I

8 décembre 2005

Je sais bien que je laisse un morceau de ma vie derrière moi, mais je n’ai pas de regrets, pas de mélancolie. Au contraire, ce matin est le début d’autre chose qui m’enthousiasme, et même si je ne dois pas trop le montrer encore, je suis excitée à l’idée que ma vie prend un nouveau départ ici. J’ai trouvé un bon travail et un appartement dans le centre de Mexico. Il me reste à m’investir, à convaincre, à gravir les échelons. Tout ce que j’aime.

Israël roule tranquillement, mais il est tendu. À l’arrière de la camionnette, nous avons chargé les quelques meubles qui me restaient chez lui. Il a bien voulu m’aider jusqu’au bout, mais je sens qu’il fait beaucoup d’efforts. Les trois mois que nous venons de passer dans son ranch de Topilejo n’ont pas été les plus simples pour lui, mais il a été gentil. Il a bien voulu m’héberger encore, après notre rupture, à faire copain-copine, vivre sa vie chacun de son côté, même si la maison n’est pas si grande. C’est une histoire de quelques mois qui s’est terminée doucement, sans heurts. Israël a bien compris que les choses lui échappent, que je ne reviendrai pas en arrière. C’est vrai qu’il est macho, qu’il s’est parfois montré un peu trop jaloux, mais il est gentil. Et intelligent aussi. Il a su me dire qu’il aimerait renouer mais sans jamais insister, sans se montrer trop lourd, cachant parfois sous des gestes doux une déception qu’il n’a pas voulu m’infliger.

Il est encore tôt, même pas dix heures, et le soleil bas de décembre pose une gaieté un peu décalée sur la route qui descend vers Mexico en se faufilant dans la verdure de cette banlieue rurale. Pendant les silences un peu lourds où l’on n’entend que les grincements de la camionnette, je regarde s’éloigner Topilejo en me disant que je ne reviendrai jamais au ranch, que c’est peut-être la dernière fois que je vois Israël. J’ai hâte de me poser enfin dans mon nouvel appartement, d’y dormir ce soir et de me plonger dans ma nouvelle vie. J’ai confiance en moi parce que les tests psychologiques et les entretiens que j’ai subis à l’hôtel Fiesta Americana étaient costauds et que j’ai l’impression de l’avoir emporté haut la main. Je voulais vraiment cette place d’hôtesse à l’étage VIP d’un des plus grands hôtels de Mexico, et maintenant je suis optimiste : j’ai trente ans, je ne resterai pas longtemps à l’accueil, je vais progresser, m’imposer, et un jour je pourrai rentrer en France avec cette expérience en plus, maintenant que je parle espagnol.

Israël a dû s’arrêter : un camion de gaz est en travers de la route. J’ai d’abord cru à une panne, mais il y a sans doute des travaux parce que les hommes qui s’approchent doucement de nous portent des gilets orange, comme les ouvriers sur les routes. Ils expliquent qu’il faut attendre un peu et je regarde ailleurs en posant ma tête tranquillement, sans entendre qu’il s’agit en fait d’un contrôle d’identité comme on en voit souvent ici et qu’Israël met du temps à trouver ses papiers. L’homme attend, sans s’agacer, jetant un coup d’œil à l’arrière de la camionnette.

— Qu’est-ce que vous transportez ?

— Ses meubles.

— C’est qui ?

— C’est ma copine…

Je ne sais pas s’il a dit cela pour simplifier ou s’il n’a pas pu s’en empêcher, mais je n’ai pas le temps de me poser la question : d’autres types que je n’ai pas vus arriver ont ouvert les portières et Israël est déjà emmené sans ménagements, un blouson enroulé sur sa tête, pendant que trois ou quatre autres hommes sont montés de mon côté. Je ne comprends rien à ce qui se passe, le véhicule démarre et on m’oblige à baisser la tête, en même temps qu’on me prend mon téléphone mobile. Il y a un homme à côté de moi et deux ou trois sur mes épaules. J’ai mal, j’ai peur. Je me retrouve à l’arrière de la camionnette qui roule encore un moment ; personne ne me parle, et quand on s’arrête, que la porte coulisse, je ne sais pas ce qu’on veut de moi.

