Tellement fier ! De toute sa vie il n’avait jamais commandé de troupe. Il avait été refusé par le Dragon, alors que son frère avait été accepté. Et là, il venait de repousser un puissant ennemi.

Il avait attendu une charge de plus.

C’est là que les Unis étaient passés à l’attaque, se jetant sur eux comme des démons sortis de l’Enfer. Même s’il vivait jusqu’à cent ans, il ne pourrait oublier leur charge. Tout en courant, les bêtes avaient bâti comme un mur de son autour d’eux, fait de hurlements exprimant leur soif de sang. C’étaient des monstres gigantesques avec des mâchoires béantes, des yeux injectés de sang, des serres acérées, des épées brillantes.

Des flèches éparses leur trouèrent la peau, mais ils tombèrent sur les hommes de Skoda comme un adulte disperse des enfants indisciplinés.

Parsal ne donna pas l’ordre de fuir – ce n’était pas la peine. Le courage de ses hommes s’évanouit comme de l’eau sur du sable et ils s’éparpillèrent. Sous le coup de la peur, Parsal fonça sur un Uni, essayant de lui assener un terrible coup sur la tête, mais son épée rebondit sur l’énorme crâne de la bête qui se retourna vers lui. Parsal fut projeté en arrière et l’Uni plongea sur lui, son énorme mâchoire se refermant sur la jambe gauche de Parsal et lui en arrachant toute la chair jusqu’à l’os. Un vaillant guerrier de Skoda sauta sur le dos de la bête, lui enfonçant une longue dague dans le cou ; elle se désintéressa de Parsal pour arracher la tête de l’homme. Parsal fit une roulade et tomba par-dessus les défenses, dans la vallée. Là, il commença à ramper.

À présent il savait que les hommes de Skoda ne pouvaient pas gagner. Leur rêve était une folie. Personne ne pouvait s’opposer aux Unis. Si seulement il était resté dans sa ferme en Vagria, loin, très loin de cette guerre insensée ! …

Quelque chose lui agrippa la jambe et il s’assit en agitant sa dague. Des serres la lui arrachèrent des mains. Trois Unis étaient accroupis autour de lui – leurs yeux brillaient, de la salive coulait de leur gueule ouverte.

Par chance, il tourna de l’œil.

Et la curée commença.

Païen continua à s’approcher jusqu’à n’être plus qu’à une centaine de mètres du quartier ouest de la ville. Son cheval était caché dans les bois derrière lui. De la fumée sortait des bâtiments, tourbillonnant comme de la brume, et il était difficile d’estimer les distances. Des corps étaient traînés hors de la ville par des groupes d’Unis qui en faisaient leur festin dans la clairière. Païen n’avait encore jamais vu ces bêtes et il les observait avec une fascination morbide. La plupart faisaient plus de deux mètres de haut : des montagnes de muscles.

Païen ne savait pas quoi faire. Il avait un message pour Ananaïs de la part de Scaler – mais où devait-il le remettre ? L’homme au masque noir était-il toujours en vie ? La guerre était-elle finie ? Si elle l’était, Païen allait devoir changer ses plans. Il avait juré de tuer Ceska et il n’était pas le genre d’homme à promettre à la légère. Quelque part, au cœur de cette armée, il y avait la tente de l’empereur – tout ce qu’il avait à faire, c’était de la trouver et d’éventrer ce fils de pute.

Aussi simple que ça !

La mort du peuple de Païen pesait lourdement sur lui, et il était déterminé à les venger. Une fois qu’il aurait tué Ceska, l’ombre de l’empereur serait consignée dans le Territoire des Ombres pour servir ses victimes. Une juste punition.

Païen regarda les bêtes se nourrir pendant un moment, examinant leurs mouvements, et apprenant tout ce qu’il pouvait pour le jour où il devrait les affronter. Il ne se faisait pas d’illusion – ce jour viendrait. Homme contre bête, face à face. La bête était peut-être forte, rapide et meurtrière. Mais le roi Kataskicana avait mérité son titre de Seigneur de la Guerre. Car lui aussi était fort, rapide et meurtrier. Mais en plus, il était rusé.

Païen retourna dans les bois. Et là, il s’arrêta net, les narines dilatées. Il plissa les yeux et fit glisser sa hache dans sa main.

