Chapitre 22
Vers le milieu de l’après-midi, des trompettes résonnèrent dans le camp ennemi et quelque dix mille guerriers commencèrent à s’affairer consciencieusement autour des wagons – ils retiraient les échelles, attachaient les cordes aux grappins, fixaient des boucliers.
Ananaïs courut jusqu’au mur où Lake était penché sur l’arc géant, vérifiant les cordes et les nœuds.
L’armée s’aligna le long de la vallée. Le soleil se reflétait dans leurs lances et leurs épées. Des tambours donnèrent la cadence et l’armée se mit en marche.
Sur le mur, les défenseurs passèrent une langue sèche sur leurs lèvres et essuyèrent leurs paumes moites sur leur tunique.
Le lent martèlement des tambours résonna dans toutes les montagnes.
Puis la terreur s’empara des défenseurs, comme un raz-demarée. Les hommes se mirent à hurler et sautèrent du mur, roulant dans l’herbe plus bas.
— Les Templiers ! hurla Decado. Ce n’est qu’une illusion.
Mais la panique continua à se répandre dans les rangs des hommes de Skoda. Ananaïs essaya de les rallier, mais sa propre voix tremblait de peur. De plus en plus d’hommes sautaient du mur tandis que les tambours se rapprochaient.
Des centaines d’hommes s’enfuyaient, mais ils s’arrêtèrent devant la femme en cotte de mailles qui leur barra le passage.
— Nous ne fuyons pas ! gronda Rayvan. Nous sommes Skoda ! Nous sommes les fils de Druss la Légende. Nous ne fuyons pas !
Elle dégaina une épée courte et se dirigea vers le mur. Il ne restait plus qu’une poignée d’hommes sur les remparts, et ils étaient tremblants et livides. Rayvan monta les marches et la peur s’empara d’elle alors qu’elle atteignait les créneaux.
Ananaïs tituba jusqu’à elle, lui tendant une main qu’elle accepta volontiers.
— Ils ne peuvent pas nous vaincre ! dit-elle à travers ses dents serrées, les yeux ronds.
Les hommes de Skoda se retournèrent et la virent se tenir avec un air de défi au milieu des remparts. Ils ramassèrent leur épée et revinrent sur leurs pas, repoussant le mur de peur qui se dressait devant eux.
Decado et les Trente luttèrent également, maintenant un bouclier autour de Rayvan.
Et la peur disparut !
Les guerriers de Skoda se ruèrent sur les murs, en proie à la colère. Honteux devant le courage qu’avait montré la guerrière qui les dirigeait, ils décidèrent de reprendre leur poste et de le tenir coûte que coûte ; la détermination se lisait sur leur visage.
Les tambours s’arrêtèrent. Une trompe sonna.
Dans un rugissement sauvage, les dix mille guerriers se lancèrent à l’assaut.
Lake et ses assistants armèrent les bras de leurs deux machines et remplirent les bols avec les billes de plomb. Lorsque les ennemis furent à cinquante pas, Lake leva la main. À quarante pas, il l’abaissa et appuya sur le levier. Le bras de bois siffla vers l’avant. La seconde machine l’imita peu après.
Le premier rang des ennemis fut fauché et un grand cri de joie monta des remparts. Les hommes de Skoda prirent leurs arcs et décochèrent volées de flèches sur volées de flèches pour arrêter les guerriers dans leur charge. Mais ceux-ci étaient bien protégés dans leurs armures et ils s’abritaient derrière des boucliers.
Des échelles furent posées contre le mur et des grappins passèrent par-dessus les remparts.
— C’est parti ! lâcha Ananaïs.
Le premier guerrier à atteindre les remparts mourut avec l’épée d’Ananaïs plantée en travers de la gorge. Il emporta dans sa chute l’homme qui était derrière lui.
Puis ils passèrent tous et la bataille se transforma en corps à corps.
Decado et les Trente combattirent ensemble, comme une unité, à la droite d’Ananaïs. Là, pas un guerrier ne put poser le pied sur les remparts.
