CHAPITRE XII
Yann raconte

ET voici à peu près ce que dit Yann Le Briz : « Quand j’avais votre âge, le phare du cap des Tempêtes n’existait pas encore. Aussi, tous les ans, pendant la mauvaise saison, un bateau ou deux venaient se briser sur les rochers… Vous voyez cette falaise plus haute que les autres, là-bas ? Un méchant bonhomme y vivait alors. Il s’appelait Laumec. Il avait un fils aussi mauvais que lui, et un neveu qui ne valait pas mieux. On les appelait : les trois naufrageurs, et je vais vous expliquer pourquoi.
— Vous les connaissiez ? demanda Mick.
— Et comment ! dit Yann. Il m’est arrivé, lorsque je les avais repérés de loin, de me cacher derrière un buisson. Quand ils passaient près de moi, je leur envoyais des cailloux avec mon lance-pierres. Ah ! Les bandits ! Quand je pense que tout le monde les craignait comme la peste ! Laumec n’était pas beau à voir, avec une seule oreille. On racontait qu’un singe lui avait mangé l’autre ! Si seulement votre singe pouvait avoir l’idée d’en faire autant à quelqu’un que je connais et dont je ne veux pas dire le nom… »
Yann Le Briz regarda par-dessus son épaule, comme pour vérifier si l’homme auquel il pensait ne se trouvait pas dans les parages.
Il poursuivit :
« Donc, il y avait le grand Laumec, et puis son fils, qui portait une barbe noire et ressemblait au diable lui-même, et son neveu qui avait le nez si long que, de ma vie, je. n’en ai plus rencontré un pareil ! Ils ne pensaient tous les trois qu’à une chose : l’argent ! Et quel moyen croyez-vous qu’ils aient trouvé pour s’en procurer ? »
Le vieil homme cracha par terre, pour mieux exprimer son dégoût, et poursuivit :
« Je vais vous raconter comment ils ont amassé une fortune. Je vous dirai aussi ce qui leur est arrivé plus tard. Ce sera une leçon pour vous et pour tous ceux que ça intéresse ! Donc, vous voyez ce drapeau qui flotte dans le vent, sur la grande falaise, là-bas ?
— Oui, dirent les enfants, en regardant le point indiqué.
— Eh bien, ce drapeau avertit les navires qu’ils ne doivent pas s’approcher de la côte, à cause du courant qui les entrainerait sur les rochers du cap des Tempêtes… Et alors, fini pour eux ! Donc, quand j’étais jeune, on mettait un drapeau le jour, et on allumait un fanal — une sorte de grosse lanterne— la nuit sur la falaise. Ça voulait dire : « Attention ! Danger, éloignez-vous ! » Naturellement, tous les marins connaissaient ces signaux et quand ils les voyaient, ils se dépêchaient de prendre le large. Mais, ça ne faisait pas l’affaire de Laumec. Il attendait les naufrages avec impatience, pour aller piller les épaves !
— Quel affreux bonhomme ! s’écria Annie.
— Vous avez raison, ma petite demoiselle, dit le vieillard. Comme Laumec trouvait qu’il n’y avait pas assez de naufrages, il a cherché dans sa tête ce qu’il pouvait faire, et, avec son fils et son neveu, il a machiné un plan épouvantable !
— Qu’est-ce que c’était ? demanda Pilou, les yeux écarquillés.
— Une nuit de tempête, il a enlevé le fanal qui brillait là où se trouve le drapeau et, avec son fils, le barbu, il l’a amené jusqu’à la falaise qui est ici, près de nous. Et vous voyez ce qui est juste au-dessous, tout autour du phare ?
— Des rochers ! Les terribles rochers du cap des Tempêtes ! dit Claude, horrifiée.

« Vous voyez ce drapeau qui flotte sur la
grande falaise là-bas ? »
— Vous voulez dire que Laumec et les autres ont fait cela pour tromper les navires ?
— Exactement, dit Yann Le Briz. Et qui plus est, j’ai moi-même rencontré Laumec, par nuit noire, quand la tempête faisait rage. Qu’est-ce qu’il portait, entre lui et son gars ? Le fanal ! les bandits l’avaient éteint, mais, à la lueur de ma petite lanterne, je l’ai reconnu… Malheureusement pour moi, eux aussi m’avaient vu ! Ils ont eu peur que j’aille tout raconter aux gendarmes. Alors, le barbu m’a couru après, pour me pousser par-dessus la falaise. Mais j’ai réussi à lui échapper. Vous pensez si je me suis dépêché d’aller les dénoncer ! Laumec a été mis en prison. C’était bien fait pour lui ; seulement, il s’en moquait. Il était riche ! Riche !
