CHAPITRE XVIII
 
Le retour au phare

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YANN LE BRIZ était, cela va sans dire, bouleversé par la découverte de Berlingot. La pensée que son ennemi Sylvestre en savait aussi long que lui le contrariait fort. Guillaume et Sylvestre avaient longuement cherché ce trésor, il en était sûr. Que ne feraient-ils pas pour s’en emparer ? Les sourcils froncés, réfléchissant du mieux qu’il pouvait, le vieil homme marchait vers la sortie, avec les enfants. Ils furent tous .heureux de retrouver la lumière du jour.

« Tenez, monsieur Le Briz, vous vous achèterez un paquet de tabac, dit François en mettant quelques pièces dans la main du vieillard. Et ne comptez pas trop sur ce trésor ! Pour ma part, je crois que c’est une pièce perdue que Berlingot a dénichée dans un coin !

— Merci, mon gars, dit Yann. Ce n’est pas que j’aie tellement envie de trouver le trésor, mais je dois dire que je serais furieux si Guillaume et Sylvestre s’en emparaient, eux ! Ils ne vont pas manquer de le chercher, maintenant.

— Dépêchons-nous de rentrer au phare, dit François. Il est grand temps ! »

Heureusement, le vent soufflait contre la marée. Ils arrivèrent aux marches du phare sans trop de dommage ; ils avaient seulement les pieds mouillés.

« J’entends Dagobert qui aboie ! Il nous a entendus approcher ! » dit Pilou.

En effet, Dagobert manifestait sa joie d’être relevé de sa garde. Il n’avait pas bougé du paillasson, les oreilles aux aguets… Personne n’était venu.

« Nous voilà, Dago ! » s’écria Claude, en ouvrant la porte. Dans son élan, Dagobert faillit la renverser. Berlingot monta sur le dos du chien et se mit à lui parler fébrilement à l’oreille.

« Il lui raconte qu’il a trouvé une pièce d’or, dit Pilou en riant. Quel dommage que tu ne nous aies pas accompagnés, Dago !

— Il me semble que nous sommes partis depuis une éternité, dit Claude. Pourtant, il n’est pas tard… J’ai faim ! Mangeons des sandwiches, et puis nous discuterons de ce qu’il convient de faire ! » Autour de la table de la cuisine, ils parlèrent longuement.

« Il faudrait retourner là-bas dès que possible ! dit Claude. Je suis sûre que Guillaume et Sylvestre se précipiteront dans les cavernes dès que l’eau se retirera.

— Nous ne pouvons plus rien tenter aujourd’hui, fit remarquer Mick. D’une part, la marée est haute en ce moment, et d’autre part, une tempête se prépare. Entendez-vous le vent ? »

Dagobert se tenait tout près de Claude, heureux de la retrouver après cette absence. Il n’aimait pas la voir partir sans lui. Claude mangeait en le tenant par le cou, et lui donnait de temps à autre une moitié de biscuit. De son côté, Pilou agissait de même avec Berlingot.

Les enfants se posaient mille questions. Où Berlingot avait-il pu trouver la pièce d’or ? Celle-ci n’était-elle pas une pièce isolée, que la mer aurait apportée dans le tunnel ? Venait-elle d’un vieux coffret endommagé qui laisserait échapper une partie de son contenu ? Ils parlaient sans fin, en regardant la pièce d’or posée sur la table, devant eux.

« Si nous trouvons le trésor, il y en aura la moitié pour l’Etat, et la moitié pour nous, je crois, dit François.

— Ce serait déjà bien d’en avoir la moitié, dit Claude. Si seulement nous pouvions aller tout de suite dans les cavernes ! Quel dommage d’être obligés d’attendre !

— Ecoutez le bruit de la mer qui s’écrase sur les rochers ! s’écria François, c’est bien une tempête !

— Oui, on nous a prédit du mauvais temps pour quelques jours, dit Mick. Ce sera difficile d’aller à terre dans la barque de Pilou. D’autre part, nous ne pourrons peut-être pas franchir les rochers, même à marée basse, si les vagues sont trop grosses !

— Pour une fois tu n’es pas gai, Mick, lui reprocha Annie.

— C’est que je crains bien que nous ne soyons prisonniers ici, dans le phare, dit Mick.

— Qu’est-ce que cela fait ? Nous avons des provisions, dit Annie.

— Crois-tu qu’elles pourraient durer longtemps ? Nous sommes cinq, plus Dagobert et Berlingot, qui ont un fameux appétit, eux aussi ! répliqua Mick.

— Il va falloir nous rationner, dit François. Allons, petite sœur, ne te tourmente pas ! La tempête ne durera pas longtemps. Nous pourrons bientôt sortir pour nous ravitailler. »

Mais le ciel s’assombrit tant qu’Annie dut allumer la lampe. La pluie cinglait violemment le phare et le vent soufflait de telle sorte que Dagobert, inquiet, se mit à gronder tout bas.

Annie alla regarder par la fenêtre. Elle fut effrayée de la hauteur des vagues qui venaient s’écraser sur les rochers. L’écume jaillissait jusque sur les vitres de la cuisine… Annie revint vers ses frères, et leur conta ce qu’elle venait de voir.

François s’empressa d’aller vérifier les dires de sa sœur.

Quel spectacle sauvage et magnifique s’offrit alors à ses yeux !