Mais sur la gauche, les envahisseurs s’étaient taillé une brèche. Ananaïs chargea en plein milieu, taillant et coupant de toute part, hachant et tranchant. On aurait dit un lion parmi une meute de loups. Il se forgea un passage dans les rangs ennemis et les hommes de Skoda s’engouffrèrent à sa suite en hurlant de défi. Progressivement, ils repoussèrent les soldats. Au centre, Rayvan plongea sa lame dans la poitrine d’un guerrier, mais en tombant il donna un dernier coup d’épée qui la toucha à la joue. Elle tituba et un autre guerrier lui fonça dessus. En voyant sa mère en danger, Lake lança sa dague, dont le manche heurta l’homme derrière l’oreille. Il manqua de tomber et lâcha son épée. Rayvan l’acheva d’un coup porté des deux mains sur la nuque.
— Mère, va-t’en d’ici ! hurla Lake.
En entendant ce cri, Decado quitta les Trente et courut jusqu’à Rayvan qu’il aida à se relever.
— Lake a raison, dit-il. Vous êtes trop importante pour risquer votre vie ici !
— Derrière vous ! cria-t-elle en voyant un guerrier sauter par-dessus le mur, une hache à la main.
Decado tourna sur ses talons et exécuta un rapide mouvement vers l’avant. Son épée embrocha l’homme en pleine poitrine – puis elle se brisa. Deux autres guerriers arrivèrent en vue. Decado dut plonger pour récupérer la hache et se rétablit en faisant une roulade. Il bloqua un coup d’estoc et, d’un revers du plat de la hache, fit tomber le guerrier du mur. Le deuxième lança sa lame qui pénétra dans l’épaule de Decado, mais Lake, qui arrivait derrière en courant, enfonça son épée dans le crâne de l’attaquant.
Les assaillants reculèrent.
— Retirez les blessés du mur, cria Ananaïs. Ils vont revenir dans un instant.
Ananaïs se déplaça le long du rempart, inspectant rapidement les blessés et les morts. Une centaine d’hommes, au moins, ne pourrait plus se battre. Encore une dizaine d’attaques comme celle-ci et c’en était fini d’eux.
Galand se fraya un chemin depuis la gauche pour rencontrer Ananaïs vers le centre.
— Nous aurions bien besoin d’un millier d’hommes supplémentaire et d’un mur un peu plus haut, fit-il amèrement.
— Ils se sont bien battus. Il y aura moins de pertes la prochaine fois. Les plus faibles sont tombés lors du premier assaut.
— C’est tout ce qu’ils représentent pour vous ? cracha Galand. Une unité avec des épées, certains bons, certains mauvais ?
— Ce n’est pas le moment de parler de ça, Galand.
— Vous me dégoûtez !
— Je sais que la mort de Parsal…
— Laissez-moi tranquille ! dit Galand en le poussant pour passer.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Irit, en tendant à Ananaïs une miche de pain fourrée au fromage.
Ananaïs n’avait pas avalé sa première bouchée que les tambours résonnèrent de nouveau.
Cinq attaques furent lancées et repoussées avant la tombée de la
nuit, ainsi qu’une attaque nocturne, infligeant des pertes très
lourdes aux Drenaïs.
Ananaïs resta sur le mur jusqu’à deux heures avant l’aube. Decado lui affirma qu’il n’y avait plus d’attaque prévue et le général s’éloigna finalement des remparts. Valtaya avait une chambre dans l’hôpital, mais il résista à l’envie d’aller la voir ; au lieu de cela, il alla au milieu des arbres et s’endormit sur une butte herbeuse.
Quatre cents hommes avaient été retirés du champ de bataille ; l’hôpital était encombré de blessés et l’on avait dû en étendre dehors, autour du bâtiment, dans des couvertures posées sur l’herbe. Ananaïs avait demandé des renforts, et deux cent cinquante hommes de réserve arrivèrent.
Par Acuas, il apprit que les pertes avaient été plus légères à Tarsk, mais qu’il n’y avait eu que trois attaques seulement. Turs, le jeune guerrier qui menait les troupes de Tarsk, s’était franchement bien débrouillé.
À présent il était évident que l’offensive principale se ferait contre Magadon. Ananaïs espérait que les Unis ne seraient pas encore envoyés le lendemain, mais au fond de son cœur, il savait que si.
De l’autre côté de l’hôpital, un jeune guerrier se retourna dans son sommeil, victime d’un cauchemar. Soudain, son corps se raidit et un cri étranglé mourut dans sa bouche. Ses yeux s’ouvrirent et il s’assit, cherchant son couteau. Il retourna la lame et l’enfonça doucement dans sa poitrine, entre les côtes, jusqu’à ce qu’il atteigne le cœur. Puis il retira le couteau et se leva. Aucun sang ne coulait de la blessure…
Lentement, il marcha vers l’hôpital et regarda par la fenêtre ouverte. À l’intérieur, Valtaya travaillait malgré la nuit, essayant de sauver un maximum de blessés.
