VI
Mon procès a commencé sans que je m’y attende. Sans même que j’aie eu le temps de m’y préparer.
Il est deux heures du matin, je suis à nouveau dans ce fourgon rempli de femmes fourbues et agressives. Ce rythme va devenir mon quotidien, pendant plus de deux ans : des allers-retours à la prison pour hommes, où se tiendra mon procès, jusqu’à ce que mon avocat décide que c’est suffisant, que les juges ont fait le tour de la question et peuvent juger, en toute connaissance de cause, que je n’ai rien à voir avec tout ça. Je dois donc tisser une vraie complicité avec Me Ochoa mais mon problème est que je le trouve de plus en plus bizarre, cet avocat. Pour tout dire, je ne le sens pas. Lorsque j’étais à l’arraigo, il m’a fait une proposition très particulière que je n’ai pas bien comprise. Il m’a parlé d’une cassette vidéo qui existerait, selon lui, montrant Cristina Rios Valladares en train de faire ses courses dans un supermarché.… deux jours avant sa prétendue libération. Je n’ai pas bien compris, parce que si cette cassette existe vraiment, c’est quelque chose d’énorme ! La preuve que tout cela est inventé, monté, une pièce maîtresse pour démontrer mon innocence. Si cette Cristina fait ses courses le 7 décembre, elle ne peut pas être séquestrée en même temps et l’accusation ne tient plus ! Mais Ochoa a dit qu’il ne pouvait pas se la procurer si facilement, qu’il lui fallait trente mille euros, que quelqu’un d’autre la détenait, et puis, au fil du temps, il n’en a plus parlé. J’ai de moins en moins confiance en lui, d’autant qu’il a demandé beaucoup d’argent à mes parents, qui sont en train de se saigner à blanc pour moi, à l’âge de la retraite, et qu’il ne fait pas grand-chose en retour.
Il remonte dans mon estime quelques jours plus tard. Ce matin-là, j’arrive à l’audience après un voyage en fourgon assez tranquille – ou peut-être que je finis par m’y habituer. Et puis, j’ai autre chose en tête : aujourd’hui c’est Ezequiel qui témoigne. C’est une affaire, ça ! La seule personne qui me reconnaît comme sa ravisseuse depuis le début. En fait, j’ai réalisé à l’arraigo que ce type est celui que j’ai aperçu, brièvement, derrière la cloison de bois du cabanon, le matin où il y avait toutes ces caméras, au ranch. Celui qui portait un bandeau dans les cheveux. Je suis vraiment curieuse de l’entendre, celui-là, et mon avocat me répète que son témoignage ne tient pas debout, qu’il se charge de le démontrer. J’ai l’impression qu’il a confiance et j’ai une folle envie de le suivre dans ce sentiment.
Les premiers témoins appelés sont le frère et le père d’Ezequiel. On leur passe les cassettes de leur répondeur téléphonique, qu’ils ont gardées. C’est la voix d’un homme qui dit être le ravisseur d’Ezequiel, qui demande une rançon et donne des instructions. Il y a trois ou quatre appels en tout et la question, pour le tribunal, est de savoir si cette voix peut être celle d’Israël. Mais ce n’est pas concluant. À mes côtés, Israël n’a pas bronché et je n’ai pas reconnu sa voix, même si c’est difficile, parce que l’enregistrement est de mauvaise qualité, plutôt nasillard.
Arrive ensuite Ezequiel. J’avais gardé le souvenir d’un homme plutôt grand, avec de la personnalité, et même beau dans mon souvenir. Je me retrouve face à un type sans envergure, un peu pataud, le regard terne. Cela n’a plus rien à voir du tout avec l’impression qu’il m’avait faite le 9 décembre. On n’est pourtant que quatre mois plus tard.
Il débute son témoignage contre moi. Jorge Ochoa avait raison : il m’accuse directement, sans le moindre doute. Dès qu’il se met à parler, je cherche son regard, je voudrais tellement le croiser, voir ses yeux et même si j’ai reçu consigne stricte de ne pas prendre la parole, lui demander par un regard : « Pourquoi ? Mais pourquoi tu mens ? ».
Mais il prend bien soin de ne jamais me regarder. Il a le plus souvent les yeux baissés et je l’entends parler de quelqu’un qui n’est pas moi, ce n’est pas possible, en tout cas je ne me sens pas concernée. Il raconte qu’il a été détenu, maltraité, qu’il nous reconnaît sans le moindre doute, Israël qui l’a frappé et moi qui l’ai gardé. Il est sûr d’avoir reconnu ma voix, pas le moindre doute. Apparemment, je lui aurais apporté un sandwich, aussi, une seule fois. Tout cela se passait dans une maison – celle qu’il avait décrite dans son interrogatoire du 26 décembre 2005. Ce jour-là, il avait reconnu la maison de la sœur d’Israël, Lupita, et de son compagnon d’alors, Alejandro Mejilla. Il l’avait décrite dans tous ses détails, avant même le jour de la reconstitution lorsque les policiers l’ont amené dans cette rue de Xochimilco, un faubourg de Mexico, à une trentaine de kilomètres du ranch d’Israël.