Son cheval était bien là où il l’avait laissé, mais l’animal tremblait de peur, ses oreilles étaient collées contre son crâne et ses yeux étaient ronds.

Païen fouilla dans sa tunique en cuir et en sortit un couteau de lancer, court mais lourd. Il se lécha les lèvres et scruta les broussailles. Il n’y avait pas beaucoup d’endroits pour se cacher aux alentours ; il était dans l’un d’entre eux, ce qui en laissait trois. Donc, raisonna-t-il, il était face à trois adversaires au maximum. Avaient-ils des arcs ? Peu probable, ils devraient se lever, bander leurs arcs et tirer sur une cible en mouvement. Étaient-ils humains ? Peu probable, car le cheval était terrifié et de simples humains ne provoqueraient pas cette réaction.

Conclusion, il y avait sans doute trois Unis accroupis dans les buissons devant lui.

Sa décision prise, Païen se leva et marcha en direction de son cheval.

Un Uni jaillit des buissons à sa droite et un autre sur sa gauche. Ils se déplaçaient à une vitesse incroyable. Païen tourna sur ses talons et lança son bras droit ; son couteau se planta dans l’orbite droite de la première bête. La seconde était presque sur lui quand l’homme noir se jeta à genoux pour plonger vers l’avant, dans les jambes de la créature. L’Uni fit la culbute et Païen roula, enfonçant sa hache dans la cuisse de la bête. Puis il se releva aussitôt et se mit à courir. Il arracha les rênes attachées aux branches et sauta sur le cheval alors que l’Uni revenait vers lui à toutes jambes. Païen s’allongea sur la selle, s’accrochant fermement aux rênes, quand le cheval se cabra de terreur, donnant des coups de sabots à la bête qu’il cueillit en plein visage.

L’Uni s’écroula et Païen éperonna le cheval qui s’enfuit dans les bois, restant courbé pour éviter les branchages. Une fois en sécurité, il se mit à galoper vers l’ouest.

Les dieux lui avaient été favorables, car il avait vraiment mal calculé. S’il y avait eu trois Unis, il serait mort à l’heure qu’il est. Il avait visé la gorge de la bête, mais elle avait chargé si rapidement qu’il avait failli manquer sa cible.

Païen ralentit son cheval. Derrière, dans le lointain, la ville se consumait.

Les éclaireurs de Ceska seraient partout dans les plaines. Il n’avait pas envie de galoper tête baissée dans un plus grand danger que celui qu’il venait de quitter. Il flatta le cou de sa monture.

Il avait laissé Scaler avec les Cheiam. Le nouveau Comte de Bronze avait gagné en stature, et ses plans pour s’emparer de Dros Delnoch étaient bien avancés. Qu’ils fonctionnent ou pas, c’était une autre histoire, mais au moins, Scaler travaillait en confiance. Païen gloussa. Le jeune Drenaï était tellement convaincant dans son nouveau rôle que Païen aurait presque pu croire qu’il était la réincarnation du comte légendaire.

Presque. Païen gloussa de nouveau.

À la tombée du jour, il se dirigea vers un groupe d’arbres près d’un ruisseau. Il n’y avait pas un signe de l’ennemi, néanmoins il inspecta prudemment la zone. Mais une surprise l’attendait lorsqu’il entra à cheval dans une petite clairière.

Une vingtaine d’enfants étaient assis autour du corps d’un homme.

Païen descendit de son cheval et l’attacha. Un grand garçon fit un pas en avant, une dague dans la main.

— Touchez-le et je vous tue ! dit le garçon.



— Je ne vais pas le toucher, répondit Païen. Pose ce couteau.

— Êtes-vous un Uni ?

— Non. Je ne suis qu’un homme.

— Vous ne ressemblez pas à un homme – vous êtes tout noir.

Païen acquiesça solennellement.

— C’est vrai, je suis noir. Par contre, toi, tu es blanc et tout petit. Je ne doute pas de ton courage, mais est-ce que tu crois pouvoir t’opposer à moi ?

Le garçon se lécha les lèvres, mais ne bougea pas d’un centimètre.

— Si j’étais ton ennemi, mon garçon, je t’aurais déjà tué. Écarte-toi.

