CHAPITRE IV
Pilou a une idée

EN ENTENDANT la déclaration de son mari, Mme Dorsel poussa un profond soupir. Elle constatait avec amertume que les savants qui travaillent à l’amélioration du sort de l’humanité, ne sont pas toujours faciles à vivre. Le petit visage crispé de sa fille l’émut. Elle retrouva pour elle le courage de sourire.
« Allons au salon, ma petite fille, dit-elle à la pauvre Claude bouleversée. Venez tous, vous autres. Nous allons examiner ensemble la situation. Claude, tu sais que ton père fait des recherches d’une extrême importance.
Il faut reconnaître que Pilou et Dagobert sont par trop bruyants, et que Berlingot n’arrange pas les choses… Oui, je sais que tu es toujours prête à défendre ton chien. Cependant, tu ne peux pas nier qu’il aboie très fort ! »
Elle fit entrer les cinq enfants et Dagobert dans le salon. Effrayé d’avoir entendu tant de cris d’humains, le singe avait disparu. Personne ne savait où il se cachait.
Mme Dorsel appela la cuisinière : « Maria ! Venez aussi, vous pourrez nous être utile. »
Ils s’assirent tous, l’air grave. Dagobert se glissa sous la table, et posa son museau entre ses pattes. Où est donc ce petit singe qui m’a donné un biscuit ? » se demandait-il.
Ce fut Claude qui ouvrit la discussion. Elle parla avec véhémence :
« Maman, cette maison est à nous. Il est injuste que nous soyons obligées de partir parce que papa invite des amis à venir travailler avec lui. Des gens qui ne peuvent rien supporter…
— Claude, tu ne comprends pas toute l’importance des travaux de ton père, coupa Mme Dorsel. Les savants ont une mission à remplir. Ne sois pas si nerveuse. Voyons ensemble ce que nous pouvons faire.
— Le mieux aurait été que nous restions tous chez mes parents, dit François. Malheureusement, la maison est fermée, maintenant qu’ils sont partis en voyage.
— Peut-être pourrions-nous dresser des tentes dans l’île de Kernach ? suggéra Claude. Maman, je sais ce que tu vas dire : Nous sommes seulement au début d’avril, il fait encore trop froid et…
— Les prévisions météorologiques sont mauvaises, compléta sa mère. On annonce de la pluie, beaucoup de pluie… Vous ne pouvez pas aller camper sous un déluge. Dans quelques jours vous seriez tous au lit avec une bonne bronchite. Voilà qui n’arrangerait pas nos affaires !
— Alors, quelle solution reste-t-il ? demanda Claude, découragée.
— En somme, nous ne pouvons ni aller dans l’île de Kernach, ni retourner chez nos parents, ni rester ici, récapitula François. Où pouvons-nous aller ? Les hôtels sont trop chers. D’autre part, aucun de nos amis ne voudrait nous accueillir tous les cinq, avec un singe et un gros chien !
Il y eut un silence. Chacun réfléchissait. Quel problème ! Soudain, Pilou prit la parole :
« Je sais où nous pourrions aller, dit-il. Dans un endroit où nous nous amuserions bien !
— Vraiment ? Où donc ? demanda Claude, incrédule.
— Dans mon phare ! » lança triomphalement Pilou, à la surprise générale. Comme chacun se taisait et le regardait d’un air étonné, il reprit plus fort :
« Oui, vous avez bien entendu : dans mon phare ! Vous ne savez pas ce que c’est qu’un phare ?
— Ne fais pas le malin, dit Mick. Ce n’est pas le moment de plaisanter.
— Mais je ne plaisante pas ! se récria Pilou. Demandez à mon père… ‘
— Voyons, mon petit Pilou, tu ne peux pas posséder un phare, coupa Mme Dorsel en souriant.
— Si ! répliqua Pilou. Il y a quelques années, mon père, qui voulait s’isoler pour travailler, a acheté un vieux phare désaffecté. (On en a construit un plus moderne, un peu plus loin sur la côte.) Mon père m’a permis de venir passer quelques jours avec lui, quand il a été installé dans son phare. C’était formidable ! Quel vent ! Et quelles vagues !
— Alors, ce phare est à ton père, dit François.
— Il est à moi, car mon père me l’a donné. Lui, il s’en est vite lassé, et moi, j’en avais tellement envie ! Il m’en a fait cadeau pour mes dix ans. Vous pouvez me croire, il est bien à moi.