Tout cela ne tient pas : le lieu de détention qu’il décrit ne serait donc pas le ranch mais la maison de Lupita. Jorge Ochoa prend des notes, prépare ses questions, et je sens Israël s’énerver et s’agiter à côté de moi. Ezequiel parle beaucoup et le tribunal est aux petits soins, bien sûr. « Le témoin veut-il un verre d’eau ? », « Le témoin veut-il s’asseoir ? » Il est considéré comme une victime et cela m’agace parce qu’il devient évident qu’il ment. Mais son témoignage se fait de plus en plus confus : il ajoute beaucoup de détails à ses déclarations qui ont déjà pas mal évolué depuis la première fois. Il me reconnaît à ma façon de rouler les « r », à mes cheveux blonds qui dépassaient d’un bonnet que je portais pour masquer mon visage, il dit que j’étais dans la deuxième maison, puis dans la première, on ne sait plus très bien, et même le tribunal s’agace à ce moment-là.
Alors, on donne la parole à Me Jorge Ochoa. Il veut clarifier tout cela, dit-il, et poser des questions simples et précises. Ezequiel a les mâchoires serrées.
— Le témoin peut-il nous dire à quel moment il a entendu la voix de ma cliente pour la première fois ?
— C’était dans la voiture, quand ils venaient de m’enlever. Elle m’a pris mon téléphone mobile.
C’est inouï : c’est la première fois qu’il évoque cette voiture. Pour lui, c’était toujours dans une maison, celle de Lupita ou le ranch, et Me Ochoa le lui fait remarquer puis lui repose la même question.
— Où était-ce ? Le témoin peut-il décrire l’ambiance qu’il y avait autour de lui ?
— Je me suis trompé, c’était dans la deuxième maison. Dans une pièce éclairée, toute illuminée. Oui, elle était complètement blanche. J’ai clairement entendu cette voix de femme qui roule les « r ».
En deux minutes, il vient de donner trois versions différentes et personne ne bronche. Je me dis que c’est bon signe, d’autant que je vois mon avocat s’acharner.
— Le témoin peut-il nous dire dans quelle maison, dans quelle ambiance ma cliente lui a donné un sandwich ?
— C’était dans la première maison.
Il explique que, dans cette maison, il a démonté une fenêtre, une sorte de bricolage à la MacGyver dont il n’avait jamais parlé et auquel on ne comprend rien : il aurait enlevé les vis, et réussi à voir l’extérieur.
— Le témoin peut-il nous dire comment il a enlevé les vis, et ce qu’il a vu à l’extérieur ?
Alors Ezequiel parle des couteaux qu’on lui donnait pour manger, toujours les mêmes avec des manches verts. Il décrit le cabinet de toilette dans lequel il se trouvait, et raconte que, par la fenêtre, il a vu une rue éclairée. C’est tout à fait la description qu’il a déjà faite de la maison de Lupita – le cabinet de toilette et même les couverts à manches verts que les autres otages ont décrits aussi. Et surtout, il n’y a pas de rue autour du ranch. Alors Me Ochoa le lui fait remarquer et Ezequiel se tend.
— Je ne sais plus. Je ne sais plus…
De plus en plus souvent, il invoque des trous de mémoire ; il devient cynique et s’énerve parce que Me Ochoa lui repose encore les mêmes questions.
— Le témoin peut-il dire combien de fois il a entendu la voix de ma cliente ?
— Deux fois, je l’ai déjà dit !
Non, deux minutes plus tôt, il a dit que c’était plusieurs fois, même de nombreuses fois. Il se contredit sans arrêt. Tout cela est bon pour moi. Il n’avait déjà pas beaucoup d’assurance en arrivant, mais cette fois les questions l’ont complètement déstabilisé. Quand Me Ochoa en vient aux mèches de cheveux qu’il aurait vu dépasser d’un bonnet, et lui demande de combien ils dépassaient, Ezequiel se montre cassant :
— J’ai vu des cheveux blonds, mais je n’avais pas un mètre pour les mesurer !
Ensuite, il reste silencieux quand l’avocat lui demande s’il peut situer où et quand il aurait vu cela. Il s’agace :
— Je ne sais plus…
Le plus fort, à la fin de la journée, c’est qu’il montre son doigt.
— Depuis ma libération, ma main reste anesthésiée parce qu’elle m’a fait une piqûre. Elle voulait me couper un doigt pour l’envoyer à ma famille.
Je m’y attendais car il l’avait déjà racontée, à la police, celle-là. Il remet ça ici, avec beaucoup de conviction, et brandit son doigt :
— Regardez, j’ai encore la trace !
À ce moment précis, toute ma confiance en Me Jorge Ochoa est revenue. C’est comme s’il n’attendait que cela pour bondir.
— Je demande que le tribunal fasse venir un médecin. Il faut absolument examiner cette trace !
Personne ne s’attendait à ça. Certainement pas Ezequiel, en tout cas. Le tribunal ne fait pas de difficulté. On annonce qu’on va chercher un médecin légiste et qu’il faut l’attendre. Et ça dure. Deux heures, trois heures, je me sens bouillir intérieurement, mais je ne le montre pas, au contraire d’Israël, devenu franchement agressif. Il ne supporte plus ce menteur et ne tient plus en place. Quand le médecin arrive, tout le monde se serre autour d’Ezequiel.
C’est long, on ne comprend pas ce qui se dit, on n’entend pas les conclusions de l’expert, et personne ne vient nous en rendre compte. Ce n’est pas prévu dans la procédure, on nous traite vraiment comme des délinquants présumés coupables, c’est la règle ici. C’est Me Ochoa qui viendra me dire, à la fin de l’audience, que le médecin est formel : cette marque que brandit Ezequiel, c’est une tache de naissance et rien d’autre. Cela n’a rien à voir avec une piqûre et le tribunal l’a bien noté. C’est idiot à dire, mais il faut que j’attende l’avis de mon avocat pour m’en réjouir. Après cette journée folle, je ne sais plus que penser. Et puis, je ne suis plus en état, non plus. Je suis incapable de raisonner correctement et de me faire ma propre opinion. J’ai besoin qu’il me dise si c’est bon ou pas pour moi.