Il y a une autre camionnette, juste à côté, et c’est là que je dois monter. Pas moyen de réfléchir, aucune idée ne me vient, j’ai juste peur, terriblement peur, et ça m’empêche de parler et de penser, de demander pourquoi il fait si noir maintenant, pourquoi le gars qui vient de démarrer se met à rouler si vite, n’importe comment, tellement vite que le siège sur lequel on m’a assise bascule en arrière, que je me retrouve dans le fond de la malle, secouée, cognée, morte de trouille et ne sachant pas ce qui m’arrive, et si ces gars sont vraiment de la police, après tout…

Ça dure bien trois quarts d’heure, peut-être une heure. On s’arrête et une femme vient s’asseoir à côté de moi. Il fait toujours aussi noir ; elle a une lampe torche mais je ne la vois pas bien. J’aperçois juste son air brusque, sévère, presque masculin, quand elle m’explique qu’au Mexique il y a la police, la police des polices et, tout en haut, l’AFI, l’Agence fédérale d’investigation, et qu’eux tous font partie de cette élite-là. Je ne sais pas encore très bien ce que cela signifie, si je dois être rassurée. De toute façon, je n’arrive pas à me contrôler. C’est plus fort que moi : je suis perdue, tétanisée par la brutalité avec laquelle on m’a arrachée à mes rêves.

Pourtant, elle veut être rassurante.

— Nous surveillons Israël Vallarta depuis des mois. Nous l’avons suivi, avons repéré ses contacts et ses occupations. Vous, vous n’avez rien à craindre, on ne vous inquiétera pas, mais nous avons quelques questions à vous poser, juste en tant que témoin, puisque vous étiez avec lui.

Elle me dit qu’ils cherchent une petite fille, dans une maison, à Xochimilco, mais je ne comprends pas ce qu’Israël a à voir avec tout cela. Elle ne veut pas en dire plus. Elle a pris mon sac et commence à le fouiller, à en tirer mon téléphone qu’elle ouvre nerveusement pour en consulter le répertoire, en me montrant les noms, les uns après les autres. Elle veut savoir à qui ils correspondent.

— C’est un frère d’Israël… Là, c’est mon frère… Celui-là, c’est un copain…

Elle recommence. Mêmes réponses, mais plus sereinement, je reprends peut-être un peu confiance. En tout cas, j’ose demander si je pourrai aller travailler, je dois commencer à quinze heures à l’hôtel.

— Tu vas aller travailler, m’assure-t-elle.

Puis elle m’explique encore que ce qui les intéresse, c’est cette petite fille, à Xochimilco. Je connais ce quartier-là parce que la sœur d’Israël y habite. Je le lui dis, je décris la maison de Lupita, la rue où elle habite, mais apparemment ça ne l’intéresse pas.

— Non, c’est pas ça…

Et le temps passe. Parfois, elle me laisse dans la camionnette, avec des types en armes qui portent des cagoules noires. Ils ne disent rien. Et elle revient. Encore une fois, elle raconte qu’ils sont sur la piste d’Israël depuis longtemps, qu’ils sont sûrs d’eux tellement ils l’ont surveillé et je comprends qu’ils lui reprochent d’avoir enlevé des gens, de les avoir séquestrés. C’est impossible, ils se trompent, ça ne peut pas être Israël, et c’est ce que je lui dis, à cette femme obstinée, hermétique, qui semble s’agacer à mesure que la journée avance.

Quelle heure est-il maintenant ? Je suis toujours dans le noir de cette camionnette, mais il fait chaud, maintenant. Très chaud. C’est ainsi, l’hiver au Mexique : il fait très froid la nuit, mais les bonnes journées, le soleil tape fort au milieu de l’après-midi. J’ai peu à peu l’angoisse d’être en retard pour mon premier jour de travail, d’être obligée après de me justifier. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur raconter ? Comment vont-ils le prendre ? Je viens de le trouver, ce boulot…

Elle revient encore. Les hommes armés, en uniforme de l’AFI, se relaient autour de moi ; je ne suis jamais seule, même pas pour uriner. J’ai demandé, mais ils m’ont apporté un seau et ils sont restés là, dans la camionnette ; c’est insoutenable et je me sens mal. Je suis de plus en plus perdue, incapable de me situer autrement qu’entre les tôles de cette camionnette noire.

La femme me pose encore les mêmes questions, me dit encore une fois qu’Israël a commis des enlèvements, me montre des papiers que je n’arrive pas à lire, comme pour me prouver que c’est sûr, mais je n’y crois pas. D’ailleurs, un moment elle donne le nom d’Israël en entier et là je comprends : il y a erreur. Elle a dit « Israël Vallarta Fernandez ». C’est un autre, bien sûr, et je lui dis :

— Israël s’appelle Vallarta Cisneros ! Vous vous êtes trompés !