Il s’éloigna de la fenêtre et partit dans les bois un peu plus loin, où deux cents réfugiés avaient planté leurs tentes. Près d’un feu de camp, Rayvan était assise avec un bébé dans les bras. Elle parlait avec trois femmes.
Le mort marcha vers elles.
Rayvan leva les yeux et le vit – elle le connaissait bien.
— Tu n’arrives pas à dormir, Oranda ?
Il ne répondit pas.
C’est alors que Rayvan vit le couteau et elle plissa ses yeux. Quand l’homme s’agenouilla à côté d’elle, elle le regarda droit dans les yeux. Ils étaient vides, morts, et ils lui renvoyaient son regard sans la voir.
Le couteau jaillit et Rayvan se jeta de côté, orientant son corps de manière à protéger le bébé endormi ; la lame lui racla les côtes. Elle laissa rouler l’enfant et para le deuxième coup avec son avant-bras, puis elle décocha un direct du droit dans le menton de l’homme. Il tomba mais se redressa aussitôt. Rayvan se leva. Les autres femmes se mirent à hurler et le bébé commença à crier. Comme le cadavre avançait, Rayvan recula ; elle pouvait sentir le sang couler sur sa cuisse. Puis un homme arriva en courant, un marteau de forgeron dans les mains, qu’il abattit d’un grand coup sur la tête du mort. Le crâne se fendit, mais aucune expression n’apparut sur le visage.
Une flèche se planta dans la poitrine du mort ; il ne fit qu’y jeter un regard distrait et l’arracha. Galand s’interposa juste au moment où le cadavre rattrapait Rayvan. Il leva son couteau mais Galand lui envoya un grand coup d’épée ; le bras du cadavre vola dans les airs. Le mort tituba… et tomba.
— Ils tiennent vraiment à vous tuer, dit Galand.
— Ils veulent nous tuer tous, répondit Rayvan.
— Demain, leur vœu sera accompli, lui fit-il remarquer.
Valtaya finit de recoudre l’entaille de vingt centimètres sur la
hanche de Rayvan, puis elle versa de l’onguent sur la
blessure.
— Cela empêchera de laisser une vilaine cicatrice, expliqua Valtaya, recouvrant la blessure avec de la gaze.
— Je m’en moque bien, dit Rayvan. Quand on arrive à mon âge, les gens ne remarquent plus une cicatrice sur les hanches – si tu vois ce que je veux dire.
— Sornettes ! Vous êtes une très belle femme.
— C’est bien le problème. Les hommes qui remarquent les belles femmes sont très rares. Tu es l’amante de Masque Noir, c’est ça ?
— Oui.
— Tu le connais depuis longtemps ?
— Non, pas très longtemps. Il m’a sauvé la vie.
— Je vois.
— Vous voyez quoi ?
— Tu es une gentille fille, mais peut-être que tu paies ta dette un peu cher.
Valtaya s’assit à côté du lit et se frotta les yeux. Elle était fatiguée, trop fatiguée pour dormir.
— Est-ce que vous portez toujours un jugement aussi rapide sur les gens que vous rencontrez ?
— Non, répondit Rayvan, s’asseyant doucement, sentant que les points la tiraient. Mais l’amour se voit dans le regard, et une femme sait lorsqu’une autre est amoureuse. Quand je t’ai interrogée sur Masque Noir, tes yeux n’ont exprimé que de la tristesse. Et puis, tu as dit qu’il t’avait sauvé la vie. Ce n’était pas sorcier d’arriver à ma conclusion…
— Est-ce mal de vouloir rembourser quelqu’un ?
— Non, ce n’est pas mal – surtout en ce moment. De toute façon, c’est un homme bien.
— Je lui ai fait du mal, dit Valtaya. Je ne voulais pas. J’étais fatiguée. La plupart du temps, j’essaie de ne pas penser à son visage, mais là je lui ai dit de remettre son masque.
— Lake a vu un bout de son visage un jour qu’il n’avait pas son masque. Il m’a dit qu’Ananaïs était affreusement défiguré.