C’est pourtant évident. Ezequiel se contredit sans cesse, et la seule preuve matérielle qu’il voulait donner vient de voler en éclats grâce à l’intervention d’un médecin expert. Le tribunal ne peut tout de même pas considérer que ce type, qui ment ouvertement, est un témoin crédible.
Je me repasse le film de cette folle journée en rentrant à Santa Martha. Je pense à Lupita que j’ai rencontrée plusieurs fois, pendant mes quelques mois avec Israël, ainsi qu’à Alejandro ; d’ailleurs, je suis même allée chez eux, à Xochimilco. C’est une maison derrière un haut mur, donnant sur une rue de quartier populaire, avec une grande porte qui ouvre sur la cour. C’est là qu’on garait les voitures et les voisins faisaient de même, c’est tout ce dont je me souviens. Mais c’est tout de même bizarre, parce que la dame qui me questionnait, le tout premier jour de mon arrestation, dans la camionnette noire, me parlait bien d’une maison à Xochimilco.
Je m’en souviens : à cette époque, elle disait encore qu’ils n’avaient rien contre moi, que je n’étais qu’un simple témoin, que j’allais bientôt partir pour aller travailler.
Finalement, je suis empêtrée dans un procès auquel je ne comprends pas tout, avec des audiences complètes où je ne dis pas un mot, où tout ce qui est évoqué ne me concerne même pas. Des tas de gens se succèdent dans cette pièce, mais je n’ai pas encore vu la juge une seule fois : des secrétaires mènent l’audience ; les avocats, qui se tiennent là, tout près de la grille derrière laquelle nous sommes retenus. Il y a un peu de public, parfois, souvent la famille d’Israël, et surtout Lupita, dont je commence à me méfier. Je ne sais plus que penser d’Israël, non plus. Je me revois encore à ses côtés, au matin de notre arrestation bidon. Les policiers de l’AFI nous avaient ordonné de garder la tête baissée, mais cela avait été plus fort que moi : à cet instant, je l’avais regardé, interloquée, stupéfaite, et je sais que ce regard noir, une couverture bleue serrée contre moi, appuyée à la camionnette de la police, a été immortalisé par la fameuse photo qui a fait le tour de tous les magazines. Je me souviens également d’une fois où Me Ochoa m’avait parlé de lui, à l’arraigo. Il m’avait dit : « Il est aussi innocent que vous. » Et lui-même qui m’a juré son innocence, la première fois au tribunal. En pleurant, alors que je ne l’avais jamais vu pleurer ! Je vois tous ces témoins qui mentent et je ne sais plus que penser. S’ils mentent pour moi, ils peuvent parfaitement mentir pour lui, c’est évident.
Parfois, pendant les temps morts de l’audience, Israël me demande comment je vais, quelles sont mes conditions de détention. Je retrouve par instants le gars gentil que j’ai connu quelques mois plus tôt. Alors, je lui raconte la violence, les menaces, le comportement agressif des filles. Lui me répond qu’il comprend, qu’il est innocent comme moi et que nous allons nous en sortir. Oui, mais je sais aussi qu’une autre jeune femme, qu’il est accusé d’avoir kidnappée à une époque où j’étais en France, l’a reconnu formellement. C’est même pour cela que Me Ochoa, capable de dire n’importe quoi et son contraire, m’a dit une autre fois : « Il y est jusqu’au cou ! ». Je n’en peux plus de ces contradictions. Tout le monde, jusqu’à mon avocat, censé être la personne en qui je dois avoir confiance, me paraît suspect. Je suis complètement perdue depuis le début de cette histoire et les derniers événements ne m’aident pas à y voir plus clair. Bien au contraire.
C’est pour cela qu’un jour je décide de ne plus parler à Israël. De prendre du recul et de le regarder autrement. Et petit à petit, je découvre des choses qui étaient sous mon nez et que je ne voyais pas. Peut-être que cette attitude lui vient progressivement, aussi. En tout cas, un autre Israël se dessine peu à peu, une personne qui n’est plus celle avec laquelle j’ai vécu, avec qui j’ai fait tant de balades dans la campagne de Mexico. Ici, dans l’enfer de cette prison, il est de plus en plus à l’aise, entouré de gars qui sont devenus ses potes. Il faut voir comme il les salue, et des poignées de main qui n’en finissent plus, et je te tape le poing, et je te claque le dos de la main ; je ne l’avais jamais vu se comporter comme cela, avant. Il fait désormais partie d’une bande. Alors, pourquoi pas avant ? Je crois qu’à ce moment-là je me suis mise à le détester, à le haïr tellement je le voyais serein dans cet endroit qui m’effrayait tant, avec ces types qui me menaçaient, dont la simple présence m’emplissait de panique. Il a pris ses marques, ici. Il n’a que quelques escaliers à descendre, quand j’ai tout ce parcours à affronter, dans le fourgon cellulaire où les filles se battent comme des chiennes, et à la fin des audiences je vois ses frères, ses sœurs ou ses parents venir le retrouver et lui donner rendez-vous quelques minutes plus tard : « On te retrouve en salle des visites. » Tandis que moi, je n’ai quasiment jamais de visites et les gens que j’ai rencontrés plusieurs fois m’accordent à peine un regard, parfois un sourire triste.