Il avança sans prêter attention à l’enfant et s’agenouilla à côté du corps. L’homme était chauve et trapu, ses grosses mains étaient coincées dans sa veste.

— Que s’est-il passé ? demanda Païen à la petite fille la plus proche du cadavre.

Elle détourna les yeux et ce fut le garçon qui répondit.

— Il nous a amenés ici, hier. Il a dit qu’il nous cacherait jusqu’à ce que les bêtes s’en aillent. Mais ce matin, alors qu’il jouait avec Melissa, il s’est agrippé la poitrine et puis il est tombé.

— C’est pas ma faute, dit Melissa. J’ai rien fait !

Païen ébouriffa la tignasse blonde de la petite.

— Bien sûr que tu n’as rien fait. Est-ce que vous avez apporté de la nourriture avec vous ?

— Oui, répondit le garçon. Elle est par là, dans la grotte.

— Mon nom est Païen et je suis un ami de Masque Noir.

— Est-ce que tu vas t’occuper de nous ? demanda Melissa.

Païen lui sourit, se releva et s’étira. Les Unis devaient être à sa poursuite à présent, et il n’aurait aucune chance de les éviter s’il avait une vingtaine d’enfants à pied avec lui. Il grimpa sur une colline avoisinante et se couvrit les yeux pour voir les montagnes. Il leur faudrait au moins deux jours pour marcher jusque-là – deux jours à ciel ouvert. Il se retourna pour regarder le garçon au couteau qui était assis sur un rocher. Il était grand et devait approcher les onze ans.

— Vous n’avez pas répondu à la question de Melissa, fit le garçon.

— Comment t’appelles-tu, mon garçon ?

— Ceorl. Est-ce que vous allez nous aider ?

— Je ne sais pas si je peux, répondit Païen.

— Je ne pourrai pas y arriver tout seul, rétorqua Ceorl, les yeux fixés sur le visage de Païen.

Païen s’assit dans l’herbe.

— Essaie de me comprendre, Ceorl. Il n’y a potentiellement aucune chance que nous puissions atteindre les montagnes. Les Unis sont comme les bêtes dans la jungle ; elles suivent leurs proies à l’odeur, et elles se déplacent vite, sur de grandes distances. J’ai un message à remettre à Masque Noir ; je suis impliqué dans la guerre. J’ai ma propre mission et j’ai juré de l’accomplir.

— Des excuses ! s’exclama Ceorl. Toujours des excuses. Eh bien, moi, je les emmènerai là-bas – croyez-moi.

— Je resterai avec vous un petit moment, fit Païen. Mais que les choses soient claires : je n’aime pas que les enfants bavardent tout autour de moi – ça me rend irritable.

— Vous ne pouvez pas empêcher Melissa de bavarder. Elle est très jeune et elle a peur.

— Et toi, tu n’as pas peur ?

— Je suis un homme, répondit Ceorl. Ça fait des années que je ne pleure plus.

Païen acquiesça et se redressa lentement.

— Allons chercher la nourriture et mettons-nous en route.

Ils réunirent tous les enfants. Chacun portait sur son dos un sac contenant un peu de nourriture et un bidon d’eau. Païen fit monter Melissa et deux autres bébés sur le dos du cheval et les emmena dans la plaine. Ils avaient le vent dans le dos, ce qui était une bonne chose… à moins que les Unis soient devant eux. Ceorl avait raison à propos de Melissa ; elle piaillait sans cesse, racontant des histoires à Païen qu’il avait du mal à suivre. En début de soirée, elle commença à dodeliner de la tête, et Païen la souleva pour la prendre dans ses bras. Ils avaient parcouru environ cinq kilomètres quand Ceorl arriva au côté de Païen et lui tira la manche.

— Qu’y a-t-il ?

— Ils sont très fatigués. Je viens de voir Ariane s’asseoir au bord de la piste, là-bas – je pense qu’elle s’est endormie.

— Très bien. Va la chercher – nous allons camper ici.

Les enfants vinrent s’agglutiner autour de Païen tandis que celui-ci couchait Melissa sur l’herbe. La nuit était fraîche, mais pas froide.

— Vous pouvez nous raconter une histoire ? lui demanda la fillette.