Mais rien à faire. Des mois plus tard, je reverrai les mêmes papiers et le nom aura été changé.

On ne m’a pas encore laissée reprendre mes esprits. Peut-être que tout ça n’est qu’un cauchemar, après tout. Des enlèvements ! Et puis quoi, encore ? Je sais qu’ici le kidnapping est presque un sport national, qu’on en voit plein les journaux, que des policiers corrompus y sont mêlés, parfois, et qu’avec les narcotrafiquants, c’est la plaie principale de ce pays, un véritable business. Mais comme je me sens loin de tout ça ! Et Israël ? C’est impossible, pas lui. C’est un type sympa, Israël, qui bosse et qui a des plaisirs simples. Les balades à la campagne, avec ses chiens… Comment aurait-il pu enlever des gens ? Et une petite fille ?

J’ai froid. C’est sûrement la nuit, parce que les bruits sont plus étouffés. Il y a un bon moment que je suis seule dans la camionnette, personne ne vient me voir ; il ne reste que les deux hommes devant, derrière un gros rideau. Au plafond, il y a une sorte de périscope, comme dans les sous-marins. Il ne faut pas que je fasse de bruit, que je bouge trop brusquement, je vais tenter de regarder. J’ose à peine m’approcher, c’est la première fois que j’entreprends quelque chose. C’est incroyable, mais ce geste inoffensif m’effraie. Je colle mon œil et j’aperçois… des voitures, des bâtiments, une grande place, comme un parking. Et le monument de la Révolution ! Voilà où on est : sur la place de la Révolution, en plein centre de Mexico. Mais qu’est-ce qu’on attend là ? Pourquoi c’est si long ? J’ai mal au dos, de plus en plus mal. Je suis tendue, comme bloquée, c’est sûrement la peur. Je m’allonge mais je ne m’endors pas, évidemment. J’écoute les deux types devant qui discutent comme si je n’étais pas là. Ils parlent de leur boulot, de leurs problèmes. Il y a des vols dans leurs vestiaires, je crois, et aussi ils regrettent qu’il n’y ait pas de douche. Ça n’a rien à voir, je n’ai peut-être pas bien compris.

Même avec cette couverture qu’ils m’ont donnée, je suis gelée. Les heures passent et je grelotte toute seule. Ils vont bien venir, à un moment ou un autre, me dire qu’ils se sont trompés, qu’ils ont vérifié et que ce n’était pas nous, pas moi. Ils vont demander pardon, peut-être pas après tout, mais je m’en moque, du moment qu’ils me laissent partir. Je suis si fatiguée. J’ai si mal.

Ils bougent. Ils viennent de recevoir un appel, à la radio. C’est la première fois et ça les met en colère :

— Fils de pute ! Enfoiré !

Je ne sais pas à qui ils parlent, mais d’un seul coup tout change. Ils sont énervés, ils démarrent en trombe et ça recommence, cette fois avec la sirène, les virages. Je suis ballottée, j’essaie de me cramponner, mais c’est dur. Un des hommes est venu me rejoindre à l’arrière, il me maintient par les épaules et me crie de la fermer. Je ne sais même pas si j’ai parlé. Pourtant, j’aimerais savoir où on va, cette fois. Il me passe par la tête qu’on rentre peut-être au ranch, qu’ils vont me libérer, mais j’ai aussi l’impression que l’ambiance a changé. Il me répète de la fermer.

On s’arrête, enfin. Il y a du bruit, des cris, on ouvre la porte de la camionnette et je dois descendre. On est au ranch. Mais quel monde ! Des camionnettes noires de l’AFI partout, des hommes en armes, cagoulés, qui me regardent. Et Israël ! Dans un état pitoyable. Il tient à peine debout, il vomit, je crois, tellement on l’a battu, et on continue à le battre. Des types en uniforme de l’AFI lui tapent dans le ventre, il ne me voit pas, il ne voit plus rien.

Un instant, j’aperçois les étoiles. Le ciel est noir, j’ai terriblement froid, je grelotte et encore une fois je ne sais pas si c’est à cause du froid ou de la peur, parce que je me dis que tout peut m’arriver. Ces types ont ma vie entre leurs mains, que vont-ils en faire ?