Israël ne semble pas s’apercevoir de ma colère. Il continue de venir vers moi, parfois il me propose des paquets de cigarettes et je m’entends lui répondre d’aller se faire foutre. Tant pis, il revient la fois d’après, il me parle encore et je tourne la tête, dans cette petite cellule où on doit cohabiter. Chaque fois que je le vois, je m’interroge sur sa véritable personnalité. Il a changé de style vestimentaire et adopte désormais le jargon de tous ces voyous. Qui est-il vraiment ? L’ai-je un jour véritablement connu ? Je culpabilise d’avoir été naïve, d’avoir eu cette liaison que me reproche mon avocat, et qu’on me reprochera encore et encore. Comment aurais-je pu savoir ? Je suis plus bête qu’une autre ?
Toutes les nuits je retourne ces questions dans ma tête. Je n’ai pas trente-six manières de m’en sortir par rapport à lui. S’il m’a vraiment caché des activités aussi terribles que ces enlèvements, s’il avait vraiment une double vie, avec des complices, des rançons, je n’ai rien vu, rien suspecté. Je me dis que ce n’est pas pire que toutes ces femmes trompées qui n’en savent jamais rien, ou que ces histoires terribles d’inceste dans des familles qui ne l’apprennent parfois que dix ou vingt ans plus tard. N’est-ce pas aussi grave, ça ? Dois-je vraiment traîner ma croix de gourde inégalable ? Je vis avec tout ça au creux de mon ventre et je ne cesse de pleurer du matin au soir.
Au pénitencier, une fille que je ne connais pas semble s’intéresser à moi. Je ne sais pas pour quelle raison d’ailleurs, mais elle me donne quelques coups de main. Un peu de linge de toilette, quelques sous-vêtements neufs, parfois ; il semble qu’elle peut se procurer à peu près ce qu’elle veut, comme c’était le cas à l’arraigo pour ceux qui avaient de l’argent. Les caïds, en somme. C’est pourtant le dernier endroit où on s’attend à être aidé, ici. Tout est sale, sombre, menaçant, je dois me méfier de tout le monde, de toute cette violence et des règles que les gardiens appliquent sournoisement. Depuis que j’ai été transférée, je n’ai pas encore vu le ciel. Cela n’a l’air de rien mais ça me rend dingue. Pas une seule minute à l’extérieur, c’est une torture ! J’en deviens hystérique. Il n’y a pas de fenêtres à ma cellule et celles des couloirs sont trop hautes pour moi. Le fourgon vient nous chercher dans un hangar, et c’est pareil à la prison pour hommes : on nous « décharge » dans une sorte de garage qui donne sur tous ces couloirs infâmes. Rien de pur, pas d’air, pas de soleil. Jamais. Parfois, je colle un œil à des petits trous dans le béton des murs pour apercevoir la couleur du soleil. De désespoir, j’ai fini par appeler le secrétariat des droits humains à Mexico. C’est une détenue qui me l’a conseillé : elle l’avait déjà fait. J’ai tout fait pour leur expliquer ma situation, je les ai harcelés par téléphone, et au bout de plusieurs semaines on m’a accordé royalement une heure de promenade dehors !
Ce fut d’abord la nuit, de minuit à une heure. Et plus tard, enfin, de trois à quatre, les après-midi où je n’ai pas d’audience. Mais la saison des pluies arrive. Il tombe des trombes d’eau et les gardiennes se font un malin plaisir de me faire payer mes plaintes :
— C’est toi qui l’as voulu, alors tu y vas ! Tu as demandé à marcher, alors tu marches !
On me traite vraiment comme une moins que rien.
Le moindre petit changement devient agréable. L’autre jour, par exemple, j’ai eu le droit de descendre la poubelle, c’était la première fois. Le conteneur se trouve juste au bord de la cour, et comme il n’y avait personne je me suis accordé un moment de tranquillité. Alors je me suis assise. J’étais comme scotchée au soleil, c’était un tel bonheur, j’étais bloquée là et je n’ai pas vu le temps passer, j’y suis restée presque une heure. Quand je suis remontée, je suis tombée sur une des pires gardiennes. Une femme au physique d’homme dont on m’a dit à plusieurs reprises de me méfier. Avec ses cheveux courts, ses traits durs et ses manières masculines, elle me fichait une telle trouille ! Surtout ce jour-là. Pour me punir de mon errance, elle m’a hurlé dessus :
— Regarde bien ce couloir, tout ce couloir qui passe devant les cellules : tu vas me le nettoyer entièrement avec ta langue !
J’ai regardé le couloir et j’ai cru tomber dans les pommes. J’ai vraiment cru que j’allais le faire ! J’en ai pleuré pendant le reste de la journée. J’ai passé les heures suivantes roulée en boule sur ma paillasse de fer à trembler à l’idée qu’elle viendrait me chercher. J’ai attendu la relève des gardiens, pour qu’elle s’en aille, avec en tête cette idée qu’elle allait m’obliger à lécher ce couloir sale et interminable. Que suis-je devenue ? Je n’ai plus de caractère, je suis anéantie, réduite à l’état d’esclave, incapable de m’opposer à tout ce qui m’arrive. Je me sens si fragile et brisée.