— Quelle histoire ! s’exclama François. Claude possède une île et Pilou un phare ! Ah ! Si mes parents avaient eu l’idée de me faire un cadeau de ce genre ! J’aimerais assez un volcan. Ce serait encore plus sensationnel !
Les yeux de Claude brillaient en regardant Pilou, Où est-il, ton phare ? demanda-t-elle.
— Au cap des Tempêtes. Ce n’est pas tellement loin d’ici, vers l’ouest, répondit Pilou. Vous verrez, c’est un beau phare ! La lampe est toujours à l’intérieur. Bien sûr, elle est éteinte maintenant. Allons tous là-bas ! Nous y resterons jusqu’à ce que nos pères aient terminé leur travail. Nous emmènerons Berlingot et le chien ! », Cette proposition inattendue laissa tout le monde songeur. Puis, Claude se leva et envoya à Pilou une bourrade amicale.
« Ça me plaît ! J’irai dans ton phare ! décida-t-elle.
— Qu’en penses-tu, tante Cécile ? demanda Annie, plus calme.
— Laissez-moi le temps de réfléchir, répondit Mme Dorsel. C’est une idée vraiment originale. Il faut que j’en parle à votre oncle et à M. Lagarde.
— Mon père dira oui, j’en suis sûr ! dit Pilou. Qu’en penses-tu, François ? Et toi, Mick ? Est-ce que ce ne serait pas amusant de vivre tous dans un phare ? »
Sans aucun doute, cette perspective séduisait le Club des Cinq. Dagobert lui-même semblait suivre la conversation avec intérêt.
« J’ai une carte sur laquelle on peut voir où se trouve mon phare, dit Pilou, en fouillant ses poches. Tenez, la voilà ! Elle est un peu froissée parce que je l’ai regardée bien souvent… Vous suivez la côte. Mon phare se trouve ici, bâti sur des rochers. Il est indiqué par une croix… »
Tous se penchèrent avec intérêt sur la carte, malheureusement en fort mauvais état. Mick considérait Pilou avec envie. Jamais encore Mick n’avait rencontré de propriétaire de phare !
« Bien des bateaux se sont brisés sur les rochers qui entourent ce phare, dit Pilou. Dans le pays, on parle encore des naufrageurs d’autrefois qui faisaient briller une lumière le long des rochers. Crac, la coque se fendait, l’équipage se noyait. Alors les naufrageurs attendaient que les débris du bateau soient amenés sur la plage par la marée, puis ils volaient tout ce qui les intéressait !
— Les bandits ! s’exclama Mick, indigné.
— Il y a là-bas une grotte où les naufrageurs cachaient leur butin, dit Pilou. Je ne l’ai pas explorée, parce qu’on raconte que des bandits s’y réunissent parfois, encore à notre époque… Alors, vous comprenez, j’ai peur d’y aller ! »
Mme Dorsel se mit à rire.
« C’est sans doute un conte pour empêcher les enfants de se promener dans des cavernes plus ou moins dangereuses, dit-elle. Eh bien, mes chéris, je ne vois pas de raison de m’opposer à ce que vous alliez passer quelques jours dans le phare de Pilou, si M. Lagarde y consent !
— Merci, maman ! » s’écria Claude. Elle embrassa impétueusement sa mère. « Vivre dans un phare ! C’est trop beau pour être vrai ! J’emporterai mes jumelles pour observer le mouvement des bateaux.
— N’oubliez pas le tourne-disque, dit Mme Dorsel. Si le temps est mauvais, et si vous vous trouvez isolés dans le phare, ce ne sera peut-être pas drôle du tout ! Je me demande si vous comprenez bien ce qui vous attend…
— Mais oui ! dirent d’une seule voix les deux frères et Claude.
— Ce sera formidable ! » ajouta Pilou, qui, dans sa joie, s’apprêta à faire une imitation de voiture de course. Mais à peine avait-il ouvert la bouche que les autres lui tombaient dessus et étouffaient son vrombissement intempestif.
« Chut ! dit Mme Dorsel. Tu vas encore mettre ton père de mauvaise humeur, Pilou, et il refusera de nous accorder l’autorisation que nous attendons de lui. Tiens-toi tranquille. Je lui parlerai dès que possible ! »