À voix basse, il leur raconta l’histoire de la Déesse de la Lune, descendue sur un escalier en argent pour venir partager la vie des mortels sur terre. Là, elle rencontra un beau prince guerrier nommé Anidigo. Il l’aima plus qu’aucun homme n’avait jamais aimé une femme, mais elle lui résista et s’enfuit. Elle repartit dans le ciel grâce à un chariot d’argent. Comme il ne pouvait pas la suivre, il alla voir un magicien très sage qui lui fabriqua un chariot en or pur. Anidigo jura qu’il ne reviendrait pas tant qu’il n’aurait pas conquis le cœur de la belle Déesse de la Lune. Son chariot d’or, d’une rondeur parfaite, jaillit dans le ciel comme une boule de feu. Il tourna et tourna autour de la terre, mais elle avait toujours de l’avance sur lui. Et encore aujourd’hui…

— Regardez là-haut ! dit Païen. La voilà – et bientôt Anidigo la pourchassera à travers le ciel.

Le dernier enfant s’endormit d’un sommeil sans rêve et Païen se décontracta, cherchant Ceorl des yeux. Ensemble ils s’éloignèrent d’une vingtaine de pas.

— Vous avez raconté une belle histoire.

— J’ai beaucoup d’enfants, répondit Païen.

— S’ils vous irritent, pourquoi en avez-vous autant ? demanda le garçon.

— Ce n’est pas facile à expliquer, dit Païen en souriant.

— Oh, j’ai compris, lâcha Ceorl. Je ne suis pas trop jeune.

Païen lui expliqua quand même.

— Un homme peut aimer ses enfants, et pourtant ils peuvent le déranger. La naissance de tous mes enfants m’a réjoui. L’un d’eux est aujourd’hui à ma place, chez moi, à la tête de mon peuple. Mais je suis un homme qui a toujours eu besoin de solitude. Les enfants ont du mal à comprendre ces choses.

— Pourquoi êtes-vous noir ?

— Fini la discussion philosophique ! Je suis noir parce qu’il fait très chaud dans mon pays. Une peau sombre est une bonne protection contre les rayons du soleil. Ta peau ne devient pas plus sombre, l’été ?

— Et vos cheveux, alors – pourquoi sont-ils frisés à ce point ?

— Je ne sais pas, jeune homme. Pas plus que je ne sais pourquoi mon nez et mes lèvres sont plus épais que les tiens. C’est ainsi, c’est tout.

— Est-ce que tout le monde vous ressemble, là d’où vous venez ?

— Pas à mes yeux.

— Est-ce que vous savez vous battre ?

— Tu débordes de questions, Ceorl !

— J’aime savoir les choses. Vous savez vous battre ?

— Comme un tigre.

— C’est une sorte de chat, c’est ça ?

— Oui. Un très gros chat particulièrement inamical.

— Moi, je sais me battre, affirma Ceorl. Je suis un bon combattant.

— J’en suis certain. Mais espérons que tu n’auras pas à le prouver. Et maintenant va dormir.

— Je ne suis pas fatigué. Je vais monter la garde.

— Fais ce que je te dis, Ceorl. Tu seras de garde demain.

Le garçon opina et s’en alla rejoindre les autres enfants. Il s’endormit en quelques minutes. Païen s’assit un moment, rêvant de son pays. Puis il rejoignit les enfants à son tour. Melissa ronflait toujours, blottie contre une poupée de chiffon. C’était une vieille poupée ; elle n’avait plus d’yeux, et seulement deux fils de laine jaune en guise de cheveux.

Scaler lui avait parlé de cette étrange croyance religieuse. Les dieux, lui avait dit Scaler, étaient tellement vieux qu’ils étaient devenus séniles. Leurs vastes pouvoirs ne leur servaient plus qu’à faire des farces aux humains, interférant dans leurs vies et les laissant dans des situations lamentables.

Païen était en train de devenir un adepte de cette foi.

Un hurlement lointain résonna dans la nuit. Un deuxième puis un troisième s’ajoutèrent au vacarme ambiant. Païen jura à voix basse et dégaina son épée. Il prit une petite pierre à aiguiser dans sa besace en cuir, cracha dessus et affûta la lame ; puis il détacha sa hache de son sac à dos et l’aiguisa également.