Heureusement, il y a enfin une lueur : les autorités pénitentiaires autorisent mes parents à me rendre visite ! C’est un grand bonheur. Le jour de leur venue, j’essaie de donner le change, pour que le choc ne soit pas trop rude, mais ils me connaissent par cœur et l’endroit est suffisamment sinistre pour qu’ils comprennent mon enfer. Le pénitencier de Santa Martha parle de lui-même, il suffit de s’en approcher et, pire, d’y entrer. La joie de nous voir, de pouvoir nous serrer les uns contre les autres se mêle à la peur et à l’angoisse, aussi bien la mienne que celle de mes parents, qui ne savent pas plus que moi pourquoi je suis là ni ce que je vais devenir. Je sais juste qu’à aucun moment ils ne me poseront de questions sur ce que j’ai fait ou pas. À aucun moment ils ne douteront de mon innocence. Leur amour est inconditionnel. Avec eux, pendant quelques instants, c’est comme un retour à la vie…
Le soleil accompagne nos retrouvailles et nous avons le droit de nous installer dans la cour. Devant moi, il y a ce cahier, qu’une détenue m’a offert en arrivant et que, depuis, je traîne partout. Je prends des notes, un peu n’importe quoi des fois, mais ce sont des choses qui comptent, auxquelles je me raccroche. Mon père le prend et se met à dessiner ce qu’il voit, la cour et les murs, tout ce paysage sinistre qu’il restitue à coups de crayon sans y penser, simplement pour tromper son angoisse, peut-être. Je garde le croquis, c’est celui de mon père. On s’attache à tout, dans ma situation. Mais manque de chance, le lendemain matin, à cinq heures, lorsqu’on vient me réveiller pour partir au tribunal, c’est un jour de fouilles. Cela arrive parfois. Un peu n’importe quand, au hasard. Les gardiens retournent ma cellule, m’inspectent sous toutes les coutures et je dois serrer les dents pendant qu’on cherche sur moi, jusque dans mon soutien-gorge. Ils fouillent mon sac aussi et ouvrent mon cahier. Le dessin ! Un dessin de la prison, c’est forcément que j’envisage une tentative d’évasion, selon eux. Je suis convoquée dans le bureau de la directrice. Je me suis aperçue que je m’y rends souvent pour des motifs que je ne comprends pas toujours. Elle me touche toujours les épaules, les bras. C’est une femme d’allure masculine, les cheveux courts, jamais maquillée, toujours en pantalon serré. Quand je suis arrivée devant elle, pour l’histoire du dessin, elle m’a dit qu’elle pouvait arranger ça. La voix sourde, elle s’est approchée et je n’en menais pas large.
— Ne t’inquiète pas. Je peux faire quelque chose pour toi…
Je n’ai rien dit, rien fait. Je n’osais pas bouger, j’étais tétanisée et nous sommes restées comme cela un long moment. Je ne savais pas ce qu’elle allait faire, ce qu’elle allait dire. Je pensais juste à la gardienne en chef, celle qu’on appelle « la commandante », qui m’avait dit que j’irais au trou pour ce dessin. Au trou ! C’était terrifiant. Des filles avec lesquelles j’avais parlé, dans les couloirs, m’avaient dit que « la commandante » était la plus dure, la plus crainte, mais aussi la compagne de la directrice. On m’avait dit qu’elle prenait très mal mes convocations à répétition. Il courait les bruits les plus sordides à propos de ces deux femmes, j’en avais une peur bleue. Devant le conseil de discipline, je n’ai pas osé me défendre et je n’ai rien dit. Je suis donc allée au trou.
Je ne pensais pas pouvoir tomber plus bas, je me trompais. Ce qu’on appelle le trou, c’est une rangée de cellules encore plus spartiates, plus nues, plus étroites que les autres. À l’intérieur, on peut à peine tourner autour de la paillasse en béton, avec juste un trou à côté, pour les toilettes, et un lavabo. De la cour, on voit cette tour et nous savons toutes que c’est là, le trou, et que les filles qui y sont vivent des moments terribles. Et voilà qu’à présent c’est à mon tour. Mais où tout cela va donc s’arrêter ? Non seulement je suis dans ce pénitencier, mais au trou, maintenant, le fond de l’enfer ! Je pleure de plus belle, entre la panique et le désespoir.
Quand j’arrive, avec juste un petit sac dans les bras, on me pousse dans une cellule, la première de la rangée. Pendant qu’on fouille mon sac, j’ai la peur au ventre et je sais que je ne dois pas le montrer. Une fille au regard un peu fou s’avance vers moi. Elle me tend la main :
— Moi, c’est Kitty.
— Moi, c’est Florence.
Je la regarde droit dans les yeux. Elle doit bien le voir que j’ai envie de pleurer et de m’effondrer, mais tant pis.
Un instant, elle m’a semblé inquiétante :
— On va te souhaiter la bienvenue, tu sais…
J’ai senti mes jambes se dérober et à ce moment la gardienne m’a tendu mon sac et je suis entrée dans cette minuscule cellule. Je n’avais pas baissé les yeux, pas lâché son regard. Elle m’a regardée poser mon sac et après un instant sa voix s’est faite moins menaçante. En tout cas, c’est ainsi que je l’ai sentie :
— Ne t’en fais pas, tu vas être bien, je m’en occupe. La première qui t’embête ici, tu me le dis et je la tue, c’est aussi simple que ça.