— Il n’a plus de visage, répondit Valtaya. Le nez et la lèvre supérieure ont été arrachés, et ses joues sont en lambeaux. Il y a une cicatrice qui ne veut pas guérir et qui laisse suinter du pus. C’est une horreur ! Il a l’air d’un cadavre. J’ai essayé… Je n’y arrive pas…
Des larmes coulèrent sur ses joues et les mots moururent dans sa gorge.
— Ne pense pas à toi en mal, ma fille, fit doucement Rayvan en s’inclinant pour lui tapoter dans le dos. Tu as essayé – la plupart des femmes n’auraient même pas fait ça.
— J’ai honte de moi. Une fois, je lui ai dit qu’un visage n’était pas un homme. C’était l’homme que j’essayais d’aimer, mais le visage revenait me hanter sans cesse.
— Tu n’as rien à te reprocher. La réponse est dans tes mots – l’homme que tu as essayé d’aimer. Tu as voulu trop en faire.
— Mais il est si noble et si tragique. Il était le Guerrier Doré… Il avait tout.
— Je sais. Et il était orgueilleux.
— Comment pouvez-vous savoir ça ?
— Ce ne serait pas étonnant, vu son histoire : le fils d’un riche patricien qui devient un général du Dragon. Et puis tout d’un coup, qu’est-ce qui se passe ? Il entre dans l’arène et tue des gens pour attiser l’excitation de la foule. La plupart des hommes qu’il a tués étaient des prisonniers, forcés de combattre et de mourir. Ils n’avaient pas le choix. Lui, si. Mais voilà, il ne pouvait pas rester éloigné des applaudissements. Il n’y a rien de noble là-dedans. Les hommes ! Qu’est-ce qu’ils savent de la vie ? Ils ne grandiront jamais.
— Vous êtes très dure avec lui – il est prêt à mourir pour vous !
— Pas pour moi. Pour lui. Il cherche à se venger.
— Ce n’est pas juste !
— La vie n’est pas juste, dit Rayvan. Mais ne t’y trompe pas, je l’aime beaucoup. Je l’aime énormément. C’est un homme bon. Mais les hommes ne sont pas divisés en deux groupes, l’un fait d’or et l’autre de plomb. Non, ils sont un mélange des deux.
— Et les femmes ? demanda Valtaya.
— De l’or pur, ma fille, répondit Rayvan avant de glousser.
Valtaya sourit.
— Voilà qui est mieux ! lança Rayvan.
— Comment faites-vous ? Pour rester forte ?
— Je fais semblant.
— Non, ce n’est pas vrai. Vous avez renversé le cours du combat aujourd’hui – vous étiez magnifique.
— C’était facile. Ils ont tué mon mari et mes fils, il ne me reste plus rien pour souffrir. Mon père disait qu’on ne peut pas arrêter un homme qui sait qu’il a raison. Au début je croyais que c’étaient des idioties. Une flèche dans l’estomac arrête n’importe qui. Mais maintenant j’ai compris ce qu’il voulait dire. Ceska est contre nature, il est comme une tempête de neige en plein juillet. Il ne pourra pas triompher tant que des gens s’opposeront à lui. La nouvelle qu’une rébellion a éclaté à Skoda est en train de se répandre dans tout l’empire, et bientôt d’autres groupes vont se soulever. Des régiments vont se mutiner, des hommes honnêtes vont prendre leurs épées. Il ne peut pas gagner.
— Il peut gagner ici.
— Cela ne sera que de courte durée.
— Ananaïs est persuadé que Tenaka Khan va revenir avec une armée nadire.
— Je sais, fit Rayvan. Je n’aime pas trop cette idée.
Dans la chambre d’à côté, Decado était allongé, les yeux ouverts. Sa blessure à l’épaule le faisait souffrir. Il sourit en entendant les paroles de Rayvan.
On ne peut pas tromper une telle femme, pensa-t-il.
Il contempla le plafond en bois, essayant d’ignorer la douleur. Il était en paix. Katan était venu à lui, lui parlant du garçon, Ceorl, et Decado avait failli pleurer. Tout s’emboîtait parfaitement. La mort ne lui faisait plus peur.
Decado se mit sur son séant. Son armure était posée sur une table à sa droite. L’armure de Serbitar.
Les Trente de Delnoch.
On racontait que Serbitar avait été en proie à une multitude de doutes. Decado espérait qu’à la fin, il avait résolu ses doutes. C’était bon de savoir. Il se demanda comment il avait pu rester si longtemps aveugle face à la vérité, alors que les faits brillaient devant ses yeux comme du cristal écarlate.