Le vent tourna, emportant leurs odeurs vers l’est. Païen attendit, comptant doucement. Il avait atteint le nombre huit cent cinquante-sept lorsque les hurlements s’intensifièrent. En considérant les variations de la vitesse du vent, cela plaçait les Unis entre quinze et vingt kilomètres derrière eux – ce n’était pas assez.

L’acte le plus charitable serait d’avancer lentement jusqu’aux enfants et de leur trancher la gorge dans leur sommeil, leur épargnant ainsi l’horreur qui allait les rattraper. Mais Païen savait qu’ils pouvaient emmener trois petits sur son cheval.

Il sortit sa dague et rampa au milieu d’eux.

Lesquels choisir ?

De nouveau il poussa un juron tout bas, rengaina sa dague et réveilla Ceorl.

— Les Unis sont tout près, annonça-t-il. Réveille les enfants – nous devons partir.

— Près comment ? demanda Ceorl, les yeux écarquillés de terreur.

— Une heure derrière nous – si nous avons de la chance.

Ceorl bondit sur ses pieds et se dépêcha de réveiller tout le monde. Païen souleva Melissa et la posa sur son épaule. Elle lâcha sa poupée et il la ramassa, l’enfouissant sous sa tunique. Les enfants s’agglutinèrent autour de lui.

— Tu vois ce pic, là-bas ? dit-il. Allez-y vite ! Je vous retrouverai.

— Promis ?

— Promis. (Païen grimpa sur sa selle.) Mets deux des plus petits derrière moi. (Ceorl s’exécuta.) Et maintenant, petits, accrochez-vous bien – nous allons faire un tour.

Païen éperonna l’étalon qui bondit en avant, avalant la distance qui le séparait des montagnes. Melissa se réveilla et se mit à pleurer. Païen dut sortir sa poupée et la lui coller dans les bras. Après quelques minutes de grand galop, il vit un affleurement rocheux sur sa droite. Il tira sur les rênes et dirigea l’étalon vers les rochers. Le sentier était étroit, moins d’un mètre cinquante de large, mais s’élargissait au sommet pour devenir une cuvette. Il n’y avait pas d’autre sortie que ce chemin.

Païen aida les enfants à descendre.

— Attendez-moi ici, leur dit-il, et il repartit une fois de plus dans la plaine.

Il fit le trajet cinq fois, et au dernier voyage Ceorl et les quatre plus grands avaient presque atteint les rochers lorsqu’il arriva à leur rencontre. Il sauta de selle et tendit les rênes au garçon.

— Emmène le cheval dans la cuvette et attends-moi là.

— Qu’est-ce que vous allez faire ?

— Fais ce que je te dis, petit !

Ceorl recula d’un pas.

— Je voulais juste vous aider.

— Je suis désolé, mon garçon ! Garde ta dague à portée de main – je vais essayer de les retenir ici, mais s’ils arrivent à passer, utilise ta dague sur les plus jeunes. Tu comprends ?

— Je ne crois pas que je pourrais y arriver, balbutia Ceorl.

— Alors fais ce que ton cœur te dira de faire. Bonne chance, Ceorl !

— Je… je ne tiens pas vraiment à mourir.

— Je sais. Et maintenant grimpe là-haut et va les rassurer.

Païen dégagea sa hache de la selle et défit son arc et un carquois. L’arc était en corne vagrianne, et seul un homme très fort pouvait le bander. Païen s’installa en bas de la piste, contemplant l’Est.

On disait que les Rois du Trône d’Opale savaient toujours lorsque leur heure était arrivée.

Païen savait.

Il prépara son arc et retira sa tunique afin que l’air de la nuit rafraîchisse son corps.

Puis, d’une voix forte, il se mit à entonner le Chant des Morts.



Ananaïs et ses capitaines se réunirent dans un endroit qui avait été décidé à l’avance. Ils s’assirent pour discuter des actions du jour. Dès qu’ils avaient été repoussés du premier cercle de montagnes, les hommes de Skoda avaient été divisés en sept forces. Ils se positionnèrent sur les hauts plateaux et tendirent des embuscades aux envahisseurs dès qu’ils déferlèrent sur les hauteurs. Ils harcelèrent les troupes de Ceska, les attaquant et prenant aussitôt la fuite à maintes reprises, ralentissant leur progression ; ainsi les pertes du côté des hommes de Skoda étaient très légères – à l’exception de la troupe de Parsal, dont personne n’avait réchappé.