La mer était devenue gris foncé, et de grosses vagues aux crêtes blanches s’élançaient vers le rivage, l’une après l’autre. Celles qui venaient se briser sur les rochers projetaient en l’air d’immenses bouquets d’écume…

Quelques mouettes hardies se balançaient dans le vent, et paraissaient prendre plaisir à se laisser emporter par lui.

« J’aimerais être une mouette aujourd’hui, dit François. Ce doit être grisant de voler dans la tempête ! »

Claude, elle, ne se souciait pas des mouettes.

« Les bateaux qui sont sortis par un temps pareil courent des risques, soupira-t-elle. Quand on pense qu’autrefois cette côte si dangereuse était mal éclairée, la nuit, et que ce vieux bandit de Laumec s’ingéniait à provoquer des naufrages ! C’est monstrueux !

— Il ne faut pas être triste, dit François. Où sont les cartes ? Une bonne partie nous distraira. Allons, ayez le sourire ! Pensez au dîner de ce soir, par exemple, ou bien au trésor que, peut-être, nous découvrirons… »

Ils se rassemblèrent autour de la lampe. Mick prit un ton confidentiel.

« Je suis persuadé que nous pourrons facilement trouver ce fameux trésor, dit-il. Berlingot est très intelligent. Il se souviendra de l’endroit où il a trouvé cette pièce d’or, et nous y conduira…

— À moins que ce ne soit une pièce perdue par celui qui a caché le trésor, fit remarquer Annie.

— C’est possible, mais en cherchant dans les parages, nous aurons quand même de grandes chances…

— Il faudra faire attention à la marée, dit François. C’est tout de même un peu effrayant de se promener dans ces cavernes, quand on sait que l’eau y pénètre très rapidement à marée haute. »

Mick fronçait les sourcils, pour mieux se concentrer.

« François, dit-il soudain, tu te souviens du chemin que nous avons parcouru dans les cavernes, ce matin ? Il allait nettement vers la gauche, n’est-ce pas ?

— Oui, s’empressa de répondre Pilou. J’avais ma boussole. Voyez, elle est attachée à mon bracelet-montre ! Nous avons marché vers l’ouest tout le temps !

— C’est-à-dire vers le phare », dit François.

Il attrapa une feuille de papier et dessina un plan rudimentaire.

« Ici, c’est le phare. Là, vous voyez l’entrée des grottes, dans la falaise. Nous avons suivi ce chemin, qui décrit une courbe et va vers la mer en passant sous la plage. À cet endroit il y a la première caverne ; ensuite, une galerie, puis on arrive à une seconde caverne… Nous nous sommes constamment dirigés vers la gauche…

— Un peu plus et nous nous serions retrouvés sous le phare ! s’écria Mick, tout étonné.

— C’est bien ce que je pense, dit François. Et peut-être qu’autrefois, avant que le phare ne soit construit, il existait un passage sous la mer qui partait de la falaise et conduisait jusqu’aux rochers où, parfois, s’écrasaient les navires. Si c’est vrai, Laumec et ses complices pouvaient se livrer à leur sinistre besogne sans crainte d’être vus !

— Tu veux dire que, lorsqu’un bateau coulait dans les parages, ils se rendaient par les cavernes et les galeries sur les rochers, pour y recueillir tout ce qui avait de la valeur, et qu’ensuite, ils disparaissaient dans les cavernes avec leur butin ? demanda Claude.

— Oui, répondit François. Il serait intéressant de savoir si l’on peut encore utiliser la partie de la galerie qui aboutit près du phare. Est-elle bouchée maintenant ? Il faudrait que nous regardions cela demain. Peut-être découvrirons-nous un trou dans les rochers et un passage qui conduit aux cavernes que nous avons visitées avec le vieux Yann ! »

Les enfants n’eurent pas envie de jouer aux cartes ce soir-là. Ils étaient trop agités. Le plan de François les occupait, ils y réfléchissaient sans cesse. Pilou était très fier d’avoir eu la présence d’esprit de consulter sa boussole — ce qui donnait une indication des plus précieuses — et les autres l’en félicitèrent vivement.

« Vous voyez que c’est très utile, une boussole triomphait Pilou. Te souviens-tu, Mick, que tu riais de moi lorsque je disais que je ne m’en séparais jamais ?

— En quittant Kernach pour venir ici, je n’imaginais pas que ta boussole pourrait nous rendre service.

— Nous ne pouvions pas prévoir que nous ferions une pareille exploration souterraine, dit François. Pilou a raison : une boussole est indispensable à tous ceux qui ont le caractère aventureux, comme nous. C’est un petit objet qui ne tient guère de place et qu’un garçon devrait toujours avoir sur lui.

— Un garçon, et une fille aussi ! renchérit Claude. J’ai une boussole à Kernach. À l’avenir, je l’emporterai en voyage. »

L’esprit de Mick revint aux cavernes. Il dit soudain :

« Croyez-vous que tout le monde aurait oublié l’existence d’une galerie aboutissant aux rochers ? Personne ne nous en a parlé, même pas Yann. Peut-être est-elle bloquée depuis longtemps !

— C’est possible, dit François. En tout cas, nous examinerons les alentours du phare demain.

— Et si nous la trouvons, cette fameuse galerie, nous l’explorerons et nous irons chercher le trésor ! » s’écria Pilou, radieux.