Ananaïs et Tenaka, qui se retrouvaient tous les deux comme attirés par les casernes du Dragon. Scaler et Païen. Decado et les Trente. Rayvan.
Chacun symbolisait un fil de cette toile d’intrigue et de magie. Et qui savait combien de fils avaient une semblable importance ?
Valtaya, Renya, Galand, Lake, Parsal, Irit, Turs ?
Païen avait été attiré depuis un pays lointain pour sauver un enfant spécial. Mais qui l’enfant allait-il sauver ?
Des toiles derrière des toiles, derrière des toiles…
Peut-être que les événements n’étaient finalement que des liens. La légendaire bataille de Dros Delnoch n’avait peut-être pour but que la création de Tenaka Khan. Et Scaler. Et le Dragon.
C’était trop vaste pour Decado.
La douleur dans son épaule le lança une fois de plus et, comme elle le submergeait, il grogna.
Demain, la douleur s’arrêterait.
Avec l’aube, ce furent trois attaques qui s’enchaînèrent. Durant la
dernière, la ligne de défense manqua de céder, mais Ananaïs, armé
de deux épées, se jeta sur les envahisseurs dans une transe
berserk, hachant et tranchant tout ce qui était à portée. Comme les
ennemis étaient repoussés, une unique sonnerie de clairon retentit
dans le camp ennemi et les Unis se rassemblèrent. Ils étaient cinq
mille.
Les bêtes avancèrent à grandes enjambées et les hommes de la Légion battirent en retraite pour laisser le champ libre à l’avancée des Unis.
Ananaïs déglutit avec peine et regarda le long du mur à droite et à gauche. Le moment tant redouté était arrivé. Mais les hommes de Skoda ne semblaient pas faillir, et il se sentit fier.
— Il y aura un bon tapis de fourrure pour chacun d’entre nous ce soir ! beugla-t-il.
Des rires sinistres accueillirent sa plaisanterie.
Les bêtes attendirent que les Templiers Noirs se rassemblent au milieu d’elles – ils émettaient mentalement des images de sang et de carnage pour enflammer la nature bestiale des Unis.
Le hurlement commença à retentir.
Sur le mur, Decado appela Balan. Le prêtre aux yeux noirs approcha et s’inclina d’une façon formelle.
— Le moment est presque venu, dit Decado.
— Oui.
— Tu resteras derrière.
— Quoi ? fit Balan, étonné. Pourquoi ?
— Parce qu’ils vont avoir besoin de toi. Pour garder le lien avec Tarsk.
— Je ne veux pas rester seul, Decado !
— Tu ne seras pas seul. Nous serons tous avec toi.
— Non, tu es en train de me punir !
— Ce n’est pas ça. Reste à côté d’Ananaïs et protège-le de ton mieux. Ainsi que la femme, Rayvan.
— Que quelqu’un d’autre reste. Je suis le plus mauvais d’entre nous – le plus faible. J’ai besoin de vous autres. Vous ne pouvez pas me laisser derrière.
— Aie la foi, Balan. Et obéis-moi.
Le prêtre descendit des remparts à moitié chancelant et courut se réfugier dans les bois.
Dans la plaine, le hurlement s’amplifia dans un crescendo terrible.
— Maintenant ! cria Decado.
Les dix-sept prêtres guerriers glissèrent de l’autre côté des remparts et atterrirent sur le sol. Ils marchèrent vers les bêtes qui n’étaient plus qu’à quelques centaines de pas.
— Par le ciel ? s’exclama Ananaïs. Decado !
Les Trente avancèrent étalés sur une seule ligne, leurs capes blanches flottant sous la brise, l’épée à la main.
Les bêtes chargèrent ; les Templiers coururent derrière elles, les encourageant par des rafales mentales d’une puissance effrayante.
Les Trente tombèrent à genoux.
Le chef des Unis, une bête énorme de presque deux mètres cinquante de haut, tituba sous le choc de la vision. De la pierre. De la pierre froide. Sculptée.
Du sang, du sang frais, qui coulait d’un morceau de viande salée.
La bête se remit à courir.
De la pierre. De la pierre froide. Des ailes.
Du sang.
De la pierre.
Des ailes. Des ailes sculptées.
Trente pas, à peine, séparaient les bêtes des Trente. Ananaïs ne pouvait plus soutenir la scène et il détourna le regard.