— Ils se déplacent plus vite que nous ne l’avions prévu, fit remarquer Katan. Et leur nombre a été gonflé par l’arrivée des troupes de Delnoch.

— Je dirais qu’il y avait pas loin de cinquante mille hommes dans cette force d’invasion, dit Irit. Nous pouvons déjà oublier de résister ailleurs qu’à Tarsk ou Magadon.

— On va continuer à les harceler, maintint Ananaïs. Combien de temps pourrez-vous contenir le pouvoir de leurs maudits Templiers, Katan ?

— Je crois qu’ils vont bientôt trouver les moyens de contourner nos défenses.

— Dès qu’ils auront réussi, nos raids risquent de devenir de véritables suicides.

— Je le sais fort bien, Masque Noir. Mais il ne s’agit pas ici d’une science exacte. Nous nous battons sans relâche dans le Vide, et ils sont en train de nous repousser.

— Fais de ton mieux, mon garçon, dit Ananaïs. Très bien, nous continuerons à les attaquer pendant une journée encore, et puis nous ferons revenir tout le monde derrière les murs.

— Est-ce que vous n’avez pas l’impression de cracher dans l’œil du cyclone ? demanda Irit.

Ananaïs sourit.

— Peut-être, mais nous n’avons pas encore perdu ! Katan, pouvons-nous chevaucher sans risque ?

Le prêtre ferma les yeux et tout le monde attendit quelques minutes qu’il se prononce. Mais tout d’un coup, Katan fut agité par une violente secousse, et il ouvrit grand les yeux.

— Au nord, dit-il. Nous devons y aller tout de suite !

Le prêtre essaya de se lever, manqua de tomber, se rattrapa et courut à son cheval. Ananaïs lui emboîta le pas.

— Irit ! hurla-t-il. Ramène tes hommes vers le groupe. Les autres, avec moi !

Katan partit bille en tête dans une course effrénée au triple galop en direction du Nord, suivi par Ananaïs et ses vingt guerriers. L’aube allait se lever et le sommet des montagnes était baigné de rouge.

Le prêtre fouetta sa monture et Ananaïs, qui n’était pas loin derrière lui, hurla :

— Tu vas tuer ta monture, imbécile !

Katan l’ignora, se penchant davantage encore sur le cou du cheval. Devant eux se dressait un affleurement rocheux ; Katan tira sur ses rênes et sauta de selle, courant vers un passage étroit. Ananaïs dégaina son épée et courut après lui.

À l’intérieur du passage il y avait deux Unis morts, des flèches empennées de noir dépassant de leur gorge. Ananaïs continua à courir. Une autre bête, une flèche en plein cœur. Il arriva à un tournant et entendit des grognements bestiaux ainsi qu’un bruit d’acier qui s’entrechoque. Il enjamba trois autres cadavres et sortit du virage, l’épée brandie. Deux Unis étaient morts devant lui et un troisième attaquait Katan, tandis que deux autres encore étaient engagés dans une lutte effroyable avec un homme qu’Ananaïs ne pouvait pas voir.

— Dragon, à moi ! hurla Ananaïs.

Un des deux Unis se jeta sur lui, mais il parvint à parer un coup terrible et plongea son épée dans le ventre de la bête. Les serres du monstre jaillirent vers lui et il eut à peine le temps de se jeter de côté. Ses hommes arrivèrent alors et taillèrent en pièces le monstre qui s’écroula sous les coups. Katan se débarrassa de son adversaire avec une aisance déconcertante et courut porter secours au guerrier, mais ce ne fut pas nécessaire. Païen enfonça sa hache profondément dans le cou de la bête et s’écroula à son tour.

Ananaïs courut jusqu’à Païen et constata que son corps n’était qu’une plaie : son torse avait été déchiré, et des lambeaux de chair pendaient çà et là.

Son bras gauche était presque entièrement coupé et son visage avait été déchiqueté.