On me ramène à la camionnette. Le costaud qui tapait Israël vient me rejoindre, il me regarde droit dans les yeux, avec un air que je n’arrive pas à définir, et il me demande :

— Et maintenant ?

Je ne sais pas ce qu’il veut dire, je ne sais pas quoi répondre, alors il réitère sa question :

— Et maintenant ? Qu’est-ce qu’on fait ?

Je finis par lui dire que je ne comprends pas, par lui dire n’importe quoi, et c’est terrible parce que c’est peut-être ma chance qui vient de passer. C’est comme ça, au Mexique. « Et maintenant ? », c’est ce que disent les flics quand ils proposent un arrangement. Pour un feu rouge grillé ou pour n’importe quel délit, chaque fois que c’est possible. Mais moi, je ne le sais pas. Et même si je le savais, qu’est-ce que j’aurais bien pu lui répondre, à ce gros Mexicain ? Je suis innocente, je n’ai pas besoin d’un arrangement, ils vont bien finir par s’en rendre compte. Je suis innocente. Je me raccroche à ça parce que tout le reste m’échappe. On me pousse vers la petite cabane à l’entrée du ranch, où j’étais allée une fois, avec Israël. Je me souviens qu’elle était pleine d’outils, mais maintenant elle est débarrassée ; on a mis un faux mur en bois, quelques meubles n’importe comment et c’est là qu’on m’amène, suivie d’Israël, qui n’a toujours rien dit, qui ne tient plus debout.

Je ne m’étais pas trompée, leur comportement à mon égard a changé. Plus personne ne me dit de ne pas m’en faire, que je ne suis que témoin ; on me traite comme Israël, je prends des coups au passage dans l’affolement de toute cette mise en scène trépidante qui dure une éternité, comme s’ils voulaient construire une atmosphère, changeant les meubles de place, parce que c’est mieux comme ça, et puis non, plutôt comme ça, dans les cris des ordres et des contre-ordres. Pendant quelques instants, mon regard croise celui d’un barbu que je ne connais pas et qui me regarde fixement pendant que je prends encore des coups. Je le vois avec son bandeau dans les cheveux, puis il disparaît. Il m’a juste regardée un moment, comme pour me détailler. J’entends qu’il s’appelle Ezequiel. Quand tout ça est terminé, ils sortent les uns après les autres, nous jettent sur le canapé – j’ai les mains menottées sous la couverture – et nous ordonnent de garder la tête baissée jusqu’au moment où la porte s’ouvrira.

C’est long.

En fait, nous ne sommes pas seuls parce qu’un homme est resté derrière la porte pour nous surveiller. Il y a des bruits dehors mais plutôt étouffés, on ne comprend pas ce que cela veut dire.

Puis la porte s’ouvre. Poussée par une vingtaine de types qui foncent sur Israël et c’est reparti, ils le frappent, lui attachent les mains dans le dos et le collent au sol. Il y a du monde partout et en plus des flics, maintenant, il y a des équipes de télévision. D’ailleurs, ce sont eux, avec leurs micros, qui interrogent Israël, pendant que je suis tenue à l’écart, maintenue par deux ou trois hommes, malmenée et bousculée.

C’est la première fois que j’entends sa voix depuis qu’on est revenu ici, mais j’aurais préféré ne jamais entendre ça. Je suis stupéfaite. J’hallucine. Devant les caméras, et même avec un brin de fierté, peut-être, Israël reconnaît qu’il est bien celui qu’on appelle « le Cancer », qu’il a bien séquestré ces gens-là, et d’autres aussi, qu’il était payé pour ça. Il donne des chiffres pour répondre aux questions et reconnaît encore d’autres kidnappings, je crois. Je ne suis plus sûre de rien. Excepté un détail. Il raconte que les autres voulaient faire mal à l’enfant et que c’est pour ça qu’il a amené l’enfant ici. Mais il n’y a jamais eu aucun enfant dans cette cabane, et nulle part ailleurs au ranch, je le sais bien, je m’en serais aperçue !

Des policiers sont passés de l’autre côté de la fausse cloison qu’ils ont installée plus tôt, et maintenant on entend des voix qui crient avec eux. Il y a une femme, c’est sûr, elle hurle « Laissez-les, laissez-les, ils n’y sont pour rien ! » , et c’est à ce moment-là que je me rends compte qu’il y avait quelqu’un derrière ce mur de bois. Sans doute plusieurs personnes qui se sont tenues tranquilles pendant notre longue attente, avant que la porte soit ouverte, parce qu’on ne les a pas entendues, on ne s’est même pas rendu compte de leur présence. Je découvre qu’ils sont trois. La femme crie encore :

— Non, ils n’ont rien à voir ! Laissez-les, c’est pas eux !