Le chef des Unis tomba sur les guerriers en armure d’argent qui étaient agenouillés devant lui.
De la pierre. De la pierre sculptée. Des ailes. Des hommes qui marchent. De la pierre…
La bête hurla.
Un dragon. Le dragon de pierre. MON DRAGON !
Sur toute la rangée, les Unis ralentirent. Le hurlement s’estompa. L’image grandit en puissance. Des souvenirs enfouis depuis longtemps luttaient pour refaire surface. La douleur, une terrible douleur brûlait dans ces corps gigantesques.
Les Templiers redoublèrent d’efforts, envoyant des décharges fulgurantes en direction des bêtes. Un Uni se retourna et donna un grand coup de serres qui arracha la tête d’un Templier.
L’Uni colossal qui menait les autres s’arrêta devant Decado ; sa grosse tête pendait, et sa langue aussi. Decado leva les yeux. Il maintint l’image dans l’esprit de la bête, et la tristesse dans ses yeux. Elle savait. Son bras vint frapper contre sa propre poitrine. La langue pendit pour former un seul mot que Decado arriva à comprendre :
— Baris. Moi Baris !
La bête se retourna et courut vers les Templiers en hurlant. D’autres Unis le suivirent et les Templiers se figèrent, incapables de comprendre ce qui leur arrivait. Et les bêtes fondirent sur eux. Mais tous les Unis n’étaient pas des anciens du Dragon et des dizaines d’entre eux s’affrontèrent dans la confusion, jusqu’à ce que l’un d’entre eux repère les guerriers en armure d’argent et se concentre dessus.
Il passa à l’attaque, suivi par une dizaine de ses compagnons.
Dans leur état de transe, les Trente étaient sans défense. Seul Decado avait le pouvoir de bouger… et il n’en fit rien. Les Unis leur sautèrent dessus en grondant.
Decado ferma les yeux et sa douleur s’estompa.
Les Templiers tombèrent par centaines tandis que les bêtes ravageaient à présent le camp. L’Uni géant qui fut autrefois Baris, le Seigneur du Dragon, bondit sur Maymon qui essayait de s’enfuir. D’un coup de dents, il lui arracha un bras. Maymon hurla, mais un coup vif donné par une patte énorme lui emporta le visage, noyant son hurlement dans le sang.
Baris bondit sur ses pieds et courut vers la tente de Ceska.
Darik lui lança un javelot qui se ficha dans sa poitrine, mais il n’avait pas pénétré profondément : l’Uni retira l’arme et chargea de nouveau.
— À moi, la Légion ! glapit Darik.
Des archers criblèrent la bête de flèches, mais cela ne l’arrêta pas.
Partout sur le champ de bataille, des Unis s’écroulaient, hurlant leur agonie.
Pourtant, Baris continuait à avancer. Darik regarda ébahi l’Uni gigantesque qui rapetissait devant lui à vue d’œil. Une flèche transperça la poitrine de la bête, qui tituba. C’est alors que Darik s’élança pour plonger son épée dans le dos de l’Uni. Celui-ci essaya de rouler sur lui-même… et mourut. Darik le retourna du bout du pied. La bête frémissait encore, il la poignarda une fois de plus. Mais il se rendit compte que ses mouvements n’avaient rien à voir avec la vie – en fait, la bête reprenait forme humaine. Il s’en alla.
Les bêtes mouraient à travers la plaine – toutes, à part le petit groupe qui éventrait les guerriers d’argent responsables de ce chaos.
Ceska était assis dans sa tente. Darik entra et s’inclina.
— Les bêtes sont mortes, sire.
— J’en referai d’autres, dit Ceska. Emparez-vous de ce mur !
Scaler baissa les yeux sur le Templier mort. Deux guerriers
sathulis couraient pour rattraper son cheval pendant que Magir
arrachait la flèche plantée dans la gorge du cadavre. Il enfonça un
bout de tissu dans la plaie pour arrêter le sang.
Rapidement, ils défirent le plastron noir de l’homme et le lui ôtèrent. Scaler nettoya les taches de sang sur les boucles. Deux guerriers continuèrent à déshabiller le Templier tandis que Scaler ouvrait une pochette en cuir cachée dans le plastron. À l’intérieur, se trouvait un parchemin, scellé avec l’emblème des Loups. Scaler le remit dans la pochette.
— Cachez le corps, dit-il, et il courut se réfugier dans les bois.