Pourquoi me dit-elle ça ? Je ne lui ai rien demandé. C’est encore plus inquiétant, finalement, après tout ce que j’ai déjà vu ici. Je me dis que c’est encore une lesbienne et que le lendemain elle va peut-être me violer…
Je reste un mois et demi au trou. Mais c’est une période où je vais presque tous les jours à l’audience, donc ça ne change pas grand-chose. Le soir, je rentre tard, exténuée, et je m’effondre de sommeil. Le matin, je me lève à cinq heures et demie pour repartir par le fourgon cellulaire. Le pire, en fait, c’est l’obscurité. Il n’y a pas de fenêtre, pas la moindre ouverture, et ce n’est que rarement éclairé par une faible ampoule.
Ce n’était déjà pas formidable dans mon ancienne cellule, mais là c’est pire. Je deviens incapable de savoir si c’est le jour ou la nuit. Même ma mère a remarqué que ces conditions étaient sordides. Lors de sa dernière visite, elle a réussi à regarder ma cellule en se rendant aux toilettes. Lorsqu’elle est revenue s’asseoir dans la salle des visites, j’ai bien vu que cette découverte l’avait bouleversée.
Le procès continue, les audiences se succèdent. Totalement creuses, parfois, ou très animées à d’autres moments, mais jamais accablantes pour moi, dont on ne parle pas si souvent, au fond. C’est surtout Israël qui est sur le gril – et encore, il ne semble pas que les preuves s’accumulent contre lui. Dans la salle, on n’a toujours pas vu la juge chargée de rendre la sentence. On me dit que c’est ainsi : les juges sont débordés, ils ont beaucoup de dossiers en même temps, et ils sont tenus au courant par les secrétaires qui siègent à leur place et leur font une synthèse. Au bout du compte, c’est sur des faits rapportés qu’ils jugent. Tout cela ne me rassure qu’à moitié, mais je n’ai pas le choix, et c’est comme pour tout le reste : je ne peux rien y faire. Parfois, on m’amène au tribunal chaque jour pendant deux semaines d’affilée, et puis on me laisse tranquille pendant les trois semaines qui suivent. Je crois que c’est l’emploi du temps des juges qui décide ainsi que les vacances des uns et des autres. Il y a aussi toutes ces audiences reportées ou annulées parce que les témoins ne se déplacent pas. Ils sont d’ailleurs nombreux dans ce cas. On dit qu’ils ont peur, qu’ils subissent des pressions, et parfois ils préfèrent tout simplement disparaître que témoigner devant un tribunal. C’est souvent le cas dans notre procès et j’ai l’impression que cela n’atteint pas mon avocat. Mes rapports sont à nouveau tendus avec Me Jorge Ochoa. Il n’est pas toujours là, semble prendre les choses à la légère, et j’ai l’impression qu’il se moque bien de démontrer mon innocence. C’est pourtant ce à quoi je tiens par-dessus tout. C’est pour voir prouver mon innocence que je parviens à endurer tout cela, je voudrais qu’au moins mon avocat donne l’impression d’y croire aussi. Au lieu de cela, il me parle de ses honoraires, me dit qu’il a plus important à faire et laisse passer lors des audiences des choses qui me font bondir.
Au fur et à mesure, je m’aperçois qu’il peut exister une forme de solidarité au pénitencier. Comme cette femme tout à fait surprenante qui s’est rapprochée de moi dès le début. J’ai tellement besoin d’un peu de sécurité. Ce n’est pas une vie d’être dans l’angoisse permanente. La peur qui me colle au ventre vingt-quatre heures sur vingt-quatre me rend malade. Alors, même si je vois bien qu’il y a autour de cette femme-là comme un parfum mafieux, une sorte d’obéissance des autres détenues qui laisse penser qu’elle a l’envergure d’un chef de gang, je réponds à ses questions, je prends ce qu’elle me donne. J’ai déjà reçu du savon, du shampooing, des serviettes, un peu de linge qu’elle a obtenu en un clin d’œil. Toujours la force de l’argent, ici encore plus qu’ailleurs, peut-être. Une fois, nous étions toutes les deux dans un couloir, elle a planté son regard dans le mien, j’en ai eu des frissons tellement elle m’impressionnait. D’une voix ferme, elle m’a demandé si j’avais quelque chose à voir avec tout cela, et sans baisser les yeux je lui ai dit « Non ». Fermement. Elle a fini par m’expliquer que c’est Israël qui lui a parlé de moi, à l’arraigo. Leurs cellules étaient au même étage, au-dessus du mien. Je ne l’ai jamais croisée, mais elle savait que j’étais là, puisqu’on parle de moi tous les jours à la télévision. Surtout après mon coup d’éclat dans l’émission de Denise Maerker. Ce coup-là m’a fait autant de mal auprès du gouvernement et de Genaro Garcia Luna qu’il m’a rendue populaire parmi les détenus. Aussi, quand Israël lui a dit que je n’étais pour rien dans tout cela, qu’il lui a demandé de m’aider, elle a eu envie de me connaître. Elle est arrivée deux jours après moi à Santa Martha. Elle a immédiatement fait savoir que j’étais sous sa protection. Je sais maintenant que c’est grâce à son intervention qu’il ne m’est rien arrivé de pire.