La respiration de l’homme noir était irrégulière, mais ses yeux étaient toujours brillants et il essaya de sourire à Ananaïs lorsque celui-ci le prit dans ses bras.

— Il y a des enfants un peu plus haut, souffla Païen.

— Nous allons les chercher. Reste allongé !

— À quoi bon, mon ami ?

— Ne bouge pas.

— J’en ai abattu combien ?

— Neuf.

— C’est bien. Je suis content que tu sois venu – j’aurais eu… du mal avec les deux derniers.

Katan s’agenouilla au côté de Païen et posa ses mains sur sa tête ensanglantée. Toute douleur disparut du mourant.

— J’ai failli à ma mission, dit Païen. J’aurais dû aller trouver Ceska.

— Je le trouverai pour toi, lui promit Ananaïs.

— Est-ce que les enfants vont bien ?

— Oui, le rassura Katan. Nous les faisons descendre à présent.

— Il ne faut pas qu’ils me voient. Je leur ferais peur.

— N’aie crainte, dit Katan.

— Assurez-vous que vous emportez bien la poupée de chiffon de Melissa… Elle serait perdue sans elle.

— On fera attention.

— Quand j’étais plus jeune, j’ai donné l’ordre à des hommes de se jeter dans un feu ! Je n’aurais pas dû le faire. J’ai toujours regretté ce geste. Quant à nous, Masque Noir, eh bien il semble que nous ne saurons jamais, pas vrai ?

— Moi je sais, répondit Ananaïs. Je n’aurais jamais pu vaincre neuf Unis. Je ne pensais pas que ce soit possible.

— Tout est possible, dit Païen, sa voix n’étant plus qu’un murmure. Sauf chasser les regrets. (Il fit une pause.) Scaler a un plan.

— Ça peut marcher ? s’enquit Ananaïs.

Païen sourit.

— Tout est possible. Il m’a donné un message pour toi, mais maintenant c’est trop tard. Il voulait que tu saches que dix mille hommes de Delnoch marchaient sur vous. Ils sont arrivés avant moi.

Ceorl se fraya un chemin jusqu’à Païen et s’agenouilla à côté de lui, les larmes aux yeux.

Pourquoi ? dit-il. Pourquoi avoir fait ça pour nous ?

Mais Païen était mort.

Ananaïs prit l’enfant par le bras.

— Il l’a fait parce que c’était un homme – un très grand homme.

— Il n’aimait même pas les enfants.

— Je pense que tu te trompes, mon garçon.

— Il me l’a dit lui-même. Les enfants l’irritaient. Pourquoi a-t-il accepté de se faire tuer pour nous ?

Ananaïs n’avait pas de réponse, mais Katan s’avança.

— Parce que c’était un héros. Et c’est ce que font les héros. Tu comprends ?

Ceorl acquiesça.

— Je ne savais pas que c’était un héros – il ne me l’avait pas dit.

— Peut-être qu’il ne le savait pas, répondit Katan.



Galand prit très mal la mort de son frère. Il se réfugia en lui-même, endiguant ses émotions ; ses yeux noirs ne laissaient pas filtrer une once de l’agonie qu’il ressentait en son for intérieur. Il mena ses hommes dans plusieurs raids contre la cavalerie drenaïe, les frappant sauvagement et se repliant presque aussitôt. Malgré son désir de vengeance, il restait un soldat discipliné – aux charges insouciantes, il préférait les risques calculés. Parmi ses trois cents hommes, il n’y avait presque pas eu de pertes. Ils se dirigèrent vers les murs de Magadon pour y prendre position, ne laissant que trente-sept de leurs camarades enterrés dans les collines.

Il n’y avait pas de portes à Magadon et les hommes durent abandonner leurs chevaux pour escalader les échelles de cordes que les défenseurs leur avaient jetées. Galand fut le dernier à monter sur les remparts et, une fois en haut, il se retourna pour faire face à l’est.

La guerre lui avait pris sa fille, et maintenant son frère.

Nul doute qu’elle le prendrait à son tour, songea-t-il.

Étrange comme cette idée ne lui faisait absolument pas peur.

Parmi ses hommes, une quarantaine avaient été blessés. Il les emmena à l’hôpital de campagne où Valtaya et une dizaine de femmes s’occupèrent d’eux. Galand salua la femme blonde de la main et celle-ci lui sourit, puis retourna à son travail : des points de suture sur la cuisse d’un guerrier.