Depuis trois jours ils avaient attendu qu’un messager passe sur la route déserte qui traversait Skultik. Magir l’avait abattu d’une seule flèche – c’était un bon tireur.
De retour au camp, Scaler examina le sceau. La cire était verte et marbrée ; il n’y avait rien de pareil chez les Sathulis. Il envisagea d’ouvrir le parchemin, puis le remit dans la pochette.
Des éclaireurs sathulis lui avaient apporté des nouvelles de Tenaka Khan. Il était à moins d’un jour de la forteresse, et le plan de Scaler devait prendre effet immédiatement.
Il se dirigea vers l’armure et essaya de l’enfiler. Elle était un peu trop grande. Il la retira et perça les sangles en cuir avec la pointe de sa dague afin d’ajuster les boucles. C’était mieux.
Le heaume lui allait bien, mais Scaler aurait été plus heureux si l’homme n’avait pas été un Templier. On disait qu’ils pouvaient communiquer par la pensée. Il espérait qu’il n’y avait pas de Templiers à Delnoch.
— Quand est-ce que tu y vas ?
— Ce soir. Après minuit.
— Pourquoi si tard ?
— Avec un peu de chance, le commandant sera en train de dormir quand j’arriverai. Comme ça, il sera dans un demi-sommeil et moins enclin à m’interroger.
— Tu prends un grand risque, Seigneur Comte.
— Inutile de me le rappeler.
— J’aurais préféré fondre sur la forteresse avec dix mille tulwars.
— Oui, concéda Scaler, mal à l’aise. Ç’aurait pu être bien. Enfin, peu importe !
— Tu es un homme étrange, mon Seigneur. Toujours à plaisanter.
— La vie est trop triste, Magir. Il faut chérir le rire.
— Comme l’amitié, ajouta le Sathuli.
— Tout juste.
— Est-ce que c’était difficile d’être mort ?
— Pas aussi difficile que de vivre sans espoir.
Magir acquiesça solennellement.
— J’espère que cette aventure n’est pas vaine.
— Pourquoi le serait-elle ?
— Je ne fais pas confiance au Nadir.
— Tu es un homme suspicieux, Magir. J’ai confiance en Tenaka Khan. Quand j’étais enfant, il m’a sauvé la vie.
— Alors lui aussi, il est né une deuxième fois ?
—Non.
— Je ne comprends pas.
— Je ne suis pas sorti de la tombe adulte, Magir. D’abord, j’ai dû grandir comme n’importe quel enfant.
— Il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas. Mais nous en parlerons un autre jour. Maintenant, il est temps de se préparer.
Scaler opina, surpris par sa propre stupidité. Comme il était facile pour un homme de se trahir.
Magir regarda Scaler mettre l’armure noire. Il se posait des questions. Il n’était pas stupide et sentait bien que le comte n’était pas à l’aise. Il savait que tout n’était pas tel qu’il l’avait cru. Et pourtant, l’esprit de Joachim lui avait fait confiance.
Cela devait suffire.
Scaler serra fermement la selle sur la jument noire et l’enfourcha, accrochant le heaume au pommeau.
— Au revoir, mon ami, dit-il.
— Que le dieu de la chance soit avec toi, répondit Magir.
Scaler éperonna la jument et celle-ci partit entre les arbres. Il chevaucha pendant une heure, jusqu’à ce que les portes sud de Delnoch apparaissent devant lui. Le grand mur barrait tout le col. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas été chez lui.
Deux sentinelles saluèrent lorsqu’il passa sous la herse, puis il tourna à gauche en direction des portes de la ville. Un soldat approcha et prit les rênes pendant qu’il mettait pied à terre.
Scaler avança et une autre sentinelle vint à sa rencontre.
— Conduis-moi au gan, ordonna Scaler.
— Gan Paldin dort, monsieur.
— Alors réveille-le ! lâcha hargneusement Scaler, gardant une voix froide et sinistre.
— À vos ordres, monsieur. Si vous voulez bien me suivre, monsieur.
Il mena Scaler à travers un couloir éclairé par des torches, puis dans le Grand Hall des Héros, bordé de statues. Puis ils montèrent l’escalier de marbre qui menait aux quartiers de Paldin. Dans le temps, ils avaient appartenu au grand-père de Scaler. La sentinelle gratta plusieurs fois à la porte avant qu’une voix ensommeillée réponde ; la porte s’ouvrit d’un coup. Gan Paldin avait enfilé un peignoir en laine. C’était un petit homme entre deux âges, avec de grands yeux protubérants. Scaler le détesta immédiatement.