— Comment s’était-il enrichi ? demanda Mick.
— Eh bien, mon petit gars, à cette époque, il n’y avait pas que des bateaux de pêche qui se promenaient par ici. Certains navires venaient de très loin ; ils rapportaient des marchandises de grande valeur, et aussi de l’or, de l’argent et des perles… Laumec avait trouvé des richesses sur les carcasses de certains bateaux naufragés, et il savait qu’en sortant de prison il pourrait vivre de ses rentes… Plus besoin de travailler, ni même de provoquer des naufrages !
— Pourquoi ne lui a-t-on pas repris son butin ? demanda François.
— Il l’avait bien caché et n’a jamais voulu dire où ! Ni son fils, ni son neveu ne connaissaient son secret. Ils supposaient seulement que le trésor était quelque part dans l’une des cavernes, sous la mer. On les a mis en prison aussi, les deux jeunes, mais ils en sont sortis après quelques années.
Ce qu’ils ont cherché partout l’or et l’argent, et tout ce que Laumec avait pu cacher !
— Est-ce que Laumec a repris son trésor en sortant de prison ? demanda Mick, intéressé au plus haut point par cette histoire.
— Non, il n’en a pas profité» répondit Yann, en rejetant une grosse bouffée de tabac. Je suis bien content de le dire : Il est mort en prison !
— Alors, qu’est devenu le trésor qui provenait des navires coulés ? demanda Claude. Qui l’a trouvé ?
— Personne, répondit Yann. À mon avis, il est encore à l’endroit où Laumec l’a placé. Ah ! J’ai vu errer le barbu et son cousin dans les cavernes, pendant des années ! Mais jamais ils n’ont déniché la moindre pièce d’or. Et ils mouraient de faim ! Quelle bonne blague le vieux leur avait faite ! Ils sont morts, maintenant, mais le barbu a des descendants ici, au cap des Tempêtes, qui cherchent à leur tour le trésor. Ceux-là ne déparent pas la famille : pauvres comme Job, aussi méchants, aussi fainéants que leur grand-père !
— Pensez-vous que le butin soit dans la caverne des Naufrageurs, dont on nous a parlé ? demanda François.
— Tout le monde le croit, dit Yann en secouant sa pipe. Il a déjà défilé là-dedans plus de cinq mille personnes qui ont été regarder dans tous les coins, dans l’espoir de trouver le fameux trésor ! Je peux bien vous l’avouer, j’y ai été, moi aussi. Et j’ai cherché ! Mais je n’ai pas eu plus de chance que les autres. Si ça peut vous faire plaisir, je vous y conduirai un jour. À mon avis, ce n’est pas dans cette caverne-là que Laumec a caché son or…
— Nous aimerions bien visiter quand même cette caverne, et aussi les autres, dit Mick. Non pas dans l’espoir de trouver le trésor, bien sûr, puisque tant de gens l’ont cherché en vain. Qui sait si quelqu’un ne l’a pas découvert et emporté sans rien dire à personne ?
— Qui sait ? répéta Yann, pensivement. Alors, c’est entendu, vous viendrez me voir quand vous voudrez visiter les cavernes. Je suis ici tous les jours, sauf quand il pleut. Et si vous voulez me faire plaisir, ce n’est pas difficile : apportez-moi un paquet de tabac, les enfants !
— Nous allons vous en chercher un tout de suite, dit François qui ne pouvait s’empêcher de rire. Quel tabac fumez-vous ?
— Vous n’avez qu’à dire au buraliste que c’est pour Yann Le Briz, il vous donnera ce que je prends d’habitude. Et surtout, n’essayez pas de vous balader tout seuls dans les grottes, vous pourriez vous perdre !
— Entendu, dit François. Au revoir, monsieur, et merci !
— Je reviendrai tout à l’heure ! promit Pilou.
Le Club des Cinq s’éloigna. Dagobert, qui commençait à s’ennuyer, fut bien content de se mettre en route.
« Allons d’abord chez le buraliste, dit François. Cette histoire vaut bien un paquet de tabac. Je ne sais pas jusqu’à quel point elle est exacte, mais ce vieux marin l’a bien racontée !
— Moi, je crois qu’il a dit vrai, dit Claude. Pourquoi mentirait-il ?
— Peut-être voulait-il seulement se procurer de quoi fumer, dit François en souriant. Je ne l’en blâme pas. Surtout, n’allez pas vous figurer que vous allez trouver un trésor dans les cavernes !
— Pourquoi pas ? dit Pilou. Quand vous visiterez les grottes vous vous rendrez compte qu’il peut y avoir des tas de trésors bien cachés là-dedans ! J’y ai été une fois. C’est passionnant ! »