Il se promena sous le soleil. Un de ses hommes lui apporta une miche de pain et une cruche de vin. Galand le remercia et s’assit le dos à un arbre. Le pain était frais, le vin jeune. Un de ses chefs de section, un jeune fermier du nom d’Oranda, se joignit à lui. Il avait un épais bandage sur le bras.

— Elles m’ont dit que la blessure était nette – seulement six points de suture. Je devrais toujours pouvoir porter un bouclier.

— Bien, fit Galand distraitement. Du vin ?

Oranda en but une large gorgée.

— Il est un peu jeune. On devrait peut-être le laisser vieillir un mois ou deux !

— Très juste, répondit Galand, qui s’en reversa une lampée.

L’espace d’un moment ils restèrent sans parler, et la tension monta chez Galand qui attendait l’inévitable commentaire.

— Je suis désolé pour votre frère, finit par dire Oranda.

— Tous les hommes sont mortels, répondit Galand.

— C’est vrai. J’ai perdu beaucoup d’amis dans cette troupe. Les murs ont l’air solide, pas vrai ? Ça fait bizarre de voir des murs dans cette vallée. Je venais jouer ici quand j’étais enfant, je regardais gambader les chevaux sauvages.

Galand ne répondit rien. Oranda lui tendit la cruche, souhaitant secrètement pouvoir se lever et partir, mais il ne voulait pas être grossier. C’est alors que Valtaya les rejoignit ; Oranda lui fit un grand sourire, la salua et s’en alla.

Galand leva les yeux et sourit.

— Vous êtes très jolie, ma dame. Une apparition.

Elle avait retiré son tablier maculé de sang et ne portait à présent plus qu’une robe de coton bleu clair, qui moulait superbement son corps.

— Vos yeux doivent être fatigués, barbe-noire. Mes cheveux sont gras et il y a des cernes violettes sous mes yeux. Je me sens affreuse.

— Vous êtes toujours belle, dit-il.

Elle s’assit à côté de lui et posa la main sur son bras.

— Je suis vraiment navrée pour Parsal.

— Tous les hommes sont mortels, dit-il, fatigué de le répéter.

— Mais je suis contente que vous soyez en vie.

— C’est vrai ? demanda-t-il, les yeux froids. Pourquoi ?

— Quelle drôle de question pour un ami !

— Je ne suis pas votre ami, Val. Je suis quelqu’un qui vous aime, il y a une différence.

— Je suis désolée, Galand. Je ne sais pas quoi dire – vous savez bien que je suis avec Ananaïs.

— Et êtes-vous heureuse ?

— Bien sûr que je suis heureuse – aussi heureuse que n’importe qui peut l’être au beau milieu d’une guerre.

— Pourquoi ? Pourquoi l’aimez-vous ?

— Je ne peux pas répondre à cette question. Aucune femme ne le pourrait. Pourquoi m’aimez-vous ?

Il reprit une rasade, ignorant la logique de la question.

— Ce qui me fait mal, c’est qu’il n’y a pas de futur, pour aucun de nous, dit-il, même si nous survivons à cette bataille. Ananaïs ne s’installera jamais pour se marier. Ce n’est ni un fermier, ni un marchand… Il vous abandonnera, toute seule, dans une ville. Et moi je retournerai dans ma ferme. Aucun de nous ne sera heureux.

— Arrêtez de boire, Galand. Cela vous rend mélancolique.

— Ma fille était une créature joyeuse, mais aussi une vraie coquine. Je l’ai fessée presque autant que j’ai essuyé ses larmes. Si j’avais su à quel point sa vie serait courte… Et maintenant Parsal… J’espère qu’il est mort rapidement. Je dis ça de manière presque égoïste, dit-il soudainement. Mon sang ne coule plus chez aucun être vivant, à part moi. Quand je serai parti, ce sera comme si je n’avais jamais existé.

— Heureusement, il y a tes amis qui t’aiment, dit-elle.

Il retira son bras de son étreinte agréable et la regarda avec des yeux pleins de colère.

— Je n’ai pas d’amis ! Je n’en ai jamais eu.