— Est-ce que cela n’aurait pas pu attendre ? demanda Paldin avec irritation.
Scaler tendit le parchemin et Paldin l’ouvrit pour le lire en vitesse.
— Eh bien, dit-il, c’est tout ? Ou y a-t-il un message personnel ?
— J’ai un autre message, mon Seigneur. De l’empereur lui-même. Il attend de l’aide du Nord et vous devrez permettre au général nadir qui se présentera de passer les portes. Vous comprenez ?
— Étrange, murmura Paldin. Les laisser passer, c’est ça ?
— C’est exact.
Paldin se retourna d’un mouvement rapide et dégaina une dague qui se trouvait sur sa table de chevet. La dague siffla et se retrouva contre la gorge de Scaler.
— Alors vous allez peut-être pouvoir m’expliquer ce que signifie ce message ? dit-il, en tenant le parchemin pour que Scaler puisse le lire.
« Une armée nadire arrive. Tenez bon. Ceska. »
— Je n’ai pas l’intention de rester ainsi avec une dague sur la gorge très longtemps, fit Scaler d’un ton irrité. Je ne tiens pas à tuer un général. Retirez-la immédiatement – ou soyez prêt à affronter la furie d’un Templier.
Paldin pâlit et retira sa dague. La sentinelle avait dégainé son épée et se tenait derrière Scaler.
— Bien, dit ce dernier. À présent, relisons ce message. Vous constaterez qu’il dit : « Une armée nadire arrive. » C’est bien pour ça que je suis venu vous voir. « Tenez bon » fait référence aux rebelles et à ces damnés sathulis. Ce que l’empereur attend de vous, c’est que vous lui obéissiez. Il a besoin des Nadirs – vous comprenez ?
— Ce n’est pas très clair.
— C’est clair pour moi, cracha Scaler. L’empereur a négocié un traité avec les Nadirs. Ils envoient des forces pour l’aider à écraser les rebelles, ici et ailleurs.
— Je dois demander une confirmation, argumenta Paldin.
— Vraiment ? Vous refusez donc de vous soumettre aux ordres de l’empereur ?
— Pas du tout. Je suis loyal, je l’ai toujours été. C’est simplement que cet ordre n’était pas prévu.
— Je vois. Vous reprochez à l’empereur de ne pas vous avoir tenu informé de ses plans ?
— Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.
— Est-ce que j’ai l’air d’un imbécile, Paldin ?
— Non, c’est…
— Quel genre d’imbécile serais-je, pour venir ici avec une lettre qui ferait de moi un menteur ?
— Oui, je vois ce que…
— Eh bien, il n’y a que deux possibilités. Je suis un imbécile ou… ?
— J’ai compris, marmonna Paldin.
— Néanmoins, dit Scaler, mettant un peu de gentillesse dans son ton, votre prudence était justifiée. J’aurais pu être un traître.
— Exactement.
— Par conséquent, je vous autorise à envoyer un message de confirmation.
— Merci.
— De rien. Vous avez de beaux appartements, ici ?
— Oui.
— Les avez-vous fouillés consciencieusement ?
— Pour quel motif ?
— Je ne sais pas, des endroits où des espions pourraient se cacher pour nous écouter.
— Il n’y a pas de tels endroits, ici.
Scaler sourit et ferma les yeux.
— Je vais chercher pour vous, dit-il.
Gan Paldin et la sentinelle se tinrent immobiles et silencieux en voyant Scaler pivoter sur lui-même. Il pointa le doigt.
— Là ! dit-il, et Paldin sursauta.
— Où ?
Scaler ouvrit les yeux.
— Là, à côté de la cloison. Un passage secret !
Il alla jusqu’au panneau en chêne et appuya sur un bouton. La cloison glissa et révéla un passage étroit avec des escaliers.
— Vous devriez être plus prudent, dit Scaler. Je crois que je vais dormir, à présent. Je partirai demain avec votre message. Ou préférez-vous envoyer un autre messager ce soir même ?
— Euh… non ! s’exclama Paldin en regardant dans le conduit tapissé de toiles d’araignées. Comment avez-vous fait ça ?
— Ne doutez jamais du pouvoir de l’Esprit ! clama Scaler.