Tout s’écoule au rythme de mon procès et de mon quotidien au pénitencier. Et puis on vient m’annoncer que je change de prison. Je ne sais pas ce que je dois en penser. Depuis longtemps, on m’a dit que je ne pouvais rien connaître de pire que Santa Martha, mais j’ai aussi appris à me méfier. Depuis le 8 décembre – cela fait maintenant près de six mois –, tout est allé de mal en pis. Je ne sais toujours pas si je toucherai un jour le fond de cet enfer. Mais ce changement est peut-être une bonne chose, parce qu’on me dit que c’est en lien avec mon mal de dos. Depuis mon séjour au trou, j’ai des douleurs terribles. Le médecin de la prison pour femmes de Tepepan m’a fait quelques radios, et surtout une recommandation pour des soins et un suivi régulier. Je n’étais allée là-bas qu’en consultation, je ne pensais pas y revenir un jour. Pourtant, c’est bien là qu’on me transfère, parce que cette prison est médicalisée et que l’Administration, dans sa grande bonté, a fini par prendre mon état en considération.
C’est une petite prison à taille humaine. Rien à voir avec Santa Martha et ses milliers de détenues. Ici, il n’y a que cent vingt femmes ; le régime est moins strict, les locaux moins sordides. Dans mon souvenir, l’endroit était beaucoup plus agréable que tous ceux que j’avais connus ces derniers mois. Mais à mon arrivée sur place, nouvelle désillusion. On me jette dans une zone d’attente où je dois rester le temps de passer quelques tests. La direction de cette prison veut savoir à qui elle a affaire. Ce n’est pas un régime de faveur, c’est la même chose pour tout le monde. Une infection, cette zone d’attente ! C’est presque aussi sordide qu’au trou de Santa Martha. Ma descente n’en finit pas. C’est idiot, mais j’en suis presque à regretter le pénitencier. C’est fou comme on peut prendre des habitudes, ou au moins des repères, même dans les situations les plus désespérées, et s’y attacher, en éprouver une certaine sécurité. Ici, je me sens de nouveau perdue. Je suis dépassée, incapable de me faire ma propre idée de ma situation.
C’est le début du mois de juin. On vient me chercher pour me monter dans ma cellule après cinq jours dans la zone d’attente. On me dit calmement, sans agressivité, que je vais rejoindre le dortoir numéro 1 et que c’est le plus calme. Ce sont les entretiens avec le psychologue qui ont déterminé mon affectation. Pour la première fois depuis six mois, j’ai l’impression d’être considérée comme un être humain, tout bêtement respectée. Je ne sais pas ce que cela cache, mais je n’ai pas envie d’y penser. Je me laisse entraîner et c’est une énorme surprise quand j’arrive dans ce dortoir. D’abord, il n’est pas collectif : c’est un ensemble de cellules fermées, le long d’un couloir lui-même terminé par une grille. En tout cas, je vois arriver vers moi une dizaine de filles souriantes. Et avec elles, comme une apparition, ma protectrice de Santa Martha en personne ! Ici aussi, elle semble avoir une autorité sur les autres : c’est sans doute naturel chez elle, et sa réputation doit y être pour beaucoup. Je ne sais toujours pas exactement pourquoi elle est en prison, ni ce qu’elle fait de sa vie quand elle est dehors, mais elle semble être connue de tout le monde. Et elle n’est pas dans le besoin. On a même l’impression que rien ne lui est impossible. Dès que je franchis la grille, les filles m’entourent. Des filles avec le sourire, gentilles, accueillantes, qui m’aident à porter mes sacs et me montrent la cellule numéro 12, qui va devenir la mienne. On se croirait dans une maison. Les murs sont peints, les sols sont propres et les filles ont décoré leurs cellules. Pas grand-chose, juste quelques cadres, des dessins, mais cela change tout. Je me retrouve dans un endroit civilisé, débarrassé de cette violence continue qui me harcelait à Santa Martha. On me sert un Coca, des filles se présentent et je remarque tout de suite le sourire gentil de Soraya, une Colombienne un peu plus âgée que moi. Une femme dynamique, avec de longs cheveux bruns, un joli visage bruni. Je ne sais pas pourquoi elle est là, mais c’est le genre de fille qu’on aimerait rencontrer dehors, avec qui on a envie de se poser un moment pour discuter parce qu’elle est avenante. J’avais presque oublié à quel point j’aime ça. Parler, me faire des amies, juste pour un moment parfois, mais j’ai toujours fonctionné comme ça, dans mes rapports avec les autres.
Ce mercredi soir est une bénédiction. Je n’avais même pas osé espérer cela. On dirait une nouvelle vie. Une des filles m’a préparé de l’eau chaude pour que je puisse me laver. Après, on me sert un café. Chaud. Dans une vraie tasse. C’est inouï comme on apprécie des choses dérisoires, parfois. Et j’ai des draps dans mon lit, et un pyjama.