Les policiers les ramènent, les journalistes filment le barbu et l’homme au bandeau.

Dans la folie de cet assaut, ce n’est pas ça que les gens regardent à la télévision. Ils regardent plutôt les deux personnes qu’on leur présente comme des ravisseurs, ils voient apparaître trois prisonniers, dont un enfant, et ils croient que tout cela est vrai, bien sûr. Qui peut s’imaginer, à cet instant, que j’ai quitté ce ranch tranquille moins de vingt-quatre heures plus tôt, et que depuis on m’a séquestrée et ramenée là, qu’on m’a obligée à baisser la tête et à faire tout un tas de choses auxquelles je ne comprends rien ?…

Je suis perdue. Comme si j’étais seule au milieu de ce fracas à me demander si tout ça est bien vrai et pourquoi Israël raconte ces choses. Il ne peut presque plus parler, maintenant, tant on l’a frappé, et je vois des caméras vers moi, des micros, des hommes qui me demandent si je savais, des mains qui me giflent, aussi, et je réponds presque sans m’en rendre compte que je ne savais pas, que j’ignorais tout ça et je répète :

— Je suis innocente, je suis innocente…

Je ne sais pas qu’à ce moment-là des millions de Mexicains sont devant leur poste de télévision et suivent tout ce montage en direct, qu’on leur présente tout cela comme une vraie arrestation, parce que les deux chaînes qui nous filment sont parmi les plus regardées du pays. Ça n’aurait rien changé que je sache cela, car je suis loin de m’imaginer que ces images allaient tourner en boucle, qu’on les verrait à Mexico et dans le reste du pays, dans les maisons, dans les prisons, et qu’à cet instant je suis en train de devenir Florence la Française, Florence la diabolique, l’égérie de la bande des Zodiacos dont je n’ai même jamais entendu parler. Je répète encore que je ne savais pas, que je suis innocente, mais un type en noir me demande pourquoi je faisais ça, me menace, me frappe jusqu’à ce qu’un membre de l’AFI lui dise d’arrêter et m’emmène dehors, vers les camionnettes. On nous laisse un instant l’un à côté de l’autre, deux flics autour de nous, et c’est la première fois que j’essaie de parler à Israël, de lui demander ce que tout cela veut dire, mais il garde la tête baissée, il ne répond pas. J’ai vu dans les journaux qu’une photo a été prise à cet instant, je l’ai reconnue, je me souviens parfaitement de ces quelques minutes où je grelottais, une couverture bleue sur les épaules, appuyée sur la camionnette blanche de la police, et Israël à ma gauche, entre deux gars de l’AFI avec leurs gilets pare-balles et leurs fusils mitrailleurs.

Mais les télés veulent encore une image, alors on nous ramène et on nous pose les mêmes questions. Moi, je recommence, de nouveau affolée, sachant juste qu’il faut que tout le monde me croie, que je n’ai rien à voir avec tout ça. Les caméras filment à nouveau et le Mexique tout entier me voit et m’entend répéter :

— Je suis innocente, je ne savais pas, je ne savais pas, je suis innocente…

Je vois bien que ça n’y fait rien. Terrorisée, je comprends qu’on me regarde comme une criminelle, exactement comme Israël, qui vient de faire ces aveux terribles et qui prend encore des coups, pendant qu’on nous installe dans un autre véhicule. Il est à côté de moi, les mains menottées dans le dos, on lui plaque la tête sur ses genoux et pendant qu’on démarre, deux des policiers l’insultent tandis que les deux autres me regardent en me demandant ce que je faisais là. Je ne les sens pas agressifs, ils me demandent simplement comment je suis arrivée là et je me le demande, moi aussi. Il y en a même un qui me prend la main, je me dis qu’il s’est rendu compte que tout ça est une méprise. Dehors, pendant que nous roulons, des motos nous suivent et des caméras filment. Sur la route qui nous ramène à Mexico, les images ne montreront que moi, parce que Israël a la tête maintenue baissée, entre ses jambes, par deux types de l’AFI, alors que je suis droite, tellement droite qu’on jurerait une pose de défi alors que je suis morte de trouille. C’est comme ça qu’on me verra arriver au siège de l’AFI. C’est là que je commence à devenir une vedette.