C’est une période où je vais moins souvent au tribunal. J’ai l’impression de me reposer. Ce n’est pas qu’une impression, d’ailleurs. Pour la première fois, je dors. Énormément. Les jours sans audience, je ne fais même que cela, au début. Très vite, une blague court dans le dortoir numéro 1 : « Florence dort, et cela lui donne faim. Alors, elle mange et cela la fait dormir… » C’est fou comme ça fait du bien de rire ! Petit à petit, je reprends confiance en moi. Et les filles, autour de moi, m’ont toutes dit qu’elles sont convaincues de mon innocence. En fait, je m’aperçois que mon histoire est très connue dans la prison. Les gens de la direction, les gardiens, les détenues, tout le monde me connaît ; et lorsque je dis que je n’ai rien à voir avec cette histoire, que je n’ai jamais enlevé personne et que je n’avais pas la moindre idée qu’Israël pouvait en être capable, on me croit. Souvent, on parle de mon dossier, ensemble. Les jours où je rentre du tribunal, il y a toujours une fille ou deux qui me demandent comment ça s’est passé, ce que j’ai appris ou qui j’ai vu. Elles s’intéressent à l’avancement de mon affaire. Pour la première fois, je suis entourée de personnes qui me donnent confiance. Elles me disent toutes que je ne serai pas condamnée. Pourtant, depuis l’élection de Felipe Calderón à la présidence de la République, Genaro Garcia Luna, l’ancien directeur de l’AFI, l’homme que j’ai contredit en direct dans l’émission de Denise Maerker, est devenu ministre de la Sécurité publique. Un peu l’équivalent du ministre de l’Intérieur en France. Ici, il a la réputation d’être très puissant, et celles qui sont emprisonnées pour leurs liens avec les cartels n’hésitent pas à dire qu’il est mouillé jusqu’au cou. Je n’en sais rien. Je sais seulement que je suis innocente et que cet homme m’en veut.
Un autre qui n’a pas bonne réputation, c’est mon avocat. Au fil des jours, quand je raconte mon histoire, quand je répète ce que j’ai entendu au tribunal, mes nouvelles copines sont convaincues d’une chose : il faut que j’en change. Elles n’ont pas de mal à me convaincre, mais je ne sais pas comment faire. Je n’oserai jamais lui dire en face que je ne veux plus de lui, je n’ai jamais fait une chose pareille. J’en parle à mon père, mais il n’est pas d’accord. Pas en plein procès ! Heureusement, ma mère est mon alliée dans cette affaire. C’est grâce à elle que je vais oser. Un jour, lors d’une suspension, elle vient me parler d’un avocat qu’elle a rencontré, Me Horacio Garcia, qui trouve l’attitude d’Ochoa très surprenante. Il nous apprend que c’est un ancien flic, que tout le monde le sait, et qu’il est resté en relation avec ses anciens collègues et les magistrats qui ne sont pas toujours en accord avec la défense de ses clients. Ma mère pense qu’Horacio est différent. Il lui a fait l’effet d’un homme plus responsable, plus indépendant, certainement moins porté sur les arrangements et les mensonges. Mais elle ne sait pas comment faire pour changer, Ochoa semble tenir à me défendre encore. Pour lui, c’est un beau dossier, notre affaire est régulièrement médiatisée et il soigne sa réputation. Mais je n’ai que faire de sa réputation et de ce qu’il peut bien penser. Je suis là à subir des traitements indignes, humiliants, à longueur de temps, et il n’a jamais levé le petit doigt pour intervenir de la moindre manière. Il semble considérer tout cela comme normal, que je peux bien subir les pires choses et que ce n’est pas son affaire. Alors, quand il s’approche, sans doute pour savoir de quoi me parle ma mère, j’explose :
— Je ne vous supporte plus ! Vous ne mettez aucune conviction à me défendre, tout ce qui vous intéresse, c’est d’être payé en temps et en heure. Vous ne m’avez jamais aidée et je ne veux plus de vous. Si je continue avec vous, je ne sortirai jamais d’ici, je l’ai bien compris. Allez vous faire foutre avec votre amparo final !
Ce n’est pourtant pas dans ma nature de m’emporter ainsi. Je n’avais jamais osé faire une chose pareille, jamais osé parler à quiconque de cette manière. Je vois ma mère face à moi qui est stupéfaite, peut-être un peu gênée. Sa fille est plutôt timide, et habituellement c’est elle qui est capable de franchise face aux gens.
Ochoa comprend que je suis hors de moi. C’est toute ma souffrance qui sort, cet indescriptible sentiment d’une profonde injustice que je voudrais qu’il combatte et face à laquelle il ne fait rien. Il sent que je suis déterminée, alors il veut désamorcer ma colère.
— OK, OK… Garde-moi et je te sors à la sentence, sans attendre l’amparo final. J’ai mon idée…
Cette réponse redouble ma fureur. C’est parce que je le menace qu’il se met à avoir des idées, à avoir l’ambition de me sortir de là ! Avec tout l’argent que mes parents lui ont donné ! Je lui balance tout, je suis déchaînée. Je lui dis que mes parents se sont sacrifiés pour pouvoir le payer. Ma mère venait de prendre sa retraite, mon père prenait du recul par rapport à son entreprise de textile, ils avaient bien mérité de profiter de la vie, après avoir tant travaillé. Au lieu de cela, toutes leurs économies sont passées dans les honoraires de Me Ochoa, et mon père a même été obligé de vendre son entreprise. Ils n’ont plus rien, je le crie à la face de cet avocat, et aussi que je ne veux plus de lui. Comme il insiste, cela dure un bon moment, mais c’est la première fois que je vais au bout de ma colère, sans avoir peur de l’affrontement. Tant pis pour lui, c’est tombé sur Jorge Ochoa.
Ces derniers mois m’ont certainement endurcie. En tout cas, en plein procès, me voilà avec un nouvel avocat qui me promet d’étudier mon dossier à fond. J’ai envie de le croire et son aspect sérieux m’y engage. Dans son costume étroit, il ressemble plus à un fonctionnaire des finances qu’à un tribun des prétoires, mais il nous fait bonne impression. La manière humble et décidée dont il s’empare de mon dossier nous donne